OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
| Index Voltaire  | Commande CDROMMélanges III  |

D’UN FAIT SINGULIER CONCERNANT LA LITTÉRATURE. (1763)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot: Tel est le titre de ce morceau dans l’impression de 1763, où il formait le chapitre LXI de la Suite de l’Essai sur l’Histoire, intitulée depuis Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations. (B.) 
— Voyez l’Avertissement de Beuchot en tête de l’Essai sur les Moeurs.

D’UN FAIT SINGULIER ...

Comme le but principal de cet Essai sur l’Histoire est de suivre l’esprit humain dans ses progrès et dans les obstacles qu’il rencontre, je dois, après avoir parlé de la disgrâce des jésuites, ne pas oublier une espèce de persécution qu’essuyèrent les gens de lettres. Ils commencent à mériter beaucoup plus d’attention que ces ordres religieux dont nous avons rapporté les querelles. Le corps des gens de lettres est très nombreux, et ses membres sont répandus dans tous les royaumes. Ceux qui se distinguent par leur science et par la supériorité de leur raison gouvernent insensiblement les autres, sans presque s’en apercevoir, et sans jouir des prérogatives de cet empire acquis sur les esprits, prérogatives si chères aux autres sociétés établies dans l’État. Cette domination secrète, que les bons écrivains obtiennent, a toujours révolté ceux qui ont voulu en vain l’usurper. 

Des hommes pleins de génie, et remplis d’une véritable science, qui ne peut subsister sans la véritable philosophie, entreprirent, vers l’an 1752, le Dictionnaire immense des connaissances humaines, connaissances dont quelques-uns d’entre eux ont encore reculé les bornes. L’Europe applaudit à l’entreprise, et l’encouragea; ce travail même devint un objet important de commerce. 

Plusieurs volumes avaient déjà paru à la satisfaction du public. Les articles surtout composés par ceux qui présidaient à l’ouvrage avaient l’approbation universelle. Le livre était muni de toutes les formalités qui en assuraient le débit. Les souscripteurs de tous les pays de l’Europe, qui avaient avancé leur argent, le croyaient en sûreté sous la sauvegarde du sceau du roi, et se flattaient de recevoir sans difficulté le prix de leurs avances: car si, de la part des auteurs, cet ouvrage était un service gratuit rendu à l’esprit humain, ce service était entre les souscripteurs et les libraires une convention d’intérêt à laquelle on ne pouvait manquer. 

L’envie se déchaîna et arma bientôt le fanatisme. Ces deux ennemis de la raison et des talents dénoncèrent au parlement de Paris un dictionnaire qui ne semblait pas devoir être l’objet d’un procès, et qui, d’ailleurs, étant revêtu du sceau de l’approbation royale, paraissait devoir être hors de toute atteinte. 

Les jésuites furent les premiers à poursuivre, autant qu’ils le purent, ce grand ouvrage; parce qu’ayant demandé à faire les articles de théologie ils avaient été refusés. Les jésuites ne se doutaient pas alors qu’ils seraient bientôt après proscrits par ces mêmes parlements qu’ils voulaient engager sous main à s’armer contre l’Encyclopédie.

Les jansénistes firent ce que les jésuites avaient voulu faire: ils s’aperçurent que tous ceux qui voulaient bien consacrer leurs travaux à ce dictionnaire, regardant l’impartialité comme leur première loi, n’étaient ni pour les jésuites ni pour les jansénistes, et que, s’étant dévoués uniquement à la recherche de la vérité, ils excitaient l’horreur contre le fanatisme. 

Ainsi deux partis acharnés l’un contre l’autre se réunirent à peu près, si on peut le dire, comme des voleurs suspendent leurs querelles pour ravir des dépouilles. Ils prirent le masque ordinaire de la piété; ils dénoncèrent plusieurs articles, et par un raffinement de méchanceté dont il n’y avait point eu d’exemple dans les controverses les plus furieuses, n’osant reprendre dans le Dictionnaire de l’Encyclopédie des articles qui les effarouchaient, ils accusèrent les auteurs, non pas de ce qu’ils avaient dit, mais de ce qu’ils diraient un jour; ils prétendirent que les renvois d’une matière à une autre étaient mis à dessein de répandre dans les derniers tomes le poison qu’on ne pouvait trouver dans les premiers. Ils s’élevèrent ainsi contre d’autres articles de la théologie la plus orthodoxe, les croyant composés par ceux qu’ils voulaient perdre. 

Comment le parlement pouvait-il juger sept volumes in-folio déjà imprimés, et préjuger ceux qui ne l’étaient pas? Les accusateurs remirent leur Mémoire entre les mains d’un avocat général(53), qui avait encore moins le temps d’examiner ce prodigieux détail d’arts et de sciences que nul homme ne peut embrasser. 

Ce magistrat eut le malheur d’en croire les Mémoires calomnieux qu’il avait reçus, et de former sur eux son réquisitoire. Ces Mémoires attaquaient surtout l’article de l’Ame, que l’on croyait composé par des philosophes qu’on voulait rendre suspects. L’article fut dénoncé comme établissant le matérialisme: il se trouva qu’il était d’un licencié de la Sorbonne(54), reconnu pour très orthodoxe, et que, loin de favoriser le matérialisme, il le combattait jusqu’à s’élever même contre le sentiment de Locke, avec plus de piété que de philosophie. Cette méprise singulière fut bientôt reconnue du public; mais ce ne fut qu’après l’arrêt du parlement qui établit des commissaires pour rectifier l’ouvrage, et qui cependant en défendit le débit. Le public n’en espéra pas moins qu’il jouirait enfin d’un ouvrage d’autant plus attendu qu’il était persécuté. 

Cette aventure, assez remarquable dans l’histoire de l’esprit humain, et qui semble renouveler les arrêts rendus sur les catégories d’Aristote, peut servir à faire voir qu’il faut se tenir dans ses bornes, et que la jurisprudence doit laisser en paix la philosophie. 

L’État eût été heureux s’il n’avait eu que de pareilles querelles. Ce ne sont pas là des malheurs, ce sont des inconvénients. Ces petits embarras mêmes, qui ont leur source dans la culture des sciences, et qui ne peuvent naître dans une nation grossière, font encore l’éloge du siècle; il serait mieux qu’il pût se passer de cet éloge. 

FIN D’UN FAIT SINGULIER.

 

.