OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES IV
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ARBITRAGE ENTRE M. DE VOLTAIRE ET M. DE FONCEMAGNE. (1765)
Notice bibliographique

(38)M. de Voltaire et M. de Foncemagne ont donné au monde littéraire un de ces exemples de politesse dans la dispute, qui ne sont pas toujours imités par les écrivains. Ces égards et cette décence conviennent également aux deux antagonistes. 

Le sujet qui les divise paraît très important: il s’agit de savoir non seulement si le plus grand ministre qu’ait eu la France est l’auteur du Testament politique, mais encore s’il est digne de lui, et s’il faut ou l’accuser de l’avoir fait, ou le justifier de ne l’avoir point écrit. 

Nous vivons heureusement dans un siècle où la recherche de la vérité est permise dans tous les genres. Nulle considération particulière ne doit empêcher d’examiner cette vérité toujours précieuse aux hommes jusque dans les choses indifférentes. Un homme public, un grand homme, appartient à la nation entière: il est comme un de ces monuments publics exposés aux yeux et aux jugements de tous les hommes. 

Je vais donc user du droit naturel que nous avons tous, et proposer mes idées sur ce fameux Testament politique.

Je suis persuadé que M. de Foncemagne a raison d’attribuer au cardinal de Richelieu la Narration succincte des grandes actions du roi Louis XIII, et de rendre en effet ce ministre responsable de tout ce qu’on lit dans ce discours, supposé qu’en effet il y ait quelques lignes corrigées de la propre main du cardinal, comme je n’en doute pas. Les mots écrits de sa main sont une démonstration qu’il avait vu l’ouvrage, et laissent penser en même temps que l’ouvrage n’était point de lui, mais qu’il l’approuvait. 

Il semble surtout par ces mots: « Monaco, si vous reperdez Aire, galères d’Espagne perdues par la tempête, etc., » que ce sont des avis qu’il donne à l’écrivain qu’il fait travailler. 

M. de Voltaire nous a donné la véritable époque du temps auquel ce discours fut écrit: « Ce ne peut être, dit-il, que sur la fin de juillet ou au mois d’auguste 1641, » puisque la ville d’Aire fut prise le 27 juillet 1641, et reprise un mois après par les Espagnols. 

Le cardinal avertit donc l’écrivain par cette note de ne pas parler de la conquête d’Aire, que l’on est prêt de perdre; et il l’avertit qu’il pourra parler de Monaco(39), dont en effet on s’empara le 18 novembre de cette même année: il devient donc responsable de cette pièce, quoiqu’il n’en soit point l’auteur. Ainsi les princes, dans leurs manifestes et dans leurs traités, sont censés parler eux-mêmes. Le discours dont il s’agit est visiblement un manifeste écrit par l’ordre du cardinal de Richelieu, pour justifier toute sa conduite depuis qu’il était entré dans le ministère. 

M. de Voltaire demande pourquoi ce manifeste n’est point signé par le cardinal? En voici, je crois, la raison: 

Le cardinal voulait et devait examiner bien soigneusement ce mémoire avant de le présenter au roi. L’auteur, dans le dessein de relever toutes les actions du premier ministre, le faisait parler en plusieurs endroits d’une manière un peu contraire à la vérité et à la modestie. Il lui faisait dire des choses dont Louis XIII n’aurait que trop connu la fausseté. Il était impossible que le cardinal de Richelieu, en entrant dans le conseil, eût promis au roi la ruine des protestants et l’abaissement des grands. C’était le marquis duc de La Vieuville qui était alors premier ministre. C’est le titre que le comte de Brienne, secrétaire d’État, lui donne. Le comte de Brienne nous apprend dans ses mémoires que ce fut le duc de La Vieuville qui fit entrer le cardinal au conseil, pour y assister seulement, ainsi que le cardinal de La Rochefoucauld(40). Le roi ne lui donna point alors le secret des affaires. 

Les Mémoires de Rohan, le Journal de Bassompierre, les Mémoires de Vittorio Siri, les Manifestes de la reine mère, les Mémoires de Dageant, nous apprennent que le cardinal ne traita même avec aucun ambassadeur dans les six premiers mois qu’il jouit de sa place; il n’était chargé d’aucun département; il était très éloigné d’avoir le premier crédit, et ce ne fut qu’à l’occasion du mariage de la soeur de Louis XIII avec le roi d’Angleterre qu’il commença à manifester ses grands talents, et à l’emporter sur tous ses concurrents. 

Ainsi, quelque dessein qu’il eût de faire valoir ses services auprès du roi, il ne pouvait, sans se nuire à lui-même, dire qu’il avait eu d’abord toute autorité, et qu’il promît de s’en servir « pour rabaisser l’orgueil des grands. » 

Ce fut depuis le mois d’août 1641 que le cardinal eut tout à craindre de ces grands et du roi même. Le roi était si fatigué et si mécontent de lui que le grand écuyer Cinq-Mars osa lui proposer d’assassiner ce même ministre qu’il ne pouvait garder, et dont il ne pouvait se défaire. 

C’est un fait dont on ne peut douter, puisque Louis XIII lui-même l’avoua dans une lettre au chancelier de Châteauneuf. 

Les conspirations éclatèrent bientôt après de toutes parts; on ne voit guère de moments, depuis le mois d’août 1641 jusqu’à la mort du cardinal, où il ait eu le temps de s’occuper de la Narration succincte; et une grande présomption qu’il ne l’a pas revue, c’est qu’il ne l’a point signée. 

Il y a une grande apparence que, s’il eût eu le loisir de l’examiner avec attention, il y aurait corrigé bien des choses que le zèle inconsidéré de son écrivain avait laissé échapper, et que la circonspection d’un premier ministre ne pouvait avouer. Il aurait exigé qu’on parlât du cardinal de Bérulle avec plus de modération; il aurait adouci les injures odieuses prodiguées à toute la nation espagnole, avec laquelle il voulait faire la paix. Il n’aurait pas permis qu’on se servît de son nom pour dire de la duchesse de Savoie, soeur du roi son maître, que « les extravagances ajoutaient une nouvelle honte à sa conduite. » 

Il y a tant de traits de cette espèce dans la Narration succincte, toutes les grandes maisons du royaume y sont si maltraitées, on y parle de plusieurs principaux personnages avec tant de mépris, que je ne suis point étonné que le cardinal de Richelieu n’ait jamais signé cette pièce. 

Nous accordons à M. de Foncemagne que cet ouvrage est authentique, qu’il a été composé en 1641, que le cardinal de Richelieu l’a vu, qu’il y a fait des notes, qu’en un mot c’est un monument précieux de ces temps-là. 

Nous pensons en même temps qu’il ne faut point faire de reproches au cardinal sur cet ouvrage, puisqu’il ne lui a pas donné une sanction légitime en le signant. Nous le regarderons comme un projet qui n’a point eu d’exécution, comme une pièce digne d’être conservée, et qui reçoit sa principale importance du nom sous lequel elle a été composée. 

Il nous paraît extrêmement vraisemblable que cette Narration succincte, ce projet de manifeste, fait évidemment en 1641, finissait à ces mots(41): « d’un prince dont la présence n’était pas peu utile à maintenir en son obéissance les peuples qu’il avait en gouvernement, » car c’est au bas de cette page, qui est probablement la dernière, qu’on trouve dans un grand espace ces mots de la main du cardinal ainsi rangés: 
.

Monaco
si vous reperdez Aire;
galères d’Espagne
perdues par la tempête;
distribution de
bénéfices.
.
Ensuite à une autre page l’auteur ajoute ces paroles: 

« Voilà, sire, jusqu’à présent, quelles ont été les actions de Votre Majesté, que j’estimerai heureusement terminées si elles sont suivies d’un repos qui vous donne moyen de combler votre État de toutes sortes d’avantages. Pour ce faire, il faut considérer les divers ordres de votre royaume; l’État, qui en est composé; votre personne, qui est chargée de sa conduite, et les moyens qu’elle doit tenir pour s’en acquitter dignement: ce qui ne requiert autre chose en général que d’avoir un bon et fidèle conseil, faire état de ses avis, et suivre la raison dans les principes qu’elle prescrit pour le gouvernement de ses États. C’est à quoi se réduira le reste de cet ouvrage, traitant distinctement ces matières en divers chapitres subdivisés en diverses sections, pour les éclaircir plus méthodiquement. » 

Premièrement, cette addition ne nous paraît pas tout à fait du même style que la Narration succincte.

Secondement, elle n’est point annoncée dans le commencement de la Narration; elle ne l’est que dans une lettre au roi, qui précède cette Narration, et jamais on n’a vu l’original de cette lettre, laquelle n’étant nullement sujette à révision, comme la Narration succincte, devrait avoir été signée sans aucune difficulté. 

S’il nous paraît indubitable que ce manifeste du cardinal de Richelieu auprès du roi son maître, sous le nom de Narration succincte, a été vu et corrigé de la main du premier ministre, nous croyons qu’il n’en est pas de même du Testament politique. Nous pensons que l’auteur, soit l’abbé de Bourzeis, soit quelque autre, a voulu lier ces deux ouvrages ensemble, et faire passer ses propres idées, non seulement sous un nom illustre, mais à la faveur d’une pièce avouée en quelque façon par le cardinal lui-même. Nous sommes portés à penser que l’abbé de Bourzeis n’avait aucune part à la Narration. Le style du Testament politique semble être entièrement conforme à celui du dernier paragraphe ajouté après coup à cette Narration succincte.

Nous sommes entièrement de l’avis de M. de Voltaire, quand il dit que si le Testament politique avait été vu du cardinal de Richelieu il y aurait certainement fait des notes, comme il en fit à la Narration.

Ce Testament, en effet, mérite beaucoup plus de notes qu’aucun autre ouvrage de ce genre, et il ne nous paraît nullement vraisemblable qu’un homme aussi instruit et aussi éclairé que le cardinal n’eût pas indiqué en marge une seule des erreurs dont le Testament politique est rempli. 

Nous avouons que cette réflexion de M. de Voltaire est d’un très grand poids. 

Il convient de faire ici un relevé des erreurs, des faussetés, des incompatibilités, des superfluités, dont M. de Voltaire s’est contenté de faire remarquer une partie, et qui n’auraient certainement pas échappé aux yeux d’un ministre tel que le cardinal. 

1° Page 104, le Testament politique dit que « le désordre des personnes qui autorisait les laïques à posséder des bénéfices est absolument banni. » 

Il est certain que cet abus n’a été absolument banni que sous Louis XIV. M. de Voltaire a justement remarqué que le cardinal lui-même avait donné cinq abbayes au comte de Soissons tué à la bataille de la Marfée, onze au duc de Guise, l’évêché de Metz au duc de Verneuil, l’abbaye de Saint-Denis au prince de Conti, celle de Saint-Remi de Reims au duc de Nemours, celle de Moutier-Ender au marquis de Tréville, etc. Cet usage était si commun, et dura si longtemps, que nous lisons dans la vie du célèbre Boileau Despréaux qu’il jouit longtemps d’un bénéfice étant laïque. 

2° Dans le chapitre des appels comme d’abus, chapitre entièrement contraire à toutes les lois du royaume, il est dit, page 112: « Il y a très grand lieu de croire que le premier fondement de cet usage vient de la confiance que les ecclésiastiques prirent en l’autorité royale lorsque, étant maltraités par les antipapes Clément VII, Benoît XIII, et Jean XXIII, réfugiés en Avignon, ils eurent recours au roi. 

Clément VII, qui disputait la papauté avec tant de scandale à Urbain VI, plus scandaleux encore, vint en effet dans Avignon tandis que son compétiteur Urbain prêchait une croisade contre la France. Après la mort d’Urbain, celui qui s’appelait Boniface IX disputa la tiare à celui qui se faisait appeler Clément VII, et tous deux à l’envi taxèrent, autant qu’ils le purent, les églises dont ils étaient reconnus. L’Université de Paris résista à Clément VII, l’accusa de simonie par la bouche de Clamengis, et proposa de « le chasser du troupeau de l’Église comme un loup dangereux; » mais il ne fut point question d’appels comme d’abus dans cette affaire. 

Jean XXIII ne fut jamais réfugié en Avignon. L’opiniâtre Luna, antipape, qui lui succéda sous le nom de Benoît XIII, essuya de l’Université un appel en 1396; mais ce n’était pas un appel comme d’abus, c’était un appel au futur pape légitime. Il fut suivi d’un autre appel à un concile oecuménique. 

Ainsi tout cet article du Testament politique est entièrement erroné, et l’auteur se trompe évidemment sur l’origine des appels comme d’abus. 

3° (Page 127.) « Les personnes qui s’attachent à Dieu, etc., sont si absolument exemptées de la juridiction temporelle des princes qu’elles ne peuvent être jugées que par leurs supérieurs ecclésiastiques. » 

M. de Foncemagne fait à cette occasion la remarque judicieuse que « cette proposition, fausse dans tous ses points, est peu digne d’un législateur français. » Nous ajoutons que ce qui est si indigne d’un ministre ne doit point être présumé avoir été écrit par ce ministre. 

4° Nous en disons autant de cette assertion si évidemment fausse (page 128) que « l’Église donna pouvoir aux juges séculiers de prendre connaissance des cas appelés privilégiés. » Il n’est certainement ni dans la nature humaine, ni dans la nature ecclésiastique, de se dépouiller de ses droits pour en revêtir ceux qu’on croit ses compétiteurs; et M. de Foncemagne pense comme nous. 

Ce chapitre des cas privilégiés nous paraît composé par un ecclésiastique beaucoup plus attaché à son état qu’à l’autorité royale, et qui n’avait aucune idée des principes du ministère. 

5° Nous dirons la même chose de l’article sur la régale, et de celui des trois sentences conformes, requises pour punir les clercs, et de l’article sur les exemptions. Ce sont des traités de jurisprudence ultramontaine, dont les maximes sont presque en tout l’opposé de nos lois. On y propose de faire révoquer toutes ces exemptions, qui sont la plupart subreptices; et on y suppose (page 156) que ce remède serait improuvé par les parlements. 

Nous pensons que le cardinal devait être instruit combien tous les parlements du royaume sont contraires à ces droits abusifs des moines. 

6° Les sections sur le droit des laïques de présenter aux cures, et sur la réforme des monastères, nous paraissent, comme à M. de Voltaire, moins dignes de l’attention d’un grand ministre que les objets intéressants qui devaient occuper le roi et le cardinal, comme les négociations avec la Suède et avec une partie de l’Allemagne, l’éducation du dauphin, et tant d’autres matières véritablement politiques, sur lesquelles le testament garde un silence absolu; et nous pensons que la cause évidente de ce silence sur des choses si nécessaires, et de cet appesantissement sur des choses inutiles, vient de ce que l’auteur théologien était un peu instruit des unes, et n’avait aucune connaissance des autres. 

7° Nous ne voyons pas que jamais la société des jésuites ait donné tant de jalousie à l’archiduc Albert, comme il est dit (page 174) qu’elle en donna à l’Université de Louvain; mais il nous semble qu’il n’est rien dit nulle part de cet ombrage donné à l’archiduc par les jésuites, si dévoués en tout temps à la maison d’Autriche. 

8° (Page 175.) Selon l’auteur du testament, « l’ordre de Saint-Benoît a été autrefois si absolument maître des écoles qu’on n’enseignait en aucun autre lieu. » 

Le cardinal de Richelieu savait sans doute que Charlemagne institua l’école du palais. Il y eut des écoles attachées à toutes les cathédrales, et il y eut toujours des écoles à Paris, jusqu’à Guillaume de Champeaux qui illustra cette école, érigée bientôt après en université. 

9° (Page 176.) « L’Histoire du pape Benoît XI contre lequel les cordeliers, piqués sur le sujet de la perfection de la pauvreté, etc. » 

Nous ne pouvons nous empêcher de relever avec M. de Voltaire cette erreur essentielle. Ce n’est pas ici une simple erreur de nom, une simple méprise en chronologie, un mot mis pour un autre. Benoît XI ou XII, à qui on attribue de grandes querelles avec l’empereur et les cordeliers, ne peut être pris pour le pape Jean XXII, qui fut accusé d’hérésie sur la vision béatifique, et qui longtemps auparavant, s’étant déclaré contre l’empereur Louis de Bavière, osa le déposer en idée par une bulle en 1327. Il fut déposé à son tour, non moins vainement, par l’empereur, qui le condamna dans Rome à être brûlé vif le 22 mai 1328. 

L’auteur du testament brouille toute cette histoire avec une ignorance étonnante. Il suppose que les cordeliers engagèrent l’empereur à faire la guerre au pape. Il est seulement vrai que deux cordeliers, pendant cette guerre, offrirent leur plume à Louis de Bavière; mais il est assez connu que cette guerre était un intérêt d’État, et non un intérêt de moines, et qu’il s’agissait de la domination de l’empereur en Italie, et non d’une dispute de cordeliers sur la forme de leur capuchon. 

Nous avouons que dans ce morceau il n’y a pas un mot qui ne soit une faute. Nous ne croyons pas le cardinal de Richelieu capable d’avoir laissé tant d’erreurs à la postérité. 

10° Nous ne dirons rien de la vénalité des charges de judicature, dont l’auteur paraît être le partisan. Il se pourrait qu’un ministre, sentant combien il est difficile de rembourser toutes ces charges, eût conclu à laisser subsister un abus qui ne se pouvait corriger qu’avec un argent qu’on n’avait pas. Mais en ce cas il nous semble que celui qui fait parler le ministre l’aurait fait parler plus dignement en déplorant la nécessité de ce trafic honteux qu’en cherchant à pallier ce vice par quelques avantages, peut-être imaginaires, qu’on prétend en résulter. 

Nous croyons remarquer une contradiction dans cet article. L’auteur dit, à la page 205, que les esprits des magistrats qui sont d’une naissance trop médiocre « ont une austérité si épineuse qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable; » et, à la page 206, il dit « qu’il faut qu’un pauvre magistrat ait l’âme d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois amollir par la considération de ses intérêts. » 

Nous invitons le lecteur à lire ce que dit M. de Voltaire sur ce sujet: il nous paraît qu’il s’explique en véritable citoyen. 

Nous remarquons ici que le célèbre auteur de l’Esprit des lois n’a que trop abusé de ce passage du Testament politique(42). « Si dans le peuple, dit-il, il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de Richelieu insinue qu’un monarque doit se garder de s’en servir: tant il est vrai que la vertu n’est pas le ressort de ce gouvernement! » 

Il met en marge que « le Testament politique a été fait sous les yeux et sur les mémoires du cardinal de Richelieu par MM. de Bourzeis et de..., qui lui étaient attachés. » 

Nous convenons avec M. de Montesquieu que l’abbé de Bourzeis fit ce testament, mais non pas sous les yeux du cardinal. Nous convenons encore moins que le testament dise ce que M. de Montesquieu lui fait dire. Il le cite ainsi en marge: « Il ne faut, y est-il dit, se servir de gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles. » Ce n’est pas citer exactement. Le testament dit dans cet endroit que les hommes d’une basse naissance sont d’ordinaire difficiles et d’une austérité épineuse: il ne dit point qu’il ne faut pas se servir d’un pauvre honnête homme; et il se contredit dans le moment d’après, en disant « qu’un pauvre magistrat est trop exposé à se laisser amollir. » 

Ainsi l’auteur du testament tombe dans des contradictions, et l’auteur de l’Esprit des lois dans une grande erreur, et surtout dans une erreur très odieuse, en supposant que la vertu n’entre jamais dans le gouvernement monarchique. Il ne faut point être flatteur, mais il ne faut point être satirique. C’est encourager au crime que de représenter la vertu comme inutile ou comme impossible. 

Rapportons ici le passage qui se trouve dans une note du Siècle de Louis XIV(43).

« Il est dit dans l’Esprit des lois qu’il faut plus de vertu dans une république; c’est en un sens tout le contraire: il faut beaucoup plus de vertu dans une cour pour résister à tant de séductions. Le duc de Montausier, le duc de Beauvilliers, étaient des hommes d’une vertu très austère; le maréchal de Villeroi joignit des moeurs plus douces à une probité non moins incorruptible; le marquis de Torcy a été un des plus honnêtes hommes de l’Europe, dans une place où la politique permet le relâchement dans la morale; les contrôleurs généraux Le Pelletier et Chamillart passèrent pour être moins habiles que vertueux. 

« Il faut avouer que Louis XIV, dans cette guerre malheureuse, ne fut guère entouré que d’hommes irréprochables. C’est une observation très vraie et très importante dans une histoire où les moeurs ont tant de part. » 

Tout ce passage est dans la plus exacte vérité; nous croyons qu’on ne peut trop le citer. Il est si beau qu’il se soit trouvé dans une cour tant d’hommes vertueux à la fois, cela est si honorable pour la nation et pour le beau siècle de Louis XIV, si encourageant pour tous les siècles, qu’il y aurait de l’injustice et de l’ingratitude à ne savoir pas quelque gré à l’auteur d’avoir, seul de tous les historiens, démêlé et mis dans son jour cette vérité utile au genre humain. 

Saisissons avec plaisir cette occasion d’observer que, dans tous ses ouvrages, M. de Voltaire a toujours eu pour objet la vérité et la vertu. Sa Henriade, ses tragédies, ses histoires, respirent l’humanité, la bienfaisance, l’indulgence; il a toujours rendu justice au mérite malheureux et à la vérité persécutée. Nul auteur n’a jamais détruit plus de calomnies; nul en écrivant l’histoire n’a jamais tant confondu les auteurs des libelles. Nous devons faire pour lui ce qu’il a fait pour tant d’autres; nous devons la vérité à celui qui l’a dite. 

11° Nous n’entrons point ici dans la discussion des atteintes que le Testament politique (page 217) donne aux parlements du royaume. Il n’était pas hors de vraisemblance que le cardinal de Richelieu eût de tels sentiments(44), mais aussi il est très vraisemblable que l’auteur, en conseillant au roi d’envoyer dans les provinces des conseillers d’État et des maîtres des requêtes pour rendre la justice, écrivait après l’année 1665, lorsque Louis XIV eut fait tenir les grands jours dans quelques provinces par une commission extraordinaire. Il n’est guère possible qu’alors on eût suivi en cela les instructions du cardinal de Richelieu, dont le testament ne parut qu’en 1688; et il est assez naturel que l’auteur, déguisé sous le nom du cardinal, ait conseillé ce qu’on venait de faire. 

12° Après avoir lu attentivement le chapitre intitulé Du Conseil du prince, nous sommes forcés d’avouer notre extrême étonnement de n’y avoir rien trouvé que de vague sur la probité nécessaire à un conseiller d’État, sur le coeur et la force d’un conseiller d’État, sur l’application que doivent avoir les conseillers d’État, et nous présumons qu’il n’est pas vraisemblable qu’un ministre ait perdu son temps à composer une déclamation si vaine et si fastidieuse, lorsqu’il avait tant de choses intéressantes à dire, et tant de grands intérêts à discuter. 

Telle est notre opinion concernant la première partie du testament, et tel a été l’avis de ceux qui l’ont lu avec nous et que nous avons consultés. Venons à la seconde partie. 

13° Nous n’avons trouvé rien de relatif à la France, rien qui la concerne plutôt qu’un autre pays, dans les chapitres intitulés « Le premier fondement du bonheur d’un État est l’établissement du règne de Dieu. La raison doit être la règle de la conduite d’un État. Les intérêts publics doivent être l’unique fin de ceux qui gouvernent les États. La prévoyance est nécessaire au gouvernement d’un État. La peine et la récompense sont deux points tout à fait nécessaires à la conduite des États. Une négociation continuelle ne contribue pas peu au bon succès des affaires, etc. » 

Tout cela convient à la Suède, à la Russie, à la Chine aussi bien qu’à la France. 

Rien ne nous paraît porter davantage le caractère d’un déclamateur qui veut se faire valoir, rien ne ressemble moins à un ministre qui veut être utile. 

14° Nous remarquerons seulement une maxime bien cruelle (page 27, IIe partie): il est dit qu’en plusieurs occasions on peut, sans preuve authentique, commencer par l’exécution; c’est-à-dire qu’il faut d’abord faire mourir un homme soupçonné de crime d’État, sauf à examiner ensuite s’il est coupable. 

Quelque despotique qu’ait été le cardinal de Richelieu, il est difficile de penser qu’il ait donné des conseils si abominables. Ce sont des barbaries qu’on a le malheur de commettre quelquefois, mais qu’on n’a jamais l’imprudence de dire. Cela est trop opposé au chapitre intitulé Du Règne de Dieu. C’est ici que l’auteur affecte de ressembler à Machiavel, pour se donner le relief d’un politique profond. Il croit qu’en prenant le nom d’un grand ministre il doit le faire parler en tyran. Nous respectons trop la mémoire du cardinal pour lui imputer des conseils qui rendraient à jamais sa mémoire odieuse à tous les peuples; et nous nous joignons à M. de Voltaire pour bénir le ciel que Fénelon ait fait son Télémaque, et que Richelieu puisse être lavé du soupçon d’avoir fait ce testament. 

Venons enfin au peu d’articles qui regardent précisément la France, 

15° Il est dit, au chapitre ix (section v) de la Puissance sur mer, non seulement que « la Provence a beaucoup plus de grands ports et de plus assurés que l’Espagne et l’Italie ensemble »: ce que M. de Voltaire a très bien relevé; mais on assure encore que « la Bretagne contient les plus beaux ports qui soient dans l’Océan »: ce que M. de Voltaire ne devait pas moins reprendre. 

Nous sommes entièrement de son avis sur cette exagération insoutenable, dont il n’a pas cru que le surintendant des mers pût être capable, et tout le reste de ce chapitre nous a paru être d’un homme qui affecte de connaître le mistral et la tramontane, et qui n’a aucune connaissance de la mer. 

16° Sur l’article du commerce, il nous paraît bien difficile que le cardinal de Richelieu soit entré dans le détail des soies et des cotons filés. Il se serait bien trompé s’il avait dit (page 130) que les velours rouges, violets, et tannés, se fabriquaient à Tours beaucoup plus beaux qu’à Gênes: ce qui est d’une fausseté reconnue par tous les marchands. On ne peut non plus soupçonner le cardinal d’avoir dit qu’il n’y avait point d’établissement à faire en Amérique. 

17° La section vii (page 141) annonce le projet de « décharger le peuple des trois quarts du faix qui l’accable maintenant. » Ce titre ressemble plutôt, il faut l’avouer, au projet d’un citoyen oisif, effrayé des charges de l’État, qu’aux idées justes d’un grand ministre qui sentirait l’impossibilité de diminuer les trois quarts de ces charges. 

Nous ne pouvons condamner le doute que M. de Voltaire a élevé au sujet des comptants: on sent assez qu’il n’est pas naturel qu’un ministre traite d’illicites des ordonnances qu’il signait lui seul, et qu’il s’accuse lui-même de péculat. 

18° Nous avons lu attentivement ce projet de finances; nous avons été bien étonnés de la proposition de retrancher toutes les pensions (page 161), et de réduire (même page) le comptant du roi à trois cent mille livres, tandis qu’à la page 145 il réduit ce même comptant à un million d’écus d’or. Cette énorme contradiction nous a paru impossible dans un ministre tel que le cardinal. 

Il n’y a pas moyen de rien comprendre à la page 172 et suivantes, dans lesquelles on propose de rembourser trente millions de capitaux de rentes. « La suppression, dit l’auteur, d’un capital de sept millions à cinq pour cent se fera en sept années et demie par la seule jouissance. 

M. de Voltaire a très bien remarqué qu’il faut vingt années pour rembourser à cinq pour cent un capital par la jouissance. Il aurait dû faire voir aussi quelle serait l’énorme injustice de dépouiller une famille de son capital, sous prétexte qu’elle aurait reçu la valeur de ce capital en plusieurs années. Cette proposition révoltante serait la destruction de la société. 

Tous les calculs qui suivent sont également fautifs. « De sept autres millions, dit l’auteur, qui ne devront être remboursés qu’au denier six, qui est le prix courant de telles charges, ils pourront être supprimés en huit années et demie. » Cet auteur n’entend pas un mot de la matière, et n’entend pas mieux l’arithmétique la plus simple qu’il ne sait le français. Au lieu du denier six il devait dire le denier seize et un quart, parce que six pour cent sont la seizième partie et un quart de cent; et il est bien clair qu’en huit années et demie un capital à six pour cent d’intérêt ne serait pas remboursé par la jouissance. Six fois huit et demi font cinquante et un: de sorte qu’il s’en manquerait presque la moitié. Et que signifie remboursés qu’au denier six? six pour cent sont-ils moins que cinq pour cent? Autant de paroles, autant d’inepties. 

Nous ne pouvons assez nous étonner que des absurdités si grossières aient été imputées au cardinal de Richelieu, et nous ne pouvons qu’applaudir à M. de Voltaire, qui a persévéré constamment à défendre sa mémoire. 

19° Nous avions pensé d’abord qu’il s’était exprimé avec trop peu d’exactitude et trop d’exagération, quand il a reproché à l’auteur du testament d’avoir voulu imposer les cours souveraines à la taille; mais il n’est que trop certain que cette proposition se trouve expressément énoncée (page 175). La taille est une ancienne imposition établie par les seigneurs des terres sur leurs vassaux roturiers, sur les vilains nommés alors leurs sujets, impôt devenu humiliant, reste de servitude, titre de bassesse auquel chacun cherche à se dérober aujourd’hui dès qu’il s’est élevé un peu par son industrie. 

Assujettir toute la robe à cette humiliation, ce serait avilir la magistrature au point qu’aucun citoyen ne voudrait embrasser cet état. La noble fonction de rendre la justice serait confondue avec les dernières classes des hommes; l’honneur de juger la nation deviendrait un opprobre: le commis d’un receveur des tailles ferait trembler son juge. Une chimère aussi tyrannique rendrait le nom d’un ministre éternellement odieux, s’il avait pu la proposer. 

Il est très vrai encore (page 101) que l’auteur du testament propose d’ordonner « à tous les gentilshommes qui auront passé vingt ans de porter les armes, » et d’ordonner à tous les capitaines de cavalerie « d’enrôler dans leurs compagnies au moins la moitié de gentilshommes. » 

C’est dans le même chapitre (page 103) que l’auteur dit que « si l’on veut avoir cinquante mille hommes, il en faut lever cent. » 

Saisis d’étonnement à la lecture de tant d’étranges propositions, nous croirions en effet être coupables envers la nation comme envers la mémoire d’un grand ministre, si nous pouvions le soupçonner un moment d’avoir eu la moindre part à de tels systèmes, qui nous paraissent enfantés par un écrivain bien indigne du grand nom qu’il usurpe. Nous pensons que, pour peu qu’on ait de justice, on doit des remerciements à celui qui nous a ouvert les yeux. 

Il reste à rechercher comment il s’est pu faire qu’on ait si longtemps attribué au cardinal de Richelieu ce Testament politique. Il est trop vrai, comme l’a dit M. de Voltaire, que bien qu’il y ait une foule immense de livres, on lit peu, et on lit mal: l’esprit se repose sur la foi d’un grand nom; il est plus aisé et plus commun de croire que d’examiner; le temps donne de l’autorité à l’erreur; ceux qui la combattent trop tard passent pour téméraires, et on emploie quelquefois, pour la soutenir, toutes les armes dont on ne devait se servir que pour défendre la vérité. 

Enfin, pour résumer tout ce que nous avons dit, nous pensons que M. de Foncemagne a saisi le vrai en faisant voir que le cardinal de Richelieu commanda, lut, et margina son manifeste sous le nom de Narration succincte; et que M. de Voltaire a prouvé que le Testament politique, joint à cette narration, n’est ni ne peut être l’ouvrage d’un ministre dont le nom sera toujours illustre, et qui nous devient cher de jour en jour par les mérites et les services des héritiers de son nom et de sa gloire. 

FIN DE L’ARBITRAGE.