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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges III | CONCLUSION ET EXAMEN DE CE TABLEAU HISTORIQUE. (1763) Notice de Beuchot: Tel est le titre qu’avait ce morceau en 1763. Il formait alors le lxxe et dernier chapitre de la Suite de l’Essai sur l’Histoire générale. Il était précédé de ce qui forme aujourd’hui une partie du Précis du Siècle de Louis XV. Supprimé lors de nouvelles dispositions faites par l’auteur, il avait été (sauf les sept premiers alinéas) recueilli par les éditeurs de Kehl, et placé par eux dans les Fragments sur l’Histoire, sous le titre de Nouvelles Remarques sur l’Histoire, à l’occasion de l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations. (B.) CONCLUSION ET EXAMEN... Pendant que ces événements domestiques(55) occupaient la France, la guerre continuait en Europe; l’alliance de la France et de l’Espagne semblait devoir procurer de grands avantages à ces deux États contre les Anglais; et la maison d’Autriche, fortifiée de cette alliance même, devait espérer de triompher du roi de Prusse. On n’avait pas autrefois imaginé que les maisons de France et d’Autriche pussent être unies; et quand elles le furent, on crut que l’Europe ne pourrait leur résister. Cependant trois provinces d’Allemagne, le Brandebourg, Hanovre, et la Hesse, ont, à l’étonnement de l’Europe, balancé les forces autrichiennes et françaises. L’Angleterre, par sa seule marine, a rendu l’union de la France et de l’Espagne inutile; le Portugal, qui devait succomber sous l’Espagne, a été sauvé; ce qui n’était pas vraisemblable est arrivé; et c’est ce qu’on a vu cent fois dans cette vaste histoire, où les grands événements ont presque toujours trompé l’attente des hommes. D’un côté, cent mille Français n’ont pu seulement conserver Cassel; de l’autre, une armée entière d’Autrichiens n’a pu empêcher que le roi de Prusse ne prit Schweidnitz en Silésie; et dès que l’Espagne a déclaré la guerre aux Anglais, ils lui ont enlevé aussitôt la grande île de Cuba, avec un trésor de plus de cent millions qui était dans la Havane. La France était épuisée; l’Angleterre l’était aussi par ses conquêtes mêmes: deux sages(56) proposèrent la paix, et la firent. On avait commencé par disputer quelques terrains aux Anglais dans l’Acadie, et ils sont demeurés les maîtres du pays immense du Canada et de la partie du continent qui borde la rive gauche du Mississipi. Ils ont ajouté la Floride à ces vastes possessions. Ainsi le continent entier de l’Amérique s’est trouvé à la fin partagé entre l’Espagne et l’Angleterre. C’est là l’événement le plus mémorable de cette guerre, la millième que les princes chrétiens se sont faite depuis le déchirement de l’empire romain. Il appartient aux historiens des États qui ont été en guerre de transmettre à la postérité tous les maux qu’on a soufferts, toutes les rapines, toutes les fautes, et toutes les pertes, les mesures mal prises, les ressources insuffisantes. Comme je ne considère que les moeurs et l’esprit des nations dans ces bouleversements du monde, je remarquerai qu’au milieu des cruautés inséparables des armes, on a vu en plus d’une occasion un esprit d’humanité et de politesse adoucir les horreurs de la guerre. Les Français, prisonniers chez le roi de Prusse, ont éprouvé les traitements les plus doux de la part de ce monarque, et de celle du prince Henri son frère. Les deux princes de Brunswick se sont signalés par leur générosité comme par leurs victoires. Les princes, les généraux, les officiers français, ont signalé la générosité qui fait leur caractère. Les Anglais ont fait une collecte en faveur des matelots qu’ils avaient pris; et cette générosité n’a eu d’autre principe que cette philosophie humaine qui commence à pénétrer dans plusieurs États, et qui probablement écartera du moins les guerres de religion, si elle ne peut empêcher celles d’une malheureuse politique. C’est elle qui a multiplié les académies dans tant de royaumes et de républiques, qui a étendu l’esprit humain en étendant les connaissances; c’est par ce même esprit, qui se communique de proche en proche, que l’on s’est appliqué plus que jamais à l’agriculture, et que les sages ont pensé à rendre la terre plus fertile, tandis que les ambitieux l’ensanglantaient. Enfin il est à croire que la raison et l’industrie feront toujours de nouveaux progrès; que les arts utiles prendront des accroissements; que, parmi les maux qui ont affligé les hommes, les préjugés, qui ne sont pas leur moindre fléau, disparaîtront peu à peu chez tous ceux qui sont à la tête des nations, et que la philosophie, partout répandue, consolera un peu la nature humaine des calamités qu’elle éprouvera dans tous les temps. C’est dans cette vue et dans cette espérance qu’on a donné au public l’Essai sur l’Histoire générale(57). L’humanité l’a dicté, et la vérité a tenu la plume. Des hommes, qu’on ne peut regarder que comme les ennemis de la société, ont accusé le peintre de cet immense tableau d’avoir peint les crimes, et surtout les crimes de religion, avec des couleurs trop sombres; d’avoir rendu le fanatisme exécrable, et la superstition ridicule. L’auteur n’a peut-être à se reprocher que de n’en avoir pas assez dit; et les plaintes mêmes de ces fanatiques prouvent combien cette histoire était nécessaire. On voit qu’il y a encore de ces malheureux attaqués de cette maladie de l’âme, et qui craignent de guérir. I.— CRITIQUES QUI RÉVOLTENT UN SIÈCLE AUSSI ÉCLAIRÉ QUE LE NOTRE. Il(58) y a toujours des barbares dans les nations les plus polies, et dans les temps les plus éclairés; il s’en est trouvé un qui a fait un livre assez considérable, muni d’approbation et de privilège, pour soutenir la vérité de la possession des religieuses de Loudun(59). Un autre insensé(60) vient d’écrire que la Saint-Barthélemy n’avait point été préméditée; il en excuse les fureurs; il célèbre les cruautés exercées contre les Albigeois. Le supplice de Jean Hus et de Jérôme de Prague lui paraît juste. Mais cet excès de démence sert même à prouver ce qu’on dit dans cette histoire, que la raison humaine s’est perfectionnée de nos jours chez les hommes qui réfléchissent: car il y a cent ans que de tels auteurs auraient pu être regardés comme pieux et zélés; aujourd’hui ils inspirent le mépris et l’horreur. II.— EXAMEN DE QUELQUES FAITS RAPPORTÉS DANS CETTE HISTOIRE. Il est impossible que, dans une histoire si étendue, il n’y ait des fautes, qu’on ne se soit trompé sur quelques dates, qu’on n’ait altéré quelques noms et même quelques circonstances; mais on ose répondre que tous les faits principaux sont vrais. On ne s’est attaché qu’aux grands événements, et quand il y en a de petits, c’est qu’ils caractérisent les moeurs qu’on a voulu peindre. Il y a plusieurs points d’histoire contestés, surtout dans le moyen âge: qu’a-t-on pu faire de mieux que de prendre le parti le plus raisonnable? Par exemple, Éginhard, secrétaire de Charlemagne, rapporte que Pépin offrit l’exarchat à saint Pierre; mais Charlemagne, dans son testament, fait des présents à ses villes de Rome et de Ravenne: donc, puisque Rome et Ravenne étaient ses villes, le pape n’en était pas souverain; donc il ne faut entendre par ces mots il offrit à saint Pierre qu’une cérémonie de religion, une oblation pieuse, qui d’ailleurs ne pouvait conférer aucun droit, puisque Pépin n’en avait aucun sur l’exarchat. Devant quel tribunal de justice pourrait-on dire: Cela est à moi, car je le tiens de celui à qui il n’appartenait pas? Ce n’est certainement ni devant le tribunal des hommes, ni devant celui de Dieu. Après tout, c’est une dispute bien vaine: car ce n’est pas sur cette donation, dont le titre original n’a jamais paru, que la souveraineté de Rome. et de Ravenne est fondée; la concession de Rodolphe de Habsbourg est la seule qu’on montre à Rome, et c’est la plus avantageuse. Un libelliste(61), aussi mal instruit que mal intentionné, prétend que les rois Clotaire, Gontran, Chérebert, Sigebert, Chilpéric, n’avaient pas plus d’une femme à la fois. Peut-il ignorer que Clotaire Ier, épousa les deux soeurs Rugonde et Aregonde, et encore Gondiuke, sa belle-soeur, et encore trois autres femmes; qu’il en eut presque toujours trois, et que c’était alors l’usage des rois francs? Quel homme un peu versé dans l’histoire ne sait pas que, quand Chilpéric son fils épousa une soeur de Brunehaut, on fit jurer à ses ambassadeurs que ce roi n’en épouserait pas d’autres du vivant de sa femme? Ce qui prouvait assez que Chilpéric n’avait pas renoncé d’abord à la polygamie. Caribert donna trois indignes rivales à sa femme Ingoberge; et toutes trois eurent le nom d’épouses. Gontran eut dans le même temps Mercatrude et Ostregilde: apparemment il s’en repentit, car il a été mis au nombre des saints. Il n’y a point d’annaliste français qui ne convienne que Dagobert Ier épousa presque la même année Nantilde, Wlfegonde, et Berthilde. Cela est plus sûr que le trône d’or massif qu’on prétend que lui fit saint Éloi(62). L’histoire moderne est plus sûre que l’histoire ancienne; et le tableau de nos faiblesses, de nos erreurs, de nos superstitions, est aussi bien plus intéressant. C’est dans l’histoire de nos propres folies qu’on apprend à être sage, et non dans les discussions ténébreuses d’une vaine antiquité. On a dit, dans l’Essai sur les Moeurs(63),etc., que dans tous les pays où l’on cessa d’exorciser, on ne vit presque plus de possessions et de sortilèges. Il est vrai qu’il y en eut infiniment moins qu’ailleurs; mais on ferait trop d’honneur à la nature humaine de croire que les possessions du diable et les sortilèges cessèrent entièrement chez les peuples séparés de l’Église romaine. Telle est la faiblesse de l’esprit humain, telle est la contradiction de ses pensées, que longtemps encore après qu’on eut aboli les exorcismes chez les réformés, ils admirent quelquefois des possessions du diable et des sortilèges. Il y eut de prétendus magiciens brûlés en Danemark, en Suède, en Poméranie, en Hollande, et ailleurs. Vous en trouverez dans le Monde enchanté de Bekker des relations très authentiques; vous verrez même que plus d’un ministre de l’Évangile a cru ou feint de croire à ces possessions et à ces sortilèges, de peur qu’en les rejetant ils ne semblassent détruire une partie du christianisme fondé sur cette base: car, disaient-ils, puisque nous convenons tous que le diable nous inspire des pensées, et que les pensées agissent sur les corps, pourquoi le diable n’aurait-il pas le même pouvoir sur nos corps que sur nos âmes? Cette manière de raisonner pourrait être appliquée aux possessions, mais elle ne prouverait pas qu’il y a des sorciers. Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir ces questions; il nous suffit de connaître que la raison humaine, en se délivrant d’une erreur, en conserve plusieurs autres, et s’en forme encore de nouvelles, et que le nombre des sages est bien petit dans les temps même les plus éclairés. La vérité de l’histoire a obligé de dire que l’évêque de Séville Opas fut, avec le comte Julien, le premier instrument dont se servirent les Maures pour subjuguer l’Espagne: c’est un fait si connu qu’il eût été aussi honteux de ne point parler qu’il l’est de le contredire. L’Abrégé chronologique de l’histoire d’Espagne(64)appelle l’évêque Opas le plus mauvais prêtre et le plus mauvais citoyen du royaume. Les reproches faits à l’auteur d’avoir quelquefois loué des mahométans ne sont que ridicules; et cette critique ne mérite pas de réponse. A l’égard de Mahomet, il est assez inutile de savoir s’il était fils du dixième ou du douzième enfant d’Abdalla-Moutaleb, et combien de temps il fut facteur de la veuve Cadige, qu’il épousa depuis. Quelques-uns pensent qu’il ne savait ni lire ni écrire; et cela même augmentait le prodige des ses succès: ils se fondent sur des passages de l’Alcoran, où Mahomet s’appelle prophète ignorant, où il insinue qu’il ne sait pas écrire. Le sens de ces passages est probablement que par lui-même il était ignorant, incapable de bien lire et de bien écrire, et que l’ange Gabriel l’élevait au-dessus de lui-même. Il n’est guère possible qu’un marchand, devenu législateur, qui était poète et médecin, et qui, avant de mourir, demanda qu’on lui apportât de quoi écrire, ne sût pas ce que savaient les enfants de la Mecque. Ce qui regarde le christianisme est un point plus délicat: l’auteur n’en a jamais parlé en théologien; il s’en est tenu à la fidélité de l’histoire. Il a dit les faits; c’est aux lecteurs sages à porter leur jugement. Si Calvin a eu la barbarie de faire expirer Servet dans les flammes, après avoir écrit qu’il ne faut persécuter personne pour l’opinion de Servet, il a bien fallu rapporter cette horreur, sans crainte de déplaire à un fanatique ou à un fripon; il a bien fallu de même avouer l’ambition, les débauches et les cruautés de plusieurs pontifes; ils étaient hommes, et on a écrit l’histoire des hommes leurs vices relèvent les vertus des pontifes de nos jours. En examinant l’Essai sur les Moeurs, etc., on a vu quelques lettres attribuées à la reine Christine(65): il y en a une au cardinal Mazarin au sujet de l’assassinat de Monaldeschi: elle s’exprime ainsi: « Apprenez tous... valets et maîtres... qu’il m’a plu d’agir ainsi... Je veux que vous sachiez... que Christine se soucie peu de votre cour, et encore moins de vous... Ma volonté est une loi que vous devez respecter: vous taire est votre devoir. Sachez.... que Christine est reine partout où elle est. » Cette lettre n’est point datée. Si Christine l’écrivit, c’était une homicide tombée en démence. Elle avait beaucoup d’esprit; elle avait eu la gloire de mépriser un trône; mais elle souilla cette gloire par sa conduite. Si cette lettre est supposée, elle ne peut l’être que par un de ces esclaves abrutis qui ont imaginé qu’une Suédoise, parce qu’elle avait régné à Stockholm, avait le droit de faire assassiner un Italien à Fontainebleau. Non seulement le devoir du cardinal Mazarin, premier ministre, n’était pas de se taire, mais il était de faire sentir l’indignation du roi à Christine. Le devoir du procureur général était de faire informer contre les assassins à gages qui avaient tué un étranger dans une maison royale, et il fallait peut-être ne renvoyer Christine qu’après l’avoir forcée au moins d’assister au supplice des meurtriers payés par elle. Plusieurs hommes justes auraient été d’un avis plus rigoureux. L’auteur de l’Essai sur les Moeurs, etc., n’a pu avoir ni prédilection, ni haine, ni intérêt: ce n’est point assurément par un esprit de flatterie qu’il a réfuté, dans le Siècle de Louis XIV(66), l’erreur qui publiait que le clergé de France possédait la troisième partie des revenus de la nation. Que pourrait attendre un séculier solitaire de la faveur du clergé? Il a rendu seulement gloire à la vérité qu’il aime. Le clergé n’a pas quatre-vingts millions de revenu, et il a rempli son devoir en secourant l’État à proportion de ses richesses. Les évêques de France ont été pour la plupart respectables par leur conduite, et leurs aumônes ont dû les rendre chers à leurs peuples. En général, le corps des évêques et des curés a fait autant de bien en Angleterre et en France que les querelles de religion avaient autrefois causé de maux. Il paraît que tous les hommes sages et modérés désirent aujourd’hui que la tolérance soit établie en France comme en Angleterre; ils disent que cette tolérance peuple un État et l’enrichit, et qu’un bon gouvernement prévient les troubles attachés aux diverses opinions des hommes; surtout lorsque ces opinions, souvent absurdes, sont tenues en bride par la raison supérieure des principaux citoyens. En parlant du jansénisme et du molinisme, on leur a laissé tout le ridicule qui fait le fonds de leurs querelles, et on a fait voir que ce qui est méprisable est souvent dangereux quand il n’est pas assez méprisé. Plus les esprits sont convaincus de la futilité et de l’extravagance de ces disputes, plus l’État sera tranquille. On a représenté la France heureuse et malheureuse; la discipline militaire en vigueur dans un temps, trop relâchée dans un autre; les finances tantôt en bon état, tantôt dissipées; la marine établie et détruite; le commerce florissant et dépéri. Telles sont les vicissitudes des choses humaines; mais on n’a pas prétendu donner des règlements de discipline militaire, de finance, de marine, et de commerce: on a fait une histoire, et non des systèmes. Quelques anecdotes du Siècle de Louis XIV, dont l’auteur était certain, ont été vainement contestées. Celle de l’homme au masque de fer, qui donne lieu à d’étranges conjectures, est aussi vraie qu’étonnante. L’auteur a reçu en dernier lieu une lettre du seigneur de Palteau, château près de Villeneuve-le-Roi, dans laquelle il lui confirme que ce prisonnier logea dans ce château; que plusieurs personnes le virent descendre d’une litière; qu’il portait un masque noir, et qu’on s’en souvient encore dans les environs. Cette nouvelle preuve n’était pas nécessaire; mais il ne faut rien négliger sur un fait si éloigné de l’ordre commun. Une autre singularité qui regarde la philosophie,
et qui est peut-être plus remarquable dans l’histoire de l’esprit
humain, est la manière dont pensaient les deux savants prélats
Fénelon et Huet sur la fin de leur vie. Le livre de la Faiblesse
de l’esprit humain, par lequel l’évêque d’Avranches finit
sa carrière, ne laisse aucun lieu de douter de ses derniers sentiments.
On(67) a contesté les vers de l’archevêque
de Cambrai:
Il est si certain qu’ils sont de lui que son neveu, ambassadeur à la Haye, les fit imprimer à la suite du Télémaque, avec d’autres pièces, dans l’édition in-folio. Les exemplaires où se trouvent ces vers sont très rares; mais on les trouve dans quelques bibliothèques. En un mot, pour faire l’histoire du Siècle de Louis XIV, l’auteur a cherché quarante ans la vérité, et il l’a dite. FIN DE CONCLUSION, ETC.
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