OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE MÉLANGES V
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MÉMOIRE
POUR ÊTRE MIS A LA TÊTE DE LA NOUVELLE ÉDITION QU’ON PRÉPARE DU SIÈCLE DE LOUIS XIV ET POUR ÊTRE DISTRIBUÉ A CEUX QUI ONT LES ANCIENNES. (1767)
Notice bibliographique.

NOTICE: L’édition du Siècle de Louis XIV, à la tête de laquelle ce Mémoire devait être mis, est celle de 1768 (voyez l’Avertissement de Beuchot en tête du Siècle.); mais elle ne le contient pas. Ce Mémoire fut imprimé séparément; le pays de Foix et tout le Languedoc en furent inondés, à ce que dit Sabatier de Castres, dans son Tableau philosophique de l’esprit de M. de Voltaire, page 114. Beuchot avait reproduit ce Mémoire tel qu’il l’avait trouvé dans le Journal encyclopédique des 1er et 15 août 1767, avec des points à la fin de plusieurs alinéas: ce qui semblait indiquer, et indiquait réellement des lacunes. Plus tard, ayant eu de M. Angliviel, bibliothécaire du dépôt de la Marine à Paris, et neveu de La Beaumelle, communication d’un exemplaire de l’édition originale du Mémoire, il en rectifia et compléta le texte dans la Préface de la Table analytique. Nous donnons ce texte rectifié et complété, en indiquant quelques différences qu’offrait celui du Journal encyclopédique.
C’est sans doute de ce Mémoire que Voltaire parle dans une lettre au lieutenant de police, du 8 juillet 1767, que nous donnerons dans la Correspondance. La Beaumelle s’en plaignit au même magistrat, par une lettre du 13 juillet.    

MÉMOIRE ...

L’auteur du Siècle de Louis XIV satisfit à son devoir en commençant cet ouvrage dès qu’il fut nommé historiographe de France(1). Il l’entreprit avec d’autant plus de zèle que la gloire de ce beau siècle dans les arts, commençant à peu près à l’établissement de l’Académie française, ne s’est pas démentie de nos jours, et que l’administration politique s’est perfectionnée. Ainsi, en étendant son histoire jusqu’à notre temps, il essayait d’élever un monument à l’honneur du siècle passé et du nôtre. 

La multiplicité des grands objets l’obligea de les séparer, de traiter à part les événements de la guerre et ceux de la cour, l’administration intérieure, les affaires de l’Église, les progrès de l’esprit humain, et de finir par un catalogue raisonné de ceux qui se sont signalés dans les lettres. 

C’est un édifice dont la vérité dut préparer tous les matériaux; l’infidélité des histoires de Louis XIV écrites dans les pays étrangers, composées sur des journaux et des gazettes, ou plutôt sur des rumeurs odieuses, exigeait qu’un citoyen à portée d’être instruit se chargeât de ce travail. L’auteur s’y était préparé depuis longtemps. Il avait consulté tous les mémoires manuscrits, et surtout ceux de M. le maréchal de Villars, dont le premier tome a été imprimé depuis(2).

Il ne tira pas moins de lumières de plusieurs anciens courtisans de Louis XIV. Il mettait par écrit tout ce qu’il leur entendait dire, et confrontait leurs récits. 

Éclairé par tant de secours, il osa le premier démentir tous les historiens du temps, et même tous les manifestes publiés en Europe, concernant l’origine de la grande révolution qui a mis la maison de France sur les trônes d’Espagne et des Deux-Siciles. Toutes les cours restaient encore persuadées que Louis XIV avait dicté dans Versailles le testament que Charles II, roi d’Espagne, signa dans Madrid. 

L’auteur du Siècle n’avait alors pour garant du contraire que quelques mots de la main de M. le marquis de Torcy, qu’il conserve encore La cour de Versailles n’y a eu aucune part. Ces mots sont en marge avec d’autres réponses à plusieurs questions. Ce peu de paroles d’un ministre véridique et vertueux, combinées avec toutes les découvertes que l’auteur fit d’ailleurs, l’enhardirent à contredire l’Europe. On vit avec étonnement qu’en effet le dernier descendant de Charles-Quint avait légué, par sa seule volonté, tous ses États au petit-fils de son ennemi. Les critiques s’élevèrent de toutes parts; mais lorsque enfin les Mémoires du marquis de Torcy furent publiés(3), les critiques se turent. 

Il en fut de même sur l’Homme au masque de fer(4). Ce fait si peu vraisemblable et si vrai, ce fait unique fut révoqué en doute; tous les ambassadeurs s’en informèrent à une fille de M. de Torcy, qui leur confirma la vérité. Il n’y a aujourd’hui qu’un seul homme qui sache quel était cet infortuné dont l’aventure nous épouvante encore; et cet homme auguste est trop au-dessus des autres pour être cité(5).

Il n’est aucun événement singulier sur lequel l’auteur ne prît scrupuleusement les informations les plus amples. Il lut les ouvrages des écrivains dont il fait le catalogue; il vit les chefs-d’oeuvre des peintres, des sculpteurs dont il parle; et surtout il les vit encore par les yeux des meilleurs connaisseurs, craignant d’en croire trop sa propre opinion. 

Enfin tous les soins qu’on peut prendre pour rendre justice à son siècle, il les a épuisés; et s’il est encore quelques méprises dans cet ouvrage, qui, bien que court, est d’un détail immense, elles seront corrigées dans la nouvelle édition qu’on prépare. 

Il est d’une nécessité absolue de réitérer ici les plaintes qu’on a déjà portées au tribunal du public(6). Un de ces mauvais Français qui croient faire quelque fortune dans les pays étrangers en décriant leur patrie s’avisa de falsifier cet ouvrage en 1752, et de le charger de notes infâmes contre la mémoire de Louis XIV, contre Sa Majesté aujourd’hui régnante, contre monseigneur le duc d’Orléans, les maréchaux de Villars et de Villeroi, tous les ministres et tous ceux qui ont servi la patrie. 

Figurez-vous un gueux échappé des petites-maisons, qui couvrirait de son ordure les statues de Louis XIV et de Louis XV tel était ce misérable. Il se nomme L’Anglevieu, dit La Beaumelle, natif de Castres, né huguenot, élevé dans cette religion à Genève; mais bien éloigné de ressembler aux sages protestants qui, respectant les puissances et les lois, sont toujours attachés à leur patrie. Il avait été inscrit a Genève parmi les protestants qui étudient en théologie, le 12 octobre 1745, sous le rectorat de M. Ami de La Rive, et s’était essayé à prêcher à l’hôpital pendant une année. 

Ce fut lui qui, pour un peu d’argent, fit imprimer à Francfort ce tissu d’infamies, qui l’emporte sur tous les libelles que les presses de Hollande ont mis au jour contre nos rois et leurs ministres. C’est dans ce livre qu’il dit qu’un roi qui veut le bien est un être de raison, et que Louis XIV ne réalisa jamais cette chimère; que les libéralités de Louis XIV sont tout ce qu’il y a de beau dans sa vie; que la politesse de la cour de Louis XIV est un être de raison; que Louis XIV avait peu de religion; que le roi n’employait le maréchal de Villars que par faiblesse; qu’il faut que les écrivains sévissent contre Chamillard et les autres ministres; que le comte de Plelo n’avait rien de mieux à faire que de mourir, parce qu’il avait un million de dettes. 

Il n’ose répéter ici ce qu’il dit contre la famille royale et contre le duc d’Orléans, pages 347 et 348. Ce sont des calomnies si atroces et si absurdes qu’on souillerait le papier en les copiant. On croira sans peine qu’un homme assez dépourvu de sens, assez dépouillé de pudeur pour vomir tant de calomnies, n’a pas assez de science pour ne pas tomber à chaque page dans les erreurs les plus grossières; mais c’est une chose curieuse que le ton de maître dont il les débite. 

Il ne s’en est pas tenu là: il a répété les mêmes critiques et les mêmes absurdités dans les prétendus Mémoires qu’il a donnés de madame de Maintenon.

Ce sont surtout les mêmes outrages à Louis XIV, à tous les princes, à toutes les dames de sa cour, et surtout à Mme la duchesse de Richelieu. 

Qui a loué Louis XIV? dit-il; les sages, les politiques, les bons chrétiens, les bons Français? Non; un tas de moines sans esprit et sans âme, des évêques, des ministres qui ne connaissaient en France d’autre loi que le bon plaisir du maître. 

Il feint d’avoir écrit ces Mémoires pour honorer Mme de Maintenon, et ce n’est qu’un libelle contre elle et contre la maison de Noailles; il ramasse tous les vers infâmes qu’on a faits sur elle, et surtout ceux-ci: 
 

Je naquis demoiselle et je devins servante, 
J’écumai la marmite et pansai les chevaux.

Il imprime de vieux noëls remplis des plus grossières ordures contre le roi, la dauphine, et toutes les princesses. 

Il attribue à Mme de Maintenon une parodie impie du Décalogue, dans laquelle on trouve ces vers: 
 

Ton mari cocu tu feras, 
Et ton bon ami mêmement; 
A table en soudart tu boiras 
De tout vin généralement.

On n’imputerait pas de pareils vers à la veuve du cocher de Vertamon, et c’est ce qu’un petit écervelé audacieux ose mettre sur le compte de la femme la plus polie et la plus décente, à la vertu de laquelle il dit qu’il faut rendre justice. 

Se tromper en citant de mémoire est une fragilité pardonnable; mais citer le tome, la page de l’histoire écrite par Mademoiselle, et lui faire dire le contraire de ce qu’elle dit, c’est une étrange hardiesse, c’est sa méthode; en voici un exemple. 

Il suppose que la princesse de Savoie, promise à Louis XIV, parla en ces termes à Mademoiselle: « Mon mari me déferait de tout ce qui aurait le malheur de me déplaire: on ne m’aimerait pas en vain; on ne me déplairait pas impunément. — Eh! mon Dieu, répondit Mademoiselle épouvantée que direz-vous, que ferez vous donc quand vous régnerez? » Il cite le tome IV, page 145, mais voici les propres paroles qu’on y trouve: 

« La princesse Marguerite se récria: « Ce que je comprends le moins du monde est comment on peut être malheureuse comme l’est ma soeur quand on a un mari qui vous aime bien. Pour moi, si j’étais à sa place, je voudrais que mon mari me défît de tous les gens qui causeraient mon malheur, et je me ferais valoir d’une manière que ma soeur ne fait pas. » Tout d’un coup elle se récria: « Que je suis sotte de dire cela! vous avez tous deux ma vie entre vos mains. » Je lui répondis: « Pour moi, je n’ai rien ouï. » Le maréchal dit: « Pour moi, j’ai tout entendu; cela ne fera aucun effet que de me faire connaître que vous avez bien de l’esprit et du mérite, et avoir dans mon coeur beaucoup d’estime pour vous et ne jamais dire pourquoi. » 

Il est donc bien avéré que Mademoiselle ne dit rien de ce que cet homme lui fait dire. Il fait toujours parler le roi et les princesses, et il les fait parler dans son style. Il prétend que Mlle Mancini, nièce du cardinal Mazarin, dit au roi: « Quoi! vous obéissez à un prêtre! Je vous aime comme mes yeux; en Italie, au moins, je ne verrais pas mon amant gouverné en tout. » 

On ne relève ces petitesses, assez indifférentes, que pour faire voir avec quelle fidélité ce La Beaumelle écrit l’histoire. 

Ses héros et ses héroïnes agissent comme ils parlent. 

On ne prétend point du tout ici s’abaisser à faire la critique d’un pareil livre; mais on doit faire connaître le personnage afin que les ministres et le public, sachant qui est cet homme auteur de tant de libelles, sachent aussi que ces libelles ne peuvent nuire. 

On passe sous silence tous les contes ridicules et faits pour des femmes de chambre, dont ces rapsodies sont pleines. A la bonne heure qu’un homme sans éducation écrive des sottises; mais de quel front ose-t-il prétendre que le roi écrivit à M. d’Avaux, au sujet de l’évasion des protestants: Mon royaume se purge; et que M. d’Avaux lui répondit: Il deviendra étique, etc.? Nous avons les lettres de M. d’Avaux au roi, et ses réponses: il n’y a certainement pas un mot de ce que ce menteur avance. 

Comment peut-il être assez ignorant de tous les usages et de toutes les choses dont il parle pour dire qu’au temps de la révocation de l’édit de Nantes, « le roi étant à la promenade, en carrosse, avec Mme de Maintenon, Mlle d’Armagnac, et M. Fagon, son premier médecin, la conversation tomba sur les vexations faites aux huguenots, etc. »? Assurément ni Louis XIV, ni Louis XV, n’ont été en carrosse à la promenade ni avec leur médecin, ni avec leur apothicaire. Fagon ne fut d’ailleurs premier médecin du roi qu’en 1693. A l’égard de la princesse d’Armagnac, dont il parle, elle était née en 1678, et, n’ayant alors que sept ans, elle ne pouvait aller familièrement en carrosse à une promenade avec le roi et Fagon en 1685. 

C’est avec la même érudition de cour qu’il dit que le « P. Ferrier se fit donner la feuille des bénéfices, qu’avait auparavant le premier valet de chambre; » que l’archevêque de Paris dressa l’acte de célébration du mariage du roi avec Mme de Maintenon, et qu’à sa mort on trouva sous la « clef quantité de vieilles culottes, dans l’une desquelles était cet acte. » 

Il connaît l’histoire antique comme la moderne; pour justifier le mariage du roi avec Mme de Maintenon, il dit que Cléopâtre, déjà vieille, enchaîna Auguste. 

Chaque page est une absurdité ou une imposture. Il réclame le témoignage de Burnet, évêque de Salisbury, et lui fait dire joliment que Guillaume III, roi d’Angleterre, n’aimait que les portes de derrière. Jamais Burnet n’a dit cette infamie; il n’y a pas un seul mot dans aucun de ses ouvrages qui puisse y avoir le moindre rapport. 

S’il se bornait à dire au hasard des absurdités sur des choses indifférentes, on aurait pu l’abandonner au mépris dont les auteurs de pareilles indignités sont couverts; mais qu’il ose dire que monseigneur le duc de Bourgogne, père du roi, trahit le royaume, dont il était héritier, et qu’il empêcha que Lille ne fût secourue lorsque cette place était assiégée par le prince Eugène, c’est un crime que les bons Français doivent au moins réprimer, et une calomnie ridicule qu’un historiographe de France serait coupable de ne pas réfuter. 

Et sur quoi fonde-t-il cette noire imposture? Voici ses paroles: « Le roi entra chez Mme de Maintenon, et, dans le premier mouvement de sa joie, lui dit: « Vos prières sont exaucées, madame; Vendôme tient mes ennemis, Lille sera délivrée, et vous serez reine de France. » Ces paroles furent entendues et répétées; Monseigneur les sut il trembla pour la gloire de la famille royale, et, pour parer le coup qui la menaçait, il écrivit à monseigneur le duc de Bourgogne, qui aimait son père autant qu’il craignait son aïeul, qu’à son retour il trouverait deux maîtres; Mme la duchesse de Bourgogne conjura son époux de ne pas contribuer à lui donner pour souveraine une femme née tout au plus pour la servir. Le prince, ébranlé par ces instances, empêcha que Lille ne fût secourue. » 

On demande où ce calomniateur du père du roi a trouvé ces paroles de Louis XIV: Vous serez reine de France? Était-il dans la chambre? Quelqu’un les a-t-il jamais rapportées? Ce mensonge n’est-il pas aussi méprisable que celui qu’il ajoute ensuite: « De là ces billets que les ennemis jetaient parmi nous: « Rassurez-vous, Français, elle ne sera pas votre reine, nous ne lèverons pas le siège? » 

Comment une armée jette-t-elle des billets dans une ville assiégée? Peut-on joindre plus de sottises à plus d’horreurs?

Après avoir tenté de jeter cet opprobre sur le père du roi, il vient à son grand-père; il veut lui donner des ridicules; il lui fait épouser Mlle Chouin; il lui donne un fils de la Raizin, au lieu d’une fille, et, aussi instruit des affaires des citoyens que de celles de la famille royale, il avance que ce fils serait mort dans la misère si le trésorier de l’extraordinaire des guerres, Lajonchère, ne lui avait pas donné sa soeur en mariage. Enfin, pour couronner cette impertinence, il confond ce trésorier avec un autre La Jonchère(7), sans emploi, sans talents, et sans fortune, qui a donné, comme tant d’autres, un projet ridicule de finances en quatre petits volumes. 

Il fallait bien qu’ayant ainsi calomnié tous les princes, il portât (M. L.) sa fureur sur Louis XIV. Rien n’égale l’atrocité avec laquelle il parle de la mort du marquis de Louvois; il ose dire que ce ministre craignait que le roi ne l’empoisonnât. Ensuite voici comme il s’exprime: « Au sortir du conseil il rentre dans son appartement, et boit un verre d’eau avec précipitation; le chagrin l’avait déjà consumé; il se jette dans un fauteuil, dit quelques mots mal articulés, et expire. Le roi s’en réjouit, et dit que cette année l’avait délivré de trois hommes qu’il ne pouvait plus souffrir: Seignelai, La Feuillade, et Louvois. » 

Il est inutile de remarquer que MM. de Seignelai et de Louvois ne moururent point la même année. Une telle remarque serait convenable s’il s’agissait d’une ignorance; mais il est question du plus grand des crimes dont il ose soupçonner un roi honnête homme; et ce n’est pas la seule fois qu’il a osé parler de poison dans ses abominables libelles. Il dit dans un endroit que le grand-père de l’impératrice reine avait des empoisonneurs à gages; et, dans un autre endroit, il s’exprime, sur l’oncle de son propre roi, d’une façon si criminelle, et en même temps si folle, que l’excès de sa démence prévalant sur celui de son crime, il n’en a été puni que par six mois de cachot(8).

Mais, à peine sorti de prison, comment répare-t-il des crimes qui, sous un ministère moins indulgent, l’auraient conduit au dernier supplice? Il fait publier un libelle intitulé Lettre de M. L. B., à Londres, chez Jean Nourse, 1763. C’est là surtout qu’il aggrave ses calomnies contre le prédécesseur de son roi. 

Ce n’est pas assez pour ce monstre(9) de soupçonner Louis XIV d’avoir empoisonné son ministre. L’auteur du Siècle de Louis XIV avait dit, dans un écrit à part: «  Je défie qu’on me montre une monarchie dans laquelle les lois, la justice distributive, les droits de l’humanité, aient été moins foulés aux pieds, et où l’on ait fait de plus grandes choses pour le bien public que pendant les cinquante-cinq années que Louis XIV régna par lui-même. » 

Cette assertion était vraie, elle était d’un citoyen et non d’un flatteur. L. B., l’ennemi de l’auteur du Siècle de Louis XIV, qui n’a jamais eu que de tels ennemis, L. B., dis-je, dans sa 13e lettre, page 88, dit(10): « Je ne puis lire ce passage sans indignation, quand je me rappelle toutes les injustices générales et particulières que commit le feu roi. Quoi! Louis XIV était juste quand il oubliait (et il oubliait sans cesse) que l’autorité n’était confiée à un seul que pour la félicité de tous? » Et après ces mots, c’est un détail affreux. 

(11)Ainsi donc Louis XIV oubliait sans cesse le bien public, lorsque en prenant les rênes de l’État il commença par remettre au peuple trois millions d’impôts, quand il établit le grand hôpital et ceux de tant d’autres villes. Il oubliait le bien public en réparant tous les grands chemins, en contenant dans le devoir ses nombreuses troupes, auparavant aussi redoutables aux citoyens qu’aux ennemis; en ouvrant au commerce cent routes nouvelles; en formant la compagnie des Indes, à laquelle il fournit de l’argent du trésor royal; en défendant toutes les côtes par une marine formidable qui alla venger en Afrique les insultes faites à nos négociants! Il oublia sans cesse le bien public, lorsqu’il réforma toute la jurisprudence autant qu’il le put, et qu’il étendit ses soins jusque sur cette partie du genre humain qu’on achète chez les derniers Africains pour servir dans un nouveau monde? Oublia-t-il sans cesse le bien public, en fondant dix-neuf chaires au Collège royal, cinq Académies; en logeant dans son palais du Louvre tant d’artistes distingués; en répandant des bienfaits sur les gens de lettres jusqu’aux extrémités de l’Europe, et en donnant plus lui seul aux savants que tous les rois de l’Europe ensemble, comme le dit l’illustre auteur de l’Abrégé chronologique(12)?

Enfin, était-ce oublier le bien public que d’ériger l’Hôtel des Invalides pour plus de quatre mille guerriers, et Saint-Cyr pour l’éducation de trois cents filles nobles? Il vaudrait autant dire que Louis XV a négligé le bien public en fondant l’École royale militaire, et en mettant aujourd’hui dans toutes ses troupes, par le génie actif d’un seul homme, cet ordre admirable que les peuples bénissent, que les officiers embrassent à présent avec ardeur, et que les étrangers viennent admirer. 

Il y a toujours des esprits mal faits et des coeurs pervers, que toute espèce de gloire irrite, dont toute lumière blesse les yeux, et qui, par un orgueil secret, proportionné à leurs travers, haïssent la nature; mais qu’il se soit trouvé un homme assez aveuglé par ce misérable orgueil, assez lâche, assez bas, assez intéressé pour calomnier, à prix d’argent, tous les noms les plus sacrés et toutes les actions les plus nobles, qu’il aurait louées pour un écu de plus: c’est ce qu’on n’avait point vu encore. 

L’intérêt de la société demande qu’on effraye ces criminels insensés: car il peut s’en trouver quelqu’un parmi eux qui joigne un peu d’esprit à ses fureurs. Ses écrits peuvent durer. Bayle lui-même, dans son Dictionnaire, a fait revivre cent libelles de cette espèce. Les rois, les princes, les ministres, pourraient dire alors: « A quoi nous servira de faire du bien, si le prix en est la calomnie? » 

(13)Il pousse la démence jusqu’à représenter par bravade ses confrères les protestants de France (qui le désavouent) comme une multitude redoutable au trône. « Il s’est formé, dit-il, un séminaire de prédicants, sous le nom de ministres du désert, qui ont leurs consistoires, leurs synodes, leur juridiction ecclésiastique. Il y a cinquante mille baptêmes et autant de mariages bénis illicitement en Guienne, des assemblées de vingt mille âmes en Poitou, autant en Dauphiné, en Vivarais, en Béarn, soixante temples en Saintonge, un synode national tenu à Nîmes, compose des députés de toutes les provinces. » 

Ainsi, par ces exagérations extravagantes, il se rend le délateur de ses anciens confrères, et en écrivant contre le trône il les exposerait à passer pour les ennemis du trône; il ferait regarder la France, parmi les étrangers, comme nourrissant dans son sein les semences d’une guerre civile prochaine, si on ne savait que toutes ces accusations contre les protestants sont d’un fou également en horreur aux protestants et aux catholiques. 

Acharné contre tous les princes de la maison de France, et contre le gouvernement, il prétend que monseigneur le Duc, père de monseigneur le prince de Condé, fit assassiner M. Vergier, commissaire des guerres, en 1720, et que sa mort a été récompensée de la croix de Saint-Louis. L’auteur du Siècle de Louis XIV avait démontré la fausseté de ce conte(14). Tout le monde sait aujourd’hui que Vergier avait été assassiné par la troupe de Cartouche; les assassins l’avouèrent dans leur interrogatoire; le fait est public: n’importe; il faut que L. B. calomnie la maison de Condé, comme il a fait la maison d’Orléans et la famille royale. 

De pareilles horreurs semblent incroyables. Personne n’avait joint encore tant de ridicule à tant d’exécrables atrocités. Il paraît même que l’on s’avilit à relever ce ramas d’inconcevables turpitudes; mais on supplie les ministres de Sa Majesté, qui ignorent ces excès, de considérer que ce même L. B., retiré à présent à Mazères en Guienne, outrage continuellement des particuliers qui ne peuvent se défendre. 

Non content d’avoir imprimé et falsifié le Siècle de Louis XIV, et de l’avoir chargé de calomnies, il a écrit depuis dix ans à l’auteur, ou fait écrire quatre-vingt-quatorze lettres anonymes. Cela est rare et digne de toute sa conduite. On a envoyé la dernière au ministère; elle commence par ces mots: « J’ose risquer une 95e lettre anonyme, etc. » 

On sait bien que les écrivains de lettres anonymes prennent assez de précautions pour n’être pas découverts: on méprise ces délits; mais les autres sont plus sérieux. Les impostures de ce ridicule Sç... sont constatées ici par des citations fidèles. Il continue à faire imprimer des libelles affreux, sous le nom même de l’auteur du Siècle de Louis XIV. Il était absolument indispensable de mettre un frein à ces horreurs. 

On a vu des exemples si frappants d’un emportement à peu près semblable de cette canaille qui ose prétendre à la littérature, qu’on ne peut trop mettre sous les yeux du ministère, des magistrats et du public, cette licence criminelle. 

FIN DES FRAGMENTS DU MÉMOIRE.