|
| Index Voltaire | Oeuvres complètes | Mélanges V (1766-1768) | ESSAI HISTORIQUE ET CRITIQUE
SUR LES
Notice de Beuchot: L’édition
originale de cet Essai a 54 pages in-8°, sous le millésime
1767. Les Mémoires secrets le citent à la date du
18 octobre. Voltaire lui même en parle dans sa lettre a Damilaville,
du 4 décembre de la même année C’est par erreur sans
doute que, jusqu’à ce jour, on a imprimé, avec la date du
4 janvier 1767 une lettre à d’Argental où il en est question;
cette lettre doit être du 4 janvier 1768
ESSAI HISTORIQUE ... Avant de donner au public une idée juste des différends qui divisent aujourd’hui la Pologne; avant de déférer au tribunal du genre humain la cause des dissidents grecs, romains, et protestants, il est nécessaire de faire voir premièrement ce que c’est que l’Église grecque. Il faut avouer d’abord que les Églises grecque et syriaque furent instituées les premières, et que l’Orient enseigna l’Occident. Nous n’avons aucune preuve que Pierre ait été à Rome, et nous sommes sûrs qu’il resta longtemps en Syrie, et qu’il alla jusqu’à Babylone. Paul était de Tarse en Cilicie. Ses ouvrages sont écrits en grec. Nous n’avons aucun Évangile qui ne soit grec. Tous les Pères des quatre premiers siècles jusqu’à Jérôme ont été Grecs, Syriens ou Africains. Presque tous les rites de la communion romaine attestent encore par leurs noms mêmes leur origine grecque: église, baptême, paraclet, liturgie, litanie, symbole, eucharistie, agape, épiphanie, évêque, prêtre, diacre, pape même, tout annonce que l’Église d’occident est la fille de l’Église d’orient, fille qui, dans sa puissance, a méconnu sa mère. Aucun évêque de Rome ne fut compté ni parmi les Pères, ni même parmi les auteurs approuvés, pendant plus de six siècles entiers. Tandis qu’Athénagore, Éphrem, Justin, Tertullien, Clément d’Alexandrie, Origène, Cyprien, Irénée, Athanase, Eusèbe, Jérôme, Augustin, remplissaient le monde de leurs écrits, les évêques de Rome, en silence, se bornaient au soin d’établir leur troupeau, qui croissait de jour en jour. Nous n’avons sous le nom d’un évêque de Rome que les Récognitions de Clément. Il est prouvé qu’elles ne sont pas de lui, et, si elles en étaient, elles ne feraient pas honneur à sa mémoire. Ce sont des conférences de Clément avec Pierre, Zachée, Barnabé et Simon le Magicien. Ils rencontrent vers Tripoli un vieillard, et Pierre devine que ce vieillard est de la race de César; qu’il épousa Mathilde, dont il eut trois enfants; que Clément est le cadet de ces enfants ainsi Clément est reconnu pour être de la maison impériale. C’est apparemment cette connaissance qui a donné le titre au livre; encore cette rapsodie est-elle écrite en grec. Mais aucun prêtre chrétien, soit grec, soit syriaque, ou africain, ou italien, n’eut certainement d’autre puissance que celle de parler toutes les langues du monde, de faire des miracles, de chasser les diables: puissance admirable que nous sommes bien loin de leur contester. Qu’il nous soit permis de le dire, sans offenser personne: si l’ambition pouvait s’en tenir aux paroles expresses de l’Évangile, elle verrait évidemment que les apôtres n’ont reçu aucune domination temporelle de Jésus-Christ, qui lui-même n’en avait pas. Elle verrait que ses disciples étaient tous égaux, et que Jésus-Christ même a menacé de châtiment ceux qui voudraient s’élever au-dessus des autres(23). Pour peu qu’on soit instruit, on sait que, dans le ier siècle, il n’y eut aucun siège épiscopal particulier. Les apôtres et leurs successeurs se cachaient tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre; et certainement lorsqu’ils prêchaient de village en village, de cave en cave, de galetas en galetas, ils n’avaient ni trône épiscopal, ni juridiction, ni gardes; et quatre principaux barons ne portaient point à leur entrée les cordons d’un dais superbe, sous lequel on eût vu André et Luc portés pompeusement comme des souverains. Dès le iie siècle la place d’évêque fut lucrative par les aumônes des chrétiens, et conséquemment les évêques des grandes villes furent plus riches que les autres; étant plus riches, ils eurent plus de crédit et de pouvoir. Si quelque évêque avait pu prétendre à la supériorité, c’eût été assurément l’évêque de Jérusalem, non pas comme le plus riche, mais comme celui qui, selon l’opinion vulgaire, avait succédé à saint Jacques, le propre frère de Jésus-Christ. Jérusalem était le berceau de la religion chrétienne. Son fondateur y était mort par un supplice cruel; il était reçu que Jacques son frère y avait été lapidé. Marie, mère de Dieu, y était morte. Joseph, son mari, était enterré dans le pays. Tous les mystères du christianisme s’y étaient opérés. Jérusalem était la ville sainte qui devait reparaître dans toute sa gloire pendant mille années. Que de titres pour assurer à l’évêque de Jérusalem une prééminence incontestable! Mais lorsque le concile de Nicée régla la hiérarchie, qui avait eu tant de peine à s’établir, le gouvernement ecclésiastique se modela sur la politique. Les évêques appelèrent leurs districts spirituels du nom temporel de diocèse. Les évêques des grandes villes prirent le titre de métropolitains. Le nom de patriarche s’établit peu à peu: on donna ce titre aux évêques de Constantinople et de Rome, qui étaient deux villes impériales; à ceux d’Alexandrie et d’Antioche, qui étaient encore deux considérables métropoles; et enfin à celui de Jérusalem, qu’on n’osa pas dépouiller de cette dignité, quoique cette ville, nommée alors Élia, fût presque dépeuplée et située dans un terrain ingrat, dans lequel elle ne pouvait s’affranchir de la pauvreté, n’ayant jamais fleuri que par le grand concours des Juifs qui venaient autrefois y célébrer leurs grandes fêtes; mais, ne tirant alors quelque argent que des pèlerinages peu fréquents des chrétiens, le district de ce patriarche fut très peu de chose. Les quatre autres, au contraire, furent très étendus. Il ne tomba dans la tête ni d’aucun évêque, ni d’aucun patriarche, de s’arroger une juridiction temporelle. On n’en trouve aucun exemple que dans la subversion de l’empire romain en occident. Tout y changea lorsque Pepin d’Austrasie, premier domestique d’un prince franc nommé Childeric, se lia avec le pape Zacharie, et ensuite avec le pape Étienne II, pour rendre son usurpation respectable aux peuples. Il se fit sacrer à Saint-Denis en France par ce même pape Étienne; en récompense, cet usurpateur lui donna dans la Romagne quelques domaines aux dépens des usurpateurs lombards. Voilà le premier évêque devenu prince. On conviendra sans peine que cette grandeur n’est pas des temps apostoliques. Aussi fut-elle signalée par le meurtre et par le carnage, peu de temps après, sous le pape Étienne III. Le clergé romain, partagé en deux partis, inonda de sang la chaire de bois dans laquelle on prétend que saint Pierre avait prêché au peuple romain. Il est vrai qu’il n’est pas plus vraisemblable que, du temps de l’empereur Tibère, un Galiléen ait prêché en chaire dans le forum romanum qu’il n’est vraisemblable qu’un Grec vînt prêcher aujourd’hui dans le grand bazar de Stamboul. Mais enfin il y avait à Rome, du temps d’Étienne III, une chaire de bois, et elle fut entourée de cadavres sanglants. Lorsque Charlemagne partit de la Germanie pour usurper la Lombardie; lorsqu’il eut privé ses neveux de l’héritage de leur père Pepin; lorsqu’il eut enfermé en prison ses enfants innocents, dont on n’entendit plus parler depuis; lorsque ses succès eurent couronné ce crime; lorsqu’il se fut fait reconnaître empereur dans Rome, il donna encore de nouvelles seigneuries au pape Léon III, qui lui mit dans l’église de Saint-Pierre une couronne d’or sur la tête, et un manteau de pourpre sur les épaules. Cependant remarquons que ce pape Léon III, encore sujet des empereurs résidants à Constantinople, n’osa pas sacrer un Allemand, tant ce vieux respect pour l’empire romain prévalait encore. Ce n’était qu’une cérémonie de plus; mais elle était réputée sainte, et on n’osait la faire. La faiblesse se joignait à l’audace de l’esprit, qui souvent n’ose franchir la seconde barrière après avoir abattu la première. Charlemagne fut toujours le maître dans Rome; mais, dans la décadence de sa maison, le peuple romain reprit un peu sa liberté, et la disputa toujours contre l’évêque, contre la maison de Toscanelle, contre les Gui de Spolette, contre les Béranger, et d’autres tyrans, jusqu’à ce qu’enfin l’imprudent Octavien Sporco, qui le premier changea son nom à son avènement au pontificat, appela Othon de Saxe en Italie. Ce Sporco est connu sous le nom de Jean XII. Il était fils de cette fameuse Marozie qui avait fait pape son bâtard Jean XI, né de son inceste avec le pape Sergius III. Jean XII était patrice de Rome, ainsi qu’Albéric son père, dernier mari de Marozie. Ils tenaient cette dignité de l’empereur Constantin Porphyrogénète, preuve évidente que les Romains, au milieu de leur anarchie, reconnaissaient toujours les empereurs grecs pour les vrais successeurs des césars; mais, dans leurs troubles, ils avaient recours tantôt aux Allemands, tantôt aux Hongrois, et se donnaient tour à tour plusieurs maîtres pour n’en avoir aucun. On sait comment le roi d’Allemagne Othon, appelé à Rome par ce Jean XII, et ensuite trahi par lui, le fit déposer pour ses crimes. Le procès-verbal existe; il fait frémir. Tous les papes ses successeurs eurent à combattre les prétentions des empereurs allemands sur Rome, les anciens droits des empereurs grecs, et jusqu’aux Sarrasins mêmes. Ils ne furent puissants que par l’intrigue et par l’opinion du vulgaire, opinion qu’ils surent établir, et dont ils surent toujours profiter. Grégoire VII, qui, à la faveur de cette opinion, et surtout des Fausses Décrétales, marcha sur les têtes des empereurs et des rois, ne put jamais être le maître dans Rome. Les papes ne purent enfin avoir la souveraineté de cette ville que lorsqu’ils se furent emparés du môle d’Adrien, appelé depuis Saint-Ange, qui avait toujours appartenu au peuple ou à ceux qui le représentaient. La vraie puissance des papes et celle des évêques d’occident ne s’établit en Allemagne que dans l’interrègne et l’anarchie, vers le temps de l’élection de Rodolphe de Habsbourg à l’empire ce fut alors que les évêques allemands furent véritablement souverains. Jamais rien de semblable ne s’est vu dans l’Église grecque. Elle fut toujours soumise aux empereurs jusqu’au dernier Constantin; et, dans le vaste empire de Russie, elle est entièrement dépendante du pouvoir suprême. On n’y connaît pas plus qu’en Angleterre la distinction des deux puissances(24); l’autel est subordonné au trône, et ces mots mêmes les deux puissances y sont un crime de lèse-majesté. Cette heureuse subordination est la seule digue qu’on ait pu opposer aux querelles théologiques, et aux torrents de sang que ces querelles ont fait répandre dans les Églises d’occident, depuis l’assassinat de Priscillien jusqu’à nos jours. Personne n’ignore comme, au xvie siècle, la moitié de l’Europe, lassée des crimes d’Alexandre VI, de l’ambition de Jules II, des extorsions de Léon X, de la vente des indulgences, de la taxe des péchés, des superstitions et des friponneries de tant de moines, secoua enfin le joug appesanti depuis longtemps. Les Grecs avaient enseigné l’Église d’occident, les protestants la réformèrent. Je ne prétends point parler ici des dogmes qui divisent les Grecs, les Romains, les évangéliques, les réformés, et d’autres communions. Je laisse ce soin à ceux qui sont éclairés d’une lumière divine. Il faut l’être sans doute pour bien savoir si le Saint-Esprit procède par spiration du Père et du Fils, ou du Fils seulement, lequel Fils étant engendré et n’étant point fait, ne peut pourtant engendrer. Il n’y a qu’une révélation qui puisse apprendre clairement aux saints comment on mange le Fils en corps et en âme dans un pain qui est anéanti, sans manger ni le Père ni le Saint-Esprit; ou comment le corps et l’âme de Jésus sont incorporés au pain, ou comment on mange Jésus par la foi. Ces questions sont si divines qu’elles ne devraient point mettre la discorde entre ceux qui ne sont qu’hommes, et qui doivent se borner à vivre en frères et à cultiver la raison et la justice, sans se persécuter pour des mystères qu’ils ne peuvent entendre. Tout ce que j’oserais dire en respectant les évêques de toutes les communions, c’est que ceux qui iraient à pied, de leur maison à l’église, prêcher la charité et la concorde, ressembleraient peut-être plus aux apôtres, au moins à l’extérieur, que ceux qui diraient quelques mots dans une messe en musique en quatre parties, entourés de hallebardiers et de mousquetaires, et qui ne sortiraient de l’église qu’au son des tambours et des trompettes. Je me garderai bien d’examiner si celui qui naquit dans une étable entre un boeuf et un âne, qui vécut et qui mourut dans l’indigence, se plaît plus à la pompe et aux richesses de ses ministres qu’à leur pauvreté et à leur simplicité. Nous ne sommes plus au temps des apôtres, mais nous sommes toujours au temps des citoyens: il s’agit de leurs droits, de la liberté naturelle, de l’exécution des lois solennelles, de la foi des serments, de l’intérêt du genre humain. Tout cela existait avant qu’il y eût des prélats, et existera encore si jamais (ce qu’à Dieu ne plaise) on a le malheur de se passer de prélatures. Les dignités peuvent s’abolir, les sectes peuvent s’éteindre; le droit des gens est éternel. La religion chrétienne ne pénétra que très tard chez les Sarmates. La nation était guerrière et pauvre; le zèle des missionnaires la respecta. La Pologne, proprement dite, ne fut chrétienne qu’à la fin du xe siècle. Boleslas, en l’an 1001 de notre ère vulgaire, fut le premier roi chrétien, et il signala son christianisme en faisant crever les yeux au roi de Bohême. Le grand-duché de Lithuanie, vaste pays qui fait presque la moitié de la Pologne entière, ne fut chrétien que dans le xve siècle, après que Jagellon, grand-duc de Lithuanie, eut épousé la princesse Edvige au xive, en 1387, à condition qu’il serait de la religion de la princesse, et que la Lithuanie serait jointe à la Pologne. On demandera de quelle religion étaient tous ces peuples avant qu’ils fussent chrétiens. Ils adoraient Dieu sous d’autres noms, d’autres emblèmes, d’autres rites; on les appelait païens. La grâce de Jésus-Christ, qui est venu pour tout le monde, leur avait été refusée, ainsi qu’à plus des trois quarts de la terre. Leur temps n’était pas venu; toutes leurs générations étaient livrées aux flammes éternelles; du moins c’est ainsi qu’on pense à Rome, ou ce qu’on feint d’y penser. Cette idée est grande: Tu seras puni à jamais si tu ne penses pas sur le bord du Volga ou du Gange comme je pense sur le bord de l’Anio. On ne peut porter ses vues plus haut et plus loin. Il arriva un grand malheur à ces nouveaux chrétiens au xvie siècle. L’hérésie pénétra chez eux, et comme l’hérésie damne les hommes encore plus que le paganisme, le salut des Polonais était en grand danger. Ces hérétiques se disaient enfants de la primitive église, et on les appelait novateurs; ainsi on ne pouvait convenir des qualités. Outre ces réformés d’occident, il y avait beaucoup de Grecs d’Orient. Ces Grecs étaient répandus dans cinq provinces de la Lithuanie, converties autrefois à la foi grecque et annexées depuis à la Pologne. Ils n’étaient pas, à la vérité, aussi damnés que les évangéliques et les réformés; mais enfin ils l’étaient, puisqu’ils ne reconnaissaient pas l’évêque de Rome comme le maître du monde entier. Il est à remarquer que ces provinces grecques, et la Pologne proprement dite, et la Lithuanie, et la Russie sa voisine, avaient été converties par des dames, ainsi que la Hongrie et l’Angleterre. Cette origine devait faire espérer de la tolérance, de l’indulgence, de la bonté, des moeurs douces et faciles. Il en arriva tout autrement. Les évêques de Pologne sont puissants; ils n’aimaient pas à voir leur troupeau diminuer. Outre ces évêques, il y avait toujours à Varsovie un nonce du pape. Ce nonce tenait lieu de grand inquisiteur, et son tribunal était très redoutable. Les Grecs, les évangéliques, les réformés, et les unitaires, qui survinrent, tout fut persécuté. Contrains-les d’entrer(25) fut employé dans toute sa rigueur. C’est une chose admirable que ce contrains-les d’entrer, qui n’est dans l’Évangile qu’une invitation pressante à souper, ait toujours servi de prétexte à l’Église romaine pour faire mourir les gens de faim. Les évêques ne manquaient pas d’excommunier tout gentilhomme du rite grec ou de la communion protestante; et, par un abus étrange mais ancien, cette excommunication les privait, dans les diètes, de voix active et passive. L’excommunication peut bien priver un homme de la dignité de marguillier, et même du paradis; mais elle ne doit pas s’étendre sur les effets civils. Un prince de l’empire, un électeur, qu’un évêque ou un chapitre excommunierait, n’en serait pas moins prince de l’empire. On peut juger, par cette seule oppression, combien les dissidents étaient vexés par les tribunaux ecclésiastiques; il suffit de dire qu’ils étaient jugés par leurs ennemis. Sigismond-Auguste, le dernier des Jagellons, fit cesser ce dévot scandale. Sa probité lui persuada qu’il ne faut persécuter personne pour la religion. Il se souvint que Jésus-Christ avait enseigné et non opprimé. Il comprit que l’oppression ne pouvait faire naître que des guerres civiles entre les gentilshommes égaux; il fit plus, dans la diète solennelle de Vilna, le 16 juin 1563, « il anéantit toute différence qui pourrait jamais naître entre les citoyens pour cause de religion. » Voici les paroles essentielles de cette loi devenue fondamentale: « A compter depuis ce jour, non seulement les nobles et seigneurs avec leurs descendants qui appartiennent à la communion romaine, et dont les ancêtres ont obtenu aussi des lettres de noblesse dans le royaume de Pologne, mais encore en général tous ceux qui sont de l’ordre équestre et des nobles, soit lithuaniens, soit russes d’origine, pourvu qu’ils fassent profession du christianisme, quand même leurs ancêtres n’auraient pas acquis les droits de noblesse dans le royaume de Pologne, doivent jouir, dans toute l’étendue du royaume, de tous les privilèges, libertés, et droits de noblesse, à eux accordés, et en jouir à perpétuité en commun. « On admettra aux dignités du sénat et de la couronne, à toutes les charges nobles, non seulement ceux qui appartiennent à l’Église romaine, mais aussi tous ceux qui sont de l’ordre équestre, pourvu qu’ils soient chrétiens... nul ne sera exclu, pourvu qu’il soit chrétien. La diète de Grodno, en 1568, confirma solennellement ces statuts; elle ajouta, pour rendre la loi, s’il était possible, encore plus claire, ces mots essentiels: de quelque communion ou confession que l’on soit. Enfin, dans la diète d’union, encore plus célèbre, tenue à Lublin en 1569, diète qui acheva d’incorporer pour jamais le grand-duché de Lithuanie à la couronne, on renouvela, on confirma de nouveau cette loi humaine qui regardait tous les chrétiens comme des frères, et qui devait servir d’exemple aux autres nations. Après la mort de Sigismond-Auguste, ce héros de la tolérance, la république entière, confédérée, en 1573, pour l’élection d’un nouveau roi, jura de ne reconnaître que celui qui ferait serment de maintenir cette paix des chrétiens. Henri de Valois, trop accusé d’avoir eu part aux massacres de la Saint-Barthélemy, ne balança pas à jurer « devant le Dieu tout-puissant de maintenir les droits des dissidents; » et ce serment de Henri de Valois servit de modèle à ses successeurs. Étienne ne lui succéda qu’à cette condition. Ce fut une loi fondamentale et sacrée. Tous les nobles furent égaux par la religion comme par la nature. C’est ainsi qu’après l’union de l’Angleterre et de l’Écosse, les pairs d’Écosse presbytériens ont eu séance au parlement de Londres avec les pairs de la communion anglicane. Ainsi l’évêché d’Osnabruck en Allemagne appartient tantôt à un évangélique, tantôt à un catholique romain. Ainsi, dans plusieurs bourgs d’Allemagne, les évangéliques viennent chanter leurs psaumes dès que le curé catholique a dit sa messe; ainsi les chambres de Vetzlar et de Vienne ont des assesseurs luthériens; ainsi les réformés de France étaient ducs et pairs, et généraux des armées sous le grand Henri IV, et l’on peut croire que le Dieu de miséricorde et de paix n’écoutait pas avec colère les différents concerts que ses enfants lui adressaient d’un même coeur. Tout change avec le temps. Un roi de Pologne, nommé aussi Sigismond, de la race de Gustave Vasa, voulut enfin détruire ce que le grand Sigismond, le dernier des Jagellons, avait établi. Il était à la fois roi de Pologne et de Suède; mais il fut déposé en Suède par les états assemblés en 1592, et malheureusement la religion catholique romaine lui attira cette disgrâce. Les états du royaume élurent son frère Charles, qui avait pour lui le coeur des soldats et la confession d’Augsbourg. Sigismond se vengea en Pologne du catholicisme, qui lui avait ôté la couronne de Suède. Les jésuites qui le gouvernèrent, lui ayant fait perdre un royaume, le firent haïr dans l’autre. Il ne put, à la vérité, révoquer une loi devenue fondamentale, confirmée par tant de rois et de diètes; mais il l’éluda, il la rendit inutile. Plus de charges, plus de dignités données à ceux qui n’étaient pas de la communion de Rome. On ne leur ravit pas leurs biens, parce qu’on ne le pouvait pas; on les vexa par une persécution sourde et lente, et, si on les tolérait, on leur fit sentir bientôt qu’on ne les tolérerait plus dès qu’on pourrait les opprimer impunément. Cependant la loi fut toujours plus forte que la haine. Tous les rois, à leur couronnement, firent le même serment que leurs prédécesseurs. Ladislas VI, fils de Sigismond le Suédois, n’osa s’en dispenser. Son frère Jean-Casimir, quoiqu’il eût d’abord été jésuite, et ensuite cardinal, fut obligé de s’y soumettre: tant le respect extérieur pour les lois reçues a de force sur les hommes. Michel Viesnovieski, l’illustre Jean Sobieski, vainqueur des Turcs, n’imaginèrent pas d’éluder cette loi à leur couronnement. L’électeur de Saxe Auguste, ayant renoncé à la religion évangélique de ses pères pour acquérir le royaume de Pologne, jura avec plaisir cette grande loi de la tolérance, dont un roi qui abandonne sa religion pour un sceptre semble avoir toujours besoin, et qui assurait la liberté et les droits de ses anciens frères. L’Europe sait combien son règne fut malheureux; il fut détrôné par les armes d’un roi luthérien(26), et rétabli par les victoires d’un czar de la communion grecque(27). Les prêtres catholiques romains et leurs adhérents crurent se venger du roi de Suède Charles XII en persécutant les Polonais évangéliques, dont il avait été le protecteur: ils en trouvèrent l’occasion l’année 1717, dans une diète toute composée de nonces de leur parti. Ils eurent le crédit, non pas d’abolir la loi, elle était trop sacrée, mais de la limiter. On ne permit aux non conformistes le libre exercice de leur religion que dans leurs églises précédemment bâties, et on alla même jusqu’à prononcer des peines pécuniaires, la prison, le bannissement, contre ceux qui prieraient Dieu ailleurs. Cette clause d’oppression ne passa qu’avec une extrême difficulté. Plusieurs évêques même, plus patriotes que prêtres, et plus touchés des droits de l’humanité que des avantages de leur parti, eurent la gloire de s’y opposer quelque temps. Cette diète de 1717 ne songeait pas qu’en se vengeant du luthérien Charles XII son ennemi, elle insultait le grec Pierre le Grand son protecteur. Enfin la loi passa en partie; mais le roi Auguste la détruisit en la signant. Il donna un diplôme, le 3 février 1717, dans lequel il s’exprime ainsi: « Quant à la religion des dissidents, afin qu’ils ne pensent point que la communion de la noblesse, leur égalité, et leur paix, aient été lésées par les articles insérés dans le nouveau traité, nous déclarons que ces articles insérés dans le traité ne doivent déroger en aucune manière aux confédérations des années 1573, 1632, 1648, 1669, 1674, 1697, et à nos pacta conventa, en tant qu’elles sont utiles aux dissidents dans la religion. Nous conservons lesdits dissidents en fait de religion dans leurs libertés énoncées dans toutes ces confédérations, selon leur teneur (laquelle doit être tenue pour insérée et imprimée ici), et nous voulons qu’ils soient conservés par tous les états, officiers, et tribunaux. En foi de quoi nous avons ordonné de munir ces présentes signées de notre main, et scellées du sceau du royaume. Donné à Varsovie le 3 février 1717, et le 20 de notre règne. » Après cette contradiction formelle d’une loi décernée et abolie en même temps, contradiction trop ordinaire aux hommes, le parti le plus fort l’emporta sur le plus faible; la violence se donna carrière. Il est vrai qu’on ne ralluma pas les bûchers qui mirent autrefois en cendres toute une province du temps des Albigeois; on ne détruisit point vingt-quatre villages inondés du sang de leurs habitants, comme à Mérindol et à Cabrières. Les roues et les gibets ne furent point d’abord dressés dans les places publiques contre les grecs et les protestants, comme ils le furent en France sous Henri II. On n’a point encore parlé en Pologne d’imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, ni ceux d’Irlande, ni ceux des vallées du Piémont. Les torrents de sang n’ont point encore coulé d’un bout du royaume à l’autre pour la cause d’un Dieu de paix. Mais enfin on a commencé à ravir à des innocents la liberté et la vie. Quand les premiers coups sont une fois portés, on ne sait plus où l’on s’arrêtera. Les exemples des anciennes horreurs que le fanatisme a produites sont perdus pour la postérité; les esprits de sang-froid les détestent, et les esprits échauffés les renouvellent. Bientôt on démolit des églises, des écoles, des hôpitaux de dissidents. On leur fit payer une taxe arbitraire pour leurs baptêmes et pour leurs communions, tandis que deux cent cinquante synagogues juives chantaient leurs psaumes hébraïques sans bourse délier. Dès l’année 1718 un nonce, du nom de Pietroski, fut chassé de la chambre uniquement parce qu’il était dissident. Le capitaine Keler, accusé par l’avocat Vindeleuski d’avoir soutenu contre lui la religion protestante, eut la tête tranchée à Petekon comme blasphémateur. Le bourgeois Hébers fut condamné à la corde sur la même accusation. Le gentilhomme Rosbiki fut obligé de sortir des terres de la république. Le gentilhomme Unrug avait écrit quelques remarques et quelques extraits d’auteurs évangéliques contre la religion romaine; on lui vola son portefeuille, et sur cet effet volé, sur des écrits qui n’étaient pas publics, sur l’énoncé de ses opinions permises par les lois, sur le secret de la conscience tracé de sa main, il fut condamné à perdre la tête. Il fallut qu’il dépensât tout son bien pour faire casser cette exécrable sentence. Enfin, en 1724, l’exécution sanglante de Thorn(28) renouvela les anciennes calamités qui avaient souillé le christianisme dans tant d’autres États. Quelques malheureux écoliers des jésuites et quelques bourgeois protestants ayant pris querelle, le peuple s’attroupa, on força le collège des jésuites, mais sans effusion de sang; on emporta quelques images de leurs saints, et malheureusement une image de la Vierge, qui fut jetée dans la boue. Il est certain que les écoliers des jésuites, ayant été les agresseurs, étaient les plus coupables. C’était une grande faute d’avoir pris les images des jésuites, et surtout celle de la sainte Vierge. Les protestants devaient être condamnés à la rendre ou à en fournir une autre, à demander pardon, à réparer le dommage à leurs frais, et aux peines modérées qu’un gouvernement équitable peut infliger. L’image de la vierge Marie est très respectable; mais le sang des hommes l’est aussi. La profanation d’un portrait de la Vierge dans un catholique est une très grande faute; elle est moindre dans un protestant, qui n’admet point le culte des images. Les jésuites demandèrent vengeance au nom de Dieu et de sa mère; ils l’obtinrent malgré l’intervention de toutes les puissances voisines. La cour assessoriale, à laquelle le chancelier préside, jugea cette cause. Un jésuite y plaida contre la ville de Thorn; l’arrêt fut porté tel que les jésuites le désiraient. Le président Rosner, accusé de ne s’être pas assez opposé au tumulte, fut décapité malgré les privilèges de sa charge. Quelques assesseurs, et d’autres principaux bourgeois, périrent par le même supplice. Deux artisans furent brûlés, d’autres furent pendus. On n’aurait pas traité autrement des assassins. Les hommes n’ont pas encore appris à proportionner les peines aux fautes. Cette science cependant n’est pas moins nécessaire que celle de Copernic, qui découvrit dans Thorn le vrai système de l’univers, et qui prouva que notre terre, souvent si mal gouvernée et assiégée de tant de malheurs, roule autour du soleil dans son orbite immense. La Pologne semblait donc destinée à subir le sort de tant d’autres États que les querelles de religion ont dévastés. Un ministre évangélique, nommé Mokzulki, fut tué impunément en 1753, dans un grand chemin, par le curé de Birze: voilà déjà une hostilité de l’Église militante. Un dominicain de Popiel, en 1762, assomma à coups de bâton le prédicant Jaugel, à la porte d’un malade qu’il allait consoler. Le curé de la paroisse de Cone, rencontrant un mort luthérien qu’on portait au cimetière, battit le ministre, renversa le cercueil, et fit jeter le corps à la voirie. En 1765, plusieurs jésuites, avec d’autres moines, voulurent changer les grecs en romains à Msczislau en Lithuanie. Ils forçaient à coups de bâton les pères et les mères de mener les enfants dans les églises. Soixante et dix gentilshommes s’y opposèrent; les missionnaires se battirent contre eux. Les gentilshommes furent traités comme des sacrilèges: ils furent condamnés à la mort, et ne sauvèrent leur vie qu’en allant à l’église des jésuites. On priva alors en Lithuanie du droit de bourgeoisie, on raya du corps des métiers les bourgeois et les artisans qui n’allaient pas à la messe latine. Enfin on a exclu des diétines tous les gentilshommes dissidents, que les droits de la naissance et les lois du royaume y appellent. Tant de rigueur, tant de persécutions, tant d’infractions des lois, ont enfin réveillé des gentilshommes que leurs ennemis croyaient avoir abattus. Ils s’assemblèrent, ils invoquèrent les lois de leur patrie, et les puissances garantes de ces lois. Il faut savoir que leurs droits avaient été solennellement confirmés par la Suède, l’empire d’Allemagne, la Pologne entière, et particulièrement par l’électeur de Brandebourg dans le traité d’Oliva, en 1660. Ils l’avaient été plus expressément encore par la Russie en 1686, quand la Pologne céda l’ancienne Kiovie, la capitale de l’Ukraine, à l’empire russe. La religion grecque est nommée la religion orthodoxe dans les instruments signés par le grand Sobieski. Ces nobles ont donc eu recours à ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, les serments de leurs pères, ceux des princes garants, les lois de leur patrie, et les lois de toutes les nations. Ils s’adressèrent à la fois à l’impératrice de Russie Catherine II, à la Suède, au Danemark, à la Prusse. Ils implorèrent leur intercession. C’était un bel exemple dans des gentilshommes accoutumés autrefois à traiter dans leurs diètes des affaires de l’État le sabre à la main, d’implorer le droit public contre la persécution. Cette démarche même irritait leurs ennemis. Le roi Stanislas Poniatowski, fils de ce célèbre comte Poniatowski si connu dans les guerres de Suède, élu du consentement unanime de ses compatriotes, ne démentit pas dans cette affaire délicate l’idée que l’Europe avait de sa prudence. Ennemi du trouble, zélé pour le bonheur et la gloire de son pays, tolérant par humanité et par principe, religieux sans superstition, citoyen sur le trône, homme éclairé et homme d’esprit, il proposa des tempéraments qui pouvaient mettre en sûreté tous les droits de la religion catholique romaine, et ceux des autres communions. La plupart des évêques et de leurs partisans opposèrent le zèle de la maison de Dieu au zèle patriotique du monarque, qui attendit que le temps pût concilier ces deux zèles. Cependant les gentilshommes dissidents se confédérèrent en plusieurs endroits du royaume. On vit, le 20 mars 1767, près de quatre cents gentilshommes demander justice par un mémoire signé d’eux, dans cette même ville de Thorn qui fumait encore du sang que les jésuites avaient fait répandre. D’autres confédérations se formaient déjà en plus grand nombre, et surtout dans la Lithuanie, où il se fit vingt-quatre confédérations. Toutes ensemble formèrent un corps respectable. La substance de leurs manifestes contenait « qu’ils étaient hommes, citoyens, nobles, membres de la législation, et persécutés; que la religion n’a rien de commun avec l’État; qu’elle est de Dieu à l’homme, et non pas du citoyen au citoyen; que la funeste coutume de mêler Dieu aux affaires purement humaines a ensanglanté l’Europe depuis Constantin; qu’il doit en être dans les diètes et dans le sénat comme dans les batailles, où l’on ne demande point à un capitaine qui marche aux ennemis de quelle religion il est; qu’il suffit que le noble soit brave au combat, et juste au conseil; qu’ils sont tous nés libres, et que la liberté de conscience est la première des libertés, sans laquelle celui qu’on appelle libre serait esclave; qu’on doit juger d’un homme non par ses dogmes, mais par sa conduite; non par ce qu’il pense, mais par ce qu’il fait; et qu’enfin l’Évangile, qui ordonne d’obéir aux puissances païennes, n’ordonne certainement pas de dépouiller les législateurs chrétiens de leurs droits, sous prétexte qu’ils sont autrement chrétiens qu’on ne l’est à Rome. » Ils fortifiaient toutes ces raisons par la sanction des lois, et par les garanties protectrices de ces lois sacrées. On ne leur opposa qu’une seule raison, c’est qu’ils réclamaient l’égalité, et que bientôt ils affecteraient la supériorité; qu’ils étaient mécontents, et qu’ils troubleraient une république déjà trop orageuse. Ils répondaient: « Nous ne l’avons pas troublée pendant cent années: mécontents, nous sommes vos ennemis; contents, nous sommes vos défenseurs. » Les puissances garantes de la paix d’Oliva prenaient hautement leur parti, et écrivaient des lettres pressantes en leur faveur. Le roi de Prusse se déclarait pour eux. Sa recommandation était puissante, et devait avoir plus d’effet que celle de la Suède sur les esprits, puisqu’il donnait dans ses États des exemples de tolérance que la Suède ne donnait pas encore(29). Il faisait bâtir une église aux catholiques romains de Berlin sans les craindre, sachant bien qu’un prince victorieux, philosophe, et armé, n’a rien à redouter d’aucune religion. Le jeune roi de Danemark, né bienfaisant, et son sage ministère, parlaient hautement. Mais de tous les potentats nul ne se signala avec autant de grandeur et d’efficace que l’impératrice de Russie. Elle prévit une guerre civile en Pologne, et elle envoya la paix avec une armée. Cette armée n’a paru que pour protéger les dissidents en cas qu’on voulût les accabler par la force. On fut étonné de voir une armée russe vivre au milieu de la Pologne avec beaucoup plus de discipline que n’en eurent jamais les troupes polonaises. Il n’y a pas eu le plus léger désordre. Elle enrichissait le pays au lieu de le dévaster; elle n’était là que pour protéger la tolérance: il fallait que ces troupes étrangères donnassent l’exemple de la sagesse, et elles le donnèrent. On eût pris cette armée pour une diète assemblée en faveur de la liberté. Les politiques ordinaires s’imaginèrent que l’impératrice ne voulait que profiter des troubles de la Pologne pour s’agrandir. On ne considérait pas que le vaste empire de Russie, qui contient onze cent cinquante mille lieues carrées, et qui est plus grand que ne fut jamais l’empire romain, n’a pas besoin de terrains nouveaux, mais d’hommes, de lois, d’arts, et d’industrie. Catherine II lui donnait déjà des hommes en établissant chez elle trente mille familles qui venaient cultiver les arts nécessaires. Elle lui donnait des lois en formant un code universel pour ses provinces qui touchent à la Suède et à la Chine. La première de ces lois était la tolérance(30). On voyait avec admiration cet empire immense se peupler, s’enrichir, en ouvrant son sein à des citoyens nouveaux, tandis que de petits États se privaient de leurs sujets par l’aveuglement d’un faux zèle; tandis que, sans citer d’autres provinces, les seuls émigrants de Saltzbourg avaient laissé leur patrie déserte. Le système de la tolérance a fait des progrès rapides dans le Nord, depuis le Rhin jusqu’à la mer Glaciale, parce que la raison y a été écoutée, parce qu’il est permis de penser et de lire. On a connu dans cette vaste partie du monde que toutes les manières de servir Dieu peuvent s’accorder avec le service de l’État. C’était la maxime de l’empire romain dès le temps des Scipions jusqu’à celui des Trajan. Aucun potentat n’a plus suivi cette maxime que Catherine II. Non seulement elle établit la tolérance chez elle, mais elle a recherché la gloire de la faire renaître chez ses voisins. Cette gloire est unique. Les fastes du monde entier n’ont point d’exemple d’une armée envoyée chez des peuples considérables pour leur dire: Vivez justes et paisibles. Si l’impératrice avait voulu fortifier son empire des dépouilles de la Pologne, il ne tenait qu’à elle. Il suffisait de fomenter des troubles au lieu de les apaiser. Elle n’avait qu’à laisser opprimer les Grecs, les évangéliques et les réformés: ils seraient venus en foule dans ses États. C’est tout ce que la Pologne avait à craindre. Le climat ne diffère pas beaucoup, et les beaux-arts, l’esprit, les plaisirs, les spectacles, les fêtes, qui rendaient la cour de Catherine II la plus brillante de l’Europe, invitaient tous les étrangers. Elle formait un empire et un siècle nouveau, et l’on eût été chez elle de plus loin pour l’admirer. (31)Tandis que l’impératrice de Russie faisait naître chez elle les lois et les plaisirs, la discorde, sous le masque de la religion, bouleversa la Pologne; les plus ardents catholiques, ayant le nonce du pape à leur tête, implorèrent l’Église des Turcs contre la grecque et la protestante. L’Église turque marcha sur la frontière avec l’étendard de Mahomet; mais Mahomet fut battu pendant quatre années de suite par saint Nicolas, patron des Russes, sur terre et sur mer. L’Europe vit avec étonnement des flottes pénétrer du fond de la mer Baltique auprès des Dardanelles, et brûler les flottes turques vers Smyrne. Il y eut sans doute plus de héros russes dans cette guerre qu’on n’en supposa dans celle de Troie. L’histoire l’emporta sur la fable. Ce fut un beau spectacle que ce peuple naissant, qui seul écrasait partout la grandeur ottomane, si longtemps victorieuse de l’Europe réunie, et qui faisait revivre les vertus des Miltiade lorsque tant d’autres nations dégénéraient. La faction polonaise opposée à son roi n’eut d’autre ressource que l’intrigue; et, comme la religion était mêlée dans ces troubles, on eut bientôt recours aux assassinats. A quelques lieues de Varsovie est une Notre-Dame aussi en vogue dans le Nord que celle de Lorette en Italie. Ce fut dans la chapelle de cette statue que les conjurés s’engagèrent par serment de prendre le roi, mort ou vit au nom de Jésus et de sa mère. Après ce serment, ils allèrent se cacher dans Varsovie chez des moines, et n’en sortirent que pour accomplir leur promesse à la Vierge Le carrosse du roi fut entouré(32), plusieurs domestiques tués aux portières, le roi blessé de coups de sabre, et effleuré de coups de fusil. Il ne dut la vie qu’aux remords d’un des assassins. Ce crime, qu’on avait voulu rendre sacré, ne fut que lâche et inutile. La suite de tant d’horreurs fut le démembrement
de la Pologne, que Stanislas Leczinski avait prédit. L’impératrice-reine
de Hongrie Marie-Thérèse, l’impératrice Catherine
II, Frédéric le Grand, roi de Prusse, firent valoir les droits
qu’ils réclamaient sur trois provinces polonaises. Ils s’en emparèrent;
on n’osa s’y opposer. Tel fut le débrouillement du chaos polonais.
|