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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges IV (1763-1766) | NOUVEAUX DOUTES SUR L’AUTHENTICITÉ
OBJECTION. Il est dit dans la préface du Testament politique du cardinal de Richelieu, nouvellement imprimé, à Paris, chez Lebreton, 1754: « M. de Voltaire attaqua le Testament politique en 1749, dans une courte dissertation intitulée Des Mensonges imprimés, etc. Le paradoxe qu’il voulait établir trouva des contradicteurs. Entre les écrits qui furent publiés, on distingua celui qui portait le titre de Lettre sur le Testament politique; lettre polie et solide, dans laquelle M. de Voltaire ne put avoir à se plaindre que de la force des preuves qu’on lui opposait. » RÉPONSE. L’opinion de M. de Voltaire, bien loin d’être un paradoxe, est l’opinion d’Aubery, historiographe du cardinal de Richelieu, et pensionné de la duchesse d’Aiguillon sa nièce. C’est l’opinion de Gui-Patin, de Richard, de Levassor; c’est le sentiment d’Ancillon, de l’auteur(86) très instruit déguisé sous le nom de Vigneul; du P. d’Avrigny(87), auteur des excellents Mémoires pour servir à l’histoire du xviie siècle; du judicieux et du profond Leclerc(88); et enfin du sage et savant La Monnoye(89). Quelle autorité plus forte que celle d’Aubery, qui écrivait sous les yeux de la nièce du cardinal, de sa nièce chérie, dépositaire de tous ses sentiments et de tous ses papiers? Serait-il possible que l’écrivain de la vie du cardinal eût supprimé un fait aussi essentiel que celui du Testament politique, qui devait avoir été présenté à Louis XIII par la famille du cardinal, et dont une copie authentique devait être entre les mains de cette duchesse? Ne lui aurait-elle pas fait voir ce fameux testament? Ne lui aurait-elle pas dit: Comment oubliez-vous un ouvrage si intéressant, si public, et qu’on croit si glorieux pour mon oncle? M. de Foncemagne sait assez du moins que c’est ainsi qu’en aurait usé une troisième duchesse d’Aiguillon(90), non moins célèbre que les deux autres, par tout ce qui peut mériter l’estime et les hommages du public. Non seulement Aubery ne parle point de ce testament dans cette histoire, mais voici comme il s’exprime dans celle du cardinal Mazarin(91): « On a imprimé ces derniers jours (c’est-à-dire en 1688) un Testament politique du cardinal de Richelieu, contre lequel il n’y a point de lecteurs, pour peu de lumière ou de connaissance qu’ils aient de l’histoire du temps, qui ne réclament et ne se récrient. Il ne faut, pour le détruire, que les mêmes raisons dont l’imprimeur se sert pour essayer de l’établir. « Ce n’est en effet qu’un ouvrage de doctrine, qui traite particulièrement des appels comme d’abus, des cas privilégiés, de la régale prétendue par la Sainte-Chapelle sur tous les évêchés de France, des exemptions du patronage ecclésiastique et laïque, du droit d’indult et d’autres matières semblables; de sorte que c’est tacitement reprocher à un si fameux ministre l’ambition et la honte d’avoir voulu s’ériger en auteur, et faire à peu près des recherches comme celles de Pasquier. « D’ailleurs, étant un ouvrage assez gros, et rempli d’observations fort communes, on ne saurait s’imaginer auquel de ses secrétaires il l’aurait dicté, et encore moins comme il l’aurait écrit lui-même. Il est constant que le cardinal de Richelieu a toujours dicté, et n’a jamais guère écrit. « Mais il y a plus: on y remarque force impertinences, bévues et suppositions. Ce prétendu testament commence par une lettre du testateur au feu roi, avec la souscription Armand Duplessis: cependant il n’a jamais souscrit ses lettres à Louis XIII que de deux manières, ou comme évêque, ou comme cardinal. La première des deux était l’évêque de Luçon, et l’autre le cardinal de Richelieu. Il n’y en doit point avoir de troisième; et, s’il s’en trouve, ce ne peut être qu’une pièce supposée. « On opine à peu près de même du reproche qu’on lui fait faire aux ennemis de marquer l’année 1638 pour lui avoir été favorable, sur ce que la prise de Brisach devait avoir effacé toutes nos disgrâces. Ce lui aurait été une espèce de crime que d’omettre notre plus signalé bonheur de cette année-là, qui fut la naissance de monseigneur le dauphin. « Cette omission donc n’était guère moins remarquable que la contradiction qui se voyait au même testament, où il est dit, tantôt que la paix était faite, et tantôt qu’elle ne l’était pas. D’où il se peut infailliblement conclure que cette pièce est d’autant plus fausse qu’elle était tout à fait inutile. » Quand il n’y aurait que cette preuve, elle suffirait, à mon avis, pour constater que le Testament politique ne peut être du cardinal de Richelieu. Le dernier critique qui a fait voir évidemment la supposition est le savant La Monnoye; on veut récuser aujourd’hui son témoignage(92), parce qu’il est trop décisif; et on se contente de dire que « ce savant homme n’avait pas tourné ses études du côté de ces recherches. » C’est précisément à ces recherches qu’il s’appliqua ses vingt dernières années; voyez sa Vie de Ménage, ses additions au Menagiana, sa dissertation sur le livre des Trois Imposteurs; c’était dans cette partie qu’il excellait. Dans une discussion de cette nature, le lecteur doit, ce me semble, agir comme un juge équitable, qui n’adjugera jamais à personne un bien contesté que sur des preuves évidentes. Vous assurez, malgré la déposition formelle de l’historiographe du cardinal de Richelieu, payé pour faire son panégyrique, que le Testament politique est de ce ministre. On vous y montre des méprises grossières, indignes de tout homme en place et de tout écrivain. Montrez-nous donc quelques preuves convaincantes que le cardinal de Richelieu est en effet l’auteur de ces bévues. Vous êtes tenu de faire voir au moins l’ouvrage signé de sa main; vous n’avez que cette unique ressource, et encore nous examinerons si cette preuve serait décisive. OBJECTION. « Il ne paraît pas facile, dit-on dans la préface de l’éditeur du nouveau Testament politique, de concilier l’opinion où l’on était à l’hôtel de Richelieu que le Testament politique était du cardinal de Richelieu, avec ce qu’avance M. de Voltaire, qu’ayant fait demander chez tous les héritiers du cardinal si on avait quelque notion que le manuscrit du testament ait jamais été dans leur maison, on répondit unanimement que personne n’en avait eu la moindre connaissance avant l’impression. » RÉPONSE. Rien n’est plus aisé à concilier. M. de Voltaire chercha ce manuscrit dans l’hôtel de Richelieu; il ne l’y trouva pas, et les dépositaires des archives lui dirent qu’ils ne l’avaient jamais vu. En effet, le seul exemplaire manuscrit qui avait été chez Mme la duchesse d’Aiguillon, seconde du nom, comme il était dans trente autres bibliothèques de Paris, fut transféré, en 1705, avec d’autres papiers du cardinal, au dépôt des affaires étrangères. Nous verrons en son lieu de quelle autorité est ce manuscrit. RÉFLEXION. D’où venait l’édition du prétendu Testament politique imprimé en 1688? Pourquoi l’éditeur ne cite-t-il pas ses garants, ses autorités? D’où a-t-il reçu ce manuscrit? C’est une pièce si importante par le nom du respectable auteur à qui on l’attribue, par le monarque auquel elle est adressée, par le sujet qu’elle annonce, que l’éditeur est indispensablement obligé de dire et de prouver comment un écrit de cette nature était tombé entre ses mains; il ne l’a pas fait: on ne lui doit donc nulle créance, comme on l’a déjà dit(93). Il n’en est pas de même, ce me semble, des mémoires du cardinal de Retz(94), de Talon, de Montchal, de Laporte. Personne n’a douté des auteurs de ces mémoires; au lieu qu’une foule de savants critiques a toujours nié que le Testament politique fût de l’illustre cardinal de Richelieu. Ce testament est bien autrement important que tous les mémoires dont nous parlons. Ces mémoires portent tous un caractère de vérité qui ne permet aucun doute sur leurs auteurs. Au contraire les anachronismes, les erreurs de toute espèce qui fourmillent dans le testament du cardinal, font naître des doutes dans l’esprit de tous ceux qui réfléchissent. OBJECTION. M. de Foncemagne dit que « dans le catalogue des livres de feu M. l’abbé de Rothelin, on trouva un Testament politique du cardinal de Richelieu, relié en maroquin rouge. » RÉPONSE. Il sait bien que ce maroquin rouge n’est pas une preuve que ce testament fut présenté à Louis XIII. Un Romain qui aurait eu dans sa bibliothèque un Pétrone en maroquin rouge aurait-il dû conclure que cet ouvrage licencieux, d’un jeune débauché(95) sortant des écoles, était l’ouvrage du consul Petronius? On aurait beau relier les Fausses Décrétales en maroquin rouge, elles n’en seraient pas moins fausses. Aussi le judicieux M. de Foncemagne ne fait pas grand fond sur cette preuve qu’il allègue(96). OBJECTION TRÈS FORTE DE M. DE FONCEMAGNE. Ce sage et savant critique me fait une objection bien plus importante, et qui peut faire une très grande impression sur les esprits: c’est qu’il se trouve au dépôt des affaires étrangères une copie du testament du cardinal de Richelieu. Je ne suis pas à portée de la voir dans le fond de mes déserts, et, quand je serais au Louvre, je ne pourrais m’en rapporter à mes yeux, à qui la lumière est presque entièrement refusée. Je fais lire la lettre de M. de Foncemagne, je dicte mes doutes, et je lui demande des éclaircissements. Le nouveau testament qu’il a fait imprimer porte, dit-il, des corrections en marge, de la main du cardinal de Richelieu; ces corrections, d’une demi-ligne, sont dans le discours préliminaire intitulé Maximes d’État ou Testament politique, succincte narration des grandes actions du roi. A la fin de cette succincte narration, on prétend
que le cardinal de Richelieu a écrit de sa main:
Je supplie d’abord M. de Foncemagne de vouloir bien instruire le public si on a confronté l’écriture reconnue du cardinal de Richelieu avec ces notes marginales: cet éclaircissement est d’une nécessité indispensable; je ne cherche, comme lui, que la vérité. Le cardinal faisait souvent mettre de pareilles notes par Bois-Robert et par son médecin Citois, comme le rapporte Pellisson dans son Histoire de l’Académie, au sujet de la critique du Cid. Je m’en rapporte entièrement à M. de Foncemagne, comme je le dois. En second lieu, oserai-je dire que cette Narration succincte, qui est au devant du Testament politique, me paraît une preuve évidente de la supposition du testament? Je prie le lecteur attentif de faire avec moi ses réflexions, qui vaudront mieux que les miennes. Mme la duchesse d’Aiguillon, seconde du nom, avait, dit-on, entre les mains ce dépôt précieux: l’authenticité du Testament politique était combattue hautement par plusieurs écrivains. Comment ne se trouva-t-il personne dans sa maison qui opposât cette pièce victorieuse à l’incrédulité des savants? Comment surtout la seconde duchesse d’Aiguillon ne s’éleva-t-elle pas contre l’avocat Aubery, pensionnaire de sa maison, auteur de l’Histoire de son grand-oncle? Il osait s’inscrire en faux contre le testament, dont elle avait, dit-on, l’original marginé de la main du cardinal; n’y a-t-il pas la plus grande vraisemblance qu’elle ne pouvait confondre Aubery, puisqu’elle ne le confondit pas, et que cet avocat était comme ceux d’aujourd’hui(97) qui préfèrent la vérité à tout? Enfin si tout le testament était du cardinal, pourquoi n’était-il pas signé de sa main? Accordons que la petite note si vous reperdez Aire est du Cardinal; qu’en pouvez-vous conclure? qu’il est physiquement impossible que le Cardinal ait ni fait ni dicté depuis le prétendu Testament politique. Aire avait été prise par le maréchal de La Meilleraie le 27 juillet 1641; elle fut reprise par les Espagnols la même année, le 26 auguste (que nous appelons le mois d’août par corruption): donc ce ne fut que depuis la fin de juillet 1641 que le cardinal put écrire ou faire écrire le prétendu testament à la suite de la Narration succincte. Et cependant on le fait parler dans son prétendu testament tantôt en 1640, tantôt en 1638. Il avait ce dessein, je le veux; il dit à M. de Montchal, archevêque de Toulouse, son ennemi, en le trompant et en répandant des larmes(98), qu’il voulait ressembler à l’empereur Auguste: à la bonne heure. Auguste avait fait rédiger un état des forces de l’empire, des finances, des légions, des frontières, des voisins de l’empire, comme les Germains septentrionaux, les Daces, les Parthes, etc. Il n’est point de prince d’Allemagne qui n’ait un pareil mémoire raisonné dans son cabinet: c’est ce que le cardinal voulait et devait faire, et c’est assurément ce qu’on ne trouve pas dans le Testament politique. Il ne put en avoir le temps depuis le mois d’août 1641; ce fut alors que la conspiration du grand écuyer Cinq-Mars commença à se tramer contre lui; il n’eut dès lors aucun moment de repos; sa santé s’altéra, et ce ministre au bord de son tombeau, faisant couler le sang sur les échafauds, n’eut pas sans doute le loisir d’imiter Auguste. Mais que devint donc cette note qu’on croit écrite de sa main à la fin de la Narration succincte, qui est suivie des projets de l’abbé de Bourzeis, pour ôter le droit de régale au roi de France, pour faire payer la taille aux parlements, et pour enrôler la noblesse par force? Cette note s’explique d’elle-même, et en voici le sens naturel. « J’ai eu à peine le temps, monsieur l’abbé, de parcourir la narration succincte que vous avez faite en mon nom pour me flatter; vous ne deviez pas dire que « dès que j’entrai au conseil, en 1624, par la faveur de la reine mère, je promis au roi d’employer toute mon industrie et toute mon autorité pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, et relever son nom »: premièrement, parce qu’un tel discours est rempli d’un orgueil insupportable; secondement, parce qu’il est entièrement faux. Toute la France sait que, dans l’année 1624, j’entrai au conseil malgré la répugnance extrême du roi. Après avoir longtemps sollicité le marquis de La Vieuville, à qui je jurai sur l’eucharistie une amitié inviolable, et que je fis ensuite exiler, je n’eus d’abord aucun crédit, aucun département; le roi ne connaissait pas alors tout mon zèle, et je n’avais rendu aucun service signalé. « Vous parlez avec trop d’emphase de la victoire que les armes de Sa Majesté remportèrent à Castelnaudary(99).Tout le monde sait assez que cette grande victoire fut à peine une escarmouche. Le duc de Montmorency étant allé reconnaître un poste à la tête de soixante maîtres, un corps avancé, qui se trouva vis-à-vis sur le bord d’un fossé, tira quelques coups; Montmorency, emporté d’une ardeur téméraire, franchit le fossé, et, n’étant suivi que de six personnes seulement, il fut percé de coups et fait prisonnier: il est vrai que je l’ai fait mourir sur un échafaud; mais vous pourriez m’épargner cet éloge. « Vous me louez beaucoup: de justes éloges encouragent; mais certains mensonges imprimés ou manuscrits diminueraient ma gloire au lieu de l’accroître. Gardez-vous surtout, dans votre Narration, de me faire parler d’une manière indécente, de me prêter des injures atroces contre la brave et fidèle nation espagnole, avec laquelle je suis déjà en négociation; ne me faites pas dire qu’elle a rendu les Indes tributaires de l’enfer: ces invectives sont d’un mauvais rhéteur, et non d’un ministre. « Quand vous me faites parler d’un héros tel que le duc Henri de Rohan, ne me faites pas dire que sa terreur panique nous a fait perdre la Valteline. Nul guerrier n’a été moins sujet aux terreurs paniques que lui; et vous ressembleriez à ce poète italien qui, dans un opéra, introduit César criant aux siens, dès la première scène: Alla fuga, alla scampo, signori. Corrigez toutes les indécences pareilles dont vous parsemez votre Narration succincte, et mettez des vérités à la place des injures. « Ajoutez à votre narration la conquête d’Aire, que je crains bien qui nous soit enlevée. Parlez de la dernière distribution des bénéfices, si vous voulez; corrigez toutes les fautes de votre ouvrage; et je le reverrai quand j’en aurai le temps. « Si jamais vous avez la fantaisie de coudre vos idées chimériques à votre Narration, n’allez pas me faire dire que je veux abolir le droit de régale(100), vous me feriez passer pour un homme qui abandonne les intérêts du roi et de la patrie; vous me rendriez odieux à tous les parlements. J’ai signé deux arrêts du conseil pour forcer les évêques, qui se prétendent exempts de la régale, à montrer leurs titres: ce n’est pas là vouloir abolir la plus ancienne prérogative de la couronne; c’est M. de Montchal, archevêque de Toulouse, qui fait courir ces bruits injurieux; il m’appelle dans ses manuscrits, qu’on m’a montrés, cruel et timide(101); il me compare au tyran Phocas; il dit à tout le monde que j’abrège les jours du roi, que je le ferai bientôt mourir(102). « Il dit que je me déclare contre la régale, parce que je n’ai pas payé la mienne à la Sainte-Chapelle(103). « Il dit qu’on me déplaît en me refusant le titre de chef de l’Église gallicane(104). « Il dit que je mourrai dans l’année pour avoir persécuté l’Église de Dieu(105). « Gardez-vous bien, encore une fois, de parler de régale. Voulez-vous qu’ayant été assez mal avec Rome, pendant mon ministère, je lui fasse ma cour après ma mort? » Si le cardinal de Richelieu n’a pas tenu ce langage, il a dû le tenir; et cette Narration succincte est si mal faite, si odieuse en quelques endroits, si remplie de faussetés évidentes, si insultante pour les familles les plus considérables, qu’il n’est pas étonnant que la duchesse d’Aiguillon ne la fit pas voir au public, qu’elle aurait révolté. Ainsi cette note, qu’on assure être de la main du cardinal de Richelieu, au bas de la Narration succincte, me paraît une preuve évidente qu’il n’a jamais vu le Testament politique; s’il l’avait vu, il y aurait mis quelques notes selon sa coutume. Ce testament, rempli d’erreurs en tout genre, méritait bien quelques remarques; et si malheureusement il l’avait approuvé, il y aurait mis son nom: il n’a fait ni l’un ni l’autre, donc il est bien probable que le testament n’est point de lui. OBJECTION NON MOINS IMPORTANTE. M. le marquis de Torcy, en 1705, « fit retirer, dit-on, des effets de la succession de Mme la duchesse d’Aiguillon les papiers du ministère du cardinal de Richelieu; le Testament politique fut remis, avec tous ces papiers, dans le dépôt des affaires étrangères, lorsqu’en 1710 il forma ce dépôt, avec la permission de Louis XIV, dans le donjon au-dessus de la chapelle du Louvre. » C’est M. Ledran, chargé du dépôt, qui a donné cette note. RÉPONSE. J’avoue que je n’ai pas consulté M. Ledran: il n’était pas alors chargé de ce dépôt, lequel n’était pas, ce me semble, encore en règle; et aujourd’hui je ne puis consulter personne: je m’en rapporte toujours à ceux qui vivent à Paris, et qui ont des yeux; et voici sur quoi je les prie de vouloir bien m’instruire. La Succincte Narration ne me paraît avoir aucun rapport avec la suite du testament. M. de Foncemagne dit lui-même: « Ce sont deux parties distinctes du même tout. Voilà, sire, dit le cardinal en finissant la première, ce que vous avez fait pour votre gloire; et il me semble lui entendre dire en commençant la seconde, qui est le testament proprement dit: Voilà, sire, ce que vous devez faire pour vos sujets. » De là je conclus ce que M. de Foncemagne devrait, ce me semble, nécessairement conclure, que le Testament politique proprement dit ne peut être du cardinal de Richelieu. Si le cardinal, dans la Narration succincte, a parlé de la conduite qu’ont tenue les généraux d’armée contre l’Allemagne et l’Espagne, il va parler sans doute de la conduite qu’ils doivent tenir. S’il a fait mention des négociations avec toutes les puissances voisines, il va expliquer comment il faut négocier dans la situation présente, qui est très épineuse, avec l’Italie, la Hollande, la Suède, le Danemark, l’Angleterre. S’il s’est étendu sur l’invasion du Piémont, il va enseigner la manière de le conserver. S’il a dit quelque chose des révolutions de la Catalogue et du Portugal, il va montrer par quels ressorts on peut profiter de ces grands événements. Lisez; il parle de cas privilégiés et du droit de présenter aux cures. Je suis jusqu’à présent du premier avis de M. de Foncemagne, que le cardinal de Richelieu pouvait avoir projeté de faire ce qu’on appelle un Testament vraiment politique; qu’il avait donné à l’abbé de Bourzeis la commission de rédiger la Narration succincte; qu’il avait fait quelques notes de sa main, comme il en fit au Jugement de l’Académie sur le Cid. Mais de ce qu’il écrivit deux ou trois notes sur cet ouvrage de l’Académie, s’ensuit-il qu’il en fût l’auteur? Non sans doute; un ministre qui avait à combattre la maison d’Autriche, les protestants, la moitié de la France, la cour, et le caractère de son maître, n’avait pas plus le temps de faire la critique raisonnée du Cid que de travailler lui-même à toutes les pièces des cinq auteurs dont il donnait quelquefois l’idée rapidement à Rotrou, à Scudéri, à Colletet, etc., et dont il se contentait de faire quelques vers. Quand je fis l’Histoire de la guerre de 1741, à Versailles, chez M. le comte d’Argenson, ce ministre en margina quelques pages. S’est-on jamais avisé d’attribuer à M. d’Argenson cet ouvrage, dont on m’a volé plusieurs cahiers informes ridiculement imprimés(106)? Je présume que depuis 1638, et surtout depuis le 28 juillet 1641, le cardinal, qui écrivait très peu, ne put jamais ni avoir assez de loisir, ni en abuser assez pour s’étendre dans un long ouvrage sur toute autre chose que sur les affaires de son maître, pendant que la guerre contre la maison d’Autriche mettait la France en alarmes, que Piccolomini battait les Français, que la province de Normandie était révoltée, que les révolutions du Portugal et de la Catalogne exigeaient toute l’attention du ministre; pendant que le comte de Soissons, le duc de Guise, et le duc de Bouillon, ligués avec l’Espagne, faisaient la guerre civile; pendant qu’ils gagnaient contre les troupes du roi, ou plutôt contre le cardinal, la bataille de la Marfée; pendant que la conspiration de Cinq-Mars se tramait; enfin, pendant que tous ces orages conduisaient le cardinal au tombeau. Était-ce alors le temps de parler des vitres de la Sainte-Chapelle, et de recommander la chasteté à Louis XIII moribond? Et qui fait-on prêcher la chasteté si mal à propos? Il faut le répéter encore, c’est l’amant public de Marion Delorme; c’est celui de la Béjart, qui disait qu’elle ne regrettait que deux hommes dans le monde, le cardinal de Richelieu et Gros-René(107). C’est celui qui jouit le premier de la fameuse Ninon, si j’en crois l’abbé de Châteauneuf intime ami de cette personne si célèbre, à qui je l’ai ouï dire plusieurs fois dans mon enfance, et à qui je dois d’avoir été placé dans le testament de Ninon, testament beaucoup plus sûr que celui dont il est question. C’est enfin celui dont les amours sont décrits avec tant de naïveté par le cardinal de Retz, son rival auprès de Mme de La Meilleraie, et son rival heureux. Ce n’est pas assurément que je prétende reprocher à un ministre ses galanteries; je sais combien il est permis à un grand homme, qui a pris une ville réputée imprenable et qui a rendu des services à la patrie, de joindre les plaisirs aux travaux; mais combien il eût été ridicule au cardinal, combien même dangereux, de parler de chasteté à Louis XIII, qui devait être très instruit du tour que lui avait joué Mme du Fargis, dame d’atour de la reine! Consultez, sur cette aventure et sur tant d’autres, les Mémoires du cardinal de Retz, dans les premières pages du premier livre de ces mémoires. Ne dites point que les amours du cardinal avec Marion Delorme « ne sont connues que par les mémoires intitulés Galanterie depuis le commencement de la Monarchie, et par le Dictionnaire de Bayle. » Voyez ce que le cardinal de Retz en dit à l’endroit déjà cité, et ce qu’il ajoute sur Mme de Fruge. Le cardinal de Retz, archevêque de Paris, parle
de ses amours avec autant de vérité que de celles du cardinal
de Richelieu; mais il ne donne de leçon de chasteté à
personne.
N’est-il donc pas de la plus extrême vraisemblance que l’abbé de Bourzeis, ayant fait la Narration succincte, que le cardinal corrigea très succinctement, s’avisa depuis de travailler de lui-même, et de joindre ses rêveries à la narration dont il était l’auteur? Il était le Colletet de la politique. C’est le premier sentiment de M. de Foncemagne, c’est le mien; et je m’en rapporte au lecteur dont le jugement est sans prévention. RÉFLEXION. J’aurais souhaité que M. de Foncemagne, en me réfutant, ou plutôt en m’instruisant, s’en fût rapporté seulement à ce qui est publié dans le tome IV de mes faibles ouvrages(108), imprimés à Genève en 1757, et non à des éditions antérieures, imprimées sans mon aveu; j’aurais désiré qu’il eût consulté, à la page 298 de ce IVe tome, le chapitre xlviii, intitulé Raisons de croire que le livre intitulé Testament politique, etc., est un ouvrage supposé(109). Il aurait vu que, dans cette édition, il n’est point question des millions d’or dont il parle. Ne mêlons point ces bagatelles à l’essentiel de la cause: des discussions inutiles détournent des grands objets; allons toujours au fait principal dans toute affaire. OBJECTJON. J’avais dit qu’il n’est pas naturel qu’un premier ministre demande l’abolition des comptants; j’avais dit que l’affaire des comptants ne fit du bruit qu’au temps de la disgrâce de Fouquet. M. de Foncemagne me répond que « l’affaire des comptants avait fait du bruit longtemps avant la disgrâce du surintendant; le cardinal ne l’ignorait pas. Le grand Henri, dit-il, connaissait le mal établi du temps de son prédécesseur, et ne l’a pu ôter. L’exemple de M. de Sully, etc. » RÉPONSE. Je m’en tiens à ces propres paroles, pour être fondé à croire que le Testament politique ne peut être du cardinal de Richelieu. Les Mémoires de Sully ne parurent que longtemps après la mort du cardinal(110); ce ne peut donc être lui qui les cite, ce ne peut être que l’abbé de Bourzeis. L’affaire des comptants n’avait donc point fait de bruit avant la disgrâce de Fouquet. Mais il y a bien plus. Voici comme l’auteur fait parler le cardinal: « Entre les voies par lesquelles on peut tirer illicitement les deniers des coffres du roi, il n’y en a point de si dangereuses que celle des comptants, dont l’abus est venu jusqu’à tel point que n’y remédier pas et perdre l’État c’est la même chose, etc. » Qui disposait alors des comptants, je vous prie? qui les signait? C’était le cardinal lui-même. On lui fait donc dire qu’il tire illicitement les deniers des coffres du roi; on met dans sa bouche une accusation de péculat contre sa personne; on lui fait dire nettement qu’il est criminel de lèse-majesté. Une pareille absurdité est-elle possible? est-elle concevable? et après cette preuve de supposition, en faut-il d’autres encore? L’abbé de Bourzeis aura donc mis ses idées, vers l’an 1660, à la suite de la Narration succincte; ce manuscrit sera tombé entre les mains de Mme la duchesse d’Aiguillon, seconde du nom; on l’aura enlevé chez elle, après sa mort, avec toutes les négociations du cardinal: voilà tout le mystère; rien n’est plus naturel, plus simple, plus aisé à concilier. RÉFLEXION. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai déjà dit de la fausseté des faits, des réflexions et des calculs. L’auteur du prétendu testament prétend que « quand on établit un nouvel impôt on est obligé de donner une plus grande paye aux soldats. » Cela est faux dans tous les États de l’Europe: donc le cardinal de Richelieu ne peut l’avoir dit. M. de Foncemagne laisse cette objection accablante sans réplique. Il est parlé, dans le prétendu testament, des grands périls de la navigation d’Espagne en Italie, et d’Italie en Espagne. Il est impossible que le cardinal de Richelieu, surintendant des mers, ait parlé avec tant d’ignorance: aussi M. de Foncemagne se garde bien de justifier l’abbé de Bourzeis sur cet article. Ce même abbé de Bourzeis, dans ce même prétendu testament, ose dire que la seule Provence a plus de beaux ports que la monarchie d’Espagne. Encore une fois, comment le surintendant des mers aurait-il pu avancer une fausseté si publique? PREUVES DE LA SUPPOSITION DU TESTAMENT. AFFAIRES DE FINANCE. A toutes ces vraisemblances, qui me paraissent des certitudes, j’ajouterai toujours que si le cardinal a voulu donner des leçons à son maître, Il a donné des leçons bien étranges: s’il entre dans quelques détails, il se trompe toujours; s’il parle de finances, chapitre ix, il fait des fautes qu’un écolier qui apprendrait l’arithmétique ne commettrait pas. « De trente millions à supprimer, il y en a près de sept dont le remboursement ne devant être fait qu’au denier cinq, la suppression se fera en sept années et demie par la seule jouissance. » Premièrement, l’auteur met le denier cinq pour le denier vingt. Secondement, comment imaginer que dans sept années et demie un fonds est absorbé par la jouissance à cinq pour cent? Ces cinq pour cent en sept années et demie font trente-sept et demi: or je demande à Barême si trente-sept et demi font cent? Je prie tous les calculateurs, et tous les hommes versés dans la finance, de lire ce chapitre, et de dire s’ils ont jamais vu de pareils comptes et de pareils projets de ministre. AUTRES PREUVES. Vous voyez que sur terre et sur mer le rédacteur du Testament politique s’éloigne assez des idées ordinaires. Il soutient qu’il n’y a point d’établissements à faire dans l’occident; les Anglais et les Hollandais nous ont bien prouvé le contraire, et il est très certain que le feu comte Maurice, qui était plein de vie en 1642, gouvernait le Brésil, que les Hollandais avaient conquis sur les Portugais(111). M. de Foncemagne me dit que j’ai confondu ce comte Maurice avec le Maurice prince d’Orange. Non, c’est l’abbé de Bourzeis qui les confond, et c’est une de ses moindres méprises. Il n’y a sans doute que cet abbé de Bourzeis qui ait pu avancer (chap. ix) que Gênes était la plus riche ville d’Italie, tandis que le pape jouissait de quinze millions de nos livres de rente, tandis que Livourne faisait un plus grand commerce que Gênes, tandis que Venise trouva des fonds assez considérables pour résister aux forces de l’empire ottoman. RÉFLEXION. Je crains que tant de fautes accumulées ne fatiguent le lecteur ainsi que moi. Je finis par cette grande difficulté à laquelle on n’a jamais pu répondre, et que j’ai indiquée dans mes premières réflexions(112). Y a-t-il quelqu’un qui puisse croire qu’un premier ministre parle à son roi de tant de petits détails qui n’appartiennent qu’à des commis subalternes, et surtout de tant de calculs erronés et de projets chimériques de finance, qui n’appartiennent qu’à ces écrivains qu’on appelle en Angleterre projeteurs? qu’il propose aux Français de ne s’habiller que d’un bon drap du seau(113), aux parlements de payer la taille, aux gentilshommes d’être enrôlés, aux chefs des armées de lever toujours par ménage cent mille soldats, quand il en faut cinquante mille; qu’il ne donne d’ailleurs que des conseils vagues sur la grande administration; qu’il s’appesantisse dans la moitié de son livre sur des lieux communs de morale, et en fasse un sermon insipide sans dire un seul mot de la manière dont il fallait soutenir alors l’État chancelant? J’avoue que j’ai toujours été tellement frappé d’une inconvenance si marquée que si l’abbé de Bourzeis me montrait aujourd’hui son livre signé de la main du cardinal de Richelieu, je lui dirais: Non, il n’est pas de lui; c’est vous qui lui avez fait signer votre propre ouvrage; il vous avait demandé peut-être quelques observations politiques dont il pût faire usage; il a pu les signer, comme tant de grands seigneurs signent les comptes de leurs intendants, sans les avoir presque lus. OBJECTION. M. de Foncemagne me dit qu’il n’est pas étonnant que le cardinal de Richelieu ait présenté à Louis XIII « ces lieux communs puérils, vagues, ce catéchisme pour un prince de dix ans, si déplacé à l’égard d’un roi âgé de quarante années, puisque le grand Bossuet composa autrefois, pour l’instruction du dauphin », la Politique tirée de l’Écriture sainte. RÉPONSE. Je réponds à M. de Foncemagne: Il est pardonnable au grand Bossuet d’avoir fait pour un enfant ce livre peu digne de lui, intitulé Politique tirée de l’Écriture sainte; mais ce sublime écrivain aurait bien négligé toute décence s’il avait fait un tel ouvrage pour l’usage de Louis XIV. Vous savez mieux qu’un autre, monsieur, comment il faut parler aux jeunes princes et aux princes d’un âge mûr; et, dans le fond de votre coeur, vous sentez encore mieux que moi les prodigieuses disparates que j’ai observées, et l’extrême inconvenance de dire à un prince qui règne depuis trente-six ans ce qu’on dirait à peine à un enfant qu’on élève, et surtout ce qu’il ne faudrait pas lui dire dans un style prolixe et rebutant. QUESTION IMPORTANTE. Imaginons que Louis XIV, après les batailles d’Hochstedt, de Ramillies, d’Oudenarde, de Turin, manquant d’argent, ayant peine à recruter ses armées, demanda au maréchal de Villars un plan qui pût remédier aux maux présents de la France, Croyez-vous de bonne foi qu’alors le maréchal de Villars, prêt à partir pour aller en campagne, eût dit au roi: « Sire, il faut commencer par restreindre les appels comme d’abus; toute contravention à la pragmatique a été estimée cas privilégié; vous avez tort de prétendre le droit de régale dans certains diocèses: il faut annexer à la Sainte-Chapelle une abbaye; il ne faut pas croire les gens de Palais, qui jugent de la puissance du roi par la forme de sa couronne, qui, étant ronde, n’a point de fin; les universités prétendent qu’on leur fait un tort extrême de ne leur pas laisser, privativement à tous autres, la faculté d’enseigner la jeunesse. « L’histoire de Benoît XI contre les cordeliers, qui, piqués sur le sujet de la perfection de la pauvreté, savoir, des revenus de saint François, s’animèrent à un tel point qu’ils lui firent ouvertement la guerre par leurs livres, etc. « Je vous apprends que les meilleurs princes ont besoin d’un bon conseil: je vous apprends qu’un prince capable est un grand trésor dans un État, et que beaucoup de qualités sont requises pour faire un conseiller d’État parfait. Je vous apprends qu’un conseiller d’État doit être un honnête homme; et voici sept grands paragraphes où je parle des grands conseillers d’État, sans dire un seul mot du fait dont il s’agit(114). « Il est question, sire, d’empêcher les ennemis de venir à Paris; mais n’en parlons point. Apprenez, à votre âge, que le règne de Dieu est le principe du gouvernement des États, et que la pureté d’un prince chaste bannira plus d’impureté du royaume que toutes les ordonnances qu’il saurait faire à cette fin. « Écoutez, sire, cette vérité si peu connue: la raison doit être la règle et la conduite d’un État; la lumière naturelle fait connaître à un chacun que l’homme, ayant été fait raisonnable, ne doit rien faire que par raison. » Cette maxime est nouvelle, je l’avoue; mais elle n’en est pas moins curieuse, et elle prouve qu’il ne faut pas croire le P. Canaye, qui loue tant le maréchal d’Hocquincourt de n’avoir point de raison(115). « Je vous apprends que la prévoyance est nécessaire au gouvernement d’un État. « Je me donnerai bien de garde de vous dire quels négociateurs secrets il faudrait employer pour détacher l’Angleterre de l’Allemagne et de la Hollande, et pour opposer le comte d’Oxford au duc de Marlborough; mais lisez, si vous pouvez, mon chapitre vii, où je parle des négociations: je vous y apprends que la faveur peut innocemment avoir lieu dans quelques choses, lorsque le trône de cette fausse déesse est élevé au-dessus de la raison; lisez le chapitre vii, où un abbé que j’ai consulté dit que les Français, étant destitués de flegme, sont des viandes servies sans sauce. » Si le maréchal de Villars avait parlé ainsi, n’est-il pas vrai que le roi Louis XIV l’aurait cru un peu affaibli du cerveau, et ne l’eût certainement pas envoyé commander sur la frontière? Voilà pourtant très précisément ce qu’on impute au cardinal de Richelieu. Maintenant je suppose que le cardinal eût donné à lire son testament à Louis XIII, qui ne lisait jamais; je suppose même que le roi eût fait l’effort difficile de parcourir cet ouvrage; dans quel excès de surprise ne serait-il pas tombé? N’aurait-il pas été en droit de dire à son ministre: J’attends de vous des conseils un peu plus précis: vous savez de quelle importance il est d’attacher à mon service les troupes veimariennes, et que c’est l’unique moyen d’incorporer l’Alsace à la France. « La Savoie va nous échapper; le chancelier Oxenstiern peut faire une paix avantageuse avec l’Allemagne, et nous abandonner. De grands troubles se préparent en Angleterre, dont il me semble que nous pouvons profiter. « Quel avantage tirerons-nous de la révolte de la Catalogne contre le roi d’Espagne, et de la prise de Turin par le comte de Harcourt de Lorraine? « Quels négociateurs emploierons-nous pour attacher le landgrave de Hesse aux intérêts de la France? Avons-nous assez d’argent pour lui payer des subsides? « Quels secours pouvons-nous donner au Portugal? « Par quel moyen pourrons-nous dissiper les conspirations qui se trament en secret en France? « Quelles propositions faudra-t-il faire au duc de Bouillon pour l’engager à céder sa principauté de Sedan, et à n’avoir désormais d’autre intérêt que celui de me servir? « Que dois-je faire surtout pour écarter de mon frère les conseillers pernicieux qui sont prêts de l’engager à prendre les armes? « Parlez-moi de tant d’intérêts importants de qui dépend le destin de l’Europe et de la France: ces seuls objets sont dignes de vous et de moi; laissez là vos viandes servies sans sauce, et vos sept paragraphes des devoirs d’un conseiller d’État. Je veux bien que l’abbé de Bourzeis, et Sirmond, et Salomon, etc... aient le brevet de conseiller d’État pour faire votre panégyrique, mais je ne veux pas qu’ils m’ennuient. « Votre abbé de Bourzeis m’a déjà fait perdre mon temps à lire une Narration succincte et erronée de ce qui s’est passé publiquement depuis quelques années, et de ce que je savais mieux que lui. Tâchez donc de me procurer un mémoire succinct de ce que je dois faire; que l’un soit la suite de l’autre, et si Bourzeis n’est pas capable d’un tel ouvrage, donnez-le à faire à Colletet ou à Chapelain. » Je demande à M. de Foncemagne, et à tous les lecteurs, si un tel discours dans la bouche de Louis XIII n’aurait pas été d’autant plus raisonnable que le testateur politique emploie une section entière à prouver qu’il faut être gouverné par la raison? SUITE DE CETTE QUESTION. Trouvez bon, monsieur, que je me serve encore d’une de vos allégations pour me prouver invinciblement à moi-même que ce célèbre ministre n’a point fait le testament qu’on lui reproche. Vous le reconnaissez, dites-vous, au conseil qu’il donne à Louis XIII en ces termes: « Conjurant Votre Majesté d’appliquer son esprit aux grandes choses importantes à son État, et de mépriser les petites. Voilà précisément le défaut dans lequel on fait tomber le cardinal; rien n’était plus important que l’éducation du dauphin: quel gouverneur lui donnera-t-on? qui mettra-t-on auprès de sa personne? Il n’en est pas dit un mot dans le testament; et cependant la Narration succincte ne peut être que du mois d’août 1641, trois ans après la naissance du dauphin. Ainsi, dans cette longue déclamation adressée à Louis XIII, dans ces conseils donnés à son souverain d’un ton de maître, il n’est question ni de l’héritier de la couronne, ni des grands intérêts du roi, ni de ceux du royaume. QUESTION INTÉRESSANTE. Souffrez que je vous propose un de mes doutes, qui me paraît mériter l’attention du public. Je ne sais s’il est bien vraisemblable qu’un grand ministre ait conseillé de perpétuer l’abus de la vénalité des charges(116); la France est le seul pays souillé de cet opprobre. Je ne sais s’il est bien vrai que ce qu’on appelle « basse naissance produit rarement les qualités nécessaires à un magistrat, et que de deux personnes dont le mérite est égal, celle qui est plus aisée en ses affaires est préférable à l’autre. » Le testament ajoute: « Il est certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat ait l’âme d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse amollir quelquefois par la considération de ses intérêts. » Le cardinal pouvait-il penser ainsi, lui qui avait vu les magistrats les plus pauvres du parlement, Barillon, Sallo, Lainé, Bitaut, et le père de Scarron(117), résister à sa violence avec le plus de courage? Peut-être les hommes d’une fortune médiocre sont en tout pays les meilleurs citoyens, puisqu’ils sont au-dessus d’une extrême pauvreté, qui peut conduire à des bassesses, et au-dessous de la grande opulence, qui nourrit presque toujours l’ambition. A l’égard de ce qu’il appelle basse naissance, les avocats, dont on tire les magistrats dans tout le reste de l’Europe, sont tous des citoyens de familles honnêtes, et précisément dans cet état également éloigné de la misère et de la fortune, état convenable à l’intégrité de la magistrature; tous ont reçu une bonne éducation, tous ont étudié les lois: la dissipation et les plaisirs, suite ordinaire de la richesse, ne les ont point corrompus; ils enseignent les magistrats, et sont par conséquent dignes de l’être. Avouons que la vénalité des charges est un très grand mal, qui n’a eu sa source que dans les malheurs de François Ier et dans la très mauvaise administration de ses finances. Ce serait une chose monstrueuse en Angleterre, en Allemagne, en Espagne, et même dans presque toute l’Italie, que d’acheter le droit de juger les hommes comme on achète un pré et un champ. Cet abus n’est connu ni en Turquie, ni en Perse, ni à la Chine. Enfin je ne puis imaginer qu’un ministre ait pu conseiller le maintien de ce trafic honteux contre lequel l’univers entier réclame. Tous ceux qui exercent aujourd’hui la magistrature en France avec tant de dignité et de justice aimeraient mieux avoir été élus à la pluralité des voix, comme ils l’auraient été sans doute, que d’avoir tous acheté leur office à prix d’argent. Ainsi cette magistrature elle-même s’élève, avec le reste de la terre, contre l’abus qu’on suppose approuvé par le cardinal de Richelieu. CONCLUSION. Je persiste toujours, monsieur, dans mon sentiment, qui a été le vôtre, et qui semble encore l’être, c’est-à-dire que le cardinal de Richelieu put jeter un coup d’oeil sur la Narration succincte de l’abbé de Bourzeis; et j’ajoute que, si le cardinal avait vu le reste, il n’aurait pas eu grande opinion de la capacité de ce projeteur. Le monde est plein de ces donneurs d’avis qui font parler les ministres; mais j’ose croire que toutes les fois qu’on attribue à un ministre des projets visiblement impraticables, des calculs erronés, des assertions évidemment fausses, des erreurs grossières sur les choses les plus communes, des déclamations de rhétorique sans objet précis, et de vagues réflexions sans convenance, qui n’ont rien de commun ni avec l’État présent des choses, ni avec la situation du ministre, ni avec le caractère du prince à qui s’adressent ces discours, on peut être assuré que l’ouvrage n’est point du ministre. Pouvez-vous penser autrement, monsieur, vous qui soupçonnez toujours dans vos remarques que Bourzeis et Dageant ont fabriqué le Testament politique? vous qui, effrayé des bévues dont les chapitres sur le commerce et la finance fourmillent, dites, page 118: « Ce pourrait bien être le fruit du travail de Dageant; » vous n’avez donc écrit en effet que pour confirmer mon opinion, et pour prouver que le testament n’est pas du cardinal. Je ne peux imaginer, monsieur, que vous souteniez le pour et le contre, et que vous vouliez vous contredire parce que le testament se contredit en cent endroits. Je crois devoir inférer de tout votre ouvrage que, quand vous dites le cardinal de Richelieu, vous entendez toujours Dageant et Bourzeis. Cependant comment se peut-il faire qu’étant vous-même persuadé que le testament prétendu n’est pas du cardinal de Richelieu, et que la moitié de cet ouvrage est un tissu de lieux communs, et l’autre moitié un amas de projets impraticables, vous pensiez m’éblouir en me disant qu’il a été loué par La Bruyère(118)? N’est-il jamais arrivé qu’un homme de lettres se soit laissé séduire par un grand nom, par l’envie de faire sa cour à des personnes puissantes, enfin par l’erreur populaire, qui domine souvent les esprits les mieux faits? Si l’abbé de Bourzeis avait donné ses Idées politiques sous son nom, On en aurait ri comme des projets de M. Ormin et de Caritidès(119). Il sentit combien Sosie a raison de dire(120):
Dès qu’une fois la prévention est établie, vous savez que la raison perd tous ses droits. Les noms, en tout genre, font plus d’impression que les choses. Vous avez peut-être entendu parler de ce qui se passa dans un souper au Temple, chez M. le prince de Vendôme, au sujet des fables de Lamotte. Elles venaient de paraître, et par conséquent tout le monde affectait d’en dire du mal. Le célèbre abbé de Chaulieu, l’évêque de Luçon, fils du fameux Bussy-Rabutin, et beaucoup plus aimable que son père, un ancien ami de Chapelle, plein d’esprit et de goût, l’abbé Courtin, et d’autres bons juges des ouvrages, s’égayaient aux dépens de Lamotte; le prince de Vendôme et le chevalier de Bouillon enchérissaient sur eux tous; on accablait le pauvre auteur; je leur dis: « Messieurs, vous avez tous raison; vous jugez en connaissance de cause: quelle différence du style de Lamotte à celui de La Fontaine! Avez-vous vu la dernière édition des Fables de La Fontaine? — Non, dirent-ils. — Quoi! vous ne connaissez pas cette belle fable qu’on a retrouvée parmi les papiers de Mme la duchesse de Bouillon? » Je leur récitai la fable; ils la trouvaient charmante, ils s’extasiaient. « Voilà du La Fontaine, disaient-ils; c’est la nature pure; quelle naïveté! quelle grâce — Messieurs, leur dis-je, la fable est de Lamotte; » alors ils me la firent répéter, et la trouvèrent détestable. J’ai été souvent à portée de conter cette histoire à propos; et je crois que c’est ici sa véritable place. Vous pensez, monsieur, justifier les bévues du ministère par les miennes; vous feignez de croire que le cardinal de Richelieu a pu prendre le pape Benoît XI pour le pape Jean XXII, parce que mon imprimeur allemand a mis dans l’Essai sur les Moeurs, etc., la Sardaigne pour la Cerdagne. Vous concluez de ce que j’ai dit des sottises que le cardinal de Richelieu a pu aussi en dire. Le cas est bien différent. Il n’est pas permis à un ministre de se tromper quand il donne des leçons à son maître. Je ne donne de leçons à personne; je suis fait pour en recevoir: c’est à moi qu’il est permis de se tromper; et c’est à vous de me redresser. Aussi vous me reprochez, pour justifier le cardinal de Richelieu, ou plutôt Bourzeis et Dageant, vous me reprochez, dis-je, que j’ai dit dans l’Essai sur les Moeurs, etc., que Constance de Naples était fille de Guillaume II. Non, monsieur, je ne l’ai point dit; l’édition que j’ai sous mes yeux, imprimée à Genève en 1761, porte au tome II, page 12: « Il ne restait de la race légitime des conquérants normands que Constance, fille du roi Roger(121), premier du nom. » Si on a mis Victor II pour Victor IV, ce n’est pas ma faute, et cela ne prouve rien pour le testament du cardinal. Je ne sais pas de quelle édition vous vous êtes servi. Si je pouvais encore avoir quelque amour-propre dans ma vieillesse, en connaissant, comme je fais, le néant de la plupart des livres, et surtout des miens, je pourrais me plaindre de la manière dont on défigure à Paris tous mes ouvrages, jusque-là que plusieurs de mes tragédies sont remplies de vers qui ne sont pas de moi, et que je n’ai reconnu ni Tancrède ni Olympie dans les éditions des libraires de cette ville. Je me justifie auprès de vous, monsieur, moins par vanité que par mon amour pour la vérité, qui assurément est égal au vôtre: amour qui ne doit jamais s’affaiblir, qui ne doit céder à aucune complaisance, contre lequel l’envie et la calomnie s’élèvent trop souvent, mais qu’elles sont forcées de respecter en secret. J’avoue que vous avez très grande raison quand vous relevez la faute que j’avais faite de prendre un Léopold d’Autriche pour un autre Léopold d’Autriche, dans l’Essai sur les Moeurs, etc. Que Dieu vous conserve les yeux, dont la privation presque entière me fait faire bien des fautes! Il m’a jusqu’ici conservé un peu de mémoire; elle m’a servi depuis longtemps à corriger cette bévue, et si vous aviez pris la peine de lire mes Remarques sur l’Histoire générale(122), imprimées en 1763, vous auriez vu ces paroles à la page 85: « Je me suis trompé sur un duc d’Autriche qui enchaîna et vendit Richard II, roi d’Angleterre: ce n’est pas ce duc qui fit la guerre aux Suisses. Il y a quelques erreurs pareilles dont les lecteurs savants s’aperçoivent, et dont les autres doivent être informés. Ainsi, monsieur, étant d’accord avec moi sur une
de mes erreurs, que vous relevez près de deux ans après moi,
soyons aussi d’accord ensemble sur les fautes innombrables de MM. Dageant
et Bourzeis. Il y a une petite différence entre eux et moi: c’est
qu’on loue le cardinal de Richelieu d’un ouvrage qu’ont fait ces messieurs,
et qu’on m’impute à moi tous les jours des ouvrages dont on ne loue
personne. Jamais on ne parla à Louis XIII du Testament politique
attribué au cardinal de Richelieu, et on parle quelquefois à
Louis XV et à sa cour d’écrits qu’on m’attribue, et auxquels
je n’ai pas la moindre part(123). Ce malheur
est le partage des gens de lettres: on les calomnie pendant leur vie, on
leur rend quelquefois justice après leur mort. Je vous prie, monsieur,
de me la rendre de mon vivant; cette justice est surtout d’être bien
persuadé de mes sentiments respectueux pour vous, et de ma très
sincère estime.
Vous semblez penser que la Narration succincte fut écrite par ordre du cardinal de Richelieu, et que le Testament politique a été composé en partie par Dageant, et en partie par Bourzeis ou quelque autre; si vous trouvez des raisons convaincantes pour vous rétracter, je vous promets de me rétracter aussi, et de me soumettre à votre jugement. Aux Délices,
près de Genève, 23e octobre 1764.
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