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LES HONNÊTETÉS LITTÉRAIRES. (1767)
Notice bibliographique.

Notice: Les Honnêtetés littéraires sont du mois d’avril 1767, car il en est fait mention dans la lettre de d’Alembert, du 4 mai. 
Les Honnêtetés littéraires sont au nombre de vingt-six, et sont suivies d’une Lettre à l’auteur; le tout est de Voltaire. 
Dans les éditions de Kehl et dans toutes les réimpressions faites jusqu’à ce jour, on trouve une vingt-septième honnêteté: ce n’est autre chose que le seizième des Fragments sur l’Histoire générale, publiés, en 1773, à la suite de la seconde partie des Fragments sur l’Inde, et que je reporte à sa place. 
Agir autrement serait commettre un anachronisme, car le morceau que je transpose est sur les Trois Siècles de Sabatier de Castres, ouvrage qui ne vit le jour qu’en 1772. (B.)

LES HONNÊTETÉS ...

On a déjà dit(33) qu’il est ridicule de défendre sa prose et ses vers, quand ce ne sont que des vers et de la prose; en fait d’ouvrages de goût, il faut faire, et ensuite se taire. 

Térence se plaint, dans ses prologues(34), d’un vieux poète qui suscitait des cabales contre lui, qui tâchait d’empêcher qu’on ne jouât ses pièces, ou de les faire siffler quand on les jouait. Térence avait tort, ou je me trompe. Il devait, comme l’a dit César(35), joindre plus de chaleur et plus de comique au naturel charmant et à l’élégance de ses ouvrages. C’était la meilleure façon de répondre à son adversaire. 

Corneille disait de ses Critiques: « S’ils me disent pois, je leur répondrai fèves. » En conséquence, il fit contre le modeste Scudéri(36) ce rondeau un peu immodeste: 
 

Qu’il fasse mieux ce jeune jouvencel, 
A qui le Cid donne tant de martel, 
Que d’entasser injure sur injure, 
Rimer de rage une lourde imposture(37),
Et se cacher ainsi qu’un criminel. 
Chacun connaît son jaloux naturel, 
Le montre au doigt comme un fou solennel, 
Et ne croit pas, en sa bonne écriture, 
Qu’il fasse mieux. 
Paris entier ayant vu son cartel, 
L’envoie au diable, et sa muse au b...
Moi, j’ai pitié des peines qu’il endure;
Et comme ami je le prie et conjure, 
S’il veut ternir un ouvrage immortel, 
Qu’il fasse mieux.

Il eut ensuite le malheur de répondre à l’abbé d’Aubignac, prédicateur du roi, qui faisait des tragédies comme il prêchait, et qui, pour se consoler des sifflets dont on avait régalé sa Zénobie, se mit à dire des injures à l’auteur de Cinna. Corneille eût mieux fait de s’envelopper dans sa gloire et dans sa modestie que de répondre fèves à l’abbé d’Aubignac, qui lui avait dit pois.

Racine, dans quelques-unes de ses préfaces, a fait sentir l’aiguillon à ses critiques; mais il était bien pardonnable d’être un peu fâché contre ceux qui envoyaient leurs laquais battre des mains à la Phèdre de Pradon, et qui retenaient les loges à la Phèdre de Racine pour les laisser vides, et pour faire accroire qu’elle était tombée. C’étaient là de grands protecteurs des lettres: c’étaient le duc Zoïle, le comte Bavius, et le marquis Mévius. 

Molière s’y prit d’une autre façon. Colin, Ménage, Boursault, l’avaient attaqué; il mit Boursault, Cotin et Ménage sur le théâtre. 

La Fontaine, qui a tant embelli la vérité dans plusieurs de ses fables, fit de très mauvais vers contre Furetière, qui le lui rendit bien. Il en fit de fort médiocres contre Lulli, qui n’avait pas voulu mettre en musique son détestable opéra de Daphné, et qui se moqua de son opéra et de sa satire. « J’aimerais mieux, dit-il, mettre en musique sa satire que son opéra. » 

Rousseau le poète fit quelques bons vers et beaucoup de mauvais contre tous les poètes de son temps, qui le payèrent en même monnaie. 

Pour les auteurs qui, dans les discours préliminaires de leurs tragédies ou comédies tombées dans un éternel oubli, entrent amicalement dans tous les détails de leurs pièces, vous prouvent que l’endroit le plus sifflé est le meilleur; que le rôle qui a le plus fait bâiller est le plus intéressant; que leurs vers durs, hérissés de barbarismes et de solécismes, sont des vers dignes de Virgile et de Racine; ces messieurs sont utiles en un point: c’est qu’ils font voir jusqu’où l’amour-propre peut mener les hommes, et cela sert à la morale. 

M. de Voltaire écrivit un jour: « La Henriade vous déplaît, ne la lisez pas. Zaïre, Brutus, Alzire, Mérope, Sémiramis, Mahomet, Tancrède, vous ennuient; n’y allez pas. Le Siècle de Louis XIV vous paraît écrit d’un style ridicule, à la bonne heure; vous écrivez bien mieux, et j’en suis fort aise. Je vous jure que je ne serai jamais assez sot pour prendre le parti de ma manière d’écrire contre la vôtre. 

« Mais si vous accusez de mauvaise foi et de mensonges imprimés un historien impartial, amateur de la vérité et des hommes; si vous imprimez et réimprimez vous-mêmes des mensonges, soit par la noble envie qui ronge votre belle âme, soit pour tirer dix écus d’un libraire, je tiens qu’alors il faut éclaircir les faits. Il est bon que le public soit instruit, il s’agit ici de son intérêt. J’ai fort bien fait de produire le certificat du roi Stanislas(38), qui atteste la vérité de tous les faits rapportés dans l’Histoire de Charles XII. Les aboyeurs folliculaires sont confondus alors, et le public est éclairé. 

« Si votre zèle pour la vérité et pour les moeurs va jusqu’à la calomnie la plus atroce, jusqu’à certaines impostures capables de perdre un pauvre auteur auprès du gouvernement et du monarque, il est clair alors que c’est un procès criminel que vous lui faites, et que le malheureux sifflé, opprimé, que vous voudriez encore faire pendre, doit au moins défendre sa cause avec toute la circonspection possible. »

Je pense entièrement comme M. de Voltaire. 

Il me semble d’ailleurs que, dans notre Europe occidentale, tout est procès par écrit. Les puissances ont-elles une querelle à démêler; elles plaident d’abord par-devant les gazetiers, qui les jugent en premier ressort, et ensuite elles appellent de ce tribunal à celui de l’artillerie. 

Deux citoyens ont-ils un différend sur une clause d’un contrat ou d’un testament; on imprime des factums, et des dupliques, et des mémoires nouveaux. Nous avons des procès de quelques bourgeois plus volumineux que l’Histoire de Tacite et de Suétone. Dans ces énormes factums, et même à l’audience, le demandeur soutient que l’intimé est un homme de mauvaise foi, de mauvaises moeurs, un chicaneur, un faussaire; l’intimé répond avec la même politesse. Le procès de Mlle La Cadière et du R. P. Girard contient sept gros volumes(39), et l’Énéide n’en contient qu’un petit. 

Il est donc permis à un malheureux auteur de bagatelles de plaider par-devant trois ou quatre douzaines de gens oisifs qui se portent pour juges des bagatelles, et qui forment la bonne compagnie, pourvu que ce soit honnêtement, et surtout qu’on ne soit point ennuyeux: car si, dans ces querelles, l’agresseur a tort, l’ennuyeux l’a bien davantage. 

J’ai lu autrefois une Épître sur la Calomnie(40):j’en ignore l’auteur, et je ne sais si son style n’est pas un peu familier; mais les derniers vers m’ont paru faits pour le sujet que je traite: 
 

Voici le point sur lequel je me fonde; 
On entre en guerre en entrant dans le monde. 
Homme privé, vous avez vos jaloux, 
Rampant dans l’ombre, inconnus comme vous, 
Obscurément tourmentant votre vie: 
Homme public, c’est la publique envie 
Qui contre vous lève son front altier. 
Le coq jaloux se bat sur son fumier, 
L’aigle dans l’air, le taureau dans la plaine. 
Tel est l’état de la nature humaine. 
La Jalousie et tous ses noirs enfants 
Sont au théâtre, au conclave, aux couvents. 
Montez au ciel: trois déesses rivales 
Y vont porter leur haine et leurs scandales(41),
Et le beau ciel de nous autres chrétiens 
Tout comme l’autre eut aussi ses vauriens. 
Ne voit-on pas, chez cet atrabilaire 
Qui d’Olivier fut un temps secrétaire(42).
Ange contre ange, Uriel et Nisroc, 
Contre Ariac, Asmodée et Moloc, 
Couvrant de sang les célestes campagnes, 
Lançant des rocs, ébranlant des montagnes 
De purs esprits qu’un fendant coupe en deux, 
Et du canon tiré de près sur eux; 
Et le Messie allant, dans une armoire, 
Prendre sa lance, instrument de sa gloire? 
Vous voyez bien que la guerre est partout. 
Point de repos, cela me pousse à bout.
Hé quoi, toujours alerte, en sentinelle 
Que devient donc la paix universelle 
Qu’un grand ministre en rêvant proposa, 
Et qu’Irénée(43) aux sifflets exposa, 
Et que Jean-Jacques orna de sa faconde, 
Quand il faisait la guerre à tout le monde(44)?
(45)O Patouillet! ô Nonotte, et consorts! 
O mes amis, la paix est chez les morts! 
Chrétiennement mon coeur vous la souhaite.
Chez les vivants où trouver sa retraite? 
Où fuir? que faire? à quel saint recourir? 
Je n’en sais point: il faut savoir souffrir(46).

Mais, dit-on, Bernard de Fontenelle, après avoir fait quelques épigrammes assez plates contre Nicolas Boileau et contre Racine, ne répondit rien au mauvais livre(47) du R. P. Balthus, de la Société de Jésus, qui l’accusait d’athéisme pour avoir rédigé en bon français et avec grâce le livre latin(48) très savant, mais un peu pesant, de Van Dale; c’est que les RR. PP. Lallemant et Doucin, de la Société de Jésus, firent dire à M. de Fontenelle, par M. l’abbé de Tilladet, que s’il répondait on le mettrait à la Bastille; c’est que, plus de vingt ans après, le R. P. Le Tellier persécuta Fontenelle, qu’il accusa d’avoir engagé Dumarsais à répondre(49); c’est que Dumarsais était perdu sans le président de Maisons, et Fontenelle sans M. d’Argenson, comme on l’a déjà dit ailleurs(50), et comme Fontenelle le fait entendre lui-même dans le bel éloge de M. d’Argenson le garde des sceaux(51).

Mais à présent que le R. P. Le Tellier ne distribue plus de lettres de cachet, je pose qu’il n’est pas absolument défendu à un barbouilleur de papier, soit mauvais poète, soit plat prosateur, du nombre desquels j’ai l’honneur d’être, d’exposer les petites erreurs dans lesquelles des gens de bien sont depuis peu tombés, soit en inventant, soit en rapportant des calomnies absurdes, soit en falsifiant des écrits, soit en contrefaisant le style et jusqu’au nom de leurs confrères qu’ils ont voulu perdre; soit en les accusant d’hérésie, de déisme, d’athéisme, à propos d’une recherche d’anatomie, ou de quelques vers de cinq pieds, ou de quelque point de géographie. M. Jean-George Lefranc, évêque du Puy, dit, par exemple, dans une pastorale, à la page 6, « qu’on s’est armé contre le christianisme dans la grammaire. » On n’avait pas encore entendu dire que le substantif et l’adjectif, quand ils s’accordent en genre, en nombre et en cas, conduisent droit à nier l’existence de Dieu. 

Je vais, pour l’édification du public, rassembler, preuves en main, quelques tours de passe-passe dans ce goût, qui ont illustré en dernier lieu la littérature. Ce petit morceau pourra être utile à ceux qui entrent dans la carrière heureuse des lettrés. C’est un compendium de traits d’érudition, de droiture, et de charité, qui me fut envoyé, il y a quelque temps, par un bon ami, sous le litre de Nouvelles Honnêtetés littéraires.

PREMIÈRE HONNÊTETÉ.

Il y a des sottises convenues qu’on réimprime tous les jours sans conséquence, et qui servent même à l’éducation de la jeunesse. La Géographie d’Hubner(52) est mise entre les mains des enfants, depuis Moscou jusqu’à Strasbourg. On y trouve, dès la première page, que Jupiter se changea en taureau pour enlever Europe, treize cents ans avant Jésus-Christ, jour pour jour; mais que les habitants de l’Europe sont enfants de Japhet; qu’ils sont au nombre de trente millions, quoique la seule Allemagne possède environ ce nombre d’habitants. Il affirme ensuite qu’on ne peut trouver en Europe un terrain d’une lieue d’étendue qui ne soit habité, quoiqu’il y ait vingt lieues de pays dans les landes de Bordeaux où l’on ne trouve absolument personne; quoique dans les États du pape, depuis Orviette jusqu’à Terracine, il y ait beaucoup de terrains abandonnés, et quoiqu’il y ait des marécages immenses dans la Pologne, et des déserts dans la Russie, et par tout pays des landes. 

Il est dit, dans ce livre, que le roi de France a toujours quarante mille Suisses à sa solde, quoiqu’il n’en ait environ que douze mille. 

M. Hubner, en parlant de Marseille, dit que le château de Notre-Dame de la Garde est très bien fortifié. Si M. Hubner avait ou vu Marseille, ou lu le Voyage de Bachaumont et de Chapelle, il aurait eu une connaissance plus exacte de Notre-Dame de la Garde. 
 

Gouvernement commode et beau, 
A qui suffit pour toute garde
Un Suisse avec sa hallebarde 
Peint sur la porte du château.

M. Hubner assure qu’à Orange il parut une couronne d’or au ciel en plein midi, lorsque Guillaume, prince d’Orange, depuis roi d’Angleterre, reçut l’hommage des habitants de cette ville, « et que c’est pourquoi il eut toujours beaucoup de bienveillance pour elle. » 

On cite ici le livre d’Hubner parmi cent autres, parce qu’on a été obligé par hasard d’en lire quelque chose, ainsi que du Spectacle de la nature(53),où il est dit que Moïse est un grand physicien; que la lumière arrive des étoiles sur la terre en sept minutes, et que le chien de monsieur le chevalier s’appelle Moufflar. 

Ces inepties nombreuses ne font nul mal, ne portent préjudice à personne, et sont aisément rectifiées par les instituteurs qui instruisent la jeunesse. Mais qu’un historien anglais, dans les Annales du siècle, assure que le dernier empereur de la maison d’Autriche, Charles VI, a été empoisonné par un de ses pages, lequel page s’est réfugié paisiblement à Milan; qu’il dise que le roi de France, à la bataille de Fontenoy, ne passa jamais l’Escaut, lorsqu’il est avéré qu’il était au delà du pont de Calonne à la vue des deux armées; qu’il dise que les Français empoisonnèrent les balles de leurs fusils en les mâchant, et en y mêlant des morceaux de verre(54); qu’il dise que le duc de Cumberland envoya au roi de France un coffre rempli de ces balles; que ces absurdes mensonges soient répétés encore dans d’autres livres: voilà, ce me semble, des honnêtetés qu’il est juste de relever, et que l’auteur du Siècle de Louis XIV n’a pas passées sous silence. 

DEUXIÈME HONNÊTETÉ.

Après que l’Espion turc(55)eut voyagé en France sous Louis XIV, Dufresny fit voyager un Siamois(56). Quand ce Siamois fut parti, le président de Montesquieu donna la place vacante à un Persan, qui avait beaucoup plus d’esprit que l’on n’en a à Siam et en Turquie. 

Cet exemple encouragea un nouvel introducteur des ambassadeurs, qui, dans la guerre de 1741, fit les honneurs de la France à un Espion turc(57), lequel se trouva le plus sot de tous. 

Quand la paix fut faite, M. le chevalier Goudard fit les honneurs de presque toute l’Europe à un Espion chinois qui résidait à Cologne, et qui parut en six petits volumes(58).

Il dit, page 17 du premier volume, que le roi de France est le roi des gueux(59); que si l’univers était submergé, Paris serait l’arche où l’on trouverait en hommes et en femmes toutes sortes de bêtes. 

Il assure(60) qu’une nation naïve et gaie qui chambre ensemble ne doit pas être de mauvaise humeur contre les femmes, et que les auteurs un peu polis ne les invectivent plus dans leurs ouvrages; cependant sa politesse ne l’empêche pas de les traiter fort mal. 

Il dit(61) que le peuple de Lyon est d’un degré plus stupide que celui de Paris, et de deux degrés moins bon. 

Passe encore, dira-t-on, que l’auteur, pour vendre son livre, attaque les rois, les ministres, les généraux, et les gros bénéficiers; ou ils n’en savent rien; ou, s’ils en savent quelque chose, ils s’en moquent. Il est assez doux d’avoir ses courtisans dans son antichambre, tandis que les écrivains frondeurs sont dans la rue. Mais les pauvres gens de lettres qui n’ont point d’antichambre sont quelquefois fâchés de se voir calomniés par un lettré de la Chine, qui probablement n’a pas plus d’antichambre qu’eux. 

Il y a surtout beaucoup de dames nommées par le lettré chinois, lequel proteste toujours de son respect pour le beau sexe. C’est un sûr moyen de vendre son livre. Les dames, à la vérité, ont de quoi se consoler; mais les malheureux auteurs vilipendés n’ont pas les mêmes ressources. 

TROISIÈME HONNÊTETÉ.

Le gazetier ecclésiastique(62) outrage pendant trente ans, une fois par semaine, les plus savants hommes de l’Europe, des prélats, des ministres, quelquefois le roi lui-même; mais le tout en citant l’Écriture sainte. Il meurt inconnu, ses ouvrages meurent aussi; et il a un successeur. 

QUATRIÈME HONNÊTETÉ.

Un autre gazetier joue dans la littérature le même rôle que l’écrivain des nouvelles ecclésiastiques a joué dans l’Église de Dieu: c’est l’abbé Desfontaines(63), chassé pour ses moeurs de cette Société de Jésus, chassée de France pour ses intrigues. Il met en vers des psaumes, et on ne lit point ses vers; il meurt de faim, et il déchire pour vivre tous ceux qui se font lire, et il le déclare; il est enfermé à Bicêtre, et il fait des feuilles à Bicêtre; enfin il a un successeur aussi(64). Ce successeur est l’Élisée de cet Élie, chassé comme lui des jésuites, mis à Bicêtre comme lui, passant de Bicêtre au For-l’Évêque et au Châtelet, couvert d’opprobres publics et secrets, osant écrire et n’osant se montrer. Le nom de Fréron est devenu une injure; et cependant il aura aussi un successeur(65), dont les sots liront les feuilles en province pour se former l’esprit et le coeur(66).

CINQUIÈME HONNÊTETÉ.

L’abbé de Caveyrac, dans sa belle apologie de la révocation de l’édit de Nantes, et dans celle de la Saint-Barthélemy, traite comme des coquins environ douze cent mille personnes qui vivent paisiblement en France sous le nom de nouveaux convertis. Il tombe ensuite sur les avocats; il déchire les gens de lettres; il calomnie le ministère. Il se ferait beaucoup d’amis s’il n’avait pas trop peu de lecteurs. 

SIXIÈME HONNÊTETÉ.

Un homme de province(67) sollicite une place dans un corps respectable d’une capitale, et l’obtient; et pour tout remerciement, il dit à ses confrères qu’eux et tous ceux qui aspirent à l’être sont des extravagants, des ennemis de l’État et de la religion, et même des gens sans goût, qui ne lisent point ses cantiques. 

Mon correspondant ne me dit point dans quel pays s’est passée cette aventure. Je soupçonne que c’est en Amérique. il ajoute que ce discours du récipiendaire produisit quelques mauvaises plaisanteries, qu’il faut pardonner aux intéressés. Heureux ceux qui, lorsqu’ils sont outragés, se contentent de rire! Vous savez, mon cher lecteur, que le public est alerte sur les fautes des gens de lettres comme sur l’orgueil, l’avarice, et les petites paillardises qu’on a quelquefois reprochées aux moines. Plus un état exige de circonspection, plus les faiblesses sont remarquées; et si les moines ont fait voeu de chasteté, d’humilité, et de pauvreté, les gens de lettres semblent avoir fait voeu de raison. 

SEPTIÈME HONNÊTETÉ.

Lorsque le R. P. La Valette(68),alias Duclos, alias Lefèvre, eut fait sa première banqueroute, ad majorern Societatis gloriam; lorsque des imprimeurs huguenots eurent rafraîchi les premières pages d’une vieille édition du R. P. Busembaum(69), que l’on fit passer pour nouvelle, et qu’ils eurent ainsi jeté, sans le savoir, la première pierre qui a servi à lapider la Société de Jésus; lorsque ces Pères écrivaient en faveur de leur corps tant de petits livres qu’on ne lit plus; lorsque quelques prélats, s’imaginant que la Société de Jésus était immortelle et invulnérable, lui firent leur cour très maladroitement par quelques écrits; lorsque le bourreau brûla, selon son usage, une belle lettre du révérendissime père en Dieu Jean-George Lefranc, évêque du Puy en Velay(70), il y eut alors une inondation de brochures, et autant d’injures de part et d’autre qu’il y avait de jésuites en France... 

La principale honnêteté fut entre les révérends pères dominicains et les révérends pères jésuites. Les jésuites, dans un écrit intitulé Lettre d’un homme du monde à un théologien, page 4, complimentèrent les jacobins sur leur frère Politien de Montepulciano(71), qui, dit-on, empoisonna avec une hostie le méchant empereur Henri VII; sur le bienheureux Jacques Clément, ainsi nommé par la Ligue; sur Edmond Bourgoin son prieur; sur frères Pierre Argier et Ridicouse, roués tous deux à Paris.

Les jacobins répondirent à ce compliment par une longue énumération des martyrs de la Société; et cette liste ne finissait point. Les deux partis appelèrent à leur secours saint Thomas d’Aquin. Il s’agissait de le bien entendre, et c’est là le grand effort de la théologie. Les uns et les autres convenaient des paroles. Ils avouaient que saint Thomas a dit, liv. II, quest. 42, art. 2: 

Que ceux qui délivrent la multitude d’un méchant roi sont très louables; 

Que le mauvais prince est le seul séditieux; 

Qu’il y a des cas où celui qui le tue mérite récompense; 

Que, selon le même saint Thomas d’Aquin, liv. II, quest. 12, un prince qui a apostasié n’a plus de droit sur ses sujets; 

Que, s’il est excommunié, ses sujets sont ipso facto délivrés de leur serment de fidélité, ejus subditi juramento fidelitatis liberati sunt;

Que comme il est permis de résister aux larrons, il est permis de résister aux mauvais princes; ut sicut licet resistere latronibus, ita licet in tali casu resistere malis principibus. Liv. II, quest. 69. 

Tout cela se trouve, avec beaucoup d’autres choses également édifiantes, dans l’Appel à la raison imprimé en 1762, sous le litre de Bruxelles(72).

On prétend que chez les jacobins, quand il meurt un docteur en théologie, on met une bible(73) de saint Thomas dans sa bière. Des profanes, ayant lu ces grandes questions dans saint Thomas d’Aquin, ont prétendu qu’il eût été à désirer, pour la tranquillité publique, que toutes les Sommes de ce bonhomme eussent été enterrées avec tous les jacobins. Mais ce sentiment me paraît un peu trop dur. 

Après cette dispute, qui intéressa vivement dix ou douze lecteurs, il en survint une autre entre les mêmes combattants, au sujet du livre De Matrimonio, du révérend père Sanchez(74), regardé en Espagne et par tous les jésuites du monde comme un Père de l’Église. Cette dispute se trouve à la page 262 du Nouvel Appel à la raison, et il faut avouer que la raison doit être bien étonnée qu’on soumette un pareil procès à son tribunal. 

On y discute trois questions tout à fait intéressantes: la première, quando vas innaturale usurpatur; la seconde, quando seminatio non est simultanea; la troisième, quando seminatia est extra vas(75).Ma pudeur et mon grand respect pour les dames m’empêchent de traduire en français cette dispute théologique. J’ai prétendu me borner à faire voir combien les théologiens sont quelquefois honnêtes. 

HUITIÈME HONNÊTETÉ.

Un homme d’un génie vaste, d’une érudition immense, d’un travail infatigable, et dont le nom perce dans l’Europe du sein de la retraite la plus profonde(76), entreprend le plus grand et le plus difficile ouvrage dont la littérature ait jamais été honorée; le meilleur géomètre de la France se joint à lui. Ce géomètre(77), qui unit à la délicatesse de Fontenelle la force que Fontenelle n’a pas, donne un plan de cette célèbre entreprise, et ce plan vaut lui seul une Encyclopédie. Un homme d’un nom illustre, qui s’est consacré aux lettres toute sa vie, physicien exact, métaphysicien profond, très versé dans l’histoire et dans les autres genres(78), fait lui seul près du quart de cet ouvrage utile; des hommes savants, des hommes de génie, s’y dévouent; d’anciens militaires, d’anciens magistrats, d’habiles médecins, des artistes même, y travaillent avec succès, et tous dans la vue de laisser à l’Europe le dépôt des sciences et des arts, sans aucun intérêt, sans vain amour-propre. Ce n’est que malgré eux que le libraire a publié leurs noms. M. de Voltaire surtout avait prié que son nom ne parût point. Quelle a été la reconnaissance de certains hommes, soi-disant gens de lettres, pour une entreprise si avantageuse à eux-mêmes? Celle de la décrier, de diffamer les auteurs, de les poursuivre, de les accuser d’irréligion et de lèse-majesté(79).

NEUVIÈME HONNÊTETÉ.

Maître Abraham Chaumeix(80) (je ne sais qui c’est), ayant demandé à travailler à ce grand ouvrage, et ayant été éconduit, comme de raison, ne manqua pas de dénoncer juridiquement les auteurs. Il soupçonne que celui qui a principalement contribué à le faire refuser a composé l’article Ame, et que puisqu’il est son ennemi il est athée; il le dénonce donc juridiquement comme tel. Il se trouve que l’auteur de l’article est un bon docteur de Sorbonne très pieux(81). Il est très étonné d’apprendre qu’il est accusé de nier l’existence de Dieu et celle de l’âme; et il conclut que si Abraham Chaumeix a une âme, elle est un peu dure et fort ignorante. 

Abraham, pour se dépiquer, va se faire maître d’école à Moscou. Que son âme y repose en paix! 

DIXIÈME HONNÊTETÉ.

Un gentilhomme de Bretagne, qui a fait des comédies charmantes(82), nous a donné des anecdotes très curieuses sur la ville de Paris et sur l’histoire de France, imprimées avec privilège, et surtout avec celui de l’approbation publique; aussitôt les auteurs de je ne sais quelles feuilles(83) (car je ne lis point les feuilles) écrivent dans ces feuilles, dédiées à la cour, à douze sous par mois, que l’auteur est incontestablement déiste ou athée, et qu’il est impossible que cela ne soit pas, puisqu’il a dit que Maugiron, Quélus, et Saint-Mégrin, tués sous le règne de Henri III, furent enterrés dans l’église de Saint-Paul, et qu’on n’avait pas voulu inhumer une vieille femme dans la rue de l’Arbre-Sec avant qu’on eût vu son testament. 

Le Breton, qui n’entend point raillerie, fait assigner au Châtelet les auteurs des feuilles, par-devant le lieutenant criminel, en réparation d’honneur et de conscience, au mois de juin 1763. Les folliculaires civilisent l’affaire, et sont forcés de demander pardon de leur incivilité. 

ONZIÈME HONNÊTETÉ.

Un auteur(84), qui n’aimait pas ceux du grand et utile ouvrage dont on a déjà parlé, les prostitue sur le théâtre, et les introduit volant dans la poche. Ce n’est pas ainsi que Molière a peint Trissotin et Vadius. On me dira que des galériens du temps du roi Charles VII, condamnés pour crime de faux, ayant obtenu leur grâce de leur bon roi, lui volèrent tout son bagage, comme il est rapporté dans l’abbé Trithême(85), page 329(86); mais on m’avouera que ceux qui font aujourd’hui honneur à la littérature française ne sont point des coupeurs de bourses, et que d’ailleurs ce trait n’est pas assez plaisant. 

DOUZIÈME HONNÊTETÉ.

Des folliculaires à la petite semaine ont imprimé que M. d’Alembert est un Rabzacès, un Philistin, un Amorrhéen, une bête puante: je ne sais pas précisément pourquoi; mais Rabzacès signifie grand échanson en syriaque. Or M. d’Alembert n’est pas un grand échanson, c’est même l’homme du monde qui verse le moins à boire. Il ne peut être à la fois Rabzacès, Syrien, Philistin ou Amorrhéen; il n’est ni bête ni puant; je sais seulement qu’il est un des plus grands géomètres, un des plus beaux esprits et une des plus belles âmes de l’Europe: ce qu’on n’a jamais dit de Rabzacès. 

Les folliculaires ont eu d’aussi étranges honnêtetés pour M. de Montesquieu et pour M. de Buffon. On a écrit contre l’un des lettres du Pérou(87), qui n’ont pas dû être un Pérou pour l’auteur. On a prouvé à l’autre qu’il était déiste ou athée, cela est égal, parce qu’il avait loué les stoïciens; et on l’a prouvé tout comme le révérend père Hardouin, de la Société de Jésus, avait démontré que Pascal, Nicole, Arnauld, et Malebranche(88), n’ont jamais cru en Dieu. 
 

Qui méprise Cotin n’estime point son roi(89),
Et n’a, selon Cotin, ni dieu, ni foi, ni loi.

QUATORZIÈME HONNÊTETÉ.

En voici une d’un goût nouveau: Jean-Jacques Rousseau, qui ne passe ni pour le plus judicieux, ni pour le plus conséquent des hommes, ni pour le plus modeste, ni pour le plus reconnaissant, est mené en Angleterre par un protecteur(90) qui épuise son crédit pour lui faire obtenir une pension secrète du roi. Jean-Jacques trouve la pension secrète un affront. Aussitôt il écrit une lettre(91), dans laquelle il sacrifie l’éloquence et le goût à son ressentiment contre son bienfaiteur. Il pousse trois arguments contre ce bienfaiteur, M. Hume, et à chaque argument il finit par ces mots: « Premier soufflet, second soufflet, troisième soufflet sur la joue de mon patron. » Ah! Jean-Jacques! trois soufflets pour une pension! c’est trop! 
 

Tudieu, l’ami, sans nous rien dire, 
Comme vous baillez des soufflets! 
(Amphitryon, acte 1, scène ii.)

Un Genevois qui donne trois soufflets à un Écossais! Cela fait trembler pour les suites. Si le roi d’Angleterre avait donné la pension, Sa Majesté aurait eu le quatrième soufflet. C’est un terrible homme que ce Jean-Jacques! il prétend, dans je ne sais quel roman intitulé Héloïse ou Aloïsia(92),s’être battu contre un seigneur anglais de la chambre haute, dont il reçut ensuite l’aumône. Il a fait, on le sait, des miracles à Venise; mais il ne fallait pas calomnier les gens de lettres à Paris. Il y a de ces gens de lettres qui n’attaquent jamais personne, mais qui font une guerre bien vive quand ils sont attaqués, et Dieu est toujours pour la bonne cause. Un des offensés s’amusa à le dessiner par les coups de crayon que voici: 
 

Cet ennemi du genre humain, 
Singe manqué de l’Arétin, 
Qui se croit celui de Socrate; 
Ce charlatan trompeur et vain, 
Changeant vingt fois son mithridate; 
Ce basset hargneux et mutin, 
Bâtard du chien de Diogène, 
Mordant également la main 
Ou qui le fesse, ou qui l’enchaîne, 
Ou qui lui présente du pain.

Les honnêtetés de Jean-Jacques lui ont attiré, comme on le voit, de très grandes honnêtetés. Il y a de la justice dans le monde, et, pour peu que vous soyez poli, vous trouvez à coup sûr des gens fort polis qui ne sont pas en reste avec vous. Cela compose une société charmante. 

QUINZIÈME HONNÊTETÉ.

Une honnêteté nouvelle, et dont on ne s’était pas encore avisé dans la littérature, c’est d’imprimer des lettres sous le nom d’un auteur connu, ou de falsifier celles qui ont couru dans le monde par la trop grande facilité de quelques amis, et d’insérer dans ces lettres les plus énormes platitudes avec les calomnies les plus insolentes. C’est ainsi qu’en dernier lieu on a imprimé à Amsterdam, sous le titre de Genève, de prétendues Lettres secrètes(93)de l’auteur de la Henriade; lesquelles lettres, si elles étaient secrètes, ne devaient pas être publiques. Il y a surtout dans ces Lettres secrètes un correspondant nommé le comte de Bar-sur-Aube, qui est un homme sûr; mais, comme il n’y a jamais eu de comte de Bar-sur-Aube, on ne peut pas avoir grande foi à ces Lettres secrètes.

Ensuite le nommé Schneider, libraire d’Amsterdam, a débité, sous le nom de Genève, les Lettres du même homme à ses amis du Parnasse: c’est là le titre. Il se trouve que ces amis du Parnasse sont le roi de Pologne, le roi de Prusse, l’électeur palatin, le duc de Bouillon, etc. Outre la décence de ce titre, on fait dire, dans ces lettres, à l’auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV, qu’à la cour de France il y a d’agréables commères qui aiment Jean-Jacques Rousseau comme leur toutou. On ajoute à ces gentillesses des notes infâmes contre des personnes respectables; et il y a surtout trois lettres à un chevalier de Bruan qui n’a jamais existé, et qu’on appelle mon cher Philinte. L’éditeur doute si ces trois lettres sont de M. de Montesquieu ou de M. de Voltaire, quoique aucun de leurs laquais n’eut voulu les avoir écrites(94). On a déjà dit ailleurs(95) que ces bêtises se vendent à la foire de Leipsick, comme on vend du vin d’Orléans pour du vin de Pontac. Il est bon d’en avertir ceux qui ne sont pas gourmets. 

SEIZIÈME HONNÊTETÉ.

Il est encore plus utile d’avertir ici que le style simple, sage et noble, orné, mais non surchargé de fleurs, qui caractérisait les bons auteurs du siècle de Louis XIV, paraît aujourd’hui trop froid et trop rampant aux petits auteurs de nos jours; ils croient être éloquents, lorsqu’ils écrivent avec une violence effrénée; ils pensent être des Montesquieu, quand ils ont à tort et à travers insulté quelques cours et quelques ministres du fond de leurs greniers, et qu’ils ont entassé sans esprit injure sur injure; ils croient être des Tacite, lorsqu’ils ont lancé quelques solécismes audacieux à des hommes dont les valets de chambre dédaigneraient de leur parler; ils s’érigent en Catons et en Brutus la plume à la main. Les bons écrivains du siècle de Louis XIV ont eu de la force; aujourd’hui, on cherche des contorsions. 

Qui croirait qu’un gredin ait imprimé en 1752, dans un livre intitulé Mes Pensées(96),les mots que voici, et qu’il croyait dans le vrai goût de Montesquieu? 

« Une république qui ne serait formée que de scélérats du premier ordre produirait bientôt un peuple de sages, de conquérants et de héros. Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. 

« La mort de Charles Ier a fait plus de bien à l’Angleterre que n’en aurait fait le règne le plus glorieux de ce prince. 

« Les forfaits de Cromwell sont si beaux que l’enfant bien né n’entend point prononcer le nom de ce grand homme sans joindre les mains d’admiration. » 

Ces pensées ont été pourtant réimprimées, et l’auteur, à la seconde édition, mettait au titre septième édition, pour encourager à lire son livre. Il le dédiait à son frère. Il signait Gonia Palaios. Gonia signifie angle; Palaios, vieux. Son nom en effet est l’Anglevieux(97). Il s’est fait appeler La Beaumelle. C’est lui qui a falsifié les Lettres de Madame de Maintenon, et qui a rempli les Mémoires de Maintenon de contes absurdes et des anecdotes les plus fausses. 

DIX-SEPTIÈME HONNÊTETÉ.

On connaît l’histoire du Siècle de Louis XIV. Tout impartial qu’est ce livre, il est consacré à la gloire de la nation française, et à celle des arts, et c’est même parce qu’il est impartial qu’il affermit cette gloire. Il a été bien reçu chez tous les peuples de l’Europe, parce qu’on aime partout la vérité. Louis XV, qui a daigné le lire plus d’une fois, en a marqué publiquement sa satisfaction. Je ne parle pas du style, qui sans doute ne vaut rien; je parle des faits. 

Ce même La Beaumelle, dont il a bien fallu déjà faire mention, ci-devant précepteur du fils d’un gentilhomme(98) qui a vendu Ferney à l’auteur du Siècle de Louis XIV; chassé de la maison de ce gentilhomme, réfugié en Danemark; chassé du Danemark, réfugié à Berlin; chassé de Berlin, réfugié à Gotha; chassé de Gotha, réfugié à Francfort: cet homme, dis-je, s’avise de faire à Francfort l’action du monde la plus honorable à la littérature. 

Il vend pour dix-sept louis d’or(99) au libraire Eslinger une édition du Siècle de Louis XIV, qu’il a soin de falsifier en plusieurs endroits importants, et qu’il enrichit de notes de sa main; dans ces notes, il outrage tous les généraux, tous les ministres, le roi même et la famille royale; mais c’est avec ce ton de supériorité et de fierté qui sied si bien à un homme de son état, consommé dans la connaissance de l’histoire. 

Il dit très savamment que les filles hériteraient aujourd’hui de la partie de la Navarre réunie à la couronne; il assure que le maréchal de Vauban n’était qu’un plagiaire; il décide que la Pologne ne peut produire un grand homme; il dit que les savants danois sont tous des ignorants, tous les gentilshommes des imbéciles, et il fait du brave comte de Plélo un portrait ridicule. Il ajoute qu’il ne se fit tuer à Dantzick que parce qu’il s’ennuyait à périr à Copenhague. Non content de tant d’insolences, qui ne pouvaient être lues que parce qu’elles étaient des insolences, il attaque la mémoire du maréchal de Villeroi; il rapporte à son sujet des contes de la populace; il s’égaye aux dépens du maréchal de Villars(100). Un La Beaumelle donner des ridicules au maréchal de Villars! Il outrage le marquis de Torcy, le marquis de la Vrillière, deux ministres chers à la nation par leur probité. Il exhorte tous les auteurs à sévir contre M. Chamillart; ce sont ses termes. 

Enfin il calomnie Louis XIV au point de dire qu’il empoisonna le marquis de Louvois; et, après cette criminelle démence, qui l’exposait aux châtiments les plus sévères, il vomit les mêmes calomnies contre le frère et le neveu de Louis XIV(101).

Qu’arrive-t-il d’un tel ouvrage? De jeunes provinciaux, de jeunes étrangers, cherchent chez des libraires le Siècle de Louis XIV. Le libraire demande si on veut ce livre avec des notes savantes. L’acheteur répond qu’il veut sans doute l’ouvrage complet. On lui vend celui de La Beaumelle. 

Les donneurs de conseils vous disent: « Méprisez cette infamie, l’auteur ne vaut pas la peine qu’on en parle. » Voilà un plaisant avis. C’est-à-dire qu’il faut laisser triompher l’imposture. Non, il faut la faire connaître. On punit très souvent ce qu’on méprise; et même, à proprement parler, on ne punit que cela, car tout délit est honteux. 

Cependant cet honnête homme ayant osé se montrer à Paris, on s’est contenté de l’enfermer pendant quelque temps à Bicêtre(102); après quoi on l’a confiné dans son village, près de Montpellier. Ce La Beaumelle est le même qui a depuis fait imprimer(103) des Lettres falsifiées de M. de Voltaire, à Amsterdam, à Avignon, accompagnées de notes infâmes contre les premiers de l’État. 

On a toujours du goût pour son premier métier(104).

On demande, après de pareils exemples, s’il ne vaut pas mille fois mieux être laquais dans une honnête maison que d’être le bel esprit des laquais; et on demande si l’auteur d’un petit poème intitulé le Pauvre Diable n’a pas eu raison de dire(105):
 

J’estime plus ces honnêtes enfants 
Qui de Savoie arrivent tous les ans, 
Et dont la main légèrement essuie 
Ces longs canaux engorgés par la suie; 
J’estime plus celle qui, dans un coin, 
Tricote en paix les bas dont j’ai besoin; 
Le cordonnier qui vient de ma chaussure 
Prendre à genoux la forme et la mesure, 
Que le métier de tes obscurs Frérons; 
Maître Abraham et ses vils compagnons 
Sont une espèce encor plus odieuse. 
Quant aux catins, j’en fais assez de cas: 
Leur art est doux, et leur vie est joyeuse 
Si quelquefois leurs dangereux appas 
A l’hôpital mènent un pauvre diable, 
Un grand benêt qui fait l’homme agréable, 
Je leur pardonne: il l’a bien mérité.

Je cite ces vers pour faire voir combien ce métier de petits barbouilleurs, de petits folliculaires, de petits calomniateurs, de petits falsificateurs du coin de la rue, est abominable: car, pour celui des belles demoiselles qui ruinent un sot, je n’en fais pas tout à fait le même cas que l’auteur du Pauvre Diable; on doit avoir de l’honnêteté pour elles sans doute, mais avec quelques restrictions. 

DIX-HUITIÈME HONNÊTETÉ.

Le fils d’un laquais de M. de Maucroix, lequel fils fut laquais aussi quelque temps, et qui servit souvent à boire à l’abbé d’Olivet, s’est élevé par son mérite; et nous sommes bien loin de lui reprocher son premier emploi dont ce mérite l’a tiré, puisque nous avons approuvé la maxime qu’il vaut mieux être le laquais d’un bel esprit que le bel esprit des laquais. Un jeune homme sans fortune sert fidèlement un bon maître; il s’instruit, il prend un état: il n’y a dans tout cela aucune indignité, rien dont la vertu et l’honneur doivent rougir. Le pape Adrien IV avait été mendiant; Sixte-Quint avait été gardeur de porcs. Quiconque s’élève a du moins cette espèce de mérite qui contribue à la fortune; et pourvu que vous ne soyez ni insolent ni méchant, tout le monde honore en vous cette fortune qui est votre ouvrage. 

Cet homme nommé d’Étrée, parce que son père était du village d’Étrée, ayant cultivé les belles-lettres au lieu de cultiver son jardin, fut d’abord folliculaire, ensuite faiseur d’almanachs, et il mit au jour l’Année merveilleuse(106),pour laquelle il fut incarcéré puis il se fit prêtre, puis il se fit généalogiste; il travailla chez M. d’Hozier, et en sortit... je ne veux pas dire pourquoi; enfin il obtint un petit prieuré(107) dans le fond d’une province. Monsieur le prieur alla se faire reconnaître dans sa seigneurie en 1763; et, comme il est généalogiste, il se fit passer, mais avec circonspection, pour un neveu du cardinal d’Estrées. Il reçut en cette qualité une fête assez belle d’une dame qui a une terre dans le voisinage, et fut traité en homme qui devait être cardinal un jour. 

Comme il n’y a point de maison dans son prieuré, il tenait sa cour dans un cabaret du voisinage. Il écrivit une lettre pleine de dignité et de bonté au seigneur de la paroisse, qui se mêle de prose et de vers tout comme l’abbé d’Étrée. Il avertissait ce voisin qu’un jeune homme de sa maison avait osé chasser sur les terres du prieuré, qui ont, je crois, cent toises d’étendue; qu’il accorderait volontiers le droit de chasse à la seule personne du voisin en qualité de littérateur, parce qu’il avait soixante et onze ans, et qu’il était à peu près aveugle; mais nul autre ne devait effaroucher le gibier de monsieur le prieur, qui n’a pas plus de gibier que de basse-cour. Le jeune homme qui avait imprudemment tiré à deux ou trois cents pas des terres de l’Église était un gentilhomme qui ne crut point devoir de réparation. Autre lettre de monsieur le prieur au voisin; pas plus de réponse à cette seconde qu’à la première. 

Mon homme part en méditant une noble vengeance. Il va en Picardie chez un seigneur à la généalogie duquel il travaillait. Un magistrat considérable du parlement de Paris était dans le voisinage. M. l’abbé d’Étrée accuse auprès de ce magistrat celui qui n’avait pu lui écrire une lettre 
 

D’avoir fait un gros livre, un livre abominable, 
Un livre à mériter la dernière rigueur, 
Dont le fourbe a le front de le faire l’auteur. 
(Voyez le Misanthrope, acte V(108).)

Voilà monsieur le prieur qui triomphe, et qui écrit à un intendant de ses États: « Il est perdu, il ne s’en relèvera pas, son affaire est faite. » Il se trompa; mais on a lieu d’espérer qu’il réussira mieux une autre fois. 

Pauvres gens de lettres, voyez ce que vous vous attirez, soit que vous écriviez, soit que vous n’écriviez pas. Il faut non seulement faire son devoir, taliter qualiter, comme dit Rabelais, et dire toujours du bien de monsieur le prieur; mais il faut encore répondre aux lettres qu’il vous écrit. Cette négligence a ulcéré quelquefois plus d’un grand coeur; et vous voyez avec quelle noblesse un prieur se venge. 

DIX-NEUVIÈME HONNÊTETÉ.

L’auteur de l’Histoire de Charles XII l’avait publiée(109) environ vingt ans(110) avant que le P. Barre donnât son Histoire d’Allemagne; cependant le P. Barre jugea à propos de fondre dans son ouvrage presque tout Charles XII, batailles, sièges, discours, caractères, bons mots même. Quelques journalistes ayant entendu parler à quelques lecteurs de cette singulière ressemblance, ne songeant pas à la date des éditions, et n’ayant pas même lu le P. Barre, qu’on ne lit guère, ne doutèrent pas que M. de Voltaire n’eût volé le P. Barre, ou du moins feignirent de n’en pas douter, et appelèrent l’auteur de Charles XII plagiaire; mais c’est une bagatelle qui ne mérite pas d’être relevée. Ces petits mensonges sont le profit des folliculaires; il faut que tout le monde vive. 

VINGTIÈME HONNÊTETÉ.

C’est encore un secret admirable que celui de déterrer un poème manuscrit qu’on attribue à un auteur auquel on veut donner des marques de souvenir, et de remplir ce poème de vers dignes du postillon, du cocher de Vertamon; d’y insérer des tirades contre Charlemagne et contre saint Louis; d’y introduire au xve siècle Calvin et Luther, qui sont du xvie; d’y glisser quelques vers contre des ministres d’État; et enfin de parler d’amour comme on en parle dans un corps de garde. Les éditeurs espèrent qu’ils vendront avantageusement ces beaux vers et libelles de taverne, et que l’auteur à qui ils les imputent sera infailliblement perdu à la cour. 
 

Les galants y voyaient double profit à faire: 
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui(111).

Vous vous trompez, messieurs, on a plus de discernement à Versailles et à Paris que vous ne croyez; et ceux quibus est aequus et pater et res(112)nesont pas vos dupes. On n’imputera jamais à l’auteur d’Alzire ces vers: 
 

Chandos, suant et soufflant comme un boeuf, 
Cherche du doigt si Jeanne est une fille; 
Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille! 
Bientôt le diable emporte l’étui neuf; 
Il veut encor secouer sa guenille... 
Chacun avait son trot et son allure, 
Chacun piquait à l’envi sa monture, etc.

On a pris la peine de faire environ trois cents vers dans ce goût, et de les attribuer à l’auteur de la Henriade: il y a des vers pour la bonne compagnie, il y en a pour la canaille, et cela est absolument égal pour quelques libraires de Hollande et d’Avignon. 

Pour mieux connaître de quoi la basse littérature est capable, il faut savoir que les auteurs de ces gentillesses, ayant manqué leur coup, firent à Liège une nouvelle édition du même ouvrage, dans lequel ils insérèrent les injures qu’ils crurent les plus piquantes contre Mme de Pompadour(113). Ils lui en firent tenir un exemplaire, qu’elle jeta au feu; ils lui écrivirent des lettres anonymes, qu’elle renvoya à l’homme qu’ils voulaient perdre. C’est une grande ressource que celle des lettres anonymes, et fort usitée chez les âmes généreuses qui disent hardiment la vérité: les gueux de la littérature y sont fort sujets, et celui qui écrit ces mémoires instructifs conserve quatre-vingt-quatorze(114) lettres anonymes qu’il a reçues de ces messieurs. 

VINGT-UNIÈME HONNÊTETÉ.

L’ex-révérend père ex-jésuite Nonotte, aussi amateur de la vérité que Varillas, ou Maimbourg, ou Caveyrac, etc., n’étant pas content apparemment de sa portion congrue, mais suffisante, qu’on donne aux ci-devant frères de la Société de Jésus, se mit en tête, il y a quatre ans, de gagner quelque argent en vendant à un libraire d’Avignon, nommé Fez, une critique des Oeuvres de Voltaire, ou attribuées à Voltaire. 

Mais Nonotte, aimant mieux encore l’argent que la vérité, fit proposer à M. de Voltaire de lui vendre pour mille écus son édition, ne doutant pas que M. de Voltaire, craignant un aussi grand adversaire que Nonotte, ne se hâtât de se racheter par cette petite somme, après quoi Nonotte et consorts ne manqueraient pas de faire une nouvelle édition de leur libelle, corrigée et augmentée. 

J’ai, par malheur pour le petit Nonotte, la lettre de Fez en original. Voici la copie mot pour mot: 

« Monsieur, 

« Avant que de mettre en vente un ouvrage qui vous est relatif, j’ai cru devoir décemment vous en donner avis. Le titre porte: Erreurs de M. de Voltaire sur les faits historiques, dogmatiques, etc., en deux volumes in-12, par un auteur anonyme. En conséquence, je prends la liberté de vous proposer un parti; le voici. Je vous offre mon édition de quinze cents exemplaires à 2 livres en feuille, montant à 3,000 livres. L’ouvrage est désiré universellement. Je vous l’offre, dis-je, cette édition, de bon coeur, et je ne la ferai paraître que je n’aie auparavant reçu quelque ordre de votre part. 
 

« J’ai l’honneur d’être, avec le respect le plus profond, 
« Monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur, 
« Fez, imprim.-libr., à Avignon(115).
« Avignon, 30 avril 1762. »

M. de Voltaire, accoutumé à de telles propositions de la part des polissons de la littérature(116), fut trop équitable pour acheter une édition aussi considérable à si vil prix. Il fit au libraire Fez son compte net. Il lui fit voir combien Nonotte et Fez perdraient à ce beau marché. Cette lettre fut imprimée par ceux qui impriment tout: on dit qu’elle est plaisante; je ne me connais pas en raillerie, je ne cherche ici que la simple vérité. 

VINGT-DEUXIÈME HONNÊTETÉ,

Fort ordinaire.

Je reviens à toi, mon cher Nonotte, et ex-compagnon de Jésus; il faut montrer à quel point tu es honnête et charitable, combien tu connais la vérité, combien tu l’aimes, et avec quel noble zèle tu te joins à un tas de gredins qui jettent de loin leurs ordures à ceux qui cultivent les lettres avec succès. 

As-tu gagné par tes deux volumes les mille écus que tu voulais escamoter à M. de Voltaire par ton libraire Fez? Je t’en fais mon compliment; Garasse n’en savait pas tant que toi, et le contrat mohatra(117) n’approche pas du marché que tu avais proposé. Mais, cher Nonotte, ce n’est pas assez de faire de bons marchés; il faut avoir raison quelquefois. 

1° En attaquant un Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations, tu ne devais pas commencer par dire que Trajan, si connu par ses vertus, était un barbare et un persécuteur. Et sur quoi le trouves-tu cruel? Parce qu’il ordonne qu’on ne fasse pas de recherches des chrétiens, et qu’il permet qu’on les dénonce.

Mais il était très juste de dénoncer ceux qui, emportés par un zèle indiscret comme Polyeucte, auraient brisé les statues des temples, battu les prêtres, et troublé l’ordre public. Ces fanatiques étaient condamnés par les saints conciles. Un roi aussi bon que Trajan pourrait aujourd’hui, sans être cruel, punir légèrement le chrétien Nonotte s’il était dénoncé comme calomniateur, s’il était convaincu d’avoir publié ses erreurs sous le nom des erreurs d’un autre; d’avoir mis le titre d’Amsterdam, au mépris des ordonnances royales; et d’avoir méchamment et proditoirement médit de son prochain. 

2° On t’a déjà dit(118) que tu manquais de bonne foi quand tu reprochais à l’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., ces paroles que tu cites de lui: « L’ignorance chrétienne se représente d’ordinaire Dioclétien comme un ennemi armé sans cesse contre les fidèles. » On a averti, et on avertit encore, que ces mots l’ignorance chrétienne ne sont dans aucune des éditions de cet ouvrage, pas même dans l’édition furtive de Jean Neaulme. Que dirais-tu, si tu trouvais dans un bon livre l’ignorance de Nonotte? Mettrais-tu à la place l’ignorance chrétienne de Nonotte? Ne t’exposerais-tu pas aux soupçons qu’on aurait que ce Nonotte, ex-jésuite, est un fort mauvais chrétien puisqu’il calomnie? 

Tu réponds que ce sont des chrétiens mal instruits qui ont dit que Dioclétien avait toujours persécuté, et que par conséquent on peut appeler leur erreur une ignorance chrétienne. 

Mon ami, voilà de ta part une ignorance un peu jésuitique. Tu fais là une plaisante distinction; tu allègues une direction d’intention fort comique: il fallait ne point corrompre le texte, avouer ton tort, et te taire. 

3° Tu continues à canoniser l’action du centurion Marcel, qui jeta son ceinturon, son épée, sa baguette, à la tête de sa troupe, et qui déclara devant l’armée qu’il ne fallait pas servir son empereur. Mon ami, prends garde, le ministre de la guerre veut que le service se fasse; ton Marcel est de mauvais exemple. Sois bon chrétien si tu peux; mais point de sédition, je t’en prie: souviens-toi de frère Guignard(119), et sois sage. 

Tu loues encore le bon chrétien qui déchire l’édit de l’empereur. Nonotte, cela est fort. Prends garde à toi, te dis-je; le roi n’aime pas qu’on déchire ses édits, il le trouverait mauvais. Sais-tu bien que c’est un crime de lèse-majesté au second chef? Tu apportes pour raison que cet édit était injuste. Était-ce donc à ce chrétien à décider de la légitimité d’un arrêt du conseil? Où en serions-nous si chaque jésuite ou chaque janséniste prenait cette liberté? 

4° Petit Nonotte, rabâcheras-tu toujours les contes de la légion thébaine, et du petit Romanus, né bègue(120), dont on ne put arrêter le caquet dès qu’on lui eut coupé la langue? Faut-il encore t’apprendre qu’il n’y a jamais eu de légion thébaine, que les empereurs romains n’avaient pas plus de légion égyptienne que de légion juive; que nous avons les noms de toutes les légions dans la notice de l’empire, et qu’il n’y est nullement question de Thébains; mais qu’il y avait d’ordinaire trois légions romaines en Égypte? 

Faut-il te redire que les faits, les dates et les lieux, déposent contre cette histoire digne de Rabelais? Faut-il te répéter qu’on ne martyrise point six mille hommes armés dans une gorge de montagnes où il n’en peut tenir trois cents? Crois-moi, Nonotte, marions les six mille soldats thébains aux onze mille vierges, ce sera à peu près deux filles pour chacun; ils seront bien pourvus. Et à l’égard de la langue du petit Romanus, je te conseille de retenir la tienne, et pour cause. 

5° Sois persuadé comme moi que David laissa en mourant vingt-cinq milliards d’argent comptant dans sa ville d’Hershalaïm, j’y consens; obtiens que ta portion congrue soit assignée sur ce trésor royal; cours après les trois cents renards que Samson attacha par la queue; dîne du poisson qui avala Jonas; sers de monture à Balaam, et parle, j’y consens encore; mais, par saint Ignace, ne fais pas le panégyrique d’Aod, qui assassina le roi Églon, et de Samuel qui hacha en morceaux le roi Agag parce qu’il était trop gras: ce n’est pas là une raison. Vois-tu? j’aime les rois, je les respecte, je ne veux pas qu’on les mette en hachis, et les parlements pensent comme moi; entends-tu, Nonotte? 

6° Tu trouves qu’on n’a pas assez tué d’Albigeois et de calvinistes; tu approuves le supplice de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et celui d’Urbain Grandier, et tu ne dis rien de la mort édifiante du R. P. Malagrida, du R. P. Guignard, du R. P. Garnet, du R. P. Oldcorn, du R. P. Creton. Hé, mon ami, un peu de justice! 

7° Ne t’enfonce plus dans la discussion de la donation de Pepin; doute, ami Nonotte, doute; et, jusqu’à ce qu’on t’ait montré l’original de la cession de Ravenne, doute, dis-je. Sais-tu bien que Ravenne en ce temps-là était une place plus considérable que Rome, un beau port de mer, et qu’on peut céder des domaines utiles en s’en réservant la propriété? Sais-tu bien qu’Anastase le bibliothécaire est le premier qui ait parlé de cette propriété? Croira-t-on de bonne foi que Charlemagne eût parlé, dans son testament, de Rome et de Ravenne comme de villes à lui appartenantes si le pape en avait été le maître absolu? 

J’avoue que saint Pierre écrivit une belle lettre à Pepin du haut du ciel, et que le saint pape envoya la lettre au bon Pepin, qui en fut fort touché; j’avoue que le pape Étienne vint en France pour sacrer Pepin, qui ravissait la couronne à son maître, et qui s’était déjà fait sacrer par un autre saint; j’avoue que le pape Étienne étant tombé malade à Saint-Denis fut guéri par saint Pierre et par saint Paul, qui lui apparurent avec saint Denis, suivi d’un diacre et d’un sous-diacre; j’avoue même, avec l’abbé de Vertot, que le pape, qui avait enfermé dans un couvent Carloman, frère de Pepin, dépouillé par ce bon Pepin, fut soupçonné d’avoir empoisonné ce Carloman pour prévenir toute discussion entre les deux frères. 

J’avoue encore qu’un autre pape trouva depuis, sur l’autel de la cathédrale de Ravenne, une lettre de Pepin qui donnait Ravenne au saint-siège; mais cela n’empêche pas que Charlemagne n’ait gouverné Ravenne et Rome. Les domaines que les archevêques ont dans Reims, dans Rouen, dans Lyon, n’empêchent pas que nos rois ne soient les souverains de Reims, de Rouen, et de Lyon. 

Apprends que tous les bons publicistes d’Allemagne mettent aujourd’hui la donation de la souveraineté de l’exarchat par Pepin avec la donation de Constantin. Apprends que la méprise vient de ce que les premiers écrivains, aussi exacts que toi, ont confondu patrimonium Petri et Pauli avec dominium imperiale. Tu dois savoir, ex-jésuite Nonotte, ce que c’est qu’une équivoque. 

8° Hé bien! parleras-tu encore des bigames et trigames de la première race(121)? Un jésuite ferme-t-il la bouche à un autre jésuite? Suffira-t-il de Daniel pour confondre Nonotte? Lis donc ton Daniel, quoiqu’il soit bien sec. Lis la page 110 du premier volume in-4°; lis, Nonotte, lis, et tu trouveras que le grand Théodebert épousa la belle Deuterie, quoique la belle Deuterie eût un mari, et que le grand Théodebert eût une femme, et que cette femme s’appelait Visigarde, et que cette Visigarde était fille d’un roi des Lombards nommé Vacon, fort peu connu dans l’histoire; tu verras que Théodebert imitait en cette bigamerie ou bigamie son oncle Clotaire; et voici les propres mots de Daniel: 

« Théodebert ne faisait en cela rien de pis que son oncle Clotaire, qui avait épousé la femme de Clodomir son frère, peu de temps après la mort de ce prince, quoiqu’il eût déjà une autre femme; et il en eut trois pendant quelque temps, dont deux étaient soeurs. » 

Cela n’est pas trop bien écrit, et tu ne pourras approuver ce style, à moins que tu n’aimes ton prochain comme toi-même; mais, mon ami, si Daniel écrit mal, il dit au moins ici la vérité, et c’est la différence qui est entre vous deux. 

Je veux te conter une anecdote au sujet des bigames. Le lord Cowper, grand chancelier d’Angleterre, épousa deux femmes qui vécurent avec lui très cordialement dans sa maison. Ce fut le meilleur ménage du monde. Ce bigame écrivit un petit livre sur la légitimité de ses deux mariages, et prouva son livre par les faits. M. de Voltaire s’était trompé en racontant cette bigamie; il avait pris le lord Cowper pour le lord Trevor(122). La famille Trevor l’a redressé avec une extrême politesse; ce n’est pas comme toi, Nonotte, qui te trompes très impoliment. 

9° Mais, mon cher Nonotte, quand tu as fait deux volumes de tes erreurs, que tu appelles les erreurs d’un autre, as-tu pensé qu’on perdrait son temps à répondre à toutes tes bévues? Le public s’amuserait-il beaucoup d’un gros livre intitulé les Erreurs de Nonotte? Je ne veux te présenter qu’un petit bouquet, mais j’ai peine à choisir les fleurs. Voici, en passant, quelques fleurs pour Nonotte. 

« Il n’y a point, dis-tu, de couvent en France où les religieux aient deux cent mille livres de rente. » Il est vrai, les pauvres moines n’ont rien; mais les abbés réguliers ou irréguliers de Cîteaux et de Clairvaux les ont, ces deux cent mille livres; et je te conseille d’être leur fermier, tu y gagneras plus qu’avec le libraire Fez. L’abbé de Cîteaux a commencé un bâtiment(123) dont l’architecte m’a montré le devis: il monte à dix-sept cent mille livres. Nonotte! il y a là de quoi faire de bons marchés. 

10° Sache que c’est M. Damilaville(124), connu des principaux gens de lettres de Paris, s’il ne l’est pas de Nonotte, qui, ayant été indigné de l’insolence et de l’absurdité de ton libelle intitulé les Erreurs, a daigné imprimer ce qu’il en pensait; c’est lui surtout qui a montré qu’il n’y a point de contradiction à dire que Cromwell fut quelque temps un fanatique, puis un politique profond, et enfin un grand homme, et qu’on peut dire la même chose de Mahomet. Sache que Cromwell rançonna, pilla, saccagea, pendant la guerre, et qu’il fit observer les lois pendant la paix; qu’il ne mit point de nouveaux impôts; « qu’il couvrit par les qualités d’un grand roi les crimes d’un usurpateur(125); » qu’il craignait avec très grande raison d’être assassiné; et qu’après avoir pris toutes les précautions pour ne le pas être, il n’en mourut pas moins avec une fermeté connue de tout le monde. M. Damilaville a dit qu’il n’y a rien dans tout cela d’incompatible, et que Nonotte n’a pas le sens commun. A-t-il tort? 

11° Que tu es ignorant dans les choses les plus connues! Tu trouves mauvais que le véridique auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., dise que le célèbre Guillaume de Nassau, fondateur de la république de Hollande(126), était comte de l’empire au même titre que Philippe II était seigneur d’Anvers. Tu es tout étonné que ce fameux prince d’Orange soit mis en parallèle avec la maesta del re don Phelippo el discreto(127).Tu as raison; Philippe II n’était pas comparable à un héros. Ils étaient tous deux d’une famille impériale; ces deux maisons étaient également descendues de braves gentilshommes. Est-ce parce que l’assassin du défenseur de la liberté se confessa et communia avant d’exécuter son crime que tu trouves Guillaume coupable? Est-ce parce que ce héros résista à toute la puissance d’un poltron hypocrite? Est-ce parce qu’il rendit sept provinces libres que le petit Franc-Comtois Nonotte insulte à sa mémoire?

12° Que tu es ignorant! te dis-je. Tu ne sais pas que le bourg de Livron(128) en Dauphiné était une ville du temps de la Ligue; qu’elle fut détruite comme tant d’autres petites villes. Et quand on t’a prouvé qu’elle fut assiégée par Henri III en personne, que le maréchal de camp de Bellegarde conduisit le siège avec vingt-deux pièces de canon en 1574, tu réponds, avec une direction d’intention, que « tu voulais parler de l’état où est Livron aujourd’hui, et non de l’état où elle était alors. » Il s’agit bien de l’état où est Livron aujourd’hui! et tu ajoutes savamment: « J’ai nommé le commandant Montbrun, qui refusa de rendre la place. » Tu excuses ton ignorance par une nouvelle erreur; ce n’était pas Montbrun qui commandait dans cette ville: c’était de Roësses, comme le dit de Thou, liv. xlix. Tu as tort quand tu critiques; tu as plus de tort quand tu dis des injures dignes de ton éducation; et tort encore peut-être quand tu espères qu’on ne te punira pas. 

13° Avec quelle audace peux-tu dire que M. de Voltaire n’a jamais lu la taxe(129) de la chancellerie de Rome? Viens dans sa bibliothèque, mon ami, les laquais te laisseront entrer pour cette fois-là, et même te feront sortir par la porte. Tu verras deux exemplaires de ce livre, qu’on ne te prêtera point. 

14° Tu fais le savant, Nonotte(130); tu dis, à propos de théologie, que l’amiral Drake a découvert la terre d’Yesso. Apprends que Drake n’alla jamais au Japon, encore moins à la terre d’Yesso; apprends qu’il mourut en 1596, en allant à Porto-Bello; apprends que ce fut quarante-huit ans après la mort de Drake que les Hollandais découvrirent les premiers cette terre d’Yesso, en 1644; apprends jusqu’au nom du capitaine Martin Jéritson, et de son vaisseau qui s’appelait le Castrécom. Crois-tu donner quelque crédit à la théologie en faisant le marin? Tu te trompes sur terre et sur mer; et tu t’applaudis de ton livre, parce que tes fautes sont en deux volumes! 

15° Voyons si tu entends la théologie mieux que la marine. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., a dit que, selon saint Thomas d’Aquin, il était permis aux séculiers de confesser dans les cas urgents; que ce n’est pas tout à fait un sacrement, mais que c’est comme sacrement. Il a cité l’édition et la page de la Somme de saint Thomas; et là-dessus tu viens dire que tous les critiques conviennent que cette partie de la Somme de saint Thomas n’est pas de lui. Et moi, je te dis qu’aucun vrai critique n’a pu te fournir cette défaite. Je te défie de montrer une seule Somme de Thomas d’Aquin où ce monument ne se trouve pas(131). La Somme était en telle vénération qu’on n’eût pas osé y coudre l’ouvrage d’un autre. Elle fut un des premiers livres qui sortirent des presses de Rome, dès l’an 1474; elle fut imprimée à Venise en 1484. Ce n’est que dans des éditions de Lyon qu’on commença à douter que la troisième partie de la Somme fût de lui. Mais il est aisé de reconnaître sa méthode et son style, qui sont absolument les mêmes. 

Au reste, Thomas ne fit que recueillir les opinions de son temps, et nous avons bien d’autres preuves que les laïques avaient le droit de s’entendre en confession les uns les autres, témoin le fameux passage de Joinville, dans lequel il rapporte qu’il confessa le connétable de Chypre. Un jésuite du moins devrait savoir ce que le jésuite Tolet a dit dans son livre de l’Instruction sacerdotale, livre I, chap. xvi: Ni femme, ni laïque ne peut absoudre sans privilège; nec femina, nec laicus, absolvere possunt sine privilegio. Le pape peut donc permettre aux filles de confesser les hommes, cela sera assez plaisant: tu réjouiras fort Besançon en confessant tes fredaines à la vieille fille que tu fréquentes et que tu endoctrines. Auras-tu l’absolution? 

Je veux t’instruire en t’apprenant que cette ancienne coutume, cette dévotion de se confesser mutuellement, vient de la Syrie. Tu sauras donc, Nonotte, que les bons Juifs se confessaient quelquefois les uns aux autres. Le confesseur et le confessé, quand ils étaient bien pénitents, s’appliquaient tour à tour trente-neuf coups de lanières sur les épaules. Confesse-toi souvent, Nonotte; mais si tu t’adresses à un jacobin, ne va pas lui dire que la Somme de saint Thomas n’est pas de lui; on ne se bornerait pas à trente-neuf coups d’étrivières. Confesse ta fille, confesse-toi à elle, et elle te fessera plus doucement qu’un jacobin, comme Girard fessait La Cadière, et vice versa.

16° Il me prend envie de t’instruire sur l’Histoire de la Pucelle d’Orléans, car j’aime cette pucelle, et bien d’autres l’aiment aussi(132). Mais je te renvoie à une dissertation imprimée dans un ouvrage très connu(133).

Apprends, Nonotte, comme il faut étudier l’histoire quand on ose en parler. Ne fais plus de Jeanne d’Arc une inspirée, mais une idiote hardie qui se croyait inspirée; une héroïne de village, à qui on fit jouer un grand rôle; une brave fille, que des inquisiteurs et des docteurs firent brûler avec la plus lâche cruauté. Corrige tes erreurs, et ne les mets plus sur le compte des autres. Souviens-toi du capucin qui, étant monté en chaire, dit à ses auditeurs: « Mes frères, mon dessein était de vous parler de l’immaculée conception; mais j’ai vu affiché à la porte de l’église: Réflexions sur les défauts d’autrui, par le révérend père de Villiers, de la Société de Jésus(134). Hé, mon ami! fais des réflexions sur les tiens. Je vous parlerai donc de l’humilité. » 

Tu crèves de vanité, Nonotte: on t’a fait l’honneur de répondre; mais, pour t’inspirer un peu de modestie, sache que l’illustre Montesquieu daigna répondre à l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques(135),à peu près comme le maréchal de La Feuillade battit une fois un fiacre qui lui barrait le chemin quand il allait en bonne fortune. 

17° Oh! oh! Nonotte, tu veux brouiller l’auteur du Siècle de Louis XIV avec le clergé de France. Ceci passe la raillerie. « Il n’y a point, dis-tu à la page 224, d’hommes aussi méprisables que ceux qui forment ce corps nombreux. » Et, après avoir proféré ces abominables paroles, tu les imputes à l’auteur du Siècle de Louis XIV! Sens-tu bien tout ce que tu mérites, calomniateur Nonotte? 

L’auteur du Siècle de Louis XIV a toujours révéré le clergé en citoyen; il l’a défendu contre les imputations de ceux qui disent au hasard qu’il a le tiers des revenus du royaume; il a prouvé, dans son chapitre xxxv, que toute l’Église gallicane, séculière et régulière, ne possède pas au delà de quatre-vingt-dix millions de revenus en fonds et en casuel. Il remarque que le clergé a secouru l’État d’environ quatre millions par an l’un dans l’autre. Il n’a perdu aucune occasion de rendre justice à ce corps. 

On trouve, au chapitre iv du Traité de la Tolérance, ces paroles: « Le corps des évêques en France est presque tout composé de gens de qualité, qui pensent et qui agissent avec une noblesse digne de leur naissance. » Est-ce là insulter les évêques de France comme tu les outrages? 

Insulte-t-il les évêques quand il parle de l’évêque de Marseille, dans une ode sur le Fanatisme(136)?
 

Belsunce, pasteur vénérable, 
Sauvait son peuple périssant; 
Langeron, guerrier secourable, 
Bravait un trépas renaissant; 
Tandis que vos lâches cabales, 
Dans la mollesse et les scandales, 
Occupaient votre oisiveté 
De la dispute ridicule 
Et sur Quesnel et sur la bulle, 
Qu’oubliera la postérité.

O ex-jésuite! c’était rendre justice au digne évêque de Marseille; il vous l’a rendue à vous, anciens confrères de Nonotte, à vous, Le Tellier, Lallemant, et Doucin(137), qui faisiez attendre des évêques dans la salle basse, avec le frère Vadblé, tandis que vous fabriquiez la bulle qui vous a enfin exterminés. 

O Nonotte! tu oses dire que l’auteur du Siècle de Louis XIV n’a jamais cherché qu’à tourner les papes en ridicule et à les rendre odieux. 

Mais vois les éloges qu’il donne à la sagesse d’Adrien Ier; vois comme il justifie le pape Honorius, tant accusé d’hérésie; vois ce qu’il dit de Léon IV au tome Ier de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations(138).

Le pape Léon IV, prenant dans ce danger une autorité que les généraux de l’empereur Lothaire semblaient abandonner, se montra digne, en défendant Rome, d’y commander en souverain. Il avait employé les richesses de l’Église à réparer les murailles, à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les milices à ses dépens, engagea les habitants de Naples et de Gaïète à venir défendre les côtes et le port d’Ostie, sans manquer à la sage précaution de prendre d’eux des otages, sachant bien que ceux qui sont assez puissants pour nous secourir le sont assez pour nous nuire. Il visita lui-même tous les postes, et reçut les Sarrasins à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu’en avait usé Goslin, évêque de Paris, dans une occasion encore plus pressante, mais comme un pontife qui exhortait un peuple chrétien, et comme un roi qui veillait à la sûreté de ses sujets. Il était né Romain. Le courage des premiers âges de la république revivait en lui dans un temps de lâcheté et de corruption, tel qu’un des beaux monuments de l’ancienne Rome, qu’on trouve quelquefois dans les ruines de la nouvelle. 

Il a poussé l’amour de la vérité jusqu’à justifier la mémoire d’un Alexandre VI contre cette foule d’accusateurs qui prétendent que ce pape mourut du poison préparé par lui-même pour faire périr tous les cardinaux ses convives. Il n’a pas craint de heurter l’opinion publique, et de rayer un crime du nombre des crimes dont ce pontife fut convaincu. Il n’a jamais considéré, n’a chéri, n’a dit que le vrai; il l’a cherché cinquante ans, et tu ne l’as pas trouvé. 

Tu es fâché que le pape Benoît XIV lui ait écrit des lettres agréables, et lui ait envoyé des médailles d’or et des agnus par douzaines! Tu es fâché que son successeur(139) l’ait gratifié, par la protection et par les mains d’un grand ministre, de belles reliques pour orner l’église paroissiale qu’il a bâtie! Console-toi, Nonotte, et viens-y servir la messe d’un de tes confrères qui est l’aumônier du château. Il est vrai que le maître ne marchera pas à la procession derrière un jeune jésuite(140), comme on a fait dans un beau village de Montauban: il n’est pas de ce goût; mais enfin vous serez deux jésuites. 
 

Saepe premente deo fert deus alter opem. 
(Ovide, Tristes, liv. I, el. ii, 1.)

Enfin, Nonotte, tu emploies l’artillerie des Garasse et des Hardouin, ultima ratio jesuitarum, et aliquando jansenistarum. Tu traites d’athée l’adorateur le plus résigné de la Divinité; tu intentes cette accusation horrible contre l’auteur de la Henriade, poème qui est le triomphe de la religion catholique; tu l’intentes contre l’auteur de Zaïre et d’Alzire, dont cette même religion est la base; contre celui qui, ayant adopté la nièce du grand Corneille, ne la reçut dans une de ses maisons, située sur le territoire de Genève, qu’à condition qu’elle aurait toutes les facilités d’exercer la religion catholique. Tu le sais, puisque tes complices, pour gagner quelque argent, ont fait imprimer la lettre où il est dit expressément que cette demoiselle aura sur le territoire des protestants tous les secours nécessaires pour l’exercice de sa religion. Tu ne songeais pas que tu donnais ainsi des armes contre toi et tes consorts. 

C’est ainsi que les Nonotte, les Patouillet, et autres Welches, ont traité d’athées les principaux magistrats français, et les plus éloquents: les Monclar, les Chauvelin, les La Chalotais, les Duché, les Castillon, et plusieurs autres. Mais aussi il faut considérer que ces messieurs leur ont fait plus de mal que M. de Voltaire. 

Après l’exposé des bévues, des insolences, et des injures atroces prodiguées par Nonotte et par ses aides, quelques lecteurs seront bien aises de savoir quels sont les auteurs de ce libelle, et de tant d’autres libelles contre la magistrature de France. Voici la lettre d’un homme en place, écrite de Besançon le 9 janvier 1767; elle peut instruire. 

« Jacques Nonotte, âgé de cinquante-quatre ans(141), est né, à Besançon, d’un pauvre homme qui était fendeur de bois et crocheteur. Il paraît à son style et à ses injures qu’il n’a pas dégénéré. Sa mère était blanchisseuse. Le petit Jacques, ayant fait le métier de son père à la porte des jésuites, et ayant montré quelque disposition pour l’étude, fut recueilli par eux, et fut jésuite à l’âge de vingt ans. Il était placé à Avignon en 1759. Ce fut là qu’il commença à compiler, avec quelques-uns de ses confrères, son libelle contre l’Essai sur les Moeurs, etc., et contre vous. 

« L’imprimeur Fez en tira douze cents exemplaires. Le débit n’ayant pas répondu à leurs espérances, Fez se plaignit amèrement, et les jésuites furent obligés de prendre l’édition pour leur compte. Vous daignâtes, monsieur, vous abaisser à répondre à ce mauvais livre: cela le fit connaître, et a enhardi Nonotte et ses associés à en faire une seconde édition pleine d’injures les plus méprisables à la fois et les plus punissables. Le parti jésuitique a fait imprimer cette édition clandestine à Lyon, au mépris des ordonnances. 

« Nonotte est actuellement toléré et ignoré dans notre ville. Il demeure à un troisième étage, et il gouverne despotiquement une vieille fille imbécile qui vous a écrit une lettre anonyme. Il dit qu’il s’occupe à un Dictionnaire antiphilosophique(142) qui doit paraître cette année. Je crois en effet qu’il en fera un antiraisonnable. Vous voyez que les membres épars de la vipère coupée en morceaux ont encore du venin. Ce misérable est un excrément de collège qu’on ne décrassera jamais, etc. » 

Nous conservons l’original de cette lettre. 

Si Nonotte a ses censeurs, il a aussi des gens de bon goût pour partisans. M. de Voltaire a reçu une lettre datée de Hennebon en Bretagne, le 18 novembre l766, signée le chevalier Brûlé. Il a bien voulu nous la communiquer; la voici: elle est en beaux vers. 
 

L’orgueil du philosophe avait bercé Voltaire 
Dans la flatteuse idée, mais par trop téméraire, 
De mériter un nom par-dessus tous les noms. 
Le voilà bien déchu de sa présomption; 
David avec sa fronde a terrassé Goliath.

Et puis qu’on dise qu’il n’y a plus de Welches en France. Le chevalier de Brûlé est apparemment un disciple de Nonotte. Les jésuites n’élevaient-ils pas bien la jeunesse? 

PETITE DIGRESSION

Qui contient une réflexion utile sur une partie des vingt-deux honnêtetés précédentes.

Quelle est la source de cette rage de tant de petits auteurs, ou ex-jésuites, ou convulsionnistes, ou précepteurs chassés, ou petits collets sans bénéfices, ou prieurs, ou argumentant en théologie, ou travaillant pour la comédie, ou étalant une boutique de feuilles, ou vendant des mandements et des sermons? D’où vient qu’ils attaquent les premiers hommes de la littérature avec une fureur si folle? Pourquoi appellent-ils toujours les Pascal porte d’enfer; les Nicole, loup ravissant, et les d’Alembert, bête puante(143)?Pourquoi, lorsqu’un ouvrage réussit, crient-ils toujours à l’hérétique, au déiste, à l’athée? La prétention au bel esprit est la grande cause de cette maladie épidémique. 

Ce n’est certainement pas pour rendre service à la religion catholique, apostolique et romaine, qu’ils crient partout que les premiers mathématiciens du siècle, les premiers philosophes, les plus grands poètes et orateurs, les plus exacts historiens, les magistrats les plus consommés dans les lois, tous les officiers d’armée qui s’instruisent, ne croient pas à la religion catholique, apostolique et romaine, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront jamais(144). On sent bien que les portes de l’enfer prévaudraient s’il était vrai que tout ce qu’il y a de plus éclairé dans l’Europe déteste en secret cette religion. Ces malheureux lui rendent donc un funeste service, en disant qu’elle a des ennemis dans tous ceux qui pensent. 

Ils veulent eux-mêmes la décrier en cherchant des noms célèbres qui la décrient. Il est dit dans les Erreurs de Nonotte, renforcées par un autre homme de bien qui l’a aidé, page 118, « qu’à la vérité M. de Voltaire n’attaque point l’autorité des livres divins, qu’il montre même pour eux du respect; mais que cela n’empêche point qu’il ne s’en moque dans son coeur; » et de là il conclut que tout le monde en fait autant, et que lui Nonotte pourrait bien s’en moquer aussi avec une direction d’intention. 

Ah! impie Nonotte! blasphémateur Nonotte! Prions Dieu, mes frères, pour sa conversion. 

Ce qui damne principalement Nonotte, Patouillet, et consorts, est précisément ce qui a traduit frère Berthier en purgatoire: c’est la rage du bel esprit. Croiriez-vous bien, mes frères, que Nonotte, dans son libelle théologique, trouve mauvais que l’auteur du Siècle de Louis XIV ait mis Quinault au rang des grands hommes? Nonotte trouve Quinault plat: quoi! tu n’aimes pas l’auteur d’Atys et d’Armide! tant pis, Nonotte; cela prouve que tu as l’âme dure, et point d’oreille, ou trop d’oreille. 
 

Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia 
La caritade, e quindi avvien che i Preti 
Sono si ingordi e sì crudel canaglia. 
(Arioste, Satire sur le Mariage(145).)

Voilà donc l’ex-révérend Nonotte qui, dans un livre dogmatique, pèse le mérite de Quinault dans sa balance. Monsieur l’évêque du Puy en Velay(146) adresse aux habitants du Puy en Velay une énorme pastorale, dans laquelle il leur parle de belles-lettres: Soyez donc philosophes, mes chers frères, dit-il aux chaudronniers du Velay, à la page 229. Mais remarquez qu’il ne leur parle ainsi, par l’organe de Cortiat, secrétaire, qu’après leur avoir parlé de Perrault, de Lamotte, de l’abbé Terrasson, de Boindin; après avoir outragé la cendre de Fontenelle; après avoir cité Bacon, Galilée, Descartes, Malebranche, Leibnitz, Newton, et Locke. La bonne compagnie du Puy en Velay a pris tous ces gens-là pour des Pères de l’Église. Cortiat, secrétaire, examine, page 23, si Boileau n’était qu’un versificateur; et, page 77, si les corps gravitent vers un centre. Dans le mandement, sous le nom de J.-F.(147), archevêque d’Auch, on examine si un poète doit se borner à un seul talent, ou en cultiver plusieurs. 

Ah! messieurs, non erat his locus(148). Vos troupeaux d’Auch et du Velay ne se mêlent ni de vers ni de philosophie; ils ne savent pas plus que vous ce que c’est qu’un poète et qu’un orateur. Parlez le langage de vos brebis. 

Vous voulez passer pour de beaux esprits, vous cessez d’être pasteurs; vous avertissez le monde de ne plus respecter votre caractère. On vous juge comme on jugeait Lamotte et Terrasson dans un café. Voulez-vous être évêques, imitez saint Paul: il ne parle ni d’Homère, ni de Lycophron; il ne discute point si Xénophon l’emporte sur Thucydide; il parle de la charité. La charité, dit-il, est patiente(149); êtes-vous patients? elle est bénigne; êtes-vous bénins? elle n’est point ambitieuse; n’avez-vous point eu l’envie de vous élever par votre style? elle n’est point méchante; n’avez-vous mis ou laissé mettre aucune malignité dans vos pastorales? 

Beaux pasteurs! paissez vos ouailles en paix; et revenons à nos moutons, à nos honnêtetés littéraires. 

VINGT-TROISIÈME HONNÊTETÉ,

DES PLUS FORTES.

Un ex-jésuite, nommé Patouillet (déjà célébré dans cette diatribe), homme doux et pacifique, décrété de prise de corps à Paris pour un libelle très profond contre le parlement, se réfugie à Auch, chez l’archevêque, avec un de ses confrères. Tous deux fabriquent une pastorale en 1764, et séduisent l’archevêque jusqu’à lui faire signer de son nom J.-F. cet écrit apostolique qui attaque tous les parlements du royaume; et voici surtout comme la pastorale s’explique sur eux, page 48: « Ces ennemis des deux puissances mille fois abattus par leur concert, toujours relevés par de sourdes intrigues, toujours animés de la rage la plus noire, etc. » Il n’y a presque point de page où ces deux jésuites n’exhalent contre les parlements une rage qui paraît d’un noir plus foncé. Ce libelle diffamatoire a été condamné, à la vérité, à être brûlé par la main du bourreau(150); on a recherché les auteurs, mais ils ont échappé à la justice humaine. 

Il faut savoir que ces deux faiseurs de pastorales s’étaient imaginé qu’un officier de la maison du roi(151), très vieux et très malade, retiré depuis treize ans dans ses terres, avait contribué du coin de son feu à la destruction des jésuites. La chose n’était pas fort vraisemblable, mais ils la crurent, et ils ne manquèrent pas de dire dans le mandement, selon l’usage ordinaire, que ce malin vieillard était déiste et athée; que c’était un vagabond, qui à la vérité ne sortait guère de son lit, mais que dans le fond il aimait à courir; que c’était un vil mercenaire, qui mariait plusieurs filles de son bien, mais qui avait gagné depuis douze ans quatre cent mille francs avec les éditeurs auxquels il a donné ses ouvrages, et avec les comédiens de Paris, auxquels il a abandonné le profit entier mammonae iniquitatis.

Enfin monsieur J.-F. d’Auch traita ce seigneur de plusieurs paroisses, qui sont assez loin de son diocèse, et très bien gouvernées, comme le plus vil des hommes, comme s’il était à ses yeux membre d’un parlement. Un parent de l’archevêque, auquel cet officier du roi daignait prêter de l’argent dans ce temps-là même, écrivit à monsieur d’Auch qu’il s’était laissé surprendre, qu’il se déshonorait, qu’il devait faire une réparation authentique; que lui, son parent, n’oserait plus paraître devant l’offensé: « Je ne suis pas en état, disait-il dans sa lettre, de lui rendre ce qu’il m’a si généreusement prêté. Payez-moi donc ce que vous me devez depuis si longtemps, afin que je sois en état de satisfaire à mon devoir. » 

Monsieur d’Auch fut si honteux de son procédé qu’il se tut. La famille nombreuse de l’offensé répondit à son silence par cette lettre, qui fut envoyée de Paris à monsieur d’Auch(152). » 

Réflexion morale.

C’est une chose digne de l’examen d’un sage que la fureur avec laquelle les jésuites ont combattu les jansénistes, et la même fureur que ces deux partis, ruinés l’un par l’autre, exhalent contre les gens de lettres. Ce sont des soldats réformés qui deviennent voleurs de grand chemin. Le jésuite chassé de son collège, le convulsionnaire échappé de l’hôpital, errants chacun de leur côté, et ne pouvant plus se mordre, se jettent sur les passants. 

Cette manie ne leur est pas particulière: c’est une maladie des écoles; c’est la vérole de la théologie. Les malheureux argumentants n’ont point de profession honnête. Un bon menuisier, un sculpteur, un tailleur, un horloger, sont utiles; ils nourrissent leur famille de leur art. Le père de Nonotte était un brave et renommé crocheteur de Besançon. Ne vaudrait-il pas mieux pour son fils scier du bois honnêtement que d’aller de libraire en libraire chercher quelque dupe qui imprime ses libelles? On avait besoin de Nonotte père, et point du tout de Nonotte fils. Dès qu’on s’est mêlé de controverse, on n’est plus bon à rien, on est forcé de croupir dans son ordure le reste de sa vie; et, pour peu qu’on trouve quelque vieille idiote qu’on ait séduite, on se croit un Chrysostome, un Ambroise, pendant que les petits garçons se moquent de vous dans la rue. O frère Nonotte! frère Pichon! frère Duplessis! votre temps est passé; vous ressemblez à de vieux acteurs chassés des choeurs de l’Opéra, qui vont fredonnant de vieux airs sur le Pont-Neuf pour obtenir quelque aumône. Croyez-moi, pauvre gens, un meilleur moyen pour obtenir du pain serait de ne plus chanter. 

VINGT-QUATRIÈME HONNÊTETÉ,

DES PLUS MÉDIOCRES.

Un abbé Guyon, qui a écrit une Histoire du Bas-Empire dans un style convenable au titre, dégoûté d’écrire l’histoire, se mit, il y a peu d’années, à faire un roman(153). Il alla, dit-il, dans un château qui n’existe point; il y fut très bien reçu: accueil auquel il n’est pas apparemment accoutumé. Le maître de la maison, qu’il n’a jamais vu, lui confia, immédiatement après le dîner, tous ses secrets. Il lui avoua que M. B. est un hérétique; M. C., un déiste; M. D., un socinien; M. F., un athée, et M. G., quelque chose de pis; et que, pour lui, seigneur du château, il avait l’honneur d’être l’antechrist, et qu’il lui offrait un drapeau dans ses troupes sous les ordres de MM. Da, De, Di, Do, Du(154), ses capitaines. Il dit qu’il fit très bonne chère chez l’antechrist: c’est en effet un des caractères de ce seigneur, que nous attendons, et c’est par là en partie qu’il séduira les élus. 

L’abbé Guyon parle ensuite de Louis XIV: il dit que ce monarque « n’allait à la guerre qu’accompagné de plusieurs cours brillantes; mais que son médaillon a deux faces; » il ajoute que, dans les dernières années de ce prince, il n’y a rien d’intéressant, « sinon les quatre-vingt mille livres de pension qu’obtint Mme de Maintenon à la mort de ce monarque. » Voilà la manière dont ledit Guyon veut qu’on écrive l’histoire. Laissons-le faire la fonction d’aumônier auprès de l’antechrist, et n’en parlons plus. 

VINGT-CINQUIÈME HONNÊTETÉ,

FORT MINCE.

Cette vingt-cinquième honnêteté est celle d’un nommé Larnet, prédicant d’un village près de Carcassonne en Languedoc(155). Ce prédicant a fait un libelle de Lettres en deux volumes, contre sept ou huit personnes qu’il ne connaît pas, dédié à un grand seigneur qu’il connaît encore moins. Ces écrivains de lettres ont toujours des correspondants, comme les poètes ont des Phyllis et des Amarantes en l’air. Larnet commence par dire, page 50, que c’est le pape qui est l’antechrist. Oh! accordez-vous donc, messieurs; car l’abbé Guyon assure qu’il a vu l’antechrist dans son château auprès de Lausanne. Or l’antechrist ne peut pas siéger à Lausanne et à Rome: il faut opter; il n’appartient pas à l’antechrist d’être en plusieurs lieux à la fois. 

Le prédicant appelle à son secours le pauvre Michel Servet, qui assurait que l’antechrist siège à Rome. Si c’était le sentiment du sage Servet, il ne fallait donc pas que de sages prédicants le fissent brûler; mais, 
 

Ami, Servet est mort, laissons en paix sa cendre(156).
Que m’importe qu’on grille ou Servet ou Larnet?

Tout cela m’est fort égal. Il est un peu ennuyeux, à ce qu’on dit, ce Larnet, prédicant de Carcassonne en Languedoc. Cependant il a quelques amis. M. Robert Covelle, qui joue, comme on sait, un grand rôle dans la littérature, lui est fort attaché. Dans le dernier voyage que M. Robert fit à Carcassonne, il dédia à son ami Larnet une petite pièce de poésie intitulée Maître Guignard, ou de l’Hypocrisie. Cette épître n’est pas limée. M. Covelle est un homme de bonne compagnie, qui hait le travail, et qui peut dire avec Chapelle: 
 

Tout bon fainéant du Marais 
Fait des vers qui ne coûtent guère: 
Pour moi c’est ainsi que j’en fais; 
Et si je les voulais mieux faire, 
Je les ferais bien plus mauvais(157).

VINGT-SIXIÈME HONNÊTETÉ.

« Vous êtes un impudent, un menteur, un faussaire, un traître, qui imputez à des Anglais de mauvais vers que vous dites avoir traduits en français. Vous êtes le seul auteur de ces vers abominables; et, de plus, vous n’avez jamais entendu ni Locke ni Newton: car frère Berthier a dit que vous cherchiez la trisection de l’angle par la géométrie ordinaire. » 

Ce sont à peu près les paroles des Nonotte, Patouillet, Guyon, etc., à ce pauvre vieillard qui est hors d’état de leur répondre. Je prends toujours son parti comme je le dois. La plupart des gens de lettres abandonnent leurs amis pillés et vexés; ils ressemblent à ces animaux qu’on dit amis de l’homme, et qui, quand ils voient un de leurs camarades mort de ses blessures dans un grand chemin, lèchent son sang, et passent sans se soucier du défunt. Je ne suis pas de ce caractère, je défends mon ami unguibus et rostro.

M. Middleton, à qui nous devons la vie de Cicéron, et des morceaux de littérature très curieux, voyageant en France dans sa jeunesse, fit des vers charmants sur ce qu’il avait vu dans notre patrie; les voici d’après le recueil où ils sont imprimés. Ceux qui entendent l’anglais les liront sans doute avec plaisir. 
 

A nation here I pity and admire, 
Whom noblest sentiments of glory fire; 
Yet taugbt by custom’s force, and bigot fear, 
To serve with pride, and boast the yoke they bear: 
Whose nobles born to cringe and to command, 
In courts a mean, in camps a gen’rous band; 
From priests and stock-jobbers content receive 
Those laws their dreaded arms to Europe give: 
Whose people vain in want, in bondage blest; 
Tho’plunder’d, gay; industrious, tho opprest; 
With happy follies rise above their fate; 
The jest and envy of a wiser state. 
Yet here the muses deign’d a while to sport 
In the short sun-shine of a fav’ring court; 
ilere Boileau, strong in sense, and sharp in wit, 
Wbo from the ancients, like the ancients writ, 
Permission gain’d inferior vice to blame, 
By lying incense to bis master’s fame. 
With more delight those pleasing shades I view, 
Where Condé from an envious court withdrew, 
Where sick of glory, faction, power and pride, 
Sure judge bow empty all, who oll had try’d, 
Beneath his palms, the wary chief repos’d, 
And life’s great scene in quiet virtue clos’d.

Voici comme M. de Voltaire, mon ami, traduit assez fidèlement tout cet excellent morceau, autant qu’une traduction en vers peut être fidèle: 
 

Tel est l’esprit français; je l’admire et le plains(158).
Dans son abaissement quel excès de courage! 
La tête sous le joug, les lauriers dans les mains, 
Il chérit à la fois la gloire et l’esclavage. 
Ses exploits et sa honte ont rempli l’univers(159).
Vainqueur dans les combats, enchaîné par ses maîtres, 
Pillé par des traitants, aveuglé par des prêtres; 
Dans la disette il chante, il danse avec ses fers. 
Fier dans la servitude, heureux dans sa folie, 
De l’Anglais libre et sage il est encor l’envie. 
Les muses cependant ont habité ces bords, 
Lorsqu’à leurs favoris prodiguant ses trésors, 
Louis encourageait l’imitateur d’Horace: 
Ce Boileau plein de sel encor plus que de grâce, 
Courtisan satirique, ayant le double emploi 
De censeur des Cotin, et de flatteur du roi. 
Mais je t’aime encor mieux, ô respectable asile! 
Chantilly, des héros séjour noble et tranquille, 
Lieux où l’on vit Condé, fuyant de vains honneurs, 
Lassé de factions, de gloire, et de grandeurs, 
Caché sous ses lauriers, dérobant sa vieillesse 
Aux dangers d’une cour infidèle et traîtresse, 
Ayant éprouvé tout, dire avec vérité: 
Rien ne remplit le coeur, et tout est vanité.

J’avoue que ces vers français peuvent n’avoir pas toute l’énergie anglaise. Hélas! c’est le sort des traducteurs en toute langue d’être au-dessous de leurs originaux. 

J’avoue encore qu’il y a quelques vers de Middleton injurieux à la nation française. M. de Voltaire a souvent repoussé toutes ces injures modestement, selon sa coutume. 

En voilà assez pour ce qui regarde les vers. Quant à la trisection de l’angle, cela pourrait ennuyer les dames, dont il faut toujours ménager la délicatesse(160).

S’il se passe quelques nouvelles honnêtetés dans la turbulente république des lettres, on n’a qu’à nous en avertir: nous en ferons bonne et briève justice. 

Lettre à l’auteur des honnêtetés littéraires, sur les mémoires de madame de Maintenon, publiés par La Beaumelle.