OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
A L’OCCASION D’UN LIBELLE CALOMNIEUX CONTRE L’ESSAI SUR LES MOEURS ET L’ESPRIT DES NATIONS, PAR M. DAMILAVILLE. (1763)

Notice de Beuchot
Notice bibliographique.
Première sottise de Nonotte
II Sur un édit de l empereur.
III Sur Marcel.
IV Sur Saint-Romain.
V Sur l’empereur Julien.
VI Sur la légion thébaine.
VII Sur Ammien Marcellin, et sur un passage important.
VIII Sur Charlemagne.
IX Sur les rois de France bigames.
X Sur choses plus sérieuses.
XI Sur la messe.
XII Sur la confession.
XIII Sur Bérenger.
XIV Sur le second concile de Nicée, et des images.
XV Sur les croisades.
XVI Sur les Albigeois.
XVII Sur les changements faits dans l’église.
XVIII Sur Jeanne d’Arc.
XIX Sur Rapin-Thoiras.
XX Sur Mahomet II, et la prise de Constantinople.
XXI Sur la taxe des péchés.
XXII Sur le droit des séculiers de confesser.
XXIIIe sottise dudit Nonotte.
XXIV Sur François Ier.
XXV Sur la Saint-Barthélemy.
XXVI Sur le duc de Guise et les barricades.
XXVII Sur le prétendu supplice de Marie d’Aragon.
XXVIII Sur la donation de Pépin.
XXIX Sur un fait concernant le roi de France Henri III.
XXX Sur la conversion de Henri IV.
XXXI Sur le cardinal Duperron, et des états de 1614.
XXXII Sur la population d’Angleterre.
XXXIII Sur l’amiral Drake.
XXXIV Sur les confessions auriculaires.
Additions aux observations sur le libelle intitulé les erreurs de M. de V..
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Notice de Beuchot: Ces Éclaircissements, dont Voltaire parle dans sa lettre à d’Alembert, du 28 novembre 1762, parurent, en 1763, dans le tome VIII de la réimpression de l’Essai sur l’Histoire générale, devenu depuis, comme je l’ai déjà dit, l’Essai sur les Moeurs; ils étaient alors sans nom d’auteur. Ils n’en ont point encore dans l’édition de 1769 in-4°, tome X. Ce fut dans cette édition de 1769 que furent numérotés les paragraphes des Éclaircissements. Voltaire les donna sous le nom de Damilaville, en les faisant réimprimer dans son ouvrage intitulé Un Chrétien contre six Juifs. Toutefois les Additions, qui datent aussi de 1763, sont réellement de Damilaville. Le libelle contre lequel sont dirigés les Éclaircissements est le livre de Nonotte ayant pour titre les Erreurs de M. de Voltaire, dont la première édition est de 1762, deux volumes in-12. (B.) 

ÉCLAIRCISSEMENTS...

S’il s’agit de goût, on ne doit répondre à personne, par la raison qu’il ne faut pas disputer des goûts; mais est-il question d’histoire, s’agit-il de discuter des faits intéressants, on peut répondre au dernier des barbouilleurs, parce que l’intérêt de la vérité doit l’emporter sur le mépris des libelles. Ceci sera donc un procès par-devant le petit nombre de ceux qui étudient l’histoire et qui doivent juger(68).

Un ex-jésuite, nommé Nonotte, savant comme un prédicateur, et poli comme un homme de collège, s’avisa d’imprimer un gros livre intitulé les Erreurs de l’auteur de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations; cette entreprise était d’autant plus admirable que ce Nonotte n’avait jamais étudié l’histoire. Pour mieux vendre son livre, il le farcit de sottises, les unes dévotes, les autres calomnieuses: car il avait ouï-dire que ces deux choses réussissent. 

PREMIÈRE SOTTISE DE NONOTTE.

Le libelliste accuse l’auteur de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations d’avoir dit: « L’ignorance chrétienne se représente Dioclétien comme un ennemi armé sans cesse contre les fidèles. » 

Il n’y a point dans le texte l’ignorance chrétienne; il y a dans toutes les éditions: l’ignorance se représente d’ordinaire Dioclétien, etc. On voit assez comment un mot de plus ou de moins change la vérité en mensonge odieux. Ce premier trait peut faire juger de Nonotte. 

IIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR UN ÉDIT DE L EMPEREUR.

Il s’agit d’un chrétien qui déchira et qui mit en pièces publiquement un édit impérial. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., appelle ce chrétien indiscret(69).Le libelliste le justifie, et dit: « Un semblable édit n’était-il pas évidemment injuste, etc.? » 

Je dois observer que c’est trop soutenir des maximes tant condamnées par tous nos parlements. Quelque injuste que puisse paraître à un particulier un édit de son souverain, il est criminel de lèse-majesté quand il le déchire et le foule aux pieds publiquement. L’auteur du libelle devrait savoir qu’il faut respecter les rois et les lois. 

Si Nonotte avait à faire à quelque savant en us, ce savant lui dirait: « Monsieur, vous êtes un ignorant ou un fripon: vous dites dans votre pieux libelle, page 20, que ce n’est pas le premier édit de Dioclétien, mais le second, qu’un chrétien d’une qualité distinguée déchira publiquement. 

« Premièrement, il importe fort peu que ce chrétien ait été de la plus haute qualité. Secondement, s’il était de la plus haute qualité, il n’en était que plus coupable. Troisièmement, l’Histoire ecclésiastique de Fleury dit expressément, page 428, tome II, que ce fut le premier édit, portant seulement privation des honneurs et des dignités, que ce chrétien de la plus haute qualité déchira publiquement, en se moquant des victoires des Romains sur les Goths et sur les Sarmates, dont l’édit faisait mention. 

« Si vous avez lu Eusèbe, dont Fleury a tiré ce fait, vous avez tort de falsifier ce passage. Si vous ne l’avez pas lu, vous avez plus de tort encore. Donc vous êtes un ignorant ou un fripon. » 

Voilà ce qu’on vous dirait; mais, dans un siècle comme le nôtre, on se gardera bien de se servir d’un pareil style. 

IIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR MARCEL.

Un centurion, nommé Marcel, dans une revue auprès de Tanger en Mauritanie, jeta sa ceinture militaire et ses armes, et cria: « Je ne veux plus servir ni les empereurs ni leurs dieux. » 

L’auteur du libelle trouve cette action fort raisonnable; et il fait un crime à l’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., de dire que le zèle de ce centurion n’était pas sage; mais il n’en est pas dit un mot dans l’Essai sur les Moeurs, etc.: c’est dans un autre ouvrage(70) qu’il en est parlé. Au reste je demande si un capitaine calviniste serait bien reçu dans une revue à jeter ses armes, et à dire qu’il ne veut plus combattre pour le roi et pour la sainte Vierge. Ne ferait-il pas mieux de se retirer paisiblement? 

IVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR SAINT-ROMAIN.

Notre libelliste trouve beaucoup d’impiété à nier l’aventure du jeune saint Romain. Voici le passage de M. de Voltaire(71): « Il est bien vraisemblable que la juste douleur des chrétiens se répandit en plaintes exagérées. Les Actes sincères nous racontent que l’empereur étant dans Antioche, le prêteur condamna un enfant chrétien, nommé Romain, à être brûlé; que des juifs présents à ce supplice se mirent méchamment à rire, en disant: Nous avons eu autrefois trois petits garçons, Sidrach, Misach et Abdénago, qui ne brûlèrent point dans la fournaise; et celui-ci brûle. Dans l’instant, pour confondre les juifs, une grande pluie éteignit le bûcher, et le petit garçon en sortit sain et sauf en demandant: Où est donc le feu? Les Actes sincères ajoutent que l’empereur le fit délivrer, mais que le juge ordonna qu’on lui coupât la langue. Il n’est guère possible qu’un juge ait fait couper la langue à un petit garçon à qui l’empereur avait pardonné. 

« Ce qui suit est plus singulier. On prétend qu’un vieux médecin chrétien, nommé Ariston, qui avait un bistouri tout prêt, coupa la langue de cet enfant pour faire sa cour au préteur. Le petit Romain fut aussitôt renvoyé en prison. Le geôlier lui demanda de ses nouvelles; l’enfant raconta fort au long comment un vieux médecin lui avait coupé la langue. Il faut noter que le petit enfant, avant cette opération, était extrêmement bègue, mais qu’alors il parlait avec une volubilité merveilleuse. Le geôlier ne manqua pas d’aller raconter ce miracle à l’empereur. On fit venir le vieux médecin; il jura que l’opération avait été faite dans toutes les règles de l’art, et montra la langue de l’enfant qu’il avait conservée proprement dans une botte. Qu’on fasse venir, dit-il, le premier venu, je m’en vais lui couper la langue en présence de Votre Majesté, et vous verrez s’il pourra parler. On prit un pauvre homme à qui le médecin coupa juste autant de langue qu’il en avait coupé au petit enfant: l’homme mourut sur-le-champ. 

Je veux croire que les actes qui rapportent ce fait sont aussi sincères qu’ils en portent le titre; mais ils sont encore plus singuliers que sincères. 

C’est maintenant au lecteur judicieux à voir s’il n’est pas permis de douter un peu de ce miracle. L’auteur du libelle peut aussi croire, s’il veut, l’apparition du labarum; mais il ne doit point injurier ceux qui ne sont point de cet avis. 

Ve SOTTISE DE NONOTTE.

SUR L’EMPEREUR JULIEN.

On peut s’épuiser en invectives contre l’empereur Julien; on n’empêchera pas que cet empereur n’ait eu des moeurs très pures: on doit le plaindre de n’avoir pas été chrétien, mais il ne faut pas le calomnier. Voyez ce que Julien écrit aux Alexandrins sur le meurtre de l’évêque George, ce grand persécuteur des athanasiens... « Au lieu de me réserver la connaissance de vos injures, vous vous êtes livrés à la colère, et vous n’avez pas eu honte de commettre les mêmes excès qui vous rendaient vos adversaires si odieux. » Julien les reprend en empereur et en père. Qu’on lise toutes ses lettres, et qu’on voie s’il y a jamais eu un homme plus sage et plus modéré. Quoi donc! parce qu’il a eu le malheur de n’être pas chrétien, n’aura-t-il eu aucune vertu? Cicéron, Virgile, les Caton, les Antonins, Pythagore, Zaleucus, Socrate, Platon, Épictète, Lycurgue, Solon, Aristide, les plus sages des hommes, auront-ils été des monstres, parce qu’ils auront eu le malheur de n’être pas de notre religion? 

VIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA LÉGION THÉBAINE.

L’auteur du libelle fait des efforts assez plaisants, page 28, pour accréditer la fable de la légion thébaine, toute composée de chrétiens, tout entière environnée dans une gorge de montagnes, où l’on ne peut pas mettre deux cents hommes en bataille, au pied du grand Saint-Bernard, où cent hommes bien retranchés arrêteraient une armée. Voici les preuves que notre critique judicieux donne de l’authenticité de cette aventure; il les a copiées du Pédagogue chrétien.

« Eucher, dit-il, qui rapporte cette histoire deux cents ans après l’événement, était riche, donc il disait vrai. Eucher l’avait entendu raconter à Isac, évêque de Genève, qui sans doute était riche aussi. Isac disait tenir le tout d’un évêque nommé Théodore, qui vivait cent ans après ce massacre. » Voilà en vérité des preuves mathématiques. Je prie le libelliste de venir faire un tour au grand Saint-Bernard; il verra de ses yeux s’il est aisé d’y entourer et d’y massacrer une légion tout entière. Ajoutons qu’il est dit que cette légion venait d’Orient, et que le mont Saint-Bernard n’est pas assurément le chemin en droiture. Ajoutons encore qu’il est dit que c’était pour la guerre contre les Bagaudes, et que cette guerre alors était finie. Ajoutons surtout que cette fable tant chantée par tous les légendaires fut écrite par Grégoire de Tours, qui l’attribua à Eucher, mort en 454; et remarquons que dans cette légende, supposée écrite en 454, il est beaucoup parlé de la mort d’un Sigismond, roi de Bourgogne, tué en 523. 

Il est de quelque utilité d’apprendre aux ignorants imposteurs de nos jours que leur temps est passé, et qu’on ne croit plus ces misérables sur leur parole. 

On proposa à Nonotte de marier les six mille soldats de la légion thébaine avec les onze mille vierges(72); mais ce pauvre ex-jésuite n’avait pas les pouvoirs. 

VIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR AMMIEN MARCELLIN, ET SUR UN PASSAGE IMPORTANT.

Le libelliste s’exprime ainsi, page 48... « Ammien Marcellin ne dit nulle part qu’il avait vu les chrétiens se déchirer comme des bêtes féroces. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., calomnie en même temps Ammien Marcellin et les chrétiens. » 

Qui est le calomniateur, ou de vous, ou de l’auteur de l’Essai sur les Moeurs? Premièrement, vous citez faux il n’y a point dans le texte qu’Ammien Marcellin ait vu; il y a que de son temps les chrétiens se déchiraient. Secondement, voici les paroles d’Ammien Marcellin, page 223, édition de Henri de Valois: His efferatis hominum mentibus... iram in Georgium episcopum verterunt, vipereis morsibus ab eo saepius appetiti. On demande au libelliste quel est le caractère des vipères ? Sont-elles douces ? sont-elles féroces? D’ailleurs a-t-on(73) besoin du témoignage d’Ammien Marcellin pour savoir que les eusébiens et les athanasiens exercèrent les uns contre les autres la plus détestable fureur? Jusqu’à quand arborera-t-on l’intolérance et le mensonge? 

VIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR CHARLEMAGNE.

Il accuse l’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., d’avoir dit que Charlemagne n’était qu’un heureux brigand. Notre libelliste calomnie souvent. L’historien appelle Charlemagne « le plus ambitieux, le plus politique, le plus grand guerrier de son siècle ». 

Il est vrai que Charlemagne fit massacrer un jour quatre mille cinq cents prisonniers; on demande au libelliste s’il aurait voulu être le prisonnier de saint Charlemagne. 

IXe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LES ROIS DE FRANCE BIGAMES.

Notre homme assure, à l’occasion de Charlemagne, que les rois Gontran, Sigebert, Chilpéric, n’avaient pas plus d’une femme à la fois. 

Notre libelliste ne sait pas que Gontran eut pour femmes, dans le même temps, Vénérande, Mercatrude, et Ostrégilde; il ne sait pas que Sigebert épousa Brunehaut du temps de sa première femme; que Chérebert eut à la fois Méroflède, Marcovèse, et Théodegilde. Il faut encore lui apprendre que Dagobert eut trois femmes, et qu’il passa d’ailleurs pour un prince très pieux, car il donna beaucoup aux monastères. Il faut lui apprendre que son confrère Daniel, quelque partial qu’il puisse être, est plus honnête et plus véridique que lui. Il avoue franchement, p. 110 du tome Ier, in-4°, que le grand Théodebert épousa la belle Deuterie, quoique le grand Théodebert eût une autre femme nommée Visigalde, et que la belle Deuterie eût un mari; et qu’en cela il imitait son oncle Clotaire, lequel épousa la veuve de Clodomir son frère, quoiqu’il eût déjà trois femmes(74).

Il résulte que Nonotte est excessivement ignorant et un peu téméraire. 

Ex-jésuite de province, pauvre Nonotte, tu parles de femmes! de quoi t’avises-tu? Lis seulement l’Abrégé du président Hénault, in-4°; tu verras, à l’article Philippe-Auguste, que Pierre, roi d’Aragon, promet par son contrat de mariage « de ne point répudier sa femme Marie, comtesse de Montpellier », et même de n’en épouser point d’autre du vivant de Marie. Te voilà bien étonné, Nonotte. 

Xe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR CHOSES PLUS SÉRIEUSES.

Non, ex-jésuite Nonotte, non, la persécution n’était pas dans le génie des Romains. Toutes les religions étaient tolérées à Rome, quoique le sénat n’adoptât pas tous les dieux étrangers. Les juifs avaient des synagogues à Rome. Les superstitieux Égyptiens, nation presque aussi méprisable que la juive, y avaient élevé un temple qui n’aurait pas été démoli sans l’aventure de Mundus et de Pauline. Les Romains, ce peuple-roi, n’agitèrent jamais la controverse; ils ne songeaient qu’à vaincre et à policer les nations. Il est inouï qu’ils aient jamais puni personne seulement pour la religion. Ils étaient justes. J’en prends à témoin les Actes des apôtres(75)lorsque saint Paul, suivant le conseil de saint Jacques, alla se purifier pendant sept jours de suite dans le temple de Jérusalem, pour persuader aux Juifs qu’il gardait la loi de Moïse, les Juifs demandèrent sa mort au proconsul Festus; ce Festus leur répondit: « Ce n’est point la coutume des Romains de condamner un homme avant que l’accusé ait son accusateur devant lui, et qu’on lui ait donné la liberté de se justifier. » 

Ce fut par le fanatisme d’un saducéen, et non d’un Romain, que saint Jacques, frère de Jésus, fut lapidé. Il est donc très vraisemblable que la haine implacable qu’on porte toujours à ses frères séparés de communion fut la cause du martyre des premiers chrétiens. J’en parlerai ailleurs(76); mais à présent, ô libelliste! je ne vous en dirai mot. Je vous avertis seulement d’étudier l’histoire en philosophe, si vous pouvez. 

XIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA MESSE.

Notre Nonotte assure que la messe était, du temps de Charlemagne, ce qu’elle est aujourd’hui. Il veut nous tromper; il n’y avait point de messe basse, et c’est de quoi il est question. La messe fut d’abord la cène. Les fidèles s’assemblaient au troisième étage, comme on le voit par plusieurs passages, surtout au chapitre xx, verset 9, des Actes des apôtres. Ils rompaient le pain ensemble, selon ces paroles: « Toutes les fois que vous ferez ceci, vous le ferez en mémoire de moi(77). » Ensuite l’heure changea, l’assemblée se fit le matin, et fut nommée la synaxe; puis les Latins la nommèrent messe. Il n’y avait qu’une assemblée, qu’une messe dans une église, et ce terme de mes frères, si souvent répété, prouve bien qu’il n’y avait point de messes privées: elles sont du xe siècle(78). L’ex-jésuite Nonotte ne connaît pas même la messe. Dis-tu la messe, Nonotte? eh bien, je ne te la servirai pas. 

XIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA CONFESSION.

Le libelliste dit que la confession auriculaire était établie dès les premiers temps du christianisme. Il prend la confession auriculaire pour la confession publique. Voici l’histoire fidèle de la confession; l’ignorance et la mauvaise foi des critiques servent quelquefois à éclaircir des vérités.

La confession de ses crimes, en tant qu’expiation, et considérée comme une chose sacrée, fut admise de temps immémorial dans tous les mystères d’Isis, d’Orphée, de Mithras, de Cérès; les Juifs connurent ces sortes d’expiations, quoique dans leur loi tout fût temporel. Les peines et les punitions après la mort n’étaient annoncées ni dans le Décalogue, ni dans le Lévitique, ni dans le Deutéronome; et aucune de ces trois lois ne parle de l’immortalité de l’âme. Mais les esséniens embrassèrent dans les derniers temps la coutume d’avouer leurs fautes dans leurs assemblées publiques, et les autres Juifs se contentaient de demander pardon à Dieu dans le temple. Le grand prêtre, le jour de l’expiation annuelle, entrait seul dans le sanctuaire, demandait pardon pour le peuple, et chargeait des iniquités de la nation un bouc nommé Hazazel, d’un nom égyptien. Cette cérémonie était entièrement égyptienne. 

On offrait, pour les péchés reconnus, des victimes dans toutes les religions, et on se lavait d’eau pure. De là viennent ces fameux vers: 
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Ah nimium faciles, qui tristia crimina caedis 
Fluminea tolli posse putetis aqua! 
(Ovid., Fast., ii, 45.)
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Saint Jacques ayant dit dans son épître(79): « Confessez, avouez vos fautes les uns aux autres », les premiers chrétiens établirent cette coutume comme la gardienne des moeurs. Les abus se glissent dans les choses les plus saintes. 

Sozomène nous apprend, liv. VII, chap. xvi, que les évêques, ayant reconnu les inconvénients de ces confessions publiques, faites comme sur un théâtre, établirent dans chaque église un seul prêtre, sage et discret, nommé le pénitencier, devant lequel les pécheurs avouaient leurs fautes, soit seul à seul, soit en présence des autres fidèles. Cette coutume fut établie vers l’an 250 de notre ère. 

On connaît le scandale arrivé à Constantinople du temps de l’empereur Théodose Ier. Une femme de qualité s’accusa au pénitencier d’avoir couché avec le diacre de la cathédrale. Il faut bien que cette femme se fut confessée publiquement, puisque le diacre fut déposé, et qu’il y eut un grand tumulte. Alors Nectaire le patriarche abolit la charge de pénitencier, et permit qu’on participât aux mystères sans se confesser: « Il fut permis à chacun, disent Socrate et Sozomène, de se présenter à la communion selon ce que sa conscience lui dicterait. » 

Saint Jean Chrysostome, successeur de Nectaire, recommanda fortement de ne se confesser qu’à Dieu; il dit dans sa cinquième homélie: « Je vous exhorte à ne cesser de confesser vos péchés à Dieu. Je ne vous produis point sur un théâtre; je ne vous contrains point de découvrir vos péchés aux hommes: déployez votre conscience devant Dieu, montrez-lui vos blessures, demandez-lui les remèdes; avouez vos fautes à celui qui ne vous les reproche point, à celui qui les connaît toutes, à qui vous ne pouvez les cacher. » 

Dans son homélie sur le psaume 50: « Quoi! vous dis-je que vous vous confessiez à un homme, à un compagnon de service, votre égal, qui peut vous reprocher vos fautes? Non, je vous dis: Confessez-vous à Dieu. » 

On pourrait alléguer plus de cinquante passages authentiques qui établissent cette doctrine, à laquelle l’usage saint et utile de la confession auriculaire a succédé. Nonotte ne sait rien de tout cela. Il demeure pourtant chez une fille qu’il confesse. On dit qu’elle n’est pas belle. 

XIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR BÉRENGER.

L’article de Bérenger est très curieux; il paraît que l’auteur de l’Essai sur les Moeurs ne sait point le catéchisme des catholiques, mais qu’il est bien instruit de celui des calvinistes. 

On peut lui répondre que l’auteur de l’Essai est très bien instruit des deux catéchismes; et il sait que tous deux condamnent les ignorants qui disent des injures sans esprit.

On passe tout ce que cet honnête homme dit sur l’eucharistie, parce qu’on respecte ce mystère autant qu’on méprise la calomnie. Il y a des choses si sacrées, si délicates, qu’il ne faut ni en disputer avec les fripons, ni en parler devant les fanatiques. 

XIVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LE SECOND CONCILE DE NICÉE, ET DES IMAGES.

Nous ne réfuterons pas ce que dit le libelle au sujet du second concile de Nicée, du concile de Francfort, et des livres carolins: on sait assez que les livres carolins envoyés à Rome, et non condamnés, traitent le second concile de Nicée de synode arrogant et impertinent: ce sont des faits attestés par des monuments authentiques. Ce concile de Francfort rejeta non seulement l’adoration des images, mais encore le service le plus léger, servitium: c’est le mot dont il se sert. Ce ne sont pas ici des anecdotes, ce sont des faits authentiques. 

Il est plaisant que le libelliste accuse l’historien d’être calviniste, parce que cet historien rapporte fidèlement les faits. Lui calviniste! bon Dieu; il n’est pas plus pour Calvin que pour Ignace. 

Le culte des images est purement de discipline ecclésiastique: il est bien certain que Jésus-Christ n’eut jamais d’images, et que les apôtres n’en avaient point. Il se peut que saint Luc ait été peintre, et qu’il ait fait le portrait de la vierge Marie; mais il n’est point dit que ce portrait ait été adoré. Les images et les statues sont de très beaux ornements quand elles sont bien faites; et pourvu qu’on ne leur attribue pas des vertus occultes, et une puissance ridicule, les âmes pieuses les révèrent, et les gens de goût les estiment. On peut s’en tenir là sans être calviniste; on peut même se moquer du tableau de saint Ignace qu’on a vu longtemps chez les jésuites, à Paris: ce grand saint y est représenté montant au ciel dans un carrosse à quatre chevaux blancs; les jésuites auront de la peine à faire servir dorénavant cette peinture de tableau d’autel dans les églises de Paris. 

XVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LES CROISADES.

Le bon sens de l’auteur du libelle se remarque dans les éloges qu’il fait de l’entreprise des croisades, et de la manière dont elles furent conduites; mais il permettra qu’on doute que des mahométans aient voulu choisir pour leur soudan un prince chrétien, leur ennemi mortel et leur prisonnier, qui ne connaissait ni leurs moeurs ni leur langue. 

L’auteur de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations dit que Constantinople fut prise pour la première fois par les Francs, en 1204; et qu’avant ce temps aucune nation étrangère n’avait pu s’emparer de cette ville. L’auteur du libelle appelle cette vérité une erreur grossière, sous prétexte que quelques empereurs étaient rentrés en victorieux dans Constantinople après des séditions. Quel rapport, je vous prie, ces séditions peuvent-elles avoir avec la translation de l’empire grec aux Latins? 

XVIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LES ALBIGEOIS.

L’article des Albigeois est un de ceux où l’auteur du libelle montre le plus d’ignorance, et déploie le plus de fureur. Il est certain qu’on imputa aux Albigeois des crimes qui ne sont pas même dans la nature humaine: on ne manqua pas de les accuser de tenir des assemblées secrètes, dans lesquelles les hommes et les femmes se mêlaient indifféremment, après avoir éteint la lumière. On sait que de pareilles horreurs ont été imputées aux premiers chrétiens, et à tous ceux qui ont voulu être réformateurs. 

On les accusa encore d’être manichéens, quoiqu’ils n’eussent jamais entendu parler de Manès. 

L’infortuné comte de Toulouse Raimond VI, contre lequel on fit une croisade pour le dépouiller de son État, était très éloigné des erreurs de ces pauvres Albigeois: on a encore sa lettre à l’abbé et au chapitre de Cîteaux, dans laquelle il se plaint des hérétiques, et demande main-forte. C’est un grand exemple du pouvoir abusif que les moines avaient alors en France. Un souverain se croyait obligé de demander la protection d’un abbé de Cîteaux: il n’obtint que trop ce qu’il avait imprudemment demandé. Un abbé de Clairvaux, devenu cardinal et légat du pape, marcha avec une armée pour secourir le comte de Toulouse, et le premier secours qu’il lui donna fut de ravager Béziers et Cahors, en 1187. Le pays fut en proie aux excommunications et au glaive à plus d’une reprise, jusqu’à l’année 1207, que le comte de Toulouse commença à se repentir d’avoir appelé dans sa province des légats qui égorgeaient et pillaient les peuples au lieu de les convertir. 

Un moine de Cîteaux, nommé Pierre Castelnau, l’un des légats du pape, fut tué dans une querelle par un inconnu; on en accusa le comte de Toulouse, sans en avoir la moindre preuve. Le siège de Rome en usa alors comme il en avait usé tant de fois avec presque tous les princes de l’Europe: il donna au premier occupant les États du comte de Toulouse, sur lesquels il n’avait pas plus de droit que sur la Chine ou sur le Japon. On prépara dès lors une croisade contre ce descendant de Charlemagne, pour venger la mort d’un moine. 

Le pape ordonna à tous ceux qui étaient en péché mortel de se croiser, leur offrant le pardon de leurs péchés à cette seule condition, et les déclarant excommuniés si, après s’être croisés, ils n’allaient pas mettre le Languedoc à feu et à sang. 

Alors le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d’Auxerre, de Genève, de Poitiers, de Forez, plus de mille seigneurs châtelains, les archevêques de Sens, de Rouen, les évêques de Clermont, de Nevers, de Bayeux, de Lisieux, de Chartres, assemblèrent, dit-on, près de deux cent mille hommes pour gagner des pardons et des dépouilles. Ces deux cent mille dévots étaient sans doute en péché mortel. 

Tout cela présente l’idée du gouvernement le plus insensé, ou plutôt de la plus exécrable anarchie. 

Le comte de Toulouse fut obligé de conjurer l’orage. Ce malheureux prince fut assez faible pour céder d’abord au pape sept châteaux qu’il avait en Provence. Il alla à Valence, et fut mené nu en chemise devant la porte de l’église: et là il fut battu de verges comme un vil scélérat qu’on fouette par la main du bourreau; il ajouta à cette infamie celle de se joindre lui-même aux croisés contre ses propres sujets. On sait la suite de cette déplorable révolution; on sait combien de villes furent mises en cendres, combien de familles expirèrent par le fer et par les flammes. 

L’Histoire des Albigeois rapporte, au chapitre VI, que le clergé chantait Veni, sancte Spiritus, aux portes de Carcassonne, tandis qu’on égorgeait tous les habitants du faubourg, sans distinction de sexe ni d’âge; et il se trouve aujourd’hui un Nonotte qui ose canoniser ces abominations, et qui imprime dans Avignon que c’est ainsi qu’il fallait traiter, au nom de Dieu, les princes et les peuples. Nonotte veut qu’on mette à feu et à sang tous les Languedociens qui ne vont pas à la messe. Il est mitis corde(80).

Après avoir frémi de tant d’horreurs, il est peut-être assez inutile d’examiner si les comtes de Foix, de Cominges et de Béarn, qui combattirent avec le roi d’Aragon pour le comte Raimond de Toulouse contre le sanguinaire Montfort, étaient des hérétiques; le libelliste l’assure, mais apparemment qu’il en a eu quelque révélation. Est-on donc hérétique pour prendre les armes en faveur d’un prince opprimé? Il est vrai qu’ils furent excommuniés, selon l’usage aussi absurde qu’horrible de ce temps-là; mais qui a dit à ce Nonotte que ces seigneurs étaient des hérétiques? 

Qu’il dise tant qu’il voudra que Dieu fit un miracle en faveur du comte de Montfort: ce n’est pas dans ce siècle-ci qu’on croira que Dieu change le cours de la nature, et fait des miracles pour verser le sang humain. 

XVIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LES CHANGEMENTS FAITS DANS L’ÉGLISE.

Le libelliste s’imagine qu’on a manqué de respect à l’Église catholique en rapportant les diverses formes qu’elle a prises. 

Peut-on ignorer que tous les usages de l’Église chrétienne ont changé depuis Jésus-Christ? La nécessité des temps, l’augmentation du troupeau, la prudence des pasteurs, ont introduit ou aboli des lois et des coutumes. Presque tous les usages des églises grecque et latine diffèrent. D’abord il n’y eut point de temples, et Origène dit que les chrétiens n’admettent ni temples ni autels; plusieurs premiers chrétiens se firent circoncire; le plus grand nombre s’abstint de la chair de porc. La consubstantialité de Dieu et de son fils ne fut établie publiquement, et ce mot consubstantiel ne fut connu qu’au premier concile de Nicée. Marie ne fut déclarée mère de Dieu qu’au concile d’Éphèse, en 431, et Jésus ne fut reconnu clairement pour avoir deux natures qu’au concile de Chalcédoine, en 451; deux volontés ne furent constatées qu’à un concile de Constantinople, en 680. L’Église entière fut sans images pendant près de trois siècles; on donna pendant six cents ans l’eucharistie aux petits enfants; presque tous les Pères des premiers siècles attendirent le règne de mille ans. Ce fut très longtemps une croyance générale que tous les enfants morts sans baptême étaient condamnés aux flammes éternelles; saint Augustin le déclare expressément: parvulos non regeneratos ad aeternam mortem; livre de la Persévérance, chap. xiii. Aujourd’hui l’opinion des limbes a prévalu. L’Église romaine n’a reconnu la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils que depuis Charlemagne. 

Tous les Pères, tous les conciles, crurent jusqu’au xiie siècle que la vierge Marie fut conçue dans le péché originel; et à présent cette opinion n’est permise qu’aux seuls dominicains. 

Il n’y a pas la plus légère trace de l’invocation publique des saints avant l’an 375. Il est donc clair que la sagesse de l’Église a proportionné la croyance, les rites, les usages, aux temps et aux lieux. Il n’y a point de sage gouvernement qui ne se soit conduit de la sorte. 

L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., a rapporté d’une manière impartiale les établissements introduits ou remis en vigueur par la prudence des pasteurs. Si ces pasteurs ont essuyé des schismes, si le sang a coulé pour des opinions, si le genre humain a été troublé, rendons grâces à Dieu de n’être pas nés dans ces temps horribles. Nous sommes assez heureux pour qu’il n’y ait aujourd’hui que des libelles. 

XVIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR JEANNE D’ARC.

Que(81) cet homme charitable insulte encore aux cendres de Jean Hus et de Jérôme de Prague, cela est digne de lui; qu’il veuille nous persuader que Jeanne d’Arc était inspirée, et que Dieu envoyait une petite fille au secours de Charles VII contre Henri VI, on pourra rire; mais il faut au moins relever la mauvaise foi avec laquelle il falsifie le procès-verbal de Jeanne d’Arc, que nous avons dans les actes de Rymer. 

Interrogée en 1431, elle dit qu’elle est âgée de vingt-neuf ans: donc, quand elle alla trouver le roi en 1429, elle avait vingt-sept ans(82); donc le libelliste est un assez mauvais calculateur, quand il assure qu’elle n’en avait que dix-neuf(83). Il fallait douter. 

Il convient de mettre le lecteur au fait de la véritable histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle. Les particularités de son aventure sont très peu connues, et pourront faire plaisir au lecteur. Paul Jove dit que le courage des Français fut animé par cette fille, et se garde bien de la croire inspirée. Ni Robert Gaguin, ni Paul Émile, ni Polydore Virgile, ni Genebrard, ni Philippe de Bergame, ni Papire Masson, ni même Mariana, ne disent qu’elle était envoyée de Dieu; et quand Mariana le jésuite l’aurait dit, en vérité cela ne m’en imposerait pas. 

Mézerai conte que le prince de la milice céleste lui apparut; j’en suis fâché pour Mézerai, et j’en demande pardon au prince de la milice céleste. 

La plupart de nos historiens, qui se copient tous les uns les autres, supposent que la Pucelle fit des prédictions, et qu’elles s’accomplirent. On lui fait dire qu’elle chassera les Anglais hors du royaume, et ils y étaient encore cinq ans après sa mort. On lui fait écrire une longue lettre au roi d’Angleterre, et assurément elle ne savait ni lire ni écrire; on ne donnait pas cette éducation à une servante d’hôtellerie dans le Barois, et son procès porte qu’elle ne savait pas signer son nom. 

Mais, dit-on, elle a trouvé une épée rouillée dont la lame portait cinq fleurs de lis d’or gravées, et cette épée était cachée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois à Tours. Voilà certes un grand miracle! 

La pauvre Jeanne d’Arc, ayant été prise par les Anglais, en dépit de ses prédictions et de ses miracles, soutint d’abord dans son interrogatoire que sainte Catherine et sainte Marguerite l’avaient honorée de beaucoup de révélations. Je m’étonne qu’elle n’ait rien dit de ses conversations avec le prince de la milice céleste. Apparemment que ces deux saintes aimaient plus à parler que saint Michel. Ses juges la crurent sorcière, et elle se crut inspirée. Ce serait là le cas de dire: 

Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier(84),

Si l’on pouvait se permettre la plaisanterie sur de telles horreurs. 

Une grande preuve que les capitaines de Charles VII employaient le merveilleux pour encourager les soldats dans l’état déplorable où la France était réduite, c’est que Saintrailles avait son berger, comme le comte de Dunois avait sa bergère. Ce berger faisait des prédictions d’un côté, tandis que la bergère les faisait de l’autre. 

Mais malheureusement la prophétesse du comte de Dunois fut prise au siège de Compiègne par un bâtard de Vendôme, et le prophète de Saintrailles fut pris par Talbot. Le brave Talbot n’eut garde de faire brûler le berger. Ce Talbot était un de ces vrais Anglais qui dédaignent les superstitions, et qui n’ont pas le fanatisme de punir les fanatiques. 

Voilà, ce me semble, ce que les historiens auraient dû observer, et ce qu’ils ont négligé. 

La Pucelle fut amenée à Jean de Luxembourg, comte de Ligny. On l’enferma dans la forteresse de Beaulieu, ensuite dans celle de Beaurevoir, et de là dans celle du Crotoi en Picardie. 

D’abord Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui était du parti du roi d’Angleterre contre son roi légitime, revendique la Pucelle comme une sorcière arrêtée sur les limites de sa métropole. Il veut la juger en qualité de sorcière. Il appuyait son prétendu droit d’un insigne mensonge. Jeanne avait été prise sur le territoire de l’évêché de Noyon; et ni l’évêque de Beauvais, ni l’évêque de Noyon, n’avaient assurément le droit de condamner personne, et encore moins de livrer à la mort une sujette du duc de Lorraine, et une guerrière à la solde du roi de France. 

Il y avait alors (qui le croirait?) un vicaire général de l’Inquisition en France, nommé frère Martin. C’était bien là un des plus horribles effets de la subversion totale de ce malheureux pays. Frère Martin réclama(85) la prisonnière comme « sentant l’hérésie, odorantem haeresim ». Il somma le duc de Bourgogne et le comte de Ligny, « par le droit de son office, et de l’autorité à lui commise par le saint-siège, de livrer Jeanne à la sainte Inquisition ». 

La Sorbonne se hâta de seconder frère Martin: elle écrivit au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg: « Vous avez employé votre noble puissance à appréhender icelle femme qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fortement déshonorée: car, par son occasion, idolâtrie, erreurs, mauvaise doctrine, et autres maux inestimables, se sont ensuivis en ce royaume....; mais peu de chose serait avoir fait telle prinse, si ne s’ensuivait ce qu’il appartient pour satisfaire l’offense par elle perpétrée contre notre doux Créateur et sa foi, et sa sainte Église, avec ses autres méfaits innumérables....; et si, serait intolérable offense contre la majesté divine s’il arrivait qu’icelle femme fût délivrée(86) ». 

Enfin la Pucelle fut adjugée à Pierre Cauchon, qu’on appelait l’indigne évêque, l’indigne Français, et l’indigne homme. Jean de Luxembourg vendit la Pucelle à Cauchon et aux Anglais pour dix mille livres, et le duc de Bedford les paya. La Sorbonne, l’évêque, et frère Martin, présentèrent alors une nouvelle requête à ce duc de Bedford, régent de France, « en l’honneur de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, pour qu’icelle Jeanne fût brièvement mise ès mains de la justice de l’Église ». Jeanne fut conduite à Rouen. L’archevêché était alors vacant, et le chapitre permit à l’évêque de Beauvais de besogner dans la ville (c’est le terme dont on se servit). Il choisit pour ses assesseurs neuf docteurs de Sorbonne, avec trente-cinq autres assistants abbés ou moines. Le vicaire de l’inquisition, Martin, présidait avec Cauchon; et, comme il n’était que vicaire, il n’eut que la seconde place. 

Il y eut quatorze interrogatoires; ils sont singuliers. Elle dit qu’elle a vu sainte Catherine et sainte Marguerite à Poitiers. Le docteur Beaupère lui demanda à quoi elle a reconnu les deux saintes: elle répond que c’est à leur manière de faire la révérence. Beaupère lui demanda si elles sont bien jaseuses: « Allez, dit-elle, le voir sur le registre(87). » Beaupère lui demanda si, quand elle a vu saint Michel, il était tout nu; elle répond: « Pensez-vous que notre Seigneur n’eût de quoi le vêtir(88)?

Les curieux observeront ici soigneusement que Jeanne avait été longtemps dirigée, avec quelques autres dévotes de la populace, par un fripon nommé Richard(89), qui faisait des miracles, et qui apprenait à ces filles à en faire. Il donna un jour la communion trois fois de suite à. Jeanne, à l’honneur de la Trinité. C’était alors l’usage dans les grandes affaires et dans les grands périls. Les chevaliers faisaient dire trois messes, et communiaient trois fois quand ils allaient en bonne fortune, ou quand ils s’allaient battre en duel. C’est ce qu’on a remarqué du bon chevalier Bayard. 

Les faiseuses de miracles, compagnes de Jeanne(90), et soumises à frère Richard, se nommaient Pierrone et Catherine. Pierrone affirmait qu’elle avait vu que Dieu apparaissait à elle en humanité comme ami fait à ami; Dieu était « long vêtu de robe blanche, avec huque vermeil dessous, etc. » 

Voilà le ridicule, voici l’horrible. 

Un de ses juges, docteur en théologie et prêtre, nommé Nicolas L’Oiseleur, vient la confesser dans la prison. Il abuse du sacrement jusqu’au point de cacher derrière un morceau de serge deux prêtres qui transcrivent la confession de Jeanne d’Arc. Ainsi les juges employèrent le sacrilège pour être homicides. Et une malheureuse idiote, qui avait eu assez de courage pour rendre de très grands services au roi et à la patrie, fut condamnée à être brûlée par quarante-quatre prêtres français qui l’immolaient à la faction de l’Angleterre. 

On sait assez comment on eut la bassesse artificieuse de mettre auprès d’elle un habit d’homme pour la tenter de reprendre cet habit, et avec quelle absurde barbarie on prétexta cette prétendue transgression pour la condamner aux flammes, comme si c’était dans une fille guerrière un crime digne du feu de mettre une culotte au lieu d’une jupe. Tout cela déchire le coeur, et fait frémir le sens commun. On ne conçoit pas comment nous osons, après les horreurs sans nombre dont nous avons été coupables, appeler aucun peuple du nom de barbare. 

La plupart de nos historiens, plus amateurs des prétendus embellissements de l’histoire que de la vérité, disent que Jeanne alla au supplice avec intrépidité; mais, comme le portent les chroniques du temps, et comme l’avoue M. de Villaret, elle reçut son arrêt avec des cris et avec des larmes: faiblesse pardonnable à son sexe, peut-être au nôtre, et très compatible avec le courage que cette fille avait déployé dans les dangers de la guerre; car on peut être hardi dans les combats, et sensible sur l’échafaud. 

Je dois ajouter ici que plusieurs personnes ont cru, sans aucun examen, que la Pucelle d’Orléans n’avait point été brûlée à Rouen, quoique nous ayons le procès-verbal de son exécution. Elles ont été trompées par la relation que nous avons encore d’une aventurière qui prit le nom de la Pucelle, trompa les frères de Jeanne d’Arc, et, à la faveur de cette imposture, épousa en Lorraine un gentilhomme de la maison des Armoises. Il y eut deux autres friponnes qui se firent aussi passer pour la Pucelle d’Orléans. Toutes les trois prétendirent. qu’on n’avait point brûlé Jeanne, et qu’on lui avait substitué une autre femme; de tels contes ne peuvent être admis que par ceux qui veulent être trompés. 

Apprends, Nonotte, comme il faut étudier l’histoire quand on ose en parler. 

XIXe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR RAPIN-THOIRAS.

Il attaque, page 185, l’exact et judicieux Rapin-Thoiras; Il dit qu’il n’était ni de son goût, ni sûr pour lui, de se déclarer pour la pucelle d’Orléans. Ne voilà-t-il pas un homme bien instruit des moeurs de l’Angleterre! Un auteur y écrit assurément tout ce qu’il veut, et avec la plus entière liberté; et d’ailleurs le gentilhomme que ce libelliste insulte ne composa point son histoire en Angleterre, mais à Vesel, où il a fini sa vie(91).

Il faut ajouter ici un mot sur l’aventure miraculeuse de Jeanne d’Arc. Ce serait un plaisant miracle que celui d’envoyer exprès une petite fille au secours des Français contre les Anglais, pour la faire brûler ensuite! 

XXe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR MAHOMET II, ET LA PRISE DE CONSTANTINOPLE(92).

L’auteur du libelle renouvelle le beau conte de Mahomet II, qui coupa la tête à sa maîtresse Irène pour faire plaisir à ses janissaires. Ce conte est assez réfuté par les annales turques, et par les moeurs du sérail, qui n’ont jamais permis que le secret de l’empereur fût exposé aux raisonnements de la milice. 

Il nie que la moitié de la ville de Constantinople ait été prise par composition; mais les annales turques rédigées par le prince Cantemir, et les églises grecques qui subsistèrent, sont d’assez bonnes preuves que le libelliste ne connaît pas plus l’histoire des Turcs que la nôtre. 

XXIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA TAXE DES PÉCHÉS.

L’auteur du libelle demande « où est cette licence déshonorante, cette taxe honteuse, ces prix faits, etc., qui avaient passé en coutume, en droit, et en loi ». Qu’il lise donc la taxe de la chancellerie romaine(93), imprimée à Rome, en 1514, chez Marcel Silbert, au champ de Flore, et, l’année d’après, à Cologne, chez Gosvinus Colinius; enfin à Paris, en 1520, chez Toussaint Denys, rue Saint-Jacques. Le premier titre est De Causis matrimonialibus.

« In causis matrimonialibus, pro contractu quarti gradus, taxa est turonenses septem, ducatus unus, carlini sex. » 

Faut-il que ce pauvre homme nous oblige ici de dire que, dans le titre 18, on donne l’absolution pour cinq carlins à celui qui a connu sa mère; que pour un père et une mère qui auront tué leur fils il n’en coûte que six tournois et deux ducats; et si on demande l’absolution du péché de sodomie et de la bestialité, avec la clause inhibitoire, il n’en coûte que trente-six tournois et neuf ducats? Après de telles preuves, que ce libelliste se taise, ou qu’il paye pour ses péchés. 

XXIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LE DROIT DES SÉCULIERS DE CONFESSER.

Il demande où l’historien a pris que les séculiers, et les femmes mêmes, avaient droit de confesser. Où, mon pauvre ignorant? Dans saint Thomas, page 255 de la iiie partie, édition de Lyon, 1738. « Confessio ex defectu sacerdotis laico facta sacramentalis est quodammodo. » Ignorez-vous combien d’abbesses confessèrent leurs religieuses? On ne peut mieux faire que de rapporter ici une partie d’une lettre d’un très savant homme, datée de Valence, du 1er février 1769, concernant cet usage, que Nonotte ignore. 

« L’auteur demande si on pourrait lui citer quelque abbesse qui ait confessé ses religieuses. 

« Ou lui répondra, avec M. l’abbé Fleury, liv. lxxvi, tome XVI, page 246 de l’Histoire ecclésiastique, « qu’il y avait en Espagne des abbesses qui donnaient la bénédiction à leurs religieuses, entendaient leurs confessions, et prêchaient publiquement lisant l’Évangile; que ce fait paraît par une lettre du pape, du 10 décembre 1210. C’est Innocent III, etc. » 

J’ajoute à la remarque de ce vrai savant l’autorité de saint Basile, dans ses Règles abrégées, tome II, page 453. Il est permis à l’abbesse d’entendre, avec le prêtre, les confessions de ses religieuses. J’ajoute encore que le P. Martène, dans ses Rites de l’Église, tome II, page 39, affirme que les abbesses confessaient d’abord leurs nonnes, et qu’elles étaient si curieuses qu’on leur ôta ce droit. Nous parlerons encore de l’ignorance du confesseur Nonotte sur la confession, dans un autre article(94).

XXIIIe SOTTISE DUDIT NONOTTE.

L’auteur du libelle, en parlant du calvinisme, prétend que l’historien ménage toujours beaucoup Calvin(95) et Luther. Il doit savoir assez que l’historien ne respecte que la vérité; qu’il a condamné hautement le meurtre de Servet, toutes les fureurs dans la guerre, et tous les emportements dans la paix; qu’il déteste la persécution et le fanatisme partout où il les trouve. La devise de cette histoire est: 
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Iliacos intra muros peccatur et extra. 
(Hor. lib., I, ep. II, vers 16.)
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Il ne fait pas plus de cas de Luther et de Calvin que du jésuite Le Tellier; mais il croit que Luther, Calvin, et les autres auteurs de la réforme, rendirent un grand service aux souverains en leur enseignant qu’aucun de leurs droits ne pouvait dépendre d’un évêque. 

XXIVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR FRANÇOIS Ier.

L’auteur du libelle porte l’esprit de persécution jusqu’à rapporter ce qui est imputé au roi François Ier, par Florimond de Raimond, cité avec tant de complaisance dans le jésuite Daniel: « Si je savais un de mes enfants entaché d’opinions contre l’Église romaine, je le voudrais moi-même sacrifier. » Voilà ce que l’auteur du libelle appelle une tendre piété, page 255. Quoi! François Ier, qui accordait à Barberousse une mosquée en France, aurait eu une piste assez tendre pour égorger le dauphin s’il avait voulu prier en français et communier avec du pain levé et du vin! François Ier, par une politique malheureuse, aurait-il prononcé ces paroles barbares? De Thou, Duhaillan, les rapportent-ils? Et quand ils les auraient rapportées, quand elles seraient vraies, que faudrait-il répondre? que François Ier aurait été un père dénaturé, ou qu’il ne pensait pas ce qu’il disait. Mais il n’y a de père dénaturé que père Nonotte. 

XXVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA SAINT-BARTHÉLEMY.

Malheureux! avez-vous été aidé dans votre libelle par l’auteur de l’Apologie de la Saint-Barthélemy(96)?Il paraît que vous excusez ces massacres. Vous dites qu’ils ne furent jamais prémédités lisez donc Mézerai, qui avoue que « dès la fin de l’année 1570, on continuait dans le grand dessein d’attirer les huguenots dans le piège », page 156, tome V, édition d’Amsterdam. Votre Daniel ne dit-il pas que Charles IX joua bien son rôlet? et n’avait-il pas copié ces paroles de l’historiographe Matthieu? Quel rôlet, grand Dieu! et dans combien de mémoires ne trouve-t-on pas cette funeste vérité? 

Un critique qui se trompe n’est que méprisable; mais un homme qui excuserait la Saint Barthélemy serait un coquin punissable. Vous jouez, Nonotte, un indigne rôlet. 

XXVIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LE DUC DE GUISE ET LES BARRICADES.

Voici les propres paroles de Nonotte: 

« Quant à la défense que Henri III fit au duc de Guise de venir à Paris, l’auteur de l’Essai sur les Moeurs dit que le roi fut obligé de lui écrire par la poste, parce qu’il n’avait point d’argent pour payer un courrier. » 

Pauvre libelliste! citez mieux. Il y a dans le texte: « Il écrit deux lettres, ordonne qu’on dépêche deux courriers; il ne se trouve point d’argent dans l’épargne pour cette dépense nécessaire: on met les lettres à la poste, et le duc de Guise vient à Paris, ayant pour excuse apparente qu’il n’a point reçu l’ordre. 

Voulez-vous savoir maintenant d’où est tirée cette anecdocte? Des Mémoires de Nevers, et d’un journal de L’Estoile. Vous traitez cet auteur de petit bourgeois; L’Estoile était d’une ancienne noblesse; mais, qu’il ait été bourgeois ou fils d’un crocheteur de Besançon, voici ses paroles, page 95, tome II: 

« Il y avait cependant une négociation entamée à Soissons entre le duc de Guise et Bellièvre, qui devait dans trois jours lui apporter des sûretés de la part du roi. Des affaires plus pressées empêchèrent Bellièvre d’aller finir la commission: il écrivit néanmoins au duc de Guise pour l’avertir de son retard; mais le commis de l’épargne, c’est-à-dire du trésor royal, refusa de donner vingt-cinq écus pour faire partir les deux courriers qu’on envoyait à Soissons: l’on mit les deux paquets à la poste, et ils arrivèrent trop tard, parce que le duc de Guise, pressé par les ligueurs de se rendre à Paris, partit de Soissons au bout de trois jours.

XXVIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LE PRÉTENDU SUPPLICE DE MARIE D’ARAGON.

Il est utile de détruire tous les contes ridicules dont les romanciers, soit moines, soit séculiers, ont inondé le moyen âge. Un Geoffroi de Viterbe s’avisa d’écrire, à la fin du xiiie siècle, une chronique telle qu’on les faisait alors: il conte que, deux cents ans auparavant, Othon III, ayant épousé Marie d’Aragon, cette impératrice devint amoureuse d’un comte du pays de Modène; que ce jeune homme ne voulut point d’elle; que Marie, irritée, l’accusa d’avoir voulu attenter à son honneur; que l’empereur fit décapiter le comte; que la veuve du comte vint, la tête de son mari à la main, demander justice; qu’elle offrit l’épreuve des fers ardents; qu’elle passa sur ces fers sans les sentir; que l’impératrice, au contraire, se brûla la plante des pieds, et qu’alors l’empereur la fit mourir. 

Ce conte ressemble à toutes les légendes de ces siècles de barbarie. Il n’y avait, du temps de l’empereur Othon III, ni de Marie d’Aragon, ni de comte de Modène. C’est assez qu’un ignorant ait écrit de telles faussetés pour que cent auteurs les copient: les Maimbourg les adoptent; les Lenglet les répètent dans leur Chronologie universelle, avec la bataille des serpents, et l’aventure d’un archevêque de Mayence mangé par les rats. Toutes ces fables sont faites pour être crues par notre libelliste, mais non par les honnêtes gens. 

XXVIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA DONATION DE PÉPIN.

Oui, l’on persiste à croire que jamais ni Pépin ni Charlemagne ne donnèrent ni la souveraineté de l’exarchat de Ravenne, ni Rome: 1° parce que, si cette donation avait été faite, les papes en auraient conservé, en auraient montré l’instrument authentique; 2° parce que Charlemagne, dans son testament, met Rome et Ravenne au nombre des villes qui lui appartiennent, ce qui paraît décisif; 3° parce que les Othons, qui allèrent en Italie, ne reconnurent point cette donation, qu’elle ne fut pas même débattue, et que sous Othon Ier les papes n’avaient aucune souveraineté; 4° parce que Pépin n’avait pu donner ces villes, sur lesquelles il n’avait ni droit, ni prétention; 5° parce que jamais les empereurs grecs ne se plaignirent de cette prétendue donation, ni dans leurs ambassades, ni dans leurs traités. On objecte un passage d’Éginhard, qui dit que Pépin offrit la Pentapole à saint Pierre: cela veut dire seulement qu’il la mit sous la protection de saint Pierre, comme Louis XI donna depuis le comté de Boulogne à la sainte Vierge. Les papes eurent des domaines utiles dans la Pentapole comme ailleurs; mais ils ne furent souverains ni sous Pépin, ni sous Charlemagne, qui eurent la juridiction suprême. 

Il est faux que les papes aient jamais été maîtres de l’exarchat depuis Pépin jusqu’à Othon III. Cet empereur assigna aux papes le revenu de la Marche d’Ancône, et non pas la souveraineté. Voilà la véritable origine de la puissance temporelle du siège de Rome: elle commence à la fin du xe siècle, et elle n’est bien affermie que par Alexandre VI. 

XXIXe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR UN FAIT CONCERNANT LE ROI DE FRANCE HENRI III.

Auteur du libelle, vous dites que « vous n’avez jamais pu trouver dans quel livre il est dit que Henri III assiégea Livron en Dauphiné »; vous prétendez qu’il n’a jamais été assiégé, parce que ce n’est aujourd’hui qu’un bourg sans défense; mais combien de villes ont été changées en villages par le malheur des temps! Voyez l’Abrégé chronologique de Mézerai, page 218 de l’édition déjà citée; voyez de Serres, et le livre lviii du véridique de Thou: vous apprendrez que la ville de Livron fut assiégée par Bellegarde, sous les ordres du dauphin d’Auvergne; que le roi alla lui-même au camp; que les assiégés lui reprochèrent la Saint-Barthélemy du haut de leurs murs. Vous trouverez toute cette aventure décrite dans le Recueil des choses mémorables, page 537; vous la trouverez dans les Mémoires de L’Estoile, page 117, tome I(97). Vous apprendrez que ce n’était pas Montbrun, chef du parti, qui commandait dans Livron, mais Roesses, qui fut tué dans un assaut. Vous apprendrez qu’à l’approche des assiégeants, les habitants crièrent du haut des murs, le 13 janvier: « Assassins, que venez-vous chercher? Croyez-vous nous égorger dans nos lits comme l’amiral? » Vous saurez que les femmes combattirent sur la brèche, et que ce siège fut très mémorable. Vous saurez qu’il n’appartient pas à un pédant de collège de parler de l’histoire de France, qu’il ignore. 

XXXe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA CONVERSION DE HENRI IV.

C’est mauvaise foi dans le jésuite Daniel, c’est bêtise dans le libelliste, de prétendre que Henri IV changea de religion par conviction. En vérité, l’amant de Gabrielle d’Estrées, qui lui parlait du saut périlleux(98),l’homme que les papes avaient appelé bâtard détestable, le prince qu’ils avaient déclaré indigne de porter la couronne, le politique qui mandait à la reine Élisabeth les raisons politiques de son changement, le héros qui avait vu cent assassins catholiques armés contre sa vie, le protestant qui avait écrit à Corisande d’Andouin. « Et vous êtes de cette religion! j’aimerais mieux me faire turc »; le monarque à qui Rosny conseilla de changer, et auquel il dit: « Il faut que vous deveniez catholique, et que je reste huguenot »; ce même homme, dis-je, aurait-il cru sincèrement que la religion romaine, dont il était opprimé, était la seule bonne religion? Elle l’est sans doute; mais était-ce à lui de le croire, tandis qu’alors même on prêchait contre lui avec fureur, tandis qu’on avait établi contre lui cette prière publique: « Délivrez-nous du Béarnais et du diable », tandis qu’on le peignait lui-même en diable, avec une queue et des cornes? 

Ce grand homme, si lâchement persécuté, obligé de plier son courage sous les lois de ses ennemis, ne daigna pas seulement signer la confession de foi rédigée, après bien des contestations, par David Duperron, telle qu’on la trouve dans les Mémoires du duc de Sully, qui en fit supprimer bien des minuties. Henri IV la fit seulement signer par Loménie. 

On peut, dans un vain panégyrique, représenter ce héros comme un converti; mais l’histoire doit dire la vérité. Daniel ne l’a point dite: cet historien parle plus avantageusement du frère Coton(99) que du plus grand roi de la France. 

On passe à Daniel d’avoir été assez ignorant pour appeler Lognac, ce chef des Quarante-cinq, ce Gascon assassin du duc de Guise, « premier gentilhomme de la chambre ». On lui passe de n’avoir jamais rien su des fameux états de 1355, On lève les épaules quand il dit que les médecins ordonnèrent à Louis VIII de prendre une fille pour guérir de sa dernière maladie, et qu’il aima mieux mourir que de guérir par ce remède, lui qui d’ailleurs en avait un tout prêt dans son épouse, la plus belle princesse de l’Europe. On est révolté de son peu de connaissance des lois, et ennuyé de ses récits confus de batailles. Mais quand il peint Henri IV dévot, et faisant le métier de délateur contre les protestants auprès de la république de Venise, on joint à bien peu d’estime beaucoup d’indignation. 

Remarquons que l’auteur de la Henriade et de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations, ayant lu autrefois dans Daniel l’histoire de la première race, écrite d’après Cordemoi, la trouva meilleure que celle de Mézerai; il lui rendit justice. Mais lorsqu’ensuite il lut la troisième race, il la trouva fort infidèle, et lui rendit plus de justice encore. 

XXXIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LE CARDINAL DUPERRON, ET DES ÉTATS DE 1614.

Le libelliste donne lieu d’examiner une question importante. Tous les Mémoires du temps portent que le cardinal Duperron s’opposa à la publication de la loi fondamentale de l’indépendance de la couronne; qu’il fit supprimer l’arrêt du parlement qui confirmait cette loi naturelle et positive; qu’il cabala, qu’il menaça; qu’il dit publiquement que si un roi était arien ou mahométan, il faudrait bien le déposer. 

Non, il faudrait lui obéir, s’il avait le malheur d’être mahométan, aussi bien que s’il était un saint chrétien. Les premiers chrétiens ne se révoltaient pas contre les empereurs païens; quel droit aurions-nous de nous révolter contre notre souverain musulman? Les Grecs, qui ont fait serment au padisha, ne seraient-ils pas criminels de violer ce serment? Ce qui serait un crime à Constantinople ne serait pas assurément une vertu dans Paris. Et supposons, ce qui est impossible, que le roi à qui Duperron avait juré fidélité fût devenu musulman; supposons que Duperron eût voulu le détrôner, Duperron eût mérité le dernier supplice. 

On ne dira pas ici ce que le libelliste mérite; mais, cette opinion, que l’Église peut déposer les rois, est de toutes les opinions la plus absurde et la plus punissable, et ceux qui les premiers ont osé la mettre au jour ont été des monstres ennemis du genre humain. 

Le libelliste demande où l’on trouve les paroles de Duperron: où? dans tous les mémoires du temps recueillis par Le Vassor, dans l’Histoire chronologique du jésuite d’Avrigny; dans le procès-verbal imprimé de ces états; partout. D’Avrigny surtout prend le parti du prêtre Duperron contre le parlement. 

XXXIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LA POPULATION D’ANGLETERRE.

Le chevalier Petty a prouvé qu’il faut les circonstances les plus favorables pour qu’une nation s’accroisse d’un vingtième en cent années, et ce calcul fait voir le ridicule de ceux qui peuplent la terre à coups de plume, et qui couvrent le globe d’habitants en un siècle ou deux. Le libelliste demande comment l’Angleterre a eu un tiers de plus de citoyens depuis la reine Élisabeth. On répondra à cet homme que c’est précisément parce que l’Angleterre s’est trouvée dans les circonstances les plus favorables; parce que des Allemands, des Flamands, des Français, sont venus en foule s’établir dans ce pays; parce que soixante mille moines, dix mille religieuses, dix mille prêtres séculiers, de compte fait, ont été rendus à l’État et à la propagation, et parce que la population a été encouragée par l’aisance. Il est arrivé à ce royaume le contraire de ce que nous voyons dans l’État du pape et en Portugal. Gouvernez mal votre basse-cour, vous manquerez de volaille; gouvernez-la bien, vous en aurez une quantité prodigieuse. Oisons, qui écrivez contre ces vérités utiles, puisse la basse-cour où vous êtes engraissés aux dépens de l’État n’être plus remplie que de volatiles nécessaires! 

XXXIIIe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR L’AMIRAL DRAKE.

Vous faites le savant, Nonotte; vous dites, à propos de théologie, que l’amiral Drake a découvert la terre d’Yesso. Apprenez que Drake n’alla jamais au Japon, encore moins à la terre d’Yesso; apprenez qu’il mourut en 1596, en allant à Porto-Bello. Apprenez que ce fut quarante-huit ans après la mort de Drake que les Hollandais découvrirent les premiers cette terre d’Yesso en 1644. Apprenez jusqu’au nom du capitaine Martin Jéritson, et de son vaisseau, qui s’appelait le Castrécom. Croyez-vous donner quelque crédit à votre théologie en faisant le marin? Vous êtes également ignorant sur terre et sur mer, et vous vous applaudissez de votre livre parce que vos bévues sont en deux volumes. 

XXXIVe SOTTISE DE NONOTTE.

SUR LES CONFESSIONS AURICULAIRES.

En vérité, vous n’entendez pas mieux la théologie que l’histoire de la marine. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs a dit que, selon saint Thomas d’Aquin, il était permis aux séculiers de confesser dans les cas urgents, que ce n’est pas tout à fait un sacrement, mais que c’est comme un sacrement. Il a cité l’édition et la page de la Somme de saint Thomas; et là-dessus vous dites que tous les critiques conviennent que cette partie de la Somme de saint Thomas n’est pas de lui, et moi je vous dis qu’aucun vrai critique n’a pu vous fournir cette défaite. Je vous défie de montrer une seule Somme de Thomas d’Aquin où ce monument ne se trouve pas(100). La Somme était en telle vénération qu’on n’eût pas osé y coudre l’ouvrage d’un autre. Elle fut un des premiers livres qui sortirent des presses de Rome dès l’an 1474; elle fut imprimée à Venise en 1484. Ce n’est que dans des éditions de Lyon qu’on commença à douter que la troisième partie de la Somme fut de lui; mais il est aisé de reconnaître sa méthode et son style, qui sont absolument les mêmes. 

Au reste, Thomas ne fit que recueillir les opinions de son temps, et nous avons bien d’autres preuves que les laïques avaient le droit de s’entendre en confession les uns les autres: témoin le fameux passage de Joinville, dans lequel il rapporte qu’il confessa le connétable de Chypre. Un jésuite du moins devrait savoir que le jésuite Tolet a dit, dans son livre de l’Instruction sacerdotale livre I, chapitre xvi: « Ni femme ni laïque ne peut absoudre sans privilège. Nec femina nec laicus absolvere possunt sine privilegio. » Le pape peut donc permettre aux filles de confesser les hommes. 

Il faut instruire ici Nonotte de cette ancienne coutume de se confesser mutuellement. Il sera bien étonné quand il apprendra qu’elle vient de la Syrie; il saura que les Juifs mêmes se confessaient les uns aux autres dans les grandes occasions, et se donnaient mutuellement trente-neuf coups de fouet sur le derrière en récitant un verset du psaume 77 

Il serait bon que Nonotte se confessât ainsi de toutes les petites calomnies dont il est coupable. 

On pourrait faire plus de cent remarques pareilles; mais il faut se borner. 

Si tu n’avais été qu’un ignorant, nous aurions eu de la charité pour toi; mais tu as été un satirique insolent nous t’avons puni.

 

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