OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES IV
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SECONDE LETTRE DU QUAKER. (1764)
Notice bibliographique.

NOTICE: Une première Lettre d’un quaker est ci-dessus, page 3. Si la Seconde n’est pas du mois de janvier, elle est des premiers jours de février, car Voltaire en parle dans sa lettre à Damilaville, du 8 février 1764.


SECONDE LETTRE...

          AMI JEAN-GEORGE,

Je t’avais fait une petite Correction fraternelle pour t’engager à réparer tes fautes; mais tu ne veux que les pallier, et tu les aggraves. 

Je t’avais représenté quel excès d’injustice et d’ignorance il y avait à dire que le grand philosophe Locke n’admettait nulle part l’idée positive d’un Dieu; je t’exhortais à lire les chapitres où il traite de Dieu positivement, dans son admirable ouvrage de l’Entendement humain, et dans son Christianisme raisonnable(62).

Tu avais calomnié milord Shaftesbury, petit-fils du chancelier de ce nom; tu avais pris le petit-fils pour le grand-père, et cette bévue était le fruit de ta singulière opinion que les philosophes étaient aussi des séditieux. Tu devais une réparation authentique à sa famille, à la raison, et à l’histoire. 

Tes compatriotes m’avaient averti que tu faisais de scandaleux outrages à la mémoire des Montesquieu, des Fontenelle, et d’autres grands hommes. 

Chacun riait de te voir citer des mathématiciens et parler de vers dans ta Pastorale aux gens du Puy en Velay. Je t’avertis charitablement, et pour réponse tu cries à l’impiété ne valait-il pas mieux te corriger que de répondre à ton ami par des injures? 

          AMI JEAN-GEORGE,

Je t’ai charitablement indiqué ton devoir: puisque tu avais la passion de te faire imprimer au Puy, il fallait enseigner les saintes Écritures à tes ouailles. Je t’apprenais quels sont les meilleurs commentateurs. Je te disais que, si tu voulais entrer dans les détails, tu trouverais chez notre savant évêque de Worcester(63) la réfutation de quelques théologiens qui ont prétendu que le secrétaire Saphan rédigea le Pentateuque sous le roi Osias; et tu me réponds comme si je t’avais dit que le secrétaire Saphan composa le livre: de bonne foi, cela est-il juste? 

Que n’as-tu lu la savante dissertation du docteur Sancroft(64) contre Newton et contre Leclerc! Le premier était un grand homme, le second était un vrai savant; cependant ils ont pu se tromper. Newton, qui daigna s’amuser quelquefois à marcher dans ces ténèbres de l’antiquité, a voulu prouver que Samuel était le véritable auteur du Pentateuque. Leclerc le dit aussi; d’autres l’ont attribué à Esdras. Tu aurais rendu service à la religion et aux lettres en approfondissant cette matière. Cela était plus convenable que de parler de Terrasson et de Lamotte à messieurs du Puy en Velay, dans ta Pastorale. 

Que n’as-tu lu le profond ouvrage de l’évêque Warburton(65)! Il t’aurait montré pourquoi Dieu cacha aux anciens Juifs le dogme de l’immortalité de l’âme, et tu ne serais pas réduit à citer saint Paul mal à propos; il t’aurait appris que saint Paul, à l’exemple de son maître, annonçait et constatait une vérité que les premiers Juifs n’avaient pas connue. L’Évangile prouve l’immortalité de l’âme, il prouve que le Dieu de Jacob est le Dieu des vivants; mais il ne dit point que Moïse ait annoncé publiquement une vérité réservée à des temps plus sacrés et plus heureux. Ah! mon frère, tu devais mieux t’instruire, et ne pas priver notre sainte loi du plus grand avantage qu’elle ait sur l’ancienne. 

          AMI JEAN-GEORGE,

Je t’avais appris qu’aucun usage, aucune cérémonie annoncée dans le Pentateuque n’est expressément citée dans aucun livre hébreu postérieur; qu’on ne trouve aucun verset des cinq livres de Moïse répété dans les autres livres; et là-dessus tu me dis qu’il y a dans le livre des Rois(66): « Gardez les cérémonies, les préceptes, les ordonnances, selon qu’il est dit dans la loi de Moïse. » Mais ne vois-tu pas que ce n’est pas là une citation? Autre chose est d’exhorter en général à suivre la loi; autre chose est de citer précisément les passages de la loi. Tu vois bien que lu n’entends pas l’état de la question. 

Qu’on nous dise chez nous: Soyez fidèles à la loi de la grande charte(67) qui établit vos libertés; cela ne s’appelle pas citer un article particulier de la grande charte. Encore une fois, Moïse a écrit ses lois, personne n’en doute; mais puisque tu voulais prouver ce que nous connaissons tous, il fallait le prouver mieux. 

          AMI JEAN-GEORGE,

Que tu avais un beau champ pour manifester la puissance du Seigneur dans les plaies d’Égypte et dans le miraculeux passage de la mer Rouge! Notre évêque Stillingfleet entend mieux que toi le texte sacré. Tu viens nous dire que le seul bétail des Égyptiens mourut de la peste dans la cinquième plaie. Les mots hébreux et chaldaïques répondent précisément à ceux-ci: tous les animaux des Égyptiens moururent; et la Vulgate, que tu pouvais suivre, dit expressément omnia animantia. Tous les chevaux périrent donc: tu as donc tort de dire qu’ils ne furent pas compris dans la mortalité. Mais, pour te tirer d’affaire, tu devais lire le chevalier Marsham(68): il t’aurait appris que les rois d’Égypte étaient alliés du roi de Nubie; et même on prétend que les Nubiens étaient tributaires, et que Pharaon put faire venir en diligence de la cavalerie nubienne pour réparer la perte de la sienne. 

Voilà comme un commentateur habile résout les difficultés. Je sais qu’on veut éluder cette solution, et que jamais la cavalerie nubienne n’aurait pu arriver à temps; que du fond de la presqu’île Méroé, frontière de la Nubie, il y a environ onze cent mille pas jusqu’à Memphis, et qu’avant qu’on eût pu rassembler les chevaux en Nubie et les conduire si loin, on aurait perdu un temps trop considérable; mais il faut observer aussi que la cavalerie marche plus vite qu’un peuple entier, composé de vieillards, de femmes, et d’enfants; que la multitude des Juifs, qui allait à plus de deux millions de personnes, ne pouvait faire de longues traites; que probablement elle prit un long détour en allant de la terre de Gessen vis-à-vis du lac Sirbon, et en retournant du lac Sirbon au désert d’Éthan. Quand ils furent dans ce désert, qui est précisément à la pointe de la mer Rouge, ils retournèrent par l’Égypte, dont ils sortaient, et il est dit expressément qu’ils firent un long circuit: Circumduxit per viam deserti(69). Ils passèrent donc à la hauteur du Grand Caire, d’Héliopolis et de Memphis. Or, de Memphis à Baal-Sephon ou Clisma, qui est précisément l’endroit où la mer s’ouvrit pour eux, il y a soixante mille pas. La sainte Écriture ne nous dit point combien de temps les Juifs employèrent dans toute cette marche; ainsi l’on est bien reçu à supposer que le pharaon d’Égypte eut le temps de faire venir de la cavalerie étrangère. 

Je t’ai donné tous les moyens d’acquérir quelque intelligence; tu n’en as suivi aucun, et tu ne m’as pas seulement remercié. 

          AMI JEAN-GEORGE,

Je réfléchis avec douleur sur la superbe de certaines gens voilà l’origine des fausses démarches, des mauvais vers, de la prose ampoulée qu’on donne hardiment au public. On veut passer pour bel esprit dans son village et à Paris; et, pour y parvenir, il n’y a point de sottise qu’on ne fasse. Quand les sottises sont faites, on veut les soutenir par les calomnies, on perd la charité comme la raison; on tombe d’abîme en abîme, ainsi que de ridicule en ridicule; on perd son âme en se faisant moquer de soi. Ah! mon frère, que ne puis-je aider à te convertir, à te rendre modéré et modeste comme tu dois l’être, et à te sauver des sifflets dans ce monde et de la damnation dans l’autre! 

Adieu, Jean-George. 

FIN DE LA SECONDE LETTRE.