OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE MÉLANGES V
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HOMÉLIES PRONONCÉES A LONDRES EN 1765
DANS UNE ASSEMBLÉE PARTICULIÈRE. (1767)

Notice bibliographique.
Première homélie. Sur l’athéisme.
Deuxième homélie. Sur la superstition
Troisième homélie. Sur l’interprétation de l’ancien testament
Quatrième homélie. Sur l’interprétation du nouveau testament.

(69)PREMIÈRE HOMÉLIE.

SUR L’ATHÉISME.

Mes Frères, Puissent mes paroles passer de mon coeur dans le vôtre! Puissé-je écarter les vaines déclamations, et n’être point un comédien en chaire qui cherche à faire applaudir sa voix, ses gestes et sa fausse éloquence! Je n’ai pas l’insolence de vous instruire; j’examine avec vous la vérité. Ce n’est ni l’espérance des richesses et des honneurs, ni l’attrait de la considération, ni la passion effrénée de dominer sur les esprits qui anime ma faible voix. Choisi par vous pour m’éclairer avec vous, et non pour parler en maître, voyons ensemble, dans la sincérité de nos coeurs, ce que la raison, de concert avec l’intérêt du genre humain, nous ordonne de croire et de pratiquer. Nous devons commencer par l’existence d’un Dieu. Ce sujet a été traité chez toutes les nations; il est épuisé: c’est par cette raison-là même que je vous en parle, car vous préviendrez tout ce que je vous dirai; nous nous affermirons ensemble dans la connaissance de notre premier devoir; nous sommes ici des enfants assemblés pour nous entretenir de notre père. 

C’est une belle démarche de l’esprit humain, un élancement divin de notre raison, si j’ose ainsi parler, que cet ancien argument: J’existe, donc quelque chose existe de toute éternité. C’est embrasser tous les temps du premier pas et du premier coup d’oeil. Rien n’est plus grand; mais rien n’est plus simple. Cette vérité est aussi démontrée que les propositions les plus claires de l’arithmétique et de la géométrie: elle peut étonner un moment un esprit inattentif; mais elle le subjugue invinciblement le moment d’après. Enfin, elle n’a été niée par personne, car, à l’instant qu’on réfléchit, on voit évidemment que si rien n’existait de toute éternité, tout serait produit par le néant: notre existence n’aurait nulle cause, ce qui est une contradiction absurde. 

Nous sommes intelligents: donc il y a une intelligence éternelle. L’univers ne nous atteste-t-il pas qu’il est l’ouvrage de cette intelligence? Si une simple maison bâtie sur la terre, ou un vaisseau qui fait sur les mers le tour de notre petit globe, prouve invinciblement l’existence d’un ouvrier, le cours des astres et toute la nature démontrent l’existence de leur auteur. 

Non, me répond un partisan de Straton ou de Zénon, le mouvement est essentiel à la matière; toutes les combinaisons sont possibles avec le mouvement: donc, dans un mouvement éternel, il fallait absolument que la combinaison de l’univers actuel eût sa place. Jetez mille dés pendant l’éternité, il faudra que la chance de mille surfaces semblables arrive, et on assigne même ce qu’on doit parier pour et contre. 

Ce sophisme a souvent étonné des esprits sages, et confondu les superficiels; mais voyons s’il n’est pas une illusion trompeuse. 

Premièrement, il n’y a nulle preuve que le mouvement soit essentiel à la matière; au contraire, tous les sages conviennent qu’elle est indifférente au mouvement et au repos, et un seul atome ne remuant pas de sa place détruit l’opinion de ce mouvement essentiel. 

Secondement, quand même il serait nécessaire que la matière fût en motion, comme il est nécessaire qu’elle soit figurée, cela ne prouverait rien contre l’intelligence qui dirige son mouvement, et qui modèle ses diverses figures. 

Troisièmement, l’exemple de mille dés qui amènent une chance est bien plus étranger à la question qu’on ne croit. Il ne s’agit pas de savoir si le mouvement rangera différemment des cubes; il est sans doute très possible que mille dès amènent mille six ou mille as, quoique cela soit très difficile. Ce n’est là qu’un arrangement de matière sans aucun dessein, sans organisation, sans utilité; mais que le mouvement seul produise des êtres pourvus d’organes, dont le jeu est incompréhensible; que ces organes soient toujours proportionnés les uns aux autres; que des efforts innombrables produisent des effets innombrables dans une régularité qui ne se dément jamais; que tous les êtres vivants produisent leurs semblables; que le sentiment de la vue, qui, au fond, n’a rien de commun avec les yeux, s’exerce toujours quand les yeux reçoivent les rayons qui partent des objets; que le sentiment de l’ouïe, qui est totalement étranger à l’oreille, nous fasse à tous entendre les mêmes sons quand l’oreille est frappée des vibrations de l’air: c’est là le véritable noeud de la question; c’est là ce que nulle combinaison ne peut opérer sans un artisan. Il n’y a nul rapport des mouvements de la matière au sentiment, encore moins à la pensée. Une éternité de tous les mouvements possibles ne donnera jamais ni une sensation, ni une idée; et, qu’on me le pardonne, il faut avoir perdu le sens ou la bonne foi pour dire que le seul mouvement de la matière fait des êtres sentants et pensants. 

Aussi Spinosa, qui raisonnait méthodiquement, avouait-il qu’il y a dans le monde une intelligence universelle. 

Cette intelligence, dit-il avec plusieurs philosophes, existe nécessairement avec la matière: elle en est l’âme; l’une ne peut être sans l’autre. L’intelligence universelle brille dans les astres, nage dans les éléments, pense dans les hommes, végète dans les plantes. 
 

Mens agitat molem, et magno se corpore miscet. 
(Virgile, Énéide, vi, 727.)

Ils sont donc forcés de reconnaître une intelligence suprême; mais ils la font aveugle et purement mécanique: ils ne la reconnaissent point comme un principe libre, indépendant et puissant. 

Il n’y a selon eux qu’une seule substance, et une substance n’en peut produire une autre. Cette substance est l’universalité des choses, qui est à la fois pensante, sentante, étendue, figurée. 

Mais raisonnons de bonne foi: n’apercevons-nous pas un choix dans tout ce qui existe? Pourquoi y a-t-il un certain nombre d’espèces? Ne pourrait-il pas évidemment en exister moins? Ne pourrait-il pas en exister davantage? Pourquoi, dit le judicieux Clarke, les planètes tournent-elles en un sens plutôt qu’en un autre? J’avoue que, parmi d’autres arguments plus forts, celui-ci me frappe vivement; il y a un choix: donc il y a un maître qui agit par sa volonté. 

Cet argument est encore combattu par nos adversaires; vous les entendez dire tous les jours: Ce que vous voyez est nécessaire, puisqu’il existe. — Eh bien, leur répondrai-je, tout ce qu’on pourra déduire de votre supposition, c’est que, pour former le monde, il était nécessaire que l’intelligence suprême fît un choix: ce choix est fait; nous sentons, nous pensons en vertu des rapports que Dieu a mis entre nos perceptions et nos organes. Examinez, d’un côté, des nerfs et des fibres; de l’autre, des pensées sublimes, et avouez qu’un Être suprême peut seul allier des choses si dissemblables. 

Quel est cet Être? Existe-t-il dans l’immensité? L’espace est-il un de ses attributs? Est-il dans un lieu, ou en tous lieux, ou hors d’un lieu? Puisse-t-il me préserver à jamais d’entrer dans ces subtilités métaphysiques! J’abuserais trop de ma faible raison, si je cherchais à comprendre pleinement l’Être qui, par sa nature et par la mienne, doit m’être incompréhensible. Je ressemblerais à un insensé qui, sachant qu’une maison a été bâtie par un architecte, croirait que cette seule notion suffit pour connaître à fond sa personne. 

Bornons donc notre insatiable et inutile curiosité; attachons-nous à notre véritable intérêt. L’artisan suprême qui a fait le monde et nous est-il notre maître? Est-il bienfaisant? Lui devons-nous de la reconnaissance? 

Il est notre maître sans doute: nous sentons à tous moments un pouvoir aussi invisible qu’irrésistible. Il est notre bienfaiteur, puisque nous vivons. Notre vie est un bienfait, puisque nous aimons tous la vie, quelque misérable qu’elle puisse devenir. Le soutien de cette vie nous a été donné par cet Être suprême et incompréhensible, puisque nul de nous ne peut former la moindre des plantes, dont nous tirons la nourriture qu’il nous donne, et puisque même nul de nous ne sait comment ces végétaux se forment. 

L’ingrat peut dire qu’il fallait absolument que Dieu nous fournît des aliments, s’il voulait que nous existassions un certain temps. Il dira: Nous sommes des machines qui se succèdent les unes aux autres, et dont la plupart tombent brisées et fracassées dès les premiers pas de leur carrière. Tous les éléments conspirent à nous détruire, et nous allons par les souffrances à la mort. Tout cela n’est que trop vrai; mais aussi il faut convenir que s’il n’y avait qu’un seul homme qui eût reçu de la nature un corps sain et robuste, un sens droit, un coeur honnête, cet homme aurait de grandes grâces à rendre à son auteur. Or, certainement, il y a beaucoup d’hommes à qui la nature a fait ces dons: ceux-là du moins doivent regarder Dieu comme bienfaisant. 

A l’égard de ceux que le concours des lois éternelles, établies par l’Être des êtres, a rendus misérables, que pouvons-nous faire, sinon les secourir? Que pouvons-nous dire, sinon que nous ne savons pas pourquoi ils sont misérables? 

Le mal inonde la terre. Qu’en inférerons-nous par nos faibles raisonnements? Qu’il n’y a point de Dieu? Mais il nous a été démontré qu’il existe. Dirons-nous que ce Dieu est méchant? Mais cette idée est absurde, horrible, contradictoire. Soupçonnerons-nous que Dieu est impuissant, et que celui qui a si bien organisé tous les astres n’a pu bien organiser tous les hommes? Cette supposition n’est pas moins intolérable. Dirons-nous qu’il y a un mauvais principe qui altère les ouvrages d’un principe bienfaisant, ou qui en produit d’exécrables? Mais pourquoi ce mauvais principe ne dérange-t-il pas le cours du reste de la nature? Pourquoi s’acharnerait-il à tourmenter quelques faibles animaux sur un globe si chétif, pendant qu’il respecterait les autres ouvrages de son ennemi? Comment n’attaquerait-il pas Dieu dans ces millions de mondes qui roulent régulièrement dans l’espace? Comment deux dieux ennemis l’un de l’autre seraient-ils chacun également l’Être nécessaire? Comment subsisteraient-ils ensemble? 

Prendrons-nous le parti de l’optimisme? Ce n’est au fond que celui d’une fatalité désespérante. Le lord Shaftesbury, l’un des plus hardis philosophes d’Angleterre, accrédita le premier ce triste système. « Les lois, dit-il, du pouvoir central et de la végétation ne seront point changées pour l’amour d’un chétif et faible animal qui, tout protégé qu’il est par ces mêmes lois, sera bientôt réduit par elles en poussière. » 

L’illustre lord Bolingbroke est allé beaucoup plus loin; et le célèbre Pope a osé redire que le bien général est composé de tous les maux particuliers(70).

Le seul exposé de ce paradoxe en démontre la fausseté. Il serait aussi raisonnable de dire que la vie est le résultat d’un nombre infini de morts, que le plaisir est formé de toutes les douleurs, et que la vertu est la somme de tous les crimes. 

Le mal physique et le mal moral sont l’effet de la constitution de ce monde, sans doute; et cela ne peut être autrement. Quand on dit que tout est bien, cela ne veut dire autre chose sinon que tout est arrangé suivant des lois physiques; mais assurément tout n’est pas bien pour la foule innombrable des êtres qui souffrent, et de ceux qui font souffrir les autres. Tous les moralistes l’avouent dans leurs discours; tous les hommes le crient dans les maux dont ils sont les victimes. 

Quel exécrable soulagement prétendez-vous donner à des malheureux persécutés et calomniés, expirant dans les tourments, en leur disant: Tout est bien; vous n’avez rien à espérer de mieux? Ce serait un discours à tenir à ces êtres qu’on suppose éternellement coupables, et qu’on dit nécessairement condamnés avant le temps à des supplices éternels. 

Le stoïcien(71) qu’on prétend avoir dit dans un violent accès de goutte: Non, la goutte n’est point un mal, avait un orgueil moins absurde que ces prétendus philosophes, qui, dans la pauvreté, dans la persécution, dans le mépris, dans toutes les horreurs de la vie la plus misérable, ont encore la vanité de crier: Tout est bien. Qu’ils aient de la résignation, à la bonne heure, puisqu’ils feignent de ne vouloir pas de compassion; mais qu’en souffrant, et en voyant presque toute la terre souffrir, ils disent: Tout est bien, sans aucune espérance de mieux, c’est un délire déplorable. 

Supposerons-nous enfin qu’un Être suprême nécessairement bon abandonne la terre à quelque être subalterne qui la ravage, à un geôlier qui nous met à la torture? Mais c’est faire de Dieu un tyran lâche, qui, n’osant commettre le mal par lui-même, le fait continuellement commettre par ses esclaves. 

Quel parti nous reste-t-il donc à prendre? N’est-ce pas celui que tous les sages de l’antiquité embrassèrent dans les Indes, dans la Chaldée, dans l’Égypte, dans la Grèce, dans Rome? Celui de croire que Dieu nous fera passer de cette malheureuse vie à une meilleure, qui sera le développement de notre nature? Car enfin il est clair que nous avons éprouvé déjà différentes sortes d’existences. Nous étions avant qu’un nouvel assemblage d’organes nous contînt dans la matrice; notre être pendant neuf mois fut très différent de ce qu’il était auparavant; l’enfance ne ressembla point à l’embryon; l’âge mûr n’eut rien de l’enfance; la mort peut nous donner une manière différente d’exister. 

Ce n’est là qu’une espérance, me crient des infortunés qui sentent et qui raisonnent; vous nous renvoyez à la boîte de Pandore; le mal est réel, et l’espérance peut n’être qu’une illusion: le malheur et le crime assiègent la vie que nous avons, et vous nous parlez d’une vie que nous n’avons pas, que nous n’aurons peut-être pas, et dont nous n’avons aucune idée. Il n’est aucun rapport de ce que nous sommes aujourd’hui avec ce que nous étions dans le sein de nos mères; quel rapport pourrions-nous avoir dans le sépulcre avec notre existence présente? 

Les Juifs, que vous dites avoir été conduits par Dieu même, ne connurent jamais cette autre vie. Vous dites que Dieu leur donna des lois, et dans ces lois il ne se trouve pas un seul mot qui annonce les peines et les récompenses après la mort. Cessez donc de présenter une consolation chimérique à des calamités trop véritables. 

Mes frères, ne répondons point encore en chrétiens à ces objections douloureuses; il n’est pas encore temps. Commençons à les réfuter avec les sages, avant de les confondre par le secours de ceux qui sont au-dessus des sages mêmes. 

Nous ignorons ce qui pense en nous, et par conséquent nous ne pouvons savoir si cet être inconnu ne survivra pas à notre corps. Il se peut physiquement qu’il y ait en nous une monade indestructible, une flamme cachée, une particule du feu divin, qui subsiste éternellement sous des apparences diverses. Je ne dirai pas que cela soit démontré; mais, sans vouloir tromper les hommes, on peut dire que nous avons autant de raison de croire que de nier l’immortalité de l’être qui pense. Si les Juifs ne l’ont point connue autrefois, ils l’admettent aujourd’hui. Toutes les nations policées sont d’accord sur ce point. Cette opinion si ancienne et si générale est la seule peut-être qui puisse justifier la Providence. Il faut reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur, ou n’en point reconnaître du tout. Il ne paraît pas qu’il y ait de milieu: ou il n’y a point de Dieu, ou Dieu est juste. Nous avons une idée de la justice, nous, dont l’intelligence est si bornée; comment cette justice ne serait-elle pas dans l’intelligence suprême? Nous sentons combien il serait absurde de dire que Dieu est ignorant, qu’il est faible, qu’il est menteur: oserons-nous dire qu’il est cruel? Il vaudrait mieux s’en tenir à la nécessité fatale des choses, il vaudrait mieux n’admettre qu’un destin invincible que d’admettre un Dieu qui aurait fait une seule créature pour la rendre malheureuse. 

On me dit que la justice de Dieu n’est pas la nôtre. J’aimerais autant qu’on me dît que l’égalité de deux fois deux et quatre n’est pas la même pour Dieu et pour moi. Ce qui est vrai l’est à mes yeux comme aux siens. Toutes les propositions mathématiques sont démontrées pour l’être fini comme pour l’être infini. Il n’y a pas en cela deux différentes sortes de vrai. La seule différence est probablement que l’intelligence suprême comprend toutes les vérités à la fois, et que nous nous traînons à pas lents vers quelques-unes. S’il n’y a pas deux sortes de vérité dans la même proposition, pourquoi y aurait-il deux sortes de justice dans la même action? Nous ne pouvons comprendre la justice de Dieu que par l’idée que nous avons de la justice. C’est en qualité d’êtres pensants que nous connaissons le juste et l’injuste. Dieu infiniment pensant doit être infiniment juste. 

Voyons du moins, mes frères, combien cette croyance est utile, combien nous sommes intéressés à la graver dans tous les coeurs. 

Nulle société ne peut subsister sans récompense et sans châtiment. Cette vérité est si sensible et si reconnue que les anciens Juifs admettaient au moins des peines temporelles. « Si vous prévariquez, dit leur loi(72), le Seigneur vous enverra la faim et la pauvreté, de la poussière au lieu de pluie... des démangeaisons incurables au fondement... des ulcères malins dans les genoux et dans les jambes... Vous épouserez une femme afin qu’un autre couche avec elle, etc. » 

Ces malédictions pouvaient contenir un peuple grossier dans le devoir; mais il pouvait arriver aussi qu’un homme coupable des plus grands crimes n’eût point d’ulcères dans les jambes, et ne languît point dans la pauvreté et dans la famine. Salomon devint idolâtre, et il n’est point dit qu’il fut puni par aucun de ces fléaux. On sait assez que la terre est couverte de scélérats heureux et d’innocents opprimés. Il fallut donc nécessairement recourir à la théologie des nations plus nombreuses et plus policées, qui longtemps auparavant avaient posé pour fondement de leur religion des peines et des récompenses, dans le développement de la nature humaine, qui est probablement une vie nouvelle. 

Il semble que cette doctrine soit un cri de la nature, que tous les anciens peuples avaient écouté, et qui ne fut étouffé qu’un temps chez les Juifs, pour retentir ensuite dans toute sa force. 

Il y a, chez tous les peuples qui font usage de leur raison, des opinions universelles qui paraissent empreintes par le maître de nos coeurs. Telle est la persuasion de l’existence d’un Dieu et de sa justice miséricordieuse; tels sont les premiers principes de morale, communs aux Chinois, aux Indiens, et aux Romains, et qui n’ont jamais varié, tandis que notre globe a été bouleversé mille fois. 

Ces principes sont nécessaires à la conservation de l’espèce humaine. Ôtez aux hommes l’opinion d’un Dieu vengeur et rémunérateur, Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens; Auguste, Antoine et Lépide, surpassent les fureurs de Sylla; Néron ordonne de sang-froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d’un Dieu vengeur était éteinte alors chez les Romains; l’athéisme dominait, et il ne serait pas difficile de prouver par l’histoire que l’athéisme peut causer quelquefois autant de mal que les superstitions les plus barbares. 

Pensez-vous en effet qu’Alexandre VI reconnût un Dieu, quand, pour agrandir le fils de son inceste, il employait tour à tour la trahison, la force ouverte, le stylet, la corde, le poison; et qu’insultant encore à la superstitieuse faiblesse de ceux qu’il assassinait, il leur donnait une absolution et des indulgences au milieu des convulsions de la mort? Certes, il insultait la Divinité, dont il se moquait, en même temps qu’il exerçait sur les hommes ces épouvantables barbaries. Avouons tous, quand nous lisons l’histoire de ce monstre et de son abominable fils, que nous souhaitons qu’ils soient châtiés. L’idée d’un Dieu vengeur est donc nécessaire. 

Il se peut, et il arrive trop souvent que la persuasion de la justice divine n’est pas un frein à l’emportement d’une passion. On est alors dans l’ivresse; les remords ne viennent que quand la raison a repris ses droits; mais enfin ils tourmentent le coupable. L’athée peut sentir, au lieu de remords, cette horreur secrète et sombre qui accompagne les grands crimes. La situation de son âme est importune et cruelle; un homme souillé de sang n’est plus sensible aux douceurs de la société; son âme, devenue atroce, est incapable de toutes les consolations de la vie; il rugit en furieux, mais il ne se repent pas. Il ne craint point qu’on lui demande compte des proies qu’il a déchirées; il sera toujours méchant, il s’endurcira dans ses férocités. L’homme, au contraire, qui croit en Dieu rentrera en lui-même. Le premier est un monstre pour toute sa vie, le second n’aura été barbare qu’un moment. Pourquoi? C’est que l’un a un frein, l’autre n’a rien qui l’arrête. 

Nous ne lisons point que l’archevêque Troll, qui fit égorger sous ses yeux(73) tous les magistrats de Stockholm, ait jamais daigné seulement feindre d’expier son crime par la moindre pénitence. L’athée fourbe, ingrat, calomniateur, brigand, sanguinaire, raisonne et agit conséquemment, s’il est sur de l’impunité de la part des hommes. Car, s’il n’y a point de Dieu, ce monstre est son Dieu à lui-même; il s’immole tout ce qu’il désire, ou tout ce qui lui fait obstacle. Les prières les plus tendres, les meilleurs raisonnements, ne peuvent pas plus sur lui que sur un loup affamé de carnage. 

Lorsque le pape Sixte IV faisait assassiner les deux Médicis dans l’église de la Reparade(74), au moment où l’on élevait aux yeux du peuple le Dieu que ce peuple adorait, Sixte IV, tranquille dans son palais, n’avait rien à craindre, soit que la conjuration réussît, soit qu’elle échouât; il était sur que les Florentins n’oseraient se venger, qu’il les excommunierait en pleine liberté, et qu’ils lui demanderaient pardon à genoux d’avoir osé se plaindre. 

Il est très vraisemblable que l’athéisme a été la philosophie de tous les hommes puissants qui ont passé leur vie dans ce cercle de crimes que les imbéciles appellent politique, coup d’État, art de gouverner.

On ne me persuadera jamais qu’un cardinal(75), ministre célèbre, crut agir en la présence de Dieu lorsqu’il faisait condamner à mort un des grands de l’État par douze meurtriers en robe, esclaves à ses gages, dans sa propre maison de campagne, et pendant qu’il se plongeait dans la dissolution avec ses courtisanes, à côté de l’appartement où ses valets, décorés du nom de juges, menaçaient de la torture un maréchal de France dont il savourait déjà la mort. 

Quelques-uns de vous, mes frères, m’ont demandé si un prince juif(76) avait une véritable notion de la Divinité quand, à l’article de la mort, au lieu de demander pardon à Dieu de ses adultères, de ses homicides, de ses cruautés sans nombre, il persiste dans la soif du sang, et dans la fureur atroce des vengeances; quand, d’une bouche prête à se fermer pour jamais, il recommande à son successeur de faire assassiner le vieillard Sémeï son ministre(77), et son général Joab? 

J’avoue avec vous que cette action, dont saint Ambroise voulut en vain faire l’apologie, est la plus horrible peut-être qu’on puisse lire dans les annales des nations. Le moment de la mort est pour tous les hommes le moment du repentir et de la clémence: vouloir se venger en mourant, et ne l’oser; charger un autre par ses dernières paroles d’être un infâme meurtrier, c’est le comble de la lâcheté et de la fureur réunies. 

Je n’examinerai point ici si cette histoire révoltante est vraie, ni en quel temps elle fut écrite. Je ne discuterai point avec vous s’il faut regarder les chroniques des Juifs du même oeil dont on lit les commandements de leur loi; si on a eu tort, dans des temps d’ignorance et de superstition, de confondre ce qui était sacré chez les Juifs avec leurs livres profanes. Les lois de Numa furent sacrées chez les Romains, et leurs historiens ne le furent pas. Mais si un Juif a été barbare jusqu’à son dernier moment, que nous importe? Sommes-nous Juifs? Quel rapport les absurdités et les horreurs de ce petit peuple ont-elles avec nous? On a consacré des crimes chez presque tous les peuples du monde: que devons-nous faire? Les détester, et adorer le Dieu qui les condamne. 

Il est reconnu que les Juifs crurent Dieu corporel. Est-ce une raison pour que nous ayons cette idée de l’Être suprême? 

S’il est avéré qu’ils crurent Dieu corporel, il n’est pas moins clair qu’ils reconnaissaient un Dieu formateur de l’univers. 

Longtemps avant qu’ils vinssent dans la Palestine, les Phéniciens avaient leur Dieu unique Jaho, nom qui fut sacré chez eux, et qui le fut ensuite chez les Égyptiens et chez les Hébreux. Ils donnaient à l’Être suprême un nom plus commun, El. Ce nom était originairement chaldéen. C’est de là que la ville appelée par nous Babylone fut nommée Babel, la porte de Dieu. C’est de là que le peuple hébreu, quand il vint, dans la suite des temps, s’établir en Palestine, prit le surnom d’Israël, qui signifie voyant Dieu, comme nous l’apprend Philon, dans son Traité des récompenses et des peines, et comme nous le dit l’historien Josèphe dans sa réponse à Appien. 

Les Égyptiens reconnurent un Dieu suprême malgré toutes leurs superstitions; ils le nommaient Knef, et ils le représentaient sous la forme d’un globe. 

L’ancien Zerdust, que nous nommons Zoroastre(78),n’enseignait qu’un seul Dieu, auquel le mauvais principe était subordonné. Les Indiens, qui se vantent d’être la plus antique société de l’univers, ont encore leurs anciens livres, qu’ils prétendent avoir été écrits il y a quatre mille huit cent soixante et six ans. L’ange Brama ou Habrama, disent-ils, l’envoyé de Dieu, le ministre de l’Être suprême, dicta ce livre dans la langue du Hanscrit. Ce livre saint se nomme Shastabad, et il est beaucoup plus ancien que le Veidam même, qui est depuis si longtemps le livre sacré sur les bords du Gange. 

Ces deux volumes, qui sont la loi de toutes les sectes des brames, l’Ézour-Veidam, qui est le commencement du Veidam, ne parlent jamais que d’un Dieu unique. 

Le ciel a voulu qu’un de nos compatriotes, qui a résidé trente années à Bengale, et qui sait parfaitement la langue des anciens brames, nous ait donné un extrait de ce Shastabad, écrit mille années avant le Veidam. Il est divisé en cinq chapitres. Le premier traite de Dieu et de ses attributs, et il commence ainsi: « Dieu est un; il a formé tout ce qui est; il est semblable à une sphère parfaite sans fin ni commencement. Il gouverne tout par une sagesse générale. Tu ne chercheras point son essence et sa nature, cette entreprise serait vaine et criminelle. Qu’il te suffise d’admirer jour et nuit ses ouvrages, sa sagesse, sa puissance, sa bonté. Sois heureux en l’adorant. »

Le second chapitre traite de la création des intelligences célestes; 

Le troisième, de la chute de ces dieux secondaires; 

Le quatrième, de leur punition; 

Le cinquième, de la clémence de Dieu. 

Les Chinois, dont les histoires et les rites attestent une antiquité si reculée, mais moins ancienne que celle des Indiens, ont toujours adoré le Tien, le Chang-ti, la Vertu céleste. Tous leurs livres de morale, tous les édits des empereurs, recommandent de se rendre agréable au Tien, au Chang-ti, et de mériter ses bienfaits. 

Confucius n’a point établi de religion chez les Chinois, comme les ignorants le prétendent. Longtemps avant lui les empereurs allaient au temple quatre fois par année présenter au Chang-ti les fruits de la terre. 

Ainsi vous voyez que tous les peuples policés, Indiens, Chinois, Égyptiens, Persans, Chaldéens, Phéniciens, reconnurent un Dieu suprême. Je ne nierai pas que, chez ces nations si antiques, il n’y ait eu des athées; je sais qu’il y en a beaucoup à la Chine; nous en voyons en Turquie, il y en a dans notre patrie et chez toutes les nations de l’Europe. Mais pourquoi leur erreur ébranlerait-elle notre croyance? Les sentiments erronés de tous les philosophes sur la lumière nous empêcheront-ils de croire fermement aux découvertes de Newton sur cet élément incompréhensible? La mauvaise physique des Grecs et leurs ridicules sophismes détruiront-ils dans nous la science intuitive que nous donne la physique expérimentale? 

Il y a eu des athées chez tous les peuples connus; mais je doute beaucoup que cet athéisme ait été une persuasion pleine, une conviction lumineuse, dans laquelle l’esprit se repose sans aucun doute, comme dans une démonstration géométrique. N’était-ce pas plutôt une demi-persuasion fortifiée par la rage d’une passion violente, et par l’orgueil, qui tiennent lieu d’une conviction entière? Les Phalaris, les Busiris (et il y en a dans toutes les conditions), se moquaient avec raison des fables de Cerbère et des Buménides: ils voyaient bien qu’il était ridicule d’imaginer que Thésée fût éternellement assis sur une escabelle, et qu’un vautour déchirât toujours le foie renaissant de Prométhée. Ces extravagances, qui déshonoraient la Divinité, l’anéantissaient à leurs yeux. Ils disaient confusément dans leur coeur: On ne nous a jamais dit que des inepties sur la Divinité; cette Divinité n’est donc qu’une chimère. Ils foulaient aux pieds une vérité consolante et terrible, parce qu’elle était entourée de mensonges. 

O malheureux théologiens de l’école, que cet exemple vous apprenne à ne pas annoncer Dieu ridiculement! C’est vous qui, par vos platitudes, répandez l’athéisme que vous combattez; c’est vous qui faites les athées de cour, auxquels il suffit d’un argument spécieux pour justifier toutes leurs horreurs. Mais si le torrent des affaires et celui de leurs passions funestes leur avaient laissé le temps de rentrer en eux-mêmes, ils auraient dit: Les mensonges des prêtres d’Isis et des prêtres de Cybèle ne doivent m’irriter que contre eux, et non pas contre la Divinité, qu’ils outragent. Si le Phlégéton et le Cocyte n’existent point, cela n’empêche pas que Dieu existe. Je veux mépriser les fables, et adorer la vérité. Si on m’a peint Dieu comme un tyran ridicule, je ne le croirai pas moins sage et moins juste. Je ne dirai pas avec Orphée que les ombres des hommes vertueux se promènent dans les champs Élysées; je n’admettrai point la métempsycose des pharisiens, encore moins l’anéantissement de l’âme avec les saducéens. Je reconnaîtrai une providence éternelle, sans oser deviner quels seront les moyens et les effets de sa miséricorde et de sa justice. Je n’abuserai point de la raison que Dieu m’a donnée; je croirai qu’il y a du vice et de la vertu, comme il y a de la santé et de la maladie; et enfin, puisqu’un pouvoir invisible, dont je sens continuellement l’influence, m’a fait un être pensant et agissant, je conclurai que mes pensées et mes actions doivent être dignes de ce pouvoir qui m’a fait naître. 

Ne nous dissimulons point ici qu’il y a eu des athées vertueux. 

La secte d’Épicure a produit de très honnêtes gens: Épicure était lui-même un homme de bien, je l’avoue. L’instinct de la vertu, qui consiste dans un tempérament doux et éloigné de toute violence, peut très bien subsister avec une philosophie erronée. Les épicuriens et les plus fameux athées de nos jours, occupés des agréments de la société, de l’étude et du soin de posséder leur âme en paix, ont fortifié cet instinct qui les porte à ne jamais nuire, en renonçant au tumulte des affaires qui bouleversent l’âme, et à l’ambition qui la pervertit. Il y a des lois dans la société qui sont plus rigoureusement observées que celles de l’État et de la religion. Quiconque a payé les services de ses amis par une noire ingratitude, quiconque a calomnié un honnête homme, quiconque aura mis dans sa conduite une indécence révoltante, ou qui sera connu par une avarice sordide et impitoyable, ne sera point puni par les lois, mais il le sera par la société des honnêtes gens, qui porteront contre lui un arrêt irrévocable de bannissement; il ne sera jamais reçu parmi eux. Ainsi donc un athée de moeurs douces et agréables, retenu d’ailleurs par le frein que la société des hommes impose, peut très bien mener une vie innocente, heureuse, honorée. On en a vu des exemples de siècle en siècle, depuis le célèbre Atticus, également ami de César et de Cicéron, jusqu’au fameux magistrat Des Barreaux(79), qui, ayant fait attendre trop longtemps un plaideur dont il rapportait le procès, lui paya de son argent la somme dont il s’agissait. 

On me citera encore, si l’on veut, le sophiste géométrique Spinosa, dont la modération, le désintéressement et la générosité, ont été dignes d’Épictète. On me dira que le célèbre athée La Métrie était un homme doux et aimable dans la société, honoré, pendant sa vie et après sa mort, des bontés d’un grand roi(80), qui, sans faire attention à ses sentiments philosophiques, a récompensé en lui les vertus. Mais mettez ces doux et tranquilles athées dans de grandes places; jetez-les dans les factions; qu’ils aient à combattre un César Borgia, ou un Cromwell, ou même un cardinal de Retz; pensez-vous qu’alors ils ne deviendront pas aussi méchants que leurs adversaires? Voyez dans quelle alternative vous les jetez; ils seront des imbéciles s’ils ne sont pas des pervers. Leurs ennemis les attaquent par des crimes; il faut bien qu’ils se défendent avec les mêmes armes, ou qu’ils périssent. Certainement leurs principes ne s’opposeront point aux assassinats, aux empoisonnements, qui leur paraîtront nécessaires. 

Il est donc démontré que l’athéisme peut tout au plus laisser subsister les vertus sociales dans la tranquille apathie de la vie privée; mais qu’il doit porter à tous les crimes dans les orages de la vie publique. 

Une société particulière d’athées, qui ne se disputent rien, et qui perdent doucement leurs jours dans les amusements de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble; mais, si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l’empire immédiat de ces êtres infernaux qu’on nous peint acharnés contre leurs victimes. En un mot, des athées qui ont en main le pouvoir seraient aussi funestes au genre humain que des superstitieux. Entre ces deux monstres la raison nous tend les bras: et ce sera l’objet de mon second discours. 

DEUXIÈME HOMÉLIE.

SUR LA SUPERSTITION.

Mes Frères, Vous savez assez que toutes les nations bien connues ont établi un culte public. Si les hommes s’assemblèrent de tout temps pour traiter de leurs intérêts, pour se communiquer leurs besoins, il était bien naturel qu’ils commençassent ces assemblées par les témoignages de respect et d’amour qu’ils doivent à l’auteur de la vie. On a comparé ces hommages à ceux que des enfants présentent à un père, et des sujets à un souverain. Ce sont des images trop faibles du culte de Dieu: les relations d’homme à homme n’ont aucune proportion avec la relation de la créature à l’Être suprême; l’infini les sépare. Ce serait même un blasphème que de rendre hommage à Dieu sous l’image d’un monarque. Un souverain de la terre entière, s’il en pouvait exister un, si tous les hommes étaient assez malheureux pour être subjugués par un homme, ne serait au fond qu’un ver de terre commandant à d’autres vers de terre, et serait encore infiniment moins devant la Divinité. Et puis, dans les républiques, qui sont incontestablement antérieures à toute monarchie, comment aurait-on pu concevoir Dieu sous l’image d’un roi? S’il fallait se faire de Dieu une image sensible, celle d’un père, toute défectueuse qu’elle est, paraîtrait peut-être la plus convenable à notre faiblesse. 

Mais les emblèmes de la Divinité furent une des premières sources de la superstition. Dès que nous eûmes fait Dieu à notre image, le culte divin fut perverti. Ayant osé représenter Dieu sous la figure d’un homme, notre misérable imagination, qui ne s’arrête jamais, lui attribua tous les vices des hommes. Nous ne le regardâmes que comme un maître puissant, et nous le chargeâmes de tous les abus de la puissance; nous le célébrâmes comme fier, jaloux, colère, vindicatif, bienfaiteur, capricieux, destructeur impitoyable, dépouillant les uns pour enrichir les autres, sans autre raison que sa volonté. Nous n’avons d’idée que de proche en proche; nous ne concevons presque rien que par similitude ainsi, quand la terre fut couverte de tyrans, on fit Dieu le premier des tyrans. Ce fut bien pis quand la Divinité fut annoncée par des emblèmes tirés des animaux et des plantes. Dieu devint boeuf, serpent, crocodile, singe, chat, et agneau, broutant, sifflant, bêlant, dévorant, et dévoré. 

La superstition a été si horrible chez presque toutes les nations que s’il n’en existait pas encore des monuments, il ne serait pas possible de croire ce qu’on nous on raconte. L’histoire du monde est celle du fanatisme. 

Mais parmi les superstitions monstrueuses qui ont couvert la terre, y en a-t-il eu d’innocentes? Ne pourrons-nous point distinguer entre des poisons dont on a su faire des remèdes, et des poisons qui ont conservé leur nature meurtrière? Cet examen mérite, si je ne me trompe, toute l’attention des esprits raisonnables. 

Un homme fait du bien aux hommes ses frères, celui-là détruit des animaux carnassiers, celui-ci invente des arts par la force de son génie. On les voit par conséquent plus favorisés de Dieu que le vulgaire; on imagine qu’ils sont enfants de Dieu, on en fait des demi-dieux après leur mort, des dieux secondaires. On les propose non seulement pour modèle au reste des hommes, mais pour objet de leur culte. Celui qui adore Hercule et Persée s’excite à les imiter. Des autels deviennent le prix du génie et du courage. Je ne vois là qu’une erreur dont il résulte du bien. Les hommes ne sont trompés alors que pour leur avantage. Si les anciens Romains n’avaient mis au rang des dieux secondaires que des Scipion, des Titus, des Trajan, des Marc-Aurèle, qu’aurions-nous à leur reprocher? 

Il y a l’infini entre Dieu et un homme: d’accord; mais si, dans le système des anciens on a regardé l’âme humaine comme une portion finie de l’intelligence infinie, qui se replonge dans le grand tout sans l’augmenter; si on suppose que Dieu habita dans l’âme de Marc-Aurèle, si cette âme fut supérieure aux autres par la vertu pendant sa vie, pourquoi ne pas supposer qu’elle est encore supérieure quand elle est dégagée de son corps mortel? 

Nos frères les catholiques romains (car tous les hommes sont nos frères) ont peuplé le ciel de demi-dieux qu’ils appellent saints. S’ils avaient toujours fait d’heureux choix, avouons sans détour que leur erreur eût été un service rendu à la nature humaine. Nous leur prodiguons les injures et le mépris quand ils fêtent un Ignace, chevalier de la Vierge; un Dominique, persécuteur; un François, fanatique en démence, qui marche tout nu, qui parle aux bêtes, qui catéchise un loup, qui se fait une femme de neige. Nous ne pardonnons pas à Jérôme, traducteur, savant, mais fautif, de livres juifs, d’avoir, dans son Histoire des Pères du désert, exigé nos respects pour un saint Pacôme qui allait faire ses visites monté sur un crocodile. Nous sommes surtout saisis d’indignation en voyant qu’à Rome on a canonisé Grégoire VII, l’incendiaire de l’Europe. 

Mais il n’en est pas ainsi du culte qu’on rend, en France, au roi Louis IX, qui fut juste et courageux. Et si c’est trop que de l’invoquer, ce n’est pas trop de le révérer; c’est seulement dire aux autres princes: Imitez ses vertus. 

Je vais plus loin: je suppose qu’on ait placé dans une basilique la statue du roi Henri IV, qui conquit son royaume avec la valeur d’Alexandre et la clémence de Titus, qui fut bon et compatissant, qui sut choisir les meilleurs ministres, et fut son premier ministre lui-même; je suppose que, malgré ses faiblesses, on lui paye des hommages au-dessus des respects qu’on rend à la mémoire des grands hommes, quel mal pourra-t-il en résulter? Il vaudrait certainement mieux fléchir le genou devant lui que devant cette multitude de saints inconnus, dont les noms même sont devenus un sujet d’opprobre et de ridicule. Ce serait une superstition, j’en conviens, mais une superstition qui ne pourrait nuire, un enthousiasme patriotique, et non un fanatisme pernicieux. Si l’homme est né pour l’erreur, souhaitons-lui des erreurs vertueuses. 

La superstition qu’il faut bannir de la terre est celle qui, faisant de Dieu un tyran, invite les hommes à être tyrans. Celui qui dit le premier qu’on doit avoir les réprouvés en horreur mit le poignard à la main de tous ceux qui osèrent se croire fidèles; celui qui le premier défendit toute communication avec ceux qui n’étaient pas de son avis sonna le tocsin des guerres civiles dans toute la terre. 

Je crois ce qui paraît impossible à ma raison, c’est-à-dire je crois ce que je ne crois pas: donc je dois haïr ceux qui se vantent de croire une absurdité contraire à la mienne. Telle est la logique des superstitieux, ou plutôt telle est leur exécrable démence. Adorer l’Être suprême, l’aimer, le servir, être utile aux hommes, ce n’est rien: c’est même, selon quelques-uns, une fausse vertu qu’ils appellent un péché splendide(81).Ainsi, depuis qu’on se fit un devoir sacré de disputer sur ce qu’on ne peut entendre; depuis qu’on plaça la vertu dans la prononciation de quelques paroles inexplicables que chacun voulut expliquer, les pays chrétiens furent un théâtre de discorde et de carnage. 

Vous me direz qu’on doit imputer cette peste universelle à la rage de l’ambition plutôt qu’à celle du fanatisme. Je vous répondrai qu’on en est redevable à l’une et à l’autre. La soif de la domination s’est abreuvée du sang des imbéciles. Je n’aspire point à guérir les hommes puissants de cette passion furieuse d’asservir les esprits: c’est une maladie incurable. Tout homme voudrait que les autres s’empressassent à le servir, et, pour être servi mieux, il leur fera croire, s’il peut, que leur devoir et leur bonheur consistent à être ses esclaves. Allez trouver un homme qui jouit de quinze à seize millions de revenu, et qui a dans l’Europe quatre ou cinq cent mille sujets dispersés, lesquels ne lui coûtent rien, sans compter ses gardes et sa milice; remontrez-lui que le Christ, dont il se dit le vicaire et l’imitateur, a vécu dans la pauvreté et dans l’humilité: il vous répond que les temps sont changés; et, pour vous le prouver, il vous condamne à périr dans les flammes. Vous n’avez corrigé ni cet homme, ni un cardinal de Lorraine, possesseur de sept évêchés à la fois. Que fait-on alors? On s’adresse aux peuples, on leur parle, et, tout abrutis qu’ils sont, ils écoutent, ils ouvrent à demi les yeux; ils secouent une partie du joug le plus avilissant qu’on ait jamais porté; ils se défont de quelques erreurs, ils reprennent un peu de leur liberté, cet apanage ou plutôt cette essence de l’homme, dont on les avait dépouillés. Si on ne peut guérir les puissants de l’ambition, on peut donc guérir les peuples de la superstition; on peut donc, en parlant, en écrivant, rendre les hommes plus éclairés et meilleurs. 

Il est bien aisé de leur faire voir ce qu’ils ont souffert pendant quinze cents années. Peu de personnes lisent; mais toutes peuvent entendre. Écoutez donc, mes chers frères, et voyez les calamités qui accablèrent les générations passées. 

A peine les chrétiens, respirant en liberté sous Constantin, avaient trempé leurs mains dans le sang de la vertueuse Valérie, fille, femme, et mère de césars, et dans le sang du jeune Candidien son fils, l’espérance de l’empire; à peine avaient-ils(82) égorgé le fils de l’empereur Maximin, âgé de huit ans, et sa fille, âgée de sept; à peine ces hommes qu’on nous peint si patients pendant deux siècles avaient ainsi signalé leurs fureurs au commencement du quatrième, que la controverse fit naître des discordes civiles qui, se succédant les unes aux autres sans aucun moment de relâche, agitent encore l’Europe. Quels sont les sujets de ces querelles sanguinaires? Des subtilités, mes frères, dont on ne trouve pas le moindre mot dans l’Évangile. On veut savoir si le Fils est engendré, ou fait; s’il est engendré dans le temps, ou avant le temps; s’il est consubstantiel ou semblable au Père; si la monade de Dieu, comme dit Athanase, est trine(83) en trois hypostases; si le Saint-Esprit est engendré, ou procédant, ou s’il procède du Père seul, ou du Père et du Fils; si Jésus eut deux volontés ou une, une ou deux natures, une ou deux personnes. 

Enfin, depuis la consubstantialité jusqu’à la transsubstantiation, termes aussi difficiles à prononcer qu’à comprendre, tout a été sujet de dispute, et toute dispute a fait couler des torrents de sang. 

Vous savez combien en fit verser notre superstitieuse Marie, fille du tyran Henri VIII, et digne épouse du tyran espagnol Philippe II. Le trône de Charles Ier fut changé en échafaud, et ce roi périt par le dernier supplice, après que plus de deux cent mille hommes eurent été égorgés pour une liturgie. 

Vous connaissez les guerres civiles de France. Une troupe de théologiens fanatiques, appelée la Sorbonne, déclare le roi Henri III déchu du trône, et soudain un apprenti théologien l’assassine(84). Elle déclare le grand Henri IV, notre allié, incapable de régner, et vingt meurtriers se succèdent les uns aux autres, jusqu’à ce qu’enfin, sur la seule nouvelle que ce héros va protéger ses anciens alliés contre les adhérents du pape, un moine feuillant(85), un maître d’école, plonge le couteau dans le coeur du plus vaillant des rois et du meilleur des hommes, au milieu de sa capitale, aux yeux de son peuple, et dans les bras de ses amis; et, par une contradiction inconcevable, sa mémoire est à jamais adorée, et la troupe de Sorbonne, qui le proscrivit, qui l’excommunia, qui excommunia ses sujets fidèles, et qui n’a droit d’excommunier personne, subsiste encore à la honte de la France. 

Ce ne sont pas les peuples, mes frères, ce ne sont pas les cultivateurs, les artisans ignorants et paisibles, qui ont élevé ces querelles ridicules et funestes, sources de tant d’horreurs et de tant de parricides. Il n’en est malheureusement aucune dont les théologiens n’aient été les auteurs. Des hommes nourris de vos travaux, dans une heureuse oisiveté, enrichis de vos sueurs et de votre misère, combattirent à qui aurait le plus de partisans et le plus d’esclaves; ils vous inspirèrent un fanatisme destructeur, pour être vos maîtres; ils vous rendirent superstitieux, non pas pour que vous craignissiez Dieu davantage, mais afin que vous les craignissiez. 

L’Évangile n’a pas dit à Jacques et Pierre, à Barthélemy: Nagez dans l’opulence; pavanez-vous dans les honneurs; marchez entourés de gardes. Il ne leur a pas dit non plus: Troublez le monde par vos questions incompréhensibles. Jésus, mes frères, n’agita aucune de ces questions. Voudrions-nous être plus théologiens que celui que vous reconnaissez pour votre unique maître? Quoi! il vous a dit: Tout consiste à aimer Dieu et son prochain et vous rechercheriez autre chose? 

Y a-t-il quelqu’un parmi vous? que dis-je! y a-t-il quelqu’un sur la terre qui puisse penser que Dieu le jugera sur des points de théologie, et non pas sur ses actions? 

Qu’est-ce qu’une opinion théologique? C’est une idée qui peut être vraie ou fausse, sans que la morale y soit intéressée. Il est bien évident que vous devez être vertueux, soit que le Saint-Esprit procède du Père par spiration, ou qu’il procède du Père et du Fils. Il n’est pas moins évident que vous ne comprendrez jamais aucune proposition de cette espèce. Vous n’aurez jamais la plus légère notion comment Jésus avait deux natures et deux volontés dans une personne. S’il avait voulu que vous en fussiez informés, il vous l’aurait dit. Je choisis ces exemples entre cent autres, et je passe sous silence d’autres disputes, pour ne pas réveiller des plaies qui saignent encore. 

Dieu vous a donné l’entendement; il ne peut vouloir que vous le pervertissiez. Comment une proposition dont vous ne pouvez jamais avoir d’idée pourrait-elle vous être nécessaire? Que Dieu, qui donne tout, ait donné à un homme plus de lumières, plus de talents qu’à un autre, cela se voit tous les jours. Qu’il ait choisi un homme pour s’unir de plus près à lui qu’aux autres hommes; qu’il en ait fait le modèle de la raison et de la vertu, cela ne révolte point notre bon sens. Personne ne doit nier qu’il soit possible à Dieu de verser ses plus beaux dons sur un de ses ouvrages. On peut donc croire en Jésus, qui a enseigné la vertu et qui l’a pratiquée; mais craignons qu’en voulant aller trop au delà nous ne renversions tout l’édifice. 

Le superstitieux verse du poison sur les aliments les plus salutaires; il est son propre ennemi et celui des hommes. Il se croira l’objet des vengeances éternelles s’il a mangé de la viande un certain jour; il pense qu’une longue robe grise, avec un capuce pointu et une grande barbe, est beaucoup plus agréable à Dieu qu’un visage rasé et une tête qui porte ses cheveux; il s’imagine que son salut est attaché à des formules latines qu’il n’entend point. Il a élevé sa fille dans ces principes: elle s’enterre dans un cachot dès qu’elle est nubile; elle trahit la postérité pour plaire à Dieu, plus coupable envers le genre humain que l’Indienne qui se précipite dans le bûcher de son mari après lui avoir donné des enfants. 

Anachorètes des parties méridionales de l’Europe, condamnés par vous-mêmes à une vie aussi abjecte qu’affreuse, ne vous comparez pas aux pénitents des bords du Gange: vos austérités n’approchent pas de leurs supplices volontaires; mais ne pensez pas que Dieu approuve dans vous ce que vous avouez qu’il condamne dans eux. 

Le superstitieux est son propre bourreau: il est encore celui de quiconque ne pense pas comme lui. La délation la plus infâme, il l’appelle correction fraternelle; il accuse la naïve innocence qui n’est pas sur ses gardes, et qui, dans la simplicité de son coeur, n’a pas mis le sceau sur ses lèvres. Il la dénonce à ces tyrans des âmes, qui rient en même temps de l’accusé et de l’accusateur. 

Enfin le superstitieux devient fanatique, et c’est alors que son zèle est capable de tous les crimes au nom du Seigneur. 

Nous ne sommes plus, il est vrai, dans ces temps abominables où les parents et les amis s’égorgeaient, où cent batailles rangées couvraient la terre de cadavres pour quelques arguments de l’école; mais des cendres de ce vaste incendie il renaît tous les jours quelques étincelles: les princes ne marchent plus aux combats à la voix d’un prêtre ou d’un moine; mais les citoyen s se persécutent encore dans le sein des villes, et la vie privée est souvent empoisonnée de la peste de la superstition. Que diriez-vous d’une famille qui serait toujours prête à se battre pour deviner de quelle manière il faut saluer son père? Eh, mes enfants, il s’agit de l’aimer: vous le saluerez comme vous pourrez. N’êtes-vous frères que pour être divisés, et faudra-t-il que ce qui doit vous unir soit toujours ce qui vous sépare? 

Je ne connais pas une seule guerre civile entre les Turcs pour la religion. Que dis-je! une guerre civile? L’histoire n’a remarqué aucune sédition, aucun trouble parmi eux, excité par la controverse. Est-ce parce qu’ayant moins de dogmes, ils ont moins de prétextes de disputes? Est-ce parce qu’ils sont nés moins inquiets et plus sages que nous? Ils ne s’informent pas de quelle secte vous êtes, pourvu que vous payiez exactement un tribut léger. Chrétiens latins, chrétiens grecs, jacobites, monothélites, cophtes, protestants, réformés, tout est bien venu chez eux, tandis qu’il n’y a pas trois nations chez les chrétiens qui exercent cette humanité. 

Enfin, mes frères, Jésus ne fut point superstitieux; il ne fut point intolérant; il communiquait avec les Samaritains; il n’a pas proféré une seule parole contre le culte des Romains, dont sa patrie était environnée. Imitons son indulgence, et méritons qu’on en ait pour nous. 

Ne nous effrayons pas de cet argument barbare si souvent répété. Le voici, je crois, dans toute sa force. 

« Vous croyez qu’un homme de bien peut trouver grâce devant l’Être des êtres, devant le Dieu de justice et de miséricorde, dans quelque temps, dans quelque lieu, dans quelque religion qu’il ait consumé sa courte vie; et nous, au contraire, nous affirmons qu’on ne peut plaire à Dieu qu’en étant né parmi nous, ou ayant été enseigné par nous: il nous est démontré que nous sommes les seuls dans le monde qui ayons raison. Nous savons que Dieu étant venu sur la terre, et étant mort du dernier supplice pour tous les hommes, il ne veut pourtant avoir pitié que de notre petite assemblée, et que même, dans cette assemblée, il n’y a que fort peu de personnes qui pourront échapper à des peines éternelles. Prenez donc le parti le plus sûr; entrez dans notre petite assemblée, et tâchez d’être élu chez nous. 

Remercions nos frères qui nous tiennent ce langage; félicitons-les d’être certains que tout l’univers est damné, hors un petit nombre d’entre eux, et croyons que notre secte vaut mieux que la leur, par cela seul qu’elle est plus raisonnable et plus compatissante. Quiconque me dit: Pense comme moi, ou Dieu te damnera, me dira bientôt: Pense comme moi, ou je t’assassinerai. Prions Dieu qu’il adoucisse ces coeurs atroces, et qu’il inspire à tous ses enfants des sentiments de frères. Nous voilà dans notre île où la secte épiscopale domine depuis Douvres jusqu’à la petite rivière de Tweed. De là jusqu’à la dernière des Orcades le presbytérianisme est en crédit, et, sous ces deux religions régnantes, il y en a dix ou douze autres particulières. Allez en Italie, vous trouverez le despotisme papiste sur le trône. Ce n’est plus la même chose en France; elle est traitée à Rome de demi-hérétique. Passez en Suisse, en Allemagne, vous couchez aujourd’hui dans une ville calviniste, demain dans une papiste, après-demain dans une luthérienne. Allez jusqu’en Russie, vous ne voyez plus rien de tout cela. C’est une secte tout différente. La cour y est éclairée, à la vérité, par une impératrice philosophe. L’auguste Catherine a mis la raison sur le trône, comme elle y a placé la magnificence et la générosité; mais le peuple de ses provinces déteste encore également et luthériens, et calvinistes, et papistes. Il ne voudrait ni manger avec aucun d’eux, ni boire dans le même verre. Or, je vous demande, mes frères, ce qui arriverait si, dans une assemblée de tous ces sectaires, chacun se croyait autorisé par l’esprit divin à faire triompher son opinion? Ne voyez-vous pas les épées tirées, les potences dressées, les bûchers allumés d’un bout de l’Europe à l’autre? Quel est donc celui qui a raison dans ce chaos de disputes? Le tolérant, le bienfaisant. Ne dites pas qu’en prêchant la tolérance nous prêchons l’indifférence. Non, mes frères; celui qui adore Dieu et qui fait du bien aux hommes n’est point indifférent. Ce nom convient bien davantage au superstitieux, qui pense que Dieu lui saura gré d’avoir proféré des formules inintelligibles tandis qu’il est en effet très indifférent sur le sort de son frère, qu’il laisse périr sans secours, ou qu’il abandonne dans la disgrâce, ou qu’il flatte dans la prospérité, ou qu’il persécute s’il est d’une autre secte, s’il est sans appui et sans protection. Plus le superstitieux se concentre dans des pratiques et dans des croyances absurdes, plus il a d’indifférence pour les vrais devoirs de l’humanité. Souvenons-nous à jamais d’un de nos charitables compatriotes. Il fondait un hôpital pour les vieillards, dans sa province; on lui demandait si c’était pour des papistes, des luthériens, des presbytériens, des quakers, des sociniens, des anabaptistes, des méthodistes, des mennonites. Il répondit: « Pour des hommes. » 

O mon Dieu! écarte de nous l’erreur de l’athéisme, qui nie ton existence; et délivre-nous de la superstition, qui outrage ton existence et qui rend la nôtre affreuse. 

TROISIÈME HOMÉLIE.

SUR L’INTERPRÉTATION DE L’ANCIEN TESTAMENT.

Mes Frères, Les livres gouvernent le monde, ou du moins toutes les nations qui ont l’usage de l’écriture; les autres ne méritent pas qu’on les compte. Le Zend-Avesta, attribué au premier Zoroastre, fut la loi des Persans. Le Veidam et le Shastabad sont encore celle des brames. Les Égyptiens furent régis par les livres de Thaut, qu’on appela le Premier Mercure. L’Alcoran ou le Koran gouverne aujourd’hui l’Afrique, l’Égypte, l’Arabie, les Indes, une partie de la Tartarie, la Perse entière, la Scythie dans la Chersonèse, l’Asie Mineure, la Syrie, la Thrace, la Thessalie, et toute la Grèce jusqu’au détroit qui sépare Naples de l’Épire. Le Pentateuque gouverne les Juifs, et, par une singulière providence, il est aujourd’hui notre règle. Notre devoir est de lire ensemble cet ouvrage divin, qui est le fondement de notre foi. 

« Au commencement Dieu créa les cieux et la terre. Et la terre était sans forme et vide; les ténèbres étaient sur la face de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait sur le dessus des eaux. Et Dieu dit: Que la lumière soit; et la lumière fut. Et Dieu vit que la lumière était bonne., et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres. Et Dieu nomma la lumière jour, et les ténèbres nuit. Ainsi fut le soir, ainsi fut le matin: ce fut le premier jour. Puis Dieu dit: Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux. Dieu donc fit l’étendue, et sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue, d’avec celles qui sont au-dessus de l’étendue; et il fut ainsi. Et Dieu nomma l’étendue cieux. Ainsi fut le soir, ainsi fut le matin: ce fut le second jour. Puis Dieu dit: Que les eaux qui sont au-dessous des cieux soient rassemblées en un lieu, et que le sec paraisse; et il fut ainsi, etc. » 

Nous savons, mes frères, que Dieu, en parlant ainsi aux Juifs, daigna se proportionner à leur intelligence encore grossière. Personne n’ignore que notre terre n’est qu’un point en comparaison de l’espace que nous nommons improprement le ciel, dans lequel brille cette prodigieuse quantité de soleils, autour desquels roulent des planètes très supérieures à la nôtre. On sait que la lumière n’a pas été faite avant le jour, et que notre lumière vient du soleil. On sait que l’étendue solide entre les eaux supérieures et les inférieures, étendue qui, à la lettre, signifie firmament, est une erreur de l’ancienne physique adoptée par les Grecs. Mais, puisque Dieu parlait aux Juifs, il daignait s’abaisser à parler leur langage. Personne ne l’aurait certainement entendu dans le désert d’Horeb, s’il avait dit: « J’ai mis le soleil au centre de votre monde; le petit globe de la terre roule avec les autres planètes autour de ce grand astre, par qui toutes les planètes sont illuminées; et la lune tourne en un mois autour de la terre. Ces autres astres que vous voyez sont autant de soleils qui président à d’autres mondes, etc. » 

Si l’éternel géomètre s’était exprimé ainsi, il aurait parlé dignement, il est vrai, en maître qui connaît son ouvrage; mais nul Juif n’aurait compris un mot à ces sublimes vérités. Ce peuple était d’un col roide, et dur d’entendement. Il fallut donner des aliments grossiers à un peuple grossier, qui ne pouvait être nourri que par de tels aliments. Il semble que ce premier chapitre de la Genèse fut une allégorie proposée par l’Esprit saint pour être expliquée un jour par ceux que Dieu daignerait remplir de ses lumières. C’est du moins l’idée qu’en eurent les principaux Juifs, puisqu’il fut défendu de lire ce livre avant vingt-cinq ans, afin que l’esprit des jeunes gens, disposé par les maîtres, pût lire l’ouvrage avec plus d’intelligence et de respect. 

Les docteurs prétendaient donc qu’à la lettre le Nil, l’Euphrate, le Tigre, et l’Araxe, n’avaient pas en effet leurs sources dans le paradis terrestre; mais que ces quatre fleuves qui l’arrosaient signifiaient évidemment quatre vertus nécessaires à l’homme. Il était visible, selon eux, que la femme formée de la côte de l’homme était l’allégorie la plus frappante de la concorde inaltérable qui doit régner dans le mariage; et que les âmes des époux doivent être unies comme leurs corps. C’est le symbole de la paix et de la fidélité qui doivent régner dans leur société. 

Le serpent qui séduisit Ève, et qui était le plus rusé(86) de tous les animaux de la terre, est, si nous en croyons Philon lui-même et plusieurs Pères, une expression figurée qui peint sensiblement nos désirs corrompus. L’usage de la parole, que l’Écriture lui prête, est la voix de nos passions qui parle à nos coeurs. Dieu emploie l’allégorie du serpent, qui était très commune dans tout l’Orient. Il passait pour subtil, parce qu’il se dérobe avec vitesse à ceux qui le poursuivent, et qu’il s’élance avec adresse sur ceux qui l’attaquent. Son changement de peau était le symbole de l’immortalité. Les Égyptiens portaient un serpent d’argent dans leurs processions. Les Phéniciens, voisins des déserts des Hébreux, avaient depuis longtemps la fable allégorique d’un serpent qui avait fait la guerre à l’homme et à Dieu. Enfin, le serpent qui tenta Ève a été reconnu pour le diable, qui veut toujours nous tenter et nous perdre. 

Il est vrai que la doctrine du diable tombé du ciel, et devenu l’ennemi du genre humain, ne fut connue des Juifs que dans la suite des siècles; mais le divin auteur, qui savait bien que cette doctrine serait un jour répandue, daignait en jeter la semence dans les premiers chapitres de la Genèse.

Nous ne connaissons, à la vérité, l’histoire de la chute des mauvais anges que par ce peu de mots de l’Épître de saint Jude(87): « Des étoiles errantes, à qui l’obscurité des ténèbres est réservée éternellement, desquelles Énoch, septième homme après Adam, a prophétisé. » On a cru que ces étoiles errantes étaient les anges transformés en démons malfaisants, et on supplée aux prophéties d’Énoch, septième homme après Adam, lesquelles nous n’avons plus. Mais dans quelque labyrinthe que se perdent les savants pour expliquer ces choses incompréhensibles, il en résulte toujours que nous devons entendre dans un sens édifiant tout ce qui peut être entendu à la lettre. 

(88)Les anciens brachmanes avaient, comme nous l’avons dit(89), cette théologie plusieurs siècles avant que la nation juive existât. Les anciens Persans avaient donné des noms au diable longtemps avant les Juifs. Et vous savez que, dans le Pentateuque, on ne trouve le nom d’aucun bon ou mauvais ange. On ne connut ni Gabriel, ni Raphaël, ni Satan, ni Asmodée, dans les livres juifs, que très longtemps après, et lorsque ce petit peuple eut appris ces noms dans son esclavage à Babylone. Tout cela prouve au moins que la doctrine des êtres célestes et des êtres infernaux a été commune à de grandes nations. Vous la retrouverez dans le livre de Job, précieux monument de l’antiquité. Job est un personnage arabe; c’est en arabe que cette allégorie fut écrite. Il reste encore dans la traduction hébraïque des phrases entières arabes. Voilà donc les Indiens, les Persans, les Arabes et les Juifs, qui, les uns après les autres, admettent à peu près la même théologie. Elle est donc digne d’une grande attention. 

Mais ce qui en est bien plus digne, c’est la morale qui doit résulter de toute cette théologie antique. Les hommes, qui ne sont point nés pour être meurtriers, puisque Dieu ne les a point armés comme les lions et les tigres; qui ne sont point nés pour l’imposture, puisqu’ils aiment tous nécessairement la vérité; qui ne sont point nés pour être des brigands ravisseurs, puisque Dieu leur a donné également à tous les fruits de la terre et les toisons des brebis, mais qui cependant sont devenus ravisseurs, parjures, et homicides, sont réellement les anges transformés en démons. 

Cherchons toujours, mes frères, dans la sainte Écriture, ce qui nous enseigne la morale et non la physique. 

Que l’ingénieux Calmet emploie sa profonde sagacité et sa pénétrante dialectique à trouver la place du paradis terrestre; contentons-nous de mériter, si nous pouvons, le paradis céleste, par la justice, par la tolérance, par la bienfaisance. 

« Et quant à l’arbre de la science du bien et du mal, tu n’en mangeras point: car le jour que tu en mangeras tu mourras de mort(90). » 

Les interprètes avouent qu’on n’a jamais connu aucun arbre qui donnât de la science. Adam ne mourut point de mort le jour qu’il en mangea; il vécut encore neuf cent trente années, dit la sainte Écriture. Hélas! que sont neuf siècles entre deux éternités! ce n’est pas même une minute dans le temps, et nos jours passent comme l’ombre. Mais cette allégorie ne nous dit-elle pas clairement que la science mal entendue est capable de nous perdre? L’arbre de la science porte sans doute des fruits bien amers, puisque tant de savants théologiens ont été persécuteurs ou persécutés, et que plusieurs sont morts d’une mort épouvantable. Ah! mes frères, l’Esprit saint a voulu nous faire voir combien une fausse science est dangereuse, combien elle enfle le coeur, et à quel point un docteur est souvent absurde. 

C’est de ce passage que saint Augustin conclut l’imputation faite à tous les hommes de la désobéissance du premier. C’est lui qui développa la doctrine du péché originel, soit que la souillure de ce péché ait corrompu nos corps, soit que les âmes qui entrent dans nos corps en soient abreuvées, mystère en tout point incompréhensible, mais qui nous avertit du moins de ne point vivre dans le crime, si nous sommes nés dans le crime. 

« Et l’Éternel mit une marque sur Caïn, afin que quiconque le trouverait ne le tuât point(91). » C’est ici surtout, mes frères, que les Pères sont opposés les uns aux autres. La famille d’Adam n’était pas encore nombreuse; l’Écriture ne lui donne d’autres enfants qu’Abel et Caïn, dans le temps que ce premier fut assassiné par son frère. Comment Dieu est-il obligé de donner une sauvegarde à Caïn contre tous ceux qui pourront le punir? Remarquons seulement que Dieu pardonne a Caïn un fratricide, après lui avoir donné sans doute des remords. Profitons de cette leçon; ne condamnons pas nos frères aux plus épouvantables supplices pour des causes légères. Quand Dieu daigne avoir de l’indulgence pour un meurtre abominable, imitons le Dieu de miséricorde. On nous objecte que Dieu, en pardonnant a un cruel meurtrier, damne à jamais tous les hommes pour la transgression d’Adam, qui n’était coupable que d’avoir mangé d’un fruit défendu. Il semble à notre faible raison que Dieu soit injuste en flétrissant éternellement tous les enfants de ce coupable, non pas pour expier un fratricide, mais pour une désobéissance qui semble excusable. C’est, dit-on, une contradiction intolérable qu’on ne peut admettre dans l’Être infiniment bon; mais cette contradiction n’est qu’apparente. Dieu, en nous livrant, nous, nos pères, et nos enfants, aux flammes pour la désobéissance d’Adam, nous envoie, quatre mille ans après, Jésus-Christ pour nous délivrer, et il conserve la vie à Caïn pour peupler la terre; ainsi il est partout le Dieu de justice et de miséricorde. Saint Augustin appelle la faute d’Adam une faute heureuse; mais celle de Caïn fut plus heureuse encore, puisque Dieu prit soin de lui mettre lui-même un signe qui était une marque de sa protection. 

Tu feras le comble de l’arche d’une coudée de hauteur, etc.(92)Nous voici parvenus au plus grand des miracles, devant lequel il faut que la raison s’humilie et que le coeur se brise. Nous savons assez avec quelle audace dédaigneuse les incrédules s’élèvent contre le prodige d’un déluge universel. 

C’est en vain qu’ils objectent que, dans les années les plus pluvieuses, il ne tombe pas trente pouces d’eau sur la terre pendant une année; que même, pendant cette année, il y a autant de terrains qui n’ont point reçu la pluie qu’il y en a d’inondés; que la loi de la gravitation empêche l’Océan de franchir ses bornes; que s’il couvrait la terre il laisserait son lit à sec; qu’en couvrant la terre il ne pourrait surpasser le sommet des montagnes de quinze coudées; que les animaux qui entraient dans l’arche ne pouvaient venir d’Amérique ni des terres australes; que sept paires d’animaux purs, et deux paires d’animaux impurs pour chaque espèce, n’auraient pu être contenues seulement dans vingt arches; que ces vingt arches n’auraient pu contenir tout le fourrage qu’il leur fallait, non seulement pendant dix mois, mais pendant l’année suivante, année pendant laquelle la terre, trop abreuvée, ne pouvait rien produire; que les animaux voraces qui se nourrissent de chair seraient péris faute de nourriture; que huit personnes qui étaient dans l’arche n’auraient pu suffire à distribuer aux animaux leur pâture journalière. Enfin ils ne tarissent point sur les difficultés; mais on lève toutes ces difficultés en leur faisant voir que ce grand événement est un miracle: et dès lors toute dispute est finie. 

« Or çà, bâtissons une ville et une tour de laquelle le sommet soit jusqu’aux cieux, et acquérons-nous de la réputation, de peur que nous ne soyons dispersés par toute la terre(93). » 

Les incrédules prétendent qu’on peut avoir de la réputation et être dispersé. Ils demandent si les hommes ont pu jamais être assez insensés pour vouloir bâtir une tour qui s’élevât jusqu’au ciel. Ils disent que cette tour ne s’élève que dans l’air, et que si par l’air on entend le ciel, elle sera nécessairement dans le ciel, ne fut-elle haute que de vingt pieds; que si tous les hommes alors parlaient la même langue, ce qu’ils pouvaient faire de plus sage était de se réunir dans la même ville, et de prévenir la corruption de leur langage. Ils étaient apparemment tous dans leur patrie, puisqu’ils étaient tous d’accord pour y bâtir. Les chasser de leur patrie est tyrannique; leur faire parler de nouvelles langues tout d’un coup est absurde. Par conséquent, disent-ils, on ne peut regarder l’histoire de la tour de Babel que comme un conte oriental. 

Je réponds à ce blasphème que ce miracle, étant écrit par un auteur qui a rapporté tant d’autres miracles, doit être cru comme les autres. Les oeuvres de Dieu ne doivent ressembler en rien aux oeuvres des hommes. Les siècles des patriarches et des prophètes ne doivent tenir en rien des siècles des hommes ordinaires. Dieu, qui ne descend plus sur la terre, y descendait alors souvent pour voir lui-même ses ouvrages. C’est la tradition de toutes les grandes nations anciennes. Les Grecs, qui n’eurent aucune connaissance des livres juifs que longtemps après la traduction faite dans Alexandrie par les Juifs hellénistes; les Grecs avaient cru, avant Homère et Hésiode, que le grand Zeus et tous les autres dieux descendaient de l’air pour visiter la terre. Quel fruit pouvons-nous tirer de cette idée généralement établie? que nous sommes toujours en présence de Dieu, et que nous ne devons nous livrer à aucune action, à aucune pensée, qui ne soit conforme à sa justice. En un mot, la tour de Babel n’est pas plus extraordinaire que tout le reste. Le livre est également authentique dans toutes ses parties: on ne peut nier un fait sans nier tous les autres; il faut soumettre sa raison orgueilleuse, soit qu’on lise cette histoire comme véridique, soit qu’on la regarde comme un emblème. 

« Et en ce jour le Seigneur traita alliance avec Abraham, en disant: J’ai donné à ta postérité ce pays, depuis le fleuve d’Égypte jusqu’à l’Euphrate(94). » 

Les incrédules triomphent de voir que les Juifs n’ont jamais possédé qu’une partie de ce que Dieu leur a promis. Ils trouvent même injuste que le Seigneur leur ait donné cette portion. Ils disent que les Juifs n’y avaient pas le moindre droit; qu’un voyage fait autrefois par un Chaldéen, dans un pays barbare, ne pouvait être un prétexte légitime d’envahir ce petit pays; qu’un homme qui se dirait aujourd’hui descendant de saint Patrick serait mal reçu à venir saccager l’Irlande, en disant qu’il en a reçu l’ordre de Dieu. Mais considérons toujours combien les temps sont changés; respectons les livres juifs, en nous gardant d’imiter jamais ce peuple. Dieu ne commande plus ce qu’il commandait autrefois. 

On demande quel est cet Abraham, et pourquoi on fait remonter le peuple juif à un Chaldéen fils d’un potier idolâtre, qui n’avait aucun rapport avec les gens du pays de Chanaan, et qui ne pouvait entendre leur idiome? Ce Chaldéen va jusqu’à Memphis avec sa femme, courbée sous le poids des ans et cependant belle encore. Pourquoi de Memphis ce couple se transporte-t-il dans le désert de Gérare? Comment y a-t-il un roi dans cet horrible désert? Comment le roi d’Égypte et le roi de Gérare sont-ils tous deux amoureux de la vieille épouse d’Abraham? Ce ne sont là que des difficultés historiques: l’essentiel est d’obéir à Dieu. La sainte Écriture nous représente toujours Abraham comme soumis sans réserve aux volontés du Très-Haut; songeons à l’imiter plutôt qu’à disputer. 

Or sur le soir deux anges vinrent à Sodome, etc.(95).C’est ici une pierre de scandale pour les examinateurs qui n’écoutent que leur raison. Deux anges, c’est-à-dire deux créatures spirituelles, deux ministres célestes de Dieu, qui ont un corps terrestre, qui inspirent des désirs infâmes à toute une ville, et même aux vieillards; un père de famille qui veut prostituer ses deux filles pour sauver l’honneur de ces deux anges; une ville changée en un lac par le feu; une femme métamorphosée en une statue de sel; deux filles qui trompent et qui enivrent leur père pour commettre un inceste avec lui, de peur, disent-elles, que sa race ne périsse, tandis qu’elles ont tous les habitants de la ville de Thsoar parmi lesquels elles peuvent choisir! Tous ces événements rassemblés forment une image révoltante; mais si nous sommes raisonnables, nous conviendrons avec saint Clément d’Alexandrie, et avec tous les Pères qui l’ont suivi, que tout est ici allégorique. 

Souvenons-nous que c’était la manière d’écrire de tout l’Orient. Les paraboles furent si longtemps en usage que l’auteur de toute vérité, quand il vint sur la terre, ne parla aux Juifs qu’en paraboles. 

Les paraboles composent toute la théologie profane de l’antiquité. Saturne, qui dévore ses enfants, est visiblement le temps, qui détruit ses propres ouvrages. Minerve est la sagesse; elle est formée dans la tête du maître des dieux. Les flèches de l’enfant Cupidon et son bandeau ne sont que des figures trop sensibles. La chute de Phaéton est un emblème admirable des ambitieux. Tout n’est pas allégorie dans la théologie païenne, tout ne l’est pas non plus dans l’histoire sacrée du peuple juif. Les Pères distinguent tout ce qui est purement historique, ou purement parabole, et ce qui est mêlé de l’un et de l’autre. Il est difficile, j’en conviens, de marcher dans ces chemins escarpés; mais pourvu que nous apprenions à nous conduire dans le chemin de la vertu, qu’importe celui de la science? 

Le crime que Dieu punit ici est horrible; que cela nous suffise. La femme de Loth est changée en statue de sel pour avoir regardé derrière elle. Modérons les emportements de notre curiosité: en un mot, que toutes les histoires de l’Écriture servent à nous rendre meilleurs, si elles ne nous rendent pas plus éclairés. 

Il y a, ce me semble, mes frères, deux manières d’interpréter figurément et dans un sens mystique les saintes Écritures. La première, qui est incontestablement la meilleure, est celle de tirer de tous les faits des instructions pour la conduite de la vie. Si Jacob fait une cruelle injustice à son frère Ésaü, s’il trompe son beau-père Laban, conservons la paix dans nos familles, et agissons avec justice envers nos parents. Si le patriarche Ruben déshonore le lit de son père Jacob, ayons cet inceste en horreur. Si le patriarche Juda commet un inceste encore plus odieux avec Thamar sa belle-fille, n’en ayons que plus d’aversion pour ces iniquités. Quand David ravit la femme d’Uriah et qu’il assassine son mari; quand Salomon assassine son frère; quand presque tous les petits rois juifs sont des meurtriers barbares, adoucissons nos moeurs en lisant cette suite affreuse de crimes. Lisons enfin toute la Bible dans cet esprit: elle inquiète celui qui veut être savant, elle console celui qui ne veut être qu’homme de bien. 

L’autre manière de développer le sens caché des Écritures est celle de regarder chaque événement comme un emblème historique et physique. C’est la méthode qu’ont employée saint Clément, le grand Origène, le respectable saint Augustin, et tant d’autres Pères. Selon eux, le morceau de drap rouge que la prostituée Rahab pend à sa fenêtre est le sang de Jésus-Christ. Moïse étendant les bras annonce le signe de la croix. Juda liant son ânon à la vigne figure l’entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem. Saint Augustin compare l’arche de Noé à Jésus. Saint Ambroise, dans son livre septième de Arca, dit que la petite porte de dégagement, pratiquée dans l’arche, signifie l’ouverture par laquelle l’homme jette la partie grossière des aliments. Quand même toutes ces explications seraient vraies, quel fruit en pourrions-nous retirer? Les hommes en seront-ils plus justes, quand ils sauront ce que signifie la petite porte de l’arche? Cette méthode d’expliquer l’Écriture sainte n’est qu’une subtilité de l’esprit, et elle peut nuire à la simplicité du coeur. 

Écartons tous les sujets de dispute qui divisent les nations, et pénétrons-nous des sentiments qui les réunissent. La soumission à Dieu, la résignation, la justice, la bonté, la compassion, la tolérance, voilà les grands principes. Puissent tous les théologiens de la terre vivre ensemble comme les commerçants, qui, sans examiner dans quel pays ils sont nés, dans quelles pratiques ils ont été nourris, suivent entre eux les règles inviolables de l’équité, de la fidélité, de la confiance réciproque! Ils sont par ces principes les liens de toutes les nations; mais ceux qui ne connaissent que leurs opinions, et qui condamnent toutes les autres; ceux qui croient que la lumière ne luit que pour eux, et que les autres hommes marchent dans les ténèbres; ceux qui se feraient un scrupule de communiquer avec les religions étrangères, ceux-là ne méritent-ils pas le titre d’ennemis du genre humain(96)?

Je ne dissimulerai point que les plus savants hommes assurent que le Pentateuque n’est point de Moïse. Newton, le grand Newton, qui seul a découvert le premier principe de la nature, qui seul a connu la lumière, cet étonnant génie qui avait tant approfondi l’Histoire ancienne(97), attribue le Pentateuque à Samuel. D’autres savants respectables croient qu’il fut fait du temps d’Osias par le scribe Saphan; d’autres enfin prétendent qu’Esdras en fut l’auteur, au retour de la captivité. Tous s’accordent avec quelques Juifs modernes à ne point croire que cet ouvrage soit de Moïse. Cette grande objection n’est pas si terrible qu’elle le paraît. Nous révérons certainement le Décalogue, par quelque main qu’il ait été écrit. Nous sommes en dispute sur la date de plusieurs lois que les uns attribuent à Édouard III, les autres à Édouard II; mais nous n’en adoptons pas moins ces lois, parce que nous les trouvons justes et utiles. Si même, dans le préambule, il y a des faits qu’on révoque en doute; si nos compatriotes rejettent ces faits, ils ne rejettent point la loi qui subsiste. 

Distinguons toujours l’histoire du dogme, et le dogme de la morale, de cette morale éternelle que tous les législateurs ont enseignée, et que tous les peuples ont reçue. 

O morale sainte! ô mon Dieu qui en êtes le créateur! je ne vous enfermerai point dans les limites d’une province; vous régnez sur tous les êtres pensants et sensibles. Vous êtes le Dieu de Jacob; mais vous êtes le Dieu de l’univers. 

Je ne puis finir ce discours, mes chers frères, sans vous parler des prophètes. C’est un des grands objets sur lesquels nos ennemis pensent nous accabler: ils disent que, dans l’antiquité, tout peuple avait ses prophètes, ses devins, ses voyants; mais si les Égyptiens, par exemple, avaient anciennement de faux prophètes, s’ensuit-il que les Juifs ne pussent en avoir de véritables? On prétend qu’ils n’avaient aucune mission, aucun grade, aucune autorisation légale: cela est vrai; mais ne pouvaient-ils(98) pas être autorisés par Dieu même? Ils s’anathématisaient les uns les autres; ils se traitaient réciproquement de fourbes et d’insensés, et le prophète Sédékia(99) ose même donner un soufflet au prophète Michée en présence du roi Josaphat: nous n’en disconvenons pas. Les Paralipomènes rapportent ce fait; mais un ministère est-il moins saint quand les ministres le déshonorent? Et nos prêtres n’ont-ils pas fait cent fois pis que de donner des soufflets? 

Dieu ordonne à Ézéchiel(100) de manger un livre de parchemin; de mettre des excréments humains sur son pain; de partager ensuite ses cheveux en trois parties, et d’en jeter une dans le feu; de se faire lier; de coucher trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et quarante sur le côté droit. Dieu commande expressément au prophète Osée(101) de prendre une fille de fornication, et d’en avoir des enfants de fornication. Dieu veut ensuite qu’Osée couche avec une femme adultère, pour quinze drachmes et un boisseau et demi d’orge. Tous ces commandements de Dieu scandalisent les esprits qui se disent sages; mais ne seront-ils pas plus sages s’ils voient que ce sont des allégories, des types, des paraboles, conformes aux moeurs des Israélites; qu’il ne faut ni demander compte à un peuple de ses usages, ni demander compte à Dieu des ordres qu’il a donnés en conséquence de ces usages reçus? 

Dieu n’a pu ordonner sans doute à un prophète d’être débauché et adultère; mais il a voulu faire connaître qu’il réprouvait les crimes et les adultères de son peuple chéri. Si nous ne lisions pas la Bible dans cet esprit, hélas! nous serions révoltés et indignés à chaque page. 

Édifions-nous de ce qui fait le scandale des autres; tirons une nourriture salutaire de ce qui leur sert de poison. Quand le sens propre et littéral d’un passage paraît conforme à notre raison, tenons-nous-en à ce sens naturel. Quand il paraît contraire à la vérité, aux bonnes moeurs, cherchons un sens caché dans lequel la vérité et les bonnes moeurs se concilient avec la sainte Écriture. C’est ainsi qu’en ont usé tous les Pères de l’Église; c’est ainsi que nous agissons tous les jours dans le commerce de la vie: nous interprétons toujours favorablement les discours de nos amis et de nos partisans; traiterons-nous avec plus de dureté les saints livres des Juifs, qui sont l’objet de notre foi? Enfin, lisons les livres juifs pour être chrétiens; et s’ils ne nous rendent pas plus savants, qu’ils servent au moins à nous rendre meilleurs. 

QUATRIÈME HOMÉLIE.

SUR L’INTERPRÉTATION DU NOUVEAU TESTAMENT.

Mes Frères, Il est dans le Nouveau Testament, comme dans l’Ancien, des profondeurs qu’on ne peut sonder, et des sublimités où la faible raison ne peut atteindre. Je ne prétends ici ni concilier les Évangiles qui semblent quelquefois se contredire, ni expliquer des mystères qui, de cela même qu’ils sont mystères, doivent être inexplicables. Que des hommes plus savants que moi examinent si la sainte Famille se transporta en Égypte après le massacre des enfants de Bethléem, selon saint Matthieu; ou si elle resta en Judée, selon saint Luc; qu’ils recherchent si le père de Joseph s’appelait Jacob, son grand-père Mathan, son bisaïeul Éléazar; ou bien si son bisaïeul était Lévi, son grand-père Mathat, et son père Héli; qu’ils disposent, selon leurs lumières, de cet arbre généalogique: c’est une étude que je respecte. J’ignore si elle éclairera mon esprit, mais je sais bien qu’elle ne peut parler à mon coeur. La science n’est pas la vertu. Paul, apôtre, dit lui-même, dans sa première Épître à Timothée(102),qu’il ne faut pas s’occuper des généalogies. Nous n’en serons pas plus gens de bien quand nous saurons précisément quels étaient les aïeux de Joseph, dans quelle année Jésus vint au monde, et si Jacques était son frère ou son cousin germain. Que nous servira d’avoir consulté tout ce qui nous reste des annales romaines, pour voir si en effet Auguste ordonna qu’on fit un dénombrement des peuples de toute la terre quand Marie était enceinte de Jésus, quand Quirinus était gouverneur de la Syrie, et qu’Hérode régnait encore en Judée? Quirinus, que saint Luc appelle Cyrynus (disent les savants), ne fut gouverneur de Syrie que dix ans après: ce n’était pas du temps d’Hérode, c’était du temps d’Archélaüs, et jamais Auguste n’ordonna un dénombrement de l’empire romain. 

On nous crie que l’Épître aux Hébreux, attribuée à Paul, n’est point de Paul; que ni l’Apocalypse ni l’Évangile de Jean ne sont de Jean; que le premier chapitre de cet Évangile est évidemment d’un Grec platonicien; qu’il est impossible que ce livre soit d’un Juif; que jamais un Juif n’aurait fait prononcer ces paroles à Jésus(103): « Je vous fais un commandement nouveau; c’est que vous vous aimiez les uns les autres. » Certes, disent-ils, ce commandement n’était point nouveau. Il est énoncé expressément et en termes plus énergiques dans les lois du Lévitique(104):« Tu aimeras ton Dieu plus que toute autre chose, et ton prochain comme toi-même. » Un homme tel que Jésus-Christ, un homme savant dans les Écritures, et qui confondait les docteurs à l’âge de douze ans(105); un homme qui parle toujours de la loi, ne pouvait ignorer la loi; et son disciple bien-aimé ne peut lui avoir imputé une erreur si palpable.

Mes frères, ne nous troublons point, songeons que Jésus parlait un idiome peu intelligible aux Grecs, composé du syriaque et du phénicien; que nous n’avons l’Évangile de saint Jean qu’en grec; que cet évangile fut écrit plus de cinquante ans après la mort de Jésus, que les copistes peuvent aisément avoir altéré le texte; qu’il est plus probable que le texte portait: « Je vous fais un commandement qui n’est pas nouveau » qu’il n’est probable qu’il portât en effet ces mots: « Je vous fais un commandement nouveau. » Enfin revenons à notre grand principe: le précepte est bon; c’est à nous à le suivre si nous pouvons, soit que Zoroastre l’ait annoncé le premier, soit que Moïse l’ait écrit, soit que Jésus l’ait renouvelé. 

Irons-nous pénétrer dans les plus épaisses ténèbres de l’antiquité pour voir si les ténèbres qui couvrirent toute la terre à la mort de Jésus furent une éclipse de soleil dans la pleine lune; si un astronome nommé Phlégon, que nous n’avons plus, a parlé de ce phénomène, ou si quelque autre a jamais observé l’étoile des trois mages? Ces difficultés peuvent occuper un antiquaire; mais en consumant un temps précieux à débrouiller ce chaos, il ne l’aura pas employé en bonnes oeuvres; il aura plus de doutes que de piété. Mes frères, celui qui partage son pain avec le pauvre vaut mieux que celui qui a comparé le texte hébreu avec le grec, et l’un et l’autre avec le samaritain. 

Ce qui ne regarde que l’histoire fait naître mille disputes; ce qui concerne nos devoirs n’en souffre aucune. Vous ne comprendrez jamais comment le diable emporta Dieu dans le désert; comment il le tenta pendant quarante jours; comment il le transporta au haut d’une colline d’où l’on découvrait tous les royaumes de la terre. Le diable qui offre à Dieu tous ces royaumes, pourvu que Dieu l’adore, pourra révolter votre esprit; vous chercherez quel mystère est caché sous ces paroles et sous tant d’autres; votre entendement se fatiguera en vain: chaque parole vous plongera dans l’incertitude et dans les angoisses d’une curiosité inquiète, qui ne peut se satisfaire. Mais si vous vous bornez à la morale, cet orage se dissipe, vous reposez dans le sein de la vertu. 

J’ose me flatter, mes frères, que si les plus grands ennemis de la religion chrétienne nous entendaient dans ce temple écarté où l’amour de la vertu nous rassemble; si les lords Herbert, Shaftesbury, Bolingbroke; si les Tindal, les Toland, les Collins, les Whiston, les Trenchard, les Gordon, les Swift, étaient témoins de notre douce et innocente simplicité, ils auraient pour nous moins de mépris et d’horreur. Ils ne cessent de nous reprocher un fanatisme absurde. Nous ne sommes point fanatiques en étant de la religion de Jésus; il adorait un Dieu, et nous l’adorons; il méprisait de vaines cérémonies, et nous les méprisons. Aucun Évangile n’a dit que sa mère fût mère de Dieu; aucun n’a dit qu’il fût consubstantiel à Dieu, ni qu’il eût deux natures et deux volontés dans une même personne, ni que le Saint-Esprit procédât du Père et du Fils. Vous ne trouverez dans aucun Évangile que les disciples de Jésus doivent s’arroger le titre de saint Père, de milord, de monseigneur; que douze mille pièces d’or doivent être le revenu d’un prêtre qui demeure à Lambeth, tandis que tant de cultivateurs utiles ont à peine de quoi ensemencer les trois ou quatre acres de terre qu’ils labourent, et qu’ils arrosent de pleurs. L’Évangile n’a point dit aux évêques de Rome: Forgez une donation de Constantin pour vous emparer de la ville des Scipions et des Césars, pour oser être suzerains du royaume de Naples; évêques allemands, profitez d’un temps d’anarchie pour envahir la moitié de l’Allemagne. Jésus fut un pauvre qui prêcha des pauvres. Que dirions-nous des disciples de Penn et de Fox, ennemis du faste, ennemis des honneurs, amoureux de la paix, s’ils marchaient une mitre d’or en tête, entourés de soldats; s’ils ravissaient la substance des peuples; s’ils voulaient commander aux rois; si leurs satellites, suivis de bourreaux, criaient à haute voix: Nations imbéciles, croyez à Fox et à Penn, ou vous allez expirer dans les supplices? 

Vous savez mieux que moi quel funeste contraste tous les siècles ont vu entre l’humilité de Jésus et l’orgueil de ceux qui se sont parés de son nom; entre leur avarice et sa pauvreté; entre leurs débauches et sa chasteté; entre sa soumission et leur sanguinaire tyrannie. 

De toutes ses paroles, mes frères, j’avoue que rien ne m’a plus fait d’impression que ce qu’il répondit à ceux qui eurent la brutalité de le frapper avant qu’on le conduisit au supplice: « Si j’ai mal dit(106), rendez témoignage du mal; et si j’ai bien dit, pourquoi me frappez-vous? » Voilà ce qu’on a dû dire à tous les persécuteurs. Si j’ai une opinion différente de la vôtre sur des choses qu’il est impossible d’entendre; si je vois la miséricorde de Dieu là où vous ne voulez voir que sa puissance; si j’ai dit que tous les disciples de Jésus étaient égaux, quand vous avez cru les devoir fouler à vos pieds; si je n’ai adoré que Dieu seul, quand vous lui avez donné des associés; enfin, si j’ai mal dit en n’étant pas de votre avis, rendez témoignage du mal; et si j’ai bien dit, pourquoi m’accablez-vous d’injures et d’opprobres? pourquoi me poursuivez-vous, me jetez-vous dans les fers, me livrez-vous aux tortures, aux flammes, m’insultez-vous encore après ma mort? Hélas! si j’avais mal dit, vous ne deviez que me plaindre et m’instruire. Vous êtes sûrs que vous êtes infaillibles; que votre opinion est divine; que les portes de l’enfer(107) ne pourront jamais prévaloir contre elle; que toute la terre embrassera un jour votre opinion; que le monde vous sera soumis; que vous régnerez du mont Atlas aux îles du Japon: en quoi mon opinion peut-elle donc vous nuire? Vous ne me craignez pas, et vous me persécutez! vous me méprisez, et vous me faites périr! 

Que répondre, mes frères, à ces modestes et puissants reproches? ce que répond le loup à l’agneau(108): « Tu as troublé l’eau que je bois. » C’est ainsi que les hommes se sont traités les uns les autres, l’Évangile et le fer à la main; prêchant le désintéressement, et accumulant des trésors; annonçant l’humilité, et marchant sur les têtes des princes prosternés; recommandant la miséricorde, et faisant couler le sang humain. 

Si ces barbares trouvent dans l’Évangile quelque parabole dont le sens puisse être détourné en leur faveur par quelque interprétation frauduleuse, ils s’en saisissent comme d’une enclume sur laquelle ils forgent leurs armes meurtrières. 

Est-il parlé de deux glaives suspendus à un plafond, ils s’arment de cent glaives pour frapper. S’il est dit qu’un roi a tué ses bêtes engraissées(109); a forcé des aveugles, des estropiés, de venir à son festin(110), et a jeté celui qui n’avait pas sa robe nuptiale dans les ténèbres extérieures(111), est-ce une raison, mes frères, qui les mette en droit de vous enfermer dans des cachots comme ce convive, de vous disloquer les membres dans les tortures, de vous arracher les yeux pour vous rendre aveugles comme ceux qui ont été traînés à ce festin; de vous tuer, comme ce roi a tué ses bêtes engraissées? C’est pourtant sur de telles équivoques que l’on s’est fondé si souvent pour désoler une grande partie de la terre. 

Ces terribles paroles(112): « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive, » ont fait périr plus de chrétiens que la seule ambition n’en a jamais immolé. 

Les Juifs dispersés et malheureux se consolent de leur abjection quand ils nous voient toujours opposés les uns aux autres depuis les premiers jours du christianisme, toujours en guerre ou publique ou secrète, persécutés et persécuteurs, oppresseurs et opprimés; ils sont unis entre eux, et ils rient de nos querelles éternelles. Il semble que nous n’ayons été occupés que du soin de les venger. 

Misérables que nous sommes! nous insultons aux païens, et ils n’ont jamais connu nos querelles théologiques; ils n’ont jamais versé une goutte de sang pour expliquer un dogme; et nous en avons inondé la terre. Je vous dirai surtout, dans l’amertume de mon coeur: Jésus a été persécuté; quiconque pensera comme lui sera persécuté comme lui. Car enfin, qu’était Jésus aux yeux des hommes, qui ne pouvaient certainement soupçonner sa divinité? C’était un homme de bien qui, né dans la pauvreté, parlait aux pauvres contre la superstition des riches pharisiens et des prêtres insolents; c’était le Socrate de la Galilée. Vous savez qu’il dit à ces pharisiens(113): « Malheur à vous, guides aveugles, qui coulez le moucheron et qui avalez le chameau! Malheur à vous, parce que vous nettoyez les dehors de la coupe et du plat, et que vous êtes au dedans pleins de rapines et d’impuretés(114)! » 

Il les appelle souvent(115)sépulcres blanchis, races de vipères. Ils étaient pourtant des hommes constitués en dignité. Ils se vengèrent par le dernier supplice. Arnaud de Brescia, Jean Hus, Jérôme de Prague, en dirent beaucoup moins des pontifes de leurs jours, et ils furent suppliciés de même. Ne choquez jamais la superstition dominante, si vous n’êtes assez puissants pour lui résister, ou assez habiles pour échapper à sa poursuite. La fable de Notre-Dame de Lorette est plus extravagante que toutes les métamorphoses d’Ovide, il est vrai; le miracle de San-Genaro à Naples(116) est plus ridicule que celui d’Egnatia dont parle Horace, j’en conviens; mais dites hautement à Naples, à Lorette, ce que vous pensez de ces absurdités, il vous en coûtera la vie. Il n’en est pas ainsi chez quelques nations plus éclairées: le peuple y a ses erreurs, mais moins grossières; et le peuple le moins superstitieux est toujours le plus tolérant. 

Rejetons donc toute superstition afin de devenir plus humains; mais en parlant contre le fanatisme, n’irritons point les fanatiques: ce sont des malades en délire qui veulent battre leurs médecins. Adoucissons leurs maux, ne les aigrissons jamais, et faisons couler goutte à goutte dans leur âme ce baume divin de la tolérance, qu’ils rejetteraient avec horreur si on le leur présentait à pleine coupe. 

FIN DES HOMÉLIES.