OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES IV
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QUESTIONS SUR LES MIRACLES. (1765)
Table des Questions sur les Miracles

Avertissement de Beuchot

David Claparède, né en 1727, mort postérieurement à 1786, est auteur des Considérations sur les miracles, 1765, in-8°, qui firent naître les Lettres sur les miracles, et beaucoup d’autres écrits. Ces Lettres parurent isolément et successivement. Je possède, des seize premières, un exemplaire où chacune forme un cahier avec sa pagination séparée. Je n’ai jamais pu me procurer ainsi les lettres 17 à 20. Il se pourrait que ces quatre dernières n’aient paru que lors de la réunion des seize premières en corps d’ouvrage. Ce qui me le donne à penser, c’est qu’on ne trouve que seize lettres dans la réimpression in-12 en 126 pages, sous la date de Genève, 1767, avec cette pièce en tête: 

ÉPÎTRE DÉDICATOIRE DE L’ÉDITEUR

AU SIEUR COMUS.

On ne pourrait dédier ce recueil de Questions sur les miracles plus dignement qu’à vous, monsieur, parce que marchand d’ognon se connaît en ciboule. Je suis avec admiration, 
 

Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 
Briochetino, 
Descendant du célèbre Brioché.

Brioché, comme on l’a vu , était un maître renommé de marionnettes. 
La première des Questions sur les miracles est mentionnée dans les Mémoires secrets, du 23 juillet 1765; la seconde lettre, dans un article du 24 août. On voit, par un article du 4 septembre, qu’il en paraissait alors huit. Je ne trouve aucune trace des autres. Cependant j’ai sous les yeux un volume in-8° de 232 pages qui doit être sorti des presses de Cramer, et intitulé Collection des Lettres sur les miracles, écrites à Genève et à Neufchâtel, par M. le proposant Théro, M. Covelle, M. Needham, M. Beaudinet, et M. de Montmolin, etc., à Neufchâtel, l’an 1765. Ce volume contient les vingt lettres, et est terminé par l’alinéa: Voilà le recueil complet, etc., qui n’est pas dans le volume in-12, daté de 1767, dont j’ai parlé. Il est souvent arrivé à Voltaire d’antidater ses ouvrages; mais la date de 1765 pour les vingt lettres est incontestable, d’après Needham même, l’antagoniste de Voltaire. Une autre édition de cette Collection, en 258 pages, petit in-8°, avec le millésime de 1767, est entièrement conforme à l’édition de 1765. Elles n’ont, ni l’une ni l’autre, l’épître dédicatoire de l’édition in-12 datée de 1767, et qui, d’après cela, pourrait bien ne pas être authentique. 
On pourrait croire, et moi-même je l’ai cru très longtemps, que toutes les pièces qui font partie des Questions sortaient de la plume de Voltaire. Quelques explications sont ici nécessaires. 
Jean Tuberville de Needham, jésuite, né à Londres en 1713, mort à Bruxelles le 30 décembre 1784, auteur d’expériences de physique ridiculisées par Voltaire, et de quelques écrits, publia: 1° Réponse d’un théologien au docte proposant des autres questions, in-12 de 23 pages; c’est une réponse à la seconde lettre, et que Voltaire reproduisit tout entière en y joignant des notes dans la Collection en 1765 et 1767; les éditeurs de Kehl n’ont donné que les passages nécessaires à l’intelligence des notes de Voltaire cela étant suffisant, j’ai fait comme eux; 2° Parodie de la troisième lettre du proposant adressée à un philosophe, in-12 de 25 pages, plus le titre, aussi reproduite en entier en 1765 et 1767, et, par extrait, dans les éditions de Kehl; 3° Réponse en peu de mots aux dix-sept dernières lettres du proposant: je n’ai pas vu l’édition originale de cette pièce; mais elle est dans un volume intitulé Questions sur les miracles, etc., avec des réponses, à M. Needham, Londres et Paris, Crapart, 1769, in-8° de 146 pages; 4° Remarques sur la seizième lettre du proposant; dont je n’ai vu que la réimpression de 1769, mais qui doit avoir paru en 1765 sous le titre de Projet de notes instructives, puisque c’est sous ce titre qu’on l’a reproduit en 1765 et 1767, en y joignant aussi des notes. 
Voltaire s’est amusé, comme on le verra, à signer plusieurs notes des noms de Beaudinet, Boudry, Covelle, Euler, etc. (B.) 
 
 

PREMIÈRE LETTRE(1).

A M. LE PROFESSEUR R..., PAR UN PROPOSANT.

Monsieur, 

J’ai lu votre livre sur les miracles avec tant de fruit que je vous demande de nouvelles instructions. 

J’oserai, monsieur, pour mettre un peu d’ordre dans les grâces que je vous demande, distinguer plusieurs sortes de miracles dans notre divin Sauveur: ceux qu’il a faits par lui-même, et ceux qu’il a daigné opérer par ses apôtres et par ses saints. 

Dans ceux qu’il a faits pendant sa vie, je distinguerai ceux qui marquent seulement sa puissance ou sa bonté, comme la vue rendue aux aveugles, et la vie aux morts; ceux qui sont des types, des allégories manifestes; enfin ceux qu’il promet de faire, et dans l’attente desquels le genre humain doit opérer son salut avec crainte. 

DES MIRACLES DE NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, QUI ONT MANIFESTÉ SA PUISSANCE OU SA BONTÉ.

Jésus n’était pas encore né, et il faut convenir qu’il faisait déjà les plus grands miracles, puisqu’il était Dieu, et conçu dans le sein d’une vierge. 

Dès qu’il est né dans une étable, les anges viennent du haut des sphères célestes annoncer ce grand événement aux pasteurs de Bethléem. Une étoile nouvelle brille dans le ciel, du côté de l’orient; cette étoile marche, et conduit trois mages, ou trois princes, jusqu’à l’étable dans laquelle le Maître du monde est né. Ils lui offrent de l’encens, de la myrrhe, et de l’or. Voilà, sans doute, les miracles les plus authentiques: car ils éclatent dans le ciel et sur la terre; ce sont des astres, des anges, des rois, qui en sont les ministres. Jésus doit être reconnu dès son enfance à tous ces prodiges. Ajoutons encore le miracle que le vieil Hérode, créé roi des Juifs par les Romains, attaqué dès lors d’une maladie mortelle, ait été persuadé que Jésus était roi, et que, pour le perdre, il ait fait massacrer tous les enfants du pays. Ce grand massacre d’enfants n’est pas une chose naturelle, et peut certainement être compté parmi les prodiges qui accompagnèrent la naissance et la circoncision de la seconde personne de la Trinité. 

Une preuve non moins publique et non moins éclatante de sa divinité c’est son baptême. C’est en présence d’une foule de peuple que, Jésus sortant nu hors de l’eau, la troisième personne de la Trinité descend sur sa tête en colombe; que le ciel s’ouvre, et que Dieu le père s’écrie au peuple: « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je me suis complu; écoutez-le(2). » 

Il est impossible de résister à des signes si divins, si publics, et devant lesquels tous les hommes durent se prosterner dans un silence d’adoration. 

Aussi toute la terre reconnut sans doute ces miracles; Pilate même en rendit compte à l’empereur Tibère, après que l’homme-Dieu eut été supplicié, et Tibère voulut placer Jésus-Christ au rang des dieux; mais probablement Jésus ne souffrit pas ce mélange adultère du vrai Dieu et des dieux des Gentils, et empêcha que Tibère n’accomplit ce qu’il réservait au pieux Constantin. 

Tertullien lui-même, l’un des premiers Pères de l’Église, nous certifie cette anecdote, et Eusèbe la confirme dans son Histoire ecclésiastique, liv. II, ch. ii. On nous objecte que Tertullien écrivait cent quatre-vingts ans après Jésus-Christ; qu’il pouvait se tromper, qu’il a toujours trop hasardé, qu’il s’abandonnait à son imagination africaine; qu’Eusèbe de Césarée, un siècle après lui, s’appuya sur un trop mauvais garant; qu’il n’affirme pas même ce point d’histoire, il se sert des mots on dit; mais enfin, ou Pilate écrivit les lettres, ou les premiers chrétiens, disciples des apôtres, les ont forgées. S’ils ont fait de tels actes de faux, ils étaient donc à la fois imposteurs et superstitieux; ils étaient donc les plus méprisables de tous les hommes. Or comment des hommes si lâches étaient-ils si constants dans leur foi? C’est en vain qu’on nous répond qu’ils étaient lâches et fourbes par la bassesse de leur état et de leur âme, et qu’ils étaient constants dans leur foi par leur fanatisme. 

Grotius, Abbadie, Houteville, et vous, monsieur, vous montrez assez comment ces contraires ne peuvent subsister ensemble, quelles que soient les faiblesses et les contradictions de l’esprit humain. Non seulement ces premiers chrétiens avaient vu sans doute les actes et les lettres de Pilate, mais ils avaient vu les miracles des apôtres qui avaient constaté ceux de Jésus-Christ. 

On insiste encore; on nous dit: Les premiers chrétiens ont bien produit de fausses prédictions des sibylles; ils ont forgé des vers grecs qui pèchent par la quantité; ils ont imputé aux anciennes sibylles des vers acrostiches(3) remplis de solécismes, que nous trouvons encore dans Justin, dans Clément d’Alexandrie, dans Lactance; ils ont supposé des Évangiles; ils ont Cité d’anciennes prophéties qui n’existaient pas; ils ont cité des passages de nos quatre Évangiles, qui ne sont point dans ces Évangiles; ils ont forgé des lettres de Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul(4); ils ont supposé même des lettres de Jésus-Christ; ils ont interpolé des passages dans l’historien Josèphe pour faire accroire que ce Josèphe, non seulement fit mention de Jésus, mais même le regarda comme le Messie, quoique Josèphe fût un pharisien obstiné; ils ont forgé les Constitutions apostoliques, et jusqu’au Symbole des apôtres. Il est donc évident qu’ils n’étaient qu’une troupe de demi-Juifs, d’Égyptiens, de Syriens, et de Grecs factieux, qui trompaient une vile populace par les plus infâmes impostures. Ils n’avaient à combattre que des Gentils abrutis par d’autres fables; et les nouvelles fables des chrétiens l’emportèrent enfin sur les anciennes, quand ils eurent prêté de l’argent à Constance Chlore et à Constantin son fils. Voilà, dit-on, l’histoire naturelle de l’établissement du christianisme: ses fondements sont l’enthousiasme, la fraude, et l’argent. 

C’est ainsi que raisonnent les nombreux partisans de Celse, de Porphyre, d’Apollonius, de Symmaque, de Libanius, de l’empereur Julien, de tous les philosophes, jusqu’au temps des Pomponace, des Cardan, des Machiavel, des Socin, de milord Herbert, de Montaigne, de Charron, de Bacon, du chevalier Temple, de Locke, de milord Shaftesbury, de Bayle, de Wollaston, de Toland, de Tindal, de Collins, de Woolston, de milord Bolingbroke, de Middleton, de Spinosa, du consul Maillet, de Boulainvilliers, du savant Fréret, de Dumarsais, de Meslier, de La Métrie, et d’une foule prodigieuse de déistes répandus aujourd’hui dans toute l’Europe, qui, comme les Musulmans, les Chinois, et les anciens Parsis, croiraient insulter Dieu s’ils lui supposaient un fils qui ait fait des miracles dans la Galilée. 

On croit nous terrasser par l’appareil de ces armes brillantes; mais ne nous décourageons pas. Voyons si les chrétiens sont coupables de ces crimes de faux dont on les accuse. 

Je ne parlerai ici que des faux évangiles. Ils étaient, dit-on, au nombre de cinquante. On en choisit quatre vers le commencement du iiie siècle. Quatre suffisaient en effet; mais décida-t-on que tous les autres étaient supposés par des imposteurs? Non, plusieurs de ces évangiles étaient regardés comme des témoignages très respectables: par exemple, Tertullien, dans son livre du Scorpion; Origène, dans son Commentaire sur saint Matthieu; saint Épiphane, dans sa Trentième Leçon des hérésies des ébionites; Eustache(5), dans son Hexameron, et beaucoup d’autres, parlent avec un grand respect de l’Évangile de saint Jacques. Il est très précieux, en ce que c’est le seul où l’on trouve la mort de Zacharie, dont Jésus parle dans saint Matthieu(6). Cet Évangile sert d’introduction aux autres, et il n’a été probablement négligé que parce qu’il n’était pas assez étendu. 

On n’a pas moins respecté celui de Nicodème: les témoignages en sa faveur sont très nombreux; mais dans tous ces évangiles qui nous sont restés, il y a autant de miracles que dans les autres. Il est donc évident que tous ceux qui écrivirent des évangiles étaient persuadés que Jésus avait fait un très grand nombre de prodiges. 

L’ancien livre même intitulé Sepher toldos Jeschut, écrit par un Juif contre Jésus-Christ, dès le ier siècle, ne nie point qu’il ait opéré des miracles; il prétend seulement que Judas, son adversaire, en faisait d’aussi grands, et il les attribue tous à la magie. 

Les incrédules disent qu’il n’y a point de magie, que ces prodiges n’étaient crus que par des idiots, que les hommes d’État, les gens d’esprit, les philosophes, s’en sont toujours moqués; ils nous renvoient au credat Judaeus Apella d’Horace(7), à toutes les marques de mépris qu’on prodigua aux Juifs, et aux premiers chrétiens regardés longtemps comme une secte de Juifs; ils disent que si quelques philosophes, en disputant contre les chrétiens, convinrent des miracles de Jésus, c’étaient des théurgistes fanatiques qui croyaient à la magie, qui ne regardaient Jésus que comme un magicien, et qui, infatués des faux prodiges d’Apollonius de Tyane et de tant d’autres, admettaient aussi les faux prodiges de Jésus. L’aveu d’un fou fait à un autre fou, une absurdité dite à des gens absurdes, ne sont pas des preuves pour les esprits bien faits; en effet les chrétiens, fondés sur l’histoire de la pythonisse d’Endor et sur celle des enchanteurs d’Égypte, croyaient à la magie comme les païens; tous les Pères de l’Église, qui pensaient que l’âme est une substance ignée, disaient que cette substance peut être évoquée par des sortilèges: cette erreur a été celle de tous les peuples. 

Les incrédules vont encore plus loin: ils prétendent que jamais les vrais philosophes grecs et romains n’accordèrent aux chrétiens leurs miracles, et qu’ils leur disaient seulement: si vous vous vantez de vos prodiges, nos dieux en ont fait cent fois davantage; si vous avez quelques oracles en Judée, l’Europe et l’Asie en sont remplis; si vous avez eu quelques métamorphoses, nous en avons mille; vos prestiges ne sont qu’une faible imitation des nôtres; nous avons été les premiers charlatans, et vous les derniers. C’est là, continuent nos adversaires, le résultat de toutes les disputes des païens et des chrétiens. Ils concluent, en un mot, qu’il n’y a jamais eu de miracles, et que la nature a toujours été la même. 

Nous leur répondons qu’il ne faut pas juger de ce qui se faisait autrefois par ce qu’on fait aujourd’hui: les miracles étaient nécessaires à l’Église naissante, ils ne le sont pas à l’Église établie; Dieu étant parmi les hommes devait agir en Dieu: les miracles sont pour lui des actions ordinaires; le maître de la nature doit toujours être au-dessus de la nature. Ainsi, depuis qu’il se choisit un peuple, toute sa conduite avec ce peuple fut miraculeuse; et quand il voulut établir une nouvelle religion, il dut l’établir par de nouveaux miracles. 

Loin que ces miracles rapportés par les Juifs et par les chrétiens aient été des imitations du paganisme, ce sont au contraire les païens qui ont voulu imiter les miracles des Juifs et des chrétiens. 

Nos adversaires répliquent que les païens existaient longtemps avant les Juifs; que les royaumes de Chaldée, de l’Inde, de l’Égypte, florissaient avant que les Juifs habitassent les déserts de Sin et d’Horeb; que ces Juifs, qui empruntèrent des Égyptiens la circoncision et tant de cérémonies, et qui n’eurent des voyants, des prophètes, qu’après les voyants d’Égypte, empruntèrent aussi leurs miracles. Enfin, ils font des Juifs un peuple très nouveau. Ils auraient raison si on ne pouvait remonter qu’à Moïse; mais de Moïse nous remontons à Abraham et à Noé par une suite continue de miracles. 

Les incrédules ne se rendent pas encore: ils disent qu’il n’est pas possible que Dieu ait fait de plus grands miracles pour établir la religion juive dans un coin du monde que pour établir le christianisme dans le monde entier. Selon eux, il est indigne de Dieu de former un culte pour en donner un autre; et si le second culte vaut mieux que le premier, il est encore indigne de Dieu de ne fortifier son second culte que par de petites merveilles, après qu’il a fondé le premier sur les plus grands prodiges. Des possédés délivrés, de l’eau changée en vin, un figuier séché, n’approchent pas des plaies d’Égypte, de la mer Rouge entrouverte et suspendue, et du soleil qui s’arrête. 

Nous répondons avec tous les bons métaphysiciens: Il n’y a ni petits ni grands miracles, tous sont égaux; il est aussi impossible à l’homme et aussi aisé à Dieu de guérir d’un mot un paralytique que d’arrêter le soleil; et sans examiner si les prodiges chrétiens sont plus grands que les prodiges mosaïques, il est sûr que Dieu seul a pu opérer les uns et les autres. 

DES MIRACLES TYPIQUES.

J’appelle miracles typiques ceux qui sont évidemment le type, le symbole de quelque vérité morale. Le docteur Woolston traite avec une indécence révoltante les miracles du figuier séché(8) parce qu’il ne portait pas de figues quand ce n’était pas le temps des figues; des diables envoyés dans un troupeau de deux mille cochons(9) dans un pays où il n’y avait pas de cochons; de l’enlèvement de Jésus par le diable sur une montagne(10), dont on découvre tous les royaumes de la terre; de la transfiguration sur le Thabor(11), etc.; mais presque tous les Pères de l’Église ne nous avertissent-ils pas du sens mystique que ces narrations renferment? 

Il est ridicule, dit-on, de faire descendre Dieu sur la terre, pour chercher à manger des figues au mois de mars, et pour sécher un figuier qui ne porte point de figues hors du temps des figues. Mais si cela n’est dit que pour avertir les hommes qu’ils doivent en tout temps porter des fruits de justice et de charité, alors il n’y a rien là que d’utile et de sage. 

Les diables envoyés dans un troupeau de deux mille cochons signifient-ils autre chose que la souillure des péchés qui vous rabaissent au rang des animaux immondes? Dieu, qui permet au démon de se saisir de lui et de le transporter sur le haut d’une montagne, dont on voit tous les royaumes, ne nous donne-t-il pas une idée sensible des illusions de l’ambition? Si le diable tente Dieu, combien plus aisément tentera-t-il les hommes! 

J’ose penser que les miracles de cette espèce, qui scandalisent tant d’esprits, sont semblables aux paraboles dont on se servait dans ces temps-là. On sait bien que le royaume des cieux n’est pas un grain de moutarde(12); que jamais roi n’envoya des courriers à ses voisins pour leur dire(13): « J’ai tué mes volailles, venez aux noces; » que nul homme n’envoya un valet sur les grands chemins forcer les borgnes et les boîteux à venir souper chez lui(14); qu’on n’a jamais mis personne en prison(15) pour n’avoir pas eu sa robe nuptiale; mais le sens de toutes ces paraboles est une instruction morale. 

Me sera-t-il permis, à cette occasion, de réfuter l’opinion de ceux qui préfèrent les passages de Confucius, de Pythagore, de Zaleucus, de Solon, de Platon, de Cicéron, d’Épictète, aux discours de Jésus-Christ, qui leur paraissent trop populaires et trop bas? Tous ces philosophes écrivaient pour des philosophes, mais Jésus-Christ n’écrivit jamais. Il n’est pas dit même qu’en qualité d’homme il ait daigné apprendre à écrire. Il parlait au peuple; et à quel peuple? à celui de Capharnaüm et des bourgades de la Galilée. Il se conformait donc au langage du peuple. Il était roi, mais il ne se donnait pas pour roi. Il était Dieu, mais il ne s’annonçait pas pour Dieu. Il était pauvre, et il évangélisait les pauvres. Nos adversaires ne peuvent pas souffrir que les évangélistes fassent dire à Dieu que « le blé doit pourrir pour germer(16); qu’on ne met point de vin nouveau dans de vieilles futailles(17), etc. » Cela est non seulement bas, disent-ils, mais cela est faux. Premièrement, les comparaisons prises des choses naturelles ne sont pas basses; il n’est rien de petit ni de grand aux yeux du maître de la nature. Secondement, ce qui est faux en soi ne l’était pas dans l’opinion du peuple. On réplique que Dieu pouvait corriger ces préjugés au lieu de s’y asservir. Et nous répliquons, à notre tour, que Dieu vint enseigner la morale, et non la physique. 

DES MIRACLES PROMIS PAR JÉSUS-CHRIST.

Jésus-Christ promet, dans saint Luc(18), qu’il viendra dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté, avant que la génération présente soit passée. Dans saint Jean(19), il promet le même miracle. Saint Paul en conséquence dit aux Thessaloniciens(20) qu’ils iront ensemble au-devant de Jésus, au milieu de l’air. Ce grand miracle, disent les incrédules, ne s’accomplit pas plus que celui du transport des montagnes promis à quiconque aura un grain de foi(21).

Mais on répond que l’avènement de Jésus au milieu des nuages est réservé pour la fin du monde, qu’on croyait alors prochaine. Et à l’égard de la promesse de transporter les montagnes, c’est une expression qui marque que nous n’avons presque jamais une foi parfaite, comme la difficulté de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille(22) prouve seulement la difficulté qu’un homme riche soit sauvé. 

De même, si l’on prenait à la lettre la plupart des expressions hébraïques dont le Nouveau Testament est rempli, on serait exposé à se scandaliser. « Je ne suis point venu apporter la paix, mais le glaive(23). » est un discours qui effraye les faibles. Ils disent que c’est annoncer une mission destructive et sanguinaire; que ces paroles ont servi d’excuse aux persécuteurs et aux massacres pendant plus de quatorze siècles, et cette idée est un prétexte à beaucoup de personnes pour haïr la religion chrétienne. Mais quand on veut bien considérer que par ces paroles il faut entendre les combats qui s’élèvent dans le coeur, et le glaive dont on coupe les liens qui nous attachent au monde, alors on s’édifie au lieu de se révolter. Ainsi les miracles de Jésus et ses paraboles sont autant de leçons. 

DES MIRACLES DES APÔTRES.

On demande comment des langues de feu(24) descendirent sur la tête des apôtres et des disciples dans un galetas? comment chaque apôtre, en ne parlant que sa langue, parlait en même temps celle de plusieurs peuples qui l’entendaient, chacun dans son idiome? comment chaque auditeur, entendant prêcher dans sa langue, pouvait dire que les apôtres étaient ivres de vin nouveau au mois de mai? On peut bien, dit-on, prendre pour un homme ivre celui qui parle sans se faire entendre de personne, mais non celui qui se fait entendre de tout le monde. 

Ces petites difficultés, tant de fois proposées, ne doivent faire aucune peine: car dès qu’on est convenu que Dieu a fait des miracles pour substituer le christianisme au judaïsme, on ne doit pas incidenter sur la manière dont Dieu les a opérés; il est également le maître de la fin et des moyens. Si un médecin vous guérit, lui reprocherez-vous la manière dont il s’y est pris pour vous guérir? Vous êtes étonnés, par exemple, que les apôtres aient guéri des malades par leur ombre(25); vous dites que l’ombre n’est que la privation de la lumière, que le néant n’a point de propriété. Cette objection tombe dès que vous convenez de la puissance des miracles. Elle n’aurait quelque poids que dans ceux qui disent que Dieu ne peut faire des miracles inutiles; et c’est ce qu’il faut examiner. 

Les prodiges de Jésus et des apôtres paraissent inutiles à nos contradicteurs. Le monde, disent-ils, n’en a pas été meilleur; la religion chrétienne, au contraire, a rendu les hommes plus méchants, témoin les massacres des manichéens, des ariens, des athanasiens, des vaudois, des albigeois, témoin tant de schismes sanglants, témoin enfin la Saint-Barthélemy; mais c’est là l’abus de la religion chrétienne, et non son institution. En vain vous dites que l’arbre qui porte toujours de tels fruits est un arbre de mort; il est un arbre de vie pour le petit nombre des élus qui constituent l’Église triomphante: c’est donc en faveur de ce petit nombre des élus que tous les miracles ont été faits. S’ils ont été inutiles à la plus grande partie des hommes, qui est corrompue, ils ont été utiles aux saints. Mais fallait-il, dites-vous, que Dieu vînt sur la terre et qu’il mourût pour laisser presque tous les hommes dans la perdition? A cela je n’ai rien à répondre, sinon Soyez juste, et vous ne serez point réprouvé. — Mais, si j’avais été juste sans être racheté, serais-je réprouvé? — Ce n’est point à moi d’entrer dans les secrets de Dieu, et je ne puis que me recommander avec vous à sa miséricorde. 

La mort d’Ananie et de Saphire(26) vous scandalise; vous êtes effrayé que Pierre fasse un double miracle pour faire mourir subitement la femme après l’époux, qui ne sont coupables que de n’avoir pas donné tout leur bien à l’Église, et d’en avoir retenu quelques oboles pour leurs nécessités pressantes sans l’avoir avoué; vous osez prétendre que ce miracle a été inventé pour forcer les pères de famille à se dépouiller de tout en faveur des prêtres: vous vous trompez; c’était un voeu fait à Dieu même: Dieu est le maître de punir les violateurs des serments. 

Vous vous retranchez à dire que tous ces miracles ont été écrits plusieurs années après le temps où l’on pouvait les examiner, après les témoins morts; que ces livres ne furent communiqués qu’aux initiés de la secte; que les magistrats romains n’en eurent pendant cent cinquante ans aucune connaissance; que l’erreur prit racine dans des caves et dans des greniers ignorés. Je vous renvoie alors à l’empereur Tibère, qui délibéra sur la divinité de Jésus; à l’empereur Adrien, qui mit dans son oratoire le portrait de Jésus; à l’empereur Philippe, qui adora Jésus. Vous me niez ces faits: alors je vous renvoie à l’établissement de la religion chrétienne, qui est lui-même un grand miracle. Vous me niez encore que cet établissement soit miraculeux; vous me dites que notre sainte religion ne s’est formée que comme toutes les autres sectes dans le fanatisme et dans l’obscurité, comme l’anabaptisme, le quakerisme, le moravisme, le piétisme, etc. Alors je ne puis que vous plaindre; vous me plaignez aussi. Qui de nous deux se trompe? Je produis mes titres, qui remontent jusqu’à l’origine du monde, et vous n’avez pour vous que votre raison; j’ai aussi la mienne, que je prie Dieu d’éclairer: vous ne regardez le christianisme que comme une secte d’enthousiastes, semblable à celle des esséniens, des judaïtes, des thérapeutes, fondée d’abord sur le judaïsme, ensuite sur le platonisme, changeant d’article de foi à chaque concile, s’occupant sans relâche de disputes d’autant plus dangereuses qu’elles sont inintelligibles, versant le sang pour ces vaines disputes, et ayant troublé toute la terre habitable depuis l’île d’Angleterre jusqu’aux îles du Japon. Vous ne voyez dans tout cela que la démence humaine; et moi j’y vois la sagesse divine, qui a conservé cette religion malgré nos abus. Je vois comme vous le mal, et vous n’apercevez pas le bien; examinez avec moi comme j’examine avec vous. 

DES MIRACLES APRÈS LE TEMPS DES APÔTRES.

Jésus, ayant la puissance de faire des miracles, put la communiquer; s’il la communiqua aux apôtres, il put la donner aux disciples. Les incrédules triomphent de voir que ce don s’affaiblit de siècle en siècle. Ils insultent à la fraude pieuse des historiens chrétiens, et ils disent que parmi tous les miracles dont nous ornons encore les premiers siècles, il n’y en a aucun de prouvé, aucun de vraisemblable, aucun de constaté par les magistrats romains, ni dont leurs historiens romains aient fait mention. Au contraire, les archives de Rome, les monuments publics, les histoires attestent les deux miracles de l’empereur Vespasien, qui, étant sur son tribunal, dans Alexandrie, rendit publiquement la vue à un aveugle, et l’usage de ses membres à un paralytique. Si donc, disent-ils, ces deux miracles si authentiques et si célèbres n’attirent aujourd’hui aucune croyance, quelle foi pourrons-nous ajouter aux prétendus prodiges des chrétiens, prodiges opérés dans la fange d’une populace ignorée, recueillis longtemps après, et accompagnés pour la plupart de circonstances ridicules? 

Que pouvons-nous penser, disent-ils, de la Vie des Pères du désert, écrite par Jérôme? Ici, c’est un saint Pacôme qui, quand il veut voyager, se fait porter par un crocodile; là, c’est un saint Amon qui, s’étant dépouillé tout nu pour passer un fleuve à la nage, est transporté subitement à l’autre bord, de peur d’être mouillé; plus loin, un corbeau apporte tous les jours une moitié de pain à l’ermite Paul pendant soixante années; et quand l’ermite Antoine vient visiter Paul, le corbeau apporte un pain entier. 

Que dirons-nous des miracles rapportés dans les Actes des martyrs(27)? Sept vierges chrétiennes, par exemple, dont la plus jeune a soixante-dix ans, sont condamnées par le magistrat de la ville d’Ancyre à être les victimes de la lubricité des jeunes gens de la ville. Un saint cabaretier chrétien(28), instruit du danger que courent ces vierges, prie Dieu de les faire mourir pour prévenir la perte de leur virginité; Dieu l’exauce; le juge d’Ancyre les fait jeter dans un lac; elles apparaissent au cabaretier, et se plaignent à lui d’être sur le point de se voir mangées par les poissons; le cabaretier va pendant la nuit pêcher les sept vieilles; un ange à cheval, précédé d’un flambeau céleste, le conduit au lac; il ensevelit les vierges, et pour récompense il reçoit la couronne du martyre. 

Nos prétendus sages font des collections de cent miracles de cette nature, ils nous insultent; ils disent (car il ne faut dissimuler aucune de leurs témérités) si les Actes des martyrs portaient que ce cabaretier changea l’eau en vin, nous n’en croirions rien, quoique ce soit une opération de son métier pourquoi donc croirions-nous au miracle des noces de Cana, qui semble encore plus indigne de la majesté d’un Dieu que convenable à la profession d’un cabaretier? 

Cet argument dont s’est servi Woolston ne me paraît, je l’avoue, qu’un blasphème: car en quoi est-il indigne de Dieu de se prêter à la joie innocente des convives, dès qu’il daigne être à table avec eux? et s’il a bien voulu faire de tels miracles, pourquoi ne les opérera-t-il pas ensuite par les mains de ses élus? Les prodiges de l’Ancien et du Nouveau Testament, une fois admis, peuvent être répétés dans tous les siècles; et si on n’en fait plus aujourd’hui, c’est, comme on l’a dit tant de fois(29), que nous n’en avons plus besoin. 

GRANDE OBJECTION DES INCRÉDULES COMBATTUE.

La dernière ressource de ceux qui n’écoutent que leur raison trompeuse est de nous dire que nous avons plus besoin de miracles que jamais. L’Église, disent-ils, est réduite à l’état le plus déplorable. 

Anéantie dans l’Asie et dans l’Afrique, esclave en Grèce, dans l’Illyrie, dans la Mésie, dans la Thrace, elle est déchirée dans le reste de l’Europe, partagée en plus de vingt sectes qui se combattent, et saignante encore des meurtres de ses enfants; trop brillante dans quelques États, trop avilie dans d’autres, elle est plongée dans le luxe ou dans la fange. La mollesse la déshonore, l’incrédulité lui insulte; elle est un objet d’envie ou de pitié; elle crie au ciel: Rétablissez-moi comme vous m’avez produite; elle demande des miracles comme Rachel demandait des enfants(30). Ces miracles, sans doute, n’étaient pas plus nécessaires quand Jésus enseignait et persuadait qu’aujourd’hui que nos pasteurs enseignent et ne persuadent pas. 

Tel est le raisonnement de nos adversaires: il paraît spécieux; mais ne peut-on pas lui faire une réponse solide? Jésus fit des miracles dans les premiers siècles pour établir la foi, il n’en fit jamais pour inspirer la charité; c’est surtout de charité que nous avons besoin. Le grand miracle destiné à produire cette vertu qui nous manque est de parler au coeur et de le toucher; demandons ce prodige, et nous l’obtiendrons. Tant de sectes, tant de savants, ne pourront jamais penser d’une manière uniforme; mais nous pourrons nous supporter, et même nous aimer. 

Spinosa ne croyait à aucun miracle; mais il partagea le peu de bien qui lui restait avec un ami indigent qui les croyait tous. 

Eh bien! plaignons l’aveuglement de Benoît Spinosa(31), et imitons sa morale; étant plus éclairés que lui, soyons, s’il se peut, aussi vertueux. 

Je ne regarde ce faible discours que comme des questions qu’un écolier fait à son maître. 

Je suis, monsieur, avec respect, etc. 

DEUXIÈME LETTRE.

(32)Monsieur, 

Attaché comme vous à notre sainte religion, par mon état et par mon coeur, instruit par vos leçons, désirant de vous imiter et incapable de vous atteindre, je vois avec douleur qu’on n’a pas soutenu la vérité de nos miracles avec autant de sagacité et de profondeur que vous. On a déclamé à la manière ordinaire(33) en supposant toujours ce qui est en question, en disant: « Les miracles de Jésus sont vrais, puisqu’ils sont rapportés dans les Évangiles. » Mais on devait commencer par prouver ces Évangiles, ou du moins renvoyer les lecteurs aux Pères de l’Église qui les ont prouvés, et rapporter leurs raisons victorieuses. 

Il faudrait être philosophe, théologien, et savant, pour traiter à fond cette question. Vous réunissez ces trois caractères: je m’adresse encore à vous pour savoir comment un philosophe doit admettre les miracles, et comment un théologien savant en prouve l’authenticité. 

COMMENT LES PHILOSOPHES PEUVENT ADMETTRE LES MIRACLES.

Hobbes, Collins, milord Bolingbroke, et d’autres, demandent d’abord s’il est vraisemblable que Dieu dérange le plan de l’univers; si l’Être éternel, en faisant ses lois, ne les a pas faites éternelles; si l’Être immuable ne l’est pas dans ses ouvrages; s’il est vraisemblable que l’Être infini ait des vues particulières, et qu’ayant soumis toute la nature à une règle universelle, il la viole pour un seul canton dans ce petit globe? Si, tout étant visiblement enchaîné, un seul chaînon de la chaîne universelle peut se déranger sans que la constitution de l’univers en souffre? Si, par exemple, la terre s’étant arrêtée pendant neuf à dix heures dans sa course, et la lune dans la sienne, pour favoriser la défaite de quelques centaines d’Amorrhéens, il n’était pas absolument nécessaire que tout le reste du monde planétaire fut bouleversé? 

Il est évident que la terre et la lune s’arrêtant dans leur cours, l’heure des marées a dû changer. Les points de ces deux planètes, dirigés vers les points correspondants des autres astres, ont dû avoir une nouvelle direction, ou toutes les autres planètes ont dû s’arrêter aussi. Le mouvement de projectile et de gravitation ayant été suspendu dans toutes les planètes, il faut que les comètes s’en soient ressenties le tout pour tuer quelques malheureux déjà écrasés par une pluie de pierres; tandis qu’il paraissait plus digne de la sagesse éternelle d’éclairer et de rendre heureux tous les hommes sans miracle, que d’en faire un si grand dans la seule vue de donner à Josué plus de temps pour achever de massacrer quelques fuyards assommés. 

C’est bien pis quand il s’agit de l’étoile nouvelle qui parut dans les cieux, et qui conduisit les mages d’orient en occident. Cette étoile ne pouvait être moindre que notre soleil, qui surpasse la terre un million de fois en grosseur. Cette masse énorme, ajoutée à l’étendue, devait déranger le monde entier composé de ces soleils innombrables appelés étoiles, qui probablement sont entourés de planètes. Mais que dut-il arriver quand elle marcha dans l’espace malgré la loi qui retient toutes les étoiles fixes dans leurs places? Les effets d’une telle marche sont inconcevables. 

Voilà donc non seulement notre monde planétaire bouleversé, mais tous les mondes possibles aussi, et pourquoi? Pour que dans ce petit tas de boue appelé la terre, les papes s’emparassent enfin de Rome, que les bénédictins fussent trop riches, qu’Anne Dubourg fût pendu à Paris, et Servet brûlé vif à Genève. 

Il en est de même de plusieurs autres miracles. La multiplication de trois poissons et de cinq pains nourrit abondamment cinq mille personnes. Que chacun ait mangé la valeur de trois livres, cela compose quinze mille livres de matières tirées du néant, et ajoutées à la masse commune. Ce sont là, je crois, les plus fortes objections. 

C’est à vous, monsieur, de résoudre par une saine philosophie, sans contradiction et sans verbiage, ces difficultés philosophiques, et de montrer qu’il est égal à Dieu que les lois éternelles soient continuées ou suspendues, que les Amorrhéens périssent ou se sauvent, et que cinq mille hommes jeûnent ou repaissent. Dieu a pu, parmi les mondes innombrables qu’il a formés, choisir cette planète, quoique une des plus petites, pour y déranger ses lois; et si on prouve qu’il l’a fait, nous triomphons de la vaine philosophie. Votre théologie et votre science seront encore moins embarrassées à mettre dans un jour lumineux l’authenticité de tous les miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament. 

ÉVIDENCE DES MIRACLES DE L’ANCIEN TESTAMENT.

Abbadie, en prouvant, comme il a fait, les prodiges de Moïse, est peut-être tombé dans le défaut si commun à tous les auteurs, de supposer toujours ce qu’on examine. Les incrédules recherchent si Moïse a existé; si un seul des écrivains profanes a parlé de Moïse avant que les Hébreux eussent traduit leurs histoires en grec; si l’homme dont les Hébreux ont fait leur Moïse n’était pas ce Misem des Arabes, tant célébré dans les vers orphiques, et dans les anciennes orgies de la Grèce, avant que les nations eussent entendu parler de Moïse. Ils recherchent pourquoi Flavius Josèphe, en citant les auteurs égyptiens qui ont parlé de sa nation, n’en cite aucun qui ait dit un seul mot des miracles de Moïse. Ils croient que les livres qui lui sont imputés n’ont pu être écrits que sous les rois juifs, et ils se fondent, quoique mal à propos, sur des passages de ces mêmes livres. 

Abbadie, au lieu de sonder toutes ces profondeurs, tire son grand argument de ce que Moïse n’aurait jamais pu dire à six cent trente mille combattants que la mer s’était ouverte pour eux afin qu’ils pussent s’enfuir, si ces six cent trente mille hommes n’en avaient été témoins; et c’est précisément ce qui est en dispute. Les incrédules ne disent pas: Moïse a trompé six cent trente mille soldats qui ont cru voir ce qu’ils n’avaient pas vu; ils disent: Il est impossible que Moïse ait eu six cent trente mille soldats, ce qui supposerait près de trois millions de personnes; et il est impossible que soixante-dix Hébreux, réfugiés en Égypte, aient produit trois millions d’habitants en deux cent quinze ans(34).

Il n’est pas probable que si Moïse avait eu trois millions de suivants à ses ordres, et Dieu à leur tête, il se fût enfui en lâche; il n’est pas probable que, s’il a écrit, il ait écrit autrement que sur des pierres; il est dit que Josué fit écrire tout le Deutéronome(35) sur un autel de pierres brutes, enduites de mortier: il n’est pas probable que le dépôt de ces pierres se soit conservé, quand les Juifs furent esclaves après Josué; il ne l’est pas que Moïse ait écrit, il ne l’est pas même qu’il ait existé; et d’ailleurs toute la théogonie des Juifs semble prise des Phéniciens, auprès de qui la troupe juive eut très tard un très petit établissement. 

Il vous appartient, monsieur, beaucoup plus qu’au docteur Abbadie, de réfuter tous ces vains raisonnements, et de montrer que si la nation juive est beaucoup plus récente que les nations de Phénicie, de Chaldée, d’Égypte, la race juive remonte plus haut dans l’antiquité. Vous descendrez d’Adam à Abraham, et d’Abraham à Moïse. Vous ferez voir que Dieu s’est manifesté par des miracles continuels à cette race chérie et réprouvée; vous nous apprendrez par quels ressorts secrets de la Providence les Juifs, toujours gouvernés par Dieu même, et commandant si souvent en maîtres à la nature entière, ont été pourtant le plus malheureux de tous les peuples, ainsi que le plus petit, le plus ignorant, le plus cruel et le plus absurde; comment il fut à la fois miraculeux par la protection et par la punition divine, par sa splendeur secrète, et par son abrutissement connu. On nous objecte sa grossièreté; mais la grandeur de son Dieu en éclate davantage. On nous objecte que les lois de ce peuple ne lui parlaient point de l’immortalité de l’âme; mais Dieu, qui le gouvernait, le punissait ou le récompensait en cette vie par des effets miraculeux. 

Qui mieux que vous pourra démontrer que Dieu, ayant choisi un peuple, devait le conduire autrement que les législateurs ordinaires, et que par conséquent tout devait être prodige sous la main de celui qui seul peut faire des prodiges? Ensuite, vous élevant de miracle en miracle, vous en viendrez au Nouveau Testament. 

DES MIRACLES DU NOUVEAU TESTAMENT.

Les miracles du Nouveau Testament doivent sans doute être reconnus pour incontestables, puisque les seuls livres qui en parlent sont incontestables. Les faits les plus ordinaires n’obtiennent point de croyance si les témoignages ne sont pas authentiques; à plus forte raison les faits prodigieux sont-ils rejetés. Souvent même on les réprouve, malgré les attestations les plus formelles; souvent on dit qu’une chose improbable en elle-même ne peut devenir probable par des histoires. Les incrédules prétendent qu’on doit plutôt croire que les historiens ont erré qu’on ne doit croire que la nature se soit démentie. Il était plus aisé à un Juif ou à un demi-Juif de dire des sottises qu’aux astres de changer leur cours. Je dois plutôt penser que les Juifs avaient l’esprit bouché que je ne dois penser que le ciel se soit ouvert. Tel est leur téméraire langage. 

Il faut donc au moins que les livres qui annoncent des choses si incroyables aient été examinés par les magistrats; que les preuves de ces prodiges aient été déposées dans les archives publiques; que les auteurs de ces livres ne se soient jamais contredits sur la plus légère circonstance, sans quoi ils sont légitimement suspects de tromper sur les plus graves. Il faut avoir cent fois plus d’attention, de scrupule, de sévérité dans l’examen d’une chose à laquelle on dit le salut du genre humain attaché que dans le plus grand procès criminel. Or il n’y a point d’accusation dans un procès qui ne soit déclarée calomnieuse, ou du moins fausse, si les témoins se contredisent. 

Comment donc, continuent nos adversaires, pourrons nous croire à ces Évangiles, qui se contredisent continuellement? Matthieu(36) fait descendre Jésus d’Abraham par quarante-deux générations, quoique dans son compte il ne s’en trouve que quarante et une; et encore se trompe-t-il en faisant Josias père de Jéchonias. 

Luc(37) fait descendre Jésus du même Abraham par cinquante-six générations, et elles sont absolument différentes de celles que Matthieu rapporte. De plus, cette généalogie est celle de Joseph, qui n’est pas le père de Jésus. Les incrédules demandent dans quel tribunal on déciderait de l’état d’un homme sur de telles preuves. 

Matthieu fait enfuir Marie, Joseph, et Jésus en Égypte, après l’apparition de la nouvelle étoile, l’adoration des mages, et le massacre des petits enfants. Luc ne parle ni du massacre, ni des mages, ni de l’étoile, et maintient que Jésus resta constamment dans la Palestine. Y a-t-il, disent les réfractaires, une contradiction plus grande? 

Trois évangélistes semblent formellement opposés à Jean Matthieu, Marc et Luc, ne font vivre Jésus qu’environ trois mois après son baptême; et Jean, après ce même baptême, le fait aller trois fois à Jérusalem pour faire la pâque, ce qui suppose au moins trois années. 

On sait combien d’autres contradictions les incrédules reprochent aux auteurs sacrés; mais ils ne se bornent pas à ces reproches si connus. Quand même, disent-ils, les quatre Évangiles reçus seraient entièrement uniformes; quand même les quarante-six autres, qui furent rejetés avec le temps, déposeraient des mêmes faits; quand même tous les auteurs de ces livres auraient été des témoins oculaires, nul homme sensé ne doit, sur leur parole, croire des prodiges inconcevables, à moins que ces prodiges, qui choquent la raison, n’aient été juridiquement constatés avec la publicité la plus authentique. 

Or, disent-ils, ces prodiges n’ont point été constatés, et ils choquent la raison: car il ne leur semble pas raisonnable que Dieu se soit fait Juif plutôt que Romain, qu’il soit né d’une femme vierge; que Dieu ait eu un frère aîné, nommé Jacques; que Dieu ait été emporté sur une montagne par le diable, et que Dieu enfin ait fait tant de miracles pour être outragé, pour être supplicié, pour rendre le monde beaucoup plus méchant qu’il n’était auparavant, pour amener sur la terre des guerres civiles de religion, dont on n’avait jamais entendu parler; pour exterminer la moitié du genre humain, et pour soumettre l’autre à un tyran et à des moines. 

Ils disent que ces miracles, sur lesquels autrefois les moines en élevèrent tant d’autres pour nous ravir notre liberté et nos biens, n’ont été écrits que quatre-vingts ans après Jésus, dans le plus grand secret, par des hommes très obscurs, qui cachaient leurs livres aux Gentils avec le scrupule le plus religieux, et qui ne formèrent une secte qu’à la faveur du mépris qui les dérobait au reste des hommes. 

De plus, disent-ils, il est avéré que les premiers chrétiens forgèrent mille faux actes, et jusqu’à des prophéties de sibylles, comme on l’a déjà dit(38). S’ils sont donc reconnus faussaires sur tant de points, ils doivent être reconnus faussaires sur les autres. Or les Évangiles sont les seuls monuments des miracles de Jésus; ces Évangiles si longtemps ignorés se contredisent: donc ces miracles sont d’une fausseté palpable. 

Ces objections, qu’il ne faut pas dissimuler, ont paru si spécieuses qu’on y répond encore tous les jours. Mais, disent-ils, toujours répondre est une preuve qu’on a mal répondu: car si on avait terrassé son ennemi du premier coup on n’y reviendrait pas à tant de fois. 

On ne soutient plus aujourd’hui la donation de Constantin au pape Sylvestre, ni l’histoire de la papesse Jeanne, ni tant d’autres contes: pourquoi? c’est qu’ils ont été détruits par la raison, et que tout le monde à la longue se rend à la raison, quand on la montre. Mais il faut bien que la matière des miracles n’ait pas encore été éclaircie, puisqu’on agite encore aujourd’hui cette question avec le plus grand acharnement. 

Je vous ai exposé, monsieur, naïvement les objections des incrédules, qui me font frémir. Il ne faut ni les dissimuler, ni les affaiblir, parce qu’avec le bouclier de la foi on repousse tous les traits de l’enfer. Que ces messieurs lisent seulement les livres de la primitive Église, les Tertullien, les Origène, les Irénée, et ils seront bien étonnés. C’est à vous, monsieur, de nous tenir lieu de tous ces grands hommes. 

Personne assurément n’est plus en état que vous de mettre fin à ces disputes, et de nous délivrer d’un si grand scandale; personne ne fera mieux voir combien les miracles étaient nécessaires, à quel point ils sont évidents, quoiqu’on les combatte; pourquoi ils furent ignorés du sénat et des empereurs, ayant été si publics; pourquoi, lorsqu’ils furent plus connus des Romains, ils furent quelquefois attribués à la magie, dont toute la terre était infectée; pourquoi il y avait tant de possédés; comment les Juifs chassaient les diables avant Jésus-Christ; comment les chrétiens eurent le même privilège, qu’ils n’ont plus. Développez-nous ce qu’en disent Tertullien, Origène, Clément Alexandrin, Irénée. Ouvrez-nous les sources où vous puisez la vérité; noyez l’incrédulité dans ces eaux salutaires, et raffermissez la foi chancelante des fidèles. 

Le coeur me saigne quand je vois des hommes remplis de science, de bon sens et de probité, rejeter nos miracles, et dire qu’on peut remplir tous ses devoirs sans croire que Jonas ait vécu trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine lorsqu’il allait par mer à Ninive, qui est au milieu des terres. Cette mauvaise plaisanterie n’est pas digne de leur esprit, qui d’ailleurs mérite d’être éclairé. J’ai honte de vous en parler: mais elle me fut répétée hier dans une si grande assemblée que je ne peux m’empêcher de vous supplier d’émousser la pointe de ces discours frivoles par la force de vos raisons. Prêchez contre l’incrédulité, comme vous avez prêché contre le loup qui ravage mon cher pays du Gévaudan(39), dont je suis natif: vous aurez le même succès, et tous nos citoyens; bourgeois, natifs, et habitants, vous béniront, etc. 

TROISIÈME LETTRE DU PROPOSANT

A M. LE PROFESSEUR EN THÉOLOGIE.

(40)Monsieur, 

Je vous prie de venir à mon secours contre un grand seigneur allemand(41) qui a beaucoup d’esprit, de science et de vertu, et qui malheureusement n’est pas encore persuadé de la vérité des miracles opérés par notre divin Sauveur. Il me demandait hier pourquoi Jésus aurait fait ces miracles en Galilée. Je lui dis que c’était pour établir notre sainte religion à Berlin, dans la moitié de la Suisse, et chez les Hollandais. 

« Pourquoi donc, dit-il, les Hollandais ne furent-ils chrétiens qu’au bout de huit cents années? pourquoi donc n’a-t-il pas enseigné lui-même cette religion? Elle consiste à croire le péché originel, et Jésus n’a pas fait la moindre mention du péché originel; à croire que Dieu a été homme, et Jésus n’a jamais dit qu’il était Dieu et homme tout ensemble; à croire que Jésus avait deux natures, et il n’a jamais dit qu’il eût deux natures; à croire qu’il est né d’une vierge, et il n’a jamais dit qu’il fut né d’une vierge; au contraire, il appelle sa mère femme; il lui dit durement(42): « Femme, qu’y a-t-il entre vous et moi? » à croire que Dieu est né de David, et il se trouve qu’il n’est point né de David; à croire sa généalogie, et on lui en a fait deux qui se contredisent absolument. 

« Cette religion consiste encore dans certains rites dont il n’a jamais dit un seul mot. Il est clair, par vos Évangiles, que Jésus naquit Juif, vécut Juif, mourut Juif; et je suis fort étonné que vous ne soyez pas juif. Il accomplit tous les préceptes de la loi juive: pourquoi les réprouvez-vous? 

« On lui fait dire même dans un Évangile(43): « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir. » Or est-ce accomplir la loi mosaïque que d’en avoir tous les rites en horreur? Vous n’êtes point circoncis, vous mangez du porc, du lièvre, et du boudin: en quel endroit de l’Évangile Jésus vous a-t-il permis d’en manger? Vous faites et vous croyez tout ce qui n’est pas dans l’Évangile comment donc pouvez-vous dire qu’il est votre règle? Les apôtres de Jésus observaient la loi juive comme lui. « Pierre et Jean montèrent au temple à l’heure neuvième de l’oraison. » (Actes des apôtres, chap. xvi(44).) Paul alla, longtemps après, judaïser dans le temple pendant huit jours, selon le conseil de Jacques. Il dit à Festus: Je suis pharisien(45). Aucun apôtre n’a dit: « Renoncez à la loi de Moïse. » Pourquoi donc les chrétiens y ont-ils entièrement renoncé dans la suite des temps?» 

Je lui répondis avec cette modération qui sied si bien à la vérité, et avec la modestie convenable à ma médiocrité: « Si Dieu n’a rien écrit, et si dans les Évangiles Dieu n’a point enseigné expressément la religion chrétienne telle que nous l’observons aujourd’hui, ses apôtres y ont suppléé; s’ils n’ont pas tout dit, les Pères de l’Église ont annoncé ce que les apôtres avaient préparé; enfin les conciles nous ont appris ce que les apôtres et les Pères avaient cru ne devoir pas dire. Ce sont les conciles, par exemple, qui nous ont enseigné la consubstantialité, les deux natures dans une seule personne, et une seule personne avec deux volontés. Ils nous ont appris que la paternité n’appartient pas au Fils, mais qu’il a la vertu productive, et que l’Esprit ne l’a pas, parce que le Saint-Esprit procède, et n’est pas engendré; et bien d’autres mystères encore, sur lesquels Jésus, les apôtres, les Pères, avaient gardé le silence; il faut que le jour vienne après l’aurore. 

— Laissez là votre aurore, me répondit-il; une comparaison n’est pas une raison. Je suis trop entouré de ténèbres. Je conviens que les objets principaux de votre foi ont été déterminés dans des conciles; mais aussi d’autres conciles, non moins nombreux, ont admis une doctrine toute contraire. Il y a eu autant de conciles en faveur d’Arius et d’Eusèbe qu’en faveur d’Athanase. 

« Comment Dieu serait-il venu mourir sur la terre par le plus grand et le plus infâme des supplices, pour ne pas annoncer lui-même sa volonté, pour laisser ce soin à des conciles qui ne s’assembleraient qu’après plusieurs siècles, qui se contrediraient, qui s’anathématiseraient les uns les autres, et qui feraient verser le sang par des soldats et par des bourreaux? 

« Quoi! Dieu vient sur la terre, il y naît d’une vierge, il y habite trente-trois ans, il y périt du supplice des esclaves pour nous enseigner une nouvelle religion; et il ne nous l’enseigne pas! il ne nous apprend aucun de ses dogmes! il ne nous commande aucun rite! tout se fait, tout s’établit, se détruit, se renouvelle avec le temps à Nicée, à Chalcédoine, à Éphèse, à Antioche, à Constantinople, au milieu des intrigues les plus tumultueuses et des haines les plus implacables! Ce n’est enfin que les armes à la main qu’on soutient le pour et le contre de tous ces dogmes nouveaux! 

« Dieu, quand il était sur la terre, a fait la pâque en mangeant un agneau cuit dans des laitues; et la moitié de l’Europe, depuis plus de huit siècles, croit faire la pâque en mangeant Jésus-Christ lui-même en chair et en os. Et la dispute sur cette façon de faire la pâque a fait couler plus de sang que les querelles des maisons d’Autriche et de France, des Guelfes et des Gibelins, de la Rose blanche et la Rose rouge, n’en ont jamais répandu. Si les campagnes ont été couvertes de cadavres pendant ces guerres, les villes ont été hérissées d’échafauds pendant la paix. Il semble que les pharisiens, en assassinant le Dieu des chrétiens sur la croix, aient appris à ses suivants à s’assassiner les uns les autres sous le glaive, sur la potence, sur la roue, dans les flammes. Persécutés et persécuteurs, martyrs et bourreaux tour à tour, également imbéciles, également furieux, ils tuent et ils meurent pour des arguments dont les prélats et les moines se moquent en recueillant les dépouilles des morts, et l’argent comptant des vivants. 

Je vis que ce seigneur s’échauffait; je lui répondis humblement ce que j’ai déjà soumis à vos lumières dans ma seconde lettre, qu’il ne faut pas prendre l’abus pour la loi. « Jésus-Christ, lui dis-je, n’a commandé ni le meurtre de Jean Hus, ni celui d’Anne Dubourg, ni celui de Servet, ni celui de Jean Calas, ni les guerres civiles, ni la Saint-Barthélemy. » 

Je vous avouerai, monsieur, qu’il ne fut point du tout content de cette réponse. « Ce serait, me dit-il, insulter à ma raison et à mon malheur de vouloir me persuader qu’un tigre qui aurait dévoré tous mes parents ne les aurait mangés que par abus, et non par la cruauté attachée à sa nature. Si la religion chrétienne n’avait fait périr qu’un petit nombre de citoyens, vous pourriez imputer ce crime à des causes étrangères. 

« Mais que pendant quatorze à quinze siècles entiers chaque année ait été marquée par des meurtres, sans compter les troubles affreux des familles, les cachots, les dragonnades, les persécutions de toute espèce, pires peut-être que le meurtre même; que ces horreurs aient toujours été commises au nom de la religion chrétienne, qu’il n’y ait d’exemple de ces abominations que chez elle seule: alors quel autre qu’elle-même pouvons-nous en accuser? Tous ces assassinats de tant d’espèces différentes n’ont eu qu’elle pour sujet et pour objet: elle en a donc été la cause. Si elle n’avait pas existé, ces horreurs n’auraient pas souillé la terre. Les dogmes ont amené les disputes, les disputes ont produit les factions, ces factions ont fait naître tous les crimes. Et vous osez dire que Dieu est le père d’une religion(46) barbare engraissée de nos biens et teinte de notre sang, tandis qu’il lui était si aisé de nous en donner une aussi douce que vraie, aussi indulgente que claire, aussi bienfaisante que démontrée! » 

Vous ne sauriez croire quel enthousiasme d’humanité et de 

zèle échauffait les discours de ce bon seigneur. Il m’attendrit, mais il ne m’ébranla point: je lui dis que nos passions, dont nous avons reçu le germe des mains de la nature, et que nous pouvons régler, ont fait autant de mal qu’il en reprochait au christianisme. « Ah! dit-il, les yeux mouillés de larmes; nos passions ne sont point divines; mais vous prétendez que le christianisme est divin. Était-ce à lui d’être plus insensé et plus barbare que nos passions les plus funestes? » 

Je fus ému de ces paroles. « Hélas! dis-je, nous avons tout fait servir à notre perte, jusqu’à la religion même! Mais ce n’est pas la faute de sa morale, qui n’inspire que la douceur et la patience, qui n’enseigne qu’à souffrir, et non à persécuter. 

— Non, reprit-il, ce n’est pas la faute de sa morale, c’est celle du dogme: c’est ce dogme qui « divise en effet la femme et l’époux, le fils et le père, qui apporte le glaive et non la paix(47); » voilà la source malheureuse de tant de maux. Socrate, Épictète, l’empereur Antonin, ont enseigné une morale pure, contre laquelle nul mortel ne s’est jamais élevé; mais si, non contents de dire aux hommes: « Soyez justes et résignés à la Providence, » ils avaient ajouté: « Croyez qu’Épictète procède d’Antonin, ou bien qu’il procède d’Antonin et de Socrate; croyez-le, ou vous périrez sur un échafaud, et vous serez éternellement brûlés dans l’enfer; » Si, dis-je, ces grands hommes avaient exigé une telle croyance, ils auraient mis les armes à la main de tous les hommes, ils auraient perdu le genre humain, dont ils ont été les bienfaiteurs. » 

Par tout ce que me disait ce seigneur séduit, mais respectable, je vis que son âme est belle, qu’il déteste la persécution, qu’il aime les hommes, qu’il adore Dieu, et que sa seule erreur est de ne pas croire ce que Paul appelle la folie de la croix(48), de ne pas dire avec Augustin: « Je le crois parce qu’il est absurde; je le crois parce qu’il est impossible. » Je plaignais son obstination, et je respectais son caractère. 

Il est aisé de ramener au joug une âme criminelle et tremblante qui ne raisonne point; mais il est bien difficile de subjuguer un homme vertueux qui a des lumières. J’essayai de le dompter par sa vertu même. « Vous êtes juste, vous êtes bienfaisant, lui dis-je; les pauvres avec vous cessent d’être pauvres; vous conciliez les querelles de vos voisins; l’innocence opprimée trouve en vous un sûr appui: que n’exercez-vous le bien que vous faites, au nom de Jésus qui l’a ordonné? » Voici, monsieur, ce qu’il me répondit: « Je m’unis à Jésus s’il me dit: « Aimez votre prochain(49); » car alors il a dit ce que j’ai dans mon coeur: je l’ai prévenu; mais je ne saurais souffrir qu’un auteur attribue à Jésus seul un précepte qui se trouve dans Moïse(50) comme dans Confucius, et dans tous les moralistes de l’antiquité. Je m’indigne de voir qu’on fasse dire à Jésus: Je vous apporte un précepte nouveau; je vous fais un commandement nouveau(51); « c’est que vous vous aimiez mutuellement. » Le Lévitique avait promulgué ce précepte deux mille ans auparavant, d’une manière bien plus énergique, quoique moins naturelle(52): « Tu aimeras ton prochain comme toi-même; » et c’était un des préceptes des Chaldéens. Cette faute grossière, et impardonnable dans un auteur juif, fait soupçonner à beaucoup de savants que l’Évangile attribué à Jean est d’un chrétien platonicien, qui écrivit dans le commencement du second siècle de notre ère, et qui connaissait moins l’Ancien Testament que Platon, dans lequel il a pris presque tout le premier chapitre. 

« Quoi qu’il en soit de cette fraude, et de tant d’autres fraudes, j’adopte la saine morale partout où je la trouve: elle porte l’empreinte de Dieu même, car elle est uniforme dans tous les temps et dans tous les lieux. Qu’a-t-elle besoin d’être soutenue par des prestiges, et par une métaphysique incompréhensible? En serai-je plus vertueux quand je croirai que le Fils a la puissance d’engendrer, et que l’Esprit procède sans avoir cette puissance? Ce galimatias théologique est-il bien utile aux hommes? y a-t-il aujourd’hui un esprit sensé qui pense que le Dieu de l’univers nous demandera un jour si le Fils est de même nature que le Père, ou s’il est de semblable nature? Qu’ont de commun ces vaines subtilités avec nos devoirs? 

« N’est-il pas évident que la vertu vient de Dieu, et que les dogmes viennent des hommes qui ont voulu dominer? Vous voulez être prédicant, prêchez la justice, et rien de plus. Il nous faut des gens de bien, et non des sophistes. On vous paye pour dire aux enfants: « Respectez, aimez vos pères et mères; soyez soumis aux lois: ne faites jamais rien contre votre conscience; rendez votre femme heureuse; ne vous privez pas d’elle sur de vains caprices; élevez vos enfants dans l’amour du juste et de l’honnête; aimez votre patrie; adorez un Dieu éternel et juste; sachez que, puisqu’il est juste, il récompensera la vertu et punira le crime. » Voilà, continua-t-il, le symbole de la raison et de la justice. En instruisant la jeunesse de ces devoirs, vous ne serez pas, à la vérité, décorés de titres et d’ornements fastueux; vous n’aurez pas un luxe méprisable et un pouvoir abhorré; mais vous aurez la considération convenable à votre état, et vous serez regardés comme de bons citoyens, ce qui est le plus grand des avantages. 

Je ne vous répète, monsieur, qu’une très faible partie de tout ce que me dit ce bon seigneur. Je vous conjure de l’éclairer; il mérite de l’être. Il est vertueux; il adore sincèrement dans Dieu le père commun de tous les hommes, un père infiniment sage et infiniment tendre qui ne préfère point le cadet à l’aîné, qui ne prive point de son soleil le plus grand nombre de ses enfants pour aveugler le plus petit à force de lumière; un père infiniment juste qui ne châtie que pour corriger, et qui récompense au delà de notre espoir et de notre mérite. Ce bon seigneur met dans le gouvernement de sa maison toutes ces maximes en pratique. Il semble qu’il imite le Dieu qu’il adore; vous lui donnerez tout ce qui lui manque(53).

J’ai fait tout ce que j’ai pu, et je n’ai point réussi. Je lui ai demandé ce qu’il risquait en soumettant sa raison. « Je risque, m’a-t-il répondu, de mentir à Dieu et à moi-même, de dire: Je vous crois, quand je ne vous crois point, et d’offenser l’Être des êtres, qui m’a donné cette raison. Je ne suis pas dans le cas d’une ignorance invincible, mais dans celui d’une opinion invincible. Pensez-vous, a-t-il ajouté, que Dieu me punira pour n’avoir pas été de votre avis? Et qui vous a dit qu’il ne vous punira pas d’avoir résisté au mien? Je vous ai parlé suivant ma conscience oseriez-vous jurer entre Dieu et moi que vous avez toujours parlé selon la vôtre? Vous m’avez dit que vous croyez que Jonas a été trois jours et trois nuits dans le ventre d’un poisson, et moi je vous dis que je n’en crois rien. 

« Qui de nous deux est plus près du doute? Qui de nous deux, dans le secret de son coeur, a parlé avec plus de sincérité? Quand je paraîtrai devant Dieu à ma mort, j’y paraîtrai avec confiance; mais n’aurez-vous pas à trembler dans ce moment fatal, vous qui, pour le vain plaisir de me subjuguer, m’avez voulu faire croire des choses dont il est impossible que vous soyez convaincu? » 

Je voulais répliquer, car j’avais de bonnes raisons à dire; mais il ne voulut pas les écouter; il me quitta: je sentis que c’était de peur de se mettre en colère et de me fâcher: je vis qu’il ne voulait dégrader ni sa raison ni la mienne. Je fus touché de cette bonté pour moi, et de cet effort qu’il faisait contre les mouvements d’une passion si commune(54).

Il faut qu’il croie que Dieu est né dans le petit canton de la Judée; qu’il y a changé l’eau en vin; qu’il s’est transfiguré sur le Thabor; qu’il a été tenté par le diable; qu’il a envoyé une légion de diables dans un troupeau de cochons; que l’ânesse de Balaam a parlé aussi bien que le serpent; que le soleil s’est arrêté à midi sur Gabaon, et la lune sur Aïalon, pour donner le temps aux bons Juifs de massacrer une douzaine ou deux de pauvres innocents qu’une pluie de grosses pierres avait déjà assommés; que dans l’Égypte, où il n’y avait point de cavalerie, le Pharaon, dont on ne dit pas le nom, poursuivit trois millions d’Hébreux avec une nombreuse cavalerie, après que l’ange du Seigneur avait tué toutes les bêtes, etc., etc., etc., etc., etc. Il faut que sa raison soumise ait une foi vive pour tous ces mystères; sans cela que lui servirait sa vertu? 

Je sais, monsieur, que cette énumération des miracles qu’on doit croire peut effaroucher quelques âmes pieuses, et paraître ridicule aux incrédules; mais je n’ai point craint de les rapporter, parce que ce sont ceux qui exercent le plus notre foi. Dès qu’on croit un miracle moins révoltant, on doit croire tous les autres, quand c’est le même livre qui nous les certifie. 

Ayez la bonté, monsieur, de m’apprendre si je ne vais pas trop loin. Il y a des gens qui distinguent les miracles dont on est d’accord, ceux qu’on nie, ceux dont on est en doute. Pour moi, je les admets tous, ainsi que vous-même. Je crois surtout avec vous le miracle éternel de la consubstantialité, non seulement parce qu’il est contraire à ma raison, mais parce que je ne peux m’en former aucune idée; et j’ose dire que j’admettrais (Dieu me pardonne!) le miracle de la transsubstantiation si le saint concile de Nicée et le modéré saint Athanase l’avaient enseigné. 

J’ai l’honneur d’être, etc. 

AVERTISSEMENT(55).

Monsieur le proposant ayant écrit ces trois lettres à M. le professeur R..., son ami, ce professeur, profondément pénétré de la candeur et de la sincérité du proposant, communiqua ces lettres à quelques personnes pieuses, sages, et tolérantes: elles parvinrent au sieur Needham, jésuite irlandais, qui était alors à Genève, et qui servait de précepteur à un jeune Irlandais. Needham fit imprimer les trois lettres, pour avoir le mérite d’y répondre: on ne sut pas d’abord que cette réponse fût de lui. Nous dirons dans la suite de ce recueil à quelle occasion M. Théro a parlé d’anguilles au jésuite Needham, et quelle figure l’illustre M. Covelle a faite dans cette savante dispute. Il suffit à présent de savoir que Needham donna absolument incognito la réponse qu’on va lire si on peut. 

EXTRAIT DE LA RÉPONSE DE NEEDHAM A M. LE PROPOSANT(56).

Avant de s’engager dans une discussion qui demande un certain degré de science, on doit commencer par acquérir les connaissances nécessaires(57).

Si un philosophe m’objecte que les miracles ne sont pas vraisemblables, parce que, selon lui, l’univers se gouverne comme une machine, sans cause première(58), je réponds que le vraisemblable n’est pas toujours vrai, ni le vrai toujours vraisemblable. Selon vous, la morale, qui est bien peu de chose(59), doit être assujettie à la physique... La morale évangélique a donné une suite d’hommes vertueux, dans tous les siècles, qui ne valaient pas moins que M. le proposant des autres questions...(60) La prolongation d’un jour ne demande pas autre chose que la simple suspension de la rotation de la terre autour de son axe(61)... Pour que M. le proposant puisse se proposer comme digne d’assister au conseil du Très Haut, il lui conviendra de prendre d’avance quelques leçons d’astronomie(62)... C’est comme si l’on disait qu’il ne valait pas la peine d’avoir une législation en France, pour que deux cents maltôtiers s’enrichissent aux dépens du peuple(63)... Les papes valent bien les Tibère et les Néron(64)... Je raisonne ici ad hominem... « Répondez, dit Salomon, à un insensé selon sa folie(65)..., » Nos philosophes sont venus malheureusement plus de cent ans trop tard, ou pour réprimer la puissance exorbitante des papes, ou pour déclamer avec avantage contre l’intolérance des ecclésiastiques(66)...

Les insensés reviennent sans cesse à la quadrature du cercle(67)... Si les soi-disant philosophes avaient tant fait par leurs objections que d’écraser parfaitement la religion, et de la réduire dans l’esprit de tout homme sensé à l’état de la fable de Mahomet(68)... Au lieu donc de nous persécuter avec leurs doutes minutieux, et de s’accrocher aux mots et aux syllabes, en épluchant la Bible, ils nous mépriseraient trop pour se donner tant de peine(69)... La religion se soutient toujours malgré la tempête. « Merses profundo(70), pulchrior evenit. Per damna, per cædes, ab ipso ducit opes animumque ferro(71)... » Celui qui lui répond (au proposant), par ce court imprimé, est qualifié par ses recherches, pour s’inscrire en faux contre la prétendue invincibilité de ses objections(72)... Je ne puis pardonner à sa simplicité ni à celle de cette assemblée (où l’esprit, dont il nous donne un échantillon si beau, voltigeait librement aux dépens de nos pauvres croyants), qu’ils ignoraient tous que Jonas n’allait pas alors par mer à Ninive, mais qu’au contraire il s’était embarqué exprès dans un port de mer pour s’enfuir, et s’éloigner de plus en plus de cette ville Méditerranée(73)... Et quoique nous semblions toucher de près à ce temps malheureux(74)... Dieu vous préserve, mes chers lecteurs, vous et votre postérité, de la bête féroce du Gévaudan(75)... Les incrédules sont nommés communément esprits forts(76)... Ces messieurs prennent tout pour argent comptant, et croient tout, excepté la Bible(77)... Cette dernière espèce d’incrédule, qui fait le peuple dans cette secte, ne mérite pas le pompeux titre d’esprit fort: car il n’en coûte rien pour rejeter une fable manifeste, telle que le Koran de Mahomet; et on ne peut pas s’arroger le caractère de hardi et de courageux en ce genre sans risquer son âme. Or, pour tout conclure en peu de mots (et c’est précisément là où j’ai voulu venir par une espèce de méthode socratique), une fable très compliquée, qui est le produit d’un temps immense, qui dépend par une liaison nécessaire dans ses principes d’une suite de six mille ans, et de plus de deux cents générations; qui a été la fable universellement reçue de tant de différentes nations(78), de tant de climats, de tant de siècles, de tant de génies différents, de la première classe en tout genre, et de tant de tempéraments;... une fable... enfin qui est soutenue par tant de preuves qui, nous venant de tous côtés, aboutissent sans se croiser au même point, par tant de marques de vérité, dont la lumière augmente à raison de la réflexion multipliée, assez fortes pour enchaîner le déiste savant dans un doute éternel, est une fable unique, une fable d’une espèce qu’on ne conçoit pas, qui n’a jamais existé ailleurs depuis la création du monde, et qui n’existera jamais dans toute la suite des siècles, quand le monde durerait éternellement(79).

AVERTISSEMENT(80).

Le sieur Needham n’ayant pas osé se nommer en répondant aux trois premières lettres de M. le proposant Théro, celui-ci, croyant bonnement que cette réponse était d’un docteur en théologie, lui adressa la lettre suivante: 

QUATRIÈME LETTRE.

DU PROPOSANT A M. LE PROFESSEUR; ET REMERCIEMENTS A SES EXTRÊMES BONTÉS.

Que je vous suis obligé, monsieur, d’avoir daigné me fournir quelques-unes de vos armes pour combattre la nombreuse armée des incrédules! C’est Achille qui prête son armure a Patrocle; mais on m’a dit que, Patrocle ayant été vaincu, je devais craindre de l’être aussi. 

J’ai malheureusement répété votre leçon devant un jeune écolier de physique et d’astronomie; je lui ai fait valoir d’abord la bonté, l’éloquence, la politesse, le savoir-vivre que vous avez employé pour m’instruire; je lui ai exposé votre démonstration de la manière dont le soleil et la lune s’arrêtèrent en plein midi pour donner le temps a Josué de massacrer ces Amorrhéens écrasés par une pluie de pierres. Voici ce que je lui ai dit: « Monsieur le professeur prétend qu’il suffit, pour cette opération naturelle, que la terre se soit arrêtée huit à neuf heures dans sa rotation sur son axe, et que c’est là tout le mystère. » 

L’écolier, monsieur, qui n’a pas encore acquis toute votre politesse, en a eu cependant assez pour me dire qu’il n’était pas possible qu’un homme tel que vous eût dit une telle bêtise, et que vous possédez trop bien votre Écriture sainte et l’astronomie pour parler avec cette excessive ignorance. Les sacrés cahiers affirment positivement que le soleil s’arrêta sur Gabaon, et la lune sur Aïalon a l’heure de midi. Or la lune ne pouvait suspendre son cours, qui s’achève en un mois autour de la terre, sans que la terre suspendît sa course annuelle, car le soleil est mis pour la terre dans les sacrés cahiers, et l’auteur inspiré ne savait pas que c’est la terre qui tourne. 

Or, si la terre et la lune se sont arrêtées, celle-ci dans sa période d’un mois sur Aïalon, celle-là dans sa période d’un an vis-à-vis Gabaon, il est absolument nécessaire que les points correspondants de toutes les planètes aient changé pendant tout ce temps-là. Mais, comme au bout de huit a neuf heures ils se retrouvèrent les mêmes, il fallait que toutes les planètes eussent suspendu leur course: cela est démontré en rigueur(81).

Mais c’est un grand gain(82) pour monsieur le professeur: car le miracle est bien plus beau qu’il ne croyait, et il y a quatre miracles au lieu d’un. Non seulement la terre et la lune s’arrêtèrent dans leur période menstruelle et annuelle, mais aussi dans leur rotation journalière: ce qui fait deux miracles; et non seulement elles perdirent pendant huit ou neuf heures leur double mouvement, mais toutes les planètes perdirent le leur, troisième miracle; et le mouvement de projectile et de gravitation fut suspendu dans toute la nature, quatrième miracle. 

Je lui parlai ensuite, monsieur, de la comète que vous supposez avoir conduit les trois mages à Bethléem. Il me dit qu’il vous dénoncerait au consistoire pour avoir appelé comète ce que les sacrés cahiers appellent étoile, et qu’il n’est pas loyal de falsifier ainsi l’Écriture sainte. 

Je lui appris votre belle explication du miracle des cinq mille pains et des trois mille poissons qui nourrirent cinq Juifs. Pardon, je voulais dire des cinq pains et des trois poissons qui nourrirent cinq mille Juifs. Vous dites que Dieu changea les pierres du voisinage en pains et en poissons. Mais y pensez-vous? oubliez-vous que c’est là précisément ce que proposait le diable quand il dit à Jésus(83): Dites que ces pierres deviennent pains? 

Il me demanda ensuite si vous ne parliez pas du grand miracle par lequel le vieil Hérode, qui était malade de la maladie dont il mourut, fit égorger tous les petits enfants du pays: car sans doute c’était une chose très miraculeuse qu’un vieillard moribond, créé roi par les Romains, s’imaginât qu’il était né un autre roi des Juifs, et fît massacrer tous les petits garçons pour envelopper le roi nouveau-né dans cette boucherie. Il me demanda comment vous expliquiez le silence de Flavius Josèphe sur cette Saint-Barthélemy. 

Je lui dis que vous ne vous mêliez pas de ces bagatelles, mais que vous m’aviez dit des choses merveilleuses sur Jonas. 

Quoi donc! dit-il, prétend-il que ce fut Jonas qui avala la baleine? 

— Non, répondis-je il s’est contenté de confondre sérieusement une mauvaise plaisanterie, en avouant pourtant que le bonhomme Jonas avait pris son plus long pour aller a Ninive. 

— Il est lui-même fort plaisant, répliqua l’écolier; il devait examiner, avec les plus judicieux commentateurs, si Jonas fut avalé par une baleine, ou par un chien marin; pour moi, je suis pour le chien marin, et je pense de plus, avec le grand saint Hilaire, que Jonas fut mangé jusqu’aux os, et qu’il ressuscita au bout de trois jours comme de raison. Les miracles sont toujours plus grands que ne le croit monsieur le professeur; mais je vous prie de le consulter sur une autre petite difficulté. 

« Jonas prophétisa du temps du roitelet juif Joas, vers l’an 850 avant notre ère vulgaire. Phul, selon Diodore de Sicile, fonda Ninive en ce temps-là. Le divin historien qui a écrit l’histoire véridique de Jonas(84) assure qu’il y avait dans cette ville six-vingt mille enfants qui ne savaient pas distinguer leur main droite de leur main gauche(85): cela fait, suivant les calculs de Breslau, d’Amsterdam, de Londres, et de Paris, quatre millions quatre vingt mille âmes, sans compter les eunuques; voilà une ville nouvelle honnêtement peuplée. 

« Demandez aussi à monsieur le professeur si c’était une citrouille ou un lierre dans lequel Dieu(86) envoya un ver pour le faire sécher, afin d’ôter l’ombrage à Jonas qui dormait. En effet, rien ne ressemble plus à un lierre qu’une citrouille, et l’un et l’autre donnent l’ombrage le plus épais. » 

Ne trouve-t-il pas bien plaisant que Dieu envoie un ver pour empêcher un pauvre diable de prophète de dormir à l’ombre! On m’assure que ce théologien a dit qu’il faut mettre ce ver avec la baleine: cet homme est goguenard. 

C’était au Molard que se passait ce petit entretien: on s’attroupa, la conversation s’anima au point qu’on se mit à rire d’un bout de la ville à l’autre, et il n’y eut que monsieur le professeur qui ne rit point. 

Quand on eut bien ri, le vieux capitaine Durôst(87), que vous connaissez, fendit la presse; vous savez qu’il n’a jamais connu de prêtres que l’aumônier de son régiment. Il me dit: « Mordieu! monsieur le proposant, allez dire à monsieur le professeur... (dispensez-moi de répéter les termes indécents dont il se servit). Ces bonnes gens voulurent, il y a quelque temps, faire mettre mon ami Covelle à genoux: s’ils avaient osé faire cet outrage à notre liberté et à nos lois... je... dites-leur, s’il vous plaît, que nous ne sommes plus au temps de Jean Chauvin, Picard qui avait l’impertinence de précéder dans les cérémonies le magnifique conseil... Les temps sont un peu changés; vous savez qu’un prédicant de village(88), qui a voulu excommunier M. Rousseau, a été réprimandé par un roi héros et philosophe(89). Sachez que tous les esprits font à présent l’exercice à la prussienne, et qu’il ne reste aux théologiens d’autre ressource que d’être civils et modestes. » 

Je m’acquitte, monsieur, auprès de vous de la commission de monsieur le capitaine. 

J’ai l’honneur d’être médiocrement, monsieur, 
Votre affectionné. 

AVERTISSEMENT(90).

On apprit bientôt que le sieur Needham était l’auteur de la prétendue réponse d’un théologien: on sut qu’il n’était pas même théologien, et qu’il n’était que jésuite; que c’était un de ces prêtres irlandais déguisés qui courent le monde, et qui vont secrètement prêcher le papisme en Angleterre; mais ce qui étonna davantage, c’est que ce prêtre déguisé était celui-là même qui, plusieurs années auparavant, se mêla de faire des expériences sur les insectes, et qui crut avoir découvert, avec son microscope, que de la farine de blé ergoté, délayée dans de l’eau, se changeait incontinent en de petits animaux ressemblant à des anguilles(91). Le fait était faux, comme un savant italien(92) l’a démontré, et il était faux par une autre raison bien supérieure, c’est que le fait est impossible. Si des animaux naissaient sans germe, il n’y aurait plus de cause de l’a génération: un homme pourrait naître d’une motte de terre tout aussi bien qu’une anguille d’un morceau de pâte. Ce système ridicule mènerait d’ailleurs visiblement à l’athéisme. Il arriva en effet que quelques philosophes, croyant à l’expérience de Needham sans l’avoir vue, prétendirent que la matière pouvait s’organiser d’elle-même et le microscope de Needham passa pour être le laboratoire des athées. 

C’est à cette transformation de farine en anguilles qu’on fait allusion dans la plupart des lettres suivantes. 

CINQUIÈME LETTRE.

DU PROPOSANT A M. NEEDHAM, JÉSUITE.

Monsieur, 

Vraiment vous avez eu grand tort de vous déguiser sous le nom d’un théologien, et vous n’avez pas eu raison de faire l’astronome. On voit bien que vous vous servez du quart de cercle comme du microscope. Vous vous étiez fait une petite réputation parmi les athées pour avoir fait des anguilles avec de la farine, et de là vous avez conclu que si de la farine produit des anguilles, tous les animaux, à commencer par l’homme, avaient pu naître à peu près de la même façon. La seule difficulté qui restait était de savoir comment il y avait eu de la farine avant qu’il y eût des hommes(93).

Vous avez cru que vos anguilles ressemblaient aux rats d’Égypte, qui étaient d’abord moitié rats et moitié fange, ainsi que quelques hommes qui se mêlent d’écrire et d’injurier leur prochain. 

D’athée que vous étiez, vous êtes devenu témoin de miracles. Apparemment que vous avez voulu faire pénitence; mais on voit, monsieur, que vous n’êtes pas trop bon chrétien, et que vous n’avez pas plus appris la religion que la politesse. 

Un pauvre proposant fait humblement des questions à un grave professeur, et vous vous jetez à la traverse comme l’avocat Breniquet, qui répondait toujours à ce qu’on ne lui demandait pas: « De quoi vous mêlez-vous? » Je demandais de nouvelles instructions à mon maître pour affermir les fidèles dans la croyance des miracles, et vous venez ébranler leur foi par les plus grandes absurdités qu’on ait jamais dites. 

On prétend pourtant que vous êtes Anglais; ah, monsieur! vous êtes Anglais comme Arlequin est Italien: il n’en est pas moins balourd. Souvenez-vous de ce Grec qui voyageait en Scythie, et dont tout le monde se moquait: « Messieurs les Scythes, dit-il, vous devez me respecter: je suis du pays de Platon. » Un Scythe lui répondit: « Parle comme Platon, si tu veux qu’on t’écoute. » Je vous pardonne d’être un ignorant, mais je ne vous pardonne pas d’être un homme très grossier, qui a l’insolence de mêler dans cette querelle et de nommer des gens qui ne devaient pas s’y attendre; vous avez cru peut-être que votre obscurité vous mettrait à l’abri; mais, croyez-moi, que le mépris auquel vous vous êtes attendu ne vous donne pas trop de sécurité. 

SIXIÈME LETTRE.

LAQUELLE N’EST PAS D’UN PROPOSANT(94).

Notre ancien concitoyen(95) ayant écrit sur les miracles, un jeune proposant a demandé des instructions à un professeur qui a le mot pour rire(96). M. Needham, qui n’est pas si plaisant, s’est cru sérieusement intéressé dans cette affaire. Il s’est imaginé qu’on parlait de lui sous le nom de Jésus-Christ. Ce M. Needham ne manque pas d’amour-propre, comme vous voyez; il est comme cet histrion qui, jouant devant Auguste, prenait pour lui les applaudissements qu’on prodiguait à l’empereur. 

Si on dit que Jésus-Christ a changé l’eau en vin, aussitôt M. Needham pense à sa farine qu’il a changée en anguilles, et il croit qu’il les faut faire cuire avec le vin des noces de Cana. Istius farinae homines sunt admodum gloriosi, comme dit saint Jérôme. 

M. Needham crie, comme une anguille qu’on écorche, contre un pauvre proposant de notre ville, qui ne savait pas que ce M. Needham fût au monde. Il est peut-être désagréable pour un homme comme lui, qui a fait des miracles, de voir qu’on écrit sur cette matière sans le citer. 

C’est, selon lui, comme si, en parlant des grands capitaines, on oubliait le roi de Prusse. Je conseille donc à monsieur le professeur et à monsieur le proposant de rendre plus de justice à M. Needham, et de parler toujours de ses anguilles quand ils citeront les miracles de l’Ancien et du Nouveau Testament, et ceux de Grégoire Thaumaturge. 

M. Needham est certainement un homme prodigieux; il est plus propre que personne à faire des miracles, car il ressemble aux apôtres avant qu’ils eussent reçu le Saint-Esprit. Dieu opère toujours les grandes choses par les mains des petits, et surtout des ignorants, pour mieux faire éclater sa sagesse. 

Si M. Needham n’a pas su qu’on avait vu la lune s’arrêter sur Aïalon en plein midi, quand le soleil s’arrêta sur Gabaon, et s’il a dit des sottises, il n’en est que plus admirable. On voit qu’il raisonne précisément comme un homme inspiré. Dieu s’est toujours proportionné au génie de ceux qu’il fait parler. Amos, qui était un bouvier, s’explique en bouvier; Matthieu(97), qui avait été commis de la douane, compare souvent le royaume des cieux à une bonne somme d’argent mise à usure; et quand M. Needham, pauvre d’esprit, s’abandonne aux impulsions de son génie, il dit des pauvretés. Tout est dans l’ordre. 

J’ai peur que M. Needham n’outrage le Saint-Esprit, et ne trahisse sa vocation, quand il consulte nos maîtres en Israël sur ce qu’il doit dire au proposant: c’est se défier de son inspiration divine que demander conseil à des hommes; il peut me répondre que c’est par humilité, et que Moïse demandait le chemin aux fils de Jéthro(98), quoiqu’il fût conduit par un nuage et par la colonne de feu. M. Needham n’a pas à la vérité la colonne de feu, mais il a certainement le nuage: d’ailleurs, à qui demander le chemin quand on voyage dans les espaces imaginaires? 

Qu’il s’en tienne à ses anguilles, puisqu’il est leur camarade en tant qu’elles rampent, s’il ne l’est pas en tant qu’elles frétillent. Que surtout l’envie de se transfigurer en serpent ne lui prenne plus; qu’il ne pense pas qu’il soit en droit de siffler parce qu’on le siffle, et de mordre au talon ceux qui peuvent lui écraser la tête. Qu’enfin il laisse la lune s’arrêter sur Aïalon, et qu’il ne se mêle plus d’aboyer à la lune. 

SEPTIÈME LETTRE.

DE M. COVELLE.

Quand j’ai vu la guerre déclarée au sujet des miracles, j’ai voulu m’en mêler, et j’en ai plus de droit que personne, car j’ai fait moi-même un très grand miracle: c’en est un assurément que d’échapper à la main de certaines gens, et d’abolir un usage impertinent établi depuis deux siècles(99).

J’ai toujours pensé que les abus, quels qu’ils soient, ne doivent jamais jouir du droit de prescription. Une tyrannie d’un jour, et une tyrannie de deux mille ans, doivent également être détruites chez un peuple libre. 

Rempli de ces idées patriotiques, j’ai donc voulu savoir de quoi on disputait dans ma ville; j’ai appris qu’un Irlandais papiste et prêtre s’avisait de vouloir faire parler de lui: 

Gens ratione furens et mentem pasta chimaeris.

Je n’y ai pas fait d’abord beaucoup d’attention; mais quand j’ai su que ce papiste prenait le parti des noces de Cana, j’ai été entièrement de son avis: ce miracle me plaît fort; nous voudrions, l’Irlandais et moi, qu’il arrivât tous les jours. 

A l’égard du diable qui entra dans le corps de deux mille cochons(100), et qui les noya dans un lac, cela passe la raillerie, surtout s’ils étaient engraissés. Un bon cochon gras vaut environ dix écus patagons(101): cela faisait vingt mille écus de perte pour le marchand. 

Pour peu qu’on fit aujourd’hui une centaine de miracles dans ce goût-là, nos rues basses n’auraient qu’à fermer leurs boutiques. Ce maudit papiste irlandais est tout propre à nous ruiner. Les miracles ne coûtent rien à qui n’a rien à perdre. Il serait homme à nous faire avaler par les truites du lac Léman comme Jonas, s’il était aussi puissant en oeuvres qu’il semble peu l’être en paroles. 

Défions-nous, mes chers concitoyens, d’un papiste Irlandais; je sais qu’il fait déjà des miracles très dangereux. Il a imité celui de la transfiguration, car étant Irlandais il s’est déguisé en Genevois; étant prêtre, il s’est déguisé en homme; étant absurde, il a voulu qu’on le prît pour un raisonneur: j’ai eu la curiosité de le voir, et j’avoue que quand je lui ai parlé j’ai cru à la conversation que Balaam eut jadis avec sa monture. Mon avis est qu’on le renvoie au trou de Saint-Patrice(102), dont il n’aurait jamais dû sortir. Il vient ici dire des injures à un proposant de mes parents. Je ne souffrirai pas cette insolence; il aura à faire à M. le capitaine et à moi. Ce méchant homme a fait tout ce qu’il a pu pour empêcher mon cousin le proposant d’être reçu dans la vénérable compagnie, et il a été cause, par sa transfiguration, que je me suis mis en colère contre un professeur orthodoxe qui aime la consubstantialité presque autant que moi. Il ne faut quelquefois qu’un brouillon absurde pour mettre mal ensemble deux hommes de mérite, et deux braves chrétiens tels que M. le professeur et moi avons l’honneur de l’être. 

Après tout, si mon cousin le proposant est refusé par la vénérable compagnie, ce grand seigneur allemand qu’il a voulu convertir lui offre une place de déiste dans sa maison, avec trois cents écus de gages. Notre Irlandais, avec ses anguilles et ses brochures, n’en gagne peut-être pas davantage. Qu’il soit prêtre, ou athée, ou déiste, ou papiste, qu’il transfigure ou non de la farine en anguilles, ou des anguilles en farine, peu m’importe; mais, parbleu! je lui apprendrai à être poli. 

HUITIÈME LETTRE.

ÉCRITE PAR LE PROPOSANT.

Nous soupâmes hier ensemble, M. le capitaine Durôst, M. Covelle, M. le pasteur Perdrau, et moi; la conversation roula toujours sur les miracles entre ces savants hommes. « Ventre-Servet! dit le capitaine un peu échauffé, il n’y a qu’un sot qui puisse croire certains miracles, et qu’un fripon qui veuille les faire 

croire. » M. Covelle prit ce discours pour une démonstration, et M. le pasteur Perdrau, qui est fort doux, insinua modestement au capitaine qu’il croyait aux miracles: « Aussi, monsieur, lui répondit le capitaine, je vous tiens pour un fort honnête homme; mais dites-moi, je vous en prie, ce que vous entendez par miracle. — Cela est tout simple, dit le pasteur; c’est un dérangement des lois de la nature entière en faveur de quelques personnes de mérite que Dieu a voulu distinguer. Par exemple, Josuah, homme juste et très clément, entend dire qu’il y a une petite ville nommée Jéricho, et aussitôt il forme le projet louable de la détruire de fond en comble, et de tuer tout, jusqu’aux enfants à la mamelle, pour l’édification du prochain. Il y avait une petite rivière à passer pour arriver devant cette superbe bourgade; la rivière n’a que quarante pieds de large, elle est guéable en cent endroits: rien n’eût été si facile et si ordinaire que de la traverser: on aurait eu de l’eau à peine jusqu’à la ceinture; ou si on n’eût pas voulu se mouiller, il suffisait de quelques planches de sapin. 

« Mais pour gratifier Josuah, pour empêcher qu’il ne se mouille, et pour encourager son peuple chéri qui sera bientôt esclave, le Seigneur change les lois mathématiques du mouvement, et la nature des fluides; l’eau du Jourdain remonte vers sa source(103), et la sainte horde judaïque a le plaisir de passer le ruisseau à pied sec. 

« Il en est de même quand le Seigneur veut faire sentir sa puissance aux Philistins ou Phéniciens; c’était une chose trop ordinaire que de leur donner une mauvaise récolte; il est bien plus beau d’envoyer trois cents renards au paillard Samson, qui les attache par la queue(104), et qui leur met le feu au derrière, moyennant quoi les moissons phéniciennes sont brûlées. Le Seigneur change aujourd’hui de la farine en anguilles entre les mains du prêtre papiste Needham. 

« Ainsi vous voyez que dans tous les temps le Seigneur opère des choses extraordinaires en faveur de ses serviteurs; et c’est ce qui fait que votre fille est muette(105). » 

M. Covelle prit alors la parole, et dit: « Vous avez expliqué merveilleusement des choses merveilleuses, et je ne les entends pas plus que vous. Mais le grand point est que personne ne touche à nos prérogatives. Faites tant de miracles qu’il vous plaira, pourvu que je vive libre et heureux. Je crains toujours ce prêtre papiste qui est ici; il cabale sûrement contre notre liberté, et il y a là anguille sons roche. » 

Le capitaine prit feu à ce discours, et jura que si les choses étaient ainsi ce papiste n’en serait pas quitte pour ses deux oreilles, quelque longues qu’elles fussent. Pour moi, je gardais le silence, comme il convient à un proposant devant un pasteur en pied. Ce digne ministre, qui sait un peu de mathématiques, reprit la parole, et s’exprima en ces termes: 

« Ne craignez rien de M. Needham, il est trop mal informé des affaires du monde; vous savez qu’il ignore l’aventure de la lune et d’Aïalon. » Alors il tira son étui de sa poche, et nous fit sur le papier une très belle figure; il traça une tangente sur l’orbite de la lune, et tira des rayons visuels de la terre aux autres planètes. M. Covelle ouvrait de grands yeux; il demanda cette figure pour la montrer aux savants de son cercle. 

Vous voyez bien, disait le ministre, que si la lune perd son mouvement de gravitation, elle doit suivre cette tangente, et que si elle perd son mouvement de projectile, elle doit tomber suivant cette autre ligne. — Oui, » dit M. Covelle. Le capitaine s’attacha aux rayons visuels, et nous conçûmes le miracle dans toute sa beauté. Nous fûmes tous d’accord, il ne fut plus question de miracles, et notre souper fut le plus gai du monde. 

Nous allions nous séparer, lorsqu’un ancien auditeur de nos amis entra tout effaré, et nous apprit que le prêtre aux anguilles est un jésuite. « C’est une chose avérée, dit-il, et on en a les preuves. 

— Quoi! m’écriai-je, un jésuite transfiguré parmi nous, et précepteur d’un jeune homme! Cela est dangereux de bien des façons il faut en avertir dès demain M. le premier syndic. 

— Lui jésuite! dit le capitaine, cela ne se peut pas, il est trop absurde(106).

— Vous vous trompez, répliqua l’auditeur; sachez que les armées de moines sont comme celle où vous avez servi: elles sont composées de principaux officiers qui sont dans le secret de la compagnie, et de soldats imbéciles qui marchent sans savoir où, et qui se battent sans savoir pourquoi. Le grand nombre en tout genre est celui des ignorants, conduits par quelques gens habiles; et tous les moines ressemblent aux sujets du Vieux de la montagne; mais vous savez, Dieu merci, que les jésuites ne sont plus à craindre. 

— N’importe, dit le capitaine, il faut chasser celui-ci, ne fût-ce que pour le scandale qu’il donne, et pour l’ennui qu’il cause. » 

Pour moi, je demandai sa grâce, attendu qu’il m’avait dit de grosses injures sans que j’eusse l’honneur de le connaître. 

M. le ministre Perdrau fut de mon avis, aussi bien que M. Covelle; je partis le lendemain pour aller auprès de ce bon seigneur allemand dont je suis l’aumônier, et chez qui je n’entendrai plus parler de ces billevesées. 

PARODIE DE LA TROISIÈME LETTRE DU PROPOSANT(107),

PAR LE SIEUR NEEDHAM,

IRLANDAIS, PRÊTRE, JÉSUITE, TRANSFORMATEUR DE FARINE EN ANGUILLES.

Il fait parler un Patagon dans cette parodie; et le Patagon raisonne comme Needham. 

P. S. Cette parodie ne fut imprimée qu’après le débit de la huitième lettre. Nous avons fidèlement suivi l’ordre des temps dans la nouvelle édition de ces choses merveilleuses(108).
 
 

ÉPIGRAPHE(109).

Expedit vobis neminem videri bonum; quasi aliena virtus erprobratio delictorum vestrorum sit, etc. (Tacite(110).)

N. B. Applique-toi ces paroles, mon cher Needham. 
 
 

AVIS PRÉLIMINAIRE DU JÉSUITE NEEDHAM(111).

Ceux qui n’ont pas vu l’original sur lequel cette parodie est formée comprendront facilement qu’on n’a touché en rien à la forme, ni aux idées, etc.(112)... Bientôt le monde, dénué en grande partie de ces sublimes vérités, verra clairement à qui appartient la veste ensanglantée(113),et la nature corrompue, se trouvant libre de tout frein, etc...

Monsieur, je vous prie de venir à mon secours à la Terra del Fuego, contre un géant patagon d’une taille énorme(114)... Votre morale consiste à croire que je dois vous faire du bien, et ma nature me pousse à vous écerveler pour en faire mon repas, etc(115)... Caractacus alla longtemps après combattre ces mêmes Romains(116)... Il semble que vos princes et vos législateurs, en assassinant la société par leur morale(117)... Les prétendus droits de guerre, les fermiers généraux, les rapines(118)... Quand on écrit poliment contre la religion, on y répond de même(119)...Risu inepto(120) nihil ineptius(121).
 
 

NEUVIÈME LETTRE.

ATTRIBUÉE AU JÉSUITE DES ANGUILLES, 
OU GALIMATIAS DANS LE STYLE DU PRÊTRE NEEDHAM(122).

C’est le sieur Needham qui parle:

Tous les petits garçons de la ville frétillent autour de moi, et me demandent des miracles; je leur dis: « Race d’anguilles(123), vous n’en aurez point d’autres que ceux de mon père saint Ignace, et de mon patron saint Patrice. » J’apprends que les impies se moquent de mon patron et de moi, dans la vénérable compagnie, au consistoire, et chez les repasseuses: cela ne m’ébranle point, et contra sic argumentor.

Monsieur le proposant croit tourner mon saint Patrice en ridicule, parce qu’il chauffait un four avec de la neige; il n’y a certainement qu’un damné d’hérétique comme lui qui puisse insulter ainsi aux prodiges que le Seigneur a toujours opérés par ses élus; qu’il lise ma dissertation sur ce miracle, imprimée dans le Journal chrétien, il verra qu’il est très possible que la neige chauffe un four, quoique la chose soit miraculeuse. 

Saint Patrice, par exemple, ne pouvait-il pas faire bouillir la neige avant de l’employer? On me répondra qu’alors il n’y a plus de neige, que c’est seulement de l’eau chaude, et que si on attendait pour avoir du pain que le four chauffât de cette façon, on courrait risque de mourir de faim. D’accord; mais c’est en cela précisément que le miracle consiste. 

On prétend que je me suis transfiguré en laïque et en Genevois, et que, par cette métamorphose, j’ai prétendu avilir le miracle de la transfiguration sur le Thabor. A Dieu ne plaise! j’ai une trop haute opinion de ce miracle et de moi-même, et je veux enseigner à monsieur le proposant ce que c’est que ce miracle dont il parle avec une légèreté qu’on ne me reprochera jamais. 

La transfiguration est sans doute ce que nous avons de plus respectable après la transsubstantiation. J’ose même dire que c’est de la transfiguration que dépend notre salut: car si un pécheur, un faiseur de parodies, ne se transfigure pas en homme de bien, il est perdu; et voici comme je le prouve: 

Jésus se transfigura sur une haute montagne; les uns disent que c’est sur Je mont Hermon, les autres sur le Thabor. Ses habits parurent tout blancs, et son visage très resplendissant: donc il faut qu’un homme qui fait des prodiges ait un large visage, haut en couleur, et un bel habit tout blanc; ce qu’il fallait démontrer. 

Le proposant ne convient pas de cette vérité, et il dit qu’on peut être honnête homme avec un habit brun un peu sale. Il a ses raisons pour penser ainsi; mais quand il s’agit du salut, il faut y regarder de près. 

Je poursuis donc, et je dis qu’il est vrai que l’habit ne fait pas le moine; mais, comme je l’ai prouvé ci-dessus, l’habit est la figure de l’âme. Le vin de Cana était rouge, et les habits de la transfiguration blancs; or, le blanc signifiant la candeur, et le rouge étant la couleur du zèle, il est clair que si vous unissez ensemble ces deux couleurs vous avez un rouge tirant sur le jaune: donc les miracles sont très possibles; donc ils sont non seulement possibles, mais ils sont très réels; donc M. Covelle a tort. Saint Denis emportant sa tête entre ses bras était habillé de blanc, puisqu’il avait son surplis: or le sang de sa tête et de son cou étant rouge, vous sentez bien qu’il n’y a rien à me répliquer. 

Je sais que les prétendus esprits forts, les soi-disant philosophes ont d’autres opinions. Ils demandent à quoi servit la transfiguration sur le Thabor ou sur le mont Hermon, quel bien il en revint à l’empire romain, et ce que firent Moïse et Élie sur cette montagne. D’abord je répondrai qu’Élie n’était pas mort, et qu’il pouvait aller où il voulait; ensuite je dirai qu’il est clair que Moïse ressuscita pour venir faire conversation, comme je l’ai prouvé ci-dessus, et qu’il remourut ensuite, comme je le prouve ci-dessous. 

Ce n’est pas tout, il faut approfondir la chose: je dis premièrement que le blé ergoté étant visiblement doué d’une âme sensitive... 

Comme j’en étais à cette phrase, M. R..., professeur en théologie, entra chez moi avec un air consterné. Je lui demandai le sujet de son embarras: il m’avoua qu’il cherchait depuis quatre ans si le vin des noces de Cana était blanc ou rouge, qu’il avait bu très souvent de l’un et de l’autre pour décider de cette grande question, et qu’il n’avait pu en venir à bout. Je lui conseillai de lire saint Jérôme, de Vino rubro et albo; saint Chrysostome, de Vineis, et Johannem de Bracmardo(124),super Pintas. Il me dit qu’il les avait tous lus, et qu’il était plus embarrassé que jamais: ce qui arrive à presque tous les savants. Je lui répliquai que la chose était décidée par le concile d’Éphèse, session 14. Il me promit de le lire, et fut tout épouvanté de mon savoir. « Mais comment faites-vous, dit-il, quand vous chantez la grand-messe en Irlande, et que le vin vous manque? » Je lui répondis: « Je fais alors du punch, auquel je mêle un peu de cochenille: ainsi je me fais du vin rouge, et l’on n’a rien à me reprocher. » 

Je puis dire que M. le professeur R... fut extrêmement content de mon invention, et qu’il me donna des éloges que mon extrême modestie m’empêche de transcrire ici. 

L’estime qu’il me témoigna, et celle que je sentis par conséquent pour lui, établirent bientôt entre nous la confiance. Il me demanda amicalement combien de miracles avait faits saint François Xavier. Je lui avouai ingénument que les écrivains de sa vie en avaient un peu augmenté le nombre pour suivre la méthode des premiers siècles, et qu’après un long examen je n’en avais avéré que deux cent dix-sept. « C’est bien peu, me dit-il, quand on est au Japon. » Je le fis convenir qu’il est bon de se borner, et que, dans l’âge pervers où nous vivons, il ne faut pas donner à rire à la foule des incrédules. Après quoi je lui demandai à mon tour s’il ne faisait pas des miracles quelquefois dans son tripot: il eut la bonne foi de me dire que non; et en cela il avouait, sans le savoir, la supériorité de ma secte sur la sienne. 

« Nous en ferions tout comme les autres, me dit-il, si nous avions à faire à des sots; mais notre peuple est instruit et malin; il laisse passer les anciens miracles qu’il a trouvés tout établis. Si nous nous mêlions d’en faire pour notre compte, si nous nous avisions, par exemple, d’exorciser des possédés, on croirait que nous le sommes; si nous chassions les diables, on nous chasserait avec eux.

Je sentis par cette réponse qu’il déguisait son impuissance sous l’air de la circonspection; en effet, il n’y a que les catholiques qui fassent des miracles. Tout le monde convient que les plus authentiques se font en Irlande. Je laisse à d’autres le soin de parler des miens. On a déjà rendu justice à mes anguilles, à la profondeur de mes raisonnements, et à mon style. Cela me suffit, et je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’en dire davantage. 

AVERTISSEMENT(125).

M. Covelle avait peu étudié, comme il nous l’apprend lui-même dans une de ses lettres. Son génie se développa par l’amour; il fit un enfant à Mlle Ferbot(126), l’une de nos plus agréables citoyennes; la chose était secrète. Le consistoire la rendit charitablement publique; il fut obligé de comparaître. Le prédicant qui présidait(127) lui ordonna de se mettre à genoux: c’était un abus établi depuis longtemps. M. Covelle répondit qu’il ne se mettait à genoux que devant Dieu; le modérateur lui dit que des princes avaient subi cette pénitence. « Je sais, répliqua-t-il, que cette infamie a commencé à Louis le Débonnaire; sachez qu’elle finira à Robert Covelle(128). » 

Cette aventure le détermina a s’instruire; il devint savant en peu de temps, et il se distingua par plusieurs lettres en faveur de monsieur le proposant, son ami, contre le jésuite Needham. 

DIXIÈME LETTRE.

PAR M. COVELLE, CITOYEN DE GENÈVE,  A M. V***(129). PASTEUR DE CAMPAGNE.

Monsieur, 

Nous croyons, vous et moi, fermement à tous les miracles; nous croyons que les paroles qui ont évidemment un sens déterminé ont évidemment un autre sens. Par exemple: « Mon père est plus grand que moi(130) » signifie sans aucune contestation: « Je suis aussi grand que mon père; » et c’est là un miracle de paroles. Quand Paul, devenu convertisseur, de persécuteur qu’il était, dit, dans son Épître aux Romains(131),c’est-à-dire à quelques Juifs qui vendaient des guenilles à Rome: « Le don de Dieu s’est répandu sur nous par la grâce donnée à un seul homme, qui est Jésus, » cela veut dire sans difficulté: « Le don de Dieu s’est répandu sur nous par la grâce donnée à un seul Dieu, qui est Jésus. » 

Il n’y a qu’à s’entendre: nous avons, comme on sait, cent passages qu’il faut absolument expliquer dans un sens contraire. Ce miracle, toujours subsistant, d’entendre tout le contraire de ce qu’on lit, et de ce qu’on dit, est une des plus fortes preuves de notre sainte religion. 

Il y a un miracle encore plus grand, c’est de ne se pas entendre soi-même. C’est ainsi qu’en ont usé Athanase, Cyrille, et plusieurs autres Pères. C’est un des miracles opérés par le révérend père Needham, à la grande édification des fidèles, cum devotione et cachinno.

Je conseille à ce jésuite Needham d’aller faire un tour à Gabaon et à Aïalon, pour voir comment le soleil et la lune s’y prennent pour s’arrêter sur ces deux villages. Je laisse monsieur le proposant gagner ses trois cents écus patagons par an chez son seigneur allemand, et je m’adresse à vous comme à un jeune curé de village fait pour jouer un grand rôle dans la ville. 

Vous avez une jolie femme, et je n’en ai point. J’ai pris le parti, en honnête homme, de faire un enfant à Mlle Ferbot; c’est un grand péché, je l’avoue. 

Jésus, égal ou inégal à son père, est extrêmement courroucé quand un Genevois fait un enfant à une fille; et certainement il jetterait la ville dans le lac si on commettait souvent cette énormité, contraire à toutes les lois de la nature aussi j’en ai demandé pardon à Jésus; mais vous vouliez que je vous demandasse aussi pardon, comme si vous étiez consubstantiel à Jésus, et comme si votre village était consubstantiel à Genève. 

En vérité, mon cher pasteur, vous êtes allé trop loin; vous êtes trop jeune et trop aimable pour juger les filles. Souffrez que j’aie l’honneur de vous dire ce que c’est qu’un ministre, non d’État, mais du saint Évangile. 

C’est un homme vêtu de noir à qui nous donnons des gages pour prêcher, pour exhorter, et pour faire quelques autres fonctions. Vous croyez, parce que nous vous avons appelés pasteurs, que nous ne sommes que des brebis. Les choses ne vont pas tout à fait ainsi. Souvenez-vous que Christ dit expressément à ses disciples: « Il n’y aura parmi vous ni premier ni dernier(132). » 

Nous avons au fond autant de droit que vous de parler en public pour édifier nos frères, et de rompre le pain avec eux. Si, quand les sociétés chrétiennes se sont augmentées, nous jugeâmes à propos de commettre certaines personnes pour baptiser, prêcher, communier nos fidèles, et avoir soin de tenir propre le lieu de l’assemblée, ce n’est pas que nous ne puissions fort bien prendre ce soin nous-mêmes. Je donne des gages à un homme pour faire paître mon troupeau; mais cela ne m’ôte pas le droit de le mener paître moi-même, et d’envoyer paître le berger si j’en suis mécontent. 

On vous a imposé les mains, j’en suis bien aise; mais qu’a-t-on fait, s’il vous plaît, par cette cérémonie? Vous a-t-on donné plus d’esprit que vous n’en aviez? ceux qui vous ont reçu ministre du saint Évangile vous ont-ils donné autre chose qu’une déclaration que vous ne savez point l’hébreu, que vous savez un peu de grec, que vous avez lu Matthieu, Luc, Marc, et Jean, et que vous pouvez parler une demi-heure de suite? Or, certainement plusieurs de nos citoyens sont dans ce cas, et j’écoute quelquefois M. Deluc(133) une heure entière, quoiqu’il ne sache pas mieux l’hébreu que vous.

Vous voulûtes me faire mettre à genoux, et vous me le conseillâtes par une lettre. Vous sûtes alors que je ne me mets à genoux que devant Dieu, et vous apprîtes que les pasteurs ne sont point magistrats. Nous savons très bien distinguer l’empire et le sacerdoce. L’empire est à nous, et le sacerdoce dépend tellement de l’empire qu’on vous présente à nous quand on vous a nommé à une cure de la ville. Nous pouvons vous accepter ou vous rejeter: donc nous sommes vos souverains. Prêchez, et nous jugerons de votre doctrine; écrivez, et nous jugerons de votre style; faites des miracles, et nous jugerons de votre savoir-faire. Je vous l’ai déjà dit, le temps n’est plus où les laïques n’osaient penser, et il n’est plus permis de nous donner du gland quand nous nous sommes procuré du pain. 

Les gens d’église, dans tous les pays, sont un peu fâchés que les hommes aient des yeux: ils voudraient être à la tête d’une société d’aveugles; mais sachez qu’il est plus honorable d’être approuvé par des hommes qui raisonnent que de dominer sur des gens qui ne pensent pas. 

Il y a deux choses importantes dont on ne parle jamais dans le pays des esclaves, et dont tous les citoyens doivent s’entretenir dans les pays libres: l’une est le gouvernement; l’autre, la religion. Le marchand, l’artisan, doivent se mettre en état de n’être trompés ni sur l’un ni sur l’autre de ces objets. La tyrannie ridicule qu’on a voulu exercer sur moi n’a servi qu’à me faire mieux connaître mes droits d’homme et de chrétien. Tous ceux qui pensent comme moi (et ils sont en très grand nombre) soutiendront jusqu’au dernier soupir ces droits inviolables; et, comme me disait fort bien une lingère de mon quartier, fari quae sentiat(134)est le privilège d’un homme libre. Croyez-moi, messieurs, ménagez les citoyens, bourgeois, natifs, et habitants, si vous voulez conserver un peu de crédit car, selon saint Flaccus Horatius, dans sa quatrième Épître aux Galates, celui qui exige plus qu’on ne lui doit perd bientôt ce qui lui est dû, ou deü, etc., etc. 

ONZIÈME LETTRE.

ÉCRITE PAR LE PROPOSANT A M. COVELLE.

Monsieur, 

Je bénis la Providence qui m’a conduit chez M. le comte de Hiss-Priest-Craft dont j’ai l’honneur d’être le chapelain. Non seulement il a eu la bonté de me faire payer d’avance cent écus patagons pour les premiers quatre mois de mon exercice, mais je suis chauffé, éclairé, blanchi, nourri, rasé, porté, habillé. Je doute fort que le lévite qui desservait la chapelle de la veuve Michas(135) l’idolâtre eût une condition aussi bonne que la mienne. Il est vrai que Mme Michas lui donnait une soutane et un manteau noir par année, et qu’il avait bouche à cour; mais il n’avait que dix petits écus de gage, ce qui n’approche pas de mes appointements. 

Son Excellence me traite d’ailleurs avec beaucoup de bonté; il commence à prendre en moi un peu de confiance, et je ne désespère pas de le convertir sur le chapitre des miracles, pourvu que ce malheureux jésuite Needham ne s’en mêle pas, car Son Excellence a une répugnance invincible pour les jésuites, pour les absurdités, et pour les anguilles: c’est à cela près le meilleur homme du monde, et si jamais vous venez dans son petit État, vous verrez combien sa conduite est édifiante, et avec quelle sincérité il adore le Dieu de tous les êtres et de tous les temps. 

Il est, de plus, fort savant. Il a ordonné à un juif(136) qui est son bibliothécaire de lui faire une belle collection des anciens fragments de Sanchoniathon, de Bérose, de Manéthon, de Chérémon, des anciens hymnes d’Orphée, d’Ocellus-Lucanus, de Timée de Locres, et de tous ces anciens monuments peu consultés par les modernes. 

Il me faisait lire hier Flavius Josèphe, cet historien juif qui écrivait sous Vespasien; Josèphe, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode; Josèphe, dont le père avait vécu du temps de Jésus; Josèphe, qui a le malheur de ne parler d’aucun des faits qui se passèrent alors en Galilée à la vue de tout l’univers. Nous remarquâmes tous deux quelles peines se donne ce Juif, et en combien de manières il se replie pour faire valoir sa nation. Il fouille dans tous les auteurs égyptiens pour trouver quelque preuve que Moïse a été connu en Égypte; il déterre enfin deux historiens récents, qui ont écrit après la traduction qu’on appelle des Septante: c’est Manéthon et Chérémon. Ils disent un mot de Moïse, mais ils ne parlent d’aucun de ses prodiges. 

Que Manéthon et Chérémon eussent dit peu de chose d’un Juif qu’ils regardaient avec mépris, cela était fort naturel, en cas que l’histoire de Moïse eût été fabuleuse; mais qu’en parlant de Moïse ils n’aient rien dit des dix plaies d’Égypte et du passage miraculeux de la mer Rouge, c’est ce qui est incompréhensible. C’est comme si, en écrivant l’histoire de Genève, que vous avez commencée avec autant d’éloquence que de vérité, vous ne disiez rien de l’escalade(137) ni de ]a mort de M. F..., mon parent(138).

L’omission même des miracles de Moïse est quelque chose de bien plus extraordinaire, dans une histoire égyptienne, que l’omission de deux faits très naturels dans l’histoire d’une ville. L’assaut de miracles que fit Moïse avec les sorciers du roi d’Égypte ne devait pas surtout être passé sous silence par les historiens d’une nation aussi célèbre pour les sortilèges que l’étaient les Égyptiens. 

On me dira peut-être que ces Égyptiens étaient si honteux d’avoir été vaincus en fait de diablerie qu’ils aimèrent mieux n’en point parler du tout que d’avouer leur défaite. Mais encore une fois, monsieur, cela n’est pas dans la nature. Les Français avouent qu’ils ont été battus à Crécy, à Poitiers; les Athéniens avouent que Lacédémone les vainquit. Les Romains ne dissimulent pas la perte des batailles de Cannes et de Trasimène. 

De plus, les magiciens de Pharaon ne furent vaincus que sur un seul article. Moïse fit naître des poux, et c’est là le seul miracle que les sorciers de Sa Majesté ne purent faire. Or, il était très aisé à un historien habile, ou de passer sous silence le miracle des poux, ou même de le tourner à l’avantage de sa nation. Il pouvait dire que les Juifs, qui ont toujours été fripiers, se connaissaient mieux en poux que les autres peuples. On pouvait ajouter que les Égyptiens, qui étaient des gens fort propres, avaient toujours négligé la théorie des poux dans la multitude de leurs connaissances. 

Enfin, il n’était pas possible que Chérémon et Manéthon eussent oublié qu’un ange avait coupé le cou, un matin, à tous les fils aînés des maisons d’Égypte. 

De très illustres savants ont cru, comme vous savez, monsieur, qu’il y avait alors en Égypte douze cent mille familles: cela fait douze cent mille jeunes gens égorgés dans une nuit. Cette aventure valait bien la peine d’être rapportée. 

Je suppose, par exemple, qu’un jésuite savoyard, envoyé de Dieu, eût assassiné tous les premiers-nés de Genève dans leur lit; en bonne foi, y aurait-il un seul de nos annalistes qui oubliât cette boucherie exécrable? et les écrivains savoyards seraient-ils les seuls qui transmettraient à la postérité un événement si divin? 

La probité, monsieur, ne me permet pas de nier la force de ces arguments. Je suis persuadé qu’il est d’un malhonnête homme de traiter avec un mépris apparent les raisons de ses adversaires, quand on en sent toute la puissance dans le fond de son coeur: c’est mentir aux autres et à soi-même. Ainsi, quand nous avons examiné ensemble les miracles de l’antiquité, nous n ‘avons ni déguisé ni méprisé les raisons de ceux qui les nient, et nous n’avons opposé, en bons chrétiens, que la foi aux arguments. La foi consiste à croire ce que l’entendement ne saurait croire; et c’est en cela qu’est le mérite. 

Mais, monsieur, en étant persuadés, par la foi, des choses qui paraissaient absurdes à notre intelligence, c’est-à-dire en croyant ce que nous ne croyons pas, gardons-nous de faire ce sacrifice de notre raison dans la conduite de la vie. 

Il y a eu des gens qui ont dit autrefois: Vous croyez des choses incompréhensibles, contradictoires, impossibles, parce que nous vous l’avons ordonné; faites donc des choses injustes parce que nous vous l’ordonnons. Ces gens-là raisonnaient à merveille. Certainement qui est en droit de vous rendre absurde est en droit de vous rendre injuste. Si vous n’opposez point aux ordres de croire l’impossible l’intelligence que Dieu a mise dans votre esprit, vous ne devez point opposer aux ordres de malfaire la justice que Dieu a mise dans votre coeur. Une faculté de votre âme étant une fois tyrannisée, toutes les autres facultés doivent l’être également. Et c’est là ce qui a produit tous les crimes religieux dont la terre a été inondée. 

Dans toutes les guerres civiles que les dogmes ont allumées, dans tous les tribunaux des inquisitions, et toutes les fois qu’on a cru expédient d’assassiner des particuliers ou des princes d’une secte différente de la nôtre, on s’est toujours servi de ces paroles de l’Évangile: « Je ne suis pas venu apporter la paix(139), mais le glaive; je suis venu diviser le fils et le père, la fille et la mère, etc. » 

Il fallait avoir recours alors à ce miracle dont je vous ai déjà parlé, qui consiste à entendre le contraire de ce qui est écrit. Certainement ces paroles veulent dire: « Je suis venu réunir le fils et le père, la fille et la mère; » car si nous entendions ce passage à la lettre, nous serions obligés, en conscience, de faire de ce monde un théâtre de parricides. 

De même, lorsqu’il est dit que Jésus sécha le figuier vert, cela veut dire qu’il fit reverdir un figuier sec: car ce dernier miracle est utile, et le premier est pernicieux. 

Croyons aussi que quand le grand serviteur de Dieu Josuah arrêta le soleil, qui ne marche pas, et la lune, qui marche, ce ne fut point pour achever de massacrer en plein midi de pauvres citoyens qu’il venait voler, mais pour avoir le temps de secourir ces malheureux, ou de faire quelque bonne action. 

C’est ainsi, monsieur, que la lettre tue et que l’esprit vivifie(140).

En un mot, que votre religion soit toujours de la morale saine dans la théorie; et de la bienfaisance dans la pratique. 

Recommandez ces maximes à nos chers concitoyens; qu’ils sachent que l’erreur ne mène jamais à la vertu; qu’ils fassent usage de leurs lumières(141), qu’ils s’éclairent les uns les autres, qu’ils ne craignent point de dire la vérité dans tous leurs cercles, dans toutes leurs assemblées. La société humaine a été trop longtemps semblable à un grand jeu de bassette, où des fripons volent des dupes, tandis que d’honnêtes gens discrets n’osent avertir les perdants qu’on les trompe. 

Plus mes compatriotes chercheront la vérité, plus ils aimeront leur liberté. La même force d’esprit qui nous conduit au vrai nous rend bons citoyens. Qu’est-ce en effet que d’être libres? C’est raisonner juste, c’est connaître les droits de l’homme; et quand on les connaît bien, on les défend de même. 

Remarquez que les nations les plus esclaves ont toujours été celles qui ont été le plus dépourvues de lumières(142). Adieu, monsieur; je vous recommande la vérité, la liberté et la vertu, trois seules choses pour lesquelles on doive aimer la vie. 

DOUZIÈME LETTRE.

DU PROPOSANT A M. COVELLE, CITOYEN DE GENÈVE(143).

Mon cher monsieur Covelle, si Son Excellence monsieur le comte n’est pas persuadé de l’authenticité de nos miracles, en récompense madame la comtesse avait une foi qui était bien consolante. J’ai eu l’agrément de lire quelquefois saint Matthieu avec elle, quand monseigneur lisait Cicéron, Virgile, Épictète, Horace ou Marc Antonin, dans son cabinet. Nous en étions un jour à ces paroles du chapitre xvi: 

Je vous dis, en vérité, que quand vous aurez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous direz à une montagne: Range-toi de là, et aussitôt la montagne se transportera de sa place. 

Ces paroles excitèrent la curiosité et le zèle de madame. « Voilà une belle occasion, me dit-elle, de convertir monsieur mon mari; nous avons ici près une montagne qui nous cache la plus belle vue du monde; vous avez de la foi plus qu’il n’y en a dans toute la moutarde de Dijon qui est dans mon office; j’ai beaucoup de foi aussi: disons un mot à la montagne, et sûrement nous aurons le plaisir de la voir se promener par les airs: J’ai lu dans l’histoire de saint Dunstan, qui est un fameux saint du pays de Needham, qu’il fit venir un jour une montagne d’Irlande en Basse-Bretagne, lui donna sa bénédiction, et la renvoya chez elle. Je ne doute pas que vous n’en fassiez autant que saint Dunstan, vous qui êtes réformé. » 

Je m’excusai longtemps sur mon peu de crédit auprès du ciel et des montagnes. « Si M. Claparède, professeur en théologie, était ici, lui dis-je, il ne manquerait pas sans doute de faire ce que vous proposez; il y a même tel syndic qui en un besoin serait capable de vous donner ce divertissement; mais songez, madame, que je ne suis qu’un pauvre proposant, un jeune chapelain qui n’a fait encore aucun miracle, et qui doit se défier de ses forces. 

— Il y a commencement à tout, me répliqua madame la comtesse, et je veux absolument que vous me transportiez ma montagne. » Je me défendis longtemps; cela lui donna un peu de dépit. « Vous faites, me dit-elle, comme les gens qui ont une belle voix, et qui refusent de chanter quand on les en prie. » Je répondis que j’étais enrhumé, et que je ne pouvais chanter. Enfin elle me dit en colère que j’avais d’assez gros gages pour être complaisant, et pour faire des miracles quand une femme de qualité m’en demandait. Je lui représentai encore, avec soumission, mon peu d’adresse dans cet art. 

« Comment, dit-elle, Jean-Jacques Rousseau, qui n’est qu’un misérable laïque, se vante dans ses lettres(144) imprimées d’avoir fait des miracles à Venise, et vous ne m’en ferez pas, vous qui avez la dignité de mon chapelain, et à qui je donne le double des appointements que Jean-Jacques touchait de M. de Montaigu, son maître, ambassadeur de France? » 

Enfin je me rendis, nous priâmes la montagne, l’un et l’autre avec dévotion, de vouloir bien marcher. Elle n’en fit rien. Le rouge monta au visage de madame; elle est très altière, et veut fortement ce qu’elle veut. « Il se pourrait faire, me dit-elle, qu’on dût entendre, selon vos principes, le contraire de ce qu’on lit dans le texte; il est dit qu’avec un peu de moutarde de foi on transportera une montagne: cela signifie peut-être qu’avec une montagne de foi on transportera un peu de moutarde. » Elle ordonna sur-le-champ à son maître d’hôtel d’en faire venir un pot. Pour moi, la moutarde me montait au nez; je fis ce que je pus pour empêcher madame de faire cette expérience de physique; elle n’en démordit point, et fut attrapée à sa moutarde comme elle l’avait été à sa montagne. 

Tandis que nous faisions cette opération, arriva monsieur le comte, qui fut assez surpris de voir un pot de moutarde à terre entre madame la comtesse et moi. Elle lui apprit de quoi il était question. Monsieur le comte, avec un ton moitié sérieux, moitié railleur, lui dit que les miracles avaient cessé depuis la réforme; qu’on n’en avait plus besoin, et qu’un miracle aujourd’hui est de la moutarde après dîner. 

Ce mot seul dérangea toute la dévotion de madame la comtesse. Il ne faut quelquefois qu’une plaisanterie pour décider de la manière dont on pensera le reste de sa vie. 

Madame la comtesse, depuis ce moment-là, crut aussi peu aux miracles modernes que son mari: de sorte que je me trouve aujourd’hui le seul homme du château qui ait le sens commun, c’est-à-dire qui croie aux miracles(145).

Leurs Excellences m’accablent tous les jours de railleries. Je joue à peu près le même rôle que l’aumônier du feu roi Auguste(146), qui était le seul catholique de la Saxe. 

Je me renferme autant que je peux dans la morale; mais cette morale ne laisse pas de m’embarrasser. Je vous confie, mon cher ami, que je suis amoureux de la fille du maître d’hôtel, qui est beaucoup plus jolie que Mlle Ferbot, et que la veuve anabaptiste qui épousa Jean Chauvin ou Calvin. Mais comme je suis absolument sans bien, je doute fort que monsieur le maître veuille m’accorder sa fille. 

Jugez où en est réduit un jeune proposant de vingt-quatre ans, frais et vigoureux. M. le ministre Formey, qui est, sans contredit, le premier homme que nous ayons aujourd’hui dans l’Église et dans la littérature, écrivit, il y a plusieurs années, un excellent livre sur la continence des proposants, qu’il appelle un miracle continuel(147).

Il imagina dans ce livre d’établir un b... pour ces jeunes prédicateurs; il en rédigea les lois, qui sont fort sages: surtout il ne veut pas qu’un profane soit jamais reçu dans cette maison; mais c’est précisément cette loi qui a fait manquer l’établissement. Les laïques, qui sont toujours jaloux de nous, s’y sont vivement opposés. 

Vous croyez peut-être, mon cher Covelle, que je ne parle pas sérieusement; je vous jure que le livre existe, que je l’ai lu, et que M. Formey est trop honnête homme, et trop craignant Dieu, pour le désavouer. Son idée est très raisonnable: car enfin il faut, ou ressembler au bonhomme Onan, ou trouver une demoiselle Ferbot, ou se marier, ou faire un enfant à la fille d’un maître d’hôtel, ce qui m’exposerait à être chassé de la maison de monsieur le comte. 

Je vous confie mon embarras; j’espère qu’étant du métier vous m’aiderez de vos bons conseils. 

Je fus hier obligé de prêcher sur la chasteté: le diable m’avait bercé toute la nuit; la fille du maître d’hôtel se trouvait tout juste vis-à-vis de moi; elle rougissait, et moi aussi; je balbutiai beaucoup. Madame la comtesse s’aperçut de mon trouble: jugez de la situation où je suis. Cette fille passe actuellement sous ma fenêtre; la plume me tombe des mains.... ma vue se trouble.... Ah! bonsoir... mon cher... Covelle. 

Théro(148),
Proposant et chapelain de S. E. monseigneur 
le comte de Hiss-Priest-Craft. 

TREIZIÈME LETTRE.

ADRESSÉE PAR M. COVELLE A SES CHERS CONCITOYENS.

Messieurs, 

Les occasions développent l’esprit des hommes. J’avais peu exercé ma faculté de penser avant que je me visse obligé de soutenir les droits de l’humanité contre ceux dont l’orgueil exigeait de moi une bassesse. Ce qu’a dit un de nos concitoyens sur les miracles m’a ouvert les yeux. J’ai conclu qu’il est fort peu important pour le bien de la société, pour les moeurs, pour la vertu, de savoir ou d’ignorer qu’un figuier a été séché, parce qu’il n’avait pas porté de figues sur la fin de l’hiver; nos devoirs de citoyens, d’hommes libres, de pères, de mères, de fils, de frères, n’en doivent pas moins être remplis, quand même on n’aurait transmis aucun miracle jusqu’à nous. 

Supposons un moment, mes chers compatriotes, que jamais Moïse ne passa par la mer Rouge à pied sec pour aller mourir, lui et les siens, dans un désert affreux; supposons que la lune ne s’est jamais arrêtée sur Aïalon, et le soleil sur Gabaon, en plein midi, pour donner à Josuah, fils de Nun, le temps de massacrer avec plus de loisir quelques misérables fuyards qu’une pluie céleste de grosses pierres avait déjà assommés; supposons qu’une ânesse et qu’un serpent n’aient jamais parlé, et que tous les animaux n’aient pu se nourrir un an dans l’arche: de bonne foi, en serons-nous moins gens de bien? aurons-nous une autre morale, et d’autres principes d’honneur et de vertu? le monde n’ira-t-il pas comme il est toujours allé? quel peut donc être le but de ceux qui nous enseignent des choses que leur bon sens et le nôtre désavouent? dans quel esprit peuvent-ils nous tromper? Ce n’est pas certainement pour nous rendre plus vertueux, ce n’est pas pour nous faire aimer davantage notre chère liberté: car l’abrutissement de l’esprit n’a jamais fait d’honnêtes gens, et il est horrible et insensé de prétendre que plus nous serons sots, plus nous deviendrons de dignes citoyens. 

On n’a jamais fait croire des sottises aux hommes que pour les soumettre. La fureur de dominer est de toutes les maladies de l’esprit humain la plus terrible; mais ce ne peut être aujourd’hui que dans un violent transport au cerveau, que des hommes vêtus de noir puissent prétendre nous rendre imbéciles pour nous gouverner. Cela est bon pour les sauvages du Paraguai qui obéissent en esclaves aux jésuites; mais il faut en user autrement avec nous. Nous devons être jaloux des droits de notre raison comme de ceux de notre liberté, car plus nous serons des êtres raisonnables, plus nous serons des êtres libres. Prenez-y bien garde, mes chers compatriotes, citoyens, bourgeois, natifs, et habitants; il faut qu’on ne nous trompe, ni sur notre religion, ni sur notre gouvernement. Le droit de dire et d’imprimer ce que nous pensons est le droit de tout homme libre(149), dont on ne saurait le priver sans exercer la tyrannie la plus odieuse. Ce privilège nous est aussi essentiel que celui de nommer nos auditeurs et nos syndics, d’imposer des tributs, de décider de la guerre et de la paix; et il serait plaisant que ceux en qui réside la souveraineté ne pussent pas dire leur avis par écrit. 

Nous savons bien qu’on peut abuser de l’impression comme on peut abuser de la parole; mais quoi! nous privera-t-on d’une chose si légitime, sous prétexte qu’on en peut faire un mauvais usage? J’aimerais autant qu’on nous défendit de boire, dans la crainte que quelqu’un ne s’enivre. 

Conservons toujours les bienséances, mais donnons un libre essor à nos pensées. Soutenons la liberté de la presse, c’est la base de toutes les autres libertés, c’est par là qu’on s’éclaire mutuellement. Chaque citoyen peut parler par écrit à la nation, et chaque lecteur examine à loisir, et sans passion, ce que ce compatriote lui dit par la voie de la presse. Nos cercles peuvent quelquefois être tumultueux: ce n’est que dans le recueillement du cabinet qu’on peut bien juger. C’est par là que la nation anglaise est devenue une nation véritablement libre. Elle ne le serait pas si elle n’était pas éclairée; et elle ne serait point éclairée, si chaque citoyen n’avait pas chez elle le droit d’imprimer ce qu’il veut. Je ne prétends point comparer Genève à la Grande-Bretagne: je sais que nous n’avons qu’un très petit territoire, peu proportionné peut-être à notre courage; mais enfin notre petitesse doit-elle nous dépouiller de nos droits? et parce que nous ne sommes que vingt-quatre mille êtres pensants, faudra-t-il que nous renoncions à penser? 

Un judicieux tailleur de mes amis disait ces jours passés, dans une nombreuse compagnie, qu’un des inconvénients attachés à la nature humaine est que chacun veut élever sa profession au-dessus de toutes les autres. Il se plaignait surtout de la vanité des barbiers, qui prennent le pas sur les tailleurs parce qu’ils ont autrefois tiré du sang dans quelques occasions: « Mais les barbiers, disait-il, ont grand tort de se préférer à nous: car c’est nous qui les habillons, et nous pouvons fort bien nous raser sans eux. » 

Voilà précisément, mes chers concitoyens, le cas où nous sommes avec les prêtres. Il est très clair qu’on peut se passer d’eux à toute force, puisque toute la Pensylvanie s’en passe. Il n’y a point de prêtres à Philadelphie: aussi est-elle la ville des frères; elle est plus peuplée que la nôtre, et plus heureuse. Supposons pour un moment que tous les prédicants de notre ville soient malades d’indigestion dimanche prochain, en chanterons-nous moins les louanges de Dieu? notre musique en sera-t-elle moins mauvaise? ne remplirons-nous pas toutes les fonctions de ces messieurs le plus aisément du monde? et s’il faut prêcher, n’avons-nous pas chez nous des babillards qui parlent dans nos cercles un quart d’heure de suite sans rien dire, et qui sont insupportables(150)?

Pourquoi donc tant faire le fier quand on est prêtre? encore passe si ces messieurs faisaient des miracles; s’ils rajeunissaient M. Abauzit(151); s’ils guérissaient M. Bonnet de sa surdité; s’ils donnaient un bon déjeuner à toute la ville avec cinq pains et trois poissons; s’ils délivraient des esprits malins M. G... et M F(152)... , qui ont certainement le diable au corps, nous serions fort contents d’eux, et ils auraient une haute considération. Mais ils se bornent à vouloir être les maîtres, et c’est pour cela qu’ils ne le seront point. 

Ils font ce qu’ils peuvent pour ruiner notre commerce de pensées, et pour réduire nos pauvres imprimeurs à l’hôpital. Ils s’y prennent en deux manières: ils font imprimer leurs ouvrages, et ils tâchent d’empêcher que nous n’imprimions les nôtres. Ne pouvant nous faire brûler nous-mêmes, comme Servet et Antoine(153), ils cabalent continuellement pour faire brûler nos livres instructifs et édifiants; et ils trouvent quelques têtes à perruques qui sont taillées pour les croire. Mes frères, que tous ces vains efforts ne vous empêchent jamais de pousser le commerce. Vivons libres, soutenons nos droits, et buvons du meilleur. 

QUATORZIÈME LETTRE.

A M. COVELLE, CITOYEN DE GENÈVE, PAR M. BEAUDINET,
CITOYEN DE NEUFCHÂTEL.

Monsieur, 

Vos lettres sur les miracles, que vous avez eu la bonté de m’envoyer, m’ont bien fait rire. Je n’aime l’érudition que quand elle est un peu égayée. Je me plais fort aux miracles j’y crois comme vous et comme tous les gens raisonnables. Pourquoi un serpent, une ânesse, n’auraient-ils pas parlé? les chevaux d’Achille n’ont-ils pas parlé grec mieux que nos professeurs d’aujourd’hui? les vaches du mont Olympe ne dirent-elles pas autrefois leurs avis fort éloquemment? et parler comme une vache espagnole n’est-il pas un ancien proverbe? les chênes de Dodone avaient une très belle voix, et rendaient des oracles. Tout parle dans la nature. Je sens bien, monsieur, qu’un bon déjeuner fourni à quatre ou cinq mille hommes avec trois truites et cinq pains mollets, et des cruches d’eau changées en bouteilles de vin d’Engaddi, ou de vin de Bourgogne, vous plaisent encore plus, et à moi aussi, que des bêtes qui parlent ou qui écrivent. 

Je veux croire aux miracles que M. Rousseau a faits à Venise(154); mais j’avoue que je crois plus fermement à ceux de notre comte de Neufchâtel. Résister à la moitié de l’Europe et à quatre armées d’environ cent mille hommes chacune; remporter, dans l’espace d’un mois, deux victoires signalées(155); forcer ses ennemis à faire la paix; jouir de sa gloire en philosophe: voilà de vrais miracles; et si, après cela, il noyait deux mille cochons d’un seul mot, j’aurais de la peine à l’en estimer davantage. 

Je me flatte que votre consistoire a renoncé au magnifique dessein de faire mettre à genoux vos citoyens devant lui. S’il avait réussi dans cette prétention, bientôt vos prêtres exigeraient qu’on leur baisât les pieds comme au pape. Vous savez qu’ils ressemblent aux amants qui prennent de grandes libertés quand on leur en a passé de petites. 

Nous avons eu aussi à Neufchâtel nos tracasseries sacerdotales. C’est le sort de l’Église, parce que l’Église est composée d’hommes. Depuis que Pierre et Paul se querellèrent, la paix n’a jamais habité chez les chrétiens. Je souhaite qu’elle règne à Genève avec la liberté; mais elle a été sur le point de partir de Neufchâtel. 

Je sais bien qu’on ne peut nous reprocher d’avoir versé le sang comme les partisans d’Athanase et ceux d’Arius, ni de nous être assommés avec des massues comme les Africains disciples de Donat, évêque de Tunis, qui combattirent contre le parti d’Augustin, évêque d’Hippone, manichéen devenu chrétien, et baptisé avec son bâtard Déodatus. Nous n’avons point imité les fureurs de saint Cyrille contre ceux qui appelaient Marie mère de Jésus, et non pas mère de Dieu. 

Nous n’avons point imité la rage des chrétiens qui, oubliant que tous les Pères de l’Église avaient été platoniciens, allèrent dans Alexandrie, en 415, saisir la belle Hypatie dans sa chaire, où elle enseignait la philosophie de Platon, la traînèrent par les cheveux dans la place publique, et la massacrèrent sans que sa jeunesse, sa beauté, sa vertu, leur inspirassent le moindre remords, car ils étaient conduits par un théologien(156) qui tenait contre Platon pour Aristote. 

Nous n’avons point eu de ces guerres civiles qui ont désolé l’Europe dans ces vingt-sept schismes sanglants, formés par de saints prétendants à la chaire de saint Pierre, au titre de vicaires de Dieu et au droit d’être infaillibles. Nous n’avons point renouvelé les horreurs incroyables des xvie et xviie siècles, de ces temps abominables où sept ou huit arguments de théologie changèrent les hommes en bêtes féroces, comme autrefois la théologienne Circé changea des Grecs en animaux avec des paroles. 

Nos querelles, monsieur, n’ont été que ridicules. Les esprits de nos prédicants commencèrent à s’échauffer, il y a quatre ans, au sujet d’un pauvre diable de pasteur de campagne, nommé Petit-Pierre(157), bonhomme qui entendait parfaitement la Trinité, et qui savait au juste comment le Saint-Esprit procède, mais qui errait toto coelo sur le chapitre de l’enfer. 

Ce Petit-Pierre concevait très bien comment il y avait au jardin d’Éden un arbre qui donnait la connaissance du bien et du mal, comment Adam et Ève vécurent environ neuf cents ans pour en avoir mangé; mais il ne digérait pas que nous fussions brûlés à jamais pour cette affaire. C’était un homme de bonne composition: il voulait bien que les descendants d’Adam, tant blancs que noirs, rouges ou cendrés, barbus ou imberbes, fussent damnés pendant sept ou huit cent mille ans, cela lui paraissait juste; mais, pour l’éternité, il n’en pouvait convenir; il trouvait, par le calcul intégral, qu’il était impossible, data fluente, que la faute momentanée d’un être fini fût châtiée par une peine infinie, parce que le fini est zéro par rapport à l’infini. 

A cela nos prédicants répondaient que les Chaldéens, qui avaient inventé l’enfer; les Égyptiens, qui l’avaient adopté; les Grecs et les Romains, qui l’avaient embelli (tandis que les Juifs l’ignoraient absolument), étaient tous convenus que l’enfer est éternel. Ils lui citaient le sixième livre de Virgile(158), et même le Dante. M. Petit-Pierre se pourvut aussi de quelques autorités; on eut recours à la manière d’arguer dans Rabelais(159). La dispute s’échauffa; notre auguste souverain fit ce qu’il put pour l’apaiser(160); mais enfin M. Petit-Pierre fut contraint d’aller faire son salut en Angleterre, et notre monarque eut la bonté d’écrire que, puisque nos prêtres voulaient absolument être damnés dans toute l’éternité, il trouvait très bon qu’ils le fussent. J’y consens aussi de tout mon coeur, et grand bien leur fasse. 

Cette querelle étant apaisée, M. Jean-Jacques Rousseau, citoyen du village de Couvé dans la province de Motier-Travers, ou Moutier-Travers, en a essuyé une autre qui a été poussée jusqu’à des coups de pierres. On a voulu le lapider comme saint Étienne, quoiqu’il ne soit ni saint ni diacre; et l’on prétend que M. de Montmolin, curé de Moutier-Travers, gardait les manteaux(161).

Voici, monsieur, le sujet de la noise. Lorsque M. Jean-Jacques Rousseau, désespérant de se réconcilier avec les hommes, voulut se réconcilier avec Dieu dans Moutier-Travers, il demanda notre communion huguenote au pasteur Montmolin, qui lui accorda la permission de manger Jésus-Christ par la foi, au mois de septembre 1761(162), avec les autres élus du village. Vous savez comme on mange par la foi; la chose se passa le mieux du monde. M. Jean-Jacques Rousseau avoue qu’il pleura de joie: j’en pleure aussi; et tout le monde fut extrêmement édifié. 

Il faut convenir que M. Rousseau, qui avait trouvé la musique de Rameau et de Mondonville fort mauvaise à Paris, ne fut pas tout à fait content de la nôtre. Nous chantons les dix commandements de Dieu sur l’air de Réveillez-vous, belle endormie. Cet air est simple et naturel; mais je ne puis savoir mauvais gré à M. Rousseau d’avoir dit modestement à M. le pasteur Montmolin qu’il fallait un peu presser la mesure de cette ariette, qu’en effet nous chantons trop lentement. Le pasteur, qui se pique de goût, fut très offensé, et s’en plaignit peut-être avec trop d’amertume. 

La querelle devint plus sérieuse par des lettres que plusieurs ministres du saint Évangile de Genève écrivirent au ministre du saint Évangile de Moutier-Travers, contre M. Jean-Jacques Rousseau. Ils lui envoyèrent quelques brochures qu’ils avaient lâchées charitablement contre leur ancien concitoyen, et ils reprochèrent au pasteur d’avoir donné la communion à un homme qui, dans sa jeunesse, avait eu des entretiens avec un vicaire savoyard. 

Vous savez comment M. de Montmolin, encouragé et illuminé par les prédicants de Genève, voulut excommunier M. Rousseau dans le village de Moutier-Travers. M. Rousseau prétendait qu’un entretien avec un vicaire n’était pas une raison pour être privé de la manducation spirituelle; qu’on n’avait jamais excommunié Théodore de Bèze, qui avait eu des entretiens beaucoup plus privés avec le jeune Candide, pour lequel il avait fait des vers(163) qui ne valent pas ceux d’Anacréon pour Bathylle; qu’en un mot, étant malade et pouvant mourir de mort subite, il voulait absolument être admis à la manducation de notre pays. 

Il implora la protection de milord Maréchal(164), qui a pour cette manducation un très grand zèle: sa faveur lui valut celle du roi. Sa Majesté, informée du désir ardent que M. Jean-Jacques Rousseau avait de communier, et sachant que non seulement M. Rousseau croyait fermement tous les miracles, mais encore qu’il en avait fait à Venise; le mit sous sa sauvegarde royale: sauvegarde rarement efficace, depuis que l’empereur Sigismond, ayant protégé Jean Hus, le laissa rôtir par le pieux concile de Constance. 

Notre gouvernement de Neufchâtel, plus sage, plus humain et plus respectueux que ce beau concile, se conforma pleinement à l’autorité du souverain; il rendit, le 1er mai 1765, un arrêt par lequel il fut défendu de « molester, d’inquiéter, d’aggrédir de fait ou de paroles » le sieur Rousseau, son vicaire savoyard, et son pupille Émile, lequel pupille était devenu un excellent menuisier, fort utile à la communauté de Moutier-Travers. 

M. de Montmolin, son diacre, et quelques autres dévots, tinrent peu de compte des ordres du roi et de l’arrêt du conseil; ils répondirent qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes(165), et que si le conseil d’État a ses lois, l’Église a les siennes. En conséquence, on ameuta tous les petits garçons de la paroisse, qui, pour obéir à Dieu de préférence au roi, coururent après Rousseau, le huèrent et le sifflèrent à peu près de la manière qu’on pratique à Paris envers un auteur dont la pièce est tombée. 

Ils firent plus: à peine Rousseau fut-il rentré dans sa petite maison, la nuit du 6 au 7 septembre; à peine était-il couché avec sa servante, c’est-à-dire M. Rousseau dans son lit, et sa servante dans le sien, que voilà une grêle de pierres qui tombe sur sa maison, comme il en tomba une sur les Amorrhéens devers Aïalon, Gabaon et Bethoron, immédiatement avant que le soleil s’arrêtât; on cassa toutes ses vitres, et on enfonça ses deux portes. 

Il s’en fallut peu qu’une de ces pierres n’atteignît à la tempe M. Jean-Jacques, n’entamât le muscle temporal et l’orbiculaire, ne passât jusqu’au zygomatique, et, en pressant le tissu médullaire du cerveau, n’envoyât le patient débiter des paradoxes dans l’autre monde: ce qui aurait été regardé comme un miracle évident par tous les prédicants. 

M. d’Assoucy ne se sauva pas plus vite de Montpellier(166) que M. Rousseau ne se sauva de Moutier-Travers. 

Trouvez bon, monsieur, que je finisse ici ma lettre; la poste me presse, j’achèverai par le premier ordinaire. 

J’ai l’honneur d’être, 
Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 
Beaudinet. 

QUINZIÈME LETTRE(167).

DE M. DE MONTMOLIN, PRÊTRE, A M. NEEDHAM, PRÊTRE


A Boveresse, 24 décembre, l’an du salut 1765.
Monsieur, 

Rapport que « je suis d’un caractère très respectable(168), » étant prédicant de Travers et de Boveresse, a bovibus(169), qui sont des armes parlantes, je vous fais ces lignes pour vous dire que, malgré l’opposition de nos deux sectes, la conformité de notre style m’autorise à user avec vous de la loi du talion. 

Vous êtes prêtre papiste, je suis prêtre calviniste; vous m’avez ennuyé, et je vais vous le rendre. 

Je vous dirai donc, monsieur, que Jean-Jacques ayant fait des miracles à Neufchâtel, je procédai bravement à l’excommunier; mais comme M. Jean-Jacques a un goût extrême pour la communion, il voulut absolument en tâter. 

Il avait d’abord communié dans la ville de Genève, où vous êtes, sous les deux espèces du pain levé; ensuite il alla communier, avec du pain azyme, sans boire, chez les Savoyards, qui sont tous de profonds théologiens; puis il revint à Genève communier avec pain et vin, puis il alla en France où il eut le malheur de ne point communier du tout, et il fut près de mourir d’inanition. Enfin il me demanda la sainte cène, ou souper du matin, d’une manière si pressante que je pris le parti de lui jeter des pierres pour l’écarter de ma table; il avait beau me dire, comme le diable dans l’Évangile: « Mon cher monsieur de Montmolin, dites que ces pierres se changent en pains(170); » je lui répondis: « Méchant, souviens-toi que Jéhovah fit pleuvoir des pierres sur les Amorrhéens(171) dans le chemin de Bethoron, et les tua tous avant d’arrêter le soleil et la lune pour les retuer, et David tua Goliath à coups de pierres, et les petits garçons et les petites filles jetaient des pierres à Diogène, et tu en auras ta part. » Ainsi dit, ainsi fait; je le fis lapider par tous les petits garçons du village, comme M. Covelle et Mlle Ferbot vous l’ont conté. 

Des impies, dont le nombre se multiplie tous les jours, ont écrit que je gardais les manteaux comme Paul l’apôtre(172). Voyez la malice! il est prouvé qu’il n’y a d’autre manteau que le mien à Boveresse et chez les gens de Travers. Ce manteau n’est pas assurément celui d’Élisée(173), car il avait un esprit double; et vous et moi, monsieur, nous en avons un très simple. Je ne voulus pas, après cet exploit, commander au soleil de s’arrêter sur la vallée de Travers, et à la lune sur Boveresse, parce qu’il était nuit, et qu’il n’y avait point de lune ce jour-là.

Or vous saurez, monsieur, que Jean-Jacques ayant été lapidé, M. du Peyrou, citoyen de Neufchâtel, a jeté des pierres dans mon jardin; il s’est avisé d’écrire que la lapidation n’est plus en usage dans la nouvelle loi, que cette cérémonie n’a été connue que des Juifs, et que par conséquent j’ai eu tort, moi, prêtre de la loi nouvelle, de faire jeter des pierres à Jean-Jacques, qui est de la loi naturelle. Figurez-vous, monsieur, vous qui êtes un bon philosophe, combien ce raisonnement est ridicule. 

M. du Peyrou(174) a été élevé en Amérique; vous voyez bien qu’il ne peut être instruit des usages de l’Europe. Je compte bien le faire lapider lui-même à la première occasion, pour lui apprendre son catéchisme. Je vous prie de me mander si la lapidation n’est pas très commune en Irlande, car je ne veux rien faire sans avoir de grandes autorités. 

Il n’est pas, monsieur, que vous n’ayez jeté quelques pierres en votre vie à des mécréants, quand vous en avez rencontré; mandez-moi, je vous prie, ce qui en est arrivé, et si cela les a convertis. 

Je me suis fait donner une déclaration par mon troupeau, comme quoi j’étais honnête homme. Mais au diable, si on a dit un mot de pierres, ni de cailloux dans cette attestation de vie et de moeurs: cela me fait une vraie peine, et est pour moi une pierre de scandale(175): car enfin, monsieur, l’Église de Jésus-Christ est fondée sur la pierre(176); ce n’est que parce que Simon Barjone était surnommé Pierre, que les papes ont chassé autrefois un empereur de Rome à coups de pierres; pour moi, je suis tout pétrifié, depuis qu’on m’a pris à partie, et qu’on m’a forcé d’écrire des lettres qui sont la pierre de touche de mon génie. 

Je sais qu’il est dit dans la Genèse(177) que Deucalion et Pyrrha firent des enfants en se troussant et en jetant des pierres entre leurs jambes, et que j’aurais pu m’excuser en citant ce passage de l’Écriture; mais on m’a répondu que quand M. Jean-Jacques et sa servante se troussent, ils n’en usent point ainsi, et que je ne gagnerais rien à cette évasion. 

On m’a dit que depuis ce temps-là Jean-Jacques a ramassé toutes les pierres qu’il a rencontrées dans son chemin pour les jeter au nez des magistrats de Genève; mais, par les dernières lettres, j’apprends que ces pierres se changeront en pelotes de neige, et que tout s’adoucira par la haute prudence du petit et grand conseil, des citoyens et bourgeois. 

S’il y a quelque chose de nouveau sur les anguilles et sur les miracles, je vous prie de m’en faire part. 

On dit qu’on commence à penser dans les rues hautes et dans les rues basses; cela me fait frissonner: nous autres prêtres, nous n’aimons pas que l’on pense; malheur aux esprits qui s’éclairent! honneur et gloire aux pauvres d’esprit! Réunissons-nous tous deux, monsieur, contre tous ceux qui font usage de leur raison; après quoi nous nous battrons pour les absurdités réciproques qui nous divisent. 

Tâchez d’observer avec votre microscope l’étoile des trois rois qui va paraître(178); j’observerai de mon côté: je baise les mains au boeuf et à l’âne. Soyez toujours la pierre angulaire de l’Église d’Irlande, comme moi de Boveresse. 

Je suis le plus particulièrement du monde, 
Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 
MONTMOLIN. 

SEIZIÈME LETTRE.

PAR M. BEAUDINET, CITOYEN DE NEUFCHÂTEL, A M. COVELLE, CITOYEN DE GENÈVE

Monsieur, 

Le 9 septembre au matin, je rencontrai dans Neufchâtel M. le pasteur Montmolin. Je ne pus m’empêcher de lui marquer ma surprise de la lapidation de Moutier-Travers. Il me répondit que c’était son droit, et que les prêtres devaient punir les pécheurs. « Pierre, dit-il, fit mourir d’apoplexie Ananiah et Saphirah(179), qui n’avaient d’autre crime que de n’avoir pas apporté à ses pieds jusqu’à la dernière obole de leur bien. Il est clair que depuis ce temps-là les prêtres ont droit de vie et de mort sur les laïques; et c’est en vertu de ce privilège divin que nous avons été longtemps tout-puissants dans le comté de Neufchâtel, en Écosse, à Genève, et dans plusieurs autres pays. » 

Je me recueillis un moment, de peur de me mettre trop en colère, et je lui parlai ainsi: 

« Je sais, monsieur, que vous vous êtes arrogé chez nous, dans le siècle passé, le droit de commuer les peines décernées par le conseil, et d’imposer des amendes pécuniaires; mais, en 1695, ces abus intolérables furent abolis par le gouvernement. Vos pareils ont eu la hardiesse de prendre longtemps le pas sur le conseil d’État dans Genève; ils entraient au conseil sans se faire annoncer, sans demander permission; ils dictaient des lois: on a réprimé ces excès; mais on ne vous a pas encore renfermés dans vos justes bornes. 

Pensez-vous donc que nous ayons secoué le joug des évêques de Rome pour nous en donner un plus pesant? 

Les meurtres, les empoisonnements, les parricides d’Alexandre VI, l’ambition guerrière et turbulente de Jules II, les débauches et les rapines de Léon X, nous révoltèrent: nous brisâmes l’idole; mais nous n’avons pas prétendu en adorer une nouvelle. 

For priests of all religions are the same(180).

Eh! qui êtes-vous donc, vous autres prédicants à manteau? Qu’avez-vous par-dessus les laïques? Les apôtres, Jésus même, n’étaient-ils pas laïques? Jésus forma-t-il jamais un nouvel ordre dans l’État? Vous a-t-il envoyés à l’exclusion de tous les autres chrétiens? Montrez-nous quelle suite de prêtres, ordonnés par les apôtres, a transmis le Saint-Esprit jusqu’à vous, de cervelle en cervelle, depuis Jérusalem jusqu’à Neufchâtel. De qui descendez-vous? du cardeur de laine Jean Leclerc, brûlé à Metz; de Jean Chauvin(181), qui, s’étant dérobé au bûcher, fit jeter Michel Servet dans les flammes, autrefois allumées pour lui-même; de Viret, imprimeur à Rouen; de Farel, de Bèze, de Crespin(182), qui, n’étant point prêtres, n’avaient été ordonnés par personne; ils ne purent vous donner le Saint-Esprit, qu’ils n’avaient pas, et vous n’auriez été que des bâtards, si le voeu des nations, si la sanction des gouvernements, ne vous avaient légitimés. 

« Vous êtes ministres comme nous sommes assesseurs, lieutenants, baillis, trésoriers. Nous n’avons plus ces titres quand nous n’avons plus ces emplois. Un ministre est amovible comme nous: il ne lui reste rien de son caractère quand il change d’état. 

« Pensez-vous de bonne foi que les langues de feu(183) qui descendirent du ciel sur la tête des disciples soient venues depuis le xvie siècle se reposer sur la vôtre? Des nations sages et hardies foulèrent alors aux pieds quelques-unes des superstitions dont la terre était infectée: les magistrats vous remirent le soin de prêcher les peuples; mais ils ne prétendirent pas qu’une chaire fût un tribunal de justice. 

« Vous n’avez, vous ne devez avoir aucune juridiction, non pas même en fait de dogmes. Nous savons ce qu’il convient d’enseigner et de taire: c’est à nous à vous le prescrire; c’est à vous d’obéir au gouvernement. Il n’appartient qu’à la nation assemblée, ou à celui qui la représente, de confier un ministère, quel qu’il puisse être, à qui bon lui semble. Telle est la loi dans le vaste empire de Russie, telle est la loi en Angleterre; et c’est le seul moyen d’arrêter vos disputes, aussi interminables que ridicules. 

« Les Grecs et les Romains ne permirent jamais aux collèges des prêtres de proclamer des articles de foi. Ces peuples sages sentirent quels maux apporteraient des décisions théologiques. Ils fermèrent cette source de discorde, qui n’a jailli que parmi nous, qui a coulé avec notre sang, et qui a inondé l’Europe. 

« Tout gouvernement qui laisse du pouvoir aux prêtres est insensé; il doit nécessairement périr; et s’il n’est pas détruit, il ne doit sa conservation qu’aux laïques éclairés qui combattent en sa faveur. 

« Mais quoi! n’ayant aucun pouvoir, vous en chercheriez en soulevant la populace contre un citoyen! Ce ne serait pas là un abus, ce serait un délit que le magistrat punirait sévèrement. Sachez que nous ouvrons les yeux à Neufchâtel comme ailleurs; sachez que nous commençons à distinguer la religion du fanatisme, le culte de Dieu du despotisme presbytéral, et que nous ne prétendons plus être menés, avec un licou, par des gens à qui nous donnons des gages. » (Je me servis, monsieur, de vos propres paroles.) 

Je ne raillais point alors; je ne plaisantais point. Il y a des choses dont on ne doit que rire; il y en a contre lesquelles il faut s’élever avec force. Moquez-vous tant qu’il vous plaira de saint Justin, qui a vu la statue de sel en laquelle la femme de Loth fut changée, et des cellules des Septante, prétendus interprètes des livres juifs. Riez des miracles de saint Pacôme, que le diable tentait lorsqu’il allait à la selle, et de ceux de saint Grégoire Thaumaturge, qui se changea un jour en arbre. Ne faites nul scrupule, en adorant Dieu et en servant le prochain, de vous moquer des superstitions qui avilissent la nature humaine: riez des sottises; mais éclatez contre la persécution. L’esprit persécuteur est l’ennemi de tous les hommes: il mène droit à l’établissement de l’Inquisition, comme le larcin conduit à être voleur de grand chemin. Un voleur ne vous ôte que votre argent; mais un inquisiteur veut vous ravir jusqu’à vos pensées: il fouille dans votre âme; il veut y trouver de quoi faire brûler votre corps. J’ai lu ces jours passés, dans un livre nouveau(184), qu’il y a un enfer, qu’il est sur la terre, et que ce sont les persécuteurs théologaux qui en sont les diables. 

J’ai l’honneur d’être, 
Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur,Beaudinet 

DIX-SEPTIÈME LETTRE.

DU PROPOSANT A M. COVELLE.

Monsieur, 

Hier M. le jésuite irlandais Needham, en allant aux eaux de Spa, vint faire sa cour à Son Excellence, qui le retint à dîner. Admirez, je vous prie, la politesse de monseigneur et de madame: il y avait un pâté d’anguilles délicieux; ils ordonnèrent qu’on ne le servit point parce que, depuis quelque temps, M. Needham se trouve un peu mal toutes les fois qu’on parle d’anguilles. Cette attention me charma. Voilà ce dont un cuistre, tel que j’ai pensé l’être, ne se serait jamais avisé. Voilà ce que je n’ai jamais lu dans certain catéchisme(185), où il n’est pas plus question de la politesse que de la Trinité. 

Nous nous mîmes à table après avoir baisé la robe de madame la comtesse, selon l’usage. M. Needham parla beaucoup de vous; il fit votre éloge, car si la diversité de vos religions vous divise, la conformité de vos mérites vous réunit. Vous savez qu’à dîner la conversation change toujours d’objet; on parla de Mlle Clairon(186), de la loterie, de la compagnie des Indes de France, des Anglais, et de l’Amérique. Monsieur le comte daigna nous lire une grande lettre qu’il avait reçue de Boston; en voici le précis: 

« Nous conclûmes dernièrement la paix avec la nation des Savanois. Une des conditions était qu’ils nous rendraient de jeunes garçons anglais, et de jeunes filles qu’ils avaient pris il y a quelques années; ces enfants ne voulaient pas revenir auprès de nous. Ils ne pouvaient se détacher de leurs chefs savanois. Enfin le chef des tribus nous ramena hier ces captifs tous parés de belles plumes, et nous tint ce discours: 

« Voici vos fils et vos filles que nous vous ramenons; nous en avions fait les nôtres; nous les adoptâmes dés que nous en fûmes les maîtres. Nous vous rendons votre chair et votre sang; traitez-les avec la même tendresse que nous les avons traités; ayez pour eux de l’indulgence, quand vous verrez qu’ils ont oublié parmi nous vos moeurs et vos usages. Puisse le grand génie qui préside au monde nous accorder la consolation de les embrasser quand nous viendrons sur vos terres jouir de la paix qui nous rend tous frères! etc. » 

Cette lettre nous attendrit tous. M. Needham s’étonna que tant d’humanité pût animer le coeur des sauvages. « Pourquoi les appelez-vous sauvages? dit monsieur le comte. Ce sont des peuples libres qui vivent en société, qui pratiquent la justice, qui adorent le grand Esprit comme moi. Sont-ils sauvages parce que leurs maisons, leurs habits, leur langage, leur cuisine, ne ressemblent pas aux nôtres? 

— Ah, monseigneur! dit Needham, vous voyez bien qu’ils sont sauvages, puisqu’ils ne sont pas chrétiens, et qu’il est impossible qu’ils aient tenu un discours si chrétien sans un miracle. Je suis persuadé que ce chef des Savanois était quelque jésuite irlandais déguisé, qui leur a porté les lumières de la foi. La nature humaine elle seule n’est pas capable de tant de bonté sans le secours d’un missionnaire. Ou c’était un jésuite qui parlait; ou Dieu, par un miracle spécial, a illuminé tout d’un coup ces barbares. Comment pourraient-ils avoir de la vertu, puisqu’ils ne sont pas de ma religion? » 

Madame la comtesse sentit bien à quel homme on avait à faire; elle mordit ses belles lèvres pour étouffer un éclat de rire, et, regardant M. Needham avec bonté, elle lui demanda des éclaircissements. « Ne plaignez-vous pas, dit-elle, toute cette Amérique, qui a été si longtemps damnée, ainsi que la Chine, la Perse, les Indes, la Grande-Tartarie, l’Afrique, l’Arabie, et tant d’autres pays? 

— Hélas! oui, madame; mais remarquez que tous ces peuples n’ont été livrés au diable de père en fils que jusqu’au temps où il est venu chez eux de nos missionnaires. Les Espagnols, par exemple, n’exterminèrent la moitié des Américains que pour nous donner le moyen de sauver l’autre par nos miracles; encore n’avons-nous pu parvenir à instruire tout au plus qu’un homme sur mille, mais c’est beaucoup, vu le petit nombre des élus. Les Américains avaient tous péché en Adam, ainsi on ne leur devait rien; et quand nous en sauvons un, c’est par pure grâce. 

— Vraiment, mon cher monsieur Needham, ils vous sont bien obligés; mais comment les Africains, les Hurons, et les Savanois, étaient-ils damnés en Adam? Comment des peuples noirs et avec de la laine sur la tête, et des peuples sans barbe, peuvent-ils avoir un père blanc, barbu et chevelu? et comment les hommes s’y prirent-ils après le déluge pour aller par mer dans l’Amérique? 

— Eh, madame, n’avaient-ils pas l’arche? Ne leur était-il pas aussi aisé de s’embarquer dans ce vaisseau qu’il l’avait été à Noé d’y rassembler tous les animaux d’Amérique, et de les nourrir pendant un an, avec tous ceux de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe? On nous fait tous les jours de ces petites difficultés-là; mais nous y répondons d’une manière victorieuse, qui est sentie par tous les gens d’esprit. L’objection que les Américains n’ont point de barbe, et que les Nègres n’ont point de cheveux, tombe en poussière ne voyez-vous pas, madame, que c’est un miracle perpétuel? Il en est de ces nations ainsi que des Juifs; ils puent tous comme des boucs, et cependant Abraham, leur père, ne puait point; les races peuvent changer en punition de quelque crime. Il est sûr qu’en Afrique les peuples de Congo et de la Guinée n’ont une membrane noire sous la peau, et que leur tête n’est garnie de laine noire, que parce que le patriarche Cham avait vu son père sans culotte en Asie. 

— Ce que vous dites est très judicieux et très vraisemblable, dit monsieur le comte; cependant je ne voudrais pas répondre qu’Abraham sentît si bon que vous le dites; il voyageait à pied avec sa jeune épouse de soixante et quinze ans, dans des pays fort chauds, et je doute qu’ils eussent une grande provision d’eau de lavande; mais cette question est un peu étrangère au beau discours de mes chers Savanois. Êtes-vous bien sûr que ce soit un prêtre irlandais qui leur ait dicté ce discours vertueux et attendrissant qui m’a charmé? 

— Très sûr, monseigneur; je suis qualifié pour être instruit de toutes ces choses, comme je l’ai dit dans un écrit qui a été fort goûté des hérétiques mêmes. Saint Augustin déclare expressément qu’il est impossible que des païens aient la moindre vertu. Leurs bonnes actions, dit-il, ne sont que des pêchés splendides, splendida peccata; de là il est démontré que Scipion l’Africain n’était au fond qu’un petit-maître débauché; Caton d’Utique, un voluptueux amolli dans le plaisir; Marc-Antonin, Épictète, des fripons. 

— Voilà une puissante démonstration, et furieusement consolante pour le genre humain, répondit avec douceur monsieur le comte; vos honnêtes gens ne sont pas de la trempe des faux sages de l’antiquité. Certes, mon cher Needham, quand vous autres Irlandais égorgeâtes, sous Charles Ier, quatre-vingt mille protestants dont pourtant le nombre se réduit à quarante mille tout au plus par les derniers calculs, vous mîtes la charité chrétienne dans tout son jour. 

— Vous y êtes, monseigneur; les élus ne doivent jamais ménager les réprouvés. Voyez les Chananéens; ils étaient sous l’anathème: Dieu commande aux Juifs de les massacrer tous sans distinction ni de sexe ni d’âge, et, pour les aider dans cette opération sainte et sacramentale, il fait remonter le grand fleuve du Jourdain vers sa source, tomber les murs au son de la trompette, arrêter le soleil (et même la lune, que j’avais oubliée dans mon savant écrit); aucun meurtre n’a été exécuté par les Israélites, aucune perfidie n’a été commise sans être justifiée par des miracles. 

« Jésus même ne dit-il pas dans l’Évangile qu’il est venu apporter le glaive et non la paix(187), qu’il est venu diviser le père, le fils, la mère, et la fille? Quand nous tuâmes tant d’hérétiques, ce n’étaient ni nos enfants ni nos femmes dont nous versions le sang; nous n’avons pas encore atteint la précision de la loi. Les moeurs se sont bien corrompues depuis ces heureux temps. On se borne aujourd’hui à de petites persécutions qui en vérité ne valent pas la peine qu’on en parle. Cependant les persécutés de notre temps crient comme s’ils étaient sur le gril de saint Laurent ou sur la croix de saint André. Les moeurs dégénèrent, la mollesse s’insinue, on s’en aperçoit tous les jours. Je ne vois plus de ces persécutions vigoureuses, si agréables au Seigneur; il n’y a plus de religion! 

« Des coquins se bornent insolemment à l’adoration d’un Dieu auteur de tous les êtres, Dieu unique, Dieu incommunicable, Dieu juste, Dieu rémunérateur et vengeur, Dieu qui a imprimé dans nos coeurs sa loi naturelle et sainte; Dieu de Platon et de Newton, Dieu d’Épictète, et de ceux qui ont protégé la famille de Calas contre huit juges bons catholiques. Ils adorent ce Dieu avec amour, ils chérissent les hommes, ils sont bienfaisants: quelle absurdité et quelle horreur! 

— Ah! cela fait bondir le coeur, interrompit madame la comtesse. » L’anguillard, applaudi, continua ainsi: 

« J’eus une violente dispute ces jours passés avec un scélérat(188) qui, au lieu d’assister à ma messe, s’était amusé à secourir une pauvre famille affligée et l’avait tirée de l’état le plus déplorable. Je voulus le faire rentrer en lui-même; je lui parlai de la Genèse et de Moïse. Ne voilà-t-il pas cet abominable homme qui me cite Newton, et qui me demande si la Genèse n’a pas été écrite du temps des rois juifs? Le beau sujet de son doute était que dans le xxxvie chapitre, verset 31, ceux qui lisent la Genèse attentivement (desquels le nombre est très petit) trouvent ces paroles: 

« Voici les rois qui ont régné en la terre d’Édom avant que les enfants d’Israël eussent des rois. » 

« Cet impudent osa me dire: « Est-il probable que Moïse eût ainsi supposé qu’il y avait des rois israélites de son temps? Il n’y en eut, à compter juste, que sept cents ans après lui. N’est-ce pas comme si on faisait dire à Polybe: Voici les consuls qui furent à la tête du sénat avant qu’il y eût des empereurs romains? N’est-ce pas comme si on faisait dire à Grégoire de Tours: « Voici quels furent les rois des Gaules avant que la maison d’Autriche fût sur le trône? — Eh! bête brute, lui répondis-je, ne voyez-vous pas que c’est une prophétie, que c’est là le miracle, et que Moïse a parlé des rois d’Israël comme perçant dans l’avenir: car enfin le nom d’Israël est chaldéen, il ne fut adopté des Juifs que bien des siècles après Moïse: donc Moïse écrivit le Pentateuque, donc tout ce qui n’était pas Juif a été damné jusqu’au règne de Tibère; donc la rédemption ayant été universelle, toute la terre, excepté nous, est damnée. » 

« Le monstre ne fut pas encore terrassé; il osa me dire que, selon les meilleurs théologiens, il n’importe pas que ce soit Moïse ou un autre qui ait écrit le Pentateuque, pourvu que l’auteur soit inspiré; qu’il est impossible qu’il ait assigné quarante-huit villes aux Lévites dans un temps où les Hébreux n’en avaient pas une, et dans un pays où il n’y en avait pas six; qu’il est impossible qu’il ait parlé du devoir des rois dans un temps où il n’y avait point de rois; qu’il est impossible qu’il ait contredit grossièrement la géographie et la chronologie, lesquelles se trouvent assez justes si le livre a été écrit à Jérusalem, et qui sont erronées si le livre est supposé écrit par Moïse au delà du Jourdain. 

« Je convins du fait; mais je lui prouvai qu’il était un impie, parce qu’il était du sentiment de Leclerc et de Newton. Je démontrai qu’il était probable que le déluge était arrivé en 1656, comme dit l’hébreu, et en 2262, comme disent les Septante, et encore en 2309, selon le texte samaritain(189). Enfin, mêlant la politesse aux raisons, je le convertis. » 

Ainsi parla Needham; on battit des mains à ce discours, on se récria, on nagea dans la joie, on but à sa santé. « La belle chose, disait-on, que la théologie! Comme elle apprend à raisonner juste! comme elle adoucit les moeurs! comme elle est utile au monde! » 

Notre joie fut cependant un peu troublée par l’abus que M. Needham fit de son triomphe. Il s’adressa à moi; il me reprocha les variations de l’Église protestante. Je ne pus m’empêcher de récriminer. « Je conviens, lui dis-je, que nous avons changé onze ou douze fois de doctrine; mais vous autres papistes, vous en avez changé plus de cinquante fois, depuis le premier concile de Nicée jusqu’au concile de Trente. 

— C’est le caractère de la vérité, s’écria-t-il; elle se montre parmi nous sous cinquante faces différentes; mais chez vous autres hérétiques, l’erreur n’a pu se produire qu’avec onze ou douze visages. Voyez quelle est notre prodigieuse supériorité. » 

Nous étions au fruit, et tous de fort bonne humeur, lorsqu’un baron allemand fit plusieurs questions au savant; il demanda, entre autres choses, si c’était le diable qui avait emporté Jésus-Christ sur le toit du temple et sur la montagne, ou si c’était Jésus qui avait emporté le diable. « C’est bien le diable, dit Needham; ne voyez-vous pas que si le maître avait emporté le valet, il n’y aurait là aucun miracle; au lieu que quand le valet emporte le maître, quand le diable emporte Dieu, c’est là la chose la plus miraculeuse qui ait jamais été faite? Non seulement il transporta Dieu sur une montagne de Judée d’où l’on découvre, comme vous savez, tous les royaumes; mais il proposa à Dieu de l’adorer. C’est là le comble, c’est là ce qui doit ravir en admiration! Lisez sur cet article dom Calmet c’est le plus parfait des commentateurs, l’ennemi le plus sincère de notre misérable raison humaine. Il parle de cette affaire comme de ses vampires. Lisez dom Calmet, vous dis-je, et vous profiterez beaucoup. » 

Il y avait là un Anglais qui n’avait encore ni parlé ni ri; il mesura d’un coup d’oeil la figure du petit Needham avec un air d’étonnement et de mépris, mêlé d’un peu de colère, et lui dit en anglais: « Do you come from Bedlam, you, booby(190). » 

Ces terribles mots confondirent le pauvre prêtre. On eut pitié de lui; on quitta la table. 

Adieu, monsieur; je me marie dans huit jours, et je vous prie à la noce. 

EXTRAIT(191)

Du Projet des notes instructives, véridiques, théologiques, historiques et critiques, sur certaines brochures polémiques du temps, adressées aux dignes éditeurs des doctes ouvrages du proposant.
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‘Twas granted, tho’, he had much wit, etc(192).
(Hudib.)
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Cela s’explique ainsi en grec(193) avec bien plus d’énergie et de précision qu’en anglais, etc. 
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Lšgousˆn aƒ guna‹kej
'Anakršwn gšrwn e.
(Anacr.)
.
Ce grand homme qui dirige la plume savante du proposant; celui, dit-on, qui protège l’innocence opprimée contre huit juges bons catholiques, avec le secours et l’approbation de tous les mauvais catholiques, etc.(194)

Saint Paul, aussi bien que l’Évangile, affirme expressément que « chacun sera jugé dans la vie future par la loi qu’il connaît(195), selon le poids et la mesure de ses talents, et non par la loi qu’il ne connaît pas... » 

Anguillard, sobriquet très plaisant inventé par le proposant pour exprimer un observateur microscopique des polypes, anguilles, et autres animalcules aquatiques. Mais est-elle aussi également une bonne plaisanterie ou une bévue quand, pour turlupiner un Grégoire Thaumaturge, au lieu de dire que son bâton, planté en terre, s’était changé en arbrisseau, on avance que, selon la légende, le saint lui-même s’est métamorphosé on arbre(196)?... Tu ne te sauveras jamais du ridicule dont ton adversaire te couvre aux yeux de toutes les ravaudeuses de Genève(197)...

Extrait d’une description exacte(198) des établissements en Amérique(199)... Voilà les saints de notre docte, humain, et doux proposant(200)...

DIX-HUITIÈME LETTRE.

DE M. BEAUDINET A M. COVELLE.

A Neufchâtel, ce 1er décembre, l’an de salut 1765. 

Mon cher monsieur Covelle, je vous félicite de n’avoir point été lapidé comme notre ami Jean-Jacques. Vous êtes sorti de toutes vos épreuves; votre nom passera à la dernière postérité avec celui de vos ancêtres qui se signalèrent pour leur patrie le jour(201) de l’escalade; mais vous l’emportez sur eux autant que la philosophie du siècle présent l’emporte sur la superstition du siècle passé. Le Covelle de l’escalade ne tua qu’un Savoyard, et vous avez résisté à cinquante prêtres. Mlle Ferbot en est toute glorieuse; c’est le plus beau triomphe qu’on ait jamais remporté. Le grand empereur Henri IV attendit trois jours, pieds nus et en chemise, que le prêtre Grégoire VII daignât lui permettre de se mettre à genoux devant lui. Henri IV, roi de France, plus grand encore, se fit donner le fouet par le pénitencier du prêtre Clément VII, sur les fesses de deux cardinaux ses ambassadeurs; et vous, mon cher Covelle, plus courageux et plus heureux que ces deux héros, vous n’avez point indignement fléchi le genou devant des hommes pêcheurs. 

Mais tremblez que vos prêtres ne reviennent à la charge: ils ne démordent jamais de leurs prétentions. Un prêtre qui ne gouverne point se croit déshonoré. Ils se joignent dans mon pays, tantôt aux magistrats, tantôt aux citoyens; ils les divisent pour en être les maîtres: les vôtres sont puissants en oeuvres et en paroles. Si Jean-Jacques Rousseau a fait des miracles, ils en font aussi. Ils s’associent avec le savant jésuite irlandais Needham; ils viendront à vous doucement, couverts d’une peau d’anguille mais ce seront, au fond, de vrais serpents plus dangereux que celui d’Ève, car celui-ci fit manger de l’arbre de vie, et les vôtres vous feront mourir de faim en vous persécutant. Voici ce que je vous conseille; faites-vous prêtre pour les combattre avec des armes égales. 

Dès que vous serez prêtre, vous recevrez l’esprit comme eux; vous pourrez alors devenir prophète, comme de Serres(202) et Jurieu l’ont été. 

S’il vous tombe sous la main quelque Servet et quelque Antoine(203), vous les ferez brûler saintement, en criant contre l’inquisition des papistes. Si quelqu’un du consistoire n’est pas de votre avis, vous serez en droit de lui donner un bon soufflet, comme le prophète Sédékia en donna un au prophète Michée en lui disant: « Devine comment l’esprit de Dieu a passé par ma main pour aller sur ta joue(204). » 

Si le jésuite Needham vous reproche d’être hérétique, vous lui répondrez que la moitié des prophètes du Seigneur était native de Samarie, qui était le centre de l’hérésie, la mère du schisme, la Genève de l’ancienne loi. 

Quand quelque infidèle vous parlera de vos amours avec Mlle Ferbot, vous citerez Osée, qui, non seulement eut trois enfants d’une fille de joie nommée Gomer, par ordre exprès du Seigneur(205), mais qui ensuite reçut un nouvel ordre exprès du Seigneur de coucher avec une femme adultère moyennant quinze francs courant et un quarteron et demi d’orge. Il restera à discuter quelle était la plus jolie de Mlle Gomer ou de Mlle Ferbot. Priez M. Huber de la peindre, et sûrement Mlle Ferbot aura l’avantage. 

Si vous aspirez à de nouvelles bonnes fortunes, allez tout nu dans les rues de Genève, comme Jérémie dans les rues de Jérusalem, ce vous sera gloire devant les filles: elles prendront ce temps pour danser aussi toutes nues autour de vous, afin de se conformer aux idées de Jean-Jacques dans son beau roman d’Héloïse; elles vous donneront des baisers âcres. Rien ne sera plus édifiant. 

Quand vous aurez atteint une honorable vieillesse dans votre poste important, vous deviendrez chauve. Si alors quelques enfants d’un conseiller ou d’un procureur général vous appellent tête blanche, soit sur le chemin de Chesne, soit sur la voie de Carouge, vous ne manquerez pas de faire descendre de la montagne de Salève deux gros ours(206); et vous aurez la satisfaction de voir dévorer les enfants de vos magistrats: ce qui doit être une sainte consolation pour tout véritable prêtre. 

Enfin je me flatte que vous serez transporté au ciel dans un char de feu tiré par quatre chevaux de feu, selon l’usage. Si la chose n’arrive pas, on dira du moins qu’elle est arrivée, et cela revient absolument au même pour la postérité. 

Faites-vous donc prêtre, si vis esse aliquid. En attendant contribuez par vos lumières, par votre éloquence, et par l’ascendant que vous avez sur les esprits, à calmer les petites dissensions qui s’élèvent dans votre patrie, et à conserver sa précieuse liberté, le plus noble et le plus précieux des biens, comme dit Cicéron. 

J’oubliais de vous dire qu’on nous demandait hier pourquoi en certains pays, comme par exemple en Irlande, on se moquait souvent des prêtres, et qu’on respectait toujours les magistrats 

C’est, répondit M. du Peyrou, qu’on aime les lois et qu’on rit des contes. 

J’ai l’honneur d’être cordialement, 
Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur,BEAUDINET. 

DIX-NEUVIÈME LETTRE.

DE M. COVELLE A M. NEEDHAM LE PRÊTRE.

Vous savez, monsieur, que, dans le dernier souper que nous fîmes ensemble avec Mlle Ferbot, je vous avertis qu’on vous accusait de quelques petites impiétés. Je suis fâché que vous donniez sur vous cette prise; je vais bientôt me faire prêtre, comme

M. Beaudinet me l’a conseillé. Vous sentez bien qu’alors mon premier devoir sera de vous poursuivre. Épargnez-moi ce chagrin; et si vous avez le malheur de n’être pas orthodoxe, c’est-à-dire si vous n’êtes pas de mon avis, n’offensez pas au moins les oreilles pieuses par des expressions libertines. 

Comment a-t-il pu vous échapper, monsieur, de dire qu’il y a des fautes de copiste dans le Pentateuque(207)?C’est parler contre votre conscience, c’est justifier l’opinion où est tout l’univers que vous êtes jésuite. Vous sentez bien qu’un livre divinement inspiré a dû être divinement copié. Si vous avouez que les scribes ont fait vingt fautes, vous avouez qu’ils en ont pu faire vingt mille. Vous donnez à entendre que l’esprit divin abandonna ce livre sacré aux erreurs des hommes; par conséquent vous le soumettez à la critique comme les livres ordinaires; ce n’est plus, selon vous, un ouvrage respectable; vous détruisez le fondement de notre foi. 

Croyez-moi, monsieur; qui veut la fin veut les moyens. Si Dieu a parlé dans ce livre, il n’a pas souffert qu’aucun homme pût le faire parler autrement qu’il ne s’est exprimé. 

Vous traitez ceux qui examinent l’Ancien Testament de « don Quichottes qui se battent contre des moulins à vent(208). » Ah! monsieur, l’Écriture sainte un moulin à vent! quelle comparaison! quelle expression! Mlle Ferbot, qui est fille d’un meunier, et qui s’intéresse vivement aux moulins et à la vérité, en a été toute scandalisée. De plus, mon cher Needham, de quoi vous mêlez-vous? On vous l’a déjà dit; ne voyez-vous pas que tout ceci est une querelle politique entre Jean-Jacques Rousseau, M. Beaudinet, et moi, d’une part, et le consistoire de Neufchâtel, de l’autre? Au lieu d’apaiser cette querelle, vous attaquez la chronologie de la Bible. Voici ce que vous dites dans votre brochure: 

« La Vulgate fixe le déluge à l’année du monde 1656, les Septante en 2262, et le Pentateuque samaritain en 2309. » 

De là vous concluez que de ces trois exemplaires de l’Ancien Testament, il y en a deux qui sont visiblement erronés; vous affectez de douter du troisième; vous jetez une incertitude scandaleuse sur l’histoire du déluge; et parce qu’il ne tombe que trente pouces d’eau tout au plus sur un canton dans les années les plus excessivement pluvieuses, vous paraissez en conclure que le globe n’a pu être couvert tout entier de vingt mille pieds d’eau en hauteur. 

Eh! monsieur, oubliez-vous les cataractes? oubliez-vous que les eaux supérieures avaient été séparées des eaux inférieures? et devez-vous nier le déluge parce qu’étant qualifié, comme vous le dites, pour concilier le texte hébreu, le texte des Septante, et le samaritain, vous n’avez pu en venir à bout, ce qui est pourtant la chose du monde la plus aisée? 

Vous doutez, dites-vous, que le déluge ait été universel, et que tous les animaux de l’Amérique aient pu venir dans l’arche. Vous ne pouvez comprendre que huit personnes aient pu donner, pendant une année entière, à la prodigieuse quantité d’animaux renfermés dans cette arche, les différentes nourritures qui leur sont propres. N’êtes-vous pas honteux de jeter de pareils scrupules dans les âmes faibles? Et ne savez-vous pas de quoi huit personnes entendues sont capables dans un ménage(209)?

Vous voilà encore bien embarrassé à compter les années depuis que Moïse parla à Pharaon jusqu’aux fondements du temple jetés par Salomon. Vous trouvez, en supputant juste, entre ces deux événements, cinq cent trente-cinq années; et vous êtes tout effarouché que le texte dise qu’il n’y eut que quatre cent quatre-vingts ans depuis l’ambassade de Moïse vers Pharaon jusqu’à l’année où Salomon jeta les fondements du temple. 

Vous remarquez qu’Esdras compte quarante-deux mille trois cent quarante et un Israélites revenus de la captivité, et que par son propre compte il ne s’en trouve que vingt-neuf mille huit cent dix-neuf. 

Vous souvenez-vous, monsieur, que Mlle Ferbot vous demanda, en soupant, quel âge avait Dina, fille de Jacob, lorsqu’elle fut violée par l’aimable prince des Sichemites? « Seize ans, répondîtes vous, d’après le calcul du judicieux dom Calmet. » Mlle Ferbot, qui calcule à merveille(210), se leva de table, prit une plume et de l’encre, fit le compte en deux minutes, et vous prouva que Dina n’avait pas six ans. Vous répondîtes qu’elle était fort avancée pour son âge; mais, monsieur, il fallait démontrer qu’elle avait seize ans, sans quoi vous ruinez toute l’histoire des patriarches. 

Car, monsieur, si Dina n’avait que six ans quand elle fut violée, Ruben n’en pouvait avoir que treize, et Siméon douze, quand ils passèrent tous les Sichemites au fil de l’épée après les avoir circoncis. Croyez-vous vous tirer d’affaire en disant que, dans la race de Jacob, la valeur des filles et des garçons n’attend pas le nombre des années(211)?

M. le proposant Théro, qui au fond est un bon chrétien, quoiqu’il n’aime pas Athanase, trouve fort mauvais que vous disiez que toute cette ancienne chronologie est erronée, ainsi que les autres calculs. Seriez-vous un malin, monsieur Needham? Saint Luc dit(212) qu’Auguste fit un dénombrement de toute la terre, et que Cyrénius était gouverneur de la Syrie quand Jésus vint au monde; et là-dessus vous vous écriez qu’il y a un vice de clerc dans ce passage, que jamais Auguste ne fit un dénombrement de l’empire, qu’aucun auteur n’en parle, qu’aucune médaille ne l’atteste, que Cyrénius ne fut gouverneur que dix ans après la naissance de Jésus. Oui, monsieur, cela est vrai; mais ce n’est pas à vous à le dire. 

Laissez là votre chronologie et vos calculs; ne supputez plus si David amassa, dans le petit pays de la Judée, un milliard ou onze cents millions de livres sterling en argent comptant; et si Saül avait trois cent soixante mille hommes de troupes en campagne, et Salomon quatre cent quarante mille chevaux: cela est absolument étranger à la morale, à la vertu, à l’amour de la patrie, qui sont notre unique affaire. 

Vous prétendez qu’il y a erreur dans les copies des Évangiles, parce que Matthieu fait enfuir la sainte famille en Égypte, et que Luc la fait rester à Bethléem; parce que Jean fait prêcher Jésus trois ans, et les autres seulement trois mois; parce que Matthieu et les autres ne s’accordent ni sur le jour de la mort, ni sur les apparitions, ni sur un grand nombre d’autres faits. Ah! monsieur Needham, ne cesserez-vous point d’éplucher ce qu’il faut respecter? Ne voyez-vous pas que ces livres furent écrits en différents temps et en différents pays, qu’ils ne commencèrent à être connus que sous Trajan, et que s’il y a des fautes dans le détail, il faut les excuser charitablement, et ne les pas étaler aux yeux des fidèles comme vous faites? 

Cessez, je vous en prie, de calomnier mes chers Savanois; ne dites plus que de si honnêtes gens sont des anthropophages. Ne concluez point, de ce que les Juifs ont autrefois mangé des hommes(213), que les Savanois en mangent aussi. C’est comme si vous disiez qu’ils ont trente-deux mille pucelles dans un de leurs villages, parce que Moïse trouva trente-deux mille pucelles dans un village madianite. 

N’appelez point les dames de Genève, qui se moquent de vous, des ravaudeuses(214); il ne faut jamais insulter les dames, cela est d’un homme mal appris. Si les dames se moquent de vous, il faut entendre raillerie, et les remercier de la peine qu’elles daignent prendre. Songez que les dames font la moitié du genre humain, que les railleurs composent l’autre moitié, et qu’il ne vous restera que vos anguilles: ce qui est une faible ressource pour établir le papisme à Genève, comme on vous en accuse. 

Voyez quelle contradiction il y aurait à vouloir détruire l’Écriture sainte d’une main, et introduire le papisme de l’autre. Vous me dites que ce monde n’est qu’un amas de contradictions; que notre ami Jean-Jacques s’est toujours contredit; qu’il a écrit contre la comédie en faisant des comédies; qu’il a tourné les miracles de Jésus en ridicule, et qu’il a fait des miracles à Venise; que tantôt il a justifié certains prêtres contre l’Encyclopédie, et que tantôt il les a vilipendés; qu’il a dédié une brochure à sa chère république de Genève, et qu’après il a imprimé que ses chers magistrats sont des tyrans, et le conseil des deux-cents une assemblée de dupes; qu’il a fait l’éloge du prêtre Montmolin, a pleuré de joie en communiant de la main du prêtre Montmolin, a juré au prêtre Montmolin d’écrire contre l’auteur De l’Esprit(215),qui avait été son bienfaiteur, et qu’il s’est fait ensuite lapider dans une querelle avec ledit prêtre Montmolin. Hélas! monsieur, vous avez raison en cela. Les lois se contredisent souvent. Les maris et les femmes passent leur vie à se contredire. Les conciles se sont contredits; Augustin a contredit Jérôme; Paul a contredit Pierre; Calvin a contredit Luther, qui a contredit Zuingle, qui a contredit Oecolampade, etc. Il n’y a personne qui n’ait éprouvé des contradictions chez ses parents et dans son propre coeur. 

Je vais vous donner un bon secret pour ne vous contredire jamais: c’est de ne rien dire du tout. 

J’apprends que vous prétendez n’avoir rien dit de tout ce que je vous reproche dans cette lettre, et votre raison est que vous ne savez pas un mot de toutes ces choses. J’avoue que vous n’en savez rien, mais c’est précisément pour cela que vous en avez parlé. 

Je serai toujours, sans me contredire, votre bon ami,COVELLE. 

VINGTIÈME LETTRE.

DE M. BEAUDINET A MADEMOISELLE FERBOT.

Mademoiselle, 

S’il est vrai que vous vous soyez prise de goût pour l’agréable M. Needham, comme le bruit en est grand dans toute la Suisse, et par conséquent dans tout l’univers, vous vous intéresserez vivement au triste événement qu’il a essuyé, et que je vais vous raconter avec ma candeur ordinaire. 

Vous savez que M. Needham, prêtre papiste, était allé en Souabe, chez Leurs Excellences M. le comte et Mme la comtesse de Hiss-Priest-Craft, dans l’espérance de les attirer à sa secte. Il passa imprudemment, et pour son malheur, par la ville de Neufchâtel. Le bruit se répandit aussitôt qu’un jésuite déguisé était arrivé parmi nous; le consistoire s’assembla. Le modérateur avertit la compagnie que ce jésuite avait répandu à Genève plusieurs écrits scandaleux, comme parodies, notes théologiques, etc., que personne ne connaissait, dans lesquels écrits il osait avancer qu’il y a nombre d’erreurs de copistes dans les saintes Écritures. 

Monsieur le modérateur fit habilement remarquer qu’en retranchant le mot de copiste il en résultait, selon le sieur Needham, que les saintes Écritures sont pleines d’erreurs. Il dénonça aussi plusieurs propositions téméraires, malsonnantes, offensives des oreilles pieuses, hérétiques, sentant l’hérésie. 

Le consistoire, vivement alarmé, somma Needham de comparaître. Je fus présent à l’interrogatoire. 

On lui demanda d’abord s’il était prêtre papiste. Il avoua hardiment qu’il l’était, qu’il célébrait sa synaxe tous les dimanches, qu’il faisait l’hocus pocus avec une dextérité merveilleuse; il se vanta de faire Théon, et même des milliers de Théoi: de quoi toute l’assemblée frémit. 

Monsieur le modérateur l’adjura, au nom du Dieu vivant, de dire nettement et sans équivoque s’il était jésuite ou non. A ce mot d’équivoque il pâlit, il rougit, il se recueillit un moment, et répondit en balbutiant: « Je ne suis pas ce que vous croyez que je suis. » Malheureusement, en disant ces paroles, Il laissa tomber de sa poche une lettre du général de Rome, dont l’adresse était « Al reverendo, reverendo padre Needham, della Società di Giesù. » Étant ainsi convaincu d’avoir menti au Saint-Esprit et au consistoire, il fut envoyé en prison. On continua le lendemain son interrogatoire, dont voici le précis 

Enquis s’il avait dit que la généalogie qui se trouve dans Matthieu est contraire à celle qui est dans Luc, a répondu que oui, et que c’était là le miracle. Enquis comment il accordait ces deux généalogies, a dit qu’il n’en savait rien. 

Enquis s’il avait dit méchamment et proditoirement que, selon Matthieu, la sainte famille s’était enfuie en Égypte, et que, selon Luc, elle ne bougea de Bethléem, jusqu’à ce qu’elle alla à Nazareth en Galilée, a répondu qu’il l’avait dit ainsi. 

Et sur ce qu’on lui demanda comment on conciliait ces contrariétés apparentes, il répondit que par Nazareth il fallait entendre l’Égypte, et par l’Égypte Nazareth. 

Enquis pourquoi il avait écrit que, selon Jean, notre divin Sauveur avait vécu trois ans trois mois depuis son baptême, et que, selon les autres, il n’avait vécu que trois mois, a répondu qu’il fallait prendre trois mois pour trois ans. 

Interrogé comment il avait expliqué l’apparition et l’ascension en Galilée selon Matthieu, et selon Luc à Jérusalem et en Béthanie, a répondu que ce n’était pas une chose importante, et qu’on peut fort bien monter au ciel de deux endroits à la fois. 

A lui remontré qu’il était un imbécile, a répondu qu’il était qualifié pour la théologie; sur quoi monsieur le modérateur lui repartit fort pertinemment: « Maître Needham, bien est-il vrai que théologiens sont parfois gens absurdes; mais on peut raisonner comme un coq d’Inde, et se conduire avec prudence de serpent(216).» 

Je vous épargne, mademoiselle, le grand nombre de questions qu’on lui fit, et que vous entendriez aussi peu que toutes les saintes femmes de votre caractère. 

Quand il eut signé son interrogatoire, on procéda au jugement. Il fut condamné tout d’une voix à faire amende honorable, une anguille à la main, et ensuite à être lapidé hors la porte de la ville, selon la coutume. 

Comme on lui lisait sa sentence, arriva M. du Peyrou, homme de bien, qui, n’étant pas prêtre, fait beaucoup de bonnes oeuvres. Il représenta au consistoire que la sentence était un peu rude, que M. Needham était étranger, et qu’une justice si sévère pourrait empêcher désormais les Anglais de venir dans la belle ville de Neufchâtel. Le consistoire soutint la légitimité de sa sentence par plusieurs saints exemples: il représenta que les Chananéens étaient étrangers aux Israélites, et que cependant ils furent tous mis à mort; que le roi Églon était étranger au pieux Aod, et que cependant Aod lui enfonça dans le ventre un grand couteau avec le manche; que Michel Servet, étant Espagnol, était étranger à Jehan Chauvin, né en Picardie, et que cependant Jehan Chauvin le fit brûler pour l’amour de Dieu, avec des fagots verts, afin de savourer le doux plaisir de lui voir expier ses péchés plus longtemps, ce qui est un vrai passe-temps de prêtre. 

Ces raisons étaient fortes, elles n’ébranlèrent pourtant pas M. du Peyrou. Il trouva une ancienne loi portée du temps de la duchesse de Longueville, par laquelle il n’est loyal au consistoire de lapider personne sans la permission du gouverneur. Malheureusement le gouverneur n’y était pas; on eut recours à monsieur son lieutenant; on lui expliqua l’affaire. Le consistoire prétendait que la loi en question n’était que de calvinistes à calvinistes, non pas de calvinistes à papistes; il ajoutait, avec assez de vraisemblance, qu’on doit y regarder de près quand il s’agit de lapider un homme de notre secte, mais que pour un homme d’une secte différente, il n’y a aucune difficulté; qu’il était expédient que quelqu’un mourût pour le peuple(217), et qu’on était trop heureux que le sort tombât sur un jésuite. « Oh bien! dit le lieutenant, lapidez-le donc; mais que ce soit le plus absurde de vous tous qui jette la première pierre. » 

A ces mots, ces messieurs se regardèrent tous avec un air de politesse qui me charma. Chacun voulait céder la place d’honneur à son confrère: l’un disait: « Monsieur le modérateur, c’est à vous de commencer; » l’autre: « Monsieur le professeur en théologie, l’honneur vous appartient; » les prédicants de la campagne déféraient pour la première fois aux prédicants de la ville, et ceux-ci aux pasteurs de la campagne. 

Pendant ces compliments, M. du Peyrou fit évader le patient; vous le reverrez bientôt. Ne m’oubliez pas, je vous prie, quand vous souperez entre lui et M. Covelle, mon bon ami. 

J’ai l’honneur d’être avec respect, 
Mademoiselle, 
Votre très humble et très obéissant serviteur,BEAUDINET. 
 N. B. J’apprends, mademoiselle, que vous renoncez à M. Covelle, le digne appui du calvinisme, et à M. Needham, le digne pilier du papisme; on dit que vous épousez un jeune homme fort riche et de beaucoup d’esprit. Je vous prie de me mander de quelle religion il est: cela est très important(218).

CONCLUSION.

Voilà le recueil complet de tout ce qu’on a écrit depuis peu sur les miracles. L’éditeur(219), pénétré d’une foi vive, n’a pas craint de rapporter toutes les objections, qui se réduisent en poussière devant nos vérités sublimes. Si M. Needham est un ignorant, cela ne fait aucun tort à ces vérités. Il y a même lieu d’espérer que M. le comte de Hiss-Priest-Craft, et madame la comtesse, se convertiront; que M. Jean-Jacques rentrera au giron; que M. le proposant Théro ne proposera plus de difficultés; que M. Covelle et Mlle Ferbot continueront toujours d’édifier le monde chrétien, et qu’enfin M. Beaudinet ne contestera plus aux vénérables compagnies de Moutier-Travers et de Boveresse le droit d’excommunier, condamner, anathématiser qui bon leur semblera: ce droit étant divinement attaché à leur divin ministère. Nous espérons même que non seulement ces savants hommes feront des miracles, mais qu’ils feront pendre tous ceux qui ne les croiront pas. Amen! 

FIN DES QUESTIONS SUR LES MIRACLES.