OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE MÉLANGES V
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PRÉFACE DE M. ABAUZIT. (1767)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot: Barthe (N.-T.), né à Marseille en 1734, mort en 1785, avait publié, en 1766, une Lettre de l’abbé de Rancé à un ami. La Harpe (J.-F.), mort en 1803, fit paraître une Réponse d’un solitaire de la Trappe à la lettre de l’abbé de Rancé. Voltaire parle de cette dernière pièce dans sa lettre au roi de Prusse, du 5 avril 1767. Ce fut la même année que Voltaire composa cette Préface, sans doute pour une édition qu’il fit faire de la Réponse par La Harpe. Je n’ai pas vu cette édition de 1767, et je n’ose affirmer qu’elle existe; mais Voltaire fit réimprimer la Réponse avec sa Préface, en 1769, dans la tome II des Choses utiles et agréables, page 161. C’est là que j’en ai pris le texte et l’intitulé. Ce n’était pas la première fois que Voltaire prenait le nom de Firmin Abauzit, né à Uzès en 1679, mort la 20 mars 1767. Il l’avait fait auteur de l’article Apocalypse du Dictionnaire philosophique; voyez la lettre de Voltaire à Damilaville, du 12 octobre 1761. (B.) 

PRÉFACE ...

Un jeune homme plein de mérite et distingué par de très beaux ouvrages est l’auteur de la pièce suivante. C’est une réponse à une de ces épîtres qu’on nomme Héroïdes. Un auteur s’était diverti à écrire une lettre en vers au nom de l’abbé de Rancé; fondateur de la Trappe, homme autrefois voluptueux, mais alors se dévouant, lui et ses moines, à une horrible pénitence. Un moine devenu sage répond ici à l’abbé de Rancé. 

Si jamais on a mis dans tout son jour le fanatisme orgueilleux des fondateurs d’ordre, et la malheureuse démence de ceux qui se sont faits leurs victimes, c’est assurément dans cette pièce. L’auteur nous a paru aussi religieux qu’ennemi de la superstition. Il fait voir que, pour servir Dieu, il ne faut pas s’ensevelir dans un cloître pour y être inutile à Dieu et aux hommes. Il écrit en adorateur de la Divinité et en zélateur de la patrie. En effet, tant d’hommes, tant de filles que l’État perd tous les ans, sans que la religion y gagne, doivent révolter un esprit droit et faire gémir un coeur sensible. 

Cette épître se borne à déplorer le malheur de ces insensés que la séduction enterre dans ces prisons réputées saintes, dans ces tombeaux de vivants où la folie du moment auquel on a prononcé ses voeux est punie par des regrets qui empoisonnent la vie entière. Que n’aurait pas dit l’auteur, s’il avait voulu joindre à la description des maux que se font ces énergumènes le tableau des maux qu’ils ont causés au monde? On prendrait, j’ose le dire, plusieurs d’entre eux pour des damnés qui se vengent sur le genre humain des tourments secrets qu’ils éprouvent. Il n’est presque aucune province de la chrétienté dans laquelle les moines n’aient contribué aux guerres civiles, ou ne les aient excitées; il n’est point d’États où l’on n’ait vu couler le sang des magistrats ou des rois, tantôt par les mains mêmes de ces misérables, tantôt par celles qu’ils ont armées au nom de Dieu. On s’est vu plus d’une fois obligé de chasser quelques-unes de ces hordes qui osent se dire sacrées. Trois royaumes(86) qui viennent de vomir les jésuites de leur sein donnent un grand exemple au reste du monde; mais ces royaumes eux-mêmes ont bien peu profité de l’exemple qu’ils donnent. Ils chassent les jésuites, qui au moins enseignaient gratis la jeunesse tant bien que mal, et ils conservent un ramas d’hommes oisifs dont plusieurs sont connus par leur ignorance et leurs débauches, objets de l’indignation et du mépris, et qui, s’ils ne sont pas convaincus de toutes les infamies qu’on leur attribue, sont assez coupables envers le genre humain puisqu’ils lui sont inutiles. 

La moitié de l’Europe(87) s’est délivrée de toute cette vermine, l’autre moitié s’en plaint et n’ose la secouer encore. On allègue pour justifier cette négligence qu’il y a des fakirs dans les Indes. C’est pour cela même que nous ne devrions point en avoir, puisque nous sommes plus éclairés aujourd’hui et mieux policés que les Indiens. Quoi! nous faudra-t-il consacrer des oignons et des chats, et adorer ce que nous mangeons, parce que des Égyptiens ont été assez maniaques pour en user ainsi? 

Quoi qu’il en soit, nous invitons le très petit nombre d’honnêtes gens qui ont du goût à lire la réponse du moine à l’abbé de Rancé. Puissent de pareils écrits nous consoler quelquefois des vers insipides et barbares dont on farcit des journaux de toute espèce, et puisse le vulgaire même sentir le mérite et l’utilité de l’ouvrage que nous lui présentons! 

FIN DE LA PRÉFACE.