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Notice de Beuchot: La première édition, intitulée Remarques pour servir de supplément à l’Essai sur l’Histoire générale et sur les Moeurs et l’Esprit des nations depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, 1763, in-8° de ii et 86 pages, contenait vingt-deux remarques. La onzième, du Sadder, a depuis été refondue dans le texte, ce qui réduit à vingt et une celles qui sont conservées en corps d’ouvrage. (B.) — Voyez Essai sur les Moeurs, Chapitre V. I.— COMMENT ET POURQUOI ON ENTREPRIT CET ESSAI. RECHERCHES SUR QUELQUES NATIONS. Plusieurs personnes savent que l’Essai sur l’Histoire générale des moeurs, etc., fut entrepris vers l’an 1740, pour réconcilier avec la science de l’histoire une dame illustre(56) qui possédait presque toutes les autres. Cette femme philosophe était rebutée de deux choses dans la plupart de nos compilations historiques: les détails ennuyeux, et les mensonges révoltants; elle ne pouvait surmonter le dégoût que lui inspiraient les premiers temps de nos monarchies modernes: avant et après Charlemagne tout lui paraissait petit et sauvage, Elle avait voulu lire l’histoire de France, d’Allemagne, d’Espagne, d’Italie, et s’en était dégoûtée; elle n’avait trouvé qu’un chaos, un entassement de faits inutiles, la plupart faux et mal digérés: ce sont, comme on l’a dit ailleurs(57), des actions barbares sous des noms barbares, des romans insipides rapportés par Grégoire de Tours; nulle connaissance des moeurs, ni du gouvernement, ni des lois, ni des opinions; ce qui n’est pas bien extraordinaire dans un temps où il n’y avait d’opinions que les légendes des moines, et de lois que celles du brigandage. Telle est l’histoire de Clovis et de ses successeurs. Quelle connaissance certaine et utile peut-on tirer des aventures imputées à Caribert, à Chilpéric, et à Clotaire? Il ne reste de ces temps misérables que des couvents fondés par des superstitieux, qui croyaient racheter leurs crimes en dotant l’oisiveté. Rien ne la révoltait plus que la puérilité de quelques écrivains qui pensent orner ces siècles de barbarie, et qui donnent le portrait d’Agilulphe et de Grifon comme s’ils avaient Scipion et César à peindre. Elle ne put souffrir, dans Daniel, ces récits continuels de batailles, tandis qu’elle cherchait l’histoire des états généraux, des parlements, des lois municipales, de la chevalerie, de tous nos usages, et surtout de la société autrefois sauvage, et aujourd’hui civilisée. Elle cherchait dans Daniel l’histoire du grand Henri IV, et elle y trouvait celle du jésuite Coton(58); elle voyait dans cet écrivain le père de saint Louis attaqué d’une maladie mortelle, ses courtisans lui proposant une jeune fille comme une guérison infaillible, et ce prince mourant martyr de sa chasteté. Ce conte, tant de fois répété, rapporté longtemps. auparavant de tant de princes, démenti par la médecine et par la raison, était gravé, dans Daniel, au devant de la vie de Louis VIII. Elle ne pouvait comprendre comment un historien qui a du sens pouvait dire, après tant d’autres mal instruits, que les mameluks voulurent choisir en Égypte, pour leur roi, saint Louis, prince chrétien, leur ennemi, l’ennemi de leur religion, leur prisonnier, qui ne connaissait ni leur langue ni leurs moeurs. On lui disait que ce fait est dans Joinville; mais il n’y est rapporté que comme un bruit populaire, et elle ne pouvait savoir que nous n’avons pas la véritable histoire de Joinville(59). La fable du Vieux de la montagne qui dépêchait deux dévots du mont Liban pour aller vite assassiner saint Louis dans Paris, et qui le lendemain, sur le bruit de ses vertus, en faisait partir deux autres pour arrêter la pieuse entreprise des deux premiers, lui paraissait fort au-dessous des Mille et une Nuits. Enfin quand elle voyait que Daniel, après tous les autres chroniqueurs, donnait pour raison de la défaite de Crécy que les cordes de nos arbalètes avaient été mouillées par la pluie pendant la bataille, sans songer que les arbalètes anglaises devaient être mouillées aussi; quand elle lisait que le roi Édouard III accordait la paix parce qu’un orage l’avait épouvanté, et que la pluie décidait ainsi de la paix et de la guerre, elle jetait le livre. Elle demandait si tout ce qu’on disait du prophète Mahomet et du conquérant Mahomet II était vrai; et lorsqu’on lui apprenait que nous imputions à Mahomet II d’avoir éventré quatorze de ses pages (comme si Mahomet II avait eu des pages), pour savoir qui d’eux avait mangé un de ses melons, elle concevait le plus profond et le plus juste mépris pour nos histoires. On lui fit lire un précis des observances religieuses des musulmans; elle fut étonnée de l’austérité de cette religion, de ce carême presque intolérable, de cette circoncision quelquefois mortelle, de cette obligation rigoureuse de prier cinq fois par jour, du commandement absolu de l’aumône, de l’abstinence du vin et du jeu; et en même temps elle fut indignée de la lâcheté imbécile avec laquelle les Grecs vaincus, et nos historiens leurs imitateurs, ont accusé Mahomet d’avoir établi une religion toute sensuelle, par la seule raison qu’il a réduit à quatre femmes le nombre indéterminé permis dans toute l’Asie, et surtout dans la loi judaïque. Le peu qu’elle avait parcouru de l’histoire d’Espagne et d’Italie lui paraissait encore plus dégoûtant. Elle cherchait une histoire qui parlât à la raison; elle voulait la peinture des moeurs, les origines de tant de coutumes, de lois, de préjugés, qui se combattent; comment tant de peuples ont passé tour à tour de la politesse à la barbarie, quels arts se sont perdus, quels se sont conservés, quels autres sont nés dans les secousses de tant de révolutions. Ces objets étaient dignes de son esprit. Elle lut enfin le Discours de l’illustre Bossuet sur l’Histoire universelle: son esprit fut frappé de l’éloquence avec laquelle cet écrivain célèbre peint les Égyptiens, les Grecs, et les Romains; elle voulut savoir s’il y avait autant de vérité que de génie dans cette peinture: elle fut bien surprise quand elle vit que les Égyptiens, tant vantés pour leurs lois, leurs connaissances et leurs pyramides, n’avaient presque jamais été qu’un peuple esclave, superstitieux, et ignorant, dont tout le mérite avait consisté à élever des rangs inutiles de pierres les unes sur les autres par l’ordre de leurs tyrans; qu’en bâtissant leurs palais superbes ils n’avaient jamais su seulement former une voûte; qu’ils ignoraient la coupe des pierres; que toute leur architecture consistait à poser de longues pierres plates sur des piliers sans proportion; que l’ancienne Égypte n’a jamais eu une statue tolérable que de la main des Grecs; que ni les Grecs ni les Romains n’ont jamais daigné traduire un seul livre des Égyptiens; que les éléments de géométrie composés dans Alexandrie le furent par un Grec, etc. Cette dame philosophe n’aperçut dans les lois de l’Égypte que celles d’un peuple très borné: elle sut que, depuis Alexandre, cette nation fut toujours subjuguée par quiconque voulut la soumettre; elle admira le pinceau de Bossuet, et trouva son tableau très infidèle. On a encore les remarques qu’elle mit aux marges de ce livre. On trouve à la page 341 ces propres mots: « Pourquoi l’auteur dit-il que Rome engloutit tous les empires de l’univers? La Russie seule est plus grande que tout l’empire romain. » Elle se plaignit qu’un homme si éloquent oubliât en effet l’univers dans une histoire universelle, et ne parlât que de trois ou quatre nations qui sont aujourd’hui disparues de la terre. Ce qui la choqua le plus, ce fut de voir que ces trois ou quatre nations puissantes sont sacrifiées dans ce livre au petit peuple juif, qui occupe les trois quarts de l’ouvrage. On voit en marge, à la fin du discours sur les Juifs, cette note de sa main: « On peut parler beaucoup de ce peuple en théologie, mais il mérite peu de place dans l’histoire. » En effet, quelle attention peut s’attirer par elle-même une nation faible et barbare, qui ne posséda jamais un pays comparable à une de nos provinces, qui ne fut célèbre ni par le commerce ni par les arts, qui fut presque toujours séditieuse et esclave, jusqu’à ce qu’enfin les Romains la dispersèrent, comme depuis les vainqueurs mahométans dispersèrent les Parsis, peuple si supérieur aux Juifs, longtemps leur souverain, et d’une antiquité beaucoup plus grande? Il semblait surtout fort étrange que les mahométans, qui ont changé la face de l’Asie, de l’Afrique, et de la plus belle partie de l’Europe, fussent oubliés dans l’histoire du monde. L’Inde, dont notre luxe a un si grand besoin, et où tant de nations puissantes de l’Europe se sont établies, ne devait pas être passée sous silence. Enfin cette dame, d’un esprit si solide et si éclairé, ne pouvait pas souffrir qu’on s’étendit sur les habitants obscurs de la Palestine, et qu’on ne dît pas un mot du vaste empire de la Chine, le plus ancien du monde entier, et le mieux policé sans doute, puisqu’il a été le plus durable. Elle désirait un supplément à cet ouvrage, lequel finit à Charlemagne, et on entreprit cette étude pour s’instruire avec elle. L’objet était l’histoire de l’esprit humain, et non pas le détail des faits presque toujours défigurés; il ne s’agissait pas de rechercher, par exemple, de quelle famille était le seigneur de Puiset, ou le seigneur de Montlhéry, qui firent la guerre à des rois de France; mais de voir par quels degrés on est parvenu de la rusticité barbare de ces temps à la politesse du nôtre. On remarqua d’abord que, depuis Charlemagne, dans la partie catholique de notre Europe chrétienne, la guerre de l’empire et du sacerdoce fut jusqu’à nos derniers temps le principe de toutes les révolutions; c’est là le fil qui conduit dans le labyrinthe de l’histoire moderne. Les rois d’Allemagne, depuis Othon Ier, pensèrent avoir un droit incontestable sur tous les États possédés par les empereurs romains, et ils regardèrent tous les autres souverains comme les usurpateurs de leurs provinces: avec cette prétention et des armées, l’empereur pouvait à peine conserver une partie de la Lombardie; et un simple prêtre, qui à peine obtient dans Rome les droits régaliens, dépourvu de soldats et d’argent, n’ayant pour armes que l’opinion, s’élève au-dessus des empereurs, les force à lui baiser les pieds, les dépose, les établit. Enfin, du royaume de Minorque au royaume de France, il n’est aucune souveraineté dans l’Europe catholique dont les papes n’aient disposé, ou réellement par des séditions, ou en idée par de simples bulles. Tel est le système d’une très grande partie de l’Europe jusqu’au règne de Henri IV, roi de France. C’est donc l’histoire de l’opinion qu’il fallut écrire; et par là ce chaos d’événements, de factions, de révolutions, et de crimes, devenait digne d’être présenté aux regards des sages. C’est cette opinion qui enfanta les funestes croisades des chrétiens contre des mahométans et contre des chrétiens même. Il est clair que les pontifes de Rome ne suscitèrent ces croisades que pour leur intérêt. Si elles avaient réussi, l’Église grecque leur eût été asservie. Ils commencèrent par donner à un cardinal le royaume de Jérusalem, conquis par un héros. Ils auraient conféré toutes les principautés et tous les bénéfices de l’Asie Mineure et de l’Afrique; et Rome eût plus fait par la religion qu’elle ne fit autrefois par les vertus des Scipion et des Paul-Émile. On(60) voit dans l’histoire ainsi conçue les erreurs et les préjugés se succéder tour à tour, et chasser la vérité et la raison. On voit les habiles et les heureux enchaîner les imbéciles et écraser les infortunés; et encore ces habiles et ces heureux sont eux-mêmes les jouets de la fortune ainsi que les esclaves qu’ils gouvernent. Enfin les hommes s’éclairent un peu par ce tableau de leurs malheurs et de leurs sottises. Les sociétés parviennent avec le temps à rectifier leurs idées; les hommes apprennent à penser. On a donc bien moins songé à recueillir une multitude énorme de faits, qui s’effacent tous les uns par les autres, qu’à rassembler les principaux et les plus avérés, qui puissent servir à guider le lecteur, et à le faire juger par lui-même de l’extinction, de la renaissance, et des progrès de l’esprit humain, à lui faire reconnaître les peuples par les usages mêmes de ces peuples. Cette méthode, la seule, ce me semble, qui puisse convenir à une histoire générale, a été aussitôt adoptée par le philosophe(61) qui écrit l’histoire particulière d’Angleterre. M. l’abbé Velly et son savant continuateur(62) en ont usé ainsi dans leur Histoire de France; en quoi ils sont, malgré leurs fautes, très supérieurs à Mézerai et à Daniel. IV.— DES USAGES MÉPRISABLES NE SUPPOSENT PAS TOUJOURS UNE NATION MÉPRISABLE. Il(63) y a des cas où il ne faut pas juger d’une nation par les usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après avoir conquis l’Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l’empire romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d’Arsinoé, par la mer Rouge et par l’Océan indien. L’empereur Iventi, premier du nom, régnait alors; les annales de la Chine nous le représentent comme un prince très sage et très savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César avec toute la politesse chinoise, il s’informe secrètement, par ses interprètes, des usages, des sciences, et de la religion de ce peuple romain, aussi célèbre dans l’Occident que le peuple chinois l’est dans l’Orient. Il apprend d’abord que les pontifes de ce peuple ont réglé leurs années d’une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les premières fêtes de l’hiver. Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collège de prêtres qui savent au juste le temps où il faut s’embarquer, et où l’on doit donner bataille, par l’inspection du foie d’un boeuf, ou par la manière dont les poulets mangent de l’orge. Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit dieu nommé Tagès, qui sortit de terre en Toscane. Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu’ils appellent toujours Dieu très grand et très bon; cependant ils ont bâti un temple à une courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes chez elles de petits dieux pénates hauts de quatre ou cinq pouces. Une de ces petites divinités est la déesse des tétons, l’autre celle des fesses; il y a un pénate qu’on appelle le dieu Pet. L’empereur se met à rire; les tribunaux de Nankin pensent d’abord avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs qui ont pris le titre d’envoyés de la république romaine; mais, comme l’empereur est aussi juste que poli, il a des conversations particulières avec les ambassadeurs; il apprend que les pontifes romains ont été très ignorants, mais que César réforme actuellement le calendrier. On lui avoue que le collège des augures a été établi dans les premiers temps de la barbarie, qu’on a laissé subsister une institution ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais consultés(64) qu’au rapport d’un très grand homme, nommé Caton, jamais un augure n’a pu parler à son camarade sans rire; et qu’enfin Cicéron, le plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire contre les augures un petit ouvrage intitulé De la Divination, dans lequel il livre à un ridicule éternel tous les auspices, toutes les prédictions, et tous les sortilèges dont la terre est infatuée. L’empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; ses interprètes le traduisent: il admire le livre et la république romaine. V.— EN QUEL CAS LES USAGES INFLUENT SUR L’ESPRIT DES NATIONS. Il y a d’autres cas où les superstitions, les préjugés populaires influent tellement sur toute une nation, que leur conduite est nécessairement absurde et leurs moeurs atroces, tant que ces opinions dominent. Un brame philosophe arrive de l’Inde en Europe; il apprend qu’il y a un pontife en Italie qui a cinq à six cent mille hommes de troupes réglées, répandues chez quatre ou cinq peuples puissants. De ces troupes, les unes vont chaussées, les autres nu-jambes; celles-ci barbues, celles-là rasées; les unes en capuchon, les autres en bonnet; toutes dévouées à ses ordres, toutes armées d’arguments et de miracles; elles soutiennent toutes que cet Italien doit disposer de tous les royaumes. Son droit est fondé sur trois équivoques: par conséquent ce droit est reconnu par une foule qui ne raisonne point, et par quelques gens adroits qui raisonnent. La première équivoque, c’est qu’on a dit autrefois en Asie à un pêcheur nommé Pierre(65):« Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon assemblée, et tu seras pêcheur d’hommes. » La seconde, c’est qu’on montre une lettre attribuée à ce Pierre, dans laquelle il dit qu’il est à Babylone; et on a conclu que Babylone signifiait Rome. La troisième, c’est qu’en Galilée on trouva autrefois deux couteaux pendus à un plancher: de là il a été démontré aux peuples que de ces deux couteaux il y en avait un qui appartenait à l’homme reconnu pour le successeur de Pierre, et que Pierre ayant pêché des hommes, son successeur devait avoir la terre entière dans ses filets. Notre Indien n’aura pas de peine à s’imaginer que les princes auront cru être de trop gros poissons pour se prendre dans les filets de cet homme, quelque respectable qu’il soit; il jugera que ses prétentions doivent semer partout la discorde, et s’il apprend ensuite toutes les révoltes, les assassinats, les empoisonnements, les guerres, les saccagements, que cette querelle a causés: « Voilà, dira-t-il, un arbre qui devait nécessairement produire de tels fruits. » S’il apprend encore que, dans les derniers siècles, il s’est joint à ces querelles une animosité violente de prêtre contre prêtre et de peuple contre peuple, sur des matières de controverse absolument incompréhensibles; alors, quand il verra un duc de Guise, un prince d’Orange, deux rois de France assassinés, un roi d’Angleterre mourant sur l’échafaud, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, ruisselantes de sang, et quatre à cinq cent mille hommes égorgés en différents temps au nom de Dieu, il frémira, mais il ne sera pas étonné. Lorsqu’il aura lu ainsi l’histoire des tigres, s’il vient à des temps plus doux et plus éclairés, où un écrit qui insulte au bon sens produit plus de brochures que la Grèce et Rome ne nous ont laissé de livres, et où je ne sais quels billets mettent tout en rumeur, il croira lire l’histoire des singes(66). Et dans tous ces différents cas, il verra évidemment pourquoi l’opinion n’a causé aucun trouble chez les nations de l’antiquité, et pourquoi elle en a produit de si affreux et de si ridicules chez presque toutes les nations modernes de l’Europe, et surtout chez une nation qui habite entre les Alpes et les Pyrénées. VI.— DU POUVOIR DE L’OPINION. EXAMEN DE LA PERSÉVÉRANCE DES MOEURS CHINOISES. L’opinion a donc changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont disparu sans laisser de trace, mais les religions ont été englouties dans ces vastes ruines. Le christianisme, qui est, comme on sait, la vérité même, mais que nous considérons ici comme une opinion quant à ses effets, détruisit les religions grecque, romaine, syrienne, égyptienne, dans le siècle de Théodose. Dieu permit ensuite que l’opinion du mahométisme écrasât la vérité chrétienne dans l’Orient, dans l’Afrique, dans la Grèce; qu’elle triomphât du judaïsme, de l’antique religion des mages, et du sabéisme, plus antique encore; qu’elle allât dans l’Inde porter un coup mortel à Brama, et qu’elle s’arrêtât à peine au Gange. Dans notre Europe chrétienne, l’opinion a séparé de Rome l’empire de Russie, la Suède, la Norvège, le Danemark, l’Angleterre, les Provinces-Unies, la moitié de l’Allemagne, les trois quarts du pays helvétique. Il y a sur la terre un exemple unique d’un vaste empire que la force a subjugué deux fois, mais que l’opinion n’a changé jamais c’est la Chine. Les Chinois avaient de temps immémorial la même religion, la même morale qu’aujourd’hui, tandis que les Goths, les Hérules, les Vandales, les Francs, n’avaient guère d’autre morale que celle des brigands, qui font quelques lois pour assurer leurs usurpations. On a prétendu, dans quelque coin de notre Europe, que le gouvernement chinois était athée; et qui sont ceux qui ont intenté cette étrange accusation? Ce sont ceux-là même qui ont tant condamné Bayle pour avoir dit qu’une société d’athées pourrait subsister, qui ont tant écrit contre lui, qui ont tant crié que sa supposition était chimérique; ils se sont donc contredits évidemment, ainsi que tous ceux qui écrivent avec un esprit de parti. Ils se trompaient en disant qu’une société d’athées ne pouvait pas subsister, puisque les épicuriens, qui subsistèrent si longtemps, étaient une véritable société d’athées: car ne point admettre de dieu, et n’admettre que des dieux inutiles qui ne punissent ni ne récompensent, c’est précisément la même chose pour les conséquences. Ils ne se trompaient pas moins en reprochant l’athéisme au gouvernement chinois. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., dit: « Il faut être aussi inconsidérés que nous le sommes dans toutes nos disputes pour avoir osé traiter d’athée un gouvernement dont presque tous les édits parlent d’un Être suprême, père des peuples, récompensant et punissant avec justice, qui a mis entre lui et l’homme une correspondance de prières et de bienfaits, de fautes et de châtiments. » Quelques journalistes ont affecté de douter de ces édits; mais ils n’ont qu’à lire le recueil des lettres des missionnaires, ils n’ont qu’à ouvrir le IIIe tome de l’Histoire de la Chine, ils n’ont qu’à lire, à la page 41, cette inscription: « Au vrai principe de toutes choses il est sans commencement et sans fin, il a produit tout, il gouverne tout, il est infiniment bon et infiniment juste, etc. » Mais, dit-on, les Chinois croient Dieu matériel; il serait bien plus pardonnable au peuple de la Chine de nous faire ce reproche, s’ils voyaient nos tableaux d’église dans lesquels nous peignons Dieu avec une grande barbe, comme Jupiter Olympien. Nous insultons tous les jours les nations étrangères, sans songer combien nos usages peuvent leur paraître extravagants. Nous osons nous moquer d’un peuple qui professait la religion et la morale la plus pure, plus de deux mille ans avant que nous eussions commencé à sortir de notre état de sauvages, et dont les moeurs et les coutumes n’ont offert aucune altération, tandis que tout a changé parmi nous. L’opinion n’a guère causé de guerres civiles que chez les chrétiens, car le schisme des Osmanlis et des Persans n’a jamais été qu’une affaire de politique. Ces guerres intestines de religion, qui ont désolé une grande partie de l’Europe, sont plus exécrables que les autres, parce qu’elles sont nées du principe même qui devait prévenir toute guerre. Il paraît que depuis environ cinquante ans la raison, s’introduisant parmi nous par degrés, commence à détruire ce germe pestilentiel qui avait si longtemps infecté la terre. On méprise les disputes théologiques; on laisse reposer le dogme, on n’annonce que la morale. Il y a des opinions auxquelles on attache des signes publics, qui sont des étendards auxquels les nations se rallient le dogme alors est la trompette qui sonne la charge. Je vénère des statues, et tu les brises; tu reçois deux espèces, et moi une; tu n’admets que deux sacrements, et moi sept; tu abats les signes de religion que j’élève: nous nous battrons infailliblement; et cette fureur durera jusqu’au temps où la raison viendra guérir nos esprits épuisés et lassés du fanatisme. Mais j’admets une grâce versatile, et toi une grâce concomitante; la tienne est efficace, à laquelle on peut résister: la mienne, suffisante, qui ne suffit pas. Nous écrirons les uns contre les autres des livres ennuyeux et des lettres de cachet; nous troublerons quelques familles, nous fatiguerons le gouvernement, mais nous ne pourrons exciter de guerres, et on finira par se moquer de nous. L’opinion née des factions change quand les factions sont apaisées: ainsi quand le lecteur en sera au Siècle de Louis XIV(67),il verra qu’alors on ne pensa dans Paris rien de ce qu’on avait pensé du temps de la Ligue et de la Fronde. Mais il est nécessaire de transmettre le souvenir de ces égarements, comme les médecins décrivent la peste de Marseille, quoiqu’elle soit guérie. Ceux qui diraient à un historien: Ne parlez pas de nos extravagances passées, ressembleraient aux enfants des pestiférés, qui ne voudraient pas qu’on’dît que leurs pères ont eu le charbon. Les papiers publics, si multipliés dans l’Europe, produisent quelquefois un grand bien: ils effrayent le crime, ils arrêtent la main prête à le commettre. Plus d’un potentat a craint quelquefois de faire une mauvaise action, qui serait enregistrée sur-le-champ dans toutes les archives de l’esprit humain. On conte qu’un empereur chinois réprimanda un jour et menaça l’historien de l’empire. « Quoi, dit-il, vous avez le front d’écrire jour par jour mes fautes! — Tel est mon devoir, répondit le scribe du tribunal de l’histoire, et ce devoir m’ordonne d’écrire sur-le-champ les plaintes et les menaces que vous me faites. » L’empereur rougit, se recueillit, et dit: « Hé bien! allez, écrivez tout, et je tâcherai de ne rien faire que la postérité puisse me reprocher. » S’il est vrai qu’un prince qui commandait à cent millions d’hommes ait ainsi respecté les droits de la vérité, que devra faire la Sorbonne? L’ordre des frères prêcheurs aura-t-il droit de se plaindre? Le sénat de Rome lui-même aurait-il osé exiger qu’on trahît la vérité en sa faveur? Comme il y a des opinions qui ont absolument changé la conduite des hommes, il y a des arts qui ont aussi tout changé dans le monde: tel est celui de la poudre inflammable. Il est sûr que le bénédictin(68) Roger Bacon n’enseigna point ce secret tel que nous l’avons; mais c’est un autre bénédictin(69) qui l’inventa vers le milieu du xive siècle, et c’est un jésuite qui apprit aux Chinois à fondre du canon au xviie. Ce mot de canon, qui ne veut dire que tuyau, nous a, je crois, jetés longtemps dans l’erreur. On se servait, dès l’année 1338, de longs tuyaux de fer qui lançaient de grosses flèches enflammées, garnies de bitume et de soufre, dans les places assiégées. Ces engins diversifiés en mille façons faisaient partie de l’artillerie; voilà pourquoi on a cru qu’au siège du château de Puyguillaume, en 1338, et à d’autres, on s’était servi de canons tels qu’on les fait aujourd’hui. Il faut des canons de vingt-quatre livres de balle pour battre de fortes murailles; et certainement on n’en avait point alors. C’est une erreur de croire que les Anglais firent jouer des pièces de canon à la bataille de Crécy, en 1346: il n’en est aucun vestige dans les actes de la Tour de Londres; un tel fait n’eût pas été sans doute oublié. On parle dans la nouvelle Histoire de France(70) d’un canon fondu, en 1301, dans la ville d’Amberg, lequel existe encore, avec cette date gravée sur sa culasse. Cette singularité surprenante m’a paru digne d’être approfondie. M. le comte d’Holnstein de Bavière a été supplié de s’en informer: on a tout vérifié sur les lieux; ce prétendu canon n’existe pas; la ville d’Amberg n’eut de fortifications qu’en 1326. Ce qui a donné lieu à cette méprise est le tombeau d’un nommé Mergue Martin, mathématicien assez fameux pour son temps, et qui fondait des canons dans le Haut-Palatinat; il a un canon sous ses pieds avec deux écussons, l’un représentant un griffon, et l’autre un petit canon monté sur un affût à deux roues. Son épitaphe porte qu’il mourut en 1501; le chiffre 1501 est très bien fait, et je ne conçois pas comment on l’a pu prendre pour 1301. Si on approfondissait ainsi toutes les antiquités, ou plutôt tous les contes antiques dont on nous berce, on trouverait plus d’un vieille erreur à rectifier. Le plus grand changement que l’opinion ait produit sur notre globe fut l’établissement de la religion de Mahomet. Ses musulmans, en moins d’un siècle, conquirent un empire plus vaste que l’empire romain. Cette révolution, si grande pour nous, n’est, à la vérité, que comme un atome qui a changé de place dans l’immensité des choses, et dans le nombre innombrable de mondes qui remplissent l’espace; mais c’est au moins un événement qu’on doit regarder comme une des roues de la machine de l’univers, et comme un effet nécessaire des lois éternelles et immuables: car peut-il arriver quelque chose qui n’ait été déterminé par le Maître de toutes choses? Rien n’est que ce qui doit être. Comment peut-on imaginer qu’il y ait un ordre, et que tout ne soit pas la suite de cet ordre? Comment l’éternel géomètre, ayant fabriqué le monde, peut-il y avoir, dans son ouvrage, un seul point hors de la place assignée par cet artisan suprême? On peut dire des mots contraires à cette vérité; mais une opinion contraire, c’est ce que personne ne peut avoir quand il réfléchit. Le comte de Boulainvilliers prétend(71) que Dieu suscita Mahomet pour punir les chrétiens d’Orient qui souillaient la terre de leurs querelles de religion, qui poussaient le culte des images jusqu’à la plus honteuse idolâtrie, et qui adoraient réellement Marie, mère de Jésus, beaucoup plus qu’ils n’adoraient le Saint-Esprit, qui n’avait en effet aucun temple, quoiqu’il fût la troisième personne de la Trinité. Mais si Dieu voulait punir les chrétiens, il voulait donc punir aussi les Parsis, les sectateurs de Zoroastre, à qui l’histoire ne reproche en aucun temps aucun trouble civil excité par leur théologie; Dieu voulait donc punir aussi les Sabéens: c’est lui supposer des vues partiales et particulières. Il paraît étrange d’imaginer que l’Éternel et immuable change ses décrets généraux, qu’il s’abaisse à de petits desseins; qu’il établisse le christianisme en Orient et en Afrique pour le détruire; qu’il sacrifie, par une providence particulière, la religion annoncée par son fils à une religion fausse. Ou il a changé ses lois, ce qui serait une inconstance inconcevable dans l’Être suprême, ou l’abolition du christianisme dans ces climats était une suite infaillible des lois générales. Plusieurs autres savants hommes, et surtout M. Sale, auteur de la meilleure traduction(72) de l’Alcoran et des meilleurs commentaires, penchent vers l’opinion que Mahomet travailla en effet à la gloire de Dieu en détruisant le culte du soleil en Perse, et celui des étoiles en Arabie; mais les mages n’adoraient point le soleil ils le révéraient comme l’emblème de la Divinité; cela est hors de doute. On n’admit réellement les deux principes en Perse que du temps de Manès. Les mages n’avaient jamais adoré ce que nous appelons le mauvais principe: ils le regardaient précisément comme nous regardons le diable; c’est ce qui se voit expressément dans le Sadder, ancien commentaire du livre du Zend, le plus ancien de tous les livres; et, à tout prendre, la religion de Zoroastre valait mieux que celle de Mahomet, qui lui-même adopta plusieurs dogmes des Perses. A, l’égard des Arabes, il est vrai qu’ils rendaient un culte aux étoiles; mais c’était certainement un culte subordonné à celui d’un Dieu suprême, créateur, conservateur, vengeur, et rémunérateur; on le voit par leur ancienne formule, « O Dieu! je me voue à ton service; je me voue à ton service, ô Dieu! tu n’as de compagnons que ceux dont tu es le maître absolu, tu es le maître de tout ce qui existe. » L’unité de Dieu fut de temps immémorial reconnue chez les Arabes, quoiqu’ils admissent, ainsi que les Perses et les Chaldéens, un ennemi du genre humain, qu’ils nommaient Satan; l’unité de Dieu, et l’existence de ce Satan subordonné à Dieu, sont le fondement du livre de Job, qui vivait certainement sur les confins de l’Arabie, et que plusieurs savants croient avec raison antérieur à Moïse d’environ sept générations. Si les mahométans écrasèrent la religion des mages et des Arabes, on ne voit pas quelle gloire en revint à Dieu. Les hommes ont toujours été portés à croire Dieu glorieux, parce qu’ils le sont: car, ainsi qu’on l’a déjà dit, ils ont fait Dieu à leur image. Tous, excepté les sages, se sont représenté Dieu comme un prince rempli de vanité, qui se sent blessé quand on ne l’appelle pas votre altesse, et qu’on ne lui donne que de l’excellence, et qui se fâche quand on fait la révérence à d’autres qu’à lui en sa présence. Le savant traducteur de l’Alcoran tombe un peu dans le faible que tout traducteur a pour son auteur; il ne s’éloigne pas de croire que Mahomet fut un fanatique de bonne foi. « Il est aisé de convenir, dit-il, qu’il put regarder comme une oeuvre méritoire d’arracher les hommes à l’idolâtrie et à la superstition, et que, par degrés, et avec le secours d’une imagination allumée, qui est le partage des Arabes, il se crut en effet destiné à réformer le monde. Bien des gens ne croiront pas qu’il y ait eu beaucoup de bonne foi dans un homme qui dit avoir reçu les feuilles de son livre par l’ange Gabriel, et qui prétend avoir été transporté de la Mecque à Jérusalem en une nuit, sur la jument Borac; mais j’avoue qu’il est possible qu’un homme rempli d’enthousiasme et de grands desseins ait imaginé en songe qu’il était transporté de la Mecque à Jérusalem, et qu’il parlait aux anges: de telles fantaisies entrent dans la composition de la nature humaine. Le philosophe Gassendi rapporte qu’il rendit la raison à un pauvre homme qui se croyait sorcier; et voici comment il s’y prit: il lui persuada qu’il voulait être sorcier comme lui; il lui demanda de sa drogue, et feignit de s’en frotter; ils passèrent la nuit dans la même chambre: le sorcier endormi s’agita et parla toute la nuit; à son réveil il embrassa Gassendi et le félicita d’avoir été au sabbat: il lui racontait tout ce que Gassendi et lui avaient fait avec le bouc. Gassendi, lui montrant alors la drogue à laquelle il n’avait pas touché, lui fit voir qu’il avait passé la nuit à lire et à écrire. Il parvint enfin à tirer le sorcier de son illusion. Il est vraisemblable que Mahomet fut d’abord fanatique, ainsi que Cromwell le fut dans le commencement de la guerre civile: tous deux employèrent leur esprit et leur courage à faire réussir leur fanatisme; mais Mahomet fit des choses infiniment plus grandes, parce qu’il vivait dans un temps et chez un peuple où l’on pouvait les faire. Ce fut certainement un très grand homme, et qui forma de grands hommes. Il fallait qu’il fût martyr ou conquérant, il n’y avait pas de milieu. Il vainquit toujours, et toutes ses victoires furent remportées par le petit nombre sur le grand. Conquérant, législateur, monarque et pontife, il joua le plus grand rôle qu’on puisse jouer sur la terre aux yeux du commun des hommes; mais les sages lui préféreront toujours Confutzée, précisément parce qu’il ne fut rien de tout cela, et qu’il se contenta d’enseigner la morale la plus pure à une nation plus ancienne, plus nombreuse, et plus policée que la nation arabe. L’opinion et la guerre firent la grandeur des califes; l’opinion et l’habileté firent la grandeur des papes. Nous ne comparons point ici religion à religion, église à mosquée, évêque à muphti; mais politique à politique, événements à événements. Dans l’ordre ordinaire des choses, la guerre peut donner de grands États; l’habileté n’en peut donner que de petits: ceux-ci durent plus longtemps; la guerre, qui a fondé les autres, les détruit tôt ou tard. Ainsi les papes ont eu peu à peu cent milles italiques de pays en long et en large, et les califes, qui en avaient eu plus de douze cents lieues, les perdirent par les armes. Les califes possédaient l’Espagne, l’Afrique, l’Égypte, la Syrie, une partie de l’Asie Mineure, et la Perse, au viie et au viiie siècle, quand les papes n’étaient que des évêques soumis à l’exarque de Ravenne. Le titre du pape alors était vicaire de Pierre, évêque de Rome. Il était élu par le peuple assemblé, comme l’étaient tous les autres évêques d’Orient et d’Occident. Le clergé romain demandait la confirmation de l’exarque en ces termes: « Nous vous supplions, vous, chargé du ministère impérial, d’ordonner la consécration de notre père et pasteur. » Il écrivait au métropolitain de Ravenne: « Saint père, nous supplions votre béatitude d’obtenir du seigneur exarque l’ordination de celui que nous avons élu. » C’est ce qu’on voit encore dans l’ancien diurnal romain. Il est donc constant que le pape était bien loin d’avoir aucune prétention sur la souveraineté de Rome avant Charlemagne. Si l’on prétend que Grégoire II secoua le joug de son empereur, résidant à Constantinople, qu’était-il autre chose qu’un rebelle? Charlemagne étant devenu empereur romain, et ses successeurs ayant pris ce titre, il est encore évident que les papes n’étaient pas sous eux empereurs de Rome. Les Othons ne permirent certainement pas que l’évêque fût souverain dans la ville qu’ils regardaient comme la capitale de leur empire. Grégoire VII, en tenant l’empereur Henri IV pieds nus et en chemise dans son antichambre, à Canosse, n’osa jamais prendre le titre de souverain de Rome, sous quelque dénomination que ce pût être. Les princes normands, conquérants de Naples, en faisaient hommage au pape; mais aucun historien n’a jamais produit aucun acte où l’on voit les rois de Naples faire cet hommage au pontife romain comme monarque romain: la première investiture donnée aux princes normands le fut par l’empereur Henri III, en 1047. La seconde investiture est d’un genre différent, et mérite la plus grande attention. Le pape Léon IX, ayant fait une espèce de croisade contre ces princes, fut battu et pris par eux; ils traitèrent leur captif avec beaucoup d’humanité, chose assez rare dans ces temps-là; et le pape Léon, en levant l’excommunication qu’il avait lancée contre eux, leur accorda tout ce qu’ils avaient pris et tout ce qu’ils pourraient prendre, en qualité de fief héréditaire de saint Pierre, de sancto Petro hereditatis feudo. A qui Charles d’Anjou fit-il hommage lige pour Naples et Sicile? Fut-ce à la personne de Clément IV, souverain de Rome? Non; ce fut à l’Église romaine et aux papes canoniquement élus, « pro regno Siciliae et aliis terris nobis ab Ecclesia roman a concessis; pour nos royaumes concédés par l’Église romaine ». Cet hommage lige était donc au fond ce qu’il était dans son origine, une oblation à saint Pierre, un acte de dévotion, dont il résulta des meurtres, des assassinats, et des empoisonnements. Le pape était alors si peu souverain de Rome que la monnaie y avait été frappée au nom de Charles d’Anjou lui-même, quand il était sénateur unique. On a encore des écus de ce temps avec cette légende Karolus, senatus populusque romanus; et sur le revers: Roma caput mundi. Il y a de pareilles monnaies frappées au nom des Colonnes et des Ursins; il y a aussi des monnaies au nom des papes; mais jamais vous ne voyez sur ces pièces la souveraineté du pape exprimée: le mot domnus, dont on se servit très rarement, était un titre honorifique que jamais aucun roi de France, d’Allemagne, d’Espagne, d’Angleterre, n’employa, si je ne me trompe; et on ne trouve ce mot domnus sur aucune monnaie des papes. Dans les sanglantes querelles de Frédéric Barberousse avec le pape Alexandre III, jamais cet Alexandre ne se dit unique souverain de Rome: il avait beaucoup de terres d’une mer à l’autre; mais assurément il ne possédait pas en propre la ville où l’empereur avait été sacré roi des Romains. Grégoire IX, en accusant l’empereur Frédéric II de préférer Mahomet à Jésus-Christ, le dépose à la vérité de l’empire, selon l’usage aussi insolent qu’absurde de ces temps-là; mais il n’ose se mettre à sa place, il n’ose se dire prince temporel de Rome. Innocent IV dépose encore le même empereur dans le concile de Lyon; mais il ne prend point Rome pour lui-même; l’empire romain subsistait toujours, ou était censé subsister. Les papes n’osaient s’appeler rois des Romains; mais ils l’étaient autant qu’ils le pouvaient. Les empereurs étaient nommés, sacrés, reconnus roi des Romains, et ne l’étaient pas en effet. Qu’était donc Rome? Une ville où l’évêque avait un très grand crédit, où le peuple jouissait souvent de l’autorité municipale, et où l’empereur n’en avait aucune que lorsqu’il y venait à main armée, comme Alaric, ou Totila, ou Arnoud, ou les Othons. Les papes regardaient non seulement le royaume de Naples, mais ceux de Portugal, d’Aragon, de Grenade, de Sardaigne, de Corse, de Hongrie, et surtout d’Angleterre, comme feudataires; mais ils ne se disaient ni n’étaient les maîtres de ces pays. Ce n’était pas seulement l’opinion, la superstition qui soumettait ces royaumes au siège de Rome, c’était l’ambition. Un prince disputait une province; il ne manquait pas d’accuser son compétiteur d’être hérétique ou fauteur d’hérétiques, ou d’avoir épousé sa cousine au cinquième degré, ou d’avoir mangé gras le vendredi. On donnait de l’argent au pape, qui, en échange, donnait la province par une bulle: cette bulle était l’étendard auquel les peuples se ralliaient, et le pape, qui ne possédait pas un pouce de terre dans Rome, donnait des royaumes ailleurs. La même chose arriva aux califes dans leur décadence qu’aux papes dans leur élévation. Les sultans de l’Asie et de l’Égypte, et du reste de l’Afrique, les rois des provinces espagnoles, prirent des investitures des califes, qui ne possédaient plus rien. Tel a été le chaos où la terre fut longtemps plongée. Les évêques allemands, dans l’anarchie de l’empire, s’étaient déjà faits princes et en prenaient le titre, quand les papes étaient bien moins puissants dans Rome qu’un évêque de Vurtzbourg en Allemagne. Les papes avaient à Rome si peu de pouvoir qu’ils furent obligés de se réfugier dans Avignon pendant soixante et dix ans. Martin V, élu au concile de Constance, est, je crois, le premier qui soit représenté sur les monnaies avec la triple couronne, inventée par Boniface VIII. Les papes n’ont été réellement les maîtres de Rome que quand ils ont eu le château Saint-Ange, ce qui n’arriva qu’au xve siècle. Enfin ils ont régné, mais sans jamais se dire rois de Rome; et les empereurs, qui n’ont jamais cessé d’en être rois, n’ont osé jamais y demeurer. Le monde se gouverne par des contradictions, et voilà sans doute la plus frappante: elle dure depuis Charlemagne. Charles-Quint, roi de Rome, voulut bien la saccager; mais d’y demeurer seulement trois mois, de prétendre y fixer le siège de son empire, c’est ce que ce prince victorieux n’osa point entreprendre. Comment donc accorder la souveraineté du pape avec celle du roi des Romains? C’est un problème que le temps a résolu insensiblement. Il semble que les empereurs et les papes soient convenus tacitement que les uns régneraient en Allemagne, et seraient rois de Rome de droit, tandis que les papes le seraient de fait; Ce partage ne nous étonne plus, parce que nous y sommes accoutumés; mais il n’en est pas moins étrange. Ce qui nous fait voir combien la destinée se joue de l’univers, c’est que celui qui affermit la souveraineté réelle des papes sur les fondements les plus solides fut cet Alexandre VI, coupable de tant d’horribles meurtres, commis par les mains de son incestueux fils dans la Romagne, dans Imola, Forli, Faenza, Rimini, Césène, Fano, Bertinoro, Urbino, Camerino, et surtout dans Rome. Quel était le titre de cet homme? celui de serviteur des serviteurs de Dieu. Et quelle serait aujourd’hui dans Rome la prérogative de celui qui est intitulé roi des Romains? il aurait l’honneur de tenir l’étrier du pape, et de servir de diacre à la grand-messe. L’opinion(73), plus que toute autre chose, a fait les moines, et c’était une opinion bien étrange que celle qui dépeupla l’Égypte pour peupler quelque temps des déserts. On a parlé des moines dans l’Essai sur les Moeurs, quoique cette partie du genre humain ait été omise dans toutes les histoires qu’on appelle profanes. Après tout, ils sont hommes, et même dans ce corps si étranger au monde, il s’est trouvé de grands hommes. L’auteur a été beaucoup plus modéré envers eux que le célèbre évêque du Bellai, et que tous les auteurs qui ne sont pas du rite romain. Il a parlé des jésuites avec impartialité, car c’est ainsi qu’un historien doit parler de tout. Le bien public doit être préféré à toute société particulière, et l’État aux moines, on le sait assez. La société humaine s’est aperçue depuis longtemps combien ces familles éternelles, qui se perpétuent aux dépens de toutes les autres, nuisent à la population, à l’agriculture, aux arts nécessaires; combien elles sont dangereuses dans des temps de trouble. Il est certain qu’il est en Europe des provinces qui regorgent de moines et qui manquent d’agriculteurs. Un auteur de paradoxes(74) a prétendu que les moines sont utiles, en ce que leurs terres, dit-il, sont toujours mieux cultivées que celles de la pauvre noblesse; mais c’est précisément par cette raison que les moines font tort à l’État. Leurs maisons sont bâties des débris des masures de la noblesse ruinée. Il est démontré que cent gentilshommes, ayant chacun une terre de deux mille livres de revenu, rendraient plus de services au roi et à la nation qu’un abbé qui possède deux cent mille livres de rente. L’exemple de Londres est frappant: tel quartier de cette ville habité autrefois par trente moines, l’est aujourd’hui par trois cents familles. On manque quelquefois d’agriculteurs, de soldats, de matelots, d’artisans; ils sont dans les cloîtres, et ils y languissent. La plupart sont des esclaves enchaînés sous un maître qu’ils se sont donné: ils lui parlent à genoux, ils l’appellent monseigneur; c’est la plus profonde humiliation devant le plus grand faste; et encore, dans cet abaissement, ils tirent une vanité secrète de la grandeur de leur despote. Plusieurs religieux, il est vrai, détestent dans l’âge mûr les chaînes dont ils se sont garrottés dans l’âge où l’on ne devrait pas disposer de soi-même; mais ils aiment leur institut, leur ordre, et ces esclaves ont les yeux si fascinés que la plupart ne voudraient pas de la liberté si on la leur rendait. Ce sont les compagnons d’Ulysse, qui refusent de reprendre la forme humaine. Ils se dédommagent de cet abrutissement en Italie, en Espagne, en donnant insolemment leurs mains à baiser aux femmes Leurs abbés sont princes en Allemagne. On voit des moines grands officiers d’un prince moine, et son cloître est une cour qui nourrit l’ambition. Depuis que cet ouvrage a été écrit, tout est bien changé. Les hommes ont enfin ouvert les yeux. Les moines, dans leur institut, sont hors du genre humain et ils ont voulu gouverner le genre humain. Séculiers et errants dans leur origine, ils ont été incorporés dans la hiérarchie de l’Église grecque; mais ils ont été regardés comme les ennemis de la hiérarchie latine. On a proposé dans tous les pays catholiques de diminuer leur nombre; l’on n’a jamais pu y parvenir jusqu’à présent. Dans les pays protestants, on a été forcé de les détruire tous. On vient d’abolir les jésuites en France pour la seconde fois(75): on leur reprochait des privilèges qu’ils ne tenaient que de Rome et qui étaient incompatibles avec les lois de l’État; mais tous les autres religieux ont à peu près les mêmes privilèges. Les jésuites ont été chassés du Portugal par des raisons de politique, et à l’occasion de l’assassinat du roi; ils ont été détruits en France pour avoir voulu dominer dans les belles-lettres, dans l’État, et dans l’Église: c’est un avertissement pour tous les autres ordres religieux. Il en est un(76) dont on envie les richesses, mais dont on respecte l’antiquité et les travaux littéraires; il en est une foule d’autres moins considérés. Tout le monde convient qu’au lieu de ces retraites monastiques, où l’on fait serment à Dieu de vivre aux dépens d’autrui et d’être inutile, il faut des asiles à la vieillesse qui ne peut plus travailler. Tout le monde voit que chaque profession a ses vieillards, ses invalides, que le nom d’hôpital effraye, et qui finiraient leurs jours sans rougir dans des communautés instituées sous un autre nom; tout le monde le dit, et personne n’a encore essayé de changer des monastères, onéreux à l’État, en asiles nécessaires. Ce n’est pas assurément dans un esprit de censure que l’auteur de l’Essai sur les Moeurs a été en ce point l’organe de la voix publique il a insinué, avec tous les bons citoyens, qu’on doit augmenter le nombre des hommes utiles, et diminuer celui des inutiles. Le jeune homme qui a des talents, et qui les ensevelit dans le cloître, fait tort au public et à soi-même. Qu’eût-ce été si Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, et tant d’autres, avaient, dans l’âge où l’on ne peut se connaître, pris le parti de se faire théatins ou picpus? Les croisades ont été l’effet le plus mémorable de l’opinion. On persuada à des princes occidentaux, tous jaloux l’un de l’autre, qu’il fallait aller au bout de la Syrie. Un mauvais succès pouvait les faire tous exterminer; et, s’ils réussissaient, ils allaient s’exterminer les uns les autres. De toutes ces croisades, celle que saint Louis fit en Égypte fut la plus mal conduite, et celle qu’il fit en Afrique la moins convenable; elle n’avait aucun rapport au premier objet, qui était d’aller s’emparer de Jérusalem, ville d’ailleurs absolument indifférente aux intérêts de toutes les nations occidentales; ville dont elles pouvaient même détourner leurs pas avec horreur, puisqu’on y avait fait mourir leur Dieu; ville dans laquelle ils ne pouvaient punir la race juive, coupable à leurs yeux de ce meurtre, puisque cette race n’y habitait plus; pays d’ailleurs dépeuplé et stérile, dans lequel on n’aurait pas même combattu les musulmans, puisque les Tartares leur enlevaient alors ces contrées, ou du moins achevaient de les désoler par leurs incursions; pays enfin sur lequel les empereurs de Constantinople, dépouillés auparavant par les croisés mêmes, pouvaient seuls avoir quelques droits, et sur lequel les croisés n’avaient seulement pas l’apparence d’une prétention. On a inséré dans la nouvelle Histoire de France, par M. l’abbé Velly(77), un passage dans lequel on accuse l’auteur de l’Essai sur les Moeurs d’avoir inventé que saint Louis entreprit la croisade contre Tunis pour seconder les vues ambitieuses et intéressées de son frère Charles d’Anjou, roi des Deux-Siciles. Il n’a point assurément inventé ce fait, qui est très précieux dans l’histoire de l’esprit humain: ce fait se trouve dans toutes les anciennes chroniques de l’Italie; il est transcrit dans l’Histoire universelle de Delisle, tome III, page 295(78). On le voit en propres mots dans Mézerai, sous l’année 1269. « Quant au saint roi, dit-il, il tourna son entreprise sur le royaume de Tunis par deux motifs: l’un, qu’il lui semblait que la conquête de ce pays-là lui frayerait le chemin à celle de l’Égypte, sans laquelle il ne pouvait garder la Terre Sainte; l’autre, que son frère l’y portait, à dessein de rendre ces côtes d’Afrique tributaires de son royaume de Sicile, comme elles l’avaient été du temps de Roger, prince normand. » Rapin de Thoiras dit expressément la même chose dans le règne de Henri III d’Angleterre. Il n’est donc que trop vrai que la simplicité héroïque de Louis le rendit la victime de l’ambition de son frère, qui devait être de cette croisade: ce fut même une des raisons qui porta le barbare Charles d’Anjou à faire périr, par la main du bourreau, Conradin, héritier légitime des Deux-Siciles, le duc d’Autriche, son cousin, et le prince Conrad, un des fils de l’empereur Frédéric II; il crut qu’il était de sa politique de se souiller d’une action si honteuse, afin de n’être point inquiété dans la Sicile quand il irait piller l’Afrique. Quels préparatifs pour un saint voyage! Mais en quoi d’ailleurs était-il si saint? Il n’était question que d’aller gagner des dépouilles et la peste sur les ruines de Carthage. Saint Louis partit sous ces funestes auspices, et son frère n’arriva qu’après sa mort. Si le monarque de France prétendait aller de Tunis en Égypte, cette entreprise était beaucoup plus périlleuse que sa première croisade, et ses troupes auraient péri dans les déserts de Barca aussi aisément que sur les bords du Nil. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs sait très bien que Guillaume de Nangis, qui écrivait l’histoire comme on l’écrivait alors, prétend que le shérif, ou émir, ou bey, ou soldan de Tunis, avait grande envie de se faire chrétien, et qu’il fit espérer au roi, par plusieurs lettres, sa conversion prochaine. Le même Guillaume croit bonnement que saint Louis alla vile mettre à feu et à sang les États de ce prince mahométan pour l’attirer, par cette douceur, à la religion chrétienne. Si c’est là une manière sûre de convertir, on s’en rapporte à tout lecteur éclairé. Apparemment que la maxime « contrains-les d’entrer(79) » était admise dans la politique comme dans la théologie, et qu’on traitait les musulmans comme les Albigeois. On peut hardiment n’être pas de l’opinion de Guillaume; non qu’on le regarde comme un historien infidèle, mais comme un esprit fort simple, qui, quarante ans après la mort de saint Louis, écrivait sans discernement ce qu’il avait entendu dire. Un souverain de Tunis qui veut se faire catholique romain, un roi de France qui vient assiéger sa ville pour l’aider à entrer au giron de l’Église, sont des contes qu’on peut mettre avec les fables du Vieux de la montagne, et de la couronne d’Égypte présentée au roi de France. Les entreprises de ces temps-là étaient romanesques; mais il y avait plus de romanesque encore dans les historiens. Il faut convenir que saint Louis aurait bien mieux fait de gouverner en paix ses États que d’aller exposer au fer des Africains et à la peste sa fille, sa bru, sa belle-soeur et sa nièce, qui firent avec lui ce fatal voyage. Qu’il soit permis de dire ici que l’abbé Velly, auquel on impute cet injuste reproche contre l’auteur de l’Essai sur les Moeurs, l’a copié dans quelques endroits, et qu’il aurait pu le citer; de même que le P. Barre, dans son Histoire d’Allemagne, a copié mot pour mot la valeur de cinquante pages de l’Histoire de Charles XII(80):on est obligé d’en avertir, parce que, lorsque les historiens sont contemporains, il est difficile, au bout de quelque temps, de savoir qui est celui qui a pillé l’autre. Mais n’oublions pas combien le droit qu’on réclame est peu de chose. Remarquons(81) encore que l’abbé Velly, après avoir critiqué le même auteur de l’Essai sur les Moeurs, dans son sixième volume de l’Histoire de France, p. 73, fortifie ensuite lui-même l’assertion de cet auteur par ces mots, p. 252: « Les autres s’en prenaient au roi de Sicile, qu’ils accusaient hautement d’avoir cherché à le faire périr (saint Louis) dans une terre étrangère; » et par ceux-ci, p. 266: « Il espérait que le roi de Tunis payerait le tribut ordinaire... La multitude accusa hautement le prince sicilien d’avoir sacrifié l’honneur de la religion à son intérêt particulier. » Velly relève aussi l’auteur de l’Essai sur les Moeurs, p. 361 et 362, sur la raison que celui-ci donne des vêpres siciliennes. Cependant M. Velly rapporte lui-même le texte de Malespina, qui dit: « Uno Francese per suo rigoglio prese una femina... per far le villania. » Je ne crois pas que ces mots « per far le villania » signifient « pour fouiller si elle n’avait pas de poignard caché ». D’ailleurs on ne dit point que l’on chercha à fouiller les autres femmes, ni les hommes qui allaient aussi à vêpres. Pierre le Cruel se vengeait avec barbarie, j’en tombe d’accord: mais je le vois trahi, persécuté par ses frères bâtards, par sa femme même; soutenu à la vérité par le prince Noir, le premier homme de son temps, mais ayant nécessairement la France contre lui, puisqu’il était protégé par les Anglais; opprimé enfin par un ramas de brigands, et assassiné par son frère bâtard, car il fut tué étant désarmé: et ce Henri de Transtamare, assassin et usurpateur, a été respecté par les historiens parce qu’il a été heureux. A la bonne heure que ce Pierre ait emporté au tombeau le nom de Cruel(82); mais quel titre donnerons-nous au tyran qui fit périr Conradin et le duc d’Autriche sur l’échafaud? Et comment nommer tant d’horribles attentats qui ont effrayé l’Europe? On convient que Charles le Mauvais, roi de Navarre, comte d’Évreux, était très mauvais; que don Pèdre, roi de Castille, surnommé le Cruel, méritait ce titre; mais voyons si dans ces temps de la belle chevalerie, il y avait chez les princes tant de douceur et de générosité. Le roi de France Jean, surnommé le Bon, commença son règne par faire tuer le comte d’Eu, son connétable. Il donna l’épée de connétable au prince d’Espagne don La Cerda, son favori, et l’investit des terres qui appartenaient à son beau-frère Charles, roi de Navarre. Cette injustice pouvait-elle n’être pas vivement ressentie par un prince du sang, souverain d’un beau royaume? On avait dépouillé son père des provinces de Champagne et de Brie; on donnait à un étranger l’Angoumois et d’autres terres qui étaient la dot de sa femme, soeur du roi de France. La colère lui fait commettre un crime atroce; il fait assassiner le connétable La Cerda; et ce qui est encore triste, c’est qu’il obtient, par ce meurtre, la justice qu’on lui avait refusée. Le roi transige avec lui sur toutes ses prétentions. Mais que fait Jean le Bon après cette réconciliation publique? Il court à Rouen, où il trouve le roi de Navarre à table avec le dauphin et quatre chevaliers; il fait saisir les chevaliers, on leur tranche la tête sans forme de procès; on met en prison le roi de Navarre sur le simple prétexte qu’il a fait un traité avec les Anglais. Mais, comme roi de Navarre, n’était-il pas en droit de faire ce prétendu traité? Et si, en qualité de comte d’Evreux et de prince du sang, il ne pouvait sans félonie négocier à l’insu du suzerain, qu’on me montre le grand vassal de la couronne qui n’a jamais fait de traités particuliers avec les puissances voisines. En quoi donc Charles le Mauvais est-il jusqu’à présent plus mauvais que bien d’autres? Plût à Dieu que ce titre n’eût convenu qu’à lui! On prétend qu’il a empoisonné Charles V: où en est la preuve? Qu’il est aisé de supposer de nouveaux crimes à ceux qui sont chargés de la haine d’un parti! Il avait, dit-on, engagé un médecin juif de l’île de Chypre à venir empoisonner le roi de France. On voit trop fréquemment dans nos histoires des rois empoisonnés par des médecins juifs; mais une constitution valétudinaire est plus dangereuse encore que les médecins. On a vu que, depuis le pape Grégoire VII jusqu’à l’empereur Charles-Quint, les querelles de l’empire et du sacerdoce ont bouleversé l’un et l’autre. Depuis Charles-Quint jusqu’à la paix de Vestphalie, les querelles théologiques ont fait couler le sang en Allemagne; le même fléau a désolé l’Angleterre depuis Henri VIII jusqu’au temps du roi Guillaume, où la liberté de conscience fut pleinement établie. La France a éprouvé des malheurs, s’il se peut, encore plus grands, depuis François II jusqu’à la mort de Henri IV; et cette mort, toujours sensible aux coeurs bien faits; a été le fruit de ces querelles. Il est triste qu’un si bon arbre ait produit de si détestables fruits. On a souvent agité si l’empereur Henri IV devait secouer le joug de la papauté, au lieu de rester pieds nus dans l’antichambre de Grégoire VII; si Charles-Quint, après avoir pris et saccagé Rome, devait régner dans Rome, et se faire protestant; et si Henri IV, roi de France, pouvait se dispenser de faire abjuration. De bons esprits assurent qu’aucune de ces trois choses n’était possible. L’empereur Henri IV avait un trop violent parti contre lui, et n’était pas un homme d’un assez grand génie pour faire une révolution. Charles-Quint l’était, mais il n’aurait rien gagné à renoncer à la religion catholique. Pour le roi de France Henri le Grand, il est vraisemblable qu’il ne pouvait prendre d’autre parti que celui qu’il embrassa, quelque humiliation qui y fût attachée. La reine Élisabeth, qui lui en fit des reproches si amers, pouvait bien lui donner des secours pour disputer le terrain de province en province, mais non pas pour conquérir le royaume de France. Il avait contre lui les trois quarts du pays, Philippe II, et les papes: il fallut plier. La facilité de son caractère se joignit à la nécessité où il était réduit. Un Charles XII, un Gustave-Adolphe, eussent été inflexibles; mais ces héros étaient plus soldats que politiques, et Henri IV, avec ses faiblesses, était aussi politique que soldat. Il paraissait impossible qu’il fût roi de France s’il ne se rangeait à la communion de Rome; de même qu’on ne pourrait aujourd’hui être roi de Suède ou d’Angleterre si l’on n’était pas d’une communion opposée à Rome. Henri IV fut assassiné malgré son abjuration, comme Henri III malgré ses processions: tant la politique est impuissante contre le fanatisme. La seule arme contre ce monstre, c’est la raison. La seule manière d’empêcher les hommes d’être absurdes et méchants, c’est de les éclairer. Pour rendre le fanatisme exécrable, il ne faut que le peindre. Il n’y a que des ennemis du genre humain qui puissent dire: « Vous éclairez trop les hommes, vous écrivez trop l’histoire de leurs erreurs. » Et comment peut-on corriger ces erreurs sans les montrer? Quoi! vous dites que les temps du jacobin Jacques Clément ne reparaîtront plus? Je l’avais cru comme vous; mais nous avons vu depuis les Malagrida et les Damiens. Et ce Damiens(83), auquel personne ne s’attendait, qu’a-t-il répondu à son premier interrogatoire(84)? ces propres mots: « C’est à cause de la religion. » Qu’a-t-il déclaré à la question(85)? « C’est ce que j’entendais dire à tous ces prêtres; j’ai cru faire une oeuvre méritoire pour le ciel. » Il est évident que ce furent les billets de confession qui produisirent ce parricide. Quels billets! Mais ces horreurs n’arrivent pas tous les ans? Non on n’a pas toujours commis un parricide par année; mais qu’on me montre dans l’histoire, depuis Constantin, un seul mois où les disputes théologiques n’aient pas été funestes au monde. Dans l’histoire de l’esprit humain le protestantisme était un grand objet. On voit que c’est le pouvoir de l’opinion, soit vraie, soit fausse, soit sainte, soit réprouvée, qui a rempli la terre de carnage pendant tant de siècles. Quelques protestants ont reproché à l’auteur de l’Essai sur Les Moeurs de les avoir souvent condamnés; et quelques catholiques ont chargé l’auteur d’avoir montré trop de compassion pour les protestants. Ces plaintes prouvent qu’il a gardé ce juste milieu qui ne satisfait que les esprits modérés. Il est très vrai que partout et dans tous les temps où l’on a prêché une réforme, ceux qui la prêchèrent furent persécutés et livrés au supplice. Ceux qui s’élevèrent en Europe contre l’Église de Rome comptèrent autant de martyrs de leur opinion que les chrétiens du second siècle en comptèrent de la leur, quand ils s’élevèrent contre le culte de l’empire romain. Les premiers chrétiens étaient de vrais martyrs; les premiers réformés étaient, dit-on, de faux martyrs: à la bonne heure; mais ils souffraient, ils mouraient véritablement les uns et les autres; ils étaient tous les victimes de leur persuasion. Les juges qui les envoyèrent à la mort avaient la même jurisprudence, ils condamnaient par le même principe; ils faisaient périr ceux qu’ils croyaient ennemis des lois divines et humaines: tout est parfaitement égal dans cette conduite du plus fort contre le plus faible. Le sénat romain, le concile de Constance, jugeaient de la même manière; les condamnés marchaient au supplice avec la même intrépidité. Jean Hus et Jérôme de Prague en eurent autant que saint Ignace et saint Polycarpe: il n’y a de différence entre eux que la cause, et il y a cette différence entre leurs juges que les Romains n’étaient pas obligés par leur religion à épargner ceux qui voulaient détruire leurs dieux, et que les chrétiens étaient obligés par leur religion à ne pas persécuter inhumainement des chrétiens, leurs frères, qui adoraient le même Dieu. Si c’est la politique bien ou mal entendue qui a livré aux bourreaux les premiers chrétiens et les hérétiques d’entre les chrétiens, la chose est encore absolument égale de part et d’autre; si c’est le zèle, ce zèle est encore égal des deux côtés. Si l’on regarde comme très injustes les païens persécuteurs, on doit regarder aussi comme très injustes les chrétiens persécuteurs. Ces maximes sont vraies, et il a fallu les développer pour le bien des hommes. Il est constant que ceux qui se dirent réformés en France furent persécutés quarante ans avant qu’ils se révoltassent: car ce ne fut qu’après le massacre de Vassy qu’ils prirent les armes. On doit aussi avouer que la guerre qu’une populace sauvage fit vers les Cévennes, sous Louis XIV, fut le fruit de la persécution. Les camisards agirent en bêtes féroces; mais on leur avait enlevé leurs femelles et leurs petits: ils déchirèrent les chasseurs qui couraient après eux. Les deux partis ne conviennent pas de l’origine de ces horreurs. Les uns disent que le meurtre de l’abbé du Chaila, chef des missions du Languedoc, fut commis pour reprendre une fille des mains de cet abbé; les autres, pour délivrer plusieurs enfants qu’il avait enlevés à leurs parents afin de les instruire dans la foi catholique: ces deux causes peuvent avoir concouru, et l’on ne peut nier que la violence n’ait produit le soulèvement qui causa tant de crimes, et qui attira tant de supplices. Après la paix de Rysvick, Orange, où régnait encore la religion protestante, appartenant à Louis XIV, plusieurs habitants du Languedoc y allèrent chanter leurs psaumes, et prier Dieu dans leur jargon. A leur retour on en prit cent trente, hommes et femmes, qu’on attacha deux à deux sur le chemin; les plus robustes, au nombre de soixante-dix, furent envoyés aux galères. Bientôt après, un prédicant nommé Marlié fut pendu avec ses trois enfants, convaincu d’avoir prêché sa religion, et d’avoir fait convoquer l’assemblée par ses fils. On fit feu sur plusieurs familles qui allaient au prêche; on en tua dix-huit dans le diocèse d’Uzès, et trois femmes grosses étant du nombre des morts, on les éventra pour tuer leurs enfants dans leurs entrailles. Ces femmes grosses étaient dans leur tort, elles avaient en effet désobéi aux nouveaux édits; mais, encore une fois, les premiers chrétiens ne désobéissaient-ils pas aux édits des empereurs quand ils prêchaient? Il faut absolument ou convenir que les juges romains firent très bien de pendre les chrétiens, ou dire que les juges catholiques firent très mal de pendre les protestants: car et protestants et premiers chrétiens étaient précisément dans les mêmes termes; on ne peut trop le répéter, ils étaient également innocents ou également coupables. Enfin les chrétiens persécutés par Maximin égorgèrent après sa mort son fils âgé de dix-huit ans, sa fille âgée de sept, et noyèrent sa veuve dans l’Oronte. Les protestants, persécutés par l’abbé du Chaila, le massacrèrent. Ce fut là l’origine de la guerre horrible des Cévennes. Il est même impossible que la révolte n’ait pas commencé par la persécution. Il n’est pas dans la nature humaine que le peuple se soulève contre ses magistrats, et les égorge quand il n’est pas poussé à bout. Mahomet lui-même ne fit d’abord la guerre que pour se défendre, et peut-être n’y aurait-il point de mahométans sur la terre si les Mecquois n’avaient pas voulu faire mourir Mahomet. On ne peut, dans un Essai sur les Moeurs, entrer dans le détail des horreurs qui ont dévasté tant de provinces: le genre humain paraîtrait trop odieux si l’on avait tout dit. Il sera utile que, dans les histoires particulières, on voie un détail de nos crimes, afin qu’on ne les commette plus. Les proscriptions de Sylla et d’Octave, par exemple, n’approchèrent pas des massacres des Cévennes, ni pour le nombre, ni pour la barbarie; elles sont seulement plus célèbres, parce que le nom de l’ancienne Rome doit faire plus d’impression que celui des villages et des cavernes d’Anduze, et Sylla, Antoine, Auguste, en imposent plus que Ravanel et Castagnet. Mais l’atrocité fut poussée plus loin dans les six années des troubles du Languedoc que dans les trois mois de proscriptions du triumvirat. On en peut juger par des lettres de l’éloquent Fléchier, qui était évêque de Nîmes dans ces temps funestes. Il écrit en 1704: « Plus de quatre mille catholiques ont été égorgés à la campagne, quatre-vingts prêtres massacrés, deux cents églises brûlées. » Il ne parlait que de son diocèse: les autres étaient en proie aux mêmes calamités. Jamais il n’y eut de plus grands crimes suivis de plus horribles supplices, et les deux partis, tantôt assassins, tantôt assassinés, invoquaient également le nom du Seigneur. Nous verrons dans le Siècle de Louis xiv plus de quatre mille(86) fanatiques périr par la roue et dans les flammes; et, ce qui est bien remarquable, il n’y en eut pas un seul qui ne mourût en bénissant Dieu, pas un qui montrât la moindre faiblesse: hommes, femmes, enfants, tous expirèrent avec le même courage. Quelle a été la cause de cette guerre civile et de toutes celles de religion. dont l’Europe a été ensanglantée? Point d’autre que le malheur d’avoir trop longtemps négligé la morale pour la controverse. L’autorité a voulu ordonner aux hommes d’être croyants, au lieu de leur commander simplement d’être justes. Elle a fourni des prétextes à l’opiniâtreté. Ceux qui sacrifient leur sang et leur vie ne sacrifient pas de même ce qu’ils appellent leur raison. Il est plus aisé de mener cent mille hommes au combat que de soumettre l’esprit d’un persuadé. L’opinion a fait les lois. On a insinué assez dans l’Essai sur les Moeurs que les lois sont presque partout incertaines, insuffisantes, contradictoires. Ce n’est pas seulement parce qu’elles ont été rédigées par des hommes: car la géométrie, inventée par les hommes, est vraie dans toutes ses parties; la physique expérimentale est vraie; les premiers principes métaphysiques même, sur lesquels la géométrie est fondée, sont d’une vérité incontestable, et rien de tout cela ne peut changer. Ce qui rend les lois variables, fautives, inconséquentes, c’est qu’elles ont été presque toutes établies sur des besoins passagers, comme des remèdes appliqués au hasard, qui ont guéri un malade et qui en ont tué d’autres. Plusieurs royaumes étant composés de provinces anciennement indépendantes, et ces provinces ayant encore été partagées en cantons non seulement indépendants, mais ennemis l’un de l’autre, toutes leurs lois ont été opposées, et le sont encore. Les marques de l’ancienne division subsistent dans le tout réuni: ce qui est vrai et bon au deçà d’une rivière est faux et mauvais au delà; et, comme on l’a déjà dit, on change de loi dans sa patrie en changeant de chevaux de poste. Le paysan de Brie se moque de son seigneur; il est serf dans une partie de la Bourgogne, et les moines y ont des serfs. Il y a plusieurs pays où les lois sont plus uniformes, mais il n’y en a peut-être pas un seul qui n’ait besoin d’une réforme; et cette réforme faite, il en faut une autre. Ce n’est guère que dans un petit État qu’on peut établir aisément des lois uniformes(87). Les machines réussissent en petit, mais en grand les chocs les dérangent. Enfin, quand on est parvenu à vivre sous une loi tolérable, la guerre vient qui confond toutes les bornes, qui abîme tout; et il faut recommencer comme des fourmis dont on a écrasé l’habitation. Une des plus grandes turpitudes dans la législation d’un pays a été de se conduire par des lois qui ne sont pas du pays. Le lecteur peut remarquer comment le divorce, qui fut accordé à Louis XII, roi de France, par l’incestueux pape Alexandre VI, fut refusé par Clément VII au roi d’Angleterre Henri VIII; et l’on verra comment Alexandre VII(88) permit au régent de Portugal Alfonse de ravir la femme de son frère, et de l’épouser du vivant de ce frère. Tout se contredit donc, et nous voguons dans un vaisseau sans cesse agité par des vents contraires. On a dit, dans l’Essai sur les Moeurs, qu’il n’y a point en rigueur de loi positive fondamentale; les hommes ne peuvent faire que des lois de convention. Il n’y a que l’auteur de la nature qui ait pu faire les lois éternelles de la nature. La seule loi fondamentale et immuable qui soit chez les hommes est celle-ci: « Traite les autres comme tu voudrais être traité(89). » C’est que cette loi est de la nature même: elle ne peut être arrachée du coeur humain; c’est de toutes les lois la plus mal exécutée; mais elle s’élève toujours contre celui qui la transgresse; il semble que Dieu l’ait mise dans l’homme pour servir de contrepoids à la loi du plus fort, et pour empêcher le genre humain de s’exterminer par la guerre, par la chicane, et par la théologie scolastique. La Hollande presque submergée, Gènes qui n’a que des rochers, Venise qui ne possédait que des lagunes pour terrain, eussent été des déserts, ou plutôt n’eussent point existé sans le commerce. Venise, dès le xive siècle, devint par cela seul une puissance formidable, et la Hollande l’a été de nos jours pendant quelque temps. Que devait donc être l’Espagne sous Philippe II, qui avait à la fois le Mexique et le Pérou, et ses établissements en Afrique et en Asie dans l’étendue d’environ trois mille lieues de côtes? Il est presque incroyable, mais il est avéré que l’Espagne seule retira de l’Amérique, depuis la fin du xve siècle jusqu’au commencement du xviiie, la valeur de cinq milliards de piastres en or et en argent, qui font vingt-cinq milliards de nos livres. Il n’y a qu’à lire don Ustariz et Navarette pour être convaincu de cette étonnante vérité. C’est beaucoup plus d’espèces qu’il n’y en avait dans le monde entier avant le voyage de Christophe Colomb. Tout pauvre homme de mérite qui saura penser peut faire là-dessus ses réflexions: il sera consolé quand il saura que de tous ces trésors d’Ophir il ne reste pas aujourd’hui en Espagne cent millions de piastres, et autant en orfèvrerie. Que dira-t-il quand il lira dans don Ustariz que la daterie de Rome a englouti une partie de cet argent? Il croira peut-être que Rome la sainte est plus riche aujourd’hui que Rome la conquérante du temps des Crassus et des Lucullus. Elle a fait, il faut l’avouer, tout ce qu’elle a pu pour le devenir; mais, n’ayant pas su être commerçante quand toutes les nations de l’Europe ont su l’être, elle a perdu, par son ignorance et par sa paresse, tout cet argent que lui ont produit ses mines de la daterie, et surtout ce qu’elle pêchait si aisément avec les filets de saint Pierre. L’Espagne ne laissa pas d’abord les autres nations entrer avec elle en partage des trésors de l’Amérique. Philippe II en jouit presque seul pendant plusieurs années. Les autres souverains de l’Europe, à commencer par l’empereur Ferdinand son oncle, étaient devant lui à peu près ce qu’étaient les Suisses devant le duc de Bourgogne, lorsqu’ils lui disaient: « Tout Ce que nous avons ne vaut pas les éperons de vos chevaliers. » Philippe II devait avoir ce qu’on appelle la monarchie universelle, si on pouvait l’acheter avec de l’or et la saisir par l’intrigue; mais une femme à peine affermie dans la moitié d’une île(90), un prince d’Orange simple comte de l’empire et sujet du marquis de Malines, Henri IV, roi mal obéi d’une partie de la France, persécuté dans l’autre, manquant d’argent et ayant pour toute armée quelques gentilshommes et son courage, ruinèrent le dominateur des deux Indes. Le commerce, qui avait pris une nouvelle face à la découverte du cap de Bonne-Espérance et à celle du nouveau monde, en prit encore une nouvelle quand les Hollandais, devenus libres par la tyrannie, s’emparèrent des îles qui produisent les épiceries, et fondèrent Batavia. Les grandes puissances commerçantes furent alors la Hollande et l’Angleterre; la France, qui profite toujours tard des connaissances et des entreprises des autres nations, arriva la dernière aux deux Indes, et fut la plus mal partagée. Elle resta sans industrie jusqu’aux beaux jours du gouvernement de Louis XIV; il fit tout pour animer le commerce. Les peuples de l’Europe, dans ce temps-là, commencèrent à connaître de nouveaux besoins, qui rendirent le commerce de quelques nations, et surtout celui de la France, très désavantageux. Henri IV déjeunait avec un verre de vin et du pain blanc; il ne prenait ni thé, ni café, ni chocolat; il n’usait point de tabac; sa femme et ses maîtresses avaient très peu de pierreries; elles ne portaient point d’étoffes de Perse, de la Chine, et des Indes(91). Si l’on songe qu’aujourd’hui une bourgeoise porte à ses oreilles de plus beaux diamants que Catherine de Médicis; que la Martinique, Moka, et la Chine, fournissent le déjeuner d’une servante, et que tous ces objets font sortir de France plus de cinquante millions tous les ans, on jugera qu’il faut d’autres branches de commerce bien avantageuses pour réparer cette perte continuelle: on sait assez que la France s’est soutenue par ses vins, ses eaux-de-vie, son sel, ses manufactures. Il lui fallait faire directement le commerce des Indes, non pas pour augmenter ses richesses, mais pour diminuer ses dépenses: car les hommes s’étant fait des besoins nouveaux, ceux qui ne possèdent pas les denrées demandées par ces besoins doivent les acheter au meilleur compte qu’il soit possible; or, ce qu’on achète aux Indes de la première main coûte moins sans doute que si les Anglais et les Hollandais venaient le revendre. Presque toutes ces denrées se payent en argent. Il ne s’agissait donc, en formant en France une compagnie des Indes, que de perdre moins, et de chercher à se dédommager, dans l’Allemagne et dans le Nord, des dépenses immenses qu’on faisait sur les côtes de Coromandel. Mais les Hollandais avaient prévenu les Français dans l’Allemagne comme dans l’Inde; leur frugalité et leur industrie leur donnaient partout l’avantage. Le grand inconvénient pour une nouvelle compagnie d’Europe qui s’établit dans l’Inde, c’est, comme on l’a dit, d’y arriver la dernière. Elle trouve des rivaux puissants déjà maîtres du commerce; il faut recevoir des affronts des nababs et des omras, et les payer ou les battre: aussi les Portugais, et après eux les Hollandais, ne purent acheter du poivre sans donner des batailles. Si la France a une guerre avec l’Angleterre ou la Hollande en Europe, c’est alors à qui se détruira dans l’Inde. Les compagnies de commerce deviennent nécessairement des compagnies guerrières, et il faut être oppresseur ou opprimé. Aussi nous verrons que, quand Louis XIV eut établi sa compagnie des Indes dans Pondichéry, les Hollandais prirent la ville et écrasèrent la compagnie. Elle renaquit des débris du système, et fit voir que la confusion pouvait quelquefois produire l’ordre; mais toute la vigilance, toute la sagesse des directeurs, n’ont pas empêché que les Anglais n’aient pris Pondichéry et que la compagnie n’ait été presque détruite une seconde fois. Les Anglais ont rendu la ville à la paix(92); mais on sait dans quel état on rend une place de commerce dont on est jaloux: la compagnie est restée avec quelques vaisseaux, des magasins ruinés, des dettes, et point d’argent(93). Elle agissait dans l’Inde en souveraine; mais elle y a trouvé des souverains, étrangers comme elle, et plus heureux. On doit convenir qu’il est un peu extraordinaire que le Grand Mogol, qui est si puissant, laisse des négociants d’Europe se battre dans son empire, et en dévaster une partie. Si nous accordions le port de Lorient à des Indiens, et celui de Bayonne à des Chinois, nous ne souffririons pas qu’ils se battissent chez nous. Quant aux finances, la France et l’Angleterre, pour s’être fait la guerre, se sont trouvées endettées chacune de trois milliards de nos livres. C’est beaucoup plus qu’il n’y a d’espèces dans ces deux États. C’est un des efforts de l’esprit humain, dans ce dernier siècle(94), d’avoir trouvé le secret de devoir plus qu’on ne possède, et de subsister comme si l’on ne devait rien. Chaque État de l’Europe est ruiné après une guerre de sept ou huit années: c’est que chacun a plus fait que ses forces ordinaires ne comportent. Les États sont comme les particuliers qui s’endettent par ambition: chacun veut aller au delà de son pouvoir. On a souvent demandé ce que deviennent tous ces trésors prodigués pendant la guerre, et on a répondu qu’ils sont ensevelis dans les coffres de deux ou trois mille particuliers qui ont profité du malheur public. Ces deux ou trois mille personnes jouissent en paix de leurs fortunes immenses, dans le temps que le reste des hommes est obligé de gémir sous de nouveaux impôts, pour payer une partie des dettes nationales. L’Angleterre est le seul pays où des particuliers se soient enrichis par le sort des armes: ce que de simples armateurs ont gagné par des prises, ce que l’île de Cuba et les Grandes-Indes ont valu aux officiers généraux, passe de bien loin tout l’argent comptant qui circulait en Angleterre aux xiiie et xive siècles. Lorsque les fortunes de tant de particuliers se sont répandues avec le temps chez leur nation par des mariages, par des partages de famille, et surtout par le luxe, devenu alors nécessaire, et qui remet dans le public tous ces trésors enfouis pendant quelques années, alors cette énorme disproportion cesse, et la circulation est à peu près la même qu’elle était auparavant. Ainsi les richesses cachées dans la Perse, et enfouies pendant quarante années de guerres intestines, reparaîtront après quelques années de calme, et rien ne sera perdu. Telle est dans tous les genres la vicissitude attachée aux choses humaines. Dans(95) une nouvelle Histoire de France(96),on prétend qu’il y avait huit millions de feux en France, dans le temps de Philippe de Valois: or on entend par feu une famille, et l’auteur entend par le mot de France ce royaume tel qu’il est aujourd’hui, avec ses annexes. Cela ferait, à quatre personnes par feu, trente-deux millions d’habitants, car on ne peut donner à un feu moins de quatre personnes, l’un portant l’autre. Le calcul de ces feux est fondé sur un état de subside imposé en 1328. Cet état porte deux millions cinq cent mille feux dans les terres dépendantes de la couronne, qui n’étaient pas le tiers de ce que le royaume renferme aujourd’hui. Il aurait donc fallu ajouter deux tiers pour que le calcul de l’auteur fût juste. Ainsi, suivant la supputation de l’auteur, le nombre des feux de la France, telle qu’elle est, aurait monté à sept millions cinq cent mille. A quoi ajoutant probablement cinq cent mille feux pour les ecclésiastiques et pour les personnes non comprises dans le dénombrement, on trouverait aisément les huit millions de feux, et au delà. L’auteur réduit chaque feu à trois personnes; mais, par le calcul que j’ai fait dans toutes les terres où j’ai été, et dans celle que j’habite, je compte quatre personnes et demie par feu. Ainsi, supposé que l’état de 1328 soit juste, il faudra nécessairement conclure que la France, telle qu’elle est aujourd’hui, contenait, du temps de Philippe de Valois, trente-six millions d’habitants. Or dans le dernier dénombrement fait, en 1753, sur un relevé des tailles et autres impositions, on ne trouve aujourd’hui que trois millions cinq cent cinquante mille quatre cent quatre-vingt-neuf feux, ce qui, à quatre et demi par feu, ne donnerait que quinze millions neuf cent soixante et dix-sept mille deux cents habitants. A quoi il faudra ajouter les réguliers, les gens sans aveu, et sept cent mille âmes au moins que l’on suppose être dans Paris, dont le dénombrement a été fait suivant la capitation, et non pas suivant le nombre des feux. De quelque manière qu’on s’y prenne, soit qu’on porte, avec l’auteur de la nouvelle Histoire de France, les feux à trois, à quatre, ou à cinq personnes, il est clair que le nombre des habitants est diminué de plus de moitié depuis Philippe de Valois. Il y a aujourd’hui environ quatre cents ans que le dénombrement de Philippe de Valois fut fait; ainsi, dans quatre cents ans, toutes choses égales, le nombre des Français serait réduit au quart, et, dans huit cents ans, au huitième; ainsi, dans huit cents ans la France n’aura qu’environ quatre millions d’habitants; et, en suivant cette progression, dans neuf mille deux cents ans il ne restera qu’une seule personne mâle ou femelle avec fraction. Les autres nations ne seront sans doute pas mieux traitées que nous, et il faut espérer qu’alors viendra la fin du monde. Tout ce que je puis dire pour consoler le genre humain, c’est que dans deux terres que je dois bien connaître, inféodées du temps du roi Charles V, j’ai trouvé la moitié plus de feux qu’il n’en est marqué dans l’acte d’inféodation: et cependant il s’est fait une émigration considérable dans ces terres à la révocation de l’édit de Nantes. Le genre humain ne diminue ni n’augmente, comme on le croit, et il est très probable qu’on se méprenait beaucoup du temps de Philippe de Valois, quand on comptait deux millions cinq cent mille feux dans ses domaines. Au reste, j’ai toujours pensé que la France renferme, de nos jours, environ vingt millions d’habitants, et je les ai comptés à cinq par feu, l’un portant l’autre. Je me trouve d’accord dans ce calcul avec l’auteur de la Dixme, attribuée au maréchal de Vauban, et surtout avec le détail des provinces, donné par les intendants, à la fin du dernier siècle. Si je me trompe, ce n’est que d’environ quatre millions, et c’est une bagatelle pour les auteurs(97). Hubner, dans sa géographie, ne donne à l’Europe que trente millions d’habitants; il peut s’être trompé aisément d’environ cent millions. Un calculateur, d’ailleurs exact, assure que la Chine ne possède que soixante et douze millions d’habitants; mais, par le dernier dénombrement rapporté par le P. Duhalde, on compte ces soixante et douze millions sans y comprendre les vieillards, les jeunes gens au-dessous de vingt ans, et les bonzes: ce qui doit aller à plus du double. Il faut avouer que d’ordinaire nous peuplons et dépeuplons la terre un peu au hasard: tout le monde se conduit ainsi; nous ne sommes guère faits pour avoir une notion exacte des choses; l’à peu près est notre guide, et souvent ce guide égare beaucoup. C’est encore bien pis quand on veut avoir un calcul juste. Nous allons voir des farces, et nous y rions; mais rit-on moins dans un cabinet quand on voit de graves auteurs supputer exactement combien il y avait d’hommes sur la terre deux cent quatre-vingt-cinq ans après le déluge universel? Il se trouve, selon le frère Pétau, jésuite, que la famille de Noé avait produit un bimilliard deux cent quarante-sept milliards deux cent vingt-quatre millions sept cent dix-sept mille habitants en trois cents ans. Le bon prêtre Pétau ne savait pas ce que c’est que de faire des enfants et de les élever. Comme il y va(98)! Selon Cumberland(99), la famille ne provigna que jusqu’à trois milliards trois cent trente millions en trois cent quarante ans; et selon Whiston(100), environ trois cents ans après le déluge il n’y avait que soixante-cinq mille cinq cent trente-six habitants. Il est difficile d’accorder ces comptes et de les allouer. Voilà les excès où l’on tombe quand on veut concilier ce qui est inconciliable, et expliquer ce qui est inexplicable. Cette malheureuse entreprise a dérangé des cerveaux qui, d’ailleurs, auraient eu des lumières utiles aux hommes. Les auteurs de l’Histoire universelle d’Angleterre disent « qu’on est généralement d’accord qu’il y a à présent environ quatre mille millions d’habitants sur la terre ». Vous remarquerez que ces messieurs, dans ce nombre de citoyens et de citoyennes, ne comptent pas l’Amérique, qui comprend près de la moitié du globe: ils ajoutent que le genre humain, en quatre cents ans, augmente toujours du double, ce qui est bien contraire au relevé fait sous Philippe de Valois, qui fait diminuer la nation de moitié en quatre cents ans. Pour moi, si, au lieu de faire un roman ordinaire, je voulais me réjouir à supputer combien j’ai de frères sur ce malheureux petit globe, voici comme je m’y prendrais. Je verrais d’abord à peu près combien ce globule contient de lieues carrées habitées sur sa surface; je dirais: la surface du globe est de vingt-sept millions de lieues carrées; ôtons-en d’abord les deux tiers au moins pour les mers, rivières, lacs, déserts, montagnes, et tout ce qui est inhabité: ce calcul est très modéré, et nous donne neuf millions de lieues carrées à faire valoir. La France et l’Allemagne comptent six cents personnes par lieue carrée; l’Espagne, cent soixante; la Russie, quinze; la Tartarie, dix; la Chine, environ mille; prenez un nombre moyen comme cent, vous aurez neuf cents millions de vos frères, soit basanés, soit nègres, soit rouges, soit jaunes, soit barbus, soit imberbes. Il n’est pas à croire que la terre ait en effet un si grand nombre d’habitants, et si l’on continue à faire des eunuques, à multiplier les moines, et à faire des guerres pour les plus petits intérêts, jugez si vous aurez les quatre mille millions que les auteurs anglais de l’Histoire universelle vous donnent si libéralement. Et puis, qu’importe qu’il y ait beaucoup ou peu d’hommes sur la terre? L’essentiel est que cette pauvre espèce soit le moins malheureuse qu’il est possible(101). XX.— DE LA DISETTE DES BONS LIVRES, ET DE LA MULTITUDE ÉNORME DES MAUVAIS. L’histoire est décharnée jusqu’au xvie siècle par la disette d’historiens; elle est depuis ce temps étouffée par l’abondance. On trouve dans la Bibliothèque de Le Long dix-sept mille quatre cent quatre-vingt-sept ouvrages qui peuvent servir à la seule histoire de France. De ces ouvrages, il y en a qui contiennent plus de cent volumes; et depuis environ quarante ans que cette Bibliothèque fut imprimée, il a paru encore un nombre prodigieux de livres sur cette matière. Il en est à peu près de même en Allemagne, en Angleterre, et en Italie. On se perd dans cette immensité; heureusement la plupart de ces livres ne méritent pas d’être lus, de même que les petites choses qu’ils contiennent n’ont pas mérité d’être écrites. Dans cette foule d’histoires, on ne trouve que trop de romans tels que ceux de Gatien de Courtilz. Les histoires secrètes composées par ceux qui n’ont été dans aucun secret sont assez nombreuses; mais les auteurs qui ont gouverné l’État du fond de leur cabinet le sont encore davantage: on peut compter parmi ces derniers ceux qui ont pris la peine de faire les testaments des princes et ceux des hommes d’État; c’est ainsi que nous avons eu les testaments du maréchal de Belle-IsIe, du cardinal Albéroni, du duc de Lorraine, des ministres Colbert et Louvois, du maréchal Vauban, des cardinaux de Mazarin(102) et de Richelieu. Le public fut trompé longtemps sur le Testament du cardinal de Richelieu(103); on crut le livre excellent, parce qu’on le crut d’un grand ministre. Très peu d’hommes ont le temps de lire avec attention. Presque personne n’examina ni les méprises, ni les erreurs, ni les anachronismes, ni les indécences, ni les contradictions, ni les incompatibilités, dont le livre est rempli. On ne fit pas réflexion que ce livre n’avait été imprimé que plus de quarante ans après la mort du cardinal, qu’il est signé d’une manière dont le cardinal ne signait jamais. On oubliait qu’Aubéry, qui écrivait la vie du cardinal de Richelieu par ordre de sa nièce, traita le Testament de livre apocryphe et supposé, de livre indigne de son héros, indigne de toute croyance. Aubéry était à la source, il avait en main tous les papiers: il n’y a pas, assurément, de témoignage plus fort que le sien. Le savant abbé Richard, l’auteur des Mélanges de Vigneul-Marville, Charles Ancillon, La Monnoye, pensèrent de même. On trouve, dans le chapitre intitulé les Mensonges imprimés(104),toutes les raisons qui doivent faire penser que ce Testament politique est l’ouvrage d’un faussaire. Comment, en effet, un ministre tel que le cardinal de Richelieu eût-il laissé au roi Louis XIII un legs si important sans qu’il eût été présenté par sa famille au monarque, sans qu’il eût été déposé dans les archives, sans qu’on en eût parlé, sans qu’on en eût la moindre connaissance? Est-il possible qu’un premier ministre eût laissé à son roi un plan de conduite, et que dans ce plan il n’y eût pas un mot sur les affaires qui intéressaient alors le roi et toute l’Europe: rien sur la maison d’Autriche, avec laquelle on était en guerre; rien sur le duc de Veimar; rien sur l’état présent des calvinistes en France; pas un mot sur l’éducation qu’il fallait donner au dauphin. On voit évidemment que l’ouvrage fut écrit après la paix de Munster, puisqu’on y suppose la paix faite; et le cardinal était mort pendant la guerre. On ne répétera point ici toutes les raisons déjà alléguées qui vengent le cardinal de Richelieu de l’imputation d’un si mauvais ouvrage. Il est bon que les opinions les plus vraisemblables soient combattues, parce qu’alors on les éclaircit mieux. Tout ce qu’a pu faire un homme judicieux et éclairé(105), qui se crut obligé d’écrire, il y a quelques années, contre notre opinion, s’est réduit à dire: « Je pense que le plan est du cardinal, mais qu’il est possible, et même vraisemblable, qu’il n’ait ni écrit ni dicté l’ouvrage. » S’il ne l’a écrit ni dicté, il n’est donc point de lui; et celui qui l’a signé d’une manière dont le cardinal de Richelieu ne signa jamais n’était donc qu’un faussaire. Nous n’en voulons pas davantage: se trompera qui voudra. I. L’histoire de chaque nation ne commence-t-elle pas par des fables? Ces fables ne sont-elles pas inventées par l’oisiveté, la superstition, ou l’intérêt? Tout ce qu’Hérodote nous conte des premiers rois d’Égypte et de Babylone, ce qu’on nous dit de la louve de Romulus et de Rémus, ce que les premiers écrivains barbares de notre pays ont imaginé de Pharamond et de Childéric, et d’une Bazine, femme d’un Bazin de Thuringe, et d’un capitaine romain nommé Giles, élu roi de France avant qu’il y eût une France, et d’un écu coupé en deux, dont on envoya la moitié à Childéric pour le faire venir de Thuringe, etc., etc., etc., etc., ne sont-ce pas là des fables nées de l’oisiveté? Les fables concernant les oracles, les divinations, les prodiges, ne sont-elles pas celles de la superstition? Les fables, comme la donation de Constantin au pape Sylvestre, les fausses décrétales, la dernière loi du code théodosien, ne sont-elles pas dictées par l’intérêt? II. On me demande quel empereur institua les sept électeurs: je réponds qu’aucun empereur ne les créa. Furent-ils donc créés par un pape? Encore moins; le pape n’y avait pas plus de droit que le grand-lama. Par qui furent-ils donc institués? Par eux-mêmes. Ce sont les sept premiers officiers de la couronne impériale qui s’emparèrent au xiiie siècle de ce droit négligé par les autres princes, et c’est ainsi que presque tous les droits s’établissent: les lois et les temps les confirment jusqu’à ce que d’autres temps et d’autres lois les changent. III. On demande pourquoi les cardinaux, qui étaient originairement des curés primitifs de Rome, se crurent avec le temps supérieurs aux électeurs, à tous les princes, et égaux aux rois(106): c’est demander pourquoi les hommes sont inconséquents. Je trouve, dans plusieurs histoires d’Allemagne, que le dauphin de France, qui fut depuis le roi Charles V, alla à Metz implorer vainement le secours de l’empereur Charles IV. Il fut précédé par le cardinal d’Albe, qui était le cardinal de Périgord, arrière-vassal du roi son père; je dis arrière-vassal, car les Anglais avaient le Périgord. Ce cardinal passa avant le dauphin, à la diète de Metz, où la seconde partie de la bulle d’or fut promulguée; il mangea seul à une table fort élevée avec l’empereur, ob reverentiam pontificis, comme dit Trithème dans sa Chronique du monastère d’Hirsauge. Cela prouve que les princes ne doivent guère voyager hors de chez eux, et qu’un cardinal légat du pape était alors au moins la troisième personne de l’univers, et se croyait la seconde. IV. On a écrit beaucoup sur la loi salique, sur la pairie, sur les droits du parlement; on écrit encore tous les jours: c’est une preuve que ces origines sont fort obscures comme toutes les origines le sont. L’usage tient lieu de tout, et la force change quelquefois l’usage. Chacun allègue ses anciennes prérogatives comme des droits sacrés; mais, si aujourd’hui le Châtelet de Paris faisait pendre un bedeau de l’Université qui aurait volé sur le grand chemin, cette Université serait-elle bien reçue à exiger que le prévôt de Paris déterrât lui-même le corps de son bedeau, demandât pardon aux deux corps, c’est-à-dire à celui du bedeau et à celui de l’Université, baisât le premier à la bouche, et payât une amende au second, comme la chose arriva du temps de Charles VI, en 1408? Serait-elle aussi en droit d’aller prendre le lieutenant civil, et de lui donner le fouet, culottes bas, dans les écoles publiques, en présence de tous les écoliers, comme elle le requit à Philippe-Auguste? V. Dans quel temps le parlement de Paris commença-t-il à entrer en connaissance des finances du roi, dont la chambre des comptes était seule autrefois chargée? Dans quelle année les barons, qui rendaient la justice dans le parlement de Paris, cessèrent-ils de s’y trouver, et abandonnèrent-ils la place aux hommes de loi? VI. Toutes les coutumes de la France ne viennent-elles pas originairement d’Italie et d’Allemagne? A commencer par le sacre des rois de France, n’est-il pas évident que c’est une imitation du sacre des rois lombards? VII. Y a-t-il en France un seul usage ecclésiastique qui ne soit venu d’Italie? Et les lois féodales n’ont-elles pas été apportées par les peuples septentrionaux qui subjuguèrent les Gaules et l’Italie? On prétend que la fête des fous, la fête de l’âne, et semblables facéties, sont d’origine française; mais ce ne sont point là des usages ecclésiastiques: ce sont des abus de quelques églises; et d’ailleurs la fête de l’âne est originaire de Vérone, où l’on conserva l’âne qui y était venu de Jérusalem, et dont on fit la fête. VIII. Toute industrie en France n’a-t-elle pas été très tardive? Et depuis le jeu des cartes, reconnu originaire d’Espagne par les noms de spadilles, de manilles, de codilles, jusqu’au compas de proportion et à la machine pneumatique, y a-t-il un seul art qui ne lui soit étranger? Les arts, les coutumes, les opinions, les usages, n’ont-ils pas fait le tour du monde(107)? FIN DES REMARQUES DE L’ESSAI SUR LES MOEURS.
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