OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES IV
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AVIS AU PUBLIC
SUR LES PARRICIDES IMPUTÉS AUX CALAS ET AUX SIRVEN. (1766)

Notice de Beuchot      
Notice bibliographique.
Avis au public
Exemples du fanatisme en général.
Une mauvaise jurisprudence multiplie les crimes
Des parricides
La tolérance peut seule rendre la société supportable
De ce qui fomente principalement l'intolérance, la haine, et l'injustice
Causes étranges de l'intolérance
Digression sur les sacrilèges qui amenèrent la réformation de Berne
Des suites de l'esprit de parti et du fanatisme
Remèdes contre la rage des âmes
Conclusion
Lettre de M. le marquis d'Argence de Dirac, à M***,
Lettre de Voltaire à M. le marquis d'Argence de Dirac
Lettre de Voltaire à M. Élie de Beaumont.

Notice de Beuchot: Les Mémoires secrets, du 15 septembre 1766, parlent de cet Avis au public, dont j’ai vu deux éditions in-8°: l’une en 34 pages, avec les caractères des frères Cramer, imprimeurs de Voltaire; l’autre en 30 pages. Il parut, en 1774, un Mémoire pour le sieur Pierre-Paul Sirven, in-8° de 219 pages. (B.) 

AVIS AU PUBLIC ...

Voilà donc en France deux accusations de parricides pour cause de religion dans la même année, et deux familles juridiquement immolées par le fanatisme! Le même préjugé qui étendait Calas sur la roue, à Toulouse, traînait à la potence la famille entière de Sirven, dans une juridiction de la même province; et le même défenseur de l’innocence, M. Élie de Beaumont, avocat au parlement de Paris, qui a justifié les Calas, vient de justifier les Sirven par un mémoire signé de plusieurs avocats, mémoire qui démontre que le jugement contre les Sirven est encore plus absurde que l’arrêt contre les Calas. 

Voici en peu de mots le fait, dont le récit servira d’instruction pour les étrangers qui n’auront pu lire encore le factum de l’éloquent M. de Beaumont(1).

En 1761, dans le temps même que la famille protestante des Calas était dans les fers, accusée d’avoir assassiné Marc-Antoine Calas, qu’on supposait vouloir embrasser la religion catholique, il arriva qu’une fille du sieur Paul Sirven(2), commissaire à terrier du pays de Castres, fut présentée à l’évêque de Castres par une femme qui gouverne sa maison. L’évêque, apprenant que cette fille était d’une famille calviniste, la fait enfermer à Castres, dans une espèce de couvent qu’on appelle la maison des régentes. On instruit à coups de fouet cette jeune fille dans la religion catholique, on la meurtrit de coups, elle devient folle, elle sort de sa prison, et, quelque temps après, elle va se jeter dans un puits, au milieu de la campagne, loin de la maison de son père, vers un village nommé Mazamet(3). Aussitôt le juge du village raisonne ainsi: On va rouer, à Toulouse, Calas, et brûler sa femme, qui sans doute ont pendu leur fils de peur qu’il n’allât à la messe; je dois donc, à l’exemple de mes supérieurs, en faire autant des Sirven, qui sans doute ont noyé leur fille pour la même cause. Il est vrai que je n’ai aucune preuve que le père, la mère et les deux soeurs de cette fille, l’aient assassinée; mais j’entends dire qu’il n’y a pas plus de preuves contre les Calas: ainsi je ne risque rien. Peut-être c’en serait trop pour un juge de village de rouer et de brûler; j’aurai au moins le plaisir de pendre toute une famille huguenote, et je serai payé de mes vacations sur leurs biens confisqués. Pour plus de sûreté, ce fanatique imbécile fait visiter le cadavre par un médecin aussi savant en physique que le juge l’est en jurisprudence. Le médecin, tout étonné de ne point trouver l’estomac de la fille rempli d’eau, et ne sachant pas qu’il est impossible que l’eau entre dans un corps dont l’air ne peut sortir, conclut que la fille a été assommée, et ensuite jetée dans le puits(4). Un dévot du voisinage assure que toutes les familles protestantes sont dans cet usage. Enfin, après bien des procédures aussi irrégulières que les raisonnements étaient absurdes, le juge décrète de prise de corps le père, la mère, les soeurs de la décédée. A cette nouvelle Sirven assemble ses amis: tous sont certains de son innocence; mais l’aventure des Calas remplissait toute la province de terreur: ils conseillent à Sirven de ne point s’exposer à la démence du fanatisme; il fuit avec sa femme et ses filles; c’était dans une saison rigoureuse. Cette troupe d’infortunés est dans la nécessité de traverser à pied des montagnes couvertes de neige; une des filles de Sirven, mariée depuis un an, accouche sans secours dans le chemin, au milieu des glaces. Il faut que, toute mourante qu’elle est, elle emporte son enfant mourant dans ses bras. Enfin, une des premières nouvelles que cette famille apprend quand elle est en lieu de sûreté, c’est que le père et la mère sont condamnés au dernier supplice, et que les deux soeurs, déclarées également coupables, sont bannies à perpétuité(5); que leur bien est confisqué, et qu’il ne leur reste plus rien au monde que l’opprobre et la misère. 

C’est ce qu’on peut voir plus au long dans le chef-d’oeuvre de M. de Beaumont, avec les preuves complètes de la plus pure innocence et de la plus détestable injustice. 

La Providence, qui a permis que les premières tentatives qui ont produit la justification de Calas, mort sur la roue, en Languedoc, vinssent du fond des montagnes et des déserts voisins de la Suisse, a voulu encore que la vengeance des Sirven vînt des mêmes solitudes. Les enfants de Calas s’y réfugièrent; la famille de Sirven y chercha un asile dans le même temps. Les hommes compatissants et vraiment religieux qui ont eu la consolation de servir ces deux familles infortunées, et qui les premiers ont respecté leurs désastres et leur vertu, ne purent alors faire présenter (les requêtes pour les Sirven comme pour les Calas, parce que le procès criminel contre les Sirven s’instruisit plus lentement, et dura plus longtemps. Et puis comment une famille errante, à quatre cents milles de sa patrie, pouvait-elle recouvrer les pièces nécessaires à sa justification? Que pouvaient un père accablé, une femme mourante, et qui en effet est morte de sa douleur, et deux filles aussi malheureuses que le père et la mère? Il fallait demander juridiquement la copie de leur procès; des formes peut-être nécessaires, mais dont l’effet est souvent d’opprimer l’innocent et le pauvre, ne le permettaient pas. Leurs parents, intimidés, n’osaient même leur écrire; tout ce que cette famille put apprendre dans un pays étranger, c’est qu’elle avait été condamnée au supplice dans sa patrie. Si on savait combien il a fallu de soins et de peines pour arracher enfin quelques preuves juridiques en leur faveur, on en serait effrayé. Par quelle fatalité est-il si aisé d’opprimer, et si difficile de secourir? 

On n’a pu employer pour les Sirven les mêmes formes de justice dont on s’est servi pour les Calas, parce que les Calas avaient été condamnés par un parlement, et que les Sirven ne l’ont été que par des juges subalternes, dont la sentence ressortit à ce même parlement. Nous ne répéterons rien ici de ce qu’a dit l’éloquent et généreux M. de Beaumont; mais, ayant considéré combien ces deux aventures sont étroitement unies à l’intérêt du genre humain, nous avons cru qu’il est du même intérêt d’attaquer dans sa source le fanatisme qui les a produites. Il ne s’agit que de deux familles obscures; mais, quand la créature la plus ignorée meurt de la même contagion qui a longtemps désolé la terre, elle avertit le monde entier que ce poison subsiste encore. Tous les hommes doivent se tenir sur leurs gardes; et, s’il est quelques médecins, ils doivent chercher les remèdes qui peuvent détruire les principes de la mortalité universelle. 

Il se peut encore que les formes de la jurisprudence ne permettent pas que la requête des Sirven soit admise au conseil du roi de France, mais elle l’est par le public: ce juge de tous les juges a prononcé. C’est donc à lui que nous nous adressons; c’est d’après lui que nous allons parler. 

EXEMPLES DU FANATISME EN GÉNÉRAL.

Le genre humain a toujours été livré aux erreurs: toutes n’ont pas été meurtrières. On a pu ignorer que notre globe tourne autour du soleil; on a pu croire aux diseurs de bonne aventure, aux revenants; on a pu croire que les oiseaux annoncent l’avenir; qu’on enchante les serpents; que l’on peut faire naître des animaux bigarrés en présentant aux mères des objets diversement colorés; on a pu se persuader que dans le décours de la lune la moelle des os diminue; que les graines doivent pourrir pour germer, etc. Ces inepties au moins n’ont produit ni persécutions, ni discordes, ni meurtres. 

Il est d’autres démences qui ont troublé la terre, d’autres folies qui l’ont inondée de sang. On ne sait point assez, par exemple, combien de misérables ont été livrés aux bourreaux par des juges ignorants, qui les condamnèrent aux flammes tranquillement et sans scrupule sur une accusation de sorcellerie. Il n’y a point eu de tribunal dans l’Europe chrétienne qui ne se soit souillé très souvent par de tels assassinats juridiques pendant quinze siècles entiers; et, quand je dirai que parmi les chrétiens il y a eu plus de cent mille victimes de cette jurisprudence idiote et barbare, et que la plupart étaient des femmes et des filles innocentes, je ne dirai pas encore assez. 

Les bibliothèques sont remplies de livres concernant la jurisprudence de la sorcellerie; toutes les décisions de ces juges y sont fondées sur l’exemple des magiciens de Pharaon, de la pythonisse d’Endor, des possédés dont il est parlé dans l’Évangile, et des apôtres envoyés expressément pour chasser les diables des corps des possédés. Personne n’osait seulement alléguer, par pitié pour le genre humain, que Dieu a pu permettre autrefois les possessions et les sortilèges, et ne les permettre plus aujourd’hui: cette distinction aurait paru criminelle; on voulait absolument des victimes. Le christianisme fut toujours souillé de cette absurde barbarie; tous les Pères de l’Église crurent à la magie; plus de cinquante conciles prononcèrent anathème contre ceux qui faisaient entrer le diable dans le corps des hommes par la vertu de leurs paroles. L’erreur universelle était sacrée; les hommes d’État qui pouvaient détromper les peuples n’y pensèrent pas; ils étaient trop entraînés par le torrent des affaires; ils craignaient le pouvoir du préjugé; ils voyaient que ce fanatisme était né du sein de la religion même; ils n’osaient frapper ce fils dénaturé, de peur de blesser la mère: ils aimèrent mieux s’exposer à être eux-mêmes les esclaves de l’erreur populaire que la combattre. 

Les princes, les rois, ont payé chèrement la faute qu’ils ont faite d’encourager la superstition du vulgaire. Ne fit-on pas croire au peuple de Paris que le roi Henri III employait les sortilèges dans ses dévotions? et ne se servit-on pas longtemps d’opérations magiques pour lui ôter une malheureuse vie que le couteau d’un jacobin(6) trancha plus sûrement que n’eût fait tout l’enfer évoqué par des conjurations? 

Des fourbes ne voulurent-ils pas conduire à Rome Marthe Brossier, la possédée, pour accuser Henri IV, au nom du diable, de n’être pas bon catholique? Chaque année, dans ces temps à demi sauvages auxquels nous touchons, était marquée par de semblables aventures. Tout ce qui restait de la Ligue à Paris ne publia-t-il pas que le diable avait tordu le cou à la belle Gabrielle d’Estrées? 

On ne devrait pas, dit-on, reproduire aujourd’hui ces histoires si honteuses pour la nature humaine; et moi, je dis qu’il en faut parler mille fois, qu’il faut les rendre sans cesse présentes à l’esprit des hommes. Il faut répéter que le malheureux prêtre Urbain Grandier fut condamné aux flammes par des juges ignorants et vendus à un ministre sanguinaire. L’innocence de Grandier était évidente; mais des religieuses assuraient qu’il les avait ensorcelées, et c’en était assez. On oubliait Dieu pour ne parler que du diable. Il arrivait nécessairement que les prêtres ayant fait un article de foi du commerce des hommes avec le diable, et les juges regardant ce prétendu crime comme aussi réel et aussi commun que le larcin, il se trouva parmi nous plus de sorciers que de voleurs. 

UNE MAUVAISE JURISPRUDENCE MULTIPLIE LES CRIMES.

Ce furent donc nos rituels et notre jurisprudence, fondée sur les décrets de Gratien, qui formèrent en effet des magiciens. Le peuple imbécile disait: Nos prêtres excommunient, exorcisent ceux qui ont fait des pactes avec le diable; nos juges les font brûler il est donc très certain qu’on peut faire des marchés avec le diable; or, si ces marchés sont secrets, si Belzébuth nous tient parole, nous serons enrichis en une seule nuit; il ne nous en coûtera que d’aller au sabbat; la crainte d’être découverts ne doit pas l’emporter sur l’espérance des biens infinis que le diable peut nous faire. D’ailleurs Belzébuth, plus puissant que nos juges, nous peut secourir contre eux. Ainsi raisonnaient ces misérables; et plus les juges fanatiques allumaient de bûchers, plus il se trouvait d’idiots qui les affrontaient. 

Mais il y avait encore plus d’accusateurs que de criminels. Une fille devenait-elle grosse sans que l’on connût son amant, c’était le diable qui lui avait fait un enfant. Quelques laboureurs s’étaient-ils procuré par leur travail une récolte plus abondante que celle de leurs voisins, c’est qu’ils étaient sorciers: l’Inquisition les brûlait, et vendait leur bien à son profit. Le pape déléguait dans toute l’Allemagne et ailleurs des juges qui livraient les victimes au bras séculier, de sorte que les laïques ne furent très longtemps que les archers et les bourreaux des prêtres. Il en est encore ainsi en Espagne et en Portugal. 

Plus une province était ignorante et grossière, plus l’empire du diable y était reconnu. Nous avons un recueil des arrêts rendus en Franche-Comté contre les sorciers, fait en 1607, par un grand juge de Saint-Claude, nomme Boguet(7), et approuvé par plusieurs évêques. On mettrait aujourd’hui dans l’hôpital des fous un homme qui écrirait un pareil ouvrage; mais alors tous les autres juges étaient aussi cruellement insensés que lui. Chaque province eut un pareil registre. Enfin, lorsque la philosophie a commencé à éclairer un peu les hommes, on a cessé de poursuivre les sorciers, et ils ont disparu de la terre. 

DES PARRICIDES.

J’ose dire qu’il en est ainsi des parricides. Que les juges du Languedoc cessent de croire légèrement que tout père de famille protestant commence par assassiner ses enfants dès qu’il soupçonne qu’ils ont quelque penchant pour la créance romaine, et alors il n’y aura plus de procès de parricides. Ce crime est encore plus rare en effet que celui de faire un pacte avec le diable: car il se peut que des femmes imbéciles, à qui leur curé aura fait accroire dans son prône qu’on peut aller coucher avec un bouc au sabbat conçoivent par ce prône même l’envie d’aller au sabbat, et d’y coucher avec un bouc. Il est dans la nature que, s’étant frottées d’onguent, elles rêvent pendant la nuit qu’elles ont eu les faveurs du diable; mais il n’est pas dans la nature que les pères et les mères égorgent leurs enfants pour plaire à Dieu, et cependant si l’on continuait à soupçonner qu’il est ordinaire aux protestants d’assassiner leurs enfants de peur qu’ils ne se fassent catholiques, on leur rendrait enfin la religion catholique si odieuse qu’on pourrait venir à bout d’étouffer la nature dans quelques malheureux pères fanatiques, et leur donner la tentation de commettre le crime qu’on suppose si légèrement. 

Un auteur italien rapporte qu’en Calabre un moine s’avisa d’aller prêcher de village en village contre la bestialité, et en fit des peintures si vives qu’il se trouva, trois mois après, plus de cinquante femmes accusées de cette horreur. 

LA TOLÉRANCE PEUT SEULE RENDRE LA SOCIÉTÉ SUPPORTABLE.

C’est une passion bien terrible que cet orgueil qui veut forcer les hommes à penser comme nous; mais n’est-ce pas une extrême folie de croire les ramener à nos dogmes en les révoltant continuellement par les calomnies les plus atroces, en les persécutant, en les traînant aux galères, à la potence, sur la roue et dans les flammes? 

Un prêtre irlandais a écrit depuis peu, dans une brochure à la vérité ignorée, mais enfin il a écrit, et il a entendu dire à d’autres, que nous venons cent ans trop tard pour élever nos voix contre l’intolérance, que la barbarie a fait place à la douceur, qu’il n’est plus temps de se plaindre. Je répondrai à ceux qui parlent ainsi: Voyez ce qui se passe sous vos yeux, et si vous avez un coeur humain vous joindrez votre compassion à la nôtre. On a pendu en France huit malheureux prédicants, depuis l’année 1745. Les billets de confession ont excité mille troubles; et enfin un malheureux fanatique de la lie du peuple, ayant assassiné son roi en 1757, a répondu devant le parlement, à son premier interrogatoire(8), qu’il avait commis ce parricide par principe de religion; et il a ajouté ces mots funestes: « Qui n’est bon que pour soi n’est bon à rien. » De qui les tenait-il? qui faisait parler ainsi un cuistre de collège, un misérable valet? Il a soutenu à la torture, non seulement que son assassinat était « une oeuvre méritoire », mais qu’il l’avait entendu dire à tous les prêtres dans la grand’salle du Palais où l’on rend la justice. 

La contagion du fanatisme subsiste donc encore. Ce poison est si peu détruit qu’un prêtre(9) du pays des Calas et des Sirven a fait imprimer, il y a quelques années, l’apologie de la Saint-Barthélemy. Un autre(10) a publié la justification des meurtriers du curé Urbain Grandier; et quand le Traité aussi utile qu’humain de la Tolérance a paru en France, on n’a pas osé en permettre le débit publiquement. Ce traité a fait à la vérité quelque bien; il a dissipé quelques préjugés; il a inspiré de l’horreur pour les persécutions et pour le fanatisme; mais, dans ce tableau des barbaries religieuses, l’auteur a omis bien des traits qui auraient rendu le tableau plus terrible, et l’instruction plus frappante. 

On a reproché à l’auteur d’avoir été un peu trop loin lorsque, pour montrer combien la persécution est détestable et insensée, il introduit un parent de Ravaillac, proposant au jésuite Le Tellier d’empoisonner tous les jansénistes. Cette fiction pourrait en effet paraître trop outrée à quiconque ne sait pas jusqu’où peut aller la rage folle du fanatisme. On sera bien surpris quand on apprendra que ce qui est une fiction dans le Traité de la Tolérance est une vérité historique. 

On voit en effet dans l’Histoire de la réformation de Suisse que, pour prévenir le grand changement qui était près d’éclater, des prêtres subornèrent à Genève, en 1536, une servante pour empoisonner trois principaux auteurs de la réforme, et que le poison n’ayant pas été assez fort, ils en mirent un plus violent dans le pain et le vin de la communion publique, afin d’exterminer en un seul matin tous les nouveaux réformés, et de faire triompher l’Église de Dieu(11).

L’auteur du Traité de la Tolérance n’a point parlé des supplices horribles dans lesquels on a fait périr tant de malheureux aux vallées du Piémont. Il a passé sous silence le massacre de six cents habitants de la Valteline, hommes, femmes, enfants, que les catholiques égorgèrent un dimanche, au mois de septembre 1620. Je ne dirai pas que ce fut avec l’aveu et avec le secours de l’archevêque de Milan, Charles Borromée, dont on a fait un saint. Quelques écrivains passionnés ont assuré ce fait, que je suis très loin de croire; mais je dis qu’il n’y a guère dans l’Europe de ville et de bourg où le sang n’ait coulé pour des querelles de religion; je dis que l’espèce humaine en a sensiblement diminué, parce qu’on massacrait les femmes et les filles aussi bien que les hommes; je dis que l’Europe serait plus peuplée d’un tiers s’il n’y avait point eu d’arguments théologiques. Je dis enfin que, loin d’oublier ces temps abominables, il faut les remettre fréquemment sous nos yeux pour en inspirer une horreur éternelle, et que c’est à notre siècle à faire amende honorable, par la tolérance, pour ce long amas de crimes que l’intolérance a fait commettre pendant seize siècles de barbarie. 

Qu’on ne dise donc point qu’il ne reste plus de traces du fanatisme affreux de l’intolérantisme: elles sont encore partout, elles sont dans les pays mêmes qui passent pour les plus humains. Les prédicants luthériens et calvinistes, s’ils étaient les maîtres, seraient peut-être aussi impitoyables, aussi durs, aussi insolents, qu’ils reprochent à leurs antagonistes de l’être. La loi barbare qu’aucun catholique ne peut demeurer plus de trois jours dans certains pays protestants n’est point encore révoquée. Un Italien, un Français, un Autrichien ne peut posséder une maison, un arpent de terre, dans leur territoire, tandis qu’au moins on permet en France qu’un citoyen inconnu de Genève ou de Schaffouse achète des terres seigneuriales. Si un Français, au contraire, voulait acheter un domaine dans les républiques protestantes dont je parle, et si le gouvernement fermait sagement les yeux, il y a encore des âmes de boue qui s’élèveraient contre cette humanité tolérante. 

DE CE QUI FOMENTE PRINCIPALEMENT L’INTOLÉRANCE, LA HAINE, ET L’INJUSTICE.

Un des grands aliments de l’intolérance, et de la haine des citoyens contre leurs compatriotes, est ce malheureux usage de perpétuer les divisions par des monuments et par des fêtes. Telle est la procession annuelle de Toulouse, dans laquelle on remercie Dieu solennellement de quatre mille meurtres: elle a été défendue par plusieurs ordonnances de nos rois, et n’a point encore été abolie. On insulte dévotement, chaque année, la religion et le trône par cette cérémonie barbare; l’insulte redouble a la fin du siècle avec la solennité. Ce sont là les jeux séculaires de Toulouse; elle demande alors une indulgence plénière au pape en faveur de la procession. Elle a besoin sans doute d’indulgence; mais on n’en mérite pas quand on éternise le fanatisme. 

La dernière cérémonie séculaire se fit en 1762, au temps même où l’on fit expirer Calas sur la roue. On remerciait Dieu d’un côté, et de l’autre on massacrait l’innocence. La postérité pourra-t-elle croire à quel excès se porte, de nos jours, la superstition dans cette malheureuse solennité? 

D’abord les savetiers, en habit de cérémonie, portent la tête du premier évêque de Toulouse, prince du Péloponèse, qui siégeait incontestablement à Toulouse avant la mort de Jésus-Christ. Ensuite viennent les couvreurs, chargés des os de tous les enfants qu’Hérode fit égorger, il y a dix-sept cent soixante et six ans; et quoique ces enfants aient été enterrés à Éphèse, comme les onze mille vierges à Cologne, au vu et su de tout le monde, ils n’en sont pas moins enchâssés à Toulouse. 

Les fripiers étalent un morceau de la robe de la Vierge. 

Les reliques de saint Pierre et de saint Paul sont portées par les frères tailleurs. 

Trente corps morts paraissent ensuite dans cette marche. Plût à Dieu qu’on s’en tînt à ces spectacles! La piété trompée n’en est pas moins piété. Le sot peuple peut à toute force remplir ses devoirs (surtout quand la police est exacte), quoiqu’il porte en procession les os de quatorze mille enfants tués par l’ordre sensé d’Hérode dans Bethléem. Mais tant de corps morts, qui ne servent en ce jour qu’à renouveler la mémoire de quatre mille citoyens égorgés en 1562, ne peuvent faire sur les cerveaux des vivants qu’une impression funeste. Ajoutez que les pénitents blancs et noirs, marchant à cette procession avec un masque de drap sur le visage, ressemblent à des revenants qui augmentent l’horreur de cette fête lugubre. On en sort la tête remplie de fantômes, le coeur saisi de l’esprit de fanatisme, et rempli de fiel contre ses frères, que cette procession outrage. C’est ainsi qu’on sortait autrefois de la chambre des méditations chez les jésuites: l’imagination s’enflamme à ces objets, l’âme devient atroce et implacable. 

Malheureux humains! ayez des fêtes qui adoucissent les moeurs, qui portent à la clémence, à la douceur, à la charité. Célébrez la journée de Fontenoy, où tous les ennemis blessés furent portés avec les nôtres dans les mêmes maisons, dans les mêmes hôpitaux, où ils furent traités, soignés avec le même empressement. 

Célébrez la générosité des Anglais qui firent une souscription en faveur de nos prisonniers dans la dernière guerre. 

Célébrez les bienfaits dont Louis XV a comblé la famille Calas, et que cette fête soit une éternelle réparation de l’injustice! 

Célébrez les institutions bienfaisantes et utiles des Invalides, des demoiselles de Saint-Cyr, des gentilshommes de l’École militaire. Que vos fêtes soient les commémorations des actions vertueuses, et non de la haine, de la discorde, de l’abrutissement, du meurtre, et du carnage! 

CAUSES ÉTRANGES DE L’INTOLÉRANCE.

Je suppose qu’on raconte toutes ces choses à un Chinois, à un Indien de bon sens, et qu’il ait la patience de les écouter; je suppose qu’il veuille s’informer pourquoi on a tant persécuté en Europe, pourquoi des haines si invétérées éclatent encore, d’où sont partis tant d’anathèmes réciproques, tant d’instructions pastorales qui ne sont que des libelles diffamatoires, tant de lettres de cachet qui sous Louis XIV ont rempli les prisons et les déserts, il faudra bien qu’on lui réponde. On lui dira donc en rougissant: Les uns croient à la grâce versatile, les autres à la grâce efficace. On dit dans Avignon que Jésus est mort pour tous, et dans un faubourg de Paris qu’il est mort pour plusieurs. Là on assure que le mariage est le signe visible d’une chose invisible; ici on prétend qu’il n’y a rien d’invisible dans cette union. Il y a des villes où les apparences de la matière peuvent subsister sans que la matière apparente existe, et où un corps peut être en mille endroits différents; il y a d’autres villes où l’on croit la matière pénétrable; et pour comble enfin, il y a dans ces villes de grands édifices où l’on enseigne une chose, et d’autres édifices où il faut croire une chose toute contraire. On a une différente manière d’argumenter, selon qu’on porte une robe blanche, grise ou noire, ou selon qu’on est affublé d’un manteau ou d’une chasuble. Ce sont là les raisons de cette intolérance réciproque qui rend éternellement ennemis les sujets d’un même État, et par un renversement d’esprit inconcevable on laisse subsister ces semences de discorde. 

Certainement l’Indien ou le Chinois ne pourra comprendre qu’on se soit persécuté, égorgé si longtemps pour de telles raisons. Il pensera d’abord que cet horrible acharnement ne peut avoir d’autre source que dans des principes de morale entièrement opposés. Il sera bien surpris quand il apprendra que nous avons tous la même morale, la même qu’on professa de tout temps à la Chine et dans les Indes, la même qui a gouverné tous les peuples. Qu’il devra nous plaindre alors et nous mépriser, en voyant que cette morale uniforme et éternelle n’a pu ni nous réunir ni nous adoucir, et que les subtilités scolastiques ont fait des monstres de ceux qui, en s’attachant simplement à cette même morale, auraient été des frères. 

Tout ce que je dis ici à l’occasion des Calas et des Sirven, on aurait dû le dire pendant quinze cents années, depuis les querelles d’Athanase et d’Arius, que l’empereur Constantin traita d’abord d’insensées, jusqu’à celles du jésuite Le Tellier et du janséniste Quesnel, et des billets de confession. Non, il n’y a pas une seule dispute théologique qui n’ait eu des suites funestes. On en compilerait vingt volumes; mais je veux finir par celle des cordeliers et des jacobins, qui prépara la réformation de la puissante république de Berne. C’est, de mille histoires de cette nature, la plus horrible, la plus sacrilège, et en même temps la plus avérée. 

DIGRESSION SUR LES SACRILÈGES QUI AMENÈRENT LA RÉFORMATION DE BERNE.

On sait assez que les cordeliers ou franciscains, et les jacobins ou dominicains, se détestaient réciproquement depuis leur fondation. Ils étaient divisés sur plusieurs points de théologie, autant que sur l’intérêt de leur besace. Leur principale querelle roulait sur l’état de Marie avant qu’elle fut née. Les frères cordeliers assuraient que Marie n’avait pas péché dans le ventre de sa mère; les frères jacobins le niaient: il n’y eut jamais peut-être de question plus ridicule, et ce fut cela même qui rendit ces deux ordres de moines irréconciliables. 

Un cordelier, prêchant à Francfort, en 1503, sur l’immaculée conception de Marie, vit entrer dans l’église un dominicain nommé Vigam: Sainte Vierge, s’écria-t-il, je te remercie de n’avoir pas permis que je fusse d’une secte qui te déshonore, toi et ton fils! Vigam lui répondit qu’il en avait menti: le cordelier descendit de sa chaire, un crucifix de fer à la main; il en frappa si rudement le jacobin Vigam qu’il le laissa presque mort sur la place, après quoi il acheva son sermon sur la Vierge. 

Les jacobins s’assemblèrent en chapitre pour se venger, et, dans l’espérance d’humilier davantage les cordeliers, ils résolurent de faire des miracles. Après plusieurs essais infructueux, ils trouvèrent enfin une occasion favorable dans Berne. 

Un de leurs moines confessait un jeune tailleur imbécile, nommé Jetser, très dévot d’ailleurs à la vierge Marie et à sainte Barbe. Cet idiot leur parut un excellent sujet à miracles. Son confesseur lui persuada que la Vierge et sainte Barbe lui ordonnaient expressément de se faire jacobin, et de donner tout son argent au couvent. Jetser obéit; il prit l’habit. Quand on eut bien éprouvé sa vocation, quatre jacobins, dont les noms sont au procès, se déguisèrent plusieurs fois comme ils purent, l’un en ange, l’autre en âme du purgatoire, un troisième en vierge Marie, et le quatrième en sainte Barbe. 

Le résultat de toutes ces apparitions, qui seraient trop ennuyeuses à décrire, fut qu’enfin la Vierge lui avoua qu’elle était née dans le péché originel; qu’elle aurait été damnée si son fils, qui n’était pas encore au monde, n’avait pas eu l’attention de la régénérer immédiatement après qu’elle fut née; que les cordeliers étaient des impies qui offensaient grièvement son fils en prétendant que sa mère avait été conçue sans péché mortel, et qu’elle le chargeait d’annoncer cette nouvelle à tous les serviteurs de Dieu et de Marie dans Berne. 

Jetser n’y manqua pas. Marie, pour le remercier, lui apparut encore, accompagnée de deux anges robustes et vigoureux; elle lui dit qu’elle venait lui imprimer les saints stigmates de son fils pour preuve de sa mission et pour sa récompense. Les deux anges le lièrent; la Vierge lui enfonça des clous dans les pieds et dans les mains. Le lendemain on exposa publiquement sur l’autel frère Jetser, tout sanglant des faveurs célestes qu’il avait reçues. Les dévotes vinrent en foule baiser ses plaies. Il fit autant de miracles qu’il voulut; mais les apparitions continuant toujours, Jetser reconnut enfin la voix du sous-prieur sous le masque qui le cachait; il cria, il menaça de tout révéler; il suivit le sous-prieur jusque dans sa cellule; il y trouva son confesseur, sainte Barbe, et les deux anges qui buvaient avec des filles. 

Les moines, découverts, n’avaient plus d’autre parti à prendre que celui de l’empoisonner. Ils saupoudrèrent une hostie de sublimé corrosif; Jetser la trouva d’un si mauvais goût qu’il ne put l’avaler: il s’enfuit hors de l’église, en criant aux empoisonneurs et aux sacrilèges. Le procès dura deux ans; Il fallut plaider devant l’évêque de Lausanne, car il n’était pas permis alors à des séculiers d’oser juger des moines. L’évêque prit le parti des dominicains; il jugea que les apparitions étaient véritables, et que le pauvre Jetser était un imposteur: il eut même la barbarie de faire mettre cet innocent à la torture; mais les dominicains ayant ensuite eu l’imprudence de le dégrader, et de lui ôter l’habit d’un ordre si saint, Jetser étant redevenu séculier par cette manoeuvre, le conseil de Berne s’assura de sa personne, reçut ses dépositions, et vérifia ce long tissu de crimes. Il fallut faire venir des juges ecclésiastiques de Rome; il les força, par l’évidence de la vérité, à livrer les coupables au bras séculier; ils furent brûlés le 31 mai 1509, à la porte de Marsilly. Tout le procès est encore dans les archives de Berne, et il a été imprimé plusieurs fois. 

DES SUITES DE L’ESPRIT DE PARTI ET DU FANATISME.

Si une simple dispute de moines a pu produire de si étranges abominations, ne soyons point étonnés de la foule de crimes que l’esprit de parti a fait naître entre tant de sectes rivales: craignons toujours les excès où conduit le fanatisme. Qu’on laisse ce monstre en liberté, qu’on cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persécutée se taise, on verra les mêmes horreurs qu’aux siècles passés; le germe subsiste: si vous ne l’étouffez pas, il couvrira la terre. 

Jugez donc enfin, lecteurs sages, lequel vaut le mieux, d’adorer Dieu avec simplicité, de remplir tous les devoirs de la société sans agiter des questions aussi funestes qu’incompréhensibles, et d’être justes et bienfaisants sans être d’aucune faction, que de vous livrer à des opinions fantastiques, qui conduisent les âmes faibles à un enthousiasme destructeur et aux plus détestables atrocités. 

Je ne crois point m’être écarté de mon sujet en rapportant tous ces exemples, en recommandant aux hommes la religion qui les unit, et non pas celle qui les divise; la religion qui n’est d’aucun parti, qui forme des citoyens vertueux, et non d’imbéciles scolastiques; la religion qui tolère, et non celle qui persécute; la religion qui dit que toute la loi consiste à aimer Dieu et son prochain, et non celle qui fait de Dieu un tyran, et de son prochain un amas de victimes. 

Ne faisons point ressembler la religion à ces nymphes de la fable, qui s’accouplèrent avec des animaux et qui enfantèrent des monstres. 

Ce sont les moines surtout qui ont perverti les hommes. Le sage et profond Leibnitz l’a prouvé évidemment. Il a fait voir que le xe siècle, qu’on appelle le siècle de fer, était bien moins barbare que le xiiie et les suivants, où naquirent ces multitudes de gueux qui firent voeu de vivre aux dépens des laïques, et de tourmenter les laïques. Ennemis du genre humain, ennemis les uns des autres et d’eux-mêmes, incapables de connaître les douceurs de la société, il fallait bien qu’ils la haïssent. Ils déploient entre eux une dureté dont chacun d’eux gémit, et que chacun d’eux redouble. Tout moine secoue la chaîne qu’il s’est donnée, en frappe son confrère, et en est frappé à son tour. Malheureux dans leurs sacrés repaires, ils voudraient rendre malheureux les autres hommes. Leurs cloîtres sont le séjour du repentir, de la discorde, et de la haine. Leur juridiction secrète est celle de Maroc et d’Alger. Ils enterrent pour la vie dans des cachots ceux de leurs frères qui peuvent les accuser. Enfin ils ont inventé l’Inquisition. 

Je sais que dans la multitude de ces misérables qui infectent la moitié de l’Europe, et que la séduction, l’ignorance, la pauvreté, ont précipités dans des cloîtres à l’âge de quinze ans, il s’est trouvé des hommes d’un rare mérite, qui se sont élevés au-dessus de leur état, et qui ont rendu service à leur patrie; mais j’ose assurer que tous les grands hommes dont le mérite a percé du cloître dans le monde ont tous été persécutés par leurs confrères. Tout savant, tout homme de génie y essuie plus de dégoûts, plus de traits de l’envie, qu’il n’en aurait éprouvé dans le monde. L’ignorant et le fanatique, qui soutiennent les intérêts de la besace, y ont plus de considération que n’en aurait le plus grand génie de l’Europe; l’horreur qui règne dans ces cavernes paraît rarement aux yeux des séculiers, et quand elle éclate, c’est par des crimes qui étonnent. On a vu, au mois de mai de cette année, huit de ces malheureux qu’on nomme capucins accusés d’avoir égorgé leur supérieur dans Paris. 

Cependant, par une fatalité étrange, des pères, des mères, des filles, disent à genoux tous leurs secrets à ces hommes, le rebut de la nature, qui, tout souillés de crimes, se vantent de remettre les péchés des hommes, au nom du Dieu qu’ils font de leurs propres mains. 

Combien de fois ont-ils inspiré à ceux qu’ils appellent leurs pénitents toute l’atrocité de leur caractère! C’est par eux que sont fomentées principalement ces haines religieuses qui rendent la vie si amère. Les juges qui ont condamné les Calas et les Sirven se confessent à des moines: ils ont donné deux moines à Calas pour l’accompagner au supplice. Ces deux hommes, moins barbares que leurs confrères, avouèrent d’abord que Calas, en expirant sur la roue, avait invoqué Dieu avec la résignation de l’innocence; mais, quand nous leur avons demandé une attestation de ce fait, ils l’ont refusée: ils ont craint d’être punis par leurs supérieurs pour avoir dit la vérité. 

Enfin qui le croirait? après le jugement solennel rendu en faveur des Calas, il s’est trouvé un jésuite irlandais qui, dans la plus insipide des brochures(12), a osé dire que les défenseurs des Calas, et les maîtres des requêtes qui ont rendu justice à leur innocence, étaient des ennemis de la religion. 

Les catholiques répondent à tous ces reproches que les protestants en méritent d’aussi violents. Les meurtres de Servet et de Barneveldt, disent-ils, valent bien ceux du conseiller Dubourg. On peut opposer la mort de Charles Ier à celle de Henri III. Les sombres fureurs des presbytériens d’Angleterre, la rage des cannibales des Cévennes, ont égalé les horreurs de la Saint-Barthélemy. 

Comparez les sectes, comparez les temps, vous trouverez partout, depuis seize cents années, une mesure à peu près égale d’absurdités et d’horreurs, partout des races d’aveugles se déchirant les uns les autres dans la nuit qui les environne. Quel livre de controverse n’a pas été écrit avec le fiel? et quel dogme théologique n’a pas fait répandre du sang? C’était la suite nécessaire de ces terribles paroles: « Quiconque n’écoute pas l’Église soit regardé comme un païen et un publicain(13). » Chaque parti prétendait être l’Église; chaque parti a donc dit toujours: Nous abhorrons les commis de la douane; il nous est enjoint de traiter quiconque n’est pas de notre avis comme les contrebandiers traitent les commis de la douane quand ils sont les plus forts. Ainsi partout le premier dogme a été celui de la haine. 

Lorsque le roi de Prusse entra pour la première fois dans la Silésie(14), une bourgade protestante, jalouse d’un village catholique, vint demander humblement au roi la permission de tout tuer dans ce village. Le roi répondit aux députés: « Si ce village venait me demander la permission de vous égorger, trouveriez-vous bon que je la lui accordasse? — O gracieuse Majesté! répliquèrent les députés, cela est bien différent; nous sommes la véritable Église ». 

REMÈDES CONTRE LA RAGE DES AMES.

La rage du préjugé qui nous porte à croire coupables tous ceux qui ne sont pas de notre avis, la rage de la superstition, de la persécution, de l’inquisition, est une maladie épidémique qui a régné en divers temps, comme la peste; voici les préservatifs reconnus pour les plus salutaires. Faites-vous rendre compte d’abord des lois romaines jusqu’à Théodose, vous ne trouverez pas un seul édit pour mettre à la torture, ou crucifier, ou rouer ceux qui ne sont accusés que de penser différemment de vous, et qui ne troublent point la société par des actions de désobéissance, et par des insultes au culte public autorisé par les lois civiles. Cette première réflexion adoucira un peu les symptômes de la rage. 

Rassemblez plusieurs passages de Cicéron, et commencez par celui-ci: « Superstitio instat et urget, et quocumque te verteris, persequitur, etc.(15) — Si vous laissez entrer chez vous la superstition, elle vous poursuivra partout; elle ne vous laissera point de relâche. » Cette précaution sera très utile contre la maladie qu’il faut traiter. 

N’oubliez pas Sénèque, qui, dans sa xcve épître, s’exprime ainsi: « Voulez-vous avoir Dieu propice? soyez justes: on l’honore assez quand on l’imite. — Vis Deos propitiare? bonus esto: salis illos coluit quisquis imitatus est ». 

Quand vous aurez choisi de quoi faire une provision de ces remèdes antiques qui sont innombrables, passez ensuite au bon évêque Synésius, qui dit à ceux qui voulaient le consacrer: « Je vous avertis que je ne veux ni tromper ni forcer la conscience de personne; je souffrirai que chacun demeure paisiblement dans son opinion, et je demeurerai dans les miennes. Je n’enseignerai rien de ce que je ne crois pas. Si vous voulez me consacrer à ces conditions, j’y consens; sinon, je renonce à l’évêché. 

Descendez aux modernes; prenez des préservatifs dans l’archevêque Tillotson, le plus sage et le plus éloquent prédicateur de l’Europe. 

« Toutes les sectes, dit-il, s’échauffent avec d’autant plus de fureur, que les objets de leur emportement sont moins raisonnables. — All sects are commonly most hot and furious for those things for which there is least reason ». 

« Il vaudrait mieux, dit-il ailleurs, être sans révélation; il vaudrait mieux s’abandonner aux sages principes de la nature, qui inspirent la douceur, l’humanité, la paix, et qui font le bonheur de la société, que d’être guidé par une religion qui porte dans les âmes une fureur si sauvage. — Better it were that there were no reveal’d religion; and that human nature were left to the conduct of its own principles mild and mercifull and conducive to the happiness of society, than to be acted by a religion which inspires men with so wild a fury. » Remarquez bien ces paroles mémorables: elles ne veulent pas dire que la raison humaine est préférable à la révélation; elles signifient que s’il n’y avait point de milieu entre la raison et l’abus d’une révélation qui ne ferait que des fanatiques, il vaudrait cent fois mieux se livrer à la nature qu’à une religion tyrannique et persécutrice. 

Je vous recommande encore ces vers que j’ai lus dans un ouvrage qui est à la fois très pieux et très philosophique: 
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A la religion discrètement fidèle, 
Sois doux, compatissant, sage, indulgent comme elle, 
Et sans noyer autrui songe à gagner le port: 
La clémence a raison, et la colère a tort. 
Dans nos jours passagers de peines, de misères, 
Enfants du même Dieu, vivons au moins en frères; 
Aidons-nous l’un et l’autre à porter nos fardeaux. 
Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux; 
Mille ennemis cruels assiègent notre vie, 
Toujours par nous maudite, et toujours si chérie; 
Notre coeur égaré, sans guide et sans appui, 
Est brûlé de désirs, ou glacé par l’ennui. 
Nul de nous n’a vécu sans connaître les larmes. 
De la société les secourables charmes 
Consolent nos douleurs au moins quelques instants 
Remède encor trop faible à des maux si constants. 
Ah! n’empoisonnons pas la douceur qui nous reste. 
Je crois voir des forçats dans un cachot funeste, 
Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés, 
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.
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Quand vous aurez nourri votre esprit de cent passages pareils, faites encore mieux: mettez-vous au régime de penser par vous-même. Examinez ce qui vous revient de vouloir dominer sur les consciences. Vous serez suivi de quelques imbéciles, et vous serez en horreur à tous les esprits raisonnables. Si vous êtes persuadé, vous êtes un tyran d’exiger que les autres soient persuadés comme vous; si vous ne croyez pas, vous êtes un monstre d’enseigner ce que vous méprisez, et de persécuter ceux mêmes dont vous partagez les opinions. En un mot, la tolérance mutuelle est l’unique remède aux erreurs qui pervertissent l’esprit des hommes d’un bout de l’univers à l’autre. 

Le genre humain est semblable à une foule de voyageurs qui se trouvent dans un vaisseau; ceux-là sont à la poupe, d’autres à la proue, plusieurs à fond de cale, et dans la sentine. Le vaisseau fait eau de tous côtés, l’orage est continuel: misérables passagers qui serons tous engloutis! Faut-il qu’au lieu de nous porter les uns aux autres les secours nécessaires qui adouciraient le passage, nous rendions notre navigation affreuse! Mais celui-ci est nestorien, cet autre est juif; en voilà un qui croit à un Picard(16), un autre à un natif d’Islèbe(17); ici est une famille d’ignicoles, là sont des musulmans, à quatre pas voilà des anabaptistes. Hé! qu’importent leurs sectes? Il faut qu’ils travaillent tous à calfater le vaisseau, et que chacun, en assurant la vie de son voisin pour quelques moments, assure la sienne; mais ils se querellent, et ils périssent. 

CONCLUSION.

Après avoir montré aux lecteurs cette chaîne de superstitions qui s’étend de siècle en siècle jusqu’à nos jours, nous implorons les âmes nobles et compatissantes, faites pour servir d’exemple aux autres; nous les conjurons de daigner se mettre à la tête de ceux qui ont entrepris de justifier et de secourir la famille des Sirven. L’aventure effroyable des Calas, à laquelle l’Europe s’est intéressée, n’aura point épuisé la compassion des coeurs sensibles; et puisque la plus horrible injustice s’est multipliée, la pitié vertueuse redoublera. 

On doit dire, à la louange de notre siècle et à celle de la philosophie, que les Calas n’ont reçu les secours qui ont réparé leur malheur que des personnes instruites et sages qui foulent le fanatisme à leurs pieds. Pas un de ceux qu’on appelle dévots, je le dis avec douleur, n’a essuyé leurs larmes ni rempli leur bourse. Il n’y a que les esprits raisonnables qui pensent noblement; des têtes couronnées, des âmes dignes de leur rang, ont donné à cette occasion de grands exemples: leurs noms seront marqués dans les fastes de la philosophie, qui consiste dans l’horreur de la superstition, et dans cette charité universelle que Cicéron recommande, charitas humani generis:charité dont la théologie s’est approprié le nom, comme s’il n’appartient qu’à elle, mais dont elle a proscrit trop souvent la réalité; charité, amour du genre humain, vertu inconnue aux trompeurs, aux pédants qui argumentent, aux fanatiques qui persécutent. 

LETTRE DE M. LE MARQUIS D’ARGENCE DE DIRAC, A M***,

NOTICE: Un soi-disant philosophe protestant avait critiqué, dans l’Année littéraire, la lettre de Voltaire à Damilaville du 1er mars 1765. D’Argence, après avoir vainement prié Voltaire de répliquer, écrivit lui-même contre le philosophe protestant, et sa lettre parut imprimée avec la lettre de Voltaire qu’on trouvera plus loin sous la date du 24 auguste 1765. 
 

Au château de Dirac, ce 20 juillet.
J’ai lu dans une feuille, mon vertueux ami, intitulée l’Année littéraire, une satire à l’occasion de la justice rendue à la famille des Calas par le tribunal suprême de messieurs les maîtres des requêtes; elle a indigné tous les honnêtes gens, on m’a dit que c’est le sort de ces feuilles. 

L’auteur, par une ruse à laquelle personne n’est jamais pris, feint qu’il a reçu de Languedoc une Lettre d’un philosophe protestant. Il fait dire à ce prétendu philosophe que si on avait jugé les Calas sur une lettre de M. de Voltaire, qui a couru dans l’Europe, on aurait eu une fort mauvaise idée de leur cause. L’auteur des feuilles n’ose pas attaquer messieurs les maîtres des requêtes directement; mais il semble espérer que les traits qu’il porte à M. de Voltaire retomberont sur eux, puisque M. de Voltaire avait agi sur les mêmes preuves. 

Il commence par vouloir détruire la présomption favorable que tous les avocats ont si bien fait valoir, qu’il n’est pas naturel qu’un père assassine son fils sur le soupçon que ce fils veut changer de religion. Il oppose à cette probabilité reconnue de tout le monde l’exemple de Junius Brutus, qu’on prétend avoir condamné son fils à la mort. Il s’aveugle au point de ne pas voir que Junius Brutus était un juge qui sacrifia, en gémissant, la nature à son devoir. Quelle comparaison entre une sentence sévère et un assassinat exécrable! entre le devoir et un parricide! et quel parricide encore! Il fallait, s’il eût été en effet exécuté, que le père et la mère, un frère et un ami, en eussent été également coupables. 

Il pousse la démence jusqu’à oser dire que si les fils de Jean Calas ont assuré "qu’il n’y eut jamais de père plus tendre et plus indulgent, et qu’il n’avait jamais battu un seul de ses enfants", c’est plutôt une preuve de simplicité de croire cette déposition qu’une preuve de l’innocence des accusés. 

Non, ce n’est pas une preuve juridique complète, mais c’est la plus grande des probabilités; c’est un motif puissant d’examiner, et il ne s’agissait alors, pour M. de Voltaire, que de chercher des motifs qui le déterminassent à entreprendre une affaire si intéressante, dans laquelle il fournit depuis des preuves complètes, qu’il fit recueillir à Toulouse. 

Voici quelque chose de plus révoltant encore. M. de Voltaire, chez qui je passai trois mois, auprès de Genève, lorsqu’il entreprit cette affaire, exigea, avant de s’y exposer, que Mme Calas, qu’il savait être une dame très religieuse, jurât, au nom du Dieu qu’elle adore, que ni son mari ni elle n’étaient coupables. Ce serment était du plus grand poids, car il n’était pas possible que Mme Calas fît un faux serment pour venir à Paris s’exposer au supplice; elle était hors de cause, rien ne la forçait à faire la démarche hasardeuse de recommencer un procès criminel, dans lequel elle aurait pu succomber. L’auteur des feuilles ne sait pas ce qu’il en coûterait à un coeur qui craint Dieu de se parjurer; il dit que c’est là un mauvais raisonnement, que « c’est comme si quelqu’un aurait interrogé un des juges qui condamnèrent Calas, etc. » 

Peut-on faire une comparaison aussi absurde? Sans doute le juge fera serment qu’il a jugé suivant sa conscience; mais cette conscience peut avoir été trompée par de faux indices, au lieu que Mme Calas ne saurait se tromper sur le crime qu’on imputait alors à son mari, et même à elle. Un accusé sait très bien dans son coeur s’il est coupable ou non; mais le juge ne peut le savoir que par des indices souvent équivoques. Le faiseur de feuilles a donc raisonné avec autant de sottise que de malignité, car je dois appeler les choses par leur nom. 

Il ose nier qu’on ait cru dans le Languedoc que les protestants ont un point de leur secte qui leur permet de « donner la mort à leurs enfants qu’ils soupçonnent de vouloir changer de religion, etc.; » ce sont les paroles de ce folliculaire.

Il ne sait donc pas que cette accusation fut si publique et si grave que M. Sudre, fameux avocat de Toulouse, dont nous avons un excellent mémoire en faveur de la famille Calas, réfute cette erreur populaire, pages 59’60 et 61 de son factum. Il ne sait donc pas que l’Église de Genève fut obligée d’envoyer à Toulouse une protestation solennelle contre une si horrible accusation. 

Il ose plaisanter, dans une affaire aussi importante, sur ce qu’on écrivait à l’ancien gouverneur du Languedoc, et à celui de Provence, pour obtenir, par leur crédit, des informations sur lesquelles on pût compter: que pouvait-on faire de plus sage? 

Je ne dirai rien des petites sottises littéraires que cet homme ajoute dans sa misérable feuille. L’innocence des Calas, l’arrêt solennel de messieurs les maîtres des requêtes, sont trop respectables pour que j’y mêle des objets si vains. Je suis seulement étonné qu’on souffre dans Paris une telle insolence, et qu’un malheureux, qui manque à la fois à l’humanité et au respect qu’il doit au conseil, abuse impunément, jusqu’à ce point, du mépris qu’on a pour lui. 

Je demande pardon à M. de Voltaire d’avoir mêlé ici son nom avec celui d’un homme tel que Fréron; mais puisqu’on souffre à Paris que les écrivains les plus déshonorés outragent le mérite le plus reconnu, j’ai cru qu’il était permis à un militaire, que l’honneur anime, de dire ce qu’il pense; et j’en suis si persuadé que vous pouvez, mon cher philosophe, faire part de mes réflexions à tous ceux qui aiment la vérité. 

Vous savez à quel point je vous suis attaché. 

D’Argence. 

LETTRE DE VOLTAIRE A M. LE MARQUIS D’ARGENCE DE DIRAC.

24 auguste(18).
La lettre que vous avez daigné écrire, monsieur le marquis, est digne de votre coeur et de votre raison supérieure. J’ai appris par cette lettre l’insolente bassesse de Fréron, que j’ignorais. Je n’ai jamais lut ses feuilles; le hasard, qui vous en a fait tomber une entre les mains, ne m’a jamais si mal servi; mais vous avez tiré de l’or de son fumier en confondant ses calomnies. 

Si cet homme avait lu la lettre que Mme Calas écrivit de la retraite où elle était mourante, et dont on la lira avec tant de peine; s’il avait vu la candeur, la douleur, la résignation qu’elle mettait dans le récit du meurtre de son fils et de son mari, et cette vérité irrésistible avec laquelle elle prenait Dieu à témoin de son innocence, je sais bien que cet homme n’en aurait pas été touché, mais il aurait entrevu que les coeurs honnêtes devaient en être attendris et persuadés.
 

Ce n’est pas aux tyrans à sentir la nature, 
Ce n’est pas aux fripons à sentir la vertu.

Quant à M. le maréchal de Richelieu et à M. le duc de Villars, dont il tâche, dites-vous, d’avilir la protection et de récuser le témoignage, il ignore que c’est chez moi qu’ils virent le fils de Mme Calas, que j’eus l’honneur de leur présenter, et qu’assurément ils ne l’ont protégé qu’en connaissance de cause, après avoir longtemps suspendu leur jugement, comme le doit tout homme sage avant de décider. 

Pour messieurs les maîtres des requêtes, c’est à eux de voir si après leur jugement souverain, qui a constaté l’innocence de la famille Calas, il doit être permis à un Fréron de la révoquer en doute. 

Je vous embrasse avec tendresse, et je vous aime autant que je vous respecte. 
 


LETTRE DE VOLTAIRE A M. ÉLIE DE BEAUMONT.

Du 20 mars 1767.
Votre mémoire, monsieur, en faveur des Sirven a touché et convaincu tous les lecteurs, et fera sans doute le même effet sur les juges. La consultation, signée de dix-neuf célèbres avocats de Paris, a paru aussi décisive en faveur de cette famille innocente que respectueuse pour le parlement de Toulouse. 

Vous m’apprenez qu’aucun des avocats consultés n’a voulu recevoir l’argent qu’on leur offrait pour leur honoraire. Leur désintéressement et le vôtre sont dignes de l’illustre profession dont le ministère est de défendre l’innocence opprimée. 

C’est la seconde fois, monsieur, que vous vengez la nature et la nation. Ce serait un opprobre trop affreux pour l’une et pour l’autre, si tant d’accusations de parricides avaient le moindre fondement. Vous avez démontré que le jugement rendu contre les Sirven est encore plus irrégulier que celui qui a fait périr le vertueux Calas sur la roue et dans les flammes. 

Je vous enverrai le sieur Sirven et ses filles, quand il en sera temps; mais je vous avertis que vous ne trouverez peut-être point dans ce malheureux père de famille la même présence d’esprit, la même force, les mêmes ressources qu’on admirait dans Mme Calas. Cinq ans de misère et d’opprobre l’ont plongé dans un accablement qui ne lui permettrait pas de s’expliquer devant ses juges: j’ai eu beaucoup de peine à calmer son désespoir dans les longueurs et dans les difficultés que nous avons essuyées pour faire venir du Languedoc le peu de pièces que je vous ai envoyées, lesquelles mettent dans un si grand jour la démence et l’iniquité du juge subalterne qui l’a condamné à la mort, et qui lui a ravi toute sa fortune. Aucun de ses parents, encore moins ceux qu’on appelle amis, n’osait lui écrire, tant le fanatisme et l’effroi s’étaient emparés de tous les esprits. 

Sa femme, condamnée avec lui, femme respectable, qui est morte de douleur en venant chez moi; l’une de ses filles, prête de succomber au désespoir pendant cinq ans; un petit-fils né au milieu des glaces, et infirme depuis sa malheureuse naissance; tout cela déchire encore le coeur du père, et affaiblit un peu sa tête. Il ne fait que pleurer; mais vos raisons et ses larmes toucheront également ses juges. 

Je dois vous avertir de la seule méprise que j’aie trouvée dans votre mémoire. Elle n’altère en rien la bonté de la cause. Vous faites dire au sieur Sirven que le conseil de Berne et le conseil de Genève l’ont pensionné. Berne, il est vrai, a donné au père, à la mère, et aux deux filles, sept livres dix sous par tête chaque mois, et veut bien continuer cette aumône pour le temps de son voyage à Paris; mais Genève n’a rien donné. 

Vous avez cité l’impératrice de Russie, le roi de Pologne, le roi de Prusse, qui ont secouru cette famille si vertueuse et si persécutée. Vous ne pouviez savoir alors que le roi de Danemark, le landgrave de Hesse, Mme la duchesse de Saxe-Gotha, Mme la princesse de Nassau-Saarbruck, Mme la margrave de Baden, Mme la princesse de Darmstadt, tous également sensibles à la vertu et à l’oppression des Sirven, s’empressèrent de répandre sur eux leurs bienfaits. Le roi de Prusse, qui fut informé le premier, se hâta de m’envoyer cent écus, avec l’ordre de recevoir la famille dans ses États, et d’avoir soin d’elle. 

Le roi de Danemark, sans même être sollicité par moi, a daigné m’écrire, et a fait un don considérable. L’impératrice de Russie a eu la même bonté, et a signalé cette générosité qui étonne, et qui lui est si ordinaire; elle accompagna son bienfait de ces mots énergiques, écrits de sa main: Malheur aux persécuteurs! 

Le roi de Pologne, sur un mot que lui dit Mme de Geoffrin, qui était alors à Varsovie, fit un présent digne de lui; et Mme de Geoffrin a donné l’exemple aux Français, en suivant celui du roi de Pologne. C’est ainsi que Mme la duchesse d’Enville, lorsqu’elle était à Genève, fut la première à réparer le malheur des Calas. Née d’un père et d’un aïeul illustres pour avoir fait du bien, la plus belle des illustrations, elle n’a jamais manqué une occasion de protéger et de soulager les infortunés avec autant de grandeur d’âme que de discernement: c’est ce qui a toujours distingué sa maison, et je vous avoue, monsieur, que je voudrais pouvoir faire passer jusqu’à la dernière postérité les hommages dus à cette bienfaisance, qui n’a jamais été l’effet de la faiblesse. 

Il est vrai qu’elle fut bien secondée par les premières personnes du royaume, par de généreux citoyens, par un ministre(19) à qui on n’a pu reprocher encore que la prodigalité en bienfaits, enfin par le roi lui-même, qui a mis le comble à la réparation que la nation et le trône devaient au sang innocent. 

La justice rendue sous vos auspices à cette famille a fait plus d’honneur à la France que le supplice de Calas ne nous a fait de honte. 

Si la destinée m’a placé dans des déserts où la famille des Sirven et les fils de Mme Calas cherchèrent un asile, si leurs pleurs et leur innocence si reconnue m’ont imposé le devoir indispensable de leur donner quelques soins, je vous jure, monsieur, que, dans la sensibilité que ces deux familles m’ont inspirée, je n’ai jamais manqué de respect au parlement de Toulouse; je n’ai imputé la mort du vertueux Calas, et la condamnation de la famille entière des Sirven, qu’aux cris d’une populace fanatique, à la rage qu’eut le capitoul David de signaler son faux zèle, à la fatalité des circonstances. 

Si j’étais membre du parlement de Toulouse, je conjurerais tous mes confrères de se joindre aux Sirven pour obtenir du roi qu’il leur donne d’autres juges. Je vous déclare, monsieur, que jamais cette famille ne reverra son pays natal qu’après avoir été aussi légalement justifiée qu’elle l’est réellement aux yeux du public. Elle n’aurait jamais la force ou la patience de soutenir la vue du juge de Mazamet, qui est sa partie, et qui l’a opprimée plutôt que jugée. Elle ne traversera point des villages catholiques, où le peuple croit fermement qu’un des principaux devoirs des pères et des mères, dans la communion protestante, est d’égorger leurs enfants, dès qu’ils les soupçonnent de pencher vers la religion catholique. C’est ce funeste préjugé qui a traîné Jean Calas sur la roue; il pourrait y traîner les Sirven. Enfin, il m’est aussi impossible d’engager Sirven à retourner dans le pays qui fume encore du sang des Calas, qu’il était impossible à ces deux familles d’égorger leurs enfants pour la religion. 

Je sais très bien, monsieur, que l’auteur d’un misérable libelle périodique intitulé, je crois, l’Année littéraire, assura, il y a deux ans, qu’il est faux qu’en Languedoc on ait accusé la religion protestante d’enseigner le parricide. Il prétendit que jamais on n’en a soupçonné les protestants; il fut même assez lâche pour feindre une lettre qu’il disait avoir reçue de Languedoc; il imprima cette lettre, dans laquelle on affirmait que cette accusation contre les protestants est imaginaire il faisait ainsi un crime de faux pour jeter des soupçons sur l’innocence des Calas, et sur l’équité du jugement de messieurs les maîtres des requêtes et on l’a souffert! et on s’est contenté de l’avoir en exécration. 

Ce malheureux compromit les noms de M. le maréchal de Richelieu et de M. le duc de Villars; il eut la bêtise de dire que je me plaisais à citer de grands noms: c’est me connaître bien mal; on sait assez que la vanité des grands noms ne m’éblouit pas, et que ce sont les grandes actions que je révère. Il ne savait pas que ces deux seigneurs étaient chez moi quand j’eus l’honneur de leur présenter les deux fils de Jean Calas, et que tous deux ne se déterminèrent en faveur des Calas qu’après avoir examiné l’affaire avec la plus grande maturité. 

Il devait savoir, et il feignait d’ignorer, que vous-même, monsieur, vous confondîtes, dans votre mémoire pour Mme Calas, ce préjugé abominable qui accuse la religion protestante d’ordonner le parricide; M. de Sudre, fameux avocat de Toulouse, s’était élevé avant vous contre cette opinion horrible, et n’avait pas été écouté. Le parlement de Toulouse fit même brûler, dans un vaste bûcher élevé solennellement, un écrit extrajudiciaire dans lequel on réfutait l’erreur populaire; les archers firent passer Jean Calas chargé de fers a côté de ce bûcher, pour aller subir son dernier interrogatoire. Ce vieillard crut que cet appareil était celui de son supplice; il tomba évanoui; il ne put répondre quand il fut traîné sur la sellette, son trouble servit à sa condamnation. 

Enfin, le consistoire et même le conseil de Genève furent obligés de repousser et de détruire, par un certificat authentique, l’imputation atroce intentée contre leur religion; et c’est au mépris de ces actes publics, au milieu des cris de l’Europe entière, à la vue de l’arrêt solennel de quarante maîtres des requêtes, qu’un homme sans aveu comme sans pudeur ose mentir pour attaquer, s’il le pouvait, l’innocence reconnue des Calas. 

Cette effronterie si punissable a été négligée, le coupable s’est sauvé à l’abri du mépris. M. le marquis d’Argence, officier général, qui avait passé quatre mois chez moi, dans le plus fort du procès des Calas, a été le seul qui ait marqué publiquement son indignation contre ce vil scélérat. 

Ce qui est plus étrange, monsieur, c’est que M. Coqueley, qui a eu l’honneur d’être admis dans votre ordre, se soit abaissé jusqu’à être l’approbateur des feuilles de ce Fréron, qu’il ait autorisé une telle insolence, et qu’il se soit rendu son complice. 

Que ces feuilles calomnient continuellement le mérite en tout genre, que l’auteur vive de son scandale, et qu’on lui jette quelques os pour avoir aboyé, à la bonne heure, personne n’y prend garde mais qu’il insulte le conseil entier, vous m’avouerez que cette audace criminelle ne doit pas être impunie dans un malheureux chassé de toute société, et même de celle qui a été enfin chassée de toute la France. Il n’a pas acquis par l’opprobre le droit d’insulter ce qu’il y a de plus respectable. J’ignore s’il a parlé des Sirven mais on devrait avertir les provinciaux qui ont la faiblesse de faire venir ses feuilles de Paris, qu’ils ne doivent pas y faire plus d’attention qu’on n’en fait dans votre capitale à tout ce qu’écrit cet homme dévoué a l’horreur publique. 

Je viens de lire le mémoire de M. Cassen, avocat au conseil: cet ouvrage est digne de paraître même après le vôtre. On m’apprend que M. Cassen a la même générosité que vous: il protège l’innocence sans aucun intérêt. Quels exemples, monsieur, et que le barreau se rend respectable! M. de Crosne et M. de Baquencourt ont mérité les éloges et les remerciements de la France, dans le rapport qu’ils ont fait du procès des Calas. Nous avons pour rapporteur, dans celui des Sirven, un magistrat sage, éclairé, éloquent (de cette éloquence qui n’est pas celle des phrases); ainsi nous pouvons tout espérer. 

Si quelques formes juridiques s’opposaient malheureusement a nos justes supplications, ce que je suis bien loin de croire, nous aurions pour ressource votre factum, celui de M. Cassen, et l’Europe; la famille Sirven perdrait son bien, et conserverait son honneur; il n’y aurait de flétri que le juge qui l’a condamnée, car ce n’est pas le pouvoir qui flétrit, c’est le public. 

On tremblera désormais de déshonorer la nation par d’absurdes accusations de parricides, et nous aurons du moins rendu à la patrie le service d’avoir coupé une tête de l’hydre du fanatisme. 

J’ai l’honneur d’être avec les sentiments de l’estime la plus respectueuse, etc. 

FIN DE L’AVIS AU PUBLIC.