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| Index Voltaire | Oeuvres complètes | Mélanges V (1766-1768) | LETTRES A S. A. MGR LE PRINCE
DE *****
NOTICE DE BEUCHOT: Ces Lettres ont dû paraître en novembre 1767. Les Mémoires secrets en parlent au 19 de ce mois. Le prince à qui elles sont adressées est Charles-Guillaume-Ferdinand de Brunswick-Lunebourg, né le 9 octobre 1735, cité avec éloge dans le Précis du Siècle de Louis XV (voyez tome XV), commandant l’armée prussienne contre la France en 1792, mort à Altena le 10 novembre 1806, des suites d’une blessure qu’il avait reçue le 14 octobre précédent. (B.) SUR FRANÇOIS RABELAIS. Monseigneur, Puisque Votre Altesse veut connaître à fond Rabelais, je commence par vous dire que sa vie, imprimée au devant de Gargantua, est aussi fausse et aussi absurde que l’Histoire de Gargantua même. On y trouve que le cardinal de Bellay l’ayant mené à Rome, et ce cardinal ayant baisé le pied droit du pape, et ensuite la bouche, Rabelais dit qu’il lui voulait baiser le derrière, et qu’il fallait que le saint père commençât par le laver. Il y a des choses que le respect du lieu, de la bienséance, et de la personne, rend impossibles. Cette historiette ne peut avoir été imaginée que par des gens de la lie du peuple, dans un cabaret. Sa prétendue requête au pape est du même genre on suppose qu’il pria le pape de l’excommunier, afin qu’il ne fût pas brûlé; parce que, disait-il, son hôtesse ayant voulu faire brûler un fagot, et n’en pouvant venir à bout, avait dit que ce fagot était excommunié de la gueule du pape. L’aventure qu’on lui suppose, à Lyon, est aussi fausse et aussi peu vraisemblable: On prétend que, n’ayant ni de quoi payer son auberge, ni de quoi faire le voyage de Paris, il fit écrire par le fils de l’hôtesse ces étiquettes sur des petits sachets: « Poison pour faire mourir le roi, poison pour faire mourir la reine, etc. » Il usa, dit-on, de ce stratagème pour être conduit et nourri jusqu’à Paris, sans qu’il lui en coûtât rien, et pour faire rire le roi. On ajoute que c’était en 1536, dans le temps même que le roi et toute la France pleuraient le dauphin François, qu’on avait cru empoisonné, et lorsqu’on venait d’écarteler Montecuculli, soupçonné de cet empoisonnement. Les auteurs de cette plate historiette n’ont pas fait réflexion que, sur un indice aussi terrible, on aurait jeté Rabelais dans un cachot, qu’il aurait été chargé de fers, qu’il aurait subi probablement la question ordinaire et extraordinaire, et que, dans des circonstances aussi funestes, et dans une accusation aussi grave, une mauvaise plaisanterie n’aurait pas servi à sa justification. Presque toutes les Vies des hommes célèbres ont été défigurées par des contes qui ne méritent pas plus de croyance. Son livre, à la vérité, est un ramas des plus impertinentes et des plus grossières ordures(33) qu’un moine ivre puisse vomir; mais aussi il faut avouer que c’est une satire sanglante du pape, de l’Église, et de tous les événements de son temps. Il voulut se mettre à couvert sous le masque de la folie; il le fait assez entendre lui-même dans son prologue: « Posé le cas, dit-il, qu’au sens literal vous trouvez matières assez joyeuses, et bien correspondantes au nom; toutesfoys pas demourer là ne fault, comme au chant des syrènes: ains à plus hault sens interpréter ce que par adventure cuidiez dit en guayeté de cueur... Veistes-vous oncques chien rencontrant quelque os médullaire? C’est, comme dict Platon, lib. II, de Rep., la beste du monde plus philosophe. Si veu l’avez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soing il le garde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l’entamme, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui l’induict à ce faire? quel est l’espoir de son estude? quel bien prétend-il? rien plus qu’ung peu de moüelle. » Mais qu’arriva-t-il? Très peu de lecteurs ressemblèrent au chien qui suce la moelle. On ne s’attacha qu’aux os, c’est-à-dire aux bouffonneries absurdes, aux obscénités affreuses, dont le livre est plein. Si malheureusement pour Rabelais on avait trop pénétré le sens du livre, si on l’avait jugé sérieusement, il est à croire qu’il lui en aurait coûté la vie, comme à tous ceux qui, dans ce temps-là, écrivaient contre l’Église romaine. Il est clair que Gargantua est François Ier, Louis XII est Grand-Gousier, quoiqu’il ne fût pas le père de François, et Henri II est Pantagruel. L’éducation de Gargantua et le chapitre des torche-culs sont une satire de l’éducation qu’on donnait alors aux princes: les couleurs blanc et bleu désignent évidemment la livrée des rois de France. La guerre pour une charrette de fouaces est la guerre entre Charles-Quint et François Ier, qui commença pour une querelle très légère entre la maison de Bouillon la Marck et celle de Chimai; et cela est si vrai que Rabelais appelle Marckuet le conducteur des fouaces par qui commença la noise. Les moines de ce temps-là sont peints très naïvement sous le non de frère Jean des Entomeures. Il n’est pas possible de méconnaître Charles-Quint dans le portrait de Picrochole. A l’égard de l’Église, il ne l’épargne pas. Dès le premier livre, au chap. xxxix, voici comme il s’exprime: « Que Dieu est bon qui nous donne ce bon piot! j’advoue Dieu, si j’eusse esté au temps de Jésus-Christ, j’eusse bien engardé que les Juifs ne l’eussent prins au jardin d’Olivet. Ensemble le diable me faille, si j’eusse failly de coupper les jarrêts à messieurs les apostres, qui fuirent tant laschement après qu’ils eurent bien souppé, et laissarent leur bon maistre au besoing. Je hay plus que poison ung homme qui fuit quand il fault jouer des cousteaulx. Hon, que je ne suis roy de France pour quatre-vingts ou cent ans! par Dieu, je vous mettroys en chien courtault les fuyards de Pavie. » On ne peut se méprendre à la généalogie
de Gargantua(34): c’est une parodie très
scandaleuse de la généalogie la plus respectable. «
De ceulx-là, dit-il, sont venus les géants, et par eulx Pantagruel,
et le premier feut Chalbroth, qui engendra Sarabroth,
Lorsque Panurge demande conseil à frère Jean des Entomeures pour savoir s’il se mariera et s’il sera cocu, frère Jean récite ses litanies(36). Ce ne sont pas les litanies de la Vierge; ce sont les litanies du c. mignon, c. moignon, c. patté, c. laité, etc. Cette plate profanation n’eût pas été pardonnable à un laïque; mais dans un prêtre! Après cela, Panurge va consulter le théologal Hippothadée, qui lui dit qu’il sera cocu, s’il plaît à Dieu. Pantagruel va dans l’île des Lanternois; ces Lanternois sont les ergoteurs théologiques qui commencèrent, sous le règne de Henri II, ces horribles disputes dont naquirent tant de guerres civiles. L’île de Tohu et Bohu, c’est-à-dire de la confusion, est l’Angleterre, qui changea quatre fois de religion depuis Henri VIII. On voit assez que l’île de Papefiguière désigne les hérétiques. On connaît les papimanes; ils donnent le nom de Dieu au pape. On demande à Panurge s’il est assez heureux pour avoir vu le saint père; Panurge répond qu’il en a vu trois, et qu’il n’y a guère profité. La loi de Moïse est comparée à celle de Cybèle, de Diane, de Numa; les décrétales sont appelées décrotoires. Panurge assure que, s’étant torché le cul avec un feuillet des décrétales appelées clémentines, il en eut des hémorroïdes longues d’un demi-pied. On se moque des basses messes qu’on appelle messes sèches, et Panurge dit qu’il en voudrait une mouillée, pourvu que ce fût de bon vin. La confession y est tournée en ridicule. Pantagruel va consulter l’oracle de la Dive Bouteille pour savoir s’il faut communier sous les deux espèces, et boire de bon vin après avoir mangé le pain sacré. Épistémon s’écrie en chemin: Vivat, fifat, pipat, bibat; ô secret apocalyptique! Frère Jean des Entomeures demande une charretée de filles pour se réconforter en cas qu’on lui refuse la communion sous les deux espèces. On rencontre des gastrolacs(37), c’est-à-dire des possédés. Gaster invente le moyen de n’être pas blessé par le canon: c’est une raillerie contre tous les miracles. Avant de trouver l’île où est l’oracle de la Dive Bouteille, ils abordent à l’île Sonnante, où sont cagots, clergaux, monagaux, prestregaux, abbegaux, évesgaux, cardingaux, et enfin le papegaut, qui est unique dans son espèce. Les cagots avaient conchié toute l’île Sonnante. Les capucingaux étaient les animaux les plus puants et les plus maniaques de toute l’île. La fable de l’Ane et du Cheval, la défense faite aux ânes de baudouiner dans l’écurie, et la liberté que se donnent les ânes de baudouiner pendant le temps de la foire, sont des emblèmes assez intelligibles du célibat des prêtres, et des débauches qu’on leur imputait alors. Les voyageurs sont admis devant le papegaut. Panurge veut jeter une pierre à un evesgaut qui ronflait à la grand’messe; maître Éditue, c’est-à-dire maître sacristain, l’en empêche en lui disant: « Homme de bien, frappe, féris, tue et meurtris touts roys, princes du monde en trahison, par venin ou aultrement, quand lu vouldras; déniche des cieulx les anges: de tout auras pardon du papegaut; à ces sacrés oiseaux ne touche. » De l’île Sonnante on va au royaume de Quintessence ou Entéléchie; or Entéléchie c’est l’âme. Ce personnage inconnu, et dont on parle depuis qu’il y a des hommes, n’y est pas moins tourné en ridicule que le pape; mais les doutes sur l’existence de l’âme sont beaucoup plus enveloppés que les railleries sur la cour de Rome. Les ordres mendiants habitent l’île des frères
Fredons. Ils paraissent d’abord en procession. L’un d’eux ne répond
qu’en monosyllabes à toutes les questions que Panurge fait sur leurs
g... « Combien sont-elles? vingt. Combien en voudriez-vous?
cent.
Enfin l’on arrive à l’oracle de la Dive Bouteille. La coutume alors, dans l’Église, était de présenter de l’eau aux communiants laïques pour faire passer l’hostie; et c’est encore l’usage en Allemagne. Les réformateurs voulaient absolument du vin pour figurer le sang de Jésus-Christ. L’Église romaine soutenait que le sang était dans le pain aussi bien que les os et la chair. Cependant les prêtres catholiques buvaient du vin, et ne voulaient pas que les séculiers en bussent. Il y avait dans l’île de l’oracle de la Dive Bouteille une belle fontaine d’eau claire. Le grand pontife(38) Bacbuc en donna à boire aux pèlerins en leur disant ces mots: « Jadis ung capitaine juif docte et chevaleureux, conduisant son peuple par les déserts en extresme famine, impétra des cieulx la manne, laquelle leur estoit de goust tel par imagination que parravant réalement leur estoient les viandes. Ici de mesme, beuvant de ceste liqueur mirificque, sentirez goust de tel vin comme l’aurez imaginé. Or imaginez et beuvez: ce que nous feymes; puis s’escria Panurge, disant: Par-Dieu, c’est ici vin de Beaulne, meilleur que oncques jamais je beu, ou je me donne à nonante et seize diables. » Lè fameux doyen d’Irlande Swift a copié ce trait dans son Conte du Tonneau(39), ainsi que plusieurs autres. Milord Pierre donne à Martin et à Jean, ses frères, un morceau de pain sec pour leur dîner, et veut leur faire accroire que ce pain contient de bon boeuf, des perdrix, des chapons, avec d’excellent vin de Bourgogne. Vous remarquerez que Rabelais dédia la partie de son livre qui contient cette sanglante satire de l’Église romaine au cardinal Odet de Châtillon(40), qui n’avait pas encore levé le masque, et ne s’était pas déclaré pour la religion protestante. Son livre fut imprimé avec privilège, et le privilège pour cette satire de la religion catholique fut accordé en faveur des ordures dont on faisait ence temps-là beaucoup plus de cas que des papegaux et des cardingaux. Jamais ce livre n’a été défendu en France, parce que tout y est entassé sous un tas d’extravagances qui n’ont jamais laissé le loisir de démêler le véritable but de l’auteur. On a peine à croire que le bouffon qui riait si hautement de l’Ancien et du Nouveau Testament était curé. Comment mourut-il? en disant: Je vais chercher un grand peut-être? L’illustre M. Le Duchat a chargé de notes pédantesques cet étrange ouvrage, dont il s’est fait quarante éditions. Observez que Rabelais vécut et mourut chéri, fêté, honoré, et qu’on fit mourir dans les plus affreux supplices ceux qui prêchaient la morale la plus pure. SUR LES PRÉDÉCESSEURS DE RABELAIS EN ALLEMAGNE ET EN ITALIE, ET D’ABORD DU LIVRE INTITULÉ EPISTOLÆ OBSCURORUM VIRORUM. Monseigneur, Votre Altesse me demande si, avant Rabelais, on avait écrit avec autant de licence. Nous répondons que probablement son modèle a été le Recueil des Lettres des gens obscurs(41), qui parut en Allemagne au commencement du xvie siècle. Ce Recueil est en latin; mais il est écrit avec autant de naïveté et de hardiesse que Rabelais. Voici une ancienne traduction d’un passage de la vingt-huitième lettre: « Il y a concordance entre les sacrés cahiers et les fables poétiques, comme le pourrez noter du serpent Pithon, occis par Apollon, comme le dit le Psalmiste(42):Ce dragon qu’avez formé pour vous en gausser. Saturne, vieux père des dieux, qui mange ses enfants, est en Ézéchiel, lequel dit(43): Vos pères mangeront leurs enfants. Diane se pourmenant avec force vierges est la bienheureuse vierge Marie, selon le Psalmiste, lequel dit(44):Vierges viendront après elle. Calisto, déflorée par Jupiter et retournant au ciel, est en Matthieu, chap. xii(45):Je reviendrai dans la maison dont je suis sortie. Aglaure transmuée en pierre se trouve en Job, chap. xlii(46):Son coeur s’endurcira comme pierre. Europe engrossée par Jupiter est en Salomon(47): Écoute, fille; vois, et incline ton oreille, car le roi t’a concupiscée. Ézéchiel a prophétisé d’Actéon qui vit la nudité de Diane(48):Tu étais nue; j’ai passé par là et je t’ai vue. Les poètes ont écrit que Bacchus est né deux fois, ce qui signifie le Christ, né avant les siècles et dans le siècle(49).Sémélé, qui nourrit Bacchus, est le prototype de la bienheureuse Vierge, car il est dit en Exode(50): Prends cet enfant, nourris-le-moi, et tu auras salaire. » Ces impiétés sont encore moins voilées que celles de Rabelais. C’est beaucoup que dans ce temps-là on commençât en Allemagne à se moquer de la magie. On trouve dans la lettre de maître Achatius Lampirius une raillerie assez forte sur la conjuration qu’on employait pour se faire aimer des filles. Le secret consistait à prendre un cheveu de la fille; on le plaçait d’abord dans son haut-de-chausse; on faisait une confession générale, et l’on faisait dire trois messes pendant lesquelles on mettait le cheveu autour de son cou; on allumait un cierge bénit au dernier Évangile, et on prononçait cette formule: « O cierge! je te conjure par la vertu du Dieu tout-puissant, par les neuf choeurs des anges, par la vertu gosdrienne, amène-moi icelle fille en chair et en os, afin que je la saboule à mon plaisir, etc. » Le latin macaronique dans lequel ces lettres sont écrites porte avec lui un ridicule qu’il est impossible de rendre en français; il y a surtout une lettre de Pierre de La Charité, messager de grammaire à Ortuin, dont on ne peut traduire en français les équivoques latines: il s’agit de savoir si le pape peut rendre physiquement légitime un enfant bâtard. Il y en a une autre de Jean de Schwinfordt, maître ès arts, où l’on soutient que Jésus-Christ a été moine, saint Pierre prieur du couvent, Judas Iscariote maître d’hôtel, et l’apôtre Philippe portier. Jean Schluntzig raconte, dans la lettre qui est sous son nom, qu’il avait trouvé à Florence Jacques de Hochstraten (Grande rue), ci-devant inquisiteur. Je lui fis la révérence, dit-il, en lui ôtant mon chapeau, et je lui dis: « Père, êtes-vous révérend ou n’êtes-vous pas révérend? » Il me répondit: Je suis celui qui suis. Je lui dis alors: « Vous êtes maître Jacques Grande rue; sacré char d’Élie, dis-je, comment diable êtes-vous à pied? C’est un scandale: ce qui est ne doit pas se promener avec ses pieds en fange et en merde. » Il me répondit: Ils sont venus en chariots et sur chevaux, mais nous venons au nom du Seigneur. Je lui dis: « Par le Seigneur il est grande pluie et grand froid. » Il leva les mains au ciel en disant: Rosée du ciel, tombez d’en haut, et que les nuées du ciel pleurent le juste. Il faut avouer que voilà précisément le style de Rabelais, et je ne doute pas qu’il n’ait eu sous les yeux ces Lettres des gens obscurs, lorsqu’il écrivit son Gargantua et son Pantagruel. Le conte de la femme qui, ayant ouï dire que tous les bâtards étaient de grands hommes, alla vite sonner à la porte des cordeliers pour se faire faire un bâtard, est absolument dans le goût de notre maître François. Les mêmes obscénités et les mêmes scandales fourmillent dans ces deux singuliers livres. L’Italie, dès le xive siècle, avait produit plus d’un exemple de cette licence. Voyez seulement dans Boccace(51)la confession de Ser Ciappelletto à l’article de la mort. Son confesseur l’interroge; il lui demande s’il n’est jamais tombé dans le péché d’orgueil. Ah! mon père, dit le coquin, j’ai bien peur de m’être damné par un petit mouvement de complaisance en moi-même, en réfléchissant que j’ai gardé ma virginité toute ma vie. — Avez-vous été gourmand? — Hélas! oui, mon père; car outre les autres jours de jeûne ordonnés, j’ai toujours jeûné au pain et à l’eau trois fois par semaine; mais j’ai mangé mon pain quelquefois avec tant d’appétit et de délice que ma gourmandise a sans doute déplu à Dieu. — Et l’avarice, mon fils? — Hélas! mon père, je suis coupable du péché d’avarice pour avoir fait quelquefois le commerce, afin de donner tout mon gain aux pauvres. — Vous êtes-vous mis quelquefois en colère? — Oh, tant! quand je voyais le service divin si négligé, et les pêcheurs ne pas observer les commandements de Dieu, comme je me mettais en colère! » Ensuite Ser Ciappelletto s’accuse d’avoir fait balayer sa chambre un jour de dimanche: le confesseur le rassure, et lui dit que Dieu lui pardonnera; le pénitent fond en larmes, et lui dit que Dieu ne lui pardonnera jamais; qu’il se souvient qu’à l’âge de deux ans il s’était dépité contre sa mère, que c’était un crime irrémissible; « ma pauvre mère, dit-il, qui m’a porté neuf mois dans son ventre le jour et la nuit, et qui me portait dans ses bras quand j’étais petit. Non, Dieu ne me pardonnera jamais d’avoir été un si méchant enfant. » Enfin, cette confession étant devenue publique, on fait un saint de Ciappelletto, qui avait été le plus grand fripon de son temps. Le chanoine Luigi Pulci(52)
est beaucoup plus licencieux dans son poème du Morgante. Il
commence ce poème par oser tourner en ridicule les premiers versets
de l’Évangile de saint Jean.
J’ignore, après tout, si c’est par naïveté
ou par impiété que le Pulci, ayant mis l’Évangile
à la tête de son poème, le finit par le Salve, Regina;
mais
soit puérilité, soit audace, cette liberté ne serait
pas soufferte aujourd’hui. On condamnerait plus encore la réponse
de Morgante à Margutte; ce Margutte demande à Morgante s’il
est chrétien ou musulman.
Une chose bien étrange, c’est que presque tous
les écrivains italiens des xive, xve, et xvie siècles, ont
très peu respecté cette même religion dont leur patrie
était le centre; plus ils voyaient de près les augustes cérémonies
de ce culte, et les premiers pontifes, plus ils s’abandonnaient à
une licence que la cour de Rome semblait alors autoriser par son exemple.
On pouvait leur appliquer ces vers du Pastor fido:
Les libertés qu’ont prises Machiavel, l’Arioste, l’Arétin, l’archevêque de Bénévent la Casa, la cardinal Bembo, Pomponace, Cardan, et tant d’autres savants, sont assez connues. Les papes n’y faisaient nulle attention, et pourvu qu’on achetât des indulgences et qu’on ne se mêlât point du gouvernement, il était permis de tout dire. Les Italiens alors ressemblaient aux anciens Romains, qui se moquaient impunément de leurs dieux, mais qui ne troublèrent jamais le culte reçu(53). Il n’y eut que Giordano Bruno qui, ayant bravé l’inquisiteur à Venise, et s’étant fait un ennemi irréconciliable d’un homme si puissant et si dangereux, fut recherché pour son livre della Bestia trionfante: on le fit périr par le supplice du feu, supplice inventé parmi les chrétiens contre les hérétiques. Ce livre très rare est pis qu’hérétique; l’auteur n’admet que la loi des patriarches, la loi naturelle; il fut composé et imprimé à Londres chez le lord Philippe Sidney, l’un des plus grands hommes d’Angleterre, favori de la reine Élisabeth. Parmi les incrédules on range communément tous les princes et les politiques d’Italie des xive, xve, et xvie siécles. On prétend que si la pape Sixte IV avait eu de la religion, il n’aurait pas trempé dans la conjuration des Pazzi, pour laquelle on pendit l’archevêque de Florence en habits pontificaux aux fenêtres de l’hôtel de ville. Les assassins des Médicis, qui exécutèrent leur parricide dans la cathédrale au moment que le prêtre montrait l’eucharistie au peuple, ne pouvaient, dit-on, croire à l’eucharistie. Il paraît impossible qu’il y eût le moindre instinct de religion dans le coeur d’un Alexandre VI, qui faisait périr par la stylet, par la corde, ou par le poison, tous les petits princes dont il ravissait les États, et qui leur accordait des indulgences in articulo mortis, dans le temps qu’ils rendaient les derniers soupirs. On ne tarit point sur ces affreux exemples. Hélas! monseigneur, que prouvent-ils? Que le frein d’une religion pure, dégagée de toutes les superstitions qui la déshonorent, et qui peuvent la rendre incroyable, était absolument nécessaire à ces grands criminels. Si la religion avait été épurée, il y aurait eu moins d’incrédulité et moins de forfaits. Quiconque croit fermement un Dieu rémunérateur de la vertu, et vengeur du crime, tremblera sur le point d’assassiner un homme innocent, et le poignard lui tombera des mains; mais les Italiens alors, ne connaissant le christianisme que par des légendes ridicules, par les sottises et les fourberies des moines, s’imaginaient qu’il n’est aucune religion parce que leur religion ainsi déshonorée leur paraissait absurde. De ce que Savonarole avait été un faux prophète, ils concluaient qu’il n’y a point de Dieu: ce qui est un fort mauvais argument. L’abominable politique de ces temps affreux leur fit commettre mille crimes; leur philosophie, non moins affreuse, étouffa leurs remords; ils voulurent anéantir le Dieu qui pouvait les punir. SUR VANINI. Monseigneur, Vous me demandez des Mémoires sur Vanini je ne puis mieux faire(54) que de vous renvoyer a la section troisième de l’article Athéisme du Dictionnaire philosophique: j’ajouterai aux sages réflexions que vous y trouverez qu’on imprima une Vie de Vanini à Londres, en 1717(55). Elle est dédiée à milord North and Crey. C’est un Français réfugié, son chapelain, qui en est l’auteur. C’est assez de dire, pour faire connaître le personnage, qu’il s’appuie dans son histoire sur le témoignage du jésuite Garasse, le plus absurde et le plus insolent calomniateur, et en même temps le plus ridicule écrivain qui ait jamais été chez les jésuites. Voici les paroles de Garasse, citées par le chapelain, et qui se trouvent en effet dans la Doctrine curieuse de ce jésuite, page 144: « Pour Lucile Vanin, il était Napolitain, homme de néant, qui avait rôdé toute l’Italie en chercheur de repues franches, et une bonne partie de la France en qualité de pédant. Ce méchant bélître, étant venu en Gascogne en 1617, faisait état d’y semer avantageusement son ivraie, et faire riche moisson d’impiétés, cuidant avoir trouvé des esprits susceptibles de ses propositions. Il se glissait dans les noblesses effrontément pour y piquer l’escabelle aussi franchement que s’il eût été domestique, et apprivoisé de tout temps à l’humeur du pays; mais il rencontra des esprits plus forts et résolus à la défense de la vérité qu’il ne s’était imaginé. » Que pouvez-vous penser, monseigneur, d’une Vie écrite
sur de pareils mémoires? Ce qui vous surprendra davantage, c’est
que lorsque ce malheureux Vanini fut condamné, on ne lui représenta
aucun de ses livres, dans lesquels on a imaginé qu’était
contenu le prétendu athéisme pour lequel il fut condamné.
Tous les livres de ce pauvre Napolitain étaient des livres de théologie
et de philosophie, imprimés avec privilège, et approuvés
par des docteurs de la faculté de Paris. Ses Dialogues même,
qu’on lui reproche aujourd’hui et qu’on ne peut guère condamner
que comme un ouvrage très ennuyeux, furent honorés des plus
grands éloges en français, en latin, et même en grec.
On voit surtout, parmi ces éloges, ces vers d’un fameux docteur
de Paris(56):
Ces deux vers furent imités depuis en français:
Mais tous ces éloges ont été oubliés, et on se souvient seulement qu’il a été brûlé vif. Il faut avouer qu’on brûle quelquefois les gens un peu légèrement, témoin Jean Hus, Jérôme de Prague, le conseiller Anne Dubourg, Servet, Antoine, Urbain Grandier, la maréchale d’Ancre, Morin, et Jean Calas; témoin enfin cette foule innombrable d’infortunés que presque toutes les sectes chrétiennes ont fait périr tour à tour dans les flammes: horreur inconnue aux Persans, aux Turcs, aux Tartares, aux Indiens, aux Chinois, à la république romaine, et à tous les peuples de l’antiquité; horreur à peine abolie parmi nous, et qui fera rougir nos enfants d’être sortis d’aïeux si abominables. SUR LES AUTEURS ANGLAIS. Monseigneur, Votre Altesse demande qui sont ceux qui ont eu l’audace de s’élever, non seulement contre l’Église romaine, mais contre l’Église chrétienne; le nombre en est prodigieux, surtout en Angleterre. Un des premiers est le lord Herbert de Cherbury, mort en 1648, connu par ses Traités de la religion des laïques, et de celle des Gentils. Hobbes ne reconnut d’autre religion que celle à qui le gouvernement donnait sa sanction. Il ne voulait point deux maîtres: le vrai pontife est le magistrat. Cette doctrine souleva tout le clergé. On cria au scandale, à la nouveauté. Pour du scandale, c’est-à-dire de ce qui fait tomber, il y en avait; mais de la nouveauté, non, car, en Angleterre, le roi était dès longtemps le chef de l’Église. L’impératrice de Russie en est le chef dans un pays plus vaste que l’empire romain. Le sénat, dans la république, était le chef de la religion, et tout empereur romain était souverain pontife. Le lord Shaftesbury surpassa de bien loin Herbert et Hobbes pour l’audace et pour le style(57). Son mépris pour la religion chrétienne éclate trop ouvertement. La Religion naturelle(58)de Wollaston est écrite avec plus de ménagement; mais n’ayant pas les agréments de milord Shaftesbury, ce livre n’a été guère lu que des philosophes. Toland a porté des coups plus violents. C’était une âme fière et indépendante; né dans la pauvreté, il pouvait s’élever à la fortune s’il avait été plus modéré. La persécution l’irrita; il écrivit contre la religion chrétienne par haine et par vengeance. Dans son premier livre, intitulé la Religion chrétienne sans mystères, il avait écrit lui-même un peu mystérieusement, et sa hardiesse était couverte d’un voile. On le condamna; on le poursuivit en Irlande: le voile fut bientôt déchiré. Ses Origines judaïques, son Nazaréen, son Pantheisticon, furent autant de combats qu’il livra ouvertement au christianisme. Ce qui est étrange, c’est qu’ayant été opprimé en Irlande pour le plus circonspect de ses ouvrages, il ne fut jamais troublé en Angleterre pour les livres les plus audacieux. On l’accusa d’avoir fini son Pantheisticon par cette prière blasphématoire, qui se trouve en effet dans quelques éditions: « Omnipotens et sempiterne Bacche, qui hominum corda donis tuis recreas, concede propitius ut qui hesternis poculis aegroti facti sunt, hodiernis curentur, per pocula poculorum. Amen! » Mais comme cette profanation était une parodie d’une prière de l’Église romaine, les Anglais n’en furent point choqués. Au reste, il est démontré que cette prière profane n’est point de Toland; elle avait été faite deux cents ans auparavant en France par une société de buveurs: on la trouve dans le Carême allégorisé, imprimé en 1563. Ce fou de jésuite Garasse en parle dans sa Doctrine curieuse, livre II, page 201. Toland mourut avec un grand courage en 1721(59). Ses dernières paroles furent: Je vais dormir. Il y a encore quelques pièces de vers en l’honneur de sa mémoire; ils ne sont pas faits par des prêtres de l’Église anglicane. C’est à tort qu’on a compté le grand philosophe Locke parmi les ennemis de la religion chrétienne. Il est vrai que son livre du Christianisme raisonnable(60)s’écarte assez de la foi ordinaire; mais la religion des primitifs appelés trembleurs, qui fait une si grande figure en Pensylvanie, est encore plus éloignée du christianisme ordinaire; et cependant ils sont réputés chrétiens. On lui a imputé de ne point croire l’immortalité de l’âme, parce qu’il était persuadé que Dieu, le maître absolu de tout, pouvait donner (s’il voulait) le sentiment et la pensée à la matière. M. de Voltaire l’a bien vengé de ce reproche(61). Il a prouvé que Dieu peut conserver éternellement l’atome, la monade, qu’il aura daigné favoriser du don de la pensée. C’était le sentiment du célèbre et saint prêtre Gassendi, pieux défenseur de ce que la doctrine d’Épicure peut avoir de bon. Voyez sa fameuse lettre à Descartes. « D’où vous vient cette notion? si elle procède du corps, il faut que vous ne soyez pas sans extension. Apprenez-nous comment il se peut faire que l’espèce ou l’idée du corps, qui est étendu, puisse être reçue dans vous, c’est-à-dire dans une substance non étendue... Il est vrai que vous connaissez que vous pensez, mais vous ignorez quelle espèce de substance vous êtes, vous qui pensez, quoique l’opération de la pensée vous soit connue. Le principal de votre essence vous est caché, et vous ne savez point quelle est la nature de cette substance, dont l’une des opérations est de penser, etc. » Locke mourut en paix, disant à Mme Masham et à ses amis qui l’entouraient: La vie est une pure vanité. On a mis peut-être avec autant d’injustice Taylor, évêque de Connor, parmi les mécréants, à cause de son livre du Guide des douteurs. Mais pour le docteur Tindal, auteur du Christianisme aussi ancien que le monde, il a été constamment le plus intrépide soutien de la religion naturelle, ainsi que de la maison royale de Hanovre. C’était un des plus savants hommes d’Angleterre dans l’histoire. Il fut honoré jusqu’à sa mort d’une pension de deux cents livres sterling. Comme il ne goûtait pas les livres de Pope; qu’il le trouvait absolument sans génie et sans imagination, et ne lui accordait que le talent de versifier et de mettre en oeuvre l’esprit des autres, Pope fut son implacable ennemi. Tindal de plus était un whig ardent, et Pope un jacobite. Il n’est pas étonnant que Pope l’ait déchiré dans sa Dunciade, ouvrage imité de Dryden, et trop rempli de bassesses et d’images dégoûtantes. Un des plus terribles ennemis de la religion chrétienne a été Antoine Collins, grand trésorier de la comté d’Essex, bon métaphysicien, et d’une grande érudition. Il est triste qu’il n’ait fait usage de sa profonde dialectique que contre le christianisme. Le docteur Clarke, célèbre socinien, auteur d’un très bon livre où il démontre l’existence de Dieu, n’a jamais pu répondre aux livres de Collins d’une manière satisfaisante, et a été réduit aux injures. Ses Recherches philosophiques sur la liberté de l’homme, sur les fondements de la religion chrétienne, sur les prophéties littérales, sur la liberté de penser, sont malheureusement demeurées des ouvrages victorieux. Le trop fameux Thomas Woolston, maître ès arts de Cambridge, se distingua, vers l’an 1726, par ses discours contre les miracles de Jésus-Christ, et leva l’étendard si hautement qu’il faisait vendre à Londres son ouvrage dans sa propre maison. On en fit trois éditions coup sur coup, de dix mille exemplaires chacune. Personne n’avait encore porté si loin la témérité et le scandale. Il traite de contes puérils et extravagants les miracles et la résurrection de notre Sauveur. Il dit que quand Jésus-Christ changea l’eau en vin pour des convives qui étaient déjà ivres, c’est qu’apparemment il fit du punch. Dieu emporté par le diable sur le pinacle du temple, et sur une montagne dont on voyait tous les royaumes de la terre, lui paraît un blasphème monstrueux. Le diable envoyé dans un troupeau de deux mille cochons, le figuier séché pour n’avoir pas porté de figues quand ce n’était pas le temps des figues, la transfiguration de Jésus, ses habits devenus tout blancs, sa conversation avec Moïse et Élie, enfin toute son histoire sacrée est travestie en roman ridicule. Woolston n’épargne pas les termes les plus injurieux et les plus méprisants. Il appelle souvent notre Seigneur Jésus-Christ: the fellow, ce compagnon, ce garnement; a wanderer, un vagabond; a mendicant friar, un frère coupe-chou mendiant. Il se sauve pourtant à la faveur du sens mystique, en disant que ces miracles sont de pieuses allégories. Tous les bons chrétiens n’en ont pas moins eu son livre en horreur. Il y eut un jour une dévote qui, en le voyant passer dans la rue, lui cracha au visage. Il s’essuya tranquillement, et lui dit: C’est ainsi que les Juifs ont traité votre Dieu. Il mourut en paix en disant: ‘Tis a pass every man must come to; c’est un terme où tout homme doit arriver. Vous trouverez dans le Dictionnaire portatif de l’abbé Ladvocat, et dans un Nouveau Dictionnaire portatif(62),où les mêmes erreurs sont copiées, que Woolston est mort en prison, en 1733. Rien n’est plus faux; plusieurs de mes amis l’ont vu dans sa maison: il est mort libre chez lui. On a regardé Warburton, évêque de Glocester, comme un des plus hardis infidèles qui aient jamais écrit, parce qu’après avoir commenté Shakespeare, dont les comédies, et même quelquefois les tragédies, fourmillent de quolibets licencieux, il a soutenu, dans sa Légation de Moïse, que Dieu n’a point enseigné à son peuple chéri l’immortalité de l’âme. Il se peut qu’on ait jugé cet évêque trop durement, et que l’orgueil et l’esprit satirique qu’on lui reprocha aient soulevé toute la nation. On a beaucoup écrit contre lui. Les deux premiers volumes de son ouvrage n’ont paru qu’un vain fatras d’érudition erronée, dans lesquels il ne traite pas même son sujet, et qui de plus sont contraires à son sujet, puisqu’ils ne tendent qu’à prouver que tous les législateurs ont établi pour principe de leurs religions l’immortalité de l’âme en quoi même Warburton se trompe, car ni Sanchoniathon le Phénicien, ni le livre des Cinq Kings chinois, ni Confucius, n’admettent ce principe. Mais jamais Warburton dans tous ses faux-fuyants n’a pu répondre aux grands arguments personnels dont on l’a accablé. Vous prétendez que tous les sages ont posé pour fondement de la religion l’immortalité de l’âme, les peines et les récompenses après la mort; or, Moïse n’en parle ni dans son Décalogue, ni dans aucune de ses lois: donc Moïse, de votre aveu, n’était pas un sage. (63)Ou il était instruit de ce grand dogme, ou il l’ignorait: s’il en était instruit, il est coupable de ne l’avoir pas enseigné; s’il l’ignorait, il était indigne d’être législateur. Ou Dieu inspirait Moïse, ou ce n’était qu’un charlatan: si Dieu inspirait Moïse, il ne pouvait lui cacher l’immortalité de l’âme, et s’il ne lui a pas appris ce que tous les Égyptiens savaient, Dieu l’a trompé et a trompé tout son peuple; si Moïse n’était qu’un charlatan, vous détruisez toute la loi mosaïque, et par conséquent vous sapez par le fondement la religion chrétienne, bâtie sur la mosaïque. Enfin, si Dieu a trompé Moïse, vous faites de l’Être infiniment parfait un séducteur et un fripon. De quelque côté que vous vous tourniez, vous blasphémez. Vous croyez vous tirer d’affaire en disant que Dieu payait son peuple comptant, en le punissant temporairement de ses transgressions, et en le récompensant par les biens de la terre quand il était fidèle. Cette évasion est pitoyable, car combien de transgresseurs ont passé leurs jours dans les délices! témoin Salomon. Ne faut-il pas avoir perdu le bon sens ou la pudeur pour dire que chez les Juifs aucun scélérat n’échappait à la punition temporelle? N’est-il pas parlé cent fois du bonheur des méchants dans l’Écriture? Nous savions avant vous que ni le Décalogue ni le Lévitique ne font mention de l’immortalité de l’âme, ni de sa spiritualité; ni des peines et des récompenses dans une autre vie; mais ce n’était pas à vous à le dire. Ce qui est pardonnable à un laïque ne l’est pas à un prêtre; et surtout vous ne devez pas le dire dans quatre volumes ennuyeux(64). Voilà ce que l’on objecte à Warburton. Il a répondu par des injures atroces, et il a cru enfin qu’il avait raison parce que son évêché lui vaut deux mille cinq cents guinées de rentes. Toute l’Angleterre s’est déclarée contre lui malgré ses guinées. Il s’est rendu odieux par la virulence de son insolent caractère beaucoup plus que par l’absurdité de son système. Milord Bolingbroke a été plus audacieux que Warburton, et de meilleure foi. Il ne cesse de dire, dans ses Oeuvres philosophiques, que les athées sont beaucoup moins dangereux que les théologiens. Il raisonnait en ministre d’État qui savait combien de sang les querelles théologiques ont coûté à l’Angleterre; mais il devait s’en tenir à proscrire la théologie, et non la religion chrétienne dont tout homme d’État peut tirer de très grands avantages pour le genre humain, en la resserrant dans ses bornes, si elle les a franchies. On a publié après la mort du lord Bolingbroke quelques-uns de ses ouvrages(65) plus violents encore que son Recueil philosophique; il y déploie une éloquence funeste. Personne n’a jamais écrit rien de plus fort: on voit qu’il avait la religion chrétienne en horreur. Il est triste qu’un si sublime génie ait voulu couper par la racine un arbre qu’il pouvait rendre très utile en élaguant les branches, et en nettoyant sa mousse. On peut épurer la religion(66). On commença ce grand ouvrage il y a près de deux cent cinquante années; mais les hommes ne s’éclairent que par degrés. Qui aurait prévu alors qu’on analyserait les rayons du soleil, qu’on électriserait avec le tonnerre, et qu’on découvrirait la loi de gravitation universelle, loi qui préside à l’univers? Il est temps, selon Bolingbroke, qu’on bannisse la théologie, comme on a banni l’astrologie judiciaire, la sorcellerie, la possession du diable, la baguette divinatoire, la panacée universelle, et les jésuites. La théologie n’a jamais servi qu’à renverser les lois et qu’à corrompre les coeurs: elle seule fait les athées, car le grand nombre des théologiens qui est assez sensé pour voir le ridicule de cette science chimérique n’en sait pas assez pour lui substituer une saine philosophie. La théologie, disent-ils, est, selon la signification du mot, la science de Dieu. Or les polissons qui ont profané cette science ont donné de Dieu des idées absurdes, et de là ils concluent que la Divinité est une chimère, parce que la théologie est chimérique. C’est précisément dire qu’il ne faut ni prendre du quinquina pour la fièvre, ni faire diète dans la pléthore, ni être saigné dans l’apoplexie, parce qu’il y a eu de mauvais médecins; c’est nier la connaissance du cours des astres, parce qu’il y a eu des astrologues; c’est nier les effets évidents de la chimie, parce que des chimistes charlatans ont prétendu faire de l’or. Les gens du monde, encore plus ignorants que ces petits théologiens, disent: Voilà des bacheliers et des licenciés qui ne croient pas en Dieu; pourquoi y croirions-nous? Voilà quelle est la suite funeste de l’esprit théologique. Une fausse science fait les athées; une vraie science prosterne l’homme devant la Divinité: elle rend juste et sage celui que l’abus de la théologie a rendu inique et insensé. DE THOMAS CHUBB(67). Thomas Chubb est un philosophe formé par la nature. La subtilité de son génie, dont il abusa, lui fit embrasser non seulement le parti des sociniens, qui ne regardent Jésus-Christ que comme un homme, mais enfin celui des théistes rigides, qui reconnaissent un Dieu et n’admettent aucun mystère. Ses égarements sont méthodiques: il voudrait réunir tous les hommes dans une religion qu’il croit épurée parce qu’elle est simple. Le mot de christianisme est à chaque page dans ses divers ouvrages, mais la chose ne s’y trouve pas. Il ose penser que Jésus-Christ a été de la religion de Thomas Chubb; mais il n’est pas de la religion de Jésus-Christ. Un abus perpétuel des mots est le fondement de sa persuasion. Jésus-Christ a dit: Aimez Dieu et votre prochain, voilà toute la loi, voilà tout l’homme. Chubb s’en tient à ces paroles; il écarte tout le reste. Notre Sauveur lui paraît un philosophe comme Socrate, qui fut mis à mort comme lui pour avoir combattu les superstitions et les prêtres de son pays. D’ailleurs il a écrit avec retenue, il s’est toujours couvert d’un voile. Les obscurités dans lesquelles il s’enveloppe lui ont donné plus de réputation que de lecteurs. SUR SWIFT(68). Il est vrai, monseigneur, que je ne vous ai point parlé
de Swift; il mérite un article à part: c’est le seul écrivain
anglais de ce genre qui ait été plaisant. C’est une chose
bien étrange que les deux hommes à qui on doit le plus reprocher
d’avoir osé tourner la religion chrétienne en ridicule aient
été deux prêtres ayant charge d’âmes. Rabelais
fut curé de Meudon, et Swift fut doyen de la cathédrale de
Dublin: tous deux lancèrent plus de sarcasmes contre le christianisme
que Molière n’en a prodigué contre la médecine, et
tous deux vécurent et moururent paisibles, tandis que d’autres hommes
ont été persécutés, poursuivis, mis à
mort, pour quelques paroles équivoques.
Le Conte du Tonneau du doyen Swift est une imitation des Trois Anneaux(69).La fable de ces trois anneaux est fort ancienne(70): elle est du temps des croisades. C’est un vieillard qui laissa, en mourant, une bague à chacun de ses trois enfants: ils se battirent à qui aurait la plus belle; on reconnut enfin, après de longs débats, que les trois bagues étaient parfaitement semblables. Le bon vieillard est le théisme, les trois enfants sont la religion juive, la chrétienne, et la musulmane. L’auteur oublia les religions des mages et des brachmanes, et beaucoup d’autres; mais c’était un Arabe qui ne connaissait que ces trois sectes. Cette fable conduit à cette indifférence qu’on reprocha tant à l’empereur Frédéric II, et à son chancelier De Vineis, qu’on accuse d’avoir composé le livre De tribus Impostoribus, qui, comme vous savez, n’a jamais existé(71). Le conte des Trois Anneaux se trouve dans quelques anciens recueils: le docteur Swift lui a substitué trois justaucorps. L’introduction à cette raillerie impie est digne de l’ouvrage; c’est une estampe où sont représentées trois manières de parler en public: la première est le théâtre d’Arlequin et de Gilles; la seconde est un prédicateur dont la chaire est la moitié d’une futaille; la troisième est l’échelle du haut de laquelle un homme qu’on va pendre harangue le peuple. Un prédicateur entre Gilles et un pendu ne fait pas une belle figure. Le corps du livre est une histoire allégorique des trois principales sectes qui divisent l’Europe méridionale, la romaine, la luthérienne, et la calviniste: car il ne parle pas de l’Église grecque, qui possède six fois plus de terrain qu’aucune des trois autres, et il laisse là le mahométisme, bien plus étendu que l’Église grecque. Les trois frères à qui leur vieux bonhomme de père a légué trois justaucorps tout unis, et de la même couleur, sont Pierre, Martin et Jean, c’est-à-dire le pape, Luther et Calvin. L’auteur fait faire plus d’extravagances à ses trois héros que Cervantes n’en attribue à son don Quichotte, et l’Arioste à son Roland; mais milord Pierre est le plus maltraité des trois frères. Le livre est très mal traduit en français; il n’était pas possible de rendre le comique dont il est assaisonné. Ce comique tombe souvent sur des querelles entre l’Église anglicane et la presbytérienne, sur des usages, sur des aventures que l’on ignore en France, et sur des jeux de mots particuliers à la langue anglaise. Par exemple, le mot qui signifie une bulle du pape en français, signifie aussi en anglais un boeuf (bull). C’est une source d’équivoques et de plaisanteries entièrement perdues pour un lecteur français. Swift était bien moins savant que Rabelais; mais son esprit est plus fin et plus délié: c’est le Rabelais de la bonne compagnie(72). Les lords Oxford et Bolingbroke firent donner le meilleur bénéfice d’Irlande, après l’archevêché de Dublin, à celui qui avait couvert la religion chrétienne de ridicule, et Abbadie, qui avait écrit en faveur de cette religion un livre auquel on prodiguait les éloges, n’eut qu’un malheureux petit bénéfice de village; mais il est à remarquer que tous deux sont morts fous. SUR LES ALLEMANDS. Monseigneur, Votre Allemagne a eu aussi beaucoup de grands seigneurs et de philosophes accusés d’irréligion. Votre célèbre Corneille Agrippa, au xvie siècle, fut regardé, non seulement comme un sorcier, mais comme un incrédule. Cela est contradictoire: car un sorcier croit en Dieu, puisqu’il ose mêler le nom de Dieu dans toutes ses conjurations; un sorcier croit au diable, puisqu’il se donne au diable. Chargé de ces deux calomnies comme Apulée, Agrippa fut bien heureux de n’être qu’en prison, et de ne mourir qu’à l’hôpital. Ce fut lui qui, le premier, débita que le fruit défendu dont avaient mangé Adam et Ève était la jouissance de l’amour, à laquelle ils s’étaient abandonnés avant d’avoir reçu de Dieu la bénédiction nuptiale. Ce fut encore lui qui, après avoir cultivé les sciences, écrivit le premier contre elles. Il décria le lait dont il avait été nourri, parce qu’il l’avait très mal digéré. Il mourut dans l’hôpital de Grenoble en 1535. Je ne connais votre fameux docteur Faustus que par la comédie dont il est le héros, et qu’on joue dans toutes vos provinces de l’empire. Votre docteur Faustus y est dans un commerce suivi avec le diable. Il lui écrit des lettres qui cheminent par l’air au moyen d’une ficelle: il en reçoit des réponses. On voit des miracles à chaque acte, et le diable emporte Faustus à la fin de la pièce. On dit qu’il était né en Souabe, et qu’il vivait sous Maximilien Ier Je ne crois pas qu’il ait fait plus de fortune auprès de Maximilien qu’auprès du diable son autre maître. Le célèbre Érasme fut également soupçonné d’irréligion par les catholiques et par les protestants, parce qu’il se moquait des excès où les uns et les autres tombèrent. Quand deux partis ont tort, celui qui se tient neutre, et qui par conséquent a raison, est vexé par l’un et par l’autre. La statue qu’on lui a dressée dans la place de Rotterdam, sa patrie, l’a vengé de Luther et de l’Inquisition. Mélanchthon(73),
terre noire, fut à peu près dans le cas d’Érasme.
On prétend qu’il changea quatorze fois de sentiment sur le péché
originel et sur la prédestination. On l’appelait, dit-on, le Protée
d’Allemagne. Il aurait voulu en être le Neptune qui retient la fougue
des vents.
Il était modéré et tolérant. Il passe pour indifférent. Étant devenu protestant, il conseilla à sa mère de rester catholique. De là on jugea qu’il n’était ni l’un ni l’autre. J’omettrai, si vous le permettez, la foule des sectaires à qui l’on a reproché d’embrasser des factions plutôt que d’adhérer à des opinions, et de croire à l’ambition ou à la cupidité bien plutôt qu’à Luther et au pape. Je ne parlerai pas des philosophes, accusés de n’avoir eu d’autre évangile que la nature. Je viens à votre illustre Leibnitz. Fontenelle, en faisant son éloge à Paris en pleine Académie, s’exprime sur sa religion en ces termes: « On l’accuse de n’avoir été qu’un grand et rigide observateur du droit naturel: ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes publiques et inutiles. » Vous verrez bientôt, monseigneur, que Fontenelle, qui parlait ainsi, avait essuyé des imputations non moins graves. Wolff(74), le disciple de Leibnitz, a été exposé à un plus grand danger: il enseignait les mathématiques dans l’Université de Hall avec un succès prodigieux. Le professeur théologien Lange, qui gelait de froid dans la solitude de son école, tandis que Wolff avait cinq cents auditeurs, s’en vengea en dénonçant Wolff comme un athée. Le feu roi de Prusse Frédéric-Guillaume, qui s’entendait mieux à exercer ses troupes qu’aux disputes des savants, crut Lange trop aisément: il donna le choix à Wolff de sortir de ses États dans vingt-quatre heures, ou d’être pendu. Le philosophe résolut sur-le-champ le problème en se retirant à Marbourg, où ses écoliers le suivirent, et où sa gloire et sa fortune augmentèrent. La ville de Hall perdit alors plus de quatre cent mille florins par an, que Wolff lui valait par l’affluence de ses disciples: le revenu du roi en souffrit, et l’injustice faite au philosophe ne retomba que sur le monarque. Vous savez, monseigneur, avec quelle équité et quelle grandeur d’âme le successeur de ce prince(75), répara l’erreur dans laquelle on avait entraîné son père. Il est dit à l’article Wolff, dans un dictionnaire, que Charles-Frédéric, philosophe couronné, ami de Wolff, l’éleva à la dignité de vice-chancelier de l’Université de l’électeur de Bavière, et de baron de l’empire(76). Le roi dont il est parlé dans cet article est en effet un philosophe, un savant, un très grand génie, ainsi qu’un très grand capitaine sur le trône; mais il ne s’appelle point Charles: il n’y a point dans ses États d’université appartenante à l’électeur de Bavière; l’empereur seul fait des barons de l’empire. Ces petites fautes, qui sont trop fréquentes dans tous les dictionnaires, peuvent être aisément corrigées. Depuis ce temps, la liberté de penser a fait des progrès étonnants dans tout le nord de l’Allemagne. Cette liberté même a été portée à un tel excès qu’on a imprimé, en 1766, un Abrégé de l’histoire ecclésiastique de Fleury avec une Préface d’un style éloquent, qui commence par ces paroles: « L’établissement de la religion chrétienne a eu, comme tous les empires, de faibles commencements. Un Juif de la lie du peuple, dont la naissance est douteuse, qui mêle aux absurdités des anciennes prophéties des préceptes de morale, auquel on attribue des miracles, est le héros de cette secte: douze fanatiques se répandent d’Orient en Italie, etc. » Il est triste que l’auteur de ce morceau, d’ailleurs profond et sublime, se soit laissé emporter à une hardiesse si fatale à notre sainte religion. Rien n’est plus pernicieux. Cependant cette licence prodigieuse n’a presque point excité de rumeurs. Il est bien à souhaiter que ce livre soit peu répandu. On n’en a tiré, à ce que je présume, qu’un petit nombre d’exemplaires. Le discours de l’empereur Julien contre le christianisme, traduit à Berlin par le marquis d’Argens, chambellan du roi de Prusse, et dédié au prince Ferdinand de Brunsvick, serait un coup non moins funeste porté à notre religion si l’auteur n’avait pas eu le soin de rassurer par des remarques savantes les esprits effarouchés. L’ouvrage est précédé d’une Préface sage et instructive, dans laquelle il rend justice (il est vrai) aux grandes qualités et aux vertus de Julien, mais dans laquelle aussi il avoue les erreurs funestes de cet empereur. Je pense, monseigneur, que ce livre ne vous est pas inconnu, et que votre christianisme n’en a pas été ébranlé. SUR LES FRANÇAIS. Vous avez, je crois, très bien deviné, monseigneur, qu’en France il y a plus d’hommes accusés d’impiété que de véritables impies; de même qu’on y a vu beaucoup plus de soupçons d’empoisonnements que d’empoisonneurs. (77)L’inquiétude, la vivacité, la loquacité, la pétulance française supposa toujours plus de crimes qu’elle n’en commit. C’est pourquoi il meurt rarement un prince chez Mézerai sans qu’on lui ait donné le boucon. Le jésuite Garasse et le jésuite Hardouin trouvent partout des athées. Force moines, ou gens pires que moines, craignant la diminution de leur crédit, ont été des sentinelles criant toujours: Qui vive? l’ennemi est aux portes. Grâces soient rendues à Dieu de ce que nous avons bien moins de gens niant Dieu qu’on ne l’a dit. Un des premiers exemples en France de la persécution fondée sur des terreurs paniques fut le vacarme étrange qui dura si longtemps au sujet du Cymbalum mundi(78),petit livret d’une cinquantaine de pages tout au plus. L’auteur, Bonaventure Desperiers, vivait au commencement du xvie siècle. Ce Desperiers était domestique de Marguerite de Valois, soeur de François Ier. Les lettres commençaient alors à renaître. Desperiers voulut faire en latin quelques dialogues dans le goût de Lucien: il composa quatre dialogues très insipides sur les prédictions, sur la pierre philosophale, sur un cheval qui parle, sur les chiens d’Actéon. Il n’y a pas assurément, dans tout ce fatras de plat écolier, un seul mot qui ait le moindre et le plus éloigné rapport aux choses que nous devons révérer. On persuada à quelques docteurs qu’ils étaient désignés par les chiens et par les chevaux. Pour les chevaux, ils n’étaient pas accoutumés à cet honneur. Les docteurs aboyèrent; aussitôt l’ouvrage fut recherché, traduit en langue vulgaire, et imprimé; et chaque fainéant d’y trouver des allusions; et les docteurs de crier à l’hérétique, à l’impie, à l’athée. Le livret fut déféré aux magistrats, le libraire Morin mis en prison, et l’auteur en de grandes angoisses. L’injustice de la persécution frappa si fortement le cerveau de Bonaventure qu’il se tua de son épée dans le palais de Marguerite(79). Toutes les langues des prédicateurs, toutes les plumes des théologiens, s’exercèrent sur cette mort funeste. Il s’est défait lui-même: donc il était coupable; donc il ne croyait point en Dieu; donc son petit livre, que personne n’avait pourtant la patience de lire, était le catéchisme des athées. Chacun le dit, chacun le crut: Credidi propter quod locutus sum(80);« j’ai cru parce que j’ai parlé, » est la devise des hommes. On répète une sottise, et à force de la redire on en est persuadé. Le livre devint d’une rareté extrême: nouvelle raison pour le croire infernal. Tous les auteurs d’anecdotes littéraires et de dictionnaires n’ont pas manqué d’affirmer que le Cymbalum mundi est le précurseur de Spinosa. Nous avons encore un ouvrage d’un conseiller de Bourges, nommé Catherinot, très digne des armes de Bourges(81). Ce grand juge dit: « Nous avons deux livres impies que je n’ai jamais vus: l’un, De tribus Impostoribus; l’autre, le Cymbalum mundi. » Eh! mon ami, si tu ne les as pas vus pourquoi en parles-tu? Le minime Mersenne, ce facteur de Descartes, le même qui donne douze apôtres à Vanini, dit de Bonaventure Desperiers: « C’est un monstre et un fripon, d’une impiété achevée. » Vous remarquerez qu’il n’avait pas lu son livre. Il n’en restait plus que deux exemplaires dans l’Europe quand Prosper Marchand le réimprima à Amsterdam, en 1711(82). Alors le voile fut tiré: on ne cria plus à l’impiété, à l’athéisme; on cria à l’ennui, et on n’en parla plus. Il en a été de même de Théophile, très célèbre dans son temps: c’était un jeune homme de bonne compagnie, faisant très facilement des vers médiocres, mais qui eurent de la réputation; très instruit dans les belles-lettres, écrivant purement en latin; homme de table autant que de cabinet, bienvenu chez les jeunes seigneurs qui se piquaient d’esprit, et surtout chez cet illustre et malheureux duc de Montmorency, qui, après avoir gagné des batailles, mourut sur un échafaud. S’étant trouvé un jour avec deux jésuites,
et la conversation étant tombée sur quelques points de la
malheureuse philosophie de son temps, la dispute s’aigrit. Les jésuites
substituèrent les injures aux raisons. Théophile était
poète et Gascon, genus irritabile vatum(83)
et Vasconum. Il fit une petite pièce de vers où les jésuites
n’étaient pas trop bien traités; en voici trois qui coururent
toute la France:
Théophile même les rappelle dans une épître en vers écrite de sa prison au roi Louis XIII. Tous les jésuites se déchaînèrent contre lui. Les deux plus furieux, Garasse et Guérin, déshonorèrent la chaire et violèrent les lois en le nommant dans leurs sermons, en le traitant d’athée et d’homme abominable, en excitant contre lui toutes leurs dévotes. Un jésuite plus dangereux, nommé Voisin, qui n’écrivait ni ne prêchait, mais qui avait un grand crédit auprès du cardinal de La Rochefoucauld, intenta un procès criminel à Théophile, et suborna contre lui un jeune débauché nommé Sajeot, qui avait été son écolier, et qui passait pour avoir servi à ses plaisirs infâmes, ce que l’accusé lui reprocha à la confrontation. Enfin le jésuite Voisin obtint, par la faveur du jésuite Caussin, confesseur du roi, un décret de prise de corps contre Théophile sur l’accusation d’impiété et d’athéisme. Le malheureux prit la fuite, on lui fit son procès par coutumace, il fut brûlé en effigie en 1621. Qui croirait que la rage des jésuites n’était pas encore assouvie? Voisin paya un lieutenant de la connétablie, nommé Le Blanc, pour l’arrêter dans le lieu de sa retraite en Picardie. On l’enferma chargé de fers dans un cachot, aux acclamations de la populace à qui Le Blanc criait: « C’est un athée que nous allons brûler. » De là on le mena à Paris, à la Conciergerie, où il fut mis dans le cachot de Ravaillac. Il y resta une année entière, pendant laquelle les jésuites prolongèrent son procès pour chercher contre lui des preuves. Pendant qu’il était dans les fers, Garasse publiait sa Doctrine curieuse, dans laquelle il dit que Pasquier, le cardinal Wolsey, Scaliger, Luther, Calvin, Bèze, le roi d’Angleterre, le landgrave de Hesse, et Théophile, sont des bélîtres d’athéistes et de carpocratiens. Ce Garasse écrivait dans son temps comme le misérable ex-jésuite Nonotte a écrit dans le sien: la différence est que l’insolence de Garasse était fondée sur le crédit qu’avaient alors les jésuites, et que la fureur de l’absurde Nonotte est le fruit de l’horreur et du mépris où les jésuites sont tombés dans l’Europe; c’est le serpent qui veut mordre encore quand il a été coupé en tronçons. Théophile fut surtout interrogé sur le Parnasse satirique, recueil d’impudicités dans le goût de Pétrone, de Martial, de Catulle, d’Ausone, de l’archevêque de Bénévent La Casa, de l’évêque d’Angoulême Octavien de Saint-Gelais, et de Melin de Saint-Gelais son fils, de l’Arétin, de Chorier, de Marot, de Verville, des épigrammes de Rousseau, et de cent autres sottises licencieuses. Cet ouvrage n’était pas de Théophile. Le libraire avait rassemblé tout ce qu’il avait pu de Maynard, de Colletet, de Frénicle, magistrat, et depuis de l’Académie des sciences, et de quelques seigneurs de la cour. Il fut avéré que Théophile n’avait point de part à cette édition, contre laquelle lui-même avait présenté requête. Enfin les jésuites, quelque puissants qu’ils fussent alors, ne purent avoir la consolation de le faire brûler, et ils eurent même beaucoup de peine à obtenir qu’il fût banni de Paris. Il y revint malgré eux, protégé par le duc de Montmorency, qui le logea dans son hôtel, où il mourut, en 1626, du chagrin auquel une si cruelle persécution le fit enfin succomber. DE DES BARREAUX(84). Le conseiller au parlement Des Barreaux, qui dans sa jeunesse avait été ami de Théophile et qui ne l’avait pas abandonné dans sa disgrâce, passa constamment pour un athée. Et sur quoi? Sur un conte qu’on fait de lui, sur l’aventure de l’omelette au lard. Un jeune homme à saillies libertines peut très bien dans un cabaret manger gras un samedi, et pendant un orage mêlé de tonnerre jeter le plat par la fenêtre en disant: Voilà bien du bruit pour une omelette au lard, sans pour cela mériter l’affreuse accusation d’athéisme. C’est sans doute une très grande irrévérence: c’est insulter l’Église dans laquelle il était né; c’est se moquer de l’institution des jours maigres; mais ce n’est pas nier l’existence de Dieu. Ce qui lui donna cette réputation, ce fut principalement
l’indiscrète témérité de Boileau, qui, dans
sa Satire des femmes(85), laquelle
n’est pas sa meilleure, dit qu’il a vu plus d’un Capanée,
Jamais ce magistrat n’écrivit rien contre la Divinité.
Il n’est pas permis de flétrir du nom d’athée un homme
de mérite contre lequel on n’a aucune preuve: cela est indigne.
On a imputé à Des Barreaux le fameux sonnet qui finit ainsi:
Ce sonnet ne vaut rien du tout. Jésus-Christ en
vers n’est pas tolérable; rends-moi guerre n’est pas français;
guerre
pour guerre est très plat, et dessus quel endroit
est
détestable. Ces vers sont de l’abbé de Lavau, et Des Barreaux
fut toujours très fâché qu’on les lui attribuât.
C’est ce même abbé de Lavau qui fit cette abominable épigramme
sur le mausolée élevé dans Saint-Eustache en l’honneur
de Lulli:
DE LA MOTHE LE VAYER(86). Le sage La Mothe Le Vayer, conseiller d’État, précepteur de Monsieur frère de Louis XIV, et qui le fut même de Louis XIV près d’une année, n’essuya pas moins de soupçons que le voluptueux Des Barreaux. Il y avait encore peu de philosophie en France. Le Traité de la vertu des païens et les Dialogues d’Orasius Tubero lui firent des ennemis. Les jansénistes surtout, qui ne regardaient, après saint Augustin, les vertus des grands hommes de l’antiquité que comme des péchés splendides(87),se déchaînèrent contre lui. Le comble de l’insolence fanatique est de dire: « Nul n’aura de vertu que nous et nos amis; Socrate, Confucius, Marc-Aurèle, Épictète, ont été des scélérats, puisqu’ils n’étaient pas de notre communion. » On est revenu aujourd’hui de cette extravagance, mais alors elle dominait. On a rapporté dans un ouvrage curieux qu’un jour un de ces énergumènes, voyant passer La Mothe Le Vayer dans la galerie du Louvre, dit tout haut: « Voilà un homme sans religion. » Le Vayer, au lieu de le faire punir, se retourna vers cet homme, et lui dit: « Mon ami, j’ai tant de religion que je ne suis pas de ta religion. » On a donné quelques ouvrages contre le christianisme sous le nom de Saint-Évremond, mais aucun n’est de lui. On crut après sa mort faire passer ces dangereux livres à l’abri de sa réputation, parce qu’en effet on trouve dans ses véritables ouvrages plusieurs traits qui annoncent un esprit dégagé des préjugés de l’enfance. D’ailleurs, sa vie épicurienne et sa mort toute philosophique servirent de prétexte à tous ceux qui voulaient accréditer de son nom leurs sentiments particuliers. Nous avons surtout une Analyse de la religion chrétienne(88)qui lui est attribuée. C’est un ouvrage qui tend à renverser toute la chronologie et presque tous les faits de la sainte Écriture. Nul n’a plus approfondi que l’auteur l’opinion où sont quelques théologiens que l’astronome Phlégon avait parlé des ténèbres qui couvrirent toute la terre à la mort de notre Seigneur Jésus-Christ. J’avoue que l’auteur a pleinement raison contre ceux qui ont voulu s’appuyer du témoignage de cet astronome; mais il a grand tort de vouloir combattre tout le système chrétien, sous prétexte qu’il a été mal défendu. Au reste, Saint-Évremond était incapable de ces recherches savantes. C’était un esprit agréable et assez juste; mais il avait peu de science, nul génie, et son goût était peu sûr: ses Discours sur les Romains lui firent une réputation dont il abusa pour faire les plus plates comédies et les plus mauvais vers dont on ait jamais fatigué les lecteurs, qui n’en sont plus fatigués aujourd’hui puisqu’ils ne les lisent plus. On peut le mettre au rang des hommes aimables et pleins d’esprit qui ont fleuri dans le temps brillant de Louis XIV, mais non pas au rang des hommes supérieurs. Au reste, ceux qui l’ont appelé athéiste sont d’infâmes calomniateurs. Bernard de Fontenelle, depuis secrétaire de l’Académie des sciences, eut une secousse plus vive à soutenir. Il fit insérer, en 1686, dans la République des lettres de Bayle, une Relation de l’île de Bornéo(89)fort ingénieuse: c’était une allégorie sur Rome et Genève; elles étaient désignées sous le nom de deux soeurs, Mero et Enègue. Mero était une magicienne tyrannique; elle exigeait que ses sujets vinssent lui déclarer leurs plus secrètes pensées, et qu’ensuite ils lui apportassent tout leur argent. Il fallait, avant de venir baiser ses pieds, adorer des os de morts; et souvent, quand on voulait déjeuner, elle faisait disparaître le pain. Enfin ses sortilèges et ses fureurs soulevèrent un grand parti contre elle, et sa soeur Enègue lui enleva la moitié de son royaume. Bayle n’entendit pas d’abord la plaisanterie; mais l’abbé Terrasson l’ayant commentée, elle fit beaucoup de bruit. C’était dans le temps de la révocation de l’édit de Nantes. Fontenelle courait risque d’être enfermé à la Bastille. Il eut la bassesse de faire d’assez mauvais vers à l’honneur de cette révocation, et à celui des jésuites: on les inséra dans un mauvais recueil intitulé le Triomphe de la religion sous Louis le Grand, imprimé à Paris chez Langlois, en 1687. Mais, ayant depuis rédigé en français, avec un grand succès, la savante Histoire des oracles de Van Dale, les jésuites le persécutèrent. Le Tellier, confesseur de Louis XIV, rappelant l’allégorie de Mero et d’Enègue, aurait voulu le traiter comme le jésuite Voisin avait traité Théophile. Il sollicita une lettre de cachet contre lui. Le célèbre garde des sceaux d’Argenson, alors lieutenant de police, sauva Fontenelle de la fureur de Le Tellier. S’il avait fallu choisir un athéiste entre Fontenelle et Le Tellier, c’était sur le calomniateur Le Tellier que devait tomber le soupçon. Cette anecdote est plus importante que toutes les bagatelles littéraires dont l’abbé Trublet a fait un gros volume concernant Fontenelle(90). Elle apprend combien la philosophie est dangereuse quand un fanatique, ou un fripon, ou un moine qui est l’un et l’autre, a malheureusement l’oreille du prince. C’est un danger, monseigneur, auquel on ne sera jamais exposé auprès de vous. L’Allégorie du mahométisme, par l’abbé de Saint-Pierre, fut beaucoup plus frappante que celle de Mero. Tous les ouvrages de cet abbé, dont plusieurs passent pour des rêveries, sont d’un homme de bien et d’un citoyen zélé; mais tout s’y ressent d’un pur théisme. Cependant il ne fut point persécuté: c’est qu’il écrivait d’une manière à ne rendre personne jaloux: son style n’a aucun agrément; il était peu lu. Il ne prétendait à rien; ceux qui le lisaient se moquaient de lui, et le traitaient de bonhomme. S’il eût écrit comme Fontenelle, il était perdu, surtout quand les jésuites régnaient encore. DE BAYLE(91). Cependant s’élevait alors, et depuis plusieurs années, l’immortel Bayle, le premier des dialecticiens et des philosophes sceptiques. Il avait déjà donné ses Pensées sur la comète, ses Réponses aux questions d’un provincial, et enfin son Dictionnaire de raisonnement. Ses plus grands ennemis sont forcés d’avouer qu’il n’y a pas une seule ligne dans ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne; mais ses plus grands défenseurs avouent que, dans les articles de controverse, il n’y a pas une seule page qui ne conduise le lecteur au doute, et souvent à l’incrédulité. On ne pouvait le convaincre d’être impie; mais il faisait des impies, en mettant les objections contre nos dogmes dans un jour si lumineux qu’il n’était pas possible à une foi médiocre de n’être pas ébranlée; et malheureusement la plus grande partie des lecteurs n’a qu’une foi très médiocre. Il est rapporté dans un de ces dictionnaires historiques(92), où la vérité est si souvent mêlée avec le mensonge, que le cardinal de Polignac, en passant par Rotterdam, demanda à Bayle s’il était anglican, ou luthérien, ou calviniste, et qu’il répondit: « Je suis protestant, car je proteste contre toutes les religions. » En premier lieu, le cardinal de Polignac ne passa jamais par Rotterdam, que lorsqu’il alla conclure la paix d’Utrecht en 1713, après la mort de Bayle. Secondement, ce savant prélat n’ignorait pas que Bayle, né calviniste au pays de Foix, et n’ayant jamais été en Angleterre ni en Allemagne, n’était ni anglican ni luthérien. Troisièmement, il était trop poli pour aller demander à un homme de quelle religion il était. Il est vrai que Bayle avait dit quelquefois ce qu’on lui fait dire: il ajoutait qu’il était comme Jupiter assemble-nuages d’Homère. C’était d’ailleurs un homme de moeurs réglées et simples, un vrai philosophe dans toute l’étendue de ce mot. Il mourut subitement après avoir écrit ces mots: Voilà ce que c’est que la vérité. Il l’avait cherchée toute sa vie, et n’avait trouvé partout que des erreurs. Après lui, on a été beaucoup plus loin. Les Maillet, les Boulainvilliers, les Boulanger, les Meslier, le savant Fréret, le dialecticien Dumarsais, l’intempérant La Métrie, et bien d’autres, ont attaqué la religion chrétienne avec autant d’acharnement que les Porphyre, les Celse, et les Julien. J’ai souvent recherché ce qui pouvait déterminer tant d’écrivains modernes à déployer cette haine contre le christianisme. Quelques-uns m’ont répondu que les écrits des nouveaux apologistes de notre religion les avaient indignés; que si ces apologistes avaient écrit avec la modération que leur cause devait leur inspirer, on n’aurait pas pensé à s’élever contre eux; mais que leur bile donnait de la bile; que leur colère faisait naître la colère; que le mépris qu’ils affectaient pour les philosophes excitait le mépris; de sorte qu’enfin il est arrivé entre les défenseurs et les ennemis du christianisme ce qu’on avait vu entre toutes les communions: on a écrit de part et d’autre avec emportement; on a mêlé les outrages aux arguments. Mlle Huber était une femme de beaucoup d’esprit, et soeur de l’abbé Huber, très connu de monseigneur votre père. Elle s’associa avec un grand métaphysicien pour écrire, vers l’an 1740, le livre intitulé la Religion essentielle à l’homme(93). Il faut convenir que malheureusement cette religion essentielle est le pur théisme, tel que les noachides le pratiquèrent avant que Dieu eût daigné se faire un peuple chéri dans les déserts de Sinaï et d’Horeb, et lui donner des lois particulières. Selon Mlle Huber et son ami, la religion essentielle à l’homme doit être de tous les temps, de tous les lieux et de tous les esprits. Tout ce qui est mystère est au-dessus de l’homme, et n’est pas fait pour lui; la pratique des vertus ne peut avoir aucun rapport avec le dogme. La religion essentielle à l’homme est dans ce qu’on doit faire, et non dans ce qu’on ne peut comprendre. L’intolérance est à la religion essentielle ce que la barbarie est à l’humanité, la cruauté à la douceur. Voilà le précis de tout le livre. L’auteur est très abstrait: c’est une suite de lemmes et de théorèmes qui répandent quelquefois plus d’obscurité que de lumières. On a peine à suivre cette marche. Il est étonnant qu’une femme ait écrit en géomètre sur une matière si intéressante: peut-être a-t-elle voulu rebuter des lecteurs qui l’auraient persécutée, s’ils l’avaient entendue et s’ils avaient eu du plaisir en la lisant. Comme elle était protestante, elle n’a guère été lue que par des protestants. Un prédicant, nommé Desroches, l’a réfutée, et même assez poliment pour un prédicant. Les ministres protestants, monseigneur, devraient, ce me semble, être plus modérés avec les théistes que les évêques catholiques et les cardinaux: car supposé un moment, ce qu’à Dieu ne plaise, que le théisme prévalût, qu’il n’y eût qu’un culte simple sous l’autorité des lois et des magistrats, que tout fût réduit à l’adoration de l’Être suprême rémunérateur et vengeur, les pasteurs protestants n’y perdront rien; ils resteront chargés de présider aux prières publiques faites à l’Être suprême, et seront toujours des maîtres de morale: on leur conservera leurs pensions, ou, s’ils les perdent, cette perte sera bien modique. Leurs antagonistes, au contraire, ont de riches prélatures; ils sont comtes, ducs, princes; ils ont des souverainetés; et quoique tant de grandeurs et de richesses conviennent mal peut-être aux successeurs des apôtres, ils ne souffriront jamais qu’on les en dépouille: les droits temporels même qu’ils ont acquis sont tellement liés aujourd’hui à la constitution des États catholiques qu’on ne peut les en priver que par des secousses violentes. Or le théisme est une religion sans enthousiasme, qui par elle-même ne causera jamais de révolution. Elle est erronée, mais elle est paisible. Tout ce qui est à craindre, c’est que le théisme, si universellement répandu, ne dispose insensiblement tous les esprits à mépriser le joug des pontifes, et qu’à la première occasion la magistrature ne les réduise à la fonction de prier Dieu pour le peuple; mais tant qu’ils seront modérés, ils seront respectés: il n’y a jamais que l’abus du pouvoir qui puisse énerver le pouvoir. Remarquons en effet, monseigneur, que deux ou trois cents volumes de théisme n’ont jamais diminué d’un écu le revenu des pontifes catholiques romains, et que deux ou trois écrits de Luther et de Calvin leur ont enlevé environ cinquante millions de rente. Une querelle de théologie pouvait, il y a deux cents ans, bouleverser l’Europe; le théisme n’attroupa jamais quatre personnes. On peut même dire que cette religion, en trompant les esprits, les adoucit, et qu’elle apaise les querelles que la vérité mal entendue a fait naître. Quoi qu’il en soit, je me borne à rendre à Votre Altesse un compte fidèle. C’est à vous qu’il appartient de juger. Barbeyrac est le seul commentateur dont on fasse plus de cas que de son auteur. Il traduisit et commenta le fatras de Puffendorf(94), mais il l’enrichit d’une préface qui fit seule débiter le livre. Il remonte, dans cette préface, aux sources de la morale; et il a la candeur hardie de faire voir que les Pères de l’Église n’ont pas toujours connu cette morale pure, qu’ils l’ont défigurée par d’étranges allégories: comme lorsqu’ils disent que le lambeau de drap rouge exposé à la fenêtre par la cabaretière Rahab est visiblement le sang de Jésus-Christ; que Moïse étendant les bras pendant la bataille contre les Amalécites est la croix sur laquelle Jésus expire; que les baisers de la Sunamite sont le mariage de Jésus-Christ avec son Église; que la grande porte de l’arche de Noé désigne le corps humain, la petite porte désigne l’anus, etc., etc. Barbeyrac ne peut souffrir, en fait de morale, qu’Augustin devienne persécuteur après avoir prêché la tolérance. Il condamne hautement les injures grossières que Jérôme vomit contre ses adversaires, et surtout contre Rufin et contre Vigilantius. Il relève les contradictions qu’il remarque dans la morale des Pères; il s’indigne qu’ils aient quelquefois inspiré la haine de la patrie, comme Tertullien, qui défend positivement aux chrétiens de porter les armes pour le salut de l’empire. Barbeyrac eut de violents adversaires qui l’accusèrent de vouloir détruire la religion chrétienne en rendant ridicules ceux qui l’avaient soutenue par des travaux infatigables. Il se défendit; mais il laisse paraître dans sa défense un si profond mépris pour les Pères de l’Église; il témoigne tant de dédain pour leur fausse éloquence et pour leur dialectique; il leur préfère si hautement Confucius, Socrate, Zaleucus, Cicéron, l’empereur Antonin, Épictète, qu’on voit bien que Barbeyrac est plutôt le zélé partisan de la justice éternelle et de la loi naturelle donnée de Dieu aux hommes que l’adorateur des saints mystères du christianisme. S’il s’est trompé en pensant que Dieu est le père de tous les hommes, s’il a eu le malheur de ne pas voir que Dieu ne peut aimer que les chrétiens soumis de coeur et d’esprit, son erreur est du moins d’une belle âme; et puisqu’il aimait les hommes, ce n’est pas aux hommes à l’insulter: c’est à Dieu de le juger. Certainement il ne doit pas être mis au nombre des athéistes. DE FRÉRET(95). L’illustre et profond Fréret était secrétaire perpétuel de l’Académie des belles-lettres de Paris. Il avait fait dans les langues orientales, et dans les ténèbres de l’antiquité, autant de progrès qu’on en peut faire. En rendant justice à son immense érudition et à sa probité, je ne prétends point excuser son hétérodoxie. Non seulement il était persuadé avec saint Irénée que Jésus était âgé de plus de cinquante ans quand il souffrit le dernier supplice, mais il croyait avec le Targum que Jésus n’était point né du temps d’Hérode, et qu’il faut rapporter sa naissance au temps du petit roi Jannée, fils d’Hircan. Les Juifs sont les seuls qui aient eu cette opinion singulière; M. Fréret tâchait de l’appuyer, en prétendant que nos Évangiles n’ont été écrits que plus de quarante ans après l’année où nous plaçons la mort de Jésus; qu’ils n’ont été faits qu’en des langues étrangères, et dans des villes très éloignées de Jérusalem, comme Alexandrie, Corinthe, Éphèse, Antioche, Ancyre, Thessalonique: toutes villes d’un grand commerce, remplies de thérapeutes, de disciples de Jean, de judaïques, de galiléens divisés en plusieurs sectes. De là vient, dit-il, qu’il y eut un très grand nombre d’Évangiles tout différents les uns des autres, chaque société particulière et cachée voulant avoir le sien. Fréret prétend que les quatre qui sont restés canoniques ont été écrits les derniers. Il croit en rapporter des preuves incontestables: c’est que les premiers Pères de l’Église citent très souvent des paroles qui ne se trouvent que dans l’Évangile des Égyptiens, ou dans celui des Nazaréens, ou dans celui de saint Jacques, et que Justin est le premier qui cite expressément les Évangiles reçus. Si ce dangereux système était accrédité, il s’ensuivrait évidemment que les livres intitulés de Matthieu, de Jean, de Marc, et de Luc, n’ont été écrits que vers le temps de l’enfance de Justin, environ cent ans après notre ère vulgaire. Cela seul renverserait de fond en comble notre religion. Les mahométans qui virent leur faux prophète débiter les feuilles de son Koran, et qui les virent après sa mort rédigées solennellement par le calife Abubeker, triompheraient de nous; ils nous diraient: « Nous n’avons qu’un Alcoran, et vous avez eu cinquante Évangiles; nous avons précieusement conservé l’original, et vous avez choisi au bout de quelques siècles quatre Évangiles dont vous n’avez jamais connu les dates. Vous avez fait votre religion pièce à pièce; la nôtre a été faite d’un seul trait, comme la création. Vous avez cent fois varié, et nous n’avons changé jamais. » Grâces au ciel nous ne sommes pas réduits à ces termes funestes. Où en serions-nous, si ce que Fréret avance était vrai? Nous avons assez de preuves de l’antiquité des quatre Évangiles: saint Irénée dit expressément qu’il n’en faut que quatre. J’avoue que Fréret réduit en poudre les pitoyables raisonnements d’Abbadie. Cet Abbadie prétend que les premiers chrétiens mouraient pour les Évangiles, et qu’on ne meurt que pour la vérité. Mais cet Abbadie reconnaît que les premiers chrétiens avaient fabriqué de faux Évangiles: donc, selon Abbadie même, les premiers chrétiens mouraient pour le mensonge. Abbadie devait considérer deux choses essentielles: premièrement, qu’il n’est écrit nulle part que les premiers martyrs aient été interrogés par les magistrats sur les Évangiles; secondement, qu’il y a des martyrs dans toutes les communions. Mais si Fréret terrasse Abbadie, il est renversé lui-même par les miracles que nos quatre saints Évangiles véritables ont opérés. Il nie les miracles, mais on lui oppose une nuée de témoins; il nie les témoins, et alors il ne faut que le plaindre. Je conviens avec lui qu’on s’est servi souvent de fraudes pieuses; je conviens qu’il est dit, dans l’Appendix du premier concile de Nicée, que, pour distinguer tous les livres canoniques des faux, on les mit pêle-mêle sur une grande table, qu’on pria le Saint-Esprit de faire tomber à bas tous les apocryphes; aussitôt ils tombèrent, et il ne resta que les véritables. J’avoue enfin que l’Église a été inondée de fausses légendes. Mais, de ce qu’il y a eu des mensonges et de la mauvaise foi, s’ensuit-il qu’il n’y ait eu ni vérité ni candeur? Certainement Fréret va trop loin: il renverse tout l’édifice, au lieu de le réparer; il conduit, comme tant d’autres, le lecteur à l’adoration d’un seul Dieu sans la médiation du Christ. Mais, du moins, son livre respire une modération qui lui ferait presque pardonner ses erreurs; il ne prêche que l’indulgence et la tolérance; il ne dit point d’injures cruelles aux chrétiens comme milord Bolingbroke; il ne se moque point d’eux comme le curé Rabelais et le curé Swift. C’est un philosophe d’autant plus dangereux qu’il est très instruit, très conséquent, et très modeste. Il faut espérer qu’il se trouvera des savants qui le réfuteront mieux qu’on n’a fait jusqu’à présent. Son plus terrible argument est que si Dieu avait daigné se faire homme et Juif, et mourir en Palestine par un supplice infâme pour expier les crimes du genre humain et pour bannir le péché de la terre, il ne devait plus y avoir ni péché ni crime cependant, dit-il, les chrétiens ont été des monstres cent fois plus abominables que tous les sectateurs des autres religions ensemble. Il en apporte pour preuve évidente les massacres, les roues, les gibets, et les bûchers des Cévennes, et près de cent mille hommes égorgés dans cette province sous nos yeux; les massacres des vallées de Piémont; les massacres de la Valteline du temps de Charles Borromée; les massacres des anabaptistes massacreurs et massacrés en Allemagne; les massacres des luthériens et des papistes depuis le Rhin jusqu’au fond du Nord; les massacres d’Irlande, d’Angleterre, et d’Écosse, du temps de Charles Ier, massacré lui-même; les massacres ordonnés par Marie et par Henri VIII son père; les massacres de la Saint-Barthélemy, en France, et quarante ans d’autres massacres depuis François II jusqu’à l’entrée de Henri IV dans Paris; les massacres de l’Inquisition, peut-être plus abominables encore, parce qu’ils se font juridiquement; enfin les massacres de douze millions d’habitants du nouveau monde, exécutés le crucifix à la main, sans compter tous les massacres faits précédemment au nom de Jésus-Christ depuis Constantin, et sans compter encore plus de vingt schismes et de vingt guerres de papes contre papes, et d’évêques contre évêques, les empoisonnements, les assassinats, les rapines des papes Jean XI, Jean XII, des Jean XVIII, des Grégoire VII, des Boniface VIII, des Alexandre VI, et de quelques autres papes qui passèrent de si loin en scélératesse les Néron et les Caligula. Enfin il remarque que cette épouvantable chaîne, presque perpétuelle, de guerres de religion pendant quatorze cents années n’a jamais subsisté que chez les chrétiens; et qu’aucun peuple, hors eux, n’a fait couler une goutte de sang pour des arguments de théologie. On est forcé d’accorder à M. Fréret que tout cela est vrai. Mais en faisant le dénombrement des crimes qui ont éclaté, il oublie les vertus qui se sont cachées; il oublie surtout que les horreurs infernales dont il fait un si prodigieux étalage sont l’abus de la religion chrétienne, et n’en sont pas l’esprit. Si Jésus-Christ n’a pas détruit le péché sur la terre, qu’est-ce que cela prouve? On en pourrait inférer tout au plus, avec les jansénistes, que Jésus-Christ n’est pas venu pour tous, mais pour plusieurs: pro vobis et pro multis. Mais, sans comprendre les hauts mystères, contentons-nous de les adorer, et surtout n’accusons pas cet homme illustre d’avoir été athéiste. Nous aurions plus de peine à justifier le sieur Boulanger, directeur des ponts et chaussées(96). Son Christianisme dévoilé n’est pas écrit avec la méthode et la profondeur d’érudition et de critique qui caractérisent le savant Fréret. Boulanger est un philosophe audacieux, qui remonte aux sources sans daigner sonder les ruisseaux. Ce philosophe est aussi chagrin qu’intrépide. Les horreurs dont tant d’Églises chrétiennes se sont souillées depuis leur naissance; les lâches barbaries des magistrats qui ont immolé tant d’honnêtes citoyens aux prêtres; les princes qui, pour leur plaire, ont été d’infâmes persécuteurs; tant de folies dans les querelles ecclésiastiques, tant d’abominations dans ces querelles; les peuples égorgés ou ruinés; les trônes de tant de prêtres composés des dépouilles et cimentés du sang des hommes; ces guerres affreuses de religion dont le christianisme seul a inondé la terre; ce chaos énorme d’absurdités et de crimes remue l’imagination du sieur Boulanger avec une telle puissance qu’il va, dans quelques endroits de son livre, jusqu’à douter de la Providence divine. Fatale erreur, que les bûchers de l’Inquisition et nos guerres religieuses excuseraient peut-être, si elle pouvait être excusable; mais nul prétexte ne peut justifier l’athéisme. Quand tous les chrétiens se seraient égorgés les uns les autres; quand ils auraient dévoré les entrailles de leurs frères assassinés pour des arguments; quand il ne resterait qu’un seul chrétien sur la terre, il faudrait qu’en regardant le soleil il reconnût et adorât l’Être éternel. Il pourrait dire dans sa douleur: Mes pères et mes frères ont été des monstres; mais Dieu est Dieu. Le plus modéré et le plus fin des philosophes a été le président de Montesquieu. Il ne fut que plaisant dans ses Lettres persanes; il fut délié et profond dans son Esprit des lois(97).Cet ouvrage, rempli d’ailleurs de choses excellentes et de fautes, semble fondé sur la loi naturelle et sur l’indifférence des religions: c’est là surtout ce qui lui fit tant de partisans et tant d’ennemis; mais les ennemis, cette fois, furent vaincus par les philosophes. Un cri longtemps retenu s’éleva de tous côtés. On vit enfin à découvert les progrès du théisme qui jetait depuis longtemps de profondes racines. La Sorbonne voulut censurer l’Esprit des lois; mais elle sentit qu’elle serait censurée par le public; elle garda le silence. Il n’y eut que quelques misérables écrivains obscurs, comme un abbé Guyon(98) et un jésuite, qui dirent des injures au président de Montesquieu; et ils en devinrent plus obscurs encore, malgré la célébrité de l’homme qu’ils attaquaient. Ils auraient rendu plus de service à notre religion s’ils avaient combattu avec des raisons; mais ils ont été de mauvais avocats d’une bonne cause. Depuis ce temps, ce fut un déluge d’écrits contre le christianisme. Le médecin La Métrie, le meilleur commentateur de Boerhaave, abandonna la médecine du corps pour se donner, disait-il, à la médecine de l’âme; mais son Homme machine fit voir aux théologiens qu’il ne donnait que du poison. Il était lecteur du roi de Prusse, et membre de son Académie de Berlin. Le monarque, content de ses moeurs et de ses services, ne daigna pas songer si La Métrie avait eu des opinions erronées en théologie: il ne pensa qu’au physicien, à l’académicien, et, en cette qualité, La Métrie eut l’honneur que ce héros philosophe daignât faire son éloge funéraire(99). Cet éloge fut lu à l’Académie par un secrétaire de ses commandements. Un roi gouverné par un jésuite eût pu proscrire La Métrie et sa mémoire; un roi qui n’était gouverné que par la raison sépara le philosophe de l’impie, et, laissant à Dieu le soin de punir l’impiété, protégea et loua le mérite. Le curé Meslier est le plus singulier phénomène qu’on ait vu parmi tous ces météores funestes à la religion chrétienne. Il était curé du village d’Étrepigny en Champagne, près de Rocroi, et desservait aussi une petite paroisse annexe nommée But. Son père était un ouvrier en serge, du village de Mazerny, dépendant du duché de Rethel-Mazarin. Cet homme, de moeurs irréprochables, et assidu à tous ses devoirs, donnait tous les ans aux pauvres de ses paroisses ce qui lui restait de son revenu. Il mourut en 1733, âgé de cinquante-cinq ans. On fut bien surpris de trouver chez lui trois gros manuscrits de trois cent soixante et six feuillets chacun, tous trois de sa main et signés de lui, intitulés Mon Testament(100). Il avait écrit sur un papier gris qui enveloppait un des trois exemplaires adressés à ses paroissiens ces paroles remarquables: « J’ai vu et reconnu les erreurs, les abus, les vanités, les folies, les méchancetés des hommes. Je les hais et déteste: je n’ai osé le dire pendant ma vie; mais je le dirai au moins en mourant, et c’est afin qu’on le sache que j’écris ce présent mémoire, afin qu’il puisse servir de témoignage à la vérité à tous ceux qui le verront, et qui le liront si bon leur semble. » Le corps de l’ouvrage est une réfutation naïve et grossière de tous nos dogmes sans en excepter un seul. Le style est très rebutant, tel qu’on devait l’attendre d’un curé de village. Il n’avait eu d’autre secours pour composer cet étrange écrit contre la Bible et contre l’Église que la Bible elle-même, et quelques Pères. Des trois exemplaires il y en eut un que le grand vicaire de Reims retint, un autre fut envoyé à M. le garde des sceaux Chauvelin, le troisième resta au greffe de la justice du lieu. Le comte de Caylus eut quelque temps entre les mains une de ces trois copies; et bientôt après il y en eut plus de cent dans Paris, que l’on vendait dix louis la pièce. Plusieurs curieux conservent encore ce triste et dangereux monument. Un prêtre qui s’accuse, en mourant, d’avoir professé et enseigné la religion chrétienne fit une impression plus forte sur les esprits que les Pensées de Pascal. On devait plutôt, ce me semble, réfléchir sur le travers d’esprit de ce mélancolique prêtre, qui voulait délivrer ses paroissiens du joug d’une religion prêchée vingt ans par lui-même. Pourquoi adresser ce testament à des hommes agrestes qui ne savaient pas lire? Et, s’ils avaient pu lire, pourquoi leur ôter un joug salutaire, une crainte nécessaire qui seule peut prévenir les crimes secrets? La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin. La religion bien épurée serait le premier lien de la société. Ce curé voulait anéantir toute religion, et même la naturelle. Si son livre avait été bien fait, le caractère dont l’auteur était revêtu en aurait trop imposé aux lecteurs. On en a fait plusieurs petits abrégés, dont quelques-uns ont été imprimés: ils sont heureusement purgés du poison de l’athéisme. Ce qui est encore plus surprenant, c’est que, dans le même temps, il y eut un curé de Bonne-Nouvelle, auprès de Paris(101), qui osa, de son vivant, écrire contre la religion qu’il était chargé d’enseigner: il fut exilé sans bruit par le gouvernement. Son manuscrit est d’une rareté extrême. Longtemps avant ce temps-là, l’évêque du Mans, Lavardin, avait donné en mourant un exemple non moins singulier: il ne laissa pas, à la vérité, de testament contre la religion qui lui avait procuré un évêché; mais il déclara qu’il la détestait; il refusa les sacrements de l’Église, et jura qu’il n’avait jamais consacré le pain et le vin en disant la messe, ni eu aucune intention de baptiser les enfants et de donner les ordres, quand il avait baptisé des chrétiens et ordonné des diacres et des prêtres. Cet évêque se faisait un plaisir malin d’embarrasser tous ceux qui auraient reçu de lui les sacrements de l’Église: il riait en mourant des scrupules qu’ils auraient, et il jouissait de leurs inquiétudes. On décida qu’on ne rebaptiserait, et qu’on ne réordonnerait personne; mais quelques prêtres scrupuleux se firent ordonner une seconde fois. Du moins l’évêque Lavardin ne laissa point après lui de monuments contre la religion chrétienne: c’était un voluptueux qui riait de tout; au lieu que le curé Meslier était un homme sombre et enthousiaste, d’une vertu rigide il est vrai, mais plus dangereux par cette vertu même. SUR L’ENCYCLOPÉDIE(102). Monseigneur, Votre Altesse demande quelques détails sur l’Encyclopédie; j’obéis à vos ordres. Cet immense projet fut conçu par MM. Diderot et d’Alembert, deux philosophes qui font honneur à la France: l’un a été distingué par les générosités de l’impératrice de Russie; et l’autre par le refus d’une fortune éclatante offerte par cette impératrice, mais que sa philosophie même ne lui a pas permis d’accepter. M. le chevalier de Jaucourt, d’une ancienne maison qu’il illustre par ses vastes connaissances comme par ses vertus, se joignit à ces deux savants, et se signala par un travail infatigable. Ils furent aidés par M. le comte d’Hérouville, lieutenant général des armées du roi, profondément instruit dans tous les arts qui peuvent tenir à votre grand art de la guerre; par M. le comte de Tressan, aussi lieutenant général, dont les différents mérites sont universellement reconnus; par M. de Saint-Lambert, ancien officier, qui, en faisant des vers mieux que Chapelle, n’en a pas moins approfondi ce qui regarde les armes. Plusieurs autres officiers généraux ont donné d’excellents Mémoires de tactique. D’habiles ingénieurs ont enrichi ce Dictionnaire de tout ce qui concerne l’attaque et la défense des places. Des présidents et des conseillers des parlements ont fourni plusieurs articles sur la jurisprudence. Enfin il n’y a point de science, d’art, de profession, dont les plus grands maîtres n’aient à l’envi enrichi ce Dictionnaire. C’est le premier exemple et le dernier peut-être sur la terre qu’une foule d’hommes supérieurs se soient empressés sans aucun intérêt, sans aucune vue particulière, sans même celle de la gloire (puisque quelques-uns se sont cachés), à former ce dépôt immortel des connaissances de l’esprit humain. Cet ouvrage fut entrepris sous les auspices et sous les yeux du comte d’Argenson, ministre d’État, capable de l’entendre et digne de le protéger. Le vestibule de ce prodigieux édifice est un discours préliminaire composé par M. d’Alembert. J’ose dire hardiment que ce discours, applaudi de toute l’Europe, parut supérieur à la méthode de Descartes, et égal à tout ce que l’illustre chancelier Bacon avait écrit de mieux. S’il y a dans le cours de l’ouvrage des articles frivoles, et d’autres qui sentent plutôt le déclamateur que le philosophe, ce défaut est bien réparé par la quantité prodigieuse d’articles profonds et utiles. Les éditeurs ne purent refuser quelques jeunes gens(103) qui voulurent, dans cette collection, mettre leurs essais à côté des chefs-d’oeuvre des maîtres. On laissa gâter ce grand ouvrage par politesse; c’est le salon d’Apollon où des peintres médiocres ont quelquefois mêlé leurs tableaux à ceux des Vanloo et des Lemoine. Mais Votre Altesse a bien dû s’apercevoir en parcourant l’Encyclopédie que cet ouvrage est précisément le contraire des autres collections, c’est-à-dire que le bon l’emporte de beaucoup sur le mauvais. Vous sentez bien que, dans une ville telle que Paris, plus remplie de gens de lettres que ne le furent jamais Athènes et Rome, ceux qui ne furent pas admis à cette entreprise importante s’élevèrent contre elle. Les jésuites commencèrent; ils avaient voulu travailler aux articles de théologie, et ils avaient été refusés. Il n’en fallait pas plus pour accuser les encyclopédistes d’irréligion: c’est la marche ordinaire. Les jansénistes, voyant que leurs rivaux sonnaient l’alarme, ne restèrent pas tranquilles. Il fallait bien montrer plus de zèle que ceux auxquels ils avaient tant reproché une morale commode. Si les jésuites crièrent à l’impiété, les jansénistes hurlèrent. Il se trouva un convulsionnaire ou convulsionniste, nommé Abraham Chaumeix, qui présenta à des magistrats une accusation en forme, intitulée Préjugés légitimes contre l’Encyclopédie, dont le premier tome paraissait à peine: c’était un étrange assemblage que ces mots de préjugé qui signifie proprement illusion, et légitime qui ne convient qu’à ce qui est raisonnable. Il poussa ses préjugés très illégitimes jusqu’à dire que si le venin ne paraissait pas dans le premier volume, on l’apercevrait sans doute dans les suivants. Il rendait les encyclopédistes coupables, non pas de ce qu’ils avaient dit, mais de ce qu’ils diraient. Comme il faut des témoins dans un procès criminel, il produisait saint Augustin et Cicéron; et ces témoins étaient d’autant plus irréprochables qu’on ne pouvait convaincre Abraham Chaumeix d’avoir eu avec eux le moindre commerce. Les cris de quelques énergumènes, joints à ceux de cet insensé, excitèrent une assez longue persécution; mais qu’est-il arrivé? la même chose qu’à la saine philosophie, à l’émétique, à la circulation du sang, à l’inoculation: tout cela fut proscrit pendant quelque temps, et a triomphé enfin de l’ignorance, de la bêtise, et de l’envie; le Dictionnaire encyclopédique, malgré ses défauts, a subsisté et Abraham Chaumeix est allé cacher sa honte à Moscou(104). On dit que l’impératrice l’a forcé à être sage: c’est un des prodiges de son règne. SUR LES JUIFS. De tous ceux qui ont attaqué la religion chrétienne dans leurs écrits, les Juifs seraient peut-être les plus à craindre; et si on ne leur opposait pas les miracles de notre Seigneur Jésus-Christ, il serait fort difficile à un savant médiocre de leur tenir tête. Ils se regardent comme les fils aînés de la maison, qui, en perdant leur héritage, ont conservé leurs titres. Ils ont employé une sagacité profonde à expliquer toutes les prophéties à leur avantage. Ils prétendent que la loi de Moïse leur a été donnée pour être éternelle; qu’il est impossible que Dieu ait changé, et qu’il se soit parjuré; que notre Sauveur lui-même en est convenu. Ils nous objectent que, selon Jésus-Christ, aucun point, aucun iota de la loi ne doit être transgressé(105); que Jésus était venu pour accomplir la loi, et non pour l’abolir(106); qu’il en a observé tous les commandements; qu’il a été circoncis; qu’il a gardé le sabbat, solennisé toutes les fêtes; qu’il est né Juif, qu’il a vécu Juif, qu’il est mort Juif; qu’il n’a jamais institué une religion nouvelle; que nous n’avons pas une seule ligne de lui; que c’est nous, et non pas lui, qui avons fait la religion chrétienne. Il ne faut pas qu’un chrétien hasarde de disputer contre un Juif, à moins qu’il ne sache la langue hébraïque comme sa langue maternelle: ce qui seul peut le mettre en état d’entendre les prophéties, et de répondre aux rabbins. Voici comme s’exprime Joseph Scaliger dans ses Excerpta: « Les Juifs sont subtils; que Justin a écrit misérablement contre Tryphon! et Tertullien plus mal encore! Qui veut réfuter les Juifs doit connaître à fond le judaïsme. Quelle honte! Les chrétiens écrivent contre les chrétiens, et n’osent écrire contre les Juifs(107)! » Le Toldos Jeschut est le plus ancien écrit juif qui nous ait été transmis contre notre religion. C’est une Vie de Jésus-Christ toute contraire à nos saints Évangiles; elle paraît être du ier siècle, et même écrite avant les Évangiles, car l’auteur ne parle pas d’eux, et probablement il aurait tâché de les réfuter s’il les avait connus. Il fait Jésus fils adultérin de Miriah ou Mariah, et d’un soldat nommé Joseph Panther; il raconte que lui et Judas voulurent chacun se faire chef de secte; que tous deux semblaient opérer des prodiges, par la vertu du nom de Jéhova, qu’ils avaient appris à prononcer comme il le faut pour faire les conjurations. C’est un ramas de rêveries rabbiniques fort au-dessous des Mille et une Nuits. Origène le réfuta, et c’était le seul qui le pouvait faire, car il fut presque le seul Père grec savant dans la langue hébraïque. Les Juifs théologiens n’écrivirent guère plus raisonnablement jusqu’au xie siècle; alors, éclairés par les Arabes devenus la seule nation savante, ils mirent plus de jugement dans leurs ouvrages; ceux du rabbin Aben Hezra furent très estimés: il fut chez les Juifs le fondateur de la raison, autant qu’on la peut admettre dans les disputes de ce genre. Spinosa s’est beaucoup servi de ses ouvrages. Longtemps après Aben Hezra vint Maïmonides au xiiie siècle il eut encore plus de réputation. Depuis ce temps-là jusqu’au xvie, les Juifs eurent des livres intelligibles, et par conséquent dangereux: ils en imprimèrent quelques-uns dès la fin du siècle xve. Le nombre de leurs manuscrits était considérable. Les théologiens chrétiens craignirent la séduction: ils firent brûler les livres juifs sur lesquels ils purent mettre la main; mais ils ne purent ni trouver tous les livres, ni convertir jamais un seul homme de cette religion. On a vu, il est vrai, quelques Juifs feindre d’abjurer, tantôt par avarice, tantôt par terreur; mais aucun n’a jamais embrassé le christianisme de bonne foi: un Carthaginois aurait plutôt pris le parti de Rome qu’un Juif ne se serait fait chrétien. Orobio parle de quelques rabbins espagnols et arabes qui abjurèrent, et devinrent évêques en Espagne; mais il se garde bien de dire qu’ils eussent renoncé de bonne foi à leur religion. Les Juifs n’ont point écrit contre le mahométisme; ils ne l’ont pas à beaucoup près dans la même horreur que notre doctrine: la raison en est évidente: les musulmans ne font point un Dieu de Jésus-Christ. Par une fatalité qu’on ne peut assez déplorer, plusieurs savants chrétiens ont quitté leur religion pour le judaïsme. Bittangel, professeur des langues orientales à Konigsberg dans le xviie siècle, embrassa la loi mosaïque. Antoine(108), ministre à Genève, fut brûlé pour avoir abjuré le christianisme en faveur du judaïsme, en 1632. Les Juifs le comptent parmi les martyrs qui leur font le plus d’honneur. Il fallait que sa malheureuse persuasion fut bien forte, puisqu’il aima mieux souffrir le plus affreux supplice que se rétracter. On lit dans le Nizzachon Vetus, c’est-à-dire le Livre de l’ancienne victoire, un trait concernant la supériorité de la loi mosaïque sur la chrétienne et sur la persane, qui est bien dans le goût oriental. Un roi ordonne à un juif à un galiléen et à un mahométan, de quitter chacun sa religion, et leur laisse la liberté de choisir une des deux autres; mais, s’ils ne changent pas, le bourreau est là qui va leur trancher la tête. Le chrétien dit: « Puisqu’il faut mourir ou changer, j’aime mieux être de la religion de Moïse que de celle de Mahomet, car les chrétiens sont plus anciens que les musulmans, et les juifs plus anciens que Jésus: je me fais donc juif. » Le mahométan dit: « Je ne puis me faire chien de chrétien, j’aime encore mieux me faire chien de juif puisque ces juifs ont le droit de primauté. — Sire, dit le juif, Votre Majesté voit bien que je ne puis embrasser ni la loi du chrétien ni celle du mahométan, puisque tous deux ont donné la préférence à la mienne. » Le roi fut touché de cette raison, renvoya son bourreau, et se fit juif. Tout ce qu’on peut inférer de cette historiette, c’est que les princes ne doivent pas avoir des bourreaux pour apôtres. Cependant les Juifs ont eu des docteurs rigides et scrupuleux, qui ont craint que leurs compatriotes ne se laissassent subjuguer par les chrétiens. Il y a eu entre autres un rabbin nommé Beccai, dont voici les paroles: « Les sages défendent de prêter de l’argent à un chrétien, de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un juif peut emprunter d’un chrétien, sans crainte d’être séduit par lui, car le débiteur évite toujours son créancier. » Malgré ce beau conseil, les Juifs ont toujours prêté à une grosse usure aux chrétiens, et n’en ont pas été plus convertis. Après le fameux Nizzachon Vetus, nous avons la relation de la dispute du rabbin Zéchiel et du dominicain frère Paul, dit Cyriaque. C’est une conférence tenue entre ces deux savants hommes, en 1263, en présence de don Jacques, roi d’Aragon, et de la reine sa femme. Cette conférence est très mémorable. Les deux athlètes étaient savants dans l’hébreu et dans l’antiquité. Le Talmud, le Targum, les archives du sanhédrin, étaient sur la table. On expliquait en espagnol les endroits contestés. Zéchiel soutenait que Jésus avait été condamné sous le roi Alexandre Jannée, et non sous Hérode le tétrarque, conformément à ce qui est rapporté dans le Toldos Jeschut et dans le Talmud. Vos Évangiles, disait-il, n’ont été écrits que vers le commencement de votre second siècle, et ne sont point authentiques comme notre Talmud. Nous n’avons pu crucifier celui dont vous nous parlez du temps d’Hérode le tétrarque, puisque nous n’avions pas alors le droit du glaive; nous ne pouvons l’avoir crucifié, puisque ce supplice n’était point en usage parmi nous. Notre Talmud porte que celui qui périt du temps de Jannée fut condamné à être lapidé. Nous ne pouvons pas plus croire vos Évangiles que les Lettres prétendues de Pilate que vous avez supposées Il était aisé de renverser cette vaine érudition rabbinique. La reine finit la dispute en demandant aux Juifs pourquoi ils puaient. Ce même Zéchiel eut encore plusieurs autres conférences dont un de ses disciples nous rend compte. Chaque parti s’attribua la victoire, quoiqu’elle ne pût être que du côté de la vérité. Le Rempart de la foi, écrit par un Juif nommé Isaac, trouvé en Afrique, est bien supérieur à la relation de Zéchiel, qui est très confuse, et remplie de puérilités. Isaac est méthodique et très bon dialecticien: jamais l’erreur n’eut peut-être un plus grand appui. Il a rassemblé sous cent propositions toutes les difficultés que les incrédules ont prodiguées depuis. C’est là qu’on voit les objections contre les deux
généalogies de Jésus-Christ, qui sont différentes
l’une de l’autre;
Enfin les incrédules les plus déterminés n’ont presque rien allégué qui ne soit dans ce Rempart de la foi du rabbin Isaac. On ne peut faire un crime aux Juifs d’avoir essayé de soutenir leur antique religion aux dépens de la nôtre: on ne peut que les plaindre; mais quels reproches ne doit-on pas faire à ceux qui ont profité des disputes des chrétiens et des juifs pour combattre l’une et l’autre religion! Plaignons ceux qui, effrayés de dix-sept siècles de contradictions, et lassés de tant de disputes, se sont jetés dans le théisme, et n’ont voulu admettre qu’un Dieu avec une morale pure. S’ils ont conservé la charité, ils ont abandonné la foi; ils ont cru être hommes au lieu d’être chrétiens. Ils devaient être soumis, et ils n’ont aspiré qu’à être sages! Mais combien la folie de la croix est-elle supérieure à cette sagesse! comme dit l’apôtre Paul(109). Orobio était un rabbin si savant qu’il n’avait donné dans aucune des rêveries qu’on reproche à tant d’autres rabbins; profond sans être obscur, possédant les belles-lettres, homme d’un esprit agréable et d’une extrême politesse. Philippe Limborch, théologien du parti des arminiens dans Amsterdam, fit connaissance avec lui vers l’an 1685: ils disputèrent longtemps ensemble, mais sans aucune aigreur, et comme deux amis qui veulent s’éclairer. Les conversations éclaircissent bien rarement les sujets qu’on traite; il est difficile de suivre toujours le même objet, et de ne pas s’égarer; une question en amène une autre. On est tout étonné, au bout d’un quart d’heure, de se trouver hors de sa route. Ils prirent le parti de mettre par écrit les objections et les réponses, qu’ils firent ensuite imprimer tous deux en 1687. C’est peut-être la première dispute entre deux théologiens dans laquelle on ne se soit pas dit des injures; au contraire, les deux adversaires se traitent l’un et l’autre avec respect. Limborch réfute les sentiments du très savant et très illustre juif qui réfute avec les mêmes formules les opinions du très savant et très illustre chrétien. Orobio même ne parle jamais de Jésus-Christ qu’avec la plus grande circonspection. Voici le précis de la dispute: Orobio soutient d’abord que jamais il n’a été ordonné aux Juifs par leur loi de croire à un Messie; Qu’il n’y a aucun passage dans l’Ancien Testament qui fasse dépendre le salut d’Israël de la foi au Messie; Qu’on ne trouve nulle part qu’Israël ait été menacé de n’être plus le peuple choisi, s’il ne croyait pas au futur Messie; Que dans aucun endroit il n’est dit que la loi judaïque soit l’ombre et la figure d’une autre loi; qu’au contraire il est dit partout que la loi de Moïse doit être éternelle; Que tout prophète(110) même qui ferait des miracles pour changer quelque chose à la loi mosaïque devait être puni de mort; Qu’à la vérité quelques prophètes ont prédit aux Juifs, dans leurs calamités, qu’ils auraient un jour un libérateur; mais que ce libérateur serait le soutien de la loi mosaïque, au lieu d’en être le destructeur; Que les Juifs attendent toujours un Messie, lequel sera un roi puissant et juste; Qu’une preuve de l’immutabilité éternelle de la religion mosaïque est que les Juifs, dispersés sur toute la terre, n’ont jamais cependant changé une seule virgule à leur loi; et que les Israélites de Rome, d’Angleterre, de Hollande, d’Allemagne, de Pologne, de Turquie, de Perse, ont constamment tenu la même doctrine depuis la prise de Jérusalem par Titus, sans que jamais il se soit élevé parmi eux la plus petite secte, qui se soit écartée d’une seule observance et d’une seule opinion de la nation israélite; Qu’au contraire les chrétiens ont été divisés entre eux dès la naissance de leur religion; Qu’ils sont encore partagés en beaucoup plus de sectes qu’ils n’ont d’États, et qu’ils se sont poursuivis à feu et à sang les uns les autres pendant plus de douze siècles entiers. Que si l’apôtre Paul(111) trouva bon que les juifs continuassent à observer tous les préceptes de leur loi, les chrétiens d’aujourd’hui ne devaient pas leur reprocher de faire ce que l’apôtre Paul leur a permis; Que ce n’est point par haine et par malice qu’Israël n’a point reconnu Jésus; que ce n’est point par des vues basses et charnelles que les Juifs sont attachés à leur loi ancienne; qu’au contraire ce n’est que dans l’espoir des biens célestes qu’ils lui sont fidèles, malgré les persécutions des Babyloniens, des Syriens, des Romains; malgré leur dispersion et leur opprobre; malgré la haine de tant de nations; et que l’on ne doit point appeler charnel un peuple entier qui est le martyr de Dieu depuis près de quarante siècles; Que ce sont les chrétiens qui ont attendu des biens charnels, témoin presque tous les premiers Pères de l’Église, qui ont espéré de vivre mille ans dans une nouvelle Jérusalem, au milieu de l’abondance et de toutes les délices du corps; Qu’il est impossible que les Juifs aient crucifié le vrai Messie, attendu que les prophètes disent expressément que le Messie viendra purger Israël de tout péché, qu’il ne laissera pas une seule souillure en Israël; que ce serait le plus horrible péché et la plus abominable souillure, ainsi que la contradiction la plus palpable, que Dieu envoyât son Messie pour être crucifié; Que les préceptes du Décalogue étant parfaits, toute nouvelle mission était entièrement inutile; Que la loi mosaïque n’a jamais eu aucun sens mystique; Que ce serait tromper les hommes de leur dire des choses que l’on devrait entendre dans un sens différent de celui dans lequel elles ont été dites; Que les apôtres chrétiens n’ont jamais égalé les miracles de Moïse; Que les évangélistes et les apôtres n’étaient point des hommes simples, puisque Luc était médecin, que Paul avait étudié sous Gamaliel, dont les Juifs ont conservé les écrits; Qu’il n’y avait point du tout de simplicité et d’idiotisme à se faire apporter tout l’argent de leurs néophytes; que Paul, loin d’être un homme simple, usa du plus grand artifice. en venant sacrifier dans le temple, et jurant devant Festus Agrippa(112) qu’il n’avait rien fait contre la circoncision et contre la loi du judaïsme; Qu’enfin les contradictions qui se trouvent dans les Évangiles prouvent que ces livres n’ont pu être inspirés de Dieu. Limborch répond à toutes ces assertions par les arguments les plus forts que l’on puisse employer. Il eut tant de confiance dans la bonté de sa cause qu’il ne balança pas à faire imprimer cette célèbre dispute; mais, comme il était du parti des arminiens, celui des gomaristes le persécuta: on lui reprocha d’avoir exposé les vérités de la religion chrétienne à un combat dont ses ennemis pourraient triompher. Orobio ne fut point persécuté dans la synagogue. Il arriva à Uriel Acosta, dans Amsterdam, à peu près la même chose qu’à Spinosa il quitta dans Amsterdam le judaïsme pour la philosophie. Un Espagnol et un Anglais s’étant adressés à lui pour se faire juifs, il les détourna de ce dessein, et leur parla contre la religion des Hébreux: il fut condamné à recevoir trente-neuf coups de fouet à la colonne, et à se prosterner ensuite sur le seuil de la porte; tous les assistants passèrent sur son corps. Il fit imprimer cette aventure dans un petit livre que nous avons encore, et c’est là qu’il professe n’être ni juif, ni chrétien, ni mahométan, mais adorateur d’un Dieu. Son petit livre est intitulé Exemplaire de la vie humaine. Le même Limborch réfuta Uriel Acosta, comme il avait réfuté Orobio, et le magistrat d’Amsterdam ne se mêla en aucune manière de ces querelles. SUR SPINOSA. Monseigneur, Il me semble qu’on a souvent aussi mal jugé la personne de Spinosa que ses ouvrages. Voici ce qu’on dit de lui dans deux Dictionnaires historiques(113): « Spinosa avait un tel désir de s’immortaliser qu’il eût, sacrifié volontiers à cette gloire la vie présente, eût-il fallu être mis en pièces par un peuple mutiné... Les absurdités du spinosisme ont été parfaitement réfutées... par Jean Bredembourg, bourgeois de Rotterdam. » Autant de mots, autant de faussetés. Spinosa était précisément le contraire du portrait qu’on trace de lui. On doit détester son athéisme, mais on ne doit pas mentir sur sa personne. Jamais. homme ne fut plus éloigné en tout sens de la vaine gloire, il le faut avouer; ne le calomnions pas en le condamnant. Le ministre Colerus, qui habita longtemps la propre chambre où Spinosa mourut, avoue, avec tous ses contemporains, que Spinosa vécut toujours dans une profonde retraite, cherchant à se dérober au monde, ennemi de toute superfluité, modeste dans la conversation, négligé dans ses habillements, travaillant de ses mains, ne mettant jamais son nom à aucun de ses ouvrages: ce n’est pas là le caractère d’un ambitieux de gloire. A l’égard de Bredembourg, loin de le réfuter parfaitement bien, j’ose croire qu’il le réfuta parfaitement mal: j’ai lu cet ouvrage, et j’en laisse le jugement à quiconque comme moi aura la patience de le lire. Bredembourg fut si loin de confondre nettement Spinosa que lui-même, effrayé de la faiblesse de ses réponses, devint malgré lui le disciple de celui qu’il avait attaqué: grand exemple de la misère et de l’inconstance de l’esprit humain. La vie de Spinosa est écrite assez en détail et assez connue pour que je n’en rapporte rien ici. Que Votre Altesse me permette seulement de faire avec elle une réflexion sur la manière dont ce juif, jeune encore, fut traité par la synagogue. Accusé par deux jeunes gens de son âge de ne pas croire à Moïse, on commença, pour le remettre dans le bon chemin, par l’assassiner d’un coup de couteau au sortir de la comédie; quelques-uns disent au sortir de la synagogue, ce qui est plus vraisemblable. Après avoir manqué son corps, on ne voulut pas manquer son âme; il fut procédé à l’excommunication majeure, au grand anathème, au chammata. Spinosa prétendit que les juifs n’étaient pas en droit d’exercer cette espèce de juridiction dans Amsterdam. Le conseil de ville renvoya la décision de cette affaire au consistoire des pasteurs; ceux-ci conclurent que si la synagogue avait ce droit, le consistoire en jouirait à plus forte raison: le consistoire donna gain de cause à la synagogue. Spinosa fut donc proscrit par les juifs avec la grande cérémonie; le chantre juif entonna les paroles d’exécration: on sonna du cor, on renversa goutte à goutte des bougies noires dans une cuve pleine de sang; on dévoua Benoît(114) Spinosa à Belzébuth, à Satan, et à Astaroth, et toute la synagogue cria: Amen! Il est étrange qu’on ait permis un tel acte de juridiction, qui ressemble plutôt à un sabbat de sorciers qu’à un jugement intègre. On peut croire que, sans le coup de couteau et sans les bougies noires éteintes dans le sang, Spinosa n’eût jamais écrit contre Moïse et contre Dieu. La persécution irrite; elle enhardit quiconque se sent du génie; elle rend irréconciliable celui que l’indulgence aurait retenu. Spinosa renonça au judaïsme, mais sans se faire jamais chrétien. Il ne publia son Traité des cérémonies superstitieuses, autrement Tractatus theologicopoliticus, qu’en 1670, environ huit ans après son excommunication. On a prétendu trouver dans ce livre les semences de son athéisme, par la même raison qu’on trouve toujours la physionomie mauvaise à un homme qui a fait une méchante action. Ce livre est si loin de l’athéisme qu’il y est souvent parlé de Jésus-Christ comme de l’envoyé de Dieu. Cet ouvrage est très profond, et le meilleur qu’il ait fait; j’en condamne sans doute les sentiments, mais je ne puis m’empêcher d’en estimer l’érudition. C’est lui, ce me semble, qui a remarqué le premier que le mot hébreu ruhag, que nous traduisons par âme, signifiait chez les Juifs le vent, le souffle, dans son sens naturel; que tout ce qui est grand portait le non de divin: les cèdres de Dieu, les vents de Dieu, la mélancolie de Saül mauvais esprit de Dieu, les hommes vertueux enfants de Dieu. C’est lui qui le premier a développé le dangereux système d’Aben Hezra, que le Pentateuque n’a point été écrit par Moïse, ni le livre de Josué par Josué; ce n’est que d’après lui que Leclerc, plusieurs théologiens de Hollande, et le célèbre Newton, ont embrassé ce sentiment. Newton diffère de lui seulement en ce qu’il attribue a Samuel les livres de Moïse, au lieu que Spinosa en fait Esdras auteur. On peut voir tontes les raisons que Spinosa donne de son système dans son viiie, ixe et xe chapitre: on y trouve beaucoup d’exactitude dans la chronologie; une grande science de l’histoire, du langage, et des moeurs de son ancienne patrie; plus de méthode et de raisonnement que dans tous les rabbins ensemble. Il me semble que peu d’écrivains avant lui avaient prouvé nettement que les Juifs reconnaissaient des prophètes chez les Gentils: en un mot, il a fait un usage coupable de ses lumières; mais il en avait de très grandes. Il faut chercher l’athéisme dans les anciens philosophes: on ne le trouve a découvert que dans les Oeuvres posthumes de Spinosa. Son Traité de l’athéisme n’étant point sous ce titre, et étant écrit dans un latin obscur et d’un style très sec, M. le comte de Boulainvilliers l’a réduit en français sous le titre de Réfutation de Spinosa(115);nous n’avons que le poison, Boulainvilliers n’eut pas le temps apparemment de donner l’antidote. Peu de gens ont remarqué que Spinosa, dans son funeste livre, parle toujours d’un Être infini et suprême: il annonce Dieu en voulant le détruire. Les arguments dont Bayle l’accable me paraîtraient sans réplique si en effet Spinosa admettait un Dieu: car ce Dieu n’étant que l’immensité des choses, ce Dieu étant a la fois la matière et la pensée, il est absurde, comme Bayle l’a très bien prouvé, de supposer que Dieu soit a la fois agent et patient, cause et sujet, faisant le mal et le souffrant; s’aimant, et se haïssant lui-même; se tuant, se mangeant. Un bon esprit, ajoute Bayle, aimerait mieux cultiver la terre avec les dents et les ongles que de cultiver une hypothèse aussi choquante et aussi absurde: car, selon Spinosa, ceux qui disent: Les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement; ils doivent dire Dieu, modifié en dix mille Allemands, a tué Dieu, modifié en dix mille Turcs. Bayle a très grande raison, si Spinosa reconnaît un Dieu; mais le fait est qu’il n’en reconnaît point du tout, et qu’il ne s’est servi de ce mot sacré que pour ne pas trop effaroucher les hommes. Entêté de Descartes, il abuse de ce mot également célèbre et insensé de Descartes: Donnez-moi du mouvement et de la matière, et je vais former un monde. Entêté encore de l’idée incompréhensible et antiphysique que tout est plein, il s’est imaginé qu’il ne peut exister qu’une seule substance, un seul pouvoir qui raisonne dans les hommes, sent et se souvient dans les animaux, étincelle dans le feu, coule dans les eaux, roule dans les vents, gronde dans le tonnerre, végète sur la terre, est étendu dans tout l’espace. Selon lui, tout est nécessaire, tout est éternel; la création est impossible; point de dessein dans la structure de l’univers, dans la permanence des espèces, et dans la succession des individus. Les oreilles ne sont plus faites pour entendre, les yeux pour voir, le coeur pour recevoir et chasser le sang, l’estomac pour digérer la cervelle pour penser, les organes de la génération pour donner la vie; et des desseins divins ne sont que les effets d’une nécessité aveugle. Voilà au juste le système de Spinosa. Voilà, je crois, les côtés par lesquels il faut attaquer sa citadelle: citadelle bâtie, si je ne me trompe, sur l’ignorance de la physique et sur l’abus le plus monstrueux de la métaphysique. Il semble, et on doit s’en flatter, qu’il y ait aujourd’hui peu d’athées. L’auteur de la Henriade a dit(116): « Un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et Newton le démontre aux sages. » Plus on connaît la nature, plus on adore son auteur. L’athéisme ne peut faire aucun bien à la morale, et peut lui faire beaucoup de mal. Il est presque aussi dangereux que le fanatisme. Vous êtes, monseigneur, également éloigné de l’un et de l’autre, et c’est ce qui autorise la liberté que j’ai prise de mettre la vérité sous vos yeux sans aucun déguisement. J’ai répondu à toutes vos questions, depuis ce bouffon savant de Rabelais jusqu’au téméraire métaphysicien Spinosa. J’aurais pu joindre à cette liste une foule de petits livres qui ne sont guère connus que des bibliothécaires; mais j’ai craint qu’en multipliant le nombre des coupables, je ne parusse diminuer l’iniquité. J’espère que le peu que j’ai dit affermira Votre Altesse dans ses sentiments pour nos dogmes et pour nos Écritures, quand elle verra qu’elles n’ont été combattues que par des stoïciens entêtés, par des savants enflés de leur science, par des gens du monde qui ne connaissent que leur vaine raison, par des plaisants qui prennent des bons mots pour des arguments, par des théologiens enfin qui, au lieu de marcher dans les voies de Dieu, se sont égarés dans leurs propres voies. Encore une fois, ce qui doit consoler une âme aussi noble que la vôtre, c’est que le théisme, qui perd aujourd’hui tant d’âmes, ne peut jamais nuire ni à la paix des États, ni à la douceur de la société. La controverse a fait couler partout le sang, et le théisme l’a étanché. C’est un mauvais remède, je l’avoue; mais il a guéri les plus cruelles blessures. Il est excellent pour cette vie, s’il est détestable pour l’autre. Il damne sûrement son homme, mais il le rend paisible. Votre pays a été autrefois en feu pour des arguments, le théisme y a porté la concorde. Il est clair que si Poltrot, Jacques Clément, Jaurigny, Balthazar Gérard, Jean Chastel, Damiens, le jésuite Malagrida, etc., etc., etc., avaient été des théistes, il y aurait eu moins de princes assassinés. A Dieu ne plaise que je veuille préférer le théisme à la sainte religion des Ravaillac, des Damiens, des Malagrida, qu’ils ont méconnue et outragée! Je dis seulement qu’il est plus agréable de vivre avec des théistes qu’avec des Ravaillac et des Brinvilliers qui vont à confesse; et si Votre Altesse n’est pas de mon avis, j’ai tort. FIN DES LETTRES A S. A. LE PRINCE DE *****
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