OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES IV
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ARTICLES EXTRAITS  DE LA GAZETTE LITTÉRAIRE DE L’EUROPE
(MARS - NOVEMBRE 1764)

Notice de Beuchot
I. Discours sur le gouvernement, par Algernon Sidney. (14 mars 1764.)
II. (4 avril 1764.)
III. (4 avril 1764.)
IV. Lettres de milady Marie Wortley Montague, écrites pendant ses voyages en Europe, en Asie, en Afrique, etc. (4 avril 1764.)
V. Dictionnaire universel des Fossiles, etc., par M. Élie Bertrand, premier pasteur de l’Église française de Berne; (18 avril 1764.)
VI. Poèmes, par C. Churchill. A Londres, chez Dryden Leach, 1763, in-4°.(18 avril 1764.)
VII. L’Histoire complète de l’Angleterre depuis Jules César jusqu’à sa révolulion, par M. David Hume; nouvelle édition, corrigée et augmentée. (2 mai 1764.)
VIII. (2 mai 1764.)
IX. (9 mai 1764.)
X. La Défense du Paganisme, par l’empereur Julien, en grec et en français, etc. Berlin, 1764, in-8°.
XI. Hymnes de Callimaque de Cyrène, traduits en vers italiens, et imprimés pour la première fois à Florence, 1763. (23 mai 1764.)
XII. L’Histoire de lady Julie Mandeville. A Londres, chez R. et J. Dodsley, 2 vol. in-12, 3e édition. (30 mai 1764.)
XIII. Aux auteurs de la Gazette littéraire. (6 juin 1764.)
XIV. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire. (6 juin 1764.)
XV. Histoire du ministère du chevalier Robert Walpool, devenu ministre d’Angleterre et comte d’Oxford. Amsterdam; et se trouve à Paris, chez Durand, libraire, 1764; 3 vol. in-12 (6 juin 1764.)
XVI. (14 juin 1764.)
XVII. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire. (20 juin 1764.)
XVIII. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire. (27 juin 1765.)
XIX. Anecdotes sur le Cid. (1er auguste 1764.)
XX. Discours académiques sur la poésie sacrée des Hébreux, prononcés à Oxford par M. R. Lowth, professeur public de poésie. A Oxford, grand in-8° de plus de 500 pages. (30 septembre 1764.)
XXI. Lettre écrite de Munich aux auteurs de la Gazette littéraire, sur la bataille d’Azincourt et sur la Pucelle d’Orléans, à l’occasion des tomes XIII et XIV de l’Histoire de France, par M. de Villaret. (30 septembre 1764.)
XXII. C. Tacite justifié contre la fausse imputation d’impiété; discours prononcé dans un des collèges de l’université d’Oxford, par J. Kynaston. A Londres, chez Flexney, 1764. (10 octobre 1764.)
XXIII. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire. (4 novembre 1764.)
XXIV. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire. (14 novembre 1764.)
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NOTICE DE BEUCHOT

La Gazette littéraire de l’Europe, dont le premier numéro était promis pour le premier mercredi du mois de juillet prochain (le prospectus ne dit pas de quelle année, mais ce doit être 1763 ou 1762), et ne parut que le 7 mars 1764, eut deux ans d’existence; le dernier cahier est du 1er mars 1766. La collection forme huit volumes in-8°. Les rédacteurs étaient l’abbé Arnaud, mort en 1784, et J-B. Suard, mort en 1817. Voltaire portait un grand intérêt à la Gazette littéraire, et il y envoya beaucoup d’articles. Six seulement de ces articles avaient été admis dans les éditions de Kehl. (Ce sont les articles iii, xiii, xiv, xvii, xxiii, xxiv. Les éditeurs de Kehl avaient placé l’article iii dans le Dictionnaire philosophique; les cinq autres, dans les Mélanges littéraires.) Dix-huit autres, recueillis par M. Clogenson, furent, en 1821, compris dans le tome XLIII de l’édition des Oeuvres de Voltaire donnée par M. A.-A. Renouard. M. Clogenson croit avoir reconnu Voltaire dans un petit nombre de morceaux publiés en 1765 et 1766, mais cependant a résisté à la tentation de les extraire. Je n’ai pu mieux faire que de le suivre en tout point.
Les vingt-quatre articles qu’on va lire ont été publiés de mars à novembre 1764. En les mettant immédiatement à la suite les uns des autres je les ai rangés dans l’ordre de leur publication. J’ai pensé qu’il valait mieux les réunir que les disséminer chacun à sa date. (B.)  Notice bibliographique.

ARTICLES EXTRAITS...

I.

DISCOURSES CONCERNING GOVERNMENT, BY ALGERNON SYDNEY, ETC.

Discours sur le gouvernement(1), par Algernon SIDNEY. A Londres, chez Millar, I 763, in-4°.

(14 mars 1764.)

Nous ne ferons qu’annoncer ces discours: ils sont connus et traduits depuis longtemps en français; c’est de tous les ouvrages politiques celui où les principes des gouvernements libres sont développés et soutenus avec le plus de chaleur et de force. Sidney écrivait d’après son coeur, et il scella ses sentiments de son sang. Ces mêmes Discours sur le gouvernement lui coûtèrent la vie; mais ils rendront sa mémoire immortelle. Ni Athènes, ni Rome, n’ont eu de républicain plus ardent et plus fier qu’Algernon Sidney: il fit la guerre à Charles Ier; il se ligua, sans être d’aucune secte ni même d’aucune religion, avec les enthousiastes féroces qui détrônèrent et égorgèrent juridiquement ce prince infortuné; mais dès que Cromwell se fut emparé du gouvernement, Sidney se retira, et ne voulut point servir sous cet usurpateur. La haine ardente et inflexible qu’il avait vouée à la monarchie le rendit suspect et redoutable à Charles II. On voulut le perdre, et on l’accusa d’avoir trempé dans une conspiration tramée contre la personne du roi. Mais comme on manquait de preuves contre lui, on se saisit de ses discours qui n’avaient jamais été publiés, et on les dénonça comme séditieux. Des jurés corrompus le déclarèrent coupable de haute trahison, et il fut condamné à être pendu et écartelé. Jeffreys, son juge et son ennemi personnel, en lui annonçant cette horrible sentence, l’exhortait d’un ton de mépris à subir son sort avec résignation; Sidney lui dit: « Tâte mon pouls, et vois si mon sang est agité. » Le supplice fut cependant adouci, et l’on se contenta de trancher la tête à Sidney il avait défendu sa cause avec noblesse, et vit la mort avec la tranquillité de Brutus, qu’il avait choisi pour modèle. 

On a joint à la nouvelle édition que nous annonçons une Vie de Sidney, dans laquelle on trouve des particularités curieuses, et quelques-unes très absurdes. On prétend que cet homme célèbre étant en France, et suivant un jour Louis XIV à la chasse, le roi, qui le vit monté sur un très beau cheval, lui fit proposer de le lui vendre, et d’y mettre le prix. On ajoute que, Sidney ne voulant point vendre son cheval, Louis XIV donna ordre qu’on s’en emparât, et qu’on remît au maître l’argent qu’il demanderait; mais que Sidney, indigné de cette violence, tua son cheval d’un coup de pistolet, en disant: « Mon cheval est né libre; il a été monté par un homme libre, et ne portera jamais un roi d’esclaves. » Comment peut-on adopter un conte si extravagant? C’est là bien mal connaître les moeurs de la France, celles de la cour, et l’extrême politesse de Louis XIV; il n’en aurait pas usé ainsi avec le dernier de ses sujets: peut-on lui supposer une grossièreté si tyrannique envers un étranger de distinction, dont le père avait été ambassadeur à sa cour? Il n’y a que trop de mémoires remplis d’anecdotes aussi ridicules. 

II. (4 avril 1764.)

On mande de Leipsick qu’on se prépare à donner bientôt une traduction allemande des Considérations sur les corps organisés, par M. Bonnet, citoyen de Genève. 

Cet auteur s’est proposé d’examiner dans son ouvrage comment se fait la reproduction des êtres végétants et animés; nous ne croyons pas que ses Considérations puissent répandre beaucoup de jour sur cette grande et ténébreuse question, le désespoir des philosophes anciens et modernes; mais elles décèlent du moins un esprit très sage et très éclairé. 

Les anciens avaient voulu deviner comme nous les secrets de la nature(2), mais ils n’avaient point de fil pour se guider dans les détours de ce labyrinthe immense. Le secours des microscopes, l’anatomie comparée, deux siècles d’observations continuelles, ont été nos moyens; nous avons ouvert quelques portes de l’édifice, mais il nous est toujours arrivé la même chose qu’à ce curieux qui, dit-on, entra dans un tombeau où brûlait une lampe sépulcrale depuis deux mille ans: il marcha sur des ressorts qui renversèrent la lampe et l’éteignirent. 

La nature s’y prend de plus d’une manière pour la génération des êtres qui végètent ou qui ont la vie; elle produit sans racines presque tous les arbres aquatiques; elle se sert de l’union des deux sexes dans tous les quadrupèdes et les bipèdes. 

Il en est d’autres qui perpétuent leur race sans aucun accouplement. C’est assez, parmi plusieurs espèces de poissons, qu’un mâle passe par-dessus les oeufs d’une femelle, jetés au hasard sur le rivage, pour que ces oeufs soient fécondés. On voit des reptiles vivipares, d’autres ovipares. 

Il y a des vermisseaux qui se multiplient par bouture; il y en a, comme plusieurs plantes, qu’on peut couper en plusieurs parties, et chaque partie reproduit une tête, et quelquefois une queue. 

Ce que nous appelons des singularités est innombrable; tout doit paraître prodige, parce que tout est inexplicable. 
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M’apprendrez-vous jamais par quels subtils ressorts(3)
L’éternel artisan fait végéter les corps? 
Pourquoi l’aspic affreux, le tigre, la panthère, 
N’ont jamais adouci leur cruel caractère; 
Et que, reconnaissant la main qui le nourrit, 
Le chien meurt en léchant le maître qu’il chérit? 
D’où vient qu’avec cent pieds, qui semblent inutiles, 
Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? 
Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau, 
S’enterre, et ressuscite avec un corps nouveau, 
Et, le front couronné, tout brillant d’étincelles, 
S’élance dans les airs en déployant ses ailes?
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Platon tâcha d’expliquer le mystère de la génération par des simulacres réfléchis de la Divinité, par le nombre de trois, et par le triangle. La saine physique ne s’accommode guère de ces triangles ni de ces simulacres. Hippocrate, abandonnant cette vaine métaphysique, regarda l’union des deux sexes et le mélange des principes de la vie de ces deux sexes comme la seule cause de la génération. Mais souvent un de ces deux sexes ne fournit point de ses principes; et combien d’animaux naissent sans cette union! 

Descartes, dans son Traité de la Formation du foetus, n’examine pas seulement la question de la génération. 

Harvey, le plus grand anatomiste de son temps, n’admit que le système des oeufs, et prit pour devise: Omnia ex ovo. Il dépeupla de biches les parcs du roi d’Angleterre, disséqua les unes immédiatement après leur copulation, les autres après quelques heures, les autres après quelques jours il crut voir l’origine de la formation, mais il ne la vit pas. Il prétendit de plus que le principe émané du mâle ne produisait aucune altération dans les oeufs des oiseaux, et Malpighi s’assura du contraire par l’expérience; mais Malpighi fut d’accord avec Harvey sur le système des ovaires, c’est-à-dire que toutes les femelles ont des oeufs plus ou moins visibles, dans lesquels le foetus est contenu. Cette opinion si vraisemblable de Harvey et de Malpighi fut universelle, jusqu’au temps où Leuwenhoeck, Valisnieri, et plusieurs autres observateurs, crurent trouver, à l’aide du microscope, dans les principes émanés du mâle, de petits animaux innombrables s’agitant dans la liqueur avec une extrême vitesse. 

On crut alors que ces petits animaux, entrant dans le sein de la femelle, y trouvaient des oeufs disposés à les recevoir, et que la femelle, en ce cas, n’était que la nourrice. Mais comment de tant d’animaux fournis par le mâle un seul se logeait-il dans un oeuf? Comment le coq, animal si multipliant, ne fournissait-il pas ces animalcules, qu’on croyait avoir découverts dans d’autres espèces? 

On a fini par rester dans le doute ce qui arrive toujours quand on veut remonter aux premières causes. 

L’auteur(4) de la Vénus physique a eu recours à l’attraction; il a prétendu que, dans les principes féconds de l’homme et de la femme mêlés ensemble, la jambe gauche du foetus attire la jambe droite sans se méprendre; qu’un oeil attire un oeil en laissant le nez entre deux, qu’un lobe du poumon est attiré par l’autre lobe, etc. 

Si on avait dit au grand Newton qu’un jour on ferait un tel usage de son Principe mathématique de la gravitation, il aurait été bien étonné. 

Un philosophe éloquent et très éclairé(5) a prétendu voir l’origine de tous les corps végétants et animés dans des particules qu’il appelle organiques, et qui prennent la forme de chaque partie du corps organisé par le moyen de certains moules intérieurs, et se réunissent ensuite dans un réservoir commun pour former l’animal ou la plante. Mais qu’est-ce que c’est que des moules intérieurs? Comment modifient-ils la forme intérieure d’une molécule? Comment une molécule modifiée dans un moule intérieur du cerveau, par exemple, ne perd-elle pas sa première forme en passant dans une foule d’autres moules intérieurs qui se trouvent dans sa route depuis la tête jusqu’au réservoir de la semence? L’auteur a bien senti que tout cela ne pouvait s’expliquer par les principes mécaniques connus; il a eu recours à certaines forces inconnues dont on ne peut, dit-il, se former une idée: n’est-ce pas là multiplier les obscurités? 

Il semble qu’il en faille revenir à l’ancienne opinion que tous les germes furent formés à la fois par la main qui arrangea l’univers; que chaque germe contient en lui tous ceux qui doivent naître de lui, que toute génération n’est qu’un développement; et, soit que les germes des animaux soient contenus dans les mâles ou dans les femelles, il est vraisemblable qu’ils existent dès le commencement des choses, ainsi que la terre, les mers, les éléments, les astres. 

Cette idée est peut-être digne de l’éternel Artisan du monde, si quelqu’une de nos conceptions peut en être digne. 

L’extrême et inconcevable petitesse des derniers germes, contenus dans celui qui leur sert comme de père, ne doit point effrayer la raison. La divisibilité de la matière à l’infini n’est pas une vérité physique, ce n’est qu’une subtilité métaphysique portée dans la géométrie; mais il est vrai qu’un monde entier peut être contenu dans un grain de sable, dans la même proportion qu’existe l’univers que nous voyons. Il faudra probablement bien des siècles pour épuiser les semences enfermées les unes dans les autres, et c’est peut-être alors que, la nature étant parvenue à son dernier période, le monde où nous sommes aura une fin comme il a eu un commencement. 

L’auteur des Considérations sur les corps organisés embrasse Cette belle hypothèse que tout se fait par développement, et que chaque germe contient tous ceux qui naîtront un jour. Il admet les oeufs dans les femelles vivipares, et il reconnaît les oeufs pour le séjour des germes, ce qui est pourtant encore douteux. 

Peut-être cet auteur ingénieux et profond ne donne-t-il pas dans ce système des raisons assez convaincantes de la formation des monstres, de la ressemblance des enfants, tantôt au père, tantôt à la mère; mais dans quel système a-t-on jamais bien expliqué ces secrets de la nature? 

Son livre d’ailleurs est un recueil d’expériences curieuses, de bonnes raisons, et de doutes aussi estimables que des raisons. 

Remarquons que non seulement les germes des corps animés et des végétaux sont préexistants, mais qu’il faut encore que dans chacun d’eux il y ait d’autres germes organisés de leurs membres, qui doivent se reproduire quand l’animal les a perdus. Ainsi une écrevisse doit avoir dans ses pattes des germes de nouvelles pattes, qui éclosent dans le besoin. Ainsi un ver qui a perdu sa tête a le germe d’une autre tête, qui vient se mettre à la place de celle qu’on a coupée. 

C’est encore une question très curieuse que la formation d’un nombre prodigieux d’animaux nés dans d’autres animaux. Le repli de l’anus d’un cheval ou d’un boeuf, le nez d’un mouton, le gosier d’un cerf, les entrailles de l’homme, la peau de presque tout ce qui respire, devient le nid d’une infinité d’insectes. Ainsi tous les animaux se nourrissent les uns les autres, comme ils se détruisent. 

Le ténia, ce reptile si extraordinaire, mince et large comme un ruban, qui s’empare des intestins de l’homme et de quelques bêtes, qui s’y accroît jusqu’à la longueur de neuf ou dix aunes, a son germe imperceptible dans un petit insecte imperceptible qui croît, dit-on, sur la surface de l’eau; sa naissance et sa croissance sont également extraordinaires, mais il faut que son individu ait préexisté comme tous les autres. 

Il n’y a point de génération proprement dite tout n’est que développement, et les bras de l’homme sont déjà dans le foetus, comme on voit à l’oeil les ailes du papillon dans la chenille. 

Ces germes de toutes choses sont-ils renfermés dans leurs espèces particulières, ou sont-ils répandus dans tout l’espace? L’auteur paraît croire à la dissémination des germes; cependant n’est-il pas beaucoup plus naturel que chaque espèce animée soit renfermée dans le lieu qui lui convient? Il n’en est pas, ce semble, du germe d’un éléphant et d’un chameau comme des poussières des fleurs et des herbes que les vents poussent hors du lieu de leur naissance. 

Presque tout ce qui regarde les premiers ressorts de la vie et de la végétation est traité ou indiqué dans ce livre. On connaît les polypes, ces zoophytes ou animaux-plantes. Si quelque chose paraît confirmer le système de la continuité de la chaîne des êtres, ce sont ces formes intermédiaires qui paraissent remplir l’intervalle des végétaux et des animaux, et qui semblent être des animaux mi-partis de la chaîne immense de la nature. Cette idée, renouvelée des Grecs, est-elle aussi vraie qu’imposante? De la végétation au simple sable, à l’argile, n’y a-t-il pas une distance infinie? Les polypes, les orties de mer, sont-ils bien réellement des animaux? ont-ils du sentiment, et n’est-ce pas le don inexplicable du sentiment qui constitue l’animal? Aperçoit-on réellement une gradation continue et sans interruption entre les êtres? Nous voyons des animaux à quatre pieds et à deux, mais il n’y en a point à trois, malgré les admirables propriétés attribuées au nombre de trois par toute l’antiquité. On trouve des reptiles qui ont un nombre de pieds indéterminé. Combien d’espèces ne peut-on pas imaginer entre l’homme et le singe, entre le singe et d’autres genres! 

Et si nous levions les yeux vers l’espace, quelle gradation proportionnelle y a-t-il entre les distances, les grosseurs, et les révolutions des planètes? Cette chaîne prétendue se trouve rompue de Saturne jusqu’aux entrailles de notre petit globe. 

Les bornes d’un extrait ne nous permettent pas un plus long examen. Nous finissons par remarquer que, dans quelque système qu’on embrasse, il faut admettre une force motrice qui, d’un embryon plus petit que la cent millième partie d’un ciron, forme un éléphant, un chêne. C’est cette force motrice, le principe de tout, dont nous demandons raison. Elle agit d’un bout de l’univers à l’autre. Mais quelle est-elle? L’éternel Géomètre(6) nous a permis de calculer, de mesurer, de diviser, de composer; mais, pour les premiers principes des choses, il est à croire qu’il se les est réservés. 

III. (4 avril 1764.)

Je ne sais pas, messieurs, s’il vous est tombé entre les mains un ouvrage anglais intitulé Éléments de critique, publié l’année dernière en Angleterre par M. Henri Home(7), lord Kaims. Permettez-moi de vous soumettre quelques singularités curieuses sur cet ouvrage(8).

On ne peut avoir une plus profonde connaissance de la nature et des arts que ce philosophe, et il fait tous ses efforts pour que le monde soit aussi savant que lui. Il nous prouve d’abord que nous avons cinq sens, et que nous sentons moins l’impression douce faite sur nos yeux et sur nos oreilles par les couleurs et par les sons que nous ne sentons un grand coup sur la jambe ou sur la tête.

Il nous instruit de la différence que tout homme éprouve entre une simple émotion et une passion de l’âme; il nous apprend que les femmes passent quelquefois de la pitié à l’amour. Il pouvait citer l’exemple d’Angélique dans l’Arioste, si bien imité par Quinault(9):
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La pitié pour Médor a trop su m’attendrir; 
Ma funeste langueur s’augmentait à mesure 
Qu’il guérissait de sa blessure: 
Et je suis en danger de n’en jamais guérir.
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Mais tout Écossais qu’est M. Home, il aime mieux citer une tragédie anglaise: c’est Othello, ce Maure de Venise si fameux à Londres. Il fallait que la maîtresse d’Othello fût bien pitoyable pour devenir amoureuse d’un nègre qui parlait de cavernes, de déserts, de cannibales, d’anthropophages, et qui lui disait qu’il avait été sur le point de la noyer.

De là, passant à la mesure du temps et de l’espace, M. Home conclut mathématiquement que le temps est long pour une fille qu’on va marier, et court pour un homme qu’on va pendre; puis il donne des définitions de la beauté et du sublime. Il connaît si bien la nature de l’un et de l’autre qu’il réprouve totalement ces beaux vers d’Athalie (acte II, sc. VII) 
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La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce, 
Font insensiblement à mon inimitié 
Succéder... Je serais sensible à la pitié!
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Il condamne ce monologue de Mithridate (acte IV, scène V): 
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Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons, 
J’ai pris soin de m’armer contre tous les poisons; 
J’ai su, par une longue et pénible industrie, 
Des plus mortels venins prévenir la furie 
Ah! qu’il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, 
Et repoussant les traits d’un amour dangereux, 
Ne pas laisser remplir d’ardeurs empoisonnées 
Un coeur déjà glacé par le froid des années!
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Il trouve que le monologue de don Diègue, dans le Cid (acte I), 

O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie! etc.

est un morceau déplacé et hors d’oeuvre dans lequel don Diègue ne dit rien de ce qu’il doit dire. 

Mais, en récompense, le critique nous avertit que les monologues de Shakespeare « sont les seuls modèles à suivre, et qu’il ne connaît rien de si parfait ». Il en donne un bel exemple, tiré de la tragédie d’Hamlet: en voici quelques traits, traduits à peu près vers pour vers, et très exactement (acte I, scène II) 
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HAMLET.

Oh! si ma chair trop ferme ici pouvait se fondre, 
Se dégeler, couler, se résoudre en rosée! 
Oh! si l’Être éternel n’avait pas du canon 
Contre le suicide!... ô ciel! ô ciel! ô ciel! 
Que tout ce que je vois aujourd’hui dans le monde 
Est triste, plat, pourri, sans nulle utilité! 
Fi! fi! C’est un jardin plein de plantes sauvages! 
Après un mois ma mère épouser mon propre oncle! 
Mon père, un si bon roi!... L’autre, en comparaison, 
N’était rien qu’un satyre, et mon père un soleil. 
Mon père, il m’en souvient, aimait si fort ma mère, 
Qu’il ne souffrait jamais qu’un vent sur son visage 
Soufflât trop rudement. O terre! ô juste ciel! 
Faut-il me souvenir qu’elle le caressait 
Comme si l’appétit s’augmentait en mangeant! 
Un mois! fragilité! ton nom propre est la femme,
Un mois, un petit mois! avant d’avoir usé 
Les souliers qu’elle avait à son enterrement!

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Quelques lecteurs seront surpris peut-être des jugements de M. Home, lord Kaims; et quelques Français pourront dire que Gilles, dans une foire de province, s’exprimerait avec plus de décence et de noblesse que le prince Hamlet; mais il faut considérer que cette pièce est écrite il y a deux cents ans; que les Anglais n’ont rien de mieux; que le temps a consacré cet ouvrage; et qu’enfin il est bon d’avoir une preuve aussi publique du pouvoir de l’habitude et du respect pour l’antiquité. 

Le fond du discours d’Hamlet est dans la nature cela suffit aux Anglais. Le style n’est pas celui de Sophocle et d’Euripide; mais la décence, la noblesse, la justesse des idées, la beauté des vers, l’harmonie, sont peu de chose, et M. Home, qui est juge en Écosse, peut dire que le fond l’emporte ici sur la forme. 

C’est avec le même goût et la même justesse qu’il trouve ce vers de Racine ridiculement ampoulé: 

Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune(10).

Ce sublime simple, qui exprime si bien le calme funeste par lequel la flotte des Grecs est arrêtée, ne plaît pas au critique; un officier, dit-il, ne doit pas s’exprimer ainsi.

Il faut s’en tenir au beau naturel de Shakespeare. 

On commence dans Hamlet par relever une sentinelle: le soldat Bernardo demande au soldat Francisco si tout a été tranquille. Je n’ai pas vu trotter une souris (acte I, scène I), répond Francisco. Convenons qu’une tragédie ne peut commencer avec une simplicité plus noble et plus majestueuse. C’est Sophocle tout pur. 

M. Home porte ainsi sur tous les arts des jugements qui pourraient nous paraître extraordinaires. 

C’est un effet admirable des progrès de l’esprit humain qu’aujourd’hui il nous vienne d’Écosse des règles de goût dans tous les arts, depuis le poème épique jusqu’au jardinage. L’esprit humain s’étend tous les jours, et nous ne devons pas désespérer de recevoir bientôt des poétiques et des rhétoriques des îles Orcades. Il est vrai qu’on aimerait mieux encore voir de grands artistes dans ces pays-là que de grands raisonneurs sur les arts: on trouvera toujours plus d’écrivains en état de faire des éléments de critique, comme milord Kaims, qu’une bonne histoire, comme ses compatriotes, M. Hume et M. Robertson. 

Il est aisé de dire son avis sur le Tasse et l’Arioste, sur Michel-Ange et Raphaël; il n’est pas si aisé de les imiter, et il faut avouer qu’aujourd’hui nous avons plus besoin d’exemples que de préceptes, aussi bien en France qu’en Écosse. 

Au reste, si M. Home est si sévère envers tous nos meilleurs auteurs, et si indulgent envers Shakespeare, il faut avouer qu’il ne traite pas mieux Virgile et Horace. 

S’il veut donner l’exemple de quelque balourdise, c’est dans Virgile qu’il va la chercher. Il se moque de la contradiction manifeste qu’il suppose dans ces vers du premier livre de l’Énéide(11):
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Graviter commotus, et alto 
Prospiciens summa placidum caput extulit unda.
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Il croit que le placidum contredit le commotus; il ne voit pas que placidum caput veut dire ce front qui apaise les tempêtes; il ne voit pas qu’un maître irrité peut, en montrant un front serein, apaiser les querelles de ses esclaves. 

Il trouve indécent qu’Horace, dans une épître familière à Mécène, dise(12):
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Quid causae est, merito quin illis Jupiter ambas 
Iratus buccas inflet?
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Il oublie que cette expression inflare buccas, pour dire menacer, était tirée du grec, familière aux Romains, et du ton le plus convenable à la satire. 

M. Home donne toujours son opinion pour une loi, et il étend son despotisme sur tous les objets. C’est un juge à qui toutes les causes ressortissent. 

Ses arrêts sur l’architecture et sur les jardins ne nous permettent pas de douter qu’il ne soit de tous les magistrats d’Écosse le mieux logé, et qu’il n’ait le plus beau parc. Il trouve les bosquets de Versailles ridicules; mais s’il fait jamais un voyage en France, on lui fera les honneurs de Versailles; on le promènera dans ses bosquets; on fera jouer les eaux pour lui, et peut-être alors ne sera-t-il pas si dégoûté. 

Après cela, s’il se moque de nos bosquets de Versailles, et des tragédies de Racine, nous le souffrirons volontiers: nous savons que chacun a son goût; nous regardons tous les gens de lettres de l’Europe comme des convives qui mangent à la même table; chacun a son plat, et nous ne prétendons dégoûter personne. 

IV.

LETTERS OF THE RIGHT-HONOURABLE LADY M-Y W-Y M-E, RTC.

Lettres de milady MARIE WORTLEY MONTAGUE(13), écrites pendant ses voyages en Europe, en Asie, en Afrique, etc. Londres, chez T. Becket, 3 volumes in-12, 1763.

(4 avril 1764.)

C’est ici la troisième édition de ces lettres. Ceux qui ne les connaissent que par les traductions françaises qui en ont paru jusqu’à présent ne sauraient s’en former une juste idée. Elles ont été lues avec avidité par tous ceux qui entendent la langue anglaise. On a appelé milady Montague la Sévigné d’Angleterre; mais elle n’a ni la rapidité du style de Mme de Sévigné, ni son imagination vive et sensible; c’est une élégance charmante, nourrie d’une érudition qui ferait honneur à un savant, et qui est tempérée par les grâces. Il règne surtout dans l’ouvrage de milady Montague un esprit de philosophie et de liberté qui caractérise sa nation. Mme de Sévigné, dans ses lettres, sent beaucoup plus qu’elle ne pense. Mme de Maintenon écrivait quelquefois ce qu’elle ne pensait pas; Mme de Montague écrit tout ce qu’elle pense. Les lettres de ces deux Françaises n’intéressent que leur nation; les lettres de milady Montague semblent faites pour toutes les nations qui veulent s’instruire. 

Lorsqu’en 1716 son mari fut nommé ambassadeur en Turquie, elle l’accompagna et fit le voyage par terre; elle traversa des pays qu’aucune personne de considération n’avait visités avant elle depuis plus de six cents ans. Elle passa par Petervaradin, par les déserts de la Servie, par Philippopolis, par le mont Rhodope, par Sophia. Ensuite, lorsqu’elle revint par mer, elle vit avec attention les lieux que l’Iliade a célébrés. Ainsi, après avoir parcouru la patrie d’Orphée, elle observa le théâtre de la guerre chantée par Homère. Elle voyageait l’Iliade à la main, et quelquefois elle paraît animée de son esprit. 

Son rang, sa curiosité, et une légère connaissance de la langue turque, lui ouvrirent l’entrée de tout ce qui est fermé et inconnu pour jamais aux étrangers. Elle fut accueillie et très fêtée par l’épouse du grand vizir, et par la sultane, veuve de l’empereur Mustapha. La magnificence voluptueuse de quelques maisons où l’on s’empressa de la recevoir surpassa tout ce que nous connaissons d’agréable dans nos climats froids. Elle fut reçue chez la femme du lieutenant du grand vizir par deux eunuques noirs, qui la conduisirent au milieu de deux rangs de jeunes filles, toutes faites comme on peint les divinités, mais moins belles encore que leur maîtresse. Elle fut charmée de leurs danses, et de leur musique, qu’elle compare et paraît préférer à la musique d’Italie; elle ajoute que leurs voix sont plus touchantes que celles des Italiennes. On croit lire un roman grec en lisant quelques-unes de ces lettres; mais, ce qui est le contraire du roman, elle rectifie la plupart de nos idées sur les moeurs turques; elle nous apprend, par exemple, que les femmes de ce pays ont encore plus de liberté que les nôtres. Elles peuvent aller partout, couvertes d’un double voile. Il n’est permis à aucun homme d’oser arrêter une femme voilée, et le mari le plus justement jaloux n’oserait saisir sa femme dans la rue: ainsi elles peuvent aller en rendez-vous avec la plus entière sécurité. 

Les Turcs connaissent la délicatesse de l’amour; ils font des vers comme nous pour leurs maîtresses. En voici du grand vizir Ibrahim, gendre de l’empereur Achmet III. Ibrahim se plaint que le sultan diffère trop le jour des noces, et que la sultane obéit trop à son père. 

STANCES.

I.

« Le rossignol voltige dans les vignes pour y chercher des roses qu’il aime. Je suis venu admirer aussi la beauté des vignes, et la douceur de vos charmes a ravi mon coeur. Vos yeux sont noirs et attrayants comme ceux de la biche; vos yeux, comme ceux de la biche, sont sauvages et dédaigneux. » 

II.

« Le moment de mon bonheur se diffère de jour en jour. Le cruel sultan ne me permet pas de voir ces joues plus vermeilles que les roses; je n’ose encore y cueillir un baiser. La douceur de vos charmes a ravi mon coeur. Vos yeux sont noirs et attrayants comme ceux de la biche; vos yeux, comme ceux de la biche, sont sauvages et dédaigneux » 

III.

« Le malheureux Ibrahim soupire dans ces vers. Un trait parti de vos yeux a percé mon sein. Ah! quand viendra le moment de la jouissance? Attendrai-je longtemps encore? Ah! sultane aux yeux de biche! ange au milieu des anges! je désire, et c’est en vain. Pouvez-vous prendre plaisir à tourmenter mon coeur? » 

IV.

« Mes cris perçants s’élèvent jusqu’au ciel le sommeil fuit ma paupière. Tourne du moins les yeux vers moi, sultane, que je contemple ta beauté. Adieu... je descends au tombeau... mais rappelle-moi, ta voix retiendra mon âme fugitive... Mon coeur est brûlant comme le soufre; laisse échapper un soupir, et ce coeur s’embrasera. Gloire de ma vie! belle lumière de mes yeux! Ô ma sultane! mon front est prosterné contre la terre. Des larmes brûlantes inondent mes joues... je sens le délire de l’amour. Ouvre ton âme à la pitié; laisse du moins tomber un regard sur moi. » 

Ce morceau, fidèlement traduit d’après la traduction littérale qu’en donne milady Montague, respire le goût de la poésie orientale; on y retrouve ce désordre de sentiments et d’idées qui peut nous paraître exagéré, mais qui vraisemblablement est naturel à des peuples plus sensibles et moins cultivés. Un Arabe s’énonce dans le langage ordinaire d’une manière plus figurée et plus hardie que nous n’oserions le faire en vers. Un amant écrivait à sa maîtresse qui avait le teint blanc et les cheveux noirs: « Le jour est sur ton visage, et la nuit dans tes cheveux. » 

Milady parle des bains chauds de Sophia, renommés dans ces contrées comme ceux de Bourbonne, de Plombières, d’Aix-la-Chapelle, le sont parmi nous; mais quelle différence entre la grossièreté rustique de nos bains et la magnificence de ceux des Turcs! Ce sont des dômes de marbre qui reçoivent le jour par la coupole. Le pavé, les sophas qui règnent autour en gradins, tout est de marbre. Le milieu de chaque appartement est un bassin de fontaines jaillissantes. Elle assure qu’elle trouva sur ces sophas, ornés de coussins et de tapis superbes, un nombre considérable de femmes qui l’invitèrent à se baigner. Elles n’avaient d’autre habillement que celui qu’on donne aux Grâces. De jeunes esclaves, parées comme elles de leur beauté seule, tressaient les cheveux de leurs maîtresses, et les parfumaient d’essences odorantes. Ce qui surprit le plus milady Montague dans ce singulier spectacle, c’est l’extrême modestie de toutes ces dames nues, et la simplicité polie avec laquelle elles voulurent l’engager à se baigner avec elles. Si cette aventure n’était pas vraie, on ne voit pas ce qui aurait pu engager milady Montague à l’écrire à une de ses amies. 

Elle revint par Marseille. Elle resta peu de temps à Paris, et retourna dans sa patrie par Calais. On s’aperçoit aisément, au mépris qu’elle témoigne pour nos dogmes et pour nos cérémonies que c’est une Anglaise qui écrit. 

V.

Dictionnaire universel des Fossiles, etc., par M. ÉLIE BERTRAND, premier pasteur de l’Église française de Berne; 1763, 2 vol. in-8°.

(18 avril 1764.)

Cet ouvrage, très ample, dans lequel il n’y a rien que d’utile, paraît nécessaire à tous les amateurs d’histoire naturelle. On y trouve plusieurs observations qu’on chercherait vainement ailleurs. L’auteur ne perd point son temps à faire des systèmes; il rend compte de ce que la nature produit, sans vouloir inutilement deviner comment elle opère. Il n’assure point que les glossopètres soient des langues de chiens marins qui sont tous venus, sur le même rivage, déposer leurs langues pour qu’elles y fussent pétrifiées. Il n’affirme pas que les pierres appelées pommes cristallines, ou melons du Mont-Carmel, aient été originairement des melons, etc.; il rend compte de ce que la nature nous offre, et non de ce qu’elle nous cache. 

L’auteur explique nettement, sans affecter ni trop de brièveté, ni trop d’étendue, tout ce qui regarde la pyrotechnie, la métallurgie, et les pierres précieuses. Il ne parle pas seulement de ce qu’il a lu, mais de ce qu’il a vu, et l’on peut dire qu’il a vu avec des yeux éclairés. Il possède un cabinet d’histoire naturelle très curieux. Ce cabinet serait une acquisition fort utile à qui voudrait se donner sans peine des connaissances sûres dans cette partie de la physique. 

VI.

POEMS, BY C. CHURCHILL.

Poèmes(14), par C. CHURCHILL. A Londres, chez Dryden Leach, 1763, in-4°.

(18 avril 1764.)

Ces poèmes sont des satires pleines d’amertume, de chaleur, et de force: elles avaient été publiées séparément; l’auteur, en les rassemblant dans un volume, y a fait quelques changements et ajouté plusieurs vers heureux. Le premier poème par lequel M. Churchill se soit fait connaître au public est intitulé la Rosciade; il y fait la satire de différents acteurs des deux théâtres de Londres. Voilà un sujet assez bizarre pour le début d’un théologien de l’Église anglicane. Le révérend M. Sterne, chanoine d’York, débuta ainsi par le roman plus gai que décent de Tristram Shandy. La Rosciade réussit, et mérita à son auteur les applaudissements des beaux esprits et la censure du clergé, surtout de l’évêque de Rochester, dans le diocèse duquel il officiait. 

On jugerait, par l’objet principal de ces satires, que M. Churchill n’a écrit ni pour les étrangers, ni pour la postérité. Les portraits de quelques comédiens, une querelle avec des journalistes, une aventure de revenant, un démêlé particulier avec M. Hogarth, etc., tout cela ne peut guère intéresser hors de Londres et des circonstances. Mais M. Churchill a répandu dans ces morceaux des beautés qui sont de tous les temps; sa poésie est pleine de verve, de chaleur et d’énergie: il ne se contente pas de poursuivre les vices et les ridicules des particuliers, il attaque avec la même hardiesse et la même force les vices de son siècle et de sa nation. M. Churchill passe pour un des plus grands poètes, et peut-être pour le premier des poètes satiriques que l’Angleterre ait produits. Il ressemble moins à Pope qu’à Dryden, qu’il paraît aussi avoir plus étudié. Il n’est pas aussi pur, aussi correct que Pope, mais il a plus d’originalité dans sa manière; et son style, quoique avec une élégance moins continue, a une harmonie plus abondante et plus variée. On a reproché à Pope que ses vers tombent presque toujours deux à deux, et que le sens finit à chaque couplet. M. Churchill a une marche plus libre; mais il est souvent lâche et négligé, et son style est embarrassé de parenthèses, qui, s’enchâssant les unes dans les autres, occupent quelquefois jusqu’à vingt et trente vers. Ce défaut est assez commun aux écrivains anglais, et dans la prose et dans les vers. 

Mais ce qui nous paraît bien plus condamnable encore dans les poésies de M. Churchill, c’est l’amertume et quelquefois l’atrocité qu’il porte dans la satire: nous savons que ce genre de poésie a des bornes plus ou moins étroites, suivant la différente nature des gouvernements. La liberté d’écrire doit être plus grande partout où le peuple a quelque part à la législation. C’est une espèce de censure publique qui s’accorde très bien avec les principes de la démocratie. Voilà pourquoi, dans les premiers temps de la Grèce, la satire, qui n’était alors employée qu’au théâtre, était violente; on l’adoucit lorsque les principes de l’aristocratie commencèrent à l’emporter sur ceux de la démocratie. En Angleterre, il semble que la loi donne à chaque particulier le droit d’attaquer tout homme en place dans son caractère public; mais partout la loi doit protéger la réputation et les moeurs privées d’un citoyen lorsque la loi se tait, c’est au public même à venger les droits de la société outragée. M. Churchill nous paraît avoir violé toutes les lois de la bienséance et de l’honnêteté sociale. Livré à l’esprit de parti, il prodigue la louange ou le blâme, suivant les préjugés qu’il a adoptés. Juvénal et Horace déguisaient le plus souvent les noms de ceux qu’ils perçaient de leurs traits; M. Churchill accuse un homme de vendre son âme de boue à qui veut la payer, et le nomme. Pope, Dryden, et d’autres satiriques anglais, se contentaient de désigner leurs victimes par les lettres initiales de leurs noms; M. Churchill dédaigne même d’employer le voile le plus léger. Despréaux, qui quelquefois a outrepassé lui-même les bornes légitimes de la satire, est, auprès du satirique anglais, le plus doux et le plus poli des hommes. En rendant justice aux grands talents de M. Churchill, nous désirons qu’il en fasse à l’avenir un usage plus conforme aux droits de l’honnêteté et aux intérêts de sa propre gloire, en choisissant des sujets qui soient d’un intérêt plus général, et en modérant la violence effrénée de sa muse(15).

VII.

THE COMPLETE HISTORY OF ENGLAND, ETC.

L’Histoire complète de l’Angleterre depuis Jules César jusqu’à sa révolulion(16), par M. David HUME; nouvelle édition, corrigée et augmentée. A Londres, chez A. Millar, 1764, 8 vol. in-8°.

(2 mai 1764.)

On ne peut rien ajouter à la célébrité de cette Histoire, la meilleure peut-être qui soit écrite en aucune langue. La nouvelle édition qu’on annonce renferme quelques changements, mais peu considérables. Nous ne nous proposons pas de donner l’extrait de cet ouvrage; la plus grande partie en est déjà traduite en français, et la traduction de ce qui reste ne tardera pas à paraître(17). Nous nous contenterons de présenter ici quelques réflexions générales sur l’histoire même d’Angleterre, et sur le caractère du nouvel historien. 

Jamais le public n’a mieux senti qu’il n’appartient qu’aux philosophes d’écrire l’histoire. Le philosophe ne doit point, comme Tite-Live, entretenir son lecteur de prodiges; il ne doit point, comme Tacite, imputer toujours aux princes des crimes secrets. 

Il y a de la différence entre un historien fidèle et un bel esprit malin qui empoisonne tout dans un style concis et énergique. Le philosophe ne recueillera point les bruits populaires comme Suétone: il ne dira point que Tibère voyait clair la nuit comme le jour; il doutera qu’un prince infirme, âgé de soixante-douze ans, se retira dans Caprée uniquement pour s’y abandonner à des débauches monstrueuses, inconnues même a la jeunesse dissolue de ce temps-là, et pour lesquelles il fallut des expressions nouvelles. 

Le philosophe n’est d’aucune patrie, d’aucune faction. On aimerait à voir l’histoire des guerres de Rome et de Carthage écrite par un homme qui n’aurait été ni Carthaginois ni Romain. 

Mézerai dégoûte les Français même quand il dit: « Taisez-vous, écrivains allemands; vos histoires sentent plus le vin que l’huile. » Daniel laisse toujours trop voir de quel pays et de quelle profession il est. M. Hume, dans son Histoire, ne paraît ni parlementaire, ni royaliste, ni anglican, ni presbytérien; on ne découvre en lui que l’homme équitable. 

On voit avec un plaisir mêlé d’horreur, dans l’Histoire de Henri VIII, ces commencements du développement de l’esprit humain qui doit un jour adoucir les moeurs, et cette ancienne férocité qui les rendait alors si atroces. L’Angleterre change de religion quatre fois sous Henri VIII, Édouard, Marie, et Élisabeth. Les parlements, qui depuis sont si jaloux de la liberté naturelle aux hommes, et qui la maintiennent avec tant de courage et même avec tant d’excès, sont, sous Henri VIII et Marie sa fille, les lâches instruments de la barbarie. On ne voit que des gibets, des échafauds, et des bûchers. Faut-il donc qu’on ait passé par de tels degrés pour arriver au temps où les Locke ont approfondi l’entendement humain, où les Newton ont développé les lois de la nature, et où les Anglais ont embrassé le commerce des quatre parties du monde? 

Quelles scènes présentent les temps de Henri VIII, du jeune Édouard, et de Marie! Henri VIII, ainsi que ses prédécesseurs, s’est soumis longtemps au pouvoir de la cour de Rome; il ne se sépare d’elle que parce qu’il est amoureux(18), et parce que le pape Clément VII, intimidé par Charles-Quint, ne veut pas favoriser son amour. Ce même prince fait brûler d’un côté tous ceux qui croient à la suprématie du pape, et tous ceux qui ne croient pas à la transsubstantiation. Il a rompu avec Rome pour une femme, et il fait mourir cette même femme sur un échafaud; il envoie ensuite une autre épouse au même supplice. La dernière princesse de la maison de Plantagenet, la mère du cardinal Lapole(19), est traînée sur l’échafaud à l’âge de quatre-vingts ans: prêtres, évêques, pairs, chanceliers, tout est sacrifié de même aux barbares caprices de ce fou sanguinaire. S’il eût été particulier, on l’eût enfermé et enchaîné comme un furieux; mais parce qu’il est fils d’un Tudor usurpateur qui fut vainqueur du tyran, il ne trouve pas un seul juge qui ne s’empresse d’être l’organe de ses cruautés et le ministre de ses assassinats judiciaires. 

Après la mort de ce monstre, les Anglais, qui étaient encore catholiques séparés du pape, deviennent protestants; mais l’esprit de persécution qui abrutissait les hommes depuis si longtemps subsiste toujours, et la coutume de venger ses querelles particulières par des meurtres juridiques prend encore une nouvelle force. Le duc de Somerset, protecteur d’Angleterre, fait trancher la tête au grand amiral Seymour, son propre frère; lui-même perd bientôt la vie sur un échafaud par le jugement du duc de Northumberland, qui périt ensuite par le même supplice. L’archevêque de Cantorbéry brûle des sectaires, et est brûlé à son tour. La reine Marie fait exécuter la reine Jeanne Gray et toute sa famille. La reine Marie Stuart, accusée d’être complice du meurtre de son mari, est condamnée, après dix-huit ans de captivité, à perdre la tête, par les ordres de la reine Élisabeth. Le petit-fils de la reine Marie Stuart est enfin condamné au même supplice par son peuple. 

Qu’on songe au nombre prodigieux de citoyens périssant par la même mort que leurs chefs et leurs maîtres, et on verra que cette partie de l’histoire était, si on ose le dire, digne d’être écrite par le bourreau(20), puisqu’il avait recueilli les dernières paroles de tant d’hommes d’État qui lui furent tous abandonnés. 

Si on s’arrêtait à ces objets d’horreur, si on ne connaissait de l’histoire anglaise que ces guerres civiles, cette longue et sanglante anarchie, cette privation de bonnes lois, et ces horribles abus du peu de lois sages qu’on pouvait avoir alors, quel homme ne présagerait pas une décadence et une ruine certaine de ce royaume? Mais c’est précisément tout le contraire: c’est de l’anarchie que l’ordre est sorti; c’est du sein de la discorde et de la cruauté que sont nées la paix intérieure et la liberté publique. 

Voilà ce qui distingue le peuple anglais de tous les autres peuples, et ce qui rend son histoire si intéressante et si instructive. Ce peuple rentre de lui-même dans l’ordre, et quelques années après la catastrophe de Charles Ier, on voit les fanatiques absurdes et féroces qui ont trempé leurs mains dans son sang changés en philosophes. La raison humaine se perfectionne dans la même ville où il n’y avait peut-être pas, du temps de Charles Ier, un seul homme qui eût des notions raisonnables. 

Un des plus étonnants contrastes de l’esprit humain, c’est celui de l’autorité que Cromwell avait dans les parlements, ainsi que dans les armées, avec ce galimatias absurde et dégoûtant qui régnait dans tous ses discours. Toutes les paroles qu’on a recueillies de lui sont au-dessous de ce que les prophètes des Cévennes ont jamais prononcé de plus bas et de plus extravagant; ce sont des expressions qui n’ont aucun sens, et des termes de la plus vile populace. C’est ainsi qu’il parlait dans le parlement ainsi que dans la chaire, et peut-être, à la honte des hommes, c’est ainsi qu’il fallait parler alors: car, le jargon presbytérien et la folie prophétique étant à la mode, un discours raisonnable n’aurait point ému des hommes dont l’enthousiasme avait éteint la raison. Quelle prodigieuse différence entre le style des bons écrivains de la nation et celui de Cromwell, c’est-à-dire entre leurs idées Cependant c’est ce style qui le met sur le trône, car la valeur n’en eût fait qu’un colonel ou un major: c’est avec le galimatias. prophétique qu’il a régné. 

Après cette épouvantable confusion dans l’État, dans l’Église, dans la société, dans la manière de penser, la raison a enfin repris son empire, et l’a étendu même au delà des bornes ordinaires. C’est aujourd’hui surtout qu’on peut dire de cette nation: 
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Trois pouvoirs, étonnés du noeud qui les rassemble, 
Les députés du peuple, et les grands, et le roi, 
Divisés d’intérêts, réunis par la loi, etc. 
(Henriade, ch. I, 314-16.)
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La fureur des partis a longtemps privé l’Angleterre d’une bonne histoire comme d’un bon gouvernement. Ce qu’un tory écrivait était nié par les whigs, démentis à leur tour par les torys. 

Rapin Thoiras, étranger, semblait seul avoir écrit une histoire impartiale; mais on voit encore la souillure du préjugé jusque dans les vérités que Thoiras raconte; au lieu que dans le nouvel historien on découvre un esprit supérieur à sa matière, qui parle des faiblesses, des erreurs, et des barbaries, comme un médecin parle des maladies épidémiques. 

VIII. (2 mai 1764.)

On a imprimé à Pise plusieurs tragédies de notre théâtre, fidèlement traduites en vers blancs, c’est-à-dire en vers non rimés, par le cavalier Lorenzo Guazzesi.

L’Iphigénie de Racine paraît aussi bien rendue qu’elle puisse l’être; mais jamais une traduction, quelque belle qu’elle soit, ne peut faire l’effet de l’original. Il est impossible que la contrainte ne s’aperçoive pas dans un ouvrage de longue haleine. Une épigramme, un madrigal, peuvent gagner dans une traduction; une tragédie ne peut jamais que perdre. C’est que l’auteur, en composant, a toujours été animé par le génie et par le sujet dont il était rempli; et le traducteur, en s’étudiant à copier les idées et les expressions d’un autre, perd nécessairement de vue tout l’ensemble: cet asservissement éteint l’enthousiasme. 

Comment se peut-il faire que la gêne de la rime, la plus grande de toutes les gênes, laisse à Racine toute la liberté et toute la chaleur de son esprit, et que le traducteur, dégagé de ces entraves pénibles, paraisse cependant bien moins libre que Racine? 
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A peine un faible jour nous éclaire et nous guide, 
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts en Aulide. 
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit? 
Les vents nous auraient-ils exaucé cette nuit? 
Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune. 
Un debil lume 
Fa ch’io ti scorga e dubbio a te mi guida; 
In Aulida tu solo ed io siam desti; 
S’udi rumor per l’aere, e forse i venti 
Si svegliar questa notte a nostri voti? 
Ma qui ognun dorme, e in placido riposo 
Giace 1’armata, la marina, e il vente.
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Il est peut-être difficile de mieux traduire, et cependant vous ne voyez dans ces vers ni la pompe, ni l’élégance, ni la facilité, ni la force de ceux de Racine. 

In placido riposo énerve entièrement ce beau vers: 

Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.

Cette césure si expressive, mais tout dort, n’est point rendue: il vento, le vent, ne fait pas le même effet que les vents. La marina est loin de signifier Neptune, que le poète représente ici comme endormi, sans affecter pourtant une figure poétique. Neptune à la fin d’un vers est une image et une expression bien supérieure au terme vent. Que de beautés pour ceux qui sont un peu initiés aux mystères de l’art! Elles sont toutes perdues dans la traduction. 

C’est ainsi que nous n’avons jamais pu bien traduire les belles scènes du Pastor fido. La difficulté qui naît de la rime peut en partie en avoir été cause; mais que dans une langue aussi abondante que l’italienne on ne puisse parfaitement traduire en vers blancs nos vers rimés, qu’on ne puisse, avec la plus grande liberté, imiter la facilité d’un auteur enchaîné par le retour des mêmes sons, c’est là ce qui parait étonnant; et l’on ne peut, ce semble, en rendre raison qu’en avouant que celui qui invente, quelque gêné qu’il soit, paraît toujours plus à son aise que celui qui imite. En un mot, on ne traduit point le génie. 

Le cavalier Guazzesi rend très fidèlement ce vers d’Alzire(21):

Votre hymen est le noeud qui joindra les deux mondes.

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Le tue nozze, o figlio, 
Tosto uniranno il gemino emispero.
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Mais vos noces, ô mon fils, uniront bientôt les deux hémisphères, n’exprime point ce noeud qui joint les deux mondes: car ce noeud qui les joint fait une image qui ne se trouve pas dans la traduction, et le mot tosto, bientôt, affaiblit l’idée. 

Il arrive donc qu’avec la chaîne de la rime on marche quelquefois d’un pas plus sûr qu’en se délivrant de cette servitude, et c’est de là qu’on peut conclure que la rime, qui présente à chaque moment le mérite d’une grande difficulté surmontée, est absolument nécessaire à la poésie française. 

Il est vrai que la rime ajoute beaucoup à l’ennui que nous causent tous les poèmes qui ne s’élèvent pas au-dessus du médiocre; mais c’est qu’alors l’auteur n’a pas eu l’adresse de dérober aux lecteurs la peine qu’il a ressentie en rimant; ils éprouvent la même fatigue sous laquelle il a succombé. C’est un mécanicien qui laisse voir ses poulies et ses cordes; il en fait entendre le bruit choquant: il dégoûte, il révolte. De vingt poètes il y en a très rarement un seul qui sache subjuguer la rime; elle subjugue tous les autres alors ce n’est plus qu’un vain tintement de consonances fastidieuses. 

Il faut que le poète choisisse, dans la foule des idées qui s’offrent à lui, celle qui paraîtra la plus naturelle, la plus juste, et qui en même temps s’accordera le mieux avec la rime qu’il cherche, sans qu’il en coûte rien ni à la force du sens, ni à l’élégance de l’expression. Ce travail est prodigieux; mais quand il est heureux il produit un très grand plaisir chez toutes les nations, puisque toutes les nations, depuis les Romains, ont adopté la rime. 

Si, en lisant les beaux endroits de l’Arioste, du Tasse, de Dryden, et de Pope, on s’aperçoit qu’ils ont rimé, on ne s’en aperçoit que par la satisfaction secrète que donne une difficulté toujours heureusement vaincue. Milton n’a pas rimé, et la raison qu’en donna M. Pope à M. de Voltaire, c’est que Milton ne le pouvait pas. 

M. de Lamotte, en voulant introduire les tragédies en prose, ôtait le mérite en ôtant la difficulté. 

Le plaisir qui résulte des vers de Racine vient de ce que la prose la plus exacte ne peut dire mieux. C’est le comble de l’art, on l’a déjà dit(22), quand la prose la plus scrupuleuse ne peut rien ajouter au sens que les vers renferment. 

C’est une chose très remarquable que de tous les étrangers qui ont du goût, et qui se sont rendu notre langue familière, il n’en est aucun qui ne sente dans Racine le mérite de cette facilité, de cette harmonie, de cette élégance continue, qui caractérisent toutes ses tragédies. Quand ils ont commencé la lecture d’une de ses pièces, ils ne peuvent plus la quitter, ils cèdent à un charme invincible. Il y a donc une beauté réelle dans l’art avec lequel Racine a surmonté la difficulté de la rime. 

Le défaut ordinaire des vers vient de ce qu’on se croit en droit de parler en vers moins correctement qu’en prose. On est dur et lâche, le style est hérissé de solécismes, et les pièces qui réussissent le plus sur la scène ne peuvent soutenir l’oeil du lecteur attentif. 

N’en accusons point la rime, mais la négligence de ceux qui ne savent pas la manier. Elle ne doit fournir que des beautés par ses difficultés mêmes. 

Ce n’est pas sans raison qu’on a imaginé le Parnasse comme un mont escarpé sur lequel il est presque impossible de monter sans tomber. On n’a donné des ailes à Pégase que comme un emblème de la difficulté de régler tantôt son vol et tantôt sa marche. La gloire en tout genre n’est attachée qu’au difficile, et il faut que ce difficile ait toujours l’air aisé c’est à quoi Racine est parvenu, et il est presque aussi impossible qu’indispensable de l’imiter. 

IX. (9 mai 1764.)

On nous mande qu’on prépare à Cambridge une magnifique édition in-4° de tous les ouvrages du docteur Middleton(23). C’est un des plus savants hommes et des meilleurs écrivains de l’Angleterre. Il a été mis par beaucoup de gens au nombre des incrédules: nous sommes bien éloignés d’adopter aveuglément ces accusations d’impiété, intentées si aisément aujourd’hui, et avec autant de maladresse que d’atrocité, contre tous ceux qui écrivent avec quelque liberté; mais nous ne pouvons dissimuler que ce théologien n’ait eu des opinions très difficiles à concilier avec les vrais principes du christianisme. 

Il a fait une dissertation pour prouver que plusieurs des cérémonies augustes de l’Église romaine avaient été pratiquées par les païens: Jurieu et plusieurs autres protestants s’étaient déjà exercés sur cet objet; mais que prouve-t-elle, sinon que l’Église a sanctifié des pratiques communes à beaucoup de religions? Toutes les cérémonies sont indifférentes par elles-mêmes; c’est l’objet et le motif qui les rendent saintes ou impies: on se prosterne dans tous les temples du monde; il ne s’agit que de savoir devant quel être on doit se prosterner. Que la plupart des cérémonies et des lois des Hébreux aient été prises des Égyptiens, comme le prétend le savant Marsham(24), l’économie mosaïque n’en sera pas moins d’institution divine. 

Dans un traité célèbre sur les Miracles, Middleton prétend que le don des miracles a commencé à s’affaiblir dès le second siècle, et qu’ils sont devenus moins fréquents parce qu’ils devenaient moins nécessaires. Il embrasse et fortifie autant qu’il peut l’opinion de Scaliger, que saint Pierre n’est jamais venu à Rome. Il avance ailleurs que le premier chapitre de la Genèse est purement allégorique. Nous n’avons garde d’adopter ou de justifier ces paradoxes, et il ne nous appartient pas de les discuter; mais nous rendrons justice à l’érudition, à la candeur, et surtout à la modération du théologien anglais. Quoique par sa naissance, par sa profession, et par les serments qu’il avait prêtés à l’État et à l’université de Cambridge, dont il était membre, il fût ennemi de l’Église romaine, il n’en parle jamais ni avec dérision ni avec aigreur. Il examine les monuments de Rome ancienne et moderne, non seulement en antiquaire, mais encore en philosophe qui sait combien les usages tiennent aux opinions et aux moeurs. 

Sa Vie de Cicéron est très connue parmi nous par la traduction qu’en a donnée l’abbé Prévost. Les éloges continuels qu’il y fait de Cicéron ont trouvé bien des contradicteurs. Ceux qui ont voulu flétrir la mémoire de ce grand homme se sont fondés sur l’autorité de Dion Cassius, écrivain très postérieur. Les panégyristes s’appuient sur le témoignage de Plutarque et des contemporains même de Cicéron. Il faut avouer que la plupart des principaux personnages dont l’histoire romaine fait mention sont peints, pour ainsi dire, comme Janus, avec deux visages dont l’un ne ressemble point à l’autre. Quelques écrivains ne donnent à Jules César que des vertus, les autres que des vices. Ici, Auguste est regardé comme un bon prince; là, comme un tyran aussi heureux que méchant, débauché, lâche, et cruel dans sa jeunesse, habile dans un âge avancé, et ne cessant de faire des crimes que quand les crimes cessaient de lui être nécessaires. Philon, qui avait vu Tibère, nous dit que c’était un bon et sage prince; Suétone, qui ne vivait pas du temps de cet empereur, en fait un monstre. Peut-être ces opinions contraires sont-elles également fondées sur les faits, parce que les hommes ont souvent des qualités contraires, et que la vie de la plupart des hommes d’État a été un mélange continuel de bonnes et de mauvaises actions, de vices et de vertus, de grandeur et de faiblesse. Il semble que, pour bien juger les hommes publics, on pourrait s’en rapporter aux monuments secrets et non suspects qui restent d’eux, comme les lettres dans lesquelles ils ouvrent leur coeur à leurs amis; mais c’est dans les lettres mêmes de Cicéron que ses admirateurs et ses détracteurs trouvent également les preuves de leurs éloges et de leurs censures. Tout cela prouve combien il est difficile, et peut-être même inutile, de chercher la vérité dans les détails de l’histoire. Quoi qu’il en soit des vertus patriotiques de Cicéron, la postérité admirera toujours en lui l’orateur, l’homme d’État et le philosophe. 

X.

La Défense du Paganisme(25), par l’empereur JULIEN, en grec et en français, etc.

Berlin, 1764, in-8°.

Ce traité, dont le savant P. Pétau croyait que la religion pouvait tirer les plus grands avantages, n’était encore connu que par la réfutation qu’en a faite saint Cyrille, qui l’a inséré par lambeaux dans un grand ouvrage destiné à défendre le christianisme. M. le marquis d’Argens en a rapproché les différentes parties, et après avoir donné ses soins à ce que le texte parût dans toute sa pureté, il l’a accompagné d’une bonne traduction et d’une quantité considérable de remarques presque uniquement employées à combattre Julien et à défendre la religion chrétienne. L’objet de M. d’Argens, en publiant cet ouvrage vraiment intéressant pour tous ceux qui cherchent à connaître l’histoire de l’esprit humain, a été de prouver la nécessité de la tolérance. Nous observerons à ce sujet que Julien était livré à tout le fanatisme de la philosophie éclectique; qu’il donna dans tous les excès de la superstition; que s’il fût revenu vainqueur de son expédition contre les Parthes, les victimes, disait-on, lui auraient manqué, tant il en avait égorgé, soit pour lire dans leurs entrailles quel serait le sort de ses armes, soit pour se rendre les divinités propices; que, comme Plotin, Porphyre et Jamblique, il se vantait d’avoir un commerce immédiat avec les natures célestes, et que cependant ce prince, tout superstitieux, tout fanatique qu’il était, n’employa jamais la violence, encore moins les tourments, pour obliger les chrétiens à changer de religion. Il avait appris du vertueux Libanius que les remèdes violents pouvaient bien emporter certaines maladies; mais que les préjugés sur la religion ne pouvaient être détruits ni par le fer ni par le feu. 

XI.

CALLIMACHI CYRENAEI HYMNI CUM LATINA INTERPRETATIONE, ETC.

Hymnes de Callimaque de Cyrène, traduits en vers italiens, et imprimés pour la première fois à Florence, 1763.

(23 mai 1764.)

L’histoire des lettres prouve bien qu’elles ont, ainsi que toutes les choses humaines, leurs périodes et leurs révolutions. Les mêmes études qui, dans un siècle, ont été généralement cultivées, on les abandonne dans le siècle suivant, soit pour s’attacher à des objets plus utiles, soit parce que telle est l’inconstance de l’homme qu’il se laisse nécessairement entraîner au charme de la nouveauté. Mais bientôt ce même fond d’inconstance ou d’inquiétude nous ramène sur les occupations qu’on a longtemps négligées, et des goûts qui paraissaient entièrement éteints renaissent et se montrent avec la chaleur des passions. 

Quand les lettres et les arts se ranimèrent en Italie, on ne vit presque paraître que des traductions: Homère, Hésiode, Euripide, Sophocle, Aristophane, Musée, Coluthus, Lycophron, etc., eurent leurs traducteurs. Plus d’un siècle entier s’écoula ensuite sans qu’aucun homme de lettres s’avisât d’inquiéter les mânes des poètes anciens; mais aujourd’hui on les tourmente plus que jamais: l’Italie est inondée de versions et d’interprétations de toute espèce. Peut-être, dit un Italien lui-même, se persuade-t-on que jusqu’à présent on n’a point su traduire; peut-être aussi ne sait-on plus à quoi s’occuper pour se faire un nom dans la république des lettres. 

La traduction dont il s’agit ici est très fidèle et très pure; aux hymnes de Callimaque, l’éditeur, M. Bandini, a ajouté les Épigrammes de ce poète-grammairien, ainsi que le petit poème sur la Chevelure de Bérénice. L’ouvrage renferme différentes versions latines, un grand nombre de leçons ou variantes, et des notes très bien choisies. 

On ne trouve dans Callimaque ni les élans sublimes, ni les figures hardies, ni les expressions étincelantes de Pindare; ses hymnes ressemblent plutôt à ceux qu’on attribue à Homère: c’est à peu près la même marche et le même ton. Quant à sa versification, elle est douce, élégante, et très soignée. M. l’abbé Terrasson prétendait même qu’elle est supérieure à celle d’Homère. Cet académicien était au nombre des gens de lettres du siècle dernier qui confondaient les progrès des arts avec les progrès de la philosophie. Parce que les modernes sont plus grands géomètres que ne l’étaient les anciens, M. l’abbé Terrasson affirmait qu’ils sont aussi plus grands poètes et plus grands orateurs. Il ne faisait pas attention que la poésie est fille de l’imagination, comme l’éloquence l’est de la liberté; que plus les facultés critiques se perfectionnent, plus l’imagination s’émousse; et qu’autant les moeurs des anciens étaient poétiques, autant les moeurs présentes résistent à la poésie. 

Comme de tous les ouvrages de Callimaque les moins connus sont ses épigrammes, nous en rapporterons deux. 

« C’est dans ces lieux, fait-il dire à Timon le Misanthrope, que pour me dérober au commerce des humains j’ai choisi mon habitation: qui que tu sois, passe; accable-moi, si tu veux, d’invectives et d’imprécations, mais passe. » 

« Acanthius, fils de Dicon, dort ici d’un sommeil sacré. Car ne dites jamais que les bons meurent. » 

Avant de finir cette notice, nous ferons observer que les anciens n’attachaient point à l’épigramme l’idée que nous en avons aujourd’hui: ils ne cherchaient pas toujours à terminer ce genre de poème par quelque chose de piquant et d’inattendu; toutes les conditions en étaient remplies lorsque l’objet y était énoncé avec élégance et avec précision. Ce n’est pas que, dans le recueil des épigrammes anciennes, on n’en trouve de très délicates et de très ingénieuses; nous aurons occasion d’en faire connaître un grand nombre dont rien n’égale la finesse. Qu’il nous soit permis, en attendant, de citer celle-ci sur la statue de Vénus qu’on adorait à Cnide, et qu’avait faite Praxitèle: 
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Cypris passait à Cnide; elle y trouva Cypris. 
« O ciel! dit la déesse émue, 
Quel objet se présente à mes regards surpris? 
Aux yeux de trois mortels j’ai paru toute nue, 
Adonis, Anchise, et Pâris; 
Mais, Praxitèle, où m’a-t-il vue(26)? »
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XII.

THE HISTORY OF LADY JULIA MANDEVILLE, ETC.

L’Histoire de lady Julie Mandeville. A Londres, chez R. et J. Dodsley, 2 vol. in-12, 3e édition.

(30 mai 1764.)

Ce roman est, comme ceux de Richardson, un recueil de lettres que s’écrivent tous les personnages qui ont part à l’action. Ces acteurs ayant tous un différent caractère, et chacun d’eux voyant les choses d’un oeil différent, il en résulte une espèce de drame dans lequel les héros et les héroïnes de la pièce, les confidents et les confidentes, annoncent ce qui s’est passé, et forment l’exposition, l’intrigue, et le dénouement. 

L’Histoire de Julie Mandeville est peut-être le meilleur roman de ce genre qui ait paru en Angleterre depuis Clarisse et Grandisson. On y trouve de la vérité et de l’intérêt; et c’est l’art d’intéresser qui fait le succès des ouvrages dans tous les genres, même dans l’histoire; à plus forte raison dans les romans, qui sont des histoires supposées. 

Plusieurs philosophes s’étonnent que les hommes, ayant tant de choses à savoir et si peu de temps à vivre, aient le temps de lire des romans. On a déjà remarqué qu’excepté les Métamorphoses d’Ovide, qui sont la théologie des anciens, les Contes arabes, qui tiennent tous du merveilleux, et l’inimitable Arioste, plus admirable encore par le style que par l’invention, tous les autres romans ne présentent que des aventures bien moins héroïques, moins singulières, moins tragiques que celles dont nos histoires sont remplies. Il n’y a rien de si attachant dans les Cassandre, les Cléopâtre, les Cyrus, les Clélie(27), que les événements de nos derniers siècles. 

La découverte et la conquête du nouveau monde, les malheurs et la mort épouvantable de Marie Stuart, et de Charles Ier, son petit-fils; les infortunes de tant d’autres princes, les aventures et le caractère de Charles XII, un nombre prodigieux de calamités horribles qu’un faiseur de fables n’aurait osé feindre; tous ces grands tableaux qui intéressent le genre humain, étant peints depuis quelques années par des génies qui ont su plaire, ont fait tomber les grands romans écrits dans un temps où l’on n’avait aucune bonne histoire ni en français ni en anglais. 

Les romans tragiques ont donc disparu, et on a été inondé d’historiettes, du genre de la comédie, dans lesquelles on trouve mille petits portraits amusants de la vie commune. 

On ne lisait guère dans l’Europe les romans anglais avant Paméla. Ce genre parut très piquant; Clarisse eut moins de succès, et en méritait cependant davantage. Les romans de Fielding présentèrent ensuite d’autres scènes, d’autres moeurs, un autre ton ils plurent, parce qu’ils avaient de la vérité et de la gaieté; le succès des uns et des autres en a fait éclore ensuite une foule de mauvaises copies qui n’ont pas fait oublier les premiers, mais en ont sensiblement diminué le goût. 

Il se trouve toujours des auteurs qui font, pour occuper le loisir de tant de personnes désoeuvrées, ce que font les marchands qui inventent chaque jour des modes nouvelles pour flatter la vanité et amuser la fantaisie. 

Ce goût pour les romans est plus vif en France et en Angleterre que chez les autres nations. Il prouve que Paris et Londres sont remplis d’hommes oisifs, qui n’ont d’autre besoin que celui de s’amuser. Les femmes surtout donnent la vogue à ces ouvrages, qui les entretiennent de la seule chose qui les intéresse. Ce qui est remarquable, c’est que ces livres de pur agrément ont plus de lecteurs en Angleterre qu’en France. Pour peu qu’un roman, une tragédie, une comédie ait de succès à Londres, on en fait trois et quatre éditions en peu de mois: c’est que l’état mitoyen est plus riche et plus instruit en Angleterre qu’en France, et qu’un très grand nombre de familles anglaises passent neuf mois de l’année dans leurs terres; la lecture leur est plus nécessaire qu’aux Français rassemblés dans les villes, occupés des plaisirs et des bagatelles de la société, et sachant moins vivre avec eux-mêmes que les Anglais. 

Les Espagnols n’ont pas eu depuis Don Quichotte un seul roman qui mérite d’être lu, et ils n’en sont pas plus à plaindre. Les Italiens n’ont rien eu depuis l’Orlando furioso; et en effet que pourrait-on lire après lui? Nous finirons ce petit article par une remarque: les deux héros de l’Arioste et de Cervantes sont fous, et ces deux ouvrages sont les meilleurs de l’Italie et de l’Espagne. 

XIII. Aux auteurs de la Gazette littéraire.

(6 juin 1764.)

Vous avez dit, messieurs, en rendant compte de l’ouvrage de M. Hooke(28), que l’histoire romaine est encore à faire parmi nous, et rien n’est plus vrai. Il était pardonnable aux historiens romains d’illustrer les premiers temps de la république par des fables qu’il n’est plus permis de transcrire que pour les réfuter. Tout ce qui est contre la vraisemblance doit au moins inspirer des doutes; mais l’impossible ne doit jamais être écrit. 

On commence par nous dire que Romulus, ayant rassemblé trois mille trois cents bandits, bâtit le bourg de Rome de mille pas en carré. Or mille pas en carré suffiraient à peine pour deux métairies: comment trois mille trois cents hommes auraient-ils pu habiter ce bourg? 

Quels étaient les prétendus rois de ce ramas de quelques brigands? N’étaient-ils pas visiblement des chefs de voleurs qui partageaient un gouvernement tumultueux avec une petite horde féroce et indisciplinée? 

Ne doit-on pas, quand on compile l’histoire ancienne, faire sentir l’énorme différence de ces capitaines de bandits avec de véritables rois d’une nation puissante? 

Il est avéré, par l’aveu des écrivains romains, que, pendant près de quatre cents ans, l’État romain n’eut pas plus de dix lieues en longueur, et autant en largeur. L’État de Gênes est beaucoup plus considérable aujourd’hui que la république romaine ne l’était alors. 

Ce ne fut que l’an 360 que Véies fut prise après une espèce de siège ou de blocus qui avait duré dix années. Véies était auprès de l’endroit où est aujourd’hui Civita-Vecchia, à cinq ou six lieues de Rome; et le terrain autour de Rome, capitale de l’Europe, a toujours été si stérile que le peuple voulut quitter sa patrie pour aller s’établir à Véies. 

Aucune de ses guerres, jusqu’à celle de Pyrrhus, ne mériterait de place dans l’histoire, si elles n’avaient été le prélude de ses grandes conquêtes. Tous ces événements, jusqu’au temps de Pyrrhus, sont pour la plupart si petits et si obscurs qu’il fallut les relever par des prodiges incroyables ou par des faits destitués de vraisemblance, depuis l’aventure de la louve qui nourrit Romulus et Rémus, et depuis celles de Lucrèce, de Clélie, de Curtius, jusqu’à la prétendue lettre du médecin de Pyrrhus, qui proposa, dit-on, aux Romains d’empoisonner son maître, moyennant une récompense proportionnée à ce service. Quelle récompense pouvaient lui donner les Romains, qui n’avaient alors ni or ni argent? Et comment soupçonne-t-on un médecin grec d’être assez imbécile pour écrire une telle lettre? 

Tous nos compilateurs recueillent ces contes sans le moindre examen; tous sont copistes, aucun n’est philosophe: on les voit tous honorer du nom de vertueux des hommes qui au fond n’ont jamais été que des brigands courageux. Ils nous répètent que la vertu romaine fut enfin corrompue par les richesses et par le luxe, comme s’il y avait de la vertu à piller les nations, et comme s’il n’y avait de vice qu’à jouir de ce qu’on a volé. Si on a voulu faire un traité de morale au lieu d’une histoire, on a dû inspirer encore plus d’horreur pour les déprédations des Romains que pour l’usage qu’ils firent des trésors ravis à tant de nations, qu’ils dépouillèrent l’une après l’autre. 

Nos historiens modernes de ces temps reculés auraient dû discerner au moins les temps dont ils parlent; il ne faut pas traiter le combat peu vraisemblable des Horaces et des Curiaces, l’aventure romanesque de Lucrèce, celle de Clélie, celle de Curtius, comme les batailles de Pharsale et d’Actium. Il est essentiel de distinguer le siècle de Cicéron de ceux où les Romains ne savaient ni lire ni écrire, et ne comptaient les années que par des clous fichés dans le Capitole. En un mot, toutes les histoires romaines que nous avons dans les langues modernes n’ont point encore satisfait les lecteurs(29).

Personne n’a encore recherché avec succès ce qu’était un peuple attaché scrupuleusement aux superstitions, et qui ne sut jamais régler le temps de ses fêtes; qui ne sut même, pendant près de cinq cents ans, ce que c’était qu’un cadran au soleil; un peuple dont le sénat se piqua quelquefois d’humanité, et dont ce même sénat immola aux dieux deux Grecs et deux Gauloises pour expier la galanterie d’une de ses vestales; un peuple toujours exposé aux blessures, et qui n’eut qu’au bout de cinq siècles un seul médecin, qui était à la fois chirurgien et apothicaire. 

Le seul art de ce peuple fut la guerre pendant six cents années; et, comme il était toujours armé, il vainquit tour à tour les nations qui n’étaient pas continuellement sous les armes. 

L’auteur du petit volume sur la Grandeur et la Décadence des Romains(30) nous en apprend plus que les énormes livres des historiens modernes. Il eût seul été digne de faire cette histoire, s’il eût pu résister surtout à l’esprit de système, et au plaisir de donner souvent des pensées ingénieuses pour des raisons. 

Un des défauts qui rendent la lecture des nouvelles histoires romaines peu supportable, c’est que les auteurs veulent entrer dans des détails comme Tite-Live. Ils ne songent pas que Tite-Live écrivait pour sa nation, à qui ces détails étaient précieux. C’est bien mal connaître les hommes d’imaginer que des Français s’intéresseront aux marches et aux contremarches d’un consul qui fait la guerre aux Samnites et aux Volsques, comme nous nous intéressons à la bataille d’Ivry et au passage du Rhin à la nage. 

Toute histoire ancienne doit être écrite différemment de la nôtre, et c’est à ces convenances que les auteurs des histoires anciennes ont manqué. Ils répètent et ils allongent des harangues qui ne furent jamais prononcées, plus soigneux de faire parade d’une éloquence déplacée que de discuter des vérités utiles. Les exagérations souvent puériles, les fausses évaluations des monnaies de l’antiquité et de la richesse des États, induisent en erreur les ignorants, et font peine aux hommes instruits. On imprime de nos jours qu’Archimède lançait des traits à quelque distance que ce fût; qu’il élevait une galère du milieu de l’eau(31), et la transportait sur le rivage, en remuant le bout du doigt; qu’il en coûtait six cent mille écus pour nettoyer les égouts de Rome, etc. 

Les histoires plus anciennes sont encore écrites avec moins d’attention. La saine critique y est plus négligée: le merveilleux, l’incroyable y domine; il semble qu’on ait écrit pour des enfants plus que pour des hommes. Le siècle éclairé où nous vivons exige dans les auteurs une raison plus cultivée. 

XIV. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire(32).

(6 juin 1764.)

On vient d’imprimer des Mémoires pour servir à la Vie de François Pétrarque, en 2 volumes in-4°, à Amsterdam, chez Arkstée et Merkus. Si ce ne sont là que des Mémoires pour servir à la composition de cette histoire, nous devons espérer que la Vie de Pétrarque sera un ouvrage bien considérable. 

Il est vrai que Pétrarque, au xive siècle, était le meilleur poète de l’Europe, et même le seul; mais il n’est pas moins vrai que de ses petits ouvrages, qui roulent presque tous sur l’amour, il n’y en a pas un qui approche des beautés de sentiment qu’on trouve répandues avec tant de profusion dans Racine et dans Quinault: j’oserais même affirmer que nous avons dans notre langue un nombre prodigieux de chansons plus délicates et plus ingénieuses que celles de Pétrarque; et nous sommes si riches en ce genre que nous dédaignons de nous en faire un mérite. Je ne crois pas qu’il y ait dans Pétrarque une seule chanson qu’on puisse opposer à celle-ci(33):
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Oiseaux, si tous les ans vous quittez nos climats 
Dès que le triste hiver dépouille nos bocages, 
Ce n’est pas seulement pour changer de feuillages, 
Et pour éviter nos frimas; 
Mais votre destinée 
Ne vous permet d’aimer qu’en la saison des fleurs; 
Et quand elle a passé, vous la cherchez ailleurs, 
Afin d’aimer toute l’année.
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L’auteur des Mémoires rapporte plusieurs sonnets de son auteur favori; voici comme finit le premier: 
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Mille trecento ventisette appunto, 
Su 1’ora prima, il di sesto d’aprile, 
Nel laberinto intrai, nè veggio ond’esca. 
(Sonn. clxxvi.)
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L’an mil trois cent vingt-sept, tout juste le sixième d’avril, au matin, j’entrai dans le labyrinthe de l’amour, et je ne vois pas comment j’en sortirai. 

On ne peut pas accuser ce sonnet d’être trop brillant; il n’y a pas là de beautés recherchées. 

L’auteur rapporte aussi le second sonnet, qui finit par ces vers: 
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Trovommi Amor del tutto disarmato, 
Ed aperta la via per gli occhi al core, 
Che di lagrime son fatti uscio, e varco. 
Però, al mio parer, non li fu onore 
Ferirme di saetta in quello stato, 
E a voi armata non mostrar pur l’arco. 
(Sonn. III.)
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L’Amour me surprit sans défense et s’ouvrit le chemin de mon coeur par mes yeux, qui sont devenus une porte et une voie de larmes; il ne devait pas, à mon avis, me blesser de sa flèche en cet état, et montrer son arc quand vous étiez armée(34).

Ce qu’il y a de plus singulier dans ce sonnet, c’est qu’il fut longtemps, chez les Italiens, le sujet d’une dispute très vive, pour savoir s’il avait été composé le lundi ou le vendredi de la semaine sainte. 

Le fameux sonnet La gola e’l sonno, e l’oziose piume, commence heureusement; mais y a-t-il rien de plus faible que la fin, qui devrait être saillante? 
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Tante ti priego più, gentile spirto, 
Non lassar la magnanima tua impresa. 
(Sonn. vii.)
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Tant plus je vous prie, esprit aimable, de ne point abandonner votre grande entreprise. 

Que dire de cet autre sonnet si admiré, composé, dit-on, dans la forêt des Ardennes? L’auteur prétend dans ces vers que la ténébreuse horreur de la forêt ne peut l’épouvanter, parce qu’il n’y a que le soleil de Laure et ses rayons d’amour qui puissent lui donner quelque effroi; et la chute de ce beau sonnet, c’est que rarement le silence, la solitude, et l’ombrage, lui font plaisir, parce qu’alors il ne voit pas le soleil de Laure. 

On peut défier les admirateurs de ces sonnets d’en trouver un seul qui finisse aussi heureusement que celui de Zappi(35) sur les malheurs de l’Italie. 
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Ch’or giù dall’Alpi non vedrei torrenti 
Scender d’armati, nè di sangue tinta 
Bever 1’onda det Pò Gallici armenti; 
Nè te vedrei del non tue ferro cinta 
Pugnar col braccio di straniere genti, 
Per servir sempre, o vincitrice, o vinta.
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 O malheureuse Italie! je ne verrais pas aujourd’hui descendre du haut des Alpes ces torrents destructeurs, et les coursiers de la Gaule boire l’onde ensanglantée du Pô. 
Je ne te verrais pas, armée d’un fer étranger, combattre avec le bras de tes ennemis, pour être toujours esclave ou par ta victoire, ou par ta défaite. 

Je m’en rapporte à tous les gens de lettres italiens qui seront de bonne foi. Qu’ils comparent les prologues de tous les chants de l’Arioste avec ce qu’ils aiment le mieux dans Pétrarque, et qu’ils jugent dans le fond de leur coeur si la différence n’est pas immense; mais, chez toutes les nations, il faut que l’antiquité l’emporte sur le moderne, jusqu’à ce que le moderne soit devenu antique à son tour. On se fait dans les siècles les plus polis une espèce de religion d’admirer ce qu’on admirait dans les siècles grossiers. 

Personne ne niera que Pétrarque n’ait rendu de grands services à la poésie italienne, et qu’elle n’ait acquis sous sa plume de la facilité, de la pureté, de l’élégance; mais y a-t-il rien qui approche de Tibulle et d’Ovide? Quel morceau de Pétrarque peut être comparé à l’ode de Sapho sur l’amour, si bien traduite par Horace, par Boileau, et par Addison? Pétrarque, après tout, n’a peut-être d’autre mérite que d’avoir écrit élégamment des bagatelles, sans génie, dans un temps où ces amusements étaient très estimés, parce qu’ils étaient très rares. Il importe fort peu qu’une Laure feinte ou véritable ait été l’objet de tant de sonnets; il est assez vraisemblable que Laure était ce que Boileau appelle une Iris en l’air(36). Un évêque de Lombez, chez qui Pétrarque demeura longtemps, lui écrit: « Votre Laure n’est qu’un fantôme d’imagination sur lequel vous exercez votre muse. » Pétrarque lui répond: « Mon père, je suis véritablement amoureux. » Cela prouve qu’alors on appelait les évêques pères; mais cela ne prouve pas plus que la maîtresse de Pétrarque s’appelait Laure en effet que les charmants madrigaux de feu M. Ferrand ne prouvent que sa maîtresse s’appelait Thémire(37).

XV.

Histoire du ministère du chevalier Robert Walpool, devenu ministre d’Angleterre et comte d’Oxford. Amsterdam; et se trouve à Paris, chez Durand, libraire, 1764; 3 vol. in-12

(6 juin 1764.)

Il y a deux fautes dans ce titre: on écrit Walpole et non Walpool; ce ministre était comte d’Oxford, et non d’Oxford. On connaîtrait mal le caractère du chevalier Walpole, si ou ne le connaissait que par cette histoire, qu’on annonce comme étant traduite en partie de l’anglais. On y parle fort au long des différentes affaires de politique et de commerce qui ont occupé l’Angleterre pendant l’administration du chevalier Walpole, sans faire connaître la part qu’il y avait eue. Ce ministre mérite cependant d’être connu; il a gouverné l’Angleterre pendant vingt ans avec un pouvoir très absolu, mais dont il usa toujours avec modération. Il entendait mieux le commerce et les finances que les affaires politiques; il négligea les lettres, et relâcha les ressorts de la liberté. Il connut mieux que personne le grand art des gouvernements modernes: l’art de diviser et de corrompre. Les bons patriotes anglais ne lui pardonneront pas d’avoir mis la corruption en système. On disait un jour devant lui que toutes les voix du parlement étaient vénales: « Je le sais bien, répondit-il; j’en ai même le tarif. » On trouve dans les Essais de M. Hume un portrait de Walpole, imprimé sous l’administration même de ce ministre, et tracé avec autant de finesse que d’impartialité. 

XVI. (14 juin 1764.)

On prépare à Vérone une nouvelle édition de la Mérope du célèbre marquis Maffei(38).

L’archevêque Trissin(39), le même qui débarrassa la poésie 

italienne des entraves de la rime, ranima le premier, ou plutôt renouvela le drame ainsi que l’épopée. La pièce qu’il publia sous le titre de Sophonisbe, en 1524, et non en 1529 comme l’a annoncé Crescimbeni, est le premier ouvrage de théâtre que les Italiens aient regardé comme une vraie tragédie. Peu de temps après, Rucellai donna sa Rosmunde et son Oreste; le Speroni, sa Canace, etc.; mais toutes ces pièces, froidement modelées sur celles des Grecs, ne ressemblent pas plus aux drames de Sophocle et d’Euripide que ne ressemblerait à l’Apollon du Belvédère une statue à laquelle on s’attacherait à donner les mêmes proportions, sans se mettre en peine du caractère, de l’expression, et de la vie. Elles servent uniquement à prouver que leurs auteurs connurent très bien les règles de la tragédie ancienne; et cela même doit nous faire sentir le cas qu’il faut faire des règles, puisque ce n’est point assurément d’après eux qu’on se serait jamais avisé d’en prescrire. L’Italien ne put s’accommoder d’un genre d’ouvrages où l’on ne lui présentait que des actions et des moeurs étrangères qui n’étaient pas même liées aux siennes. D’ailleurs son caractère semblait pencher beaucoup plus vers la plaisanterie et la malignité du genre comique que vers l’austère majesté de la tragédie. Les mascarades, les improvisements, les comédies espagnoles, et surtout les drames lyriques, ou, pour nous servir de l’expression des Italiens, les mélodrames, achevèrent d’étouffer la bonne tragédie. Il y avait près d’un siècle que le goût en était entièrement éteint lorsque Pierre Martelli crut le ranimer en substituant aux intrigues bizarres et romanesques que les Italiens avaient empruntées des Espagnols on ne sait trop quels procédés de la tragédie française; mais il ne fut pas plus heureux que ne l’avaient été les premiers poètes de sa nation lorsqu’ils essayèrent de transporter à leur théâtre la manière des Grecs(40). Gravina écrivit dans le même temps sur les principes de l’art en homme de génie, et fit des tragédies pitoyables. La véritable époque du 

bon goût dramatique en Italie, c’est la Mérope du marquis Maffei Ce savant homme touchait à son huitième lustre lorsqu’il fit cette tragédie. C’était le seul genre dans lequel il n’eût pas encore essayé ses forces. De toutes les passions qui meuvent le coeur humain, la tendresse maternelle lui ayant paru la plus propre à faire une impression tout à la fois universelle et profonde, il fit choix de l’histoire de Mérope, d’après laquelle Euripide avait fait autrefois son Cresphonte. En travaillant à son plan il consulta la nature et la raison, et méprisa toutes ces lois et ces règles qui, loin de servir le talent, le rétrécissent et l’alarment, en faisant envisager la tragédie comme un ouvrage presque impossible à exécuter. La Mérope du marquis Maffei eut en Italie le sort qu’eut en France le Cid de Corneille. Elle fut extrêmement applaudie, extrêmement critiquée, et, après les critiques, applaudie encore plus que jamais. Il y a dans la sixième scène du second acte de cette pièce un mot si vrai, si tendre, si sublime, que nous ne pouvons nous empêcher de le rapporter ici. M. Maffei avoue lui-même qu’il n’en est point l’auteur; mais il ne l’a emprunté d’aucun ouvrage; il le doit uniquement aux grands modèles qu’il observait sans cesse en travaillant à sa tragédie, la nature et la vérité. La femme d’un noble Vénitien, ayant perdu son fils unique, s’abandonnait au désespoir; un religieux tâchait de la consoler: « Souvenez-vous, lui disait-il, d’Abraham à qui Dieu commanda de plonger lui-même le poignard dans le sein de son fils, et qui obéit sans murmure. — Ah! mon père, répondit-elle avec impétuosité, Dieu n’aurait jamais commandé ce sacrifice à une mère. » 

La Mérope du marquis Maffei a eu jusqu’à présent plus de cinquante éditions; nous n’en connaissons pas de plus belle et de plus complète que celle de Vérone, 1745. 

XVII. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire(41).

(20 juin 1764.)

Tous les objets des sciences sont de votre ressort; souffrez que les chimères en soient aussi. Nil sub sole novum(42), rien de nouveau sous le soleil aussi n’est-ce pas de ce qui se fait en plein jour que je veux vous entretenir, mais de ce qui se passe pendant la nuit. Ne vous alarmez pas, il ne s’agit que de songes. 

Un de mes concitoyens vient de faire imprimer un livre très profond sur les rêves(43). Il distingue les rêves en rêves naturels et en surnaturels. Ceux de cette dernière espèce sont rares on ne les rencontre aujourd’hui que dans les tragédies. Je félicite mon cher compatriote d’avoir de si beaux rêves. 

Je vous avoue, messieurs, que je pense assez comme le médecin de votre M. de Pourceaugnac(44); il demande à son malade de quelle nature sont ses songes, et M. de Pourceaugnac, qui n’est pas philosophe, répond qu’ils sont de la nature des songes. Il est très certain pourtant, n’en déplaise à votre Limousin, que des songes pénibles et funestes dénotent les peines de l’esprit et du corps, un estomac surchargé d’aliments, ou un esprit occupé d’idées douloureuses pendant la veille. 

Le laboureur qui a bien travaillé sans chagrin, et bien mangé sans excès, dort d’un sommeil plein et tranquille, que les rêves ne troublent point. Tant qu’il est dans cet état, il ne se souvient jamais d’avoir fait aucun rêve. C’est une vérité dont je me suis assuré autant que je l’ai pu dans mon manoir de Herefordshire. Tout rêve un peu violent est produit par un excès, soit dans les passions de l’âme, soit dans la nourriture du corps: il semble que la nature alors vous en punisse en vous donnant des idées, en vous faisant penser malgré vous. On pourrait inférer de là que ceux qui pensent le moins sont les plus heureux; mais ce n’est pas là que je veux en venir. 

Il faut dire avec Pétrone « quidquid luce fuit, tenebris agit(45) ». J’ai connu des avocats qui plaidaient en songe, des mathématiciens qui cherchaient à résoudre des problèmes, des poètes qui faisaient des vers. J’en ai fait moi-même qui étaient assez passables, et je les ai retenus. Il est donc incontestable que, dans le sommeil, on a des idées suivies comme en veillant. Ces idées nous viennent incontestablement malgré nous. Nous pensons en dormant, comme nous nous remuons dans notre lit, sans que notre volonté y ait aucune part. Votre père Malebranche a donc très grande raison de dire que nous ne pouvons jamais nous donner nos idées car pourquoi en serions-nous les maîtres plutôt pendant la veille que pendant le sommeil? si votre Malebranche s’en était tenu là, il serait un très grand philosophe; il ne s’est trompé que parce qu’il a été trop loin: c’est de lui dont on peut dire: 

Processit longe flammantia moenia mundi(46).

Pour moi, je suis persuadé que cette réflexion que nos pensées ne viennent pas de nous peut nous faire venir de très bonnes pensées; je n’entreprends pas de développer les miennes, de peur d’ennuyer quelques lecteurs, et d’en étonner quelques autres. 

Je vous prie seulement de souffrir encore un petit mot sur les songes. Ne trouvez-vous pas, comme moi, qu’ils sont l’origine de l’opinion généralement répandue dans toute l’antiquité touchant les ombres et les mânes? Un homme profondément affligé de la mort de sa femme ou de son fils les voit dans son sommeil; ce sont les mêmes traits, il leur parle, ils lui répondent; ils lui sont certainement apparus. D’autres hommes ont eu les mêmes rêves; il est impossible de douter que les morts ne reviennent; mais on est sûr en même temps que ces morts, ou enterrés, ou réduits en cendres, ou abîmés dans les mers, n’ont pu reparaître en personne; c’est donc leur âme qu’on a vue: cette âme doit être étendue, légère, impalpable, puisqu’en lui parlant on n’a pu l’embrasser: « effugit imago par levibus ventis(47) ». Elle est moulée, dessinée sur le corps qu’elle habitait, puisqu’elle lui ressemble parfaitement; on lui donne le nom d’ombre, de mânes; et, de tout cela, il reste dans les têtes une idée confuse qui se perpétue d’autant mieux que personne ne la comprend. 

Les songes me paraissent encore l’origine sensible des premières prédictions. Qu’y a-t-il de plus naturel et de plus commun que de rêver à une personne chère qui est en danger de mort, et de la voir expirer en songe? Quoi de plus naturel encore que cette personne meure après le rêve funeste de son ami? Les songes qui auront été accomplis sont des prédictions que personne ne révoque en doute. On ne tient point compte des rêves qui n’auront point eu leur effet; un seul songe accompli fait plus d’effet que cent qui ne l’auront pas été. L’antiquité est pleine de ces exemples. Combien nous sommes faits pour l’erreur! Le jour et la nuit ont servi à nous tromper. 

Vous voyez bien, messieurs, qu’en étendant ces idées on pourrait tirer quelque fruit du livre de mon compatriote le rêvasseur; mais je finis, de peur que vous ne me preniez moi-même pour un songe-creux. 

John Dreamer.
XVIII. Lettre aux auteurs de la Gazette littéraire(48).

(27 juin 1765.)

Messieurs, Vous avez annoncé que vous rendriez compte des événements qui intéressent les beaux-arts; c’en est un fort triste pour eux que la perte de M. Algarotti. Il était comme votre journal, il appartenait à l’Europe. Il n’y a guère d’État dans lequel il n’eût voyagé, et qui n’eût servi de matière à ses divers ouvrages. 

Ce fut en France qu’il composa la plus grande partie de son Newtonianismo per le Dame. Il était encore fort jeune. La profonde philosophie de Newton ne paraissait pas susceptible des agréments dont M. de Fontenelle avait orné la pluralité des mondes et les tourbillons de Descartes: l’auteur français avait à traiter deux fictions agréables; l’Italien avait des vérités de calcul à démontrer. Cependant il imita M. de Fontenelle, s’il ne l’égala pas; il sut plaire encore après lui, et il eut la même clarté s’il n’eut pas la même délicatesse. 

Il écrivit sur la Russie dans le temps que l’on commençait à cultiver les sciences dans ce vaste empire. Il traita plusieurs points d’histoire intéressants. On a de lui beaucoup de vers italiens pleins d’images et d’harmonie. 

M. Algarotti fut le premier en Italie qui soutint que, pour faire de l’opéra un spectacle complet, il fallait imiter la France, joindre des fêtes au sujet, et incorporer ces divertissements à la pièce. Il donna un plan d’Iphigénie en Aulide pour être traité dans ce goût; mais un opéra tel que celui de France exige tant d’acteurs, tant de changements de décoration, tant de machines, qu’il est impossible aux entrepreneurs d’Italie de hasarder une si forte dépense. Il faut un grand souverain ou une ville comme Paris pour faire ce que demandait M. Algarotti. Son Altesse royale l’infant duc de Parme(49) a seul fait exécuter ce projet. Ailleurs on est encore obligé de s’en tenir à l’ancien usage de faire chanter à quatre ou cinq personnages de très longs récitatifs entremêlés d’ariettes souvent étrangères à la scène, de sorte que le dialogue et les airs se nuisent réciproquement. 

M. Algarotti était un des plus grands connaisseurs de l’Europe en peinture, en sculpture, en architecture. Il a vu la mort avec courage dans le temps qu’il devait aimer le plus la vie, et il s’est érigé un mausolée plutôt encore par goût pour les beaux-arts que par le désir d’illustrer sa mémoire.

XIX. Anecdotes sur le Cid.

(1er auguste 1764.)

Nous avions toujours cru que le Cid de Guillem de Castro était la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet intéressant; cependant il y avait encore un autre Cid qui avait été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que celui de Guillem. L’auteur est don Juan Bautista Diamante, et la pièce est intitulée « Comedia famosa del Cid, honrador de su padre; la fameuse comédie du Cid, qui honore son père » (à la lettre, honorateur de son père). 

Il y a même encore un troisième Cid, de don Fernando de Zarate, tant ce nom de Cid était illustre en Espagne et cher à la nation.

On peut observer que ces trois pièces portent pour titre: « Comedia famosa, fameuse Comédie, » ce qui prouve qu’elles furent très applaudies dans leur temps(50). Toutes les pièces de théâtre étaient alors appelées comédies. On est étonné que Mme de Sévigné, dans ses lettres, dise qu’elle est allée à la comédie d’Andromaque, à la comédie de Bajazet; elle se conformait à l’ancien usage. Scudéri, dans sa Critique du Cid, dit: « Le Cid est une comédie espagnole dont presque tout l’ordre, les scènes, et les pensées de la française, sont tirées, etc. » 

Nous ne dirons rien ici de la fameuse comédie de don Fernando de Zarate; il n’a point traité le sujet du Cid et de Chimène: la scène est dans une ville des Maures; c’est un amas de prouesses de chevalerie. 

Pour le Cid honorateur de son père, de don Juan Bautista Diamante, on la croit antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années(51). Cet ouvrage est très rare, et il n’y en a peut-être pas aujourd’hui trois exemplaires en Espagne. 

Les personnages sont don Rodrigue, Chimène; don Diègue, père de don Rodrigue; le comte Lozano, le roi don Fernand, l’infante dona Urraca; Elvira, confidente de Chimène; un criado de Ximena; don Sancho, qui joue à peu près le même rôle que le don Sanche de Corneille; et enfin un bouffon qu’on appelle Nuño, gracioso.

On a déjà dit ailleurs(52) que ces bouffons jouaient presque toujours un grand rôle dans les ouvrages dramatiques du xvie et du xviie siècle, excepté en Italie. Il n’y a guère d’ancienne tragédie espagnole ou anglaise dans laquelle il n’y ait un plaisant de profession, une espèce de Gilles. On a remarqué(53) que cette honteuse coutume venait de la plupart des cours de l’Europe, dans lesquelles il y avait toujours un fou à titre d’office. Les plaisirs de l’esprit demandent de la culture dans l’esprit, et alors l’extrême ignorance ne permettait que des plaisirs grossiers. C’était insulter à la nature humaine de penser qu’on ne pouvait se sauver de l’ennui qu’en prenant des insensés à ses gages. Le fou qui fait un personnage dans le Cid espagnol y est aussi déplacé que les fous l’étaient à la cour. 

Don Sanche vient annoncer au roi Ferdinand que le comte est mort de la main de Rodrigue. Le valet gracieux, Nuño, prétend qu’il a servi de second dans le combat, et que c’est lui qui a tué le comte. « Car, dit-il, il en coûte peu de paraître vaillant. » 

Por que parecer valiente es á poquissima costa.

On lui demande pourquoi il a tué le comte; il répond: « J’ai vu qu’il avait faim, et je l’ai envoyé souper dans le ciel. » 
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Vi que el conde tenia hambre, 
Le envie á cenar con Cristo.
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Cette scène se passe presque tout entière en quolibets et en jeux de mots, dans le moment le plus intéressant de la pièce. 

Qui croirait qu’à de si basses bouffonneries pût immédiatement succéder cette admirable scène que Guillem de Castro imita, et que Corneille traduisit, dans laquelle Chimène vient demander vengeance de la mort de son père, et don Diègue, la grâce de son fils? 
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CHIMÈNE.
Justicia, buen rey, justicia, 
Pide Ximena postrada, 
A vuestros pies, sola, y trista 
Ofendida, y desdichada. 
DIÈGUE.
Yo, rey, os pido el perdon 
De mi hijo, á vuestras plantas, 
Venturoso, alegre, y libre 
Del deshonor en que estaba. 
CHIMÈNE.
Mató a mi padre Rodrigo. 
DIÈGUE.
Vengó del suyo la infamia.
.
On voit dans ces deux derniers vers le modèle de celui de Corneille, qui est bien supérieur à l’original parce qu’il est plus rapide et plus serré 

Il a tué mon père. — Il a vengé le sien(54).

D’ailleurs la scène entière, les sentiments, la description douloureuse, mais recherchée, de l’état où Chimène a trouvé son père, est dans don Juan Diamante: 
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Gran señor, mi padre es muerto, 
Y yo le hallé en la estacada: 
Correr en arrovos vi 
Su sangre por la campaña, 
Su sangre que en tanto asalto 
Defendió vuestras murallas, 
Su sangre, señor, que en humo 
Su sentimiento explicaba, etc.
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Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang(55)
Couler à gros bouillons de son généreux flanc,
Ce sang qui tant de fois défendit vos murailles, etc.
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Peut-être l’Académie de Madrid, non plus que l’Académie française, n’approuverait pas aujourd’hui qu’un sang défendît des murailles; mais il ne s’agit ici que de faire voir comment les deux auteurs espagnols rencontrèrent à peu près les mêmes pensées sur le même sujet, et comment Corneille les imita. 

Don Juan Diamante fait parler ainsi Chimène dans la même scène: 

« Son coeur me crie vengeance par ses blessures. Tout expirant qu’il est, il bat encore; il semble sortir de sa place pour m’accuser, si je tarde à le venger. » 
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Por las heridas me llama 
Su corazon que á un defunto 
Pienso que batia las alas 
Para salirse del pecho 
Y acusarme la tardanza.
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L’idée est à la fois poétique, naturelle, et terrible. Il n’y a que batia las alas qui défigure ce passage: un coeur ne bat point des ailes. Ces expressions orientales, que la raison désavoue, n’étant pas justes, ne doivent jamais être admises en aucune langue. 

L’auteur espagnol s’y prend, ce semble, d’une manière plus adroite et plus tragique que Guillem de Castro pour faire le noeud de la pièce. Le roi laisse à Chimène le choix de faire mourir Rodrigue ou de lui pardonner. Chimène dit tout ce que lui fait dire Corneille 

Je sais que je suis fille, et que mon père est mort(56).

El conde es muerto, y su hija soy.

Sa fille est bien mieux que je suis fille: car ce n’est pas parce que Chimène est fille, mais parce qu’elle est fille du comte, qu’elle doit demander justice de son amant. 

On trouve dans la pièce de Diamante cette pensée singulière 
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Il est teint de mon sang.— Plonge-le dans le mien(57),
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.
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Manchado de sangre mia 
El pardera le teñido 
Si con la mia le lavas.

Quoi! souillé de mon sang!— Il ne le sera plus s’il est lavé dans le mien. Le tenido n’est pas la teinture; l’Espagnol est ici plus simple, plus vrai, moins recherché que le Français. 

C’est encore dans cette pièce que se trouve l’original de ce beau vers: 

Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui(58).

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Perseguille hasta perdelle 
Y morir luego con él.
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En un mot, une grande partie des sentiments attendrissants qui valurent au Cid français un succès si prodigieux sont dans les deux Cid espagnols, mais noyés dans le bizarre et dans le ridicule. Comment un tel assemblage s’est-il pu faire? C’est que les auteurs espagnols avaient beaucoup de génie, et le public très peu de goût; c’est que, pour peu qu’il y eût quelque intérêt dans un ouvrage, on était content, on ne se gênait sur rien; nulle bienséance, nulle vraisemblance, point de style, point de vraie éloquence. Croirait-on que Chimène prend sans façon Rodrigue pour son mari à la fin de la pièce, et que le vieux don Diègue dit qu’il ne peut s’empêcher d’en rire? Non puedo tener la risa. Les deux Cid espagnols étaient des pièces monstrueuses, mais les deux auteurs avaient un très grand talent. Remarquons ici que toutes les pièces espagnoles étaient alors en vers de quatre pieds, que les Anglais appellent doggerel, et que, du temps de Corneille, on appelait vers burlesques. Il faut avouer que nos vers hexamètres sont plus majestueux; mais aussi ils sont quelquefois languissants; les épithètes les énervent, le défaut d’épithètes les rend quelquefois durs. Chaque langue a ses difficultés et ses défauts. 

Quant au fond de la pièce du Cid, on peut observer que les deux auteurs espagnols marient Rodrigue avec Chimène le jour même qu’il a tué le père de sa maîtresse. L’auteur français diffère le mariage d’une année, et le rend même indécis. On ne pouvait garder