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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges IV (1763-1766) | DISCOURS AUX WELCHES
Notice de Beuchot:
Je ne sais si cet ouvrage a été imprimé séparément;
je n’en ai jamais vu d’édition isolée. Mais il fait partie
du volume intitulé Contes de Guillaume Vadé, in-8°,
et dont on parle dans les Mémoires secrets (de Bachaumont),
à la date du 5 mai 1764. C’est donc au plus tard en avril, et même,
plus probablement, en mars 1764 qu’a été composé le
Discours aux Welches. Fréron, qui en avait déjà parlé
dans sa feuille du 14 juillet (Année littéraire, 1764,1V,
298), y revient dans sa feuille du 20 septembre (Année littéraire,
1764, VI, 59), et dit que Voltaire en a pris l’idée dans Tatien,
disciple de saint Justin, et qui écrivit, vers l’an 468, un Discours
contre les Gentils. Le Mercure de septembre 1764, pages 43-69, contient
la Réponse d’un Français à la harangue d’Antoine
Vadé aux Welches. On trouve aussi dans le Mercure (décembre
1764, pages 28-40) une Lettre de mademoiselle Reydellet à M.
de La Place, auteur du Mercure, sur le Discours aux Welches, contenant
l’apologie des Français. La première note (voyez ci-après)
blessa le P. Joseph-Romain Joly, qui fit insérer dans l’Annéelittéraire
de
1764 (tome VII, pages 45-52) une Lettre du fils d’un bourgeois de Saint-Claude
à M. Fréron, au sujet d’une note injurieuse à cette
ville insérée par M. de Voltaire en son Discours aux Welches.
Le P. Joly observe avec raison « qu’il n’est pas possible d’être
citoyen et mainmortable en même temps; ces deux qualités,
suivant les jurisconsultes, s’excluent et ne se rencontrent jamais dans
la même personne ». Il ajoute que la ville de Saint-Claude
« n’a point été délivrée de la mainmorte,
puisqu’elle est, dès son origine, de condition franche ».
Voltaire s’est exprimé exactement ailleurs à l’occasion des
chanoines de Saint-Claude qui tenaient en esclavage les sujets du roi,
habitant au mont Jura vers Saint-Claude; voyez la première phrase
de l’opuscule intitulé Au roi en son conseil, etc.
O Welches(10), mes compatriotes! si vous êtes supérieurs aux anciens Grecs et aux anciens Romains, ne mordez jamais le sein de vos nourrices, n’insultez jamais à vos maîtres, soyez modestes dans vos triomphes; voyez qui vous êtes et d’où vous venez. Vous avez eu l’honneur, il est vrai, d’être subjugués par Jules-César, qui fit pendre tout votre parlement de Vannes, vendit le reste des habitants, fit couper les mains à ceux du Quercy, et vous gouverna ensuite fort doucement. Vous restâtes plus de cinq cents ans sous les lois de l’empire romain; vos druides, qui vous traitaient en esclaves et en bêtes, qui vous brûlaient pieusement dans des paniers d’osier, n’eurent plus le même crédit quand vous devîntes province de l’empire. Mais convenez que vous fûtes toujours un peu barbares. Dans le cinquième siècle de votre ère vulgaire, des Vandales, que vous avez appelés du nom sonore de Bourgonsions ou de Bourguignons, gens d’esprit d’ailleurs et fort propres, qui oignaient leurs cheveux avec du beurre fort, comme le dit Sidonins Apollinaris, infundens acido comam butyro(11); ces gens-là, dis-je, vous firent esclaves, depuis le territoire de votre ville de Vienne jusqu’aux sources de votre rivière de Seine; et c’est un reste glorieux de ces temps illustres que des moines et chanoines aient encore des serfs dans ce pays(12). Cette belle prérogative de l’espèce humaine subsiste parmi vous comme un témoignage de votre sagesse. Une partie de vos autres provinces, que vous appelâtes si longtemps les provinces d’Oc, et que vous distinguâtes si noblement des provinces de Oui, furent envahies par les Visigoths; et quant à vos provinces de Oui, elles vous furent prises par un Sicambre nommé Hildovic(13), dont les grands-pères avaient été condamnés aux bêtes à Trèves par l’empereur Constantin. Ce Sicambre, honoré du titre de patrice romain, vous réduisit en servitude avec une poignée de Francs sortis des marais du Rhin, du Mein, et de la Meuse. Les belles expéditions de ce grand homme furent d’assassiner trois roitelets, ses parents et ses amis, l’un vers le bourg de Boulogne sur Mer l’autre vers le village de Cambrai, et le troisième vers le village du Mans que vos chroniques appellent villes: ce fut alors que la contrée des Welches porta le nom mélodieux de Frankreich(14), ancien nom de la France, en commémoration de ses vainqueurs et vous fûtes la première nation de l’univers, car vous aviez l’oriflamme de Saint Denis Des pirates du Nord vinrent quelque temps après vous mettre à rançon, et vous prirent la province qu’on nomma depuis Normandie. Vous fûtes ensuite divisés en plusieurs petites nations sous différents maîtres, et chaque nation avait ses lois particulières comme son jargon. La moitié de votre pays appartint bientôt aux peuples de l’île appelée Britain, ou England dans leur idiome, qui était aussi harmonieux que le vôtre. La Normandie, la Bretagne, l’Anjou, le Maine, le Poitou, la Saintonge, la Guienne, la Gascogne, l’Angoumois, le Périgord, le Rouergue, l’Auvergne, furent longtemps entre les mains de cette nation des Angles, tandis que vous n’aviez ni Lyon, ni Marseille, ni le Dauphiné, ni la Provence, ni le Languedoc. Malgré cet état misérable, vos compilateurs, que vous prenez pour des historiens, vous appellent souvent le premier peuple de l’univers, et votre royaume le premier royaume. Cela n’est pas civil pour les autres nations. Vous êtes un peuple brillant et aimable, et si vous joignez la modestie à vos grâces, le reste de l’Europe sera fort content de vous. Remerciez bien Dieu de ce que les divisions de la rose rouge et de la rose blanche vous délivrèrent des Angles, et remerciez-le surtout de ce que les guerres civiles d’Allemagne empêchèrent Charles-Quint d’engloutir votre pays, et d’en faire une province de l’empire. Vous avez en un moment bien brillant sous Louis XIV; mais n’allez pas pour cela vous croire supérieurs en tout aux anciens Romains et aux Grecs. Songez que, pendant six cents ans, presque personne parmi vous, hors quelques-uns de vos druides, ne sut ni lire ni écrire. Votre extrême ignorance vous livra au flamen de Rome et à ses consorts, comme des enfants que des pédagogues gouvernent et corrigent à leur gré. Vos contrats de mariage, quand vous faisiez des contrats, ce qui était rare, étaient écrits en mauvais latin par des clercs. Vous ignoriez ce que vous aviez stipulé, et quand vous aviez eu des enfants, il venait un tonsuré de Rome qui vous prouvait que votre femme n’était point votre femme, qu’elle était votre cousine au septième degré, que votre mariage était un sacrilège, que vos enfants étaient bâtards, et que vous étiez damné si vous ne faisiez pas toucher à la chambre nommée apostolique la moitié de votre bien, sans délai ni remise. Vos Basiléis(15) n’étaient pas mieux traités que vous: vous en avez eu neuf d’excommuniés(16), si je ne me trompe, par le serviteur des serviteurs de Dieu sous l’anneau du pêcheur. L’excommunication emportait nécessairement la confiscation des biens: de sorte que vos Basiléis perdaient de droit leur couronne, dont le pêcheur romain faisait présent, selon son bon plaisir et son équité, au premier de ses amis. Vous me direz, mes chers Welches, que les peuples de l’île Britain ou England, et même les empereurs teutoniques, ont été encore plus maltraités que vous, et qu’ils étaient aussi ignorants: cela est vrai; mais cela ne vous justifie pas, et si la nation britannique a été abrutie pour être pendant quelque temps province feudataire d’un druide ultramontain, vous m’avouerez qu’elle s’en est bien vengée: tâchez de l’imiter si vous pouvez. Vous eûtes autrefois un roi(17) qui, quoique malheureux dans tous ses desseins et dans toutes ses expéditions, est pourtant recommandable pour vous avoir appris à lire et à écrire; il fit même venir d’Italie des gens qui vous enseignèrent le grec, et d’autres qui vous apprirent à dessiner et à tailler une figure en pierre; mais il se passa plus de cent années avant que vous eussiez un bon peintre et un bon sculpteur, et pour ceux qui apprirent le grec, et même l’hébreu, on les brûla presque tous, parce qu’ils étaient soupçonnés de lire l’original de quelques livres judaïques, ce qui est bien dangereux. Je veux bien convenir avec vous, mes chers Welches, que votre pays est la première contrée de l’univers: cependant vous ne possédez pas le plus grand domaine dans la plus petite des quatre parties du monde. Considérez que l’Espagne est un peu plus étendue, que l’Allemagne l’est bien davantage, que la Pologne et la Suède sont plus grandes, et qu’il y a des provinces en Russie dont le pays des Welches ne ferait pas la quatrième partie. Je souhaite que vous soyez le premier royaume de l’univers par la fertilité de votre terrain; mais, de grâce, songez à vos quarante lieues de landes vers Bordeaux, à cette partie de votre Champagne que vous avez nommée si noblement pouilleuse, à des provinces entières où le peuple ne se nourrit que de châtaignes, à d’autres où il n’a guère que du pain d’avoine. Remarquez bien la défense qui vous est faite de sortir les blés de votre pays, défense fondée nécessairement sur votre disette, et peut-être encore sur votre caractère, qui vous porterait à vendre au plus vite tout ce que vous avez pour le racheter fort cher trois mois après, semblables en cela à certains habitants de l’Amérique(18) qui vendent leur lit le matin, oubliant qu’ils voudront se coucher le soir. D’ailleurs la dépense que la plus brillante partie de la nation fait en fine farine pour poudrer ses têtes, soit que vous soyez coiffés à l’oiseau royal, soit que vous portiez vos cheveux étalés comme Clodion et les conseillers de la cour, cette dépense est si universelle qu’on fait très bien d’empêcher de porter à l’étranger une denrée dont vous faites un si bel usage. Premier peuple de l’univers, songez que vous avez dans votre royaume de Frankreich environ deux millions de personnes qui marchent en sabots six mois de l’année, et qui sont nu-pieds les autres six mois. Êtes-vous le premier peuple de l’univers pour le commerce et pour la marine?... Hélas! J’entends dire, mais je ne puis le croire, que vous êtes la seule nation du monde chez qui on achète le droit de juger les hommes, et même de les mener tuer à la guerre. On m’assure que vous faites passer par cinquante mains l’argent du trésor public; et quand il est arrivé à travers toutes ces filières, il se trouve réduit tout au plus au cinquième. Vous me répondrez que vous réussissez beaucoup à l’opéra-comique: j’en conviens; mais, de bonne foi, votre opéra-comique, ainsi que votre opéra sérieux, ne vous vient-il pas d’Italie? Vous avez inventé quelques modes, je l’avoue, quoique vous preniez aujourd’hui presque toutes celles des peuples de Britain; mais n’est-ce pas un Génois(19) qui a découvert la quatrième partie du monde où vous possédez enfin deux ou trois petites îles? N’est-ce pas un Portugais(20) qui vous a ouvert le chemin des Indes orientales, où vous venez de perdre vos pauvres comptoirs? Vous êtes peut-être le premier peuple du monde pour les inventions des arts; cependant n’est-ce pas Jean Goia de Melfi à qui l’on doit la boussole? N’est-ce pas l’Allemand Schwartz qui donna le secret de la poudre inflammable? L’imprimerie, dont vous faites tant d’usage, n’est-elle pas encore le fruit du travail ingénieux d’un Allemand(21)? Quand vous voulez lire les brochures nouvelles qui font de vous un peuple si savant, vous vous servez quelquefois de lunettes; remerciez-en François Spina, sans lequel vous n’auriez jamais pu lire les petits caractères. Vous avez des télescopes remerciez-en Jacques Mettius le Hollandais, et Galilei Galileo le Florentin. Si vous vous divertissez quelquefois avec des baromètres et des thermomètres, à qui en avez-vous l’obligation? à Torricelli, qui inventa les premiers; à Drebellius, qui inventa les seconds. Plusieurs d’entre vous étudient le vrai système du monde planétaire: c’est un homme de la Prusse polonaise(22) qui devina ce secret du Créateur. On vous aide dans vos calculs avec des logarithmes: c’est au prodigieux travail de milord Neper(23) et de ses associés que vous en avez l’obligation. C’est Guericke de Magdebourg que vous devez remercier de la machine pneumatique. C’est ce même Galilée dont je viens de vous parler qui découvrit le premier les satellites de Jupiter, les taches du soleil, et sa rotation sur son axe. Le Hollandais Huygens vit l’anneau de Saturne, un Italien(24) vit ses satellites, lorsque vous n’aperceviez rien encore. Enfin c’est le grand Newton qui vous a montré ce que c’est que la lumière, et qui vous a dévoilé la grande loi qui fait mouvoir les astres, et qui dirige les corps pesants vers le centre de la terre. Premier peuple du monde, vous aimez à orner vos cabinets: vous y mettez de jolies estampes; mais songez que le Florentin Finiguerra est le père de cet art qui éternise ce que le pinceau ne peut conserver. Vous avez de belles pendules, c’est encore une invention du Hollandais Huygens. Vous portez quelques brillants au doigt, songez que c’est à Venise que l’on commença à les tailler, ainsi qu’à imiter les perles. Vous vous regardez quelquefois au miroir, c’est encore à Venise que vous devez les glaces. Je voudrais donc que, dans vos livres, vous témoignassiez quelquefois un peu de reconnaissance pour vos voisins. Vous n’en usez pas, à la vérité, comme Rome, qui met à l’Inquisition tous ceux qui lui apportent une vérité de quelque genre que ce puisse être, et qui fait jeûner Galilée au pain et à l’eau pour lui avoir appris que les planètes tournent autour du soleil; mais que faites-vous? dès qu’une découverte utile illustre une autre nation, vous la combattez, et même très longtemps. Newton fait voir aux hommes étonnés les sept rayons primitifs et inaltérables de la lumière vous niez l’expérience pendant vingt années, au lieu de la faire. Il vous démontre la gravitation, et vous lui opposez pendant quarante ans le roman impertinent des tourbillons de Descartes. Vous ne vous rendez enfin que quand l’Europe entière rit de votre obstination. La méthode de l’inoculation sauve ailleurs la vie à des milliers d’hommes: vous employez plus de quarante années à tâcher de décrier cet usage salutaire. Si quelquefois, en portant au tombeau vos femmes, vos enfants morts de la petite vérole naturelle, vous sentez un moment de remords (comme vous avez un moment de douleur et de regrets); si vous vous repentez alors de n’avoir pas imité la pratique des nations plus sages que vous et plus hardies; si vous vous promettez d’oser faire ce qui est si simple chez elles, ce mouvement passe bien vite; le préjugé et la légèreté reprennent chez vous leur empire ordinaire. Vous ignorez, ou vous feignez d’ignorer, que dans le relevé des hôpitaux de Londres, destinés à la petite vérole naturelle et artificielle, la quatrième partie des hommes y meurt de la petite vérole ordinaire, et qu’à peine meurt-il une personne sur quatre cents qui ont été inoculées. Vous laissez donc périr la quatrième partie de vos concitoyens, et quand vous êtes effrayés de ce calcul qui vous déclare si imprudents et si coupables, que faites-vous? Vous consultez des licenciés fondés ou non fondés par Robert Sorbon: vous présentez des réquisitoires! C’est ainsi que vous soutîntes des thèses contre Harvey, quand il eut découvert la circulation du sang. C’est ainsi qu’on a rendu des arrêts par lesquels on condamnait aux galères ceux qui disputaient contre les catégories d’Aristote. O premier peuple du monde! quand serez-vous raisonnable? Vous êtes obligé de convenir de tout ce que j’ai l’honneur de vous dire. Vous me répondez que toutes vos sottises n’empêchent pas que Mlle Duchapt(25) ne vende ses ajustements de femmes dans tout le Nord, et qu’on ne parle votre langue à Copenhague, à Stockholm, et à Moscou. Je n’entrerai point dans l’importance du premier de ces avantages; le second seul est le sujet de mon discours. Vous vous applaudissez de voir votre langue presque aussi universelle que le furent autrefois le grec et le latin: à qui en êtes-vous redevables, je vous prie? A une vingtaine de bons écrivains que vous avez presque tous ou négligés, ou persécutés, ou harcelés pendant leur vie. Vous devez surtout ce triomphe de votre langue dans les pays étrangers, à cette foule d’émigrants qui furent obligés de quitter leur patrie vers l’an 1685. Les Bayle, les Leclerc, les Basnage, les Bernard, les Rapin-Thoiras, les Beausobre, les Lenfant, et tant d’autres, allèrent illustrer la Hollande et l’Allemagne; le commerce des livres fut alors un des plus grands avantages des Provinces-Unies, et une perte pour vous. Ce sont les malheurs de vos compatriotes qui ont étendu votre langue chez tant de nations: les Racine, les Corneille, les Molière, les Boileau, les Quinault, les La Fontaine, et vos bons écrivains en prose, ont, sans doute, beaucoup contribué à répandre ailleurs votre langue et votre gloire: c’est un grand avantage; mais il ne vous donne pas le droit de croire l’emporter en tout sur les Grecs et sur les Latins. Ayez d’abord la bonté de considérer que vous n’avez aucun art, aucune science dont vous ne deviez la connaissance aux Grecs. Les noms mêmes de ces sciences et de ces arts l’attestent assez: la logique, la dialectique, la géométrie, la métaphysique, la poésie, la géographie, la théologie même, si c’est une science, tout vous annonce la source où vous avez puisé. Il n’y a point de femme qui ne parle grec sans s’en douter: car, si elle dit qu’elle a vu une tragédie, une comédie, qu’on lui a récité une ode, qu’un de ses parents est tombé en apoplexie ou en paralysie, qu’il a une esquinancie, un anthrax, qu’un chirurgien l’a saigné à la veine céphalique, qu’elle a été à l’église, qu’un diacre a chanté les litanies; si elle parle d’évêques, de prêtres, d’archidiacre, de pape, de liturgie, d’antienne, d’eucharistie, de baptême, de mystères, de décalogue, d’évangile, de hiérarchie, etc., il est bien certain qu’elle n’a pas prononcé un seul mot qui ne soit grec. Il est vrai qu’on peut tirer presque toutes ses expressions d’une langue étrangère, et en faire un si heureux usage que les disciples surpassent enfin les maîtres; mais lorsque avec le temps vous avez composé votre langue des débris du grec et du latin, mêlés avec vos anciens mots welches et tudesques, parvîntes-vous alors à faire un langage assez abondant, assez expressif, assez harmonieux? Votre stérilité n’est-elle pas attestée par ces mots secs et barbares que vous employez à tout: Bout du pied, bout du doigt, bout d’oreille, bout du nez, bout du fil, bout du pont, etc.? tandis que les Grecs expriment toutes ces différentes choses par des termes énergiques et pleins d’harmonie. On vous a déjà reproché de dire un bras de rivière, un bras de mer, un cul d’artichaut, un cul-de-lampe, un cul-de-sac. A peine vous permettez-vous de parler d’un vrai cul devant des matrones respectables; et cependant vous n’employez point d’autre expression pour signifier des choses auxquelles un cul n’a nul rapport. Jérôme Carré(26) vous a proposé le mot d’impasse pour vos rues sans issue: ce mot est noble et significatif; cependant, à votre honte, votre Almanach royal imprime toujours que l’un de vous demeure dans le cul-de-sac de Menars, et l’autre dans le cul des Blancs-Manteaux. Fi! n’avez-vous pas de honte? Les Romains appelaient ces chemins sans issue angiportus; ils n’imaginaient point qu’un cul put ressembler à une rue. Que dirai-je du mot trou, que vous appliquez encore à tant et de si nobles usages? Ne trouvez-vous pas que les noms de vos portes, de vos rues, de vos temples, feraient un bel effet dans un poème épique? On aime à voir Hector courir du temple de Pallas à la porte de Scée. L’oreille est aussi flattée que l’imagination amusée, quand les Grecs avancent de Ténédos aux rivages de Troie sur les rives du Simoïs et du Scamandre; mais, en vérité, pourrait-on peindre vos héros partant de l’église de Saint-Pierre-aux-Boeufs, ou de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, avançant fièrement par la rue du Pet-au-Diable, et par la rue Trousse-vache, s’embarquant sur la galiote de Saint-Cloud, et allant combattre dans la place de Long-jumeau? Vos curieux conservent des Mémoires innombrables depuis la mort de Henri II jusqu’à celle de Henri IV. Ce sont des monuments de grossièreté enfantés par la rage d’écrire; c’est un amas de satires sur des événements affreux transmis à la postérité dans le langage des halles: vous n’eûtes alors qu’un bon historien(27), et il fut obligé d’écrire en latin. Enfin vous avez nettoyé votre langue de cette rouille barbare et de cette crasse bourgeoise; vous avez fait quelques bons livres; mais avez-vous alors surpassé Cicéron et Démosthène? Avez-vous mieux écrit que Tite-Live, Tacite, Thucydide et Xénophon? Quel auteur au-dessus du médiocre a écrit jusqu’ici vos annales? Sied-il bien à Daniel de dire dès la première page de son histoire: « Ce ne fut que sous le grand Clovis que les Français se rendirent maîtres pour toujours de ces grandes provinces? » Certainement le grand Clovis ne s’en rendit pas maître pour toujours, puisque ses successeurs perdirent tout le pays qui s’étend de Cologne à la Franche-Comté. Ce Daniel vous dit, d’après le romancier Grégoire de Tours, que les soldats de Clovis, après la bataille de Tolbiac, s’écrièrent comme de concert: « Nous renonçons aux dieux mortels; nous ne voulons plus adorer que l’immortel; nous ne reconnaissons plus d’autre Dieu que celui que le saint évêque Remi nous prêche. » En vérité, il n’est pas possible que toute une armée de Francs ait prononcé de concert cette phrase et ces antithèses de mortel et d’immortel. Votre Daniel ressemble à votre Lamotte, qui, dans une abréviation d’Homère, fait dire une pointe à toute l’armée grecque, et lui fait prononcer ce vers quand Achille se réconcilie avec Agamemnon: Que ne vaincra-t-il point, il s’est vaincu lui-même. Comment l’armée des Francs pouvait-elle renoncer à des dieux mortels? Adorait-elle des hommes? Le Thaut, l’Irminsul, l’Odin, la Fridda, que ces barbares révéraient, n’étaient-ils pas des immortels à leurs yeux? Daniel ne devait pas ignorer que tous les peuples du Nord adoraient un Dieu suprême qui présidait à toutes ces divinités secondaires; il n’avait qu’à consulter l’ancien livre de l’Edda, cité par le savant Huet(28), évêque d’Avranches; il n’avait qu’à lire ce que Tacite(29) dit expressément dans son Traité des moeurs des Germains: Regnator omnium Deus. Ce Dieu s’appelait God ou Goth, Got le Bon, et on ne peut assez admirer que des barbares eussent donné à la Divinité un titre si digne d’elle. Daniel ne devait donc pas mettre une pareille sottise dans la bouche de toute une armée, sottise convenable tout au plus au Pédagogue chrétien(30). Mais en quelle langue, s’il vous plaît, prêchait Remi à ces Bructères et à ces Sicambres? Il parlait ou latin ou welche; et les Sicambres parlaient l’ancien tudesque. Remi apparemment renouvela le miracle de la Pentecôte: Et unusquisque intendebat linguam suam(31). Si vous examinez de près Mézerai, que de fables, que de confusion, et quel style! Méritez des Tite-Live, et vous en aurez. Je veux croire que chez vous l’éloquence du barreau et de la chaire a été portée aussi loin qu’elle peut l’être. Les divisions de vos sermons en trois points, quand il n’y a rien à diviser, un Ave à la vierge Marie(32) qui précède ces divisions, un long discours welche sur un texte latin qu’on accommode comme on peut à ce discours, et enfin des lieux communs mille fois répétés, sont des chefs-d’oeuvre sans doute; les plaidoyers de vos avocats sur les coutumes du Hurepoix ou du Gâtinois passeront à la dernière postérité, mais je doute qu’ils fassent oublier l’éloquence grecque et romaine. Je suis bien loin de nier que Pascal, Bossuet, Fénelon, aient été très éloquents. C’est lorsque ces génies parurent que vous cessâtes d’être Welches, et que vous fûtes Français; mais ne comparez pas les Lettres provinciales aux Philippiques. Considérez d’abord que l’importance du sujet est quelque chose. Les noms de Philippe et de Marc-Antoine sont un peu au-dessus des noms du P. Annat, d’Escobar, et de Tambourini. Les intérêts de la Grèce et les guerres civiles de Rome sont des objets plus considérables que la grâce suffisante qui ne suffit pas, la grâce coopérante qui n’opère point, et la grâce efficace qui est sans efficacité. Le grand attrait des Lettres provinciales périt avec les jésuites; mais les Oraisons de Démosthène et de Cicéron instruisent encore l’Europe, quand les objets de ces harangues ne subsistent plus, quand les Grecs ne sont que des esclaves, et que les Romains ne sont plus que tonsurés. Je sais, encore une fois, que les Oraisons funèbres de Bossuet sont belles, qu’il y a même du sublime. Mais, entre nous, qu’est-ce qu’une oraison funèbre? un discours d’appareil, une déclamation, un lieu commun, et souvent une atteinte à la vérité. Faudra-t-il mettre ces harangues poétiques à côté des discours solides de Cicéron et de Démosthène? Votre Fénelon, admirateur des anciens, et nourri de leurs ouvrages, alluma sa bougie à leurs flammes immortelles: vous n’oserez pas prétendre que sa Calypso, abandonnée par Télémaque, approche de la Didon de Virgile; la froide et inutile passion de ce Télémaque, que Mentor jette d’un coup de poing dans la mer pour le guérir de son amour, ne semble pas une invention des plus sublimes. Et oserez-vous dire que la prose de cet ouvrage soit comparable à la poésie d’Homère et de Virgile? O mes Welches! qu’est-ce qu’un poème en prose, sinon un aveu de son impuissance? Ignorez-vous qu’il est plus aisé de faire dix tomes de prose passable que dix bons vers dans votre langue, dans cette langue embarrassée d’articles, dépourvue d’inversions, pauvre en termes poétiques, stérile en tours hardis, asservie à l’éternelle monotonie de la rime, et manquant pourtant de rimes dans les sujets nobles? Souvenez-vous enfin que lorsque Louis XIV, qu’on s’obstinait
à reconnaître dans Idoménée, ne fut plus au
monde, quand on eut oublié Louvois, dont on reconnaissait le caractère
dans celui de Protésilas; lorsqu’on n’envia plus la marquise Scarron
de Maintenon, qu’on avait comparée à la vieille Astarbé,
alors le Télémaque perdit beaucoup de son prix. Mais
le Tu Marcellus eris de l’Énéide sera toujours
dans la mémoire des hommes; on citera toujours avec attendrissement
ces vers et tous ceux qui les précèdent(33):
On(34) a cité dans une traduction en prose de Virgile (car il vous est impossible de le traduire en vers, et vous n’avez pas même encore réussi à rendre en prose le sens de l’auteur latin), on a cité, dis-je, une imitation de cet admirable discours de Didon(35): .
Voici la prétendue imitation de Virgile, qu’on donne pour une copie fidèle de ce grand tableau: .
Voyez, je vous prie, combien cette copie prétendue est faible, vicieuse, forcée, languissante. .
Que veut dire ce feu qui ira se répandre au loin sur la terre? Retrouve-t-on dans ces vers hérissés de chevilles le moindre mot qui rappelle les idées de douleur, de terreur, de vengeance, qui respirent dans ce vers frappant: Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor? Il s’agit d’un vengeur; et le plat imitateur nous parle d’un feu qui ira au loin se répandre. Que ces rimes en épithètes, implacables, redoutables, invincibles, terribles, énervent la peinture de Virgile! Que toute épithète qui n’ajoute rien au sens est puérile! Je ne sais pas de qui sont ces vers(36); mais je sais que quand on oppose ainsi les rimailleries d’un poète welche aux plus beaux morceaux de l’antiquité, on ne lui rend pas un bon office. O Français! je me fais un plaisir d’admirer avec
vous vos grands poètes: ce sont eux principalement qui ont porté
votre langue jusque sous le cercle polaire, et qui ont forcé des
Italiens et des Espagnols même à l’apprendre. Je commence
par votre naïf et aimable La Fontaine: la plupart de ses fables sont
prises chez Ésope le Phrygien, et chez Phèdre le Romain.
Il y en a environ cinquante qui sont des chefs-d’oeuvre pour le naturel,
pour les grâces, et pour la diction. Ce genre même est inconnu
aux autres nations modernes. J’aurais souhaité, je l’avoue, que,
dans le reste de ses fables, cet homme unique eût été
moins négligé, qu’il eût parlé plus purement
cette langue qu’il a rendue si familière aux peuples voisins; que
son style eût été plus châtié, plus précis;
qu’en surpassant de bien loin Phèdre en délicatesse, il l’eût
égalé dans la pureté de l’élocution. Je suis
fâché de le voir débuter par une petite dédicace
à un prince, dans laquelle il lui dit:
Voilà un plaisant honneur, d’entreprendre d’agréer et qu’est-ce que le prix d’agréer? Phèdre ne parle point ainsi. Phèdre ne fait point dire à la fourmi: .
Le renard, chez Phèdre, dit: Ils sont trop verts... et il n’ajoute point: Et bons pour des goujats. Je suis affligé quand je vois:
à qui la fourmi dit .
Le loup peut dire au chien d’attache qu’il ne voudrait pas de ses bons repas au prix de sa liberté; mais ce loup me fait de la peine quand il ajoute: .
Un loup n’a jamais désiré l’or et l’argent. L’homme qui souffle dans ses doigts parce qu’il a froid,
et sur sa soupe parce qu’elle est trop chaude, a très grande raison:
il ne mérite point du tout qu’on dise de lui:
C’est abuser d’un proverbe trivial qui n’est pas ici appliqué avec justesse. Mais ces petites taches n’empêcheront pas que les fables de La Fontaine ne soient un ouvrage immortel. Ses contes sont sans doute les meilleurs que nous ayons;
ce mérite, si c’en est un, est inconnu à l’antiquité
grecque et romaine. La Fontaine, en ce genre, a surpassé Rabelais,
et souvent égalé la naïveté et la précision
qui se rencontrent dans trois ou quatre ouvrages de Marot; vous trouverez
dans ses meilleurs contes cette aménité, ce naturel de Passerat,
qui vivait sous Henri III, et qui nous a laissé la Métamorphose
du coucou, ouvrage trop peu connu, qui ne sent en rien la grossièreté
du temps, et qu’on croirait fait par La Fontaine même. Voici comme
Passerat finit le conte de ce malheureux jaloux qui, étant changé
en coucou,
Voilà le style sur lequel La Fontaine se forma: car tous vos poètes du siècle de Louis XIV ont commencé par imiter leurs prédécesseurs. Corneille imita d’abord le style de Mairet et de Rotrou, Boileau celui de Regnier. Le grand défaut peut-être des contes de La Fontaine est qu’ils roulent presque tous sur le même sujet: c’est toujours une fille ou une femme dont on vient à bout. Le style n’en est pas toujours correct et élégant; les négligences, les longueurs, les façons de parler proverbiales et communes, le défigurent. Il paraît au-dessous de l’Arioste dans les contes qu’il a empruntés de lui. Non seulement l’Arioste a le mérite de l’invention,
mais il a jeté ces petites aventures dans un long poème,
où elles sont racontées à propos. Le style en est
toujours pur; aucune longueur, aucune faute contre la langue, points d’ornements
étrangers. Enfin il est peintre, et très grand peintre: c’est
là le premier mérite de la poésie, et c’est ce que
La Fontaine a négligé. Voyez, dans le Joconde de l’Arioste,
ce jeune Grec qui vient trouver la Fiammetta dans son lit, tandis
qu’elle est couchée entre le roi Astolphe et Joconde.
Il est étrange que votre Boileau, dans son jugement sur le Joconde de l’Arioste et sur celui de La Fontaine, reproche à l’auteur italien certaines familiarités: il ne songe pas que c’est un hôtelier qui parle; chacun doit garder son caractère. L’Arioste, en observant ce costume, ne laisse échapper aucun mot qui ne soit du toscan le plus pur: mérite prodigieux dans un ouvrage de si longue haleine, écrit tout entier en stances dont les rimes sont redoublées. C’est trop vous parler peut-être de ce petit genre qui, tout petit qu’il est, contribue pourtant à la gloire des lettres: « In tenui labor, at tenuis non gloria. » Je m’étendrais sur le mérite supérieur de votre théâtre, auquel il ne manque que d’être assez tragique, si ce sujet n’avait pas été traité tant de fois. J’imagine qu’Euripide serait honteux de sa gloire, qu’il irait se cacher, s’il voyait la Phèdre et l’Iphigénie de Racine. Les tragédies de Racine et plusieurs scènes de Corneille sont ce que vous avez de plus beau dans votre langue. Plus d’une scène de Quinault est admirable dans un genre que l’antiquité ne connut pas plus que celui des Contes de La Fontaine. Votre Molière l’emporte sur Térence et sur Plaute. Je vous accorderai encore que l’Art poétique de Boileau est plus poétique que celui d’Horace, qu’il donna l’exemple avec le précepte; et que c’est une copie supérieure à son original. Voilà votre gloire, ne la perdez pas. C’est dans ces seuls genres que vous êtes supérieurs; vous avez des rivaux ou des maîtres dans tous les autres. Vous avez même été si pénétrés du charme des vers qu’aujourd’hui vos écrits sur la physique et sur la métaphysique respirent malheureusement la poésie, et que, ne pouvant plus faire de vers comme on en faisait dans le siècle de Louis XIV, vous avez trouvé seulement le secret de gâter la prose. Vous êtes menacés d’un autre fléau. J’apprends qu’il s’élève parmi vous une secte de gens durs qui se disent solides, d’esprits sombres qui prétendent au jugement parce qu’ils sont dépourvus d’imagination, d’hommes lettrés ennemis des lettres, qui veulent proscrire la belle antiquité et la fable. Gardez-vous bien de les croire, ô Français! vous redeviendriez Welches. L’Imagination, fille du ciel, bâtit autrefois en Grèce un temple de marbre transparent; elle peignit de sa main sur les murs du temple la nature entière en tableaux allégoriques. On y vit Jupiter, le maître des dieux et des hommes, faire éclore de son cerveau la déesse de la sagesse. Celle de la beauté est aussi sa fille; mais ce n’est pas de son cerveau qu’elle a dû naître. Cette Beauté est la mère de l’Amour. Pour que cette Beauté enchante les coeurs, il faut (vous le savez) qu’elle ne soit jamais sans les trois Grâces. Et quelles sont ces trois compagnes nécessaires de la Beauté? c’est Aglaé, par qui tout brille; Euphrosine, qui répand la douce joie dans les coeurs; Thalie, qui jette des fleurs sur les pas de la déesse: voilà ce que leurs trois noms signifient. Les Muses enseignent tous les beaux-arts: elles sont filles de Mémoire, et leur naissance vous apprend que, sans la mémoire, l’homme ne peut rien inventer, ne peut combiner deux idées. Voilà donc ce que des barbares veulent détruire; et que substitueront-ils à ces emblèmes divins? les Plaidoyers de Lemaître, les Enluminures(37)et les chamillardes(38)? la harangue de maître Étienne Ledain, prononcée du côté du greffe? O Welches! si Janus au double front, représentant l’année qui finit et qui commence, a chez vous encore le nom grossier et inintelligible de Janvier; si votre avril, qui ne signifie rien, est chez les anciens le mois consacré à cette Aphrodise, à cette Vénus, au principe qui rajeunit la nature; si les noms iroquois de vendredi et de mercredi rappellent encore l’idée de Vénus et de Mercure; si tout le ciel dans ses constellations est encore plein des fables de la Grèce; respectez vos maîtres, vous dis-je: à moins que vous ne vouliez ressembler à ce savant Welche qui prétendait que les douze patriarches, fils de Jacob, avaient inventé les douze signes du zodiaque; que le bélier était celui d’Isaac; les gémeaux, Jacob et Ésaü; la vierge, Rebecca; le verseau, la cruche de Rebecca; et qu’on avait falsifié les autres signes. Croyez, mes frères, que vous ne ferez pas mal de vous en tenir aux belles inventions profanes de vos prédécesseurs. FIN DU DISCOURS AUX WELCHES. |