OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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ÉLOGE DE M. DE CRÉBILLON. (1762)

Notice de Beuchot
Notice bibliographique.
Idoménée.
Atrée.
Électre.
Digression sur ce qui se passa entre les représentations d’Électre et de Rhadamiste
Rhadamiste.
Xerxès.
Sémiramis.
Pyrrhus.
Catilina.
Le Triumvirat.
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Notice de Beuchot: Cet Éloge de M. de Crébillon fut composé en juillet 1762, mais ne parut que dans le mois suivant, sans nom d’auteur, in-8° de trente-quatre pages. D’Alembert ne pouvait se figurer que ce fut l’ouvrage de Voltaire (voyez sa lettre du 8 septembre 1762). Fréron, dans l’Année littéraire, 1762, tome VII, pages 217 et suivantes, accable d’injures l’auteur de l’Éloge de Crébillon: il l’appelle impudent anonyme, vil détracteur, dégoûtant écrivain. Voltaire eut la faiblesse d’être trop sensible à l’injustice de quelques ennemis, qui affectaient de lui préférer Crébillon. Il est assez singulier que l’on ait imprimé au Louvre les Oeuvres de Crébillon, et qu’on eût refusé d’y imprimer la Henriade. Il était permis à Voltaire de s’écrier, dans son Épître à d’Alembert:
On préfère à mes vers Crébillon le barbare.
On éleva un tombeau de marbre à Crébillon, en 1762, dans l’église Saint-Gervais; et l’on refusa la sépulture à Voltaire, en 1778. 
La brochure intitulée Éloge de M. de Crébillon, et la critique de ses ouvrages, faite en 1762, avec le factum pour la nombreuse famille du Rapterre (parterre), contre le nommé Giolot Ticalani, par M. de Voltaire, in-8° de quarante pages, qui me paraît avoir été imprimée à Lausanne, se compose de l’Éloge de Crébillon, et d’un factum contre la tragédie de Catilina. 
Le Mercure de juillet 1762 contenait un Éloge historique de Crébillon. Lorsque le pamphlet de Voltaire fut publié, le rédacteur du Mercure avertit (cahier de septembre) le public de ne pas confondre les deux ouvrages. Une Réponse à l’Éloge de Crébillon, ou lettre à M. de Voltaire, par M. l’abbé de S*** est imprimée dans la Renommée littéraire, pages 26, 129, 145. L’Éloge de Crébillon fut aussi critiqué dans l’Année littéraire, 1762, VII, 247-230. C’est, je crois, de la Réponse que Voltaire parle dans sa lettre à d’Alembert, du 4 février 1763. Crébillon (Prosper Jolyot de), né à Dijon le 15 février 1674, est mort le 17 juin 1762. (B.) 
 


ÉLOGE ...

M. de Crébillon avait plus de génie que de littérature; il s’appliqua cependant assez tard à la poésie dramatique. Il fut, dans sa jeunesse, homme de plaisir et de bonne compagnie; et ce ne fut qu’à l’âge de trente ans qu’il composa sa première tragédie. Il était né, en 1674, à Dijon, ville qui a produit plus d’un homme d’esprit et de génie. Il donna, en 1705, son Idoménée.

IDOMÉNÉE.

Cette tragédie eut treize représentations. On jouait alors les pièces nouvelles plus longtemps qu’aujourd’hui, parce qu’alors le public n’était point partagé entre plusieurs spectacles, tels que la Comédie italienne et la Foire(1): il fallait environ vingt représentations pour constater le succès passager d’une nouveauté. Aujourd’hui on regarde une douzaine de représentations comme un succès assez rare, soit que l’on commence à être rassasié de tragédies, dans lesquelles on a vu si souvent des déclarations d’amour, des jalousies et des meurtres; soit parce que nous n’avons plus de ces acteurs dont la voix noble comme celle de Baron, terrible comme celle de Baubourg, touchante comme celle de Dufresne, subjugue l’attention du public; soit qu’enfin la multitude des spectacles(2) fasse tort au théâtre le plus estimé de l’Europe. 

On trouva quelques beautés dans l’Idoménée, mais elle n’est point restée au théâtre; l’intrigue en était faible et commune, la diction lâche, et toute l’économie de la pièce trop moulée sur ce grand nombre de tragédies languissantes qui ont paru sur la scène, et qui ont disparu. 

ATRÉE.

En 1707 il donna Atrée, qui eut beaucoup plus de succès. On la joua dix-huit fois. Elle avait un caractère plus fier et plus original. Le cinquième acte parut trop horrible. Il ne l’est cependant pas plus que le cinquième de Rodogune, car certainement Cléopâtre, en assassinant un de ses fils et en présentant du poison à l’autre, n’ayant à se plaindre d’aucun des deux, commet une action bien plus atroce que celle d’Atrée, à qui son frère a enlevé sa femme. Ce n’est donc point parce que la coupe pleine de sang est une chose horrible qu’on ne joue plus cette pièce au contraire, cet excès de terreur frapperait beaucoup de spectateurs, et les remplirait de cette sombre et douloureuse attention qui fait le charme de la vraie tragédie; mais le grand défaut d’Atrée, c’est que la pièce n’est pas intéressante. On ne prend aucune part à une vengeance affreuse, méditée de sang-froid, sans aucune nécessité. Un outrage fait à Atrée, il y a vingt ans, ne touche personne; il faut qu’un grand crime soit nécessaire, et il faut qu’il soit commis dans la chaleur du ressentiment. Les anciens connurent bien mieux le coeur humain que ce moderne, quand ils représentèrent la vengeance d’Atrée suivant de près l’injure(3).

L’auteur tombe encore dans le défaut tant reproché aux modernes, celui d’un amour insipide. Ce qui a achevé de dégoûter à la longue de cette pièce, c’est l’incorrection du style. Il y a beaucoup de solécismes et de barbarismes, et encore plus d’expressions impropres. Dès les deux premiers vers il pèche contre la langue et contre la raison: 
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Avec l’éclat du jour je vois enfin paraître 
L’espoir et la douceur de me venger d’un traître.
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Comment voit-on paraître un espoir avec l’éclat du jour? comment voit-on paraître la douceur? Le plus grand défaut de son style consiste dans des vers boursouflés, dans des sentences qui sont toujours hors de la nature: 
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Je voudrais me venger, fût-ce même des dieux: 
Du plus puissant de tous j’ai reçu la naissance; 
Je le sens au plaisir que me fait la vengeance. (I, 3.)
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La Fontaine a dit aussi heureusement que plaisamment: 
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. . . . .Je sais que la vengeance 
Est un morceau de roi; car vous vivez en dieux(4).
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Mais une telle idée peut-elle entrer dans une tragédie? 

Thyeste y raconte un songe qui n’est au fond qu’un amas d’images incohérentes, une déclamation absolument inutile au noeud de la pièce. A quoi sert 

Une ombre qui perce la terre? (II, 2)

Un songe 

Qui finit par un coup de tonnerre?

Ce sont de grands mots qui étourdissent les oreilles. « Les songes de la nuit qui ne se dissipent que par le jour qui les suit sont d’infortunés présages qui asservissent son âme à de tristes images. » Tout cela n’est ni bien écrit ni bien pensé. 

On y voit une foule d’expressions vagues, rebattues, et sans objet déterminé, comme, 
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Athène éprouvera le sort le plus funeste. (I, 3.) 
Au milieu des horreurs du sort le plus funeste. ( Ibid.)
Pour venger l’affront le plus funeste. (Ibid.)
Allez, que votre bras à l’Attique funeste. (I, 4.) 
Ne comptez-vous pour rien un amour si funeste? (I, 7.) 
Quoi! tu peux t’arrêter dans ce séjour funeste! (II, 2.) 
Tes soupçons et ta haine funeste. (II, 5.) 
Puis-je encor m’étonner d’une ardeur si funeste? (III, 1.) 
Ce billet seul contient un regret si funeste. (IV, 5.) 
Dans un jour si funeste. (Ibid.)
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Cette rime oiseuse tant de fois répétée n’est pas la seule qui fatigue les oreilles délicates. Il y a trop de rimes en épithètes. En général, la pièce est écrite avec dureté. Les vers sont sans harmonie, la versification négligée comme la langue. La plupart de nos auteurs tragiques n’ont pas su toujours bien écrire, et faire dire aux personnages ce qu’ils devaient dire. Il est vrai que tous ces devoirs sont très difficiles à remplir. Pour faire une tragédie en vers, il faut savoir faire des vers, il faut posséder parfaitement sa langue, ne se servir jamais que du mot propre, n’être ni ampoulé, ni faible, ni commun, ni trop singulier. Je ne parle ici que du style. Les autres conditions sont encore plus nécessaires et plus difficiles. Nous n’avons aucune tragédie parfaite, et peut-être n’est-il pas possible que l’esprit humain en produise jamais. L’art est trop vaste, les bornes du génie trop étroites, les règles trop gênantes, la langue trop stérile, et les rimes en trop petit nombre. C’est bien assez qu’il y ait dans une tragédie des beautés qui fassent pardonner les défauts. 

ÉLECTRE.

Électre, jouée en 1708, eut autant de représentations qu’Atrée; mais elle eut l’avantage de rester plus longtemps au théâtre. Le rôle de Palamède, qui fut le mieux joué, était aussi celui qui imposait le plus. On s’aperçut depuis que ce rôle de Palamède est étranger à la pièce, et qu’un inconnu obscur, qui fait le personnage principal dans la famille d’Agamemnon, gâte absolument ce grand sujet en avilissant Oreste et Électre. Ce roman, qui fait d’Oreste un homme fabuleux sous le nom de Tydée, et qui le donne pour fils de Palamède, a paru trop peu vraisemblable. On ne peut concevoir comment Oreste, sous le nom de Tydée, ayant fait tant de belles actions à la cour d’Égisthe, ayant vaincu les deux rois de Corinthe et d’Athènes, comment ce héros, connu par ses victoires, est ignoré de Palamède. 

On a surtout condamné la partie carrée d’Électre avec Itys, fils de Thyeste, et d’Iphianasse avec Tydée, qui est enfin reconnu pour Oreste. Ces amours sont d’autant plus condamnables qu’ils ne servent en rien à la catastrophe. On ne parle d’amour dans cette pièce que pour en parler. C’est une grande faute, il faut l’avouer, d’avoir rendu amoureuse cette Électre, âgée de quarante ans, dont le nom même signifie sans faiblesse, et qui est représentée dans toute l’antiquité comme n’ayant jamais eu d’autre sentiment que celui de la vengeance de son père. 

C’est le peu de connaissance des bons ouvrages anciens, ou plutôt l’impuissance de fournir cinq actes dans un sujet si noble et si simple, qui fait recourir un auteur à cette malheureuse ressource d’un amour trivial. 

Il y a de belles tirades dans l’Électre de M. de Crébillon. On souhaiterait en général que la diction fût moins vicieuse, le dialogue mieux fait, les pensées plus vraies. 

Électre commence à s’adresser à la Nuit comme dans un couplet d’opéra elle l’appelle « insensible témoin de ses vives douleurs; elle ne vient plus lui confier ses pleurs », et elle lui confie qu’elle aime Itys; elle lui dit qu’elle veut tuer Itys, parce qu’elle l’aime, « immolons l’amant qui nous outrage »; et le moment d’après elle avoue à la Nuit que le vertueux « Itys n’en a pas moins trouvé le chemin de son coeur; mais Arcas ne vient pas », dit-elle. Quel rapport cet Arcas a-t-il avec cet Itys et avec cette Nuit? Il n’y a là nulle suite d’idées, nul art, nulle connaissance de la manière dont on doit sentir et s’exprimer. Arcas lui dit: 
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Loin de faire éclater le trouble de votre âme (I, 2), 
Flattez plutôt d’Itys l’audacieuse flamme; 
Faites que votre hymen se diffère d’un jour: 
Peut-être nous verrons Oreste de retour.
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Ces vers et presque tous ceux de la pièce sont trop dépourvus d’élégance, d’harmonie, de liaison. Itys se présente à Électre, et lui dit (I, 3): 
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Ah! ne m’enviez pas mon amour, inhumaine; 
Ma tendresse ne sert que trop bien votre haine. 
Si l’amour cependant peut désarmer un coeur 
Quel amour fut jamais moins digne de rigueur? 
Au prix de tout mon sang je voudrais être à vous, 
Si c’était votre aveu qui me fît votre époux: 
Ah! par pitié pour vous, princesse infortunée, 
Payez mon tendre amour par un tendre hyménée; 
Régnez donc avec moi, c’est trop vous en défendre.
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Ce ne sont pas là les vers de Sophocle. L’auteur écrit mieux quand il imite les beaux morceaux du grec, quand Électre dit à sa mère (I, 6): 
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Moi, l’esclave d’Égisthe! ah, fille infortunée! 
Qui m’a fait son esclave? et de qui suis-je née? 
Était-ce donc à vous de me le reprocher, etc.
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C’était là le véritable sujet de la pièce; c’était là l’unique intérêt qu’il fallait faire paraître. 

On ne peut souffrir, après ces mouvements de terreur et de pitié, qu’Oreste vienne faire une déclaration d’amour à Iphianasse, et qu’il dise (II, 2): 
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Peut-être à ce bonheur aurais-je pu prétendre 
Avec quelque valeur et le coeur le plus tendre. 
Quels efforts, quels travaux, quels illustres projets 
N’a point tentés ce coeur charmé de vos attraits; 
Qui, trop plein d’un amour qu’Iphianasse inspire, 
En dit moins qu’il n’en sent et plus qu’il n’en doit dire!
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Et l’autre lui répond: 
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Un amant comme vous, quelque feu qui l’inspire 
Doit soupirer du moins sans oser me le dire.
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Ces discours de roman, mis en vers si lâches et si faibles, dépareraient trop une pièce qui serait d’ailleurs bien faite et bien écrite; mais quand on voit des vers tels que ceux-ci: 
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Ah! que les malheureux éprouvent de tourments! (III, 2.) 
D’Électre en ce moment, faible coeur, cours l’apprendre. (III, 1) 
Est-ce ainsi que des dieux la suprême sagesse 
Doit braver des mortels la crédule faiblesse! (III, 5.) 
J’ai fait peu pour Égisthe, et de quelque succès 
Sa bonté chaque jour s’acquitte avec excès. (III, 4.) 
Ne m’arrêtez donc plus sur l’espoir des bienfaits. (Ibid.) 
Connaissez-vous enfin ce guerrier redoutable 
Pour le tyran d’Argos, rempart impénétrable? (III. 5.) 
Dans le sein d’un barbare éteindre mes transports. (Ibid.)
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Quand on voit, dis-je, tant de vers, ou durs, ou dénués de sens, ou languissants par des épithètes inutiles, ou défigurés par des termes impropres, on prononce avec Boileau(5):
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Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin 
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.
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Que doit-on donc prononcer quand une versification si vicieuse dans tous les points n’a guère d’autre mérite que de soutenir, par quelques descriptions ampoulées, un drame plus vicieux encore par la conduite? 

Malgré ces défauts, dont il faut convenir, il y avait assez de beautés pour faire réussir la pièce. Les rôles d’Électre et de Palamède ont des tirades très imposantes. La reconnaissance d’Électre et d’Oreste faisait un grand effet, et si le style en général n’était pas châtié, il y avait des vers d’un grand tragique, qui méritaient des applaudissements. 

DIGRESSION SUR CE QUI SE PASSA ENTRE LES REPRÉSENTATIONS D’ÉLECTRE ET DE RHADAMISTE.

Tandis qu’après le succès d’Atrée et d’Électre il semblait que M. de Crébillon pût prétendre à l’Académie française, il en fut exclu par les deux brigues de Lamotte et de Rousseau. Il fit contre Lamotte et contre les amis de cet auteur, qui s’assemblaient souvent au café de la veuve Laurent, une satire dans laquelle chacun d’eux était désigné sous le nom de quelque animal. Lamotte était la taupe, parce qu’il était déjà menacé de perdre la vue; l’abbé de Pons, disgrâcié de la nature par l’irrégularité de sa taille, était le singe; Danchet, d’une assez haute stature, était le chameau; Fontenelle, par allusion à sa conduite adroite, était le renard. Cette satire manquait de grâce et de sel. Il la récitait volontiers chez Oghières(6); mais je ne crois pas qu’elle ait jamais été imprimée. 

Il fit aussi cette épigramme contre Rousseau, qui sollicitait la place de l’Académie: 
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Quand poil de Roux faisant la quarantaine, 
De ses poisons le Louvre infectera, 
En tel mépris cettui corps tombera 
Que Pellegrin y entrera sans peine.
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Ce Pellegrin avait fait plusieurs pièces de théâtre avec quelques succès passagers. Deux prix remportés à l’Académie semblaient le mettre à portée de prétendre à cette place. 

Pour Rousseau, il n’était encore connu que par quelques odes approuvées par des connaisseurs, et par quelques épigrammes. La carrière du théâtre est infiniment plus difficile à remplir. Sa comédie du Café et celle du Capricieux avaient été très mal reçues; celle du Flatteur était froide, et n’eut qu’un succès très médiocre. Ses opéras étaient encore plus mauvais. D’ailleurs son caractère lui ayant fait beaucoup d’ennemis, Lamotte eut la place(7), et Rousseau n’eut que deux voix pour lui. 

Tout cela excita la bile de Rousseau, qui fit une satire intitulée Épître à Marot, dans laquelle on trouve de très jolis vers parmi beaucoup d’autres qui ne sont que bizarres, et qui sont remplis d’injures grossières et de termes hasardés et impropres. Il traite tous ceux qui allaient au café, de maroufles, et il parle ainsi de Crébillon: 
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Comment nommer ce froid énergumène 
Qui, d’Hélicon chassé par Melpomène, 
Me défigure en ses vers ostrogots, 
Comme il a fait rois et princes d’Argos?
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Après cette satire, Rousseau n’osa plus remettre les pieds au café de la Laurent, où tous les gens de lettres qu’il avait outragés s’assemblaient. Chacun d’eux l’accabla d’épigrammes et de chansons. Toute cette guerre divertissait le public aux dépens des parties belligérantes, et c’était le seul fruit qu’on en pût retirer. 

La chose devint sérieuse quand Rousseau eut fait cinq couplets atroces, sur un air d’opéra, contre la plupart de ses ennemis. Ces couplets, qu’il récita imprudemment, devinrent publics. Malheureusement pour lui, un nommé de Brie, qui était devenu son ami et son confident, lui conseilla de faire de nouveaux couplets, et de les envoyer par des inconnus aux intéressés mêmes. On ne pouvait donner un conseil plus détestable: il semblait même qu’il fût dicté par la haine, car Rousseau avait fait contre ce de Brie les épigrammes les plus violentes, dans lesquelles il l’avait traité de fesse-matthieu. Cependant il est vrai que de Brie haïssant encore plus tous ceux qui lui avaient témoigné du mépris au café de la Laurent, et s’étant réconcilié avec Rousseau, auquel même je sais qu’il prêta quelque argent, non seulement il lui conseilla de faire les couplets qui commencent ainsi: 
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Que de mille sots réunis 
Pour jamais le café s’épure; 
Que l’insipide Dionis 
Porte ailleurs sa plate figure;
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mais il en porta lui-même une copie chez Oghières, qui eut la discrétion de la jeter au feu. C’est ce qui m’a été confirmé par un parent de Brie, qui fut témoin de tout ce scandale, et qui conjura le sieur Oghières de n’en parler jamais. 

Enfin les derniers couplets parurent. M. de Crébillon y fut attaqué dans ses moeurs d’une manière affreuse(8), qui lui fit même assez de tort, et qui ne contribua pas peu à lui fermer encore longtemps les portes de l’Académie tant les hommes sont injustes! Il faut remarquer que Rousseau ayant su par de Brie que le Suisse Oghières, en jetant au feu les premiers couplets, avait dit que l’auteur, quel qu’il fût, méritait le carcan et les galères, plaça Oghières lui-même dans les derniers qui firent tant de bruit. Tout cela est si vrai que, dans le procès criminel que Rousseau osa intenter au sieur Saurin, géomètre de l’Académie des sciences, au sujet de ces couplets infâmes, de Brie fut le seul qui accompagna Rousseau devant les juges. Ils poursuivirent ensemble l’affaire entamée pour perdre les sieurs Saurin et Lamotte; et lorsque Rousseau fut condamné unanimement par le Châtelet et par le parlement, ce de Brie lui prêta de l’argent pour sortir du royaume. 

Ce sont là des faits de la vérité la plus incontestable. Je n’ai jamais pu concevoir comment il s’est pu trouver quelques personnes assez dépourvues de raison et d’équité pour soutenir que Lamotte, Saurin, et un joaillier nommé Malafer, avaient fait ensemble tous ces infâmes couplets pour les imputer à Rousseau. 

M. de Crébillon savait, à n’en pouvoir douter, que Rousseau était l’auteur de tout; Oghières lui avait enfin avoué que de Brie lui avait apporté les premiers. 

Il est indubitable que non seulement Rousseau fut coupable de cette infamie, mais encore du crime affreux d’en accuser un innocent. La haine l’aveuglait; c’était sa passion dominante. Il y joignit l’hypocrisie, car dans le cours du procès même il fit une retraite au noviciat des jésuites, sous le P. Sanadon; et, retiré à Bruxelles, il fit un pèlerinage à pied à Notre-Dame de Hall, dans le temps qu’il trahissait et livrait à ses créanciers le sieur Médine, qui l’avait secouru dans ses plus pressants besoins. Ce sont encore des faits dont on a la preuve. Il ne cessa de faire à Bruxelles des épigrammes bonnes ou mauvaises contre les mêmes personnes qu’il avait outragées à Paris: il en fit contre Fontenelle, Lamotte, La Faye, Saurin, et contre Crébillon, qu’il désigne sous le nom de Lycophron.

Il en fit contre l’abbé d’Olivet, qui n’avait pas approuvé ses Aïeux chimériques, et contre l’abbé Dubos, secrétaire perpétuel de l’Académie. Tout cela est imprimé. 

Il reste à savoir si de telles horreurs peuvent être pardonnées en faveur de deux ou trois odes qui ne sont que des déclamations de rhétorique, de quelques psaumes au-dessous des cantiques d’Esther et d’Athalie, et de quelques épigrammes dont le fond n’est jamais de lui, et dont presque tout le mérite consiste dans des turpitudes. Je voudrais seulement qu’on lui eût donné le rôle de Palamède et de Rhadamiste à traiter: il aurait été infiniment au-dessous de M. de Crébillon. Qu’on en juge par toutes ses pièces de théâtre, et en dernier lieu par les Aïeux chimériques et par l’Hypocondre: on voit un homme absolument sans invention et sans génie, qui n’avait guère d’autres talents que celui de la rime et du choix des mots. Il n’y a pas un vers dans tous ses ouvrages qui aille au coeur; et on peut conclure, par le froid qui règne dans tous ses drames, qu’il était incapable de faire une scène tragique. 

Si M. de Crébillon avait plus châtié son style, je ne balancerais pas à le placer, malgré ses défauts, infiniment au-dessus de Rousseau: car si on doit proportionner son estime aux difficultés vaincues, il est certainement plus difficile de faire une tragédie qu’une ode. Les cantiques d’Athalie et d’Esther sont ce que nous avons de meilleur en ce genre; mais approchent-ils d’une seule scène bien faite? 

RHADAMISTE.

Rhadamiste est la meilleure pièce de M. de Crébillon. L’intrigue est tirée tout entière du second tome d’un roman assez ignoré, intitulé Bérénice(9).Cette pièce fut jouée, pour la première fois, en 1711, et eut trente représentations. Elle est pleine de grands traits de force et de pathétique. On trouva, il est vrai, l’exposition trop obscure, et l’amour d’Arsame trop faible; Pharasmane ressemblait trop à Mithridate amoureux d’une jeune personne dont ses deux fils sont amoureux aussi. C’était imiter un défaut de Racine; mais le rôle de Pharasmane est plus fier et plus tragique que celui de Mithridate, s’il n’est pas si bien écrit. 

Ce que les esprits sages condamnèrent le plus dans cette pièce, ce fut une idée puérile de Rhadamiste, qui attribue aux Romains un ridicule dont ils étaient fort éloignés. Il suppose qu’il est choisi par eux pour aller, sous un nom étranger, en ambassade auprès de son propre père, pour semer la discorde dans sa famille. Comment la cour de l’empereur romain aurait-elle été assez imbécile pour imaginer que ce fils serait toujours inconnu à la cour de Pharasmane, et qu’étant une fois reconnu il ne se raccommoderait point avec lui? 

Une telle extravagance n’est jamais entrée dans la tête de personne, excepté dans celle de l’auteur du roman de Bérénice, pour lequel M. de Crébillon a poussé trop loin la complaisance. 

Il pallie autant qu’il le peut le vice de cette supposition, en disant: 

Des Romains si vantés telle est la politique(10).

Mais cela même devint comique, parce que tout le monde sent assez l’absurdité d’une politique pareille. 

C’est en partie ce vice capital, joint à l’obscurité de l’exposition et à la versification incorrecte de l’auteur, qui fit dire à Boileau dans sa dernière maladie, quand on lui apporta cette pièce: « Qu’on m’ôte ce galimatias; les Pradons étaient des aigles en comparaison de ces gens-ci; je crois que c’est la lecture de Rhadamiste qui a augmenté mon mal. » 

La mauvaise humeur de Boileau était injuste. Rhadamiste valait mieux que les pièces des rivaux de Racine, et même que l’Alexandre de Racine, auquel Boileau avait prodigué autrefois des éloges bien peu mérités; ce qui aurait pu excuser la bilieuse critique de Boileau, c’était le commencement même de la pièce 
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ZÉNOBIE.
Laisse-moi; ta pitié, tes conseils et la vie 
Sont le comble des maux pour la triste Isménie. 
Dieu juste! ciel vengeur, effroi des malheureux, etc. 

PHÉNICE.

Vous verrai-je toujours les yeux baignés de larmes, 
Par d’éternels transports remplir mon coeur d’alarmes? 
Le sommeil en ces lieux verse enfin ses pavots; 
La nuit n’a plus pour vous ni douceur ni repos. 
Cruelle, si l’amour vous éprouve inflexible, etc.
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C’est ainsi que la pièce débute. Les connaisseurs devinent aisément combien un homme tel que Boileau devait être choqué de voir que « la pitié de Phénice est le comble des maux pour Zénobie ». Cela n’a pas de sens. Comment la pitié et les conseils d’une confidente, d’une amie, peuvent-ils être le comble des maux? comment les conseils et la vie sont-ils ensemble? pourquoi « le ciel est-il l’effroi des malheureux » ? Il l’est des coupables, et ce sont les malheureux dont il est le consolateur. 

Pourquoi Phénice appelle-t-elle sa maîtresse cruelle? Cela est bon dans Oenone, à qui Phèdre cache son secret; mais cette imitation est ridicule dans Phénice. Un amant de comédie peut appeler sa maîtresse qui le refuse cruelle; mais une confidente tragique ne doit point lui reprocher en mauvais français que l’amour l’éprouve inflexible.

Boileau pouvait-il ne pas condamner une Zénobie « remplissant toujours d’alarmes, par d’éternels transports », le coeur de sa suivante? Qu’est-ce « qu’une nuit qui n’a point de douceur »? 

Quel langage faible et barbare! Boileau pouvait-il supporter une femme qui s’écrie (I, 5): 
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Puisque l’amour a fait le malheur de ma vie, 
Quel autre que l’amour doit venger Zénobie?
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De telles pointes sont-elles tolérables? Un homme de goût approuvera-t-il que Rhadamiste dise(11) qu’il est 

Criminel sans penchant, vertueux sans dessein?

Cela forme-t-il un sens? On voit bien que Rhadamiste veut dire qu’il est criminel malgré lui, qu’il aime la vertu sans la suivre; mais il faut savoir exprimer sa pensée. Tant d’expressions louches, obscures, impropres, vicieuses, peuvent rebuter un lecteur instruit et difficile. 

Rhadamiste, prétendu ambassadeur de Rome auprès de son père, veut enlever une inconnue que le jeune Arsame lui recommande, et il dit (III, 4): 
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D’ailleurs, pour l’enlever ne me suffit-il pas 
Que mon père cruel brûle pour ses appas?
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Quoi! il enlève une femme, uniquement parce que le roi son père en est amoureux! de plus, comment ne voit-il pas qu’on la reprendra aisément de ses mains? Quel ambassadeur a jamais fait une telle folie? Rhadamiste peut-il heurter ainsi les premiers principes de la raison, après avoir dit (II, 1): « d’un ambassadeur empruntons la prudence »? Ce vers, tout comique qu’il est, n’est-il pas la condamnation de sa conduite? Quelle prudence, de violer le droit des gens pour s’exposer aux plus grands affronts! 

Un grand défaut de conduite encore, c’est qu’à la fin de la pièce, Arsame, voyant son frère Rhadamiste en péril, et pouvant le sauver d’un mot, ne révèle point à Pharasmane que Rhadamiste est son fils. Il n’a qu’à parler pour prévenir un parricide, nulle raison ne le retient; cependant il se tait. L’auteur le fait persister une scène entière dans un silence condamnable, uniquement pour ménager à la fin une surprise, qui devient puérile parce qu’elle n’est nullement vraisemblable. 

C’est là une partie des défauts que tous les connaisseurs remarquent dans Rhadamiste. Cependant il y a dans cette pièce du tragique, de l’intérêt, des situations, des vers frappants. La reconnaissance de Rhadamiste et de Zénobie plaît beaucoup le rôle de Zénobie est noble; elle est vertueuse et attendrissante. En un mot, c’est la seule de toutes les pièces de cet auteur qu’on croie devoir rester au théâtre. 

XERXÈS.

La tragédie de Xerxès, donnée en 1715, ne fut jouée que deux fois. Il arriva à la première représentation une chose assez singulière tout le monde se mit à rire à ces vers d’un scélérat nommé Artaban, qui va assassiner son maître: 
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Amour d’un vain renom, faiblesse scrupuleuse, 
Cessez de tourmenter une âme généreuse, 
Digne de s’affranchir de vos soins odieux. 
Chacun a ses vertus, ainsi qu’il a ses dieux. 
Dès que le sort nous garde un succès favorable, 
Le sceptre absout toujours la main la plus coupable; 
Il fait du parricide un homme généreux: 
Le crime n’est forfait que pour les malheureux(12).
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Ce n’était pas seulement ce galimatias qui faisait rire, c’était l’atrocité insensée de ces détestables maximes trop ordinaires alors au théâtre, et que Cartouche n’aurait osé prononcer. Cette horreur était si outrée dans la tragédie de Xerxès que le public prit le parti d’en rire au lieu de faire entendre des huées d’indignation. Xerxès est écrit et conduit comme les pièces de Cyrano de Bergerac. Cependant on l’a fait imprimer en 1750 au Louvre(13), aux dépens du roi c’est un honneur que n’ont eu ni Cinna ni Athalie.

SÉMIRAMIS.

En 1717, M. de Crébillon fit représenter Sémiramis; elle n’eut aucun succès, et ne sera jamais reprise. Le défaut le plus intolérable de cette pièce est que Sémiramis, après avoir reconnu Ninias pour son fils, en est encore amoureuse; et ce qu’il y a d’étrange, c’est que cet amour est sans terreur et sans intérêt. Les vers de cette pièce sont très mal faits, la conduite, insensée, et nulle beauté n’en rachète les défauts. Les maximes n’en sont pas moins abominables que celles de Xerxès. La diction et la conduite sont également mauvaises; cependant l’auteur eut la faiblesse de la faire imprimer. 

Le sieur Danchet, examinateur des livres, fut chargé de rendre compte de la pièce; il donna son approbation en ces termes: 

« J’ai lu Sémiramis, et j’ai cru que la mort de cette reine, au défaut de ses remords, pouvait faire tolérer l’impression de cette tragédie. » 

Cette singulière approbation brouilla vivement Crébillon et Danchet. Celui-ci adoucit un peu les termes de son approbation; mais la mort au défaut des remords subsista, et Crébillon fut au désespoir. Il a fait retrancher les approbations dans l’édition qu’il a obtenu qu’on fit au Louvre. 

PYRRHUS.

Pyrrhus eut quelque succès en 1729; mais ce succès baissa toujours depuis, et aujourd’hui cette tragédie est entièrement abandonnée. Elle vaut mieux que Sémiramis; mais le style en est si mauvais, il y a tant de longueurs et si peu de naturel et d’intérêt, qu’il n’est point à croire que jamais elle soit tirée de la foule des pièces qu’on ne représente plus. 

CATILINA.

M. de Crébillon, ayant commencé la tragédie de Cromwell, abandonna ce projet, et refondit des endroits des deux premiers actes dans le sujet de Catilina. Ensuite, se livrant au dégoût que lui donnait le malheur attaché si souvent à la littérature, il renonça à toute société et à tout travail jusqu’à ce qu’en 1747 une personne respectable, dont le nom doit être cher à tous les gens de lettres(14), l’engagea, par des bienfaits, à finir cet ouvrage, dont on parlait dans Paris avec les plus grands éloges. 

M. de Crébillon, reçu enfin à l’Académie française(15), y avait récité plusieurs fois ses premiers actes de Catilina, qu’on avait applaudis avec transport. Il continua la pièce à l’âge de soixante 

et dix ans passés. La faveur du public ne se signala jamais avec plus d’indulgence. En vain ce petit nombre d’hommes qui va toujours aux représentations armé d’une critique sévère réprouva l’ouvrage; rien ne prévalut contre l’heureuse disposition du public, qui voulait ranimer un vieillard dont il plaignait la longue retraite, dont les talents avaient trouvé des partisans que le public aimait(16).

Il est vrai qu’on riait en voyant Catilina parler au sénat de Rome du ton dont on ne parlerait pas aux derniers des hommes; mais après avoir ri, on retournait à Catilina. On la joua dix-sept fois. Rien ne caractérise peut-être plus la nation que cet empressement singulier. Il y avait, dans cette faveur passagère, une autre raison qui contribua beaucoup à cet étrange succès, et qui ne venait pas d’un esprit de faveur(17).

Mais, après que le torrent fut passé, on mit la pièce à sa véritable place; et quelque protection qu’elle eût obtenue, on ne put la faire reparaître sur la scène. Les yeux s’ouvrent tantôt plus tôt, tantôt plus tard. Catilina était trop barbarement écrit; la conduite de la pièce était trop opposée au caractère des Romains, trop bizarre, trop peu raisonnable, et trop peu intéressante, pour que tous les lecteurs ne fussent pas mécontents. On fut surtout indigné de la manière dont Cicéron est avili. Ce grand homme, conseillant à sa fille de faire l’amour à Catilina(18), était couvert de ridicule d’un bout à l’autre de la pièce. 

Lorsque l’auteur récita cet endroit à l’Académie dans une séance ordinaire et non publique, il s’aperçut que ses auditeurs, qui connaissaient Cicéron et l’histoire romaine, secouaient la tête. Il s’adressa à M. l’abbé d’Olivet: Je vois bien, lui dit-il, que cela vous déplaît. — Point du tout, répondit ce savant et judicieux académicien; cet endroit est digne du reste, et j’ai beaucoup de plaisir à voir Cicéron le Mercure de sa fille.

Une courtisane nommée Fulvie, déguisée en homme, était encore une étrange indécence. Les derniers actes froids et obscurs achèvent enfin de dégoûter les lecteurs. 

Quant à la versification et au style, on sera peut-être étonné que l’Académie, à qui l’auteur avait lu l’ouvrage, y ait laissé subsister tant de défauts énormes; mais il faut savoir que l’Académie ne donne jamais de conseils que quand on les lui demande, et l’auteur était trop vieux pour en demander et pour en profiter. Ses vers ne furent applaudis dans les séances publiques que par des jeunes gens, sur qui une déclamation ampoulée fait toujours quelque impression. Il arrive souvent la même chose au parterre, et ce n’est qu’avec le temps qu’on se détrompe d’une illusion en quelque genre que ce puisse être. 

S’il est de quelque utilité de faire voir les défauts de détail, en voici quelques-uns que nous tirerons des premières scènes: 
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Dis-moi (si jusque-là ta fierté peut descendre), 
Pourquoi faire égorger Nonnius cette nuit ? (I, 2.)
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La fierté de Catilina descend jusqu’à répondre à Lentulus qu’il a assassiné ce sénateur, l’un de ses partisans, pour se concilier les autres: 
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Et l’art de les soumettre exige un art suprême, 
Plus difficile encor que la victoire même. (I, 1.)
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Un chef de parti, dit-il, 
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Doit tout rapporter à cet unique objet. (Ibid.) 
Vertueux ou méchant au gré de son projet; (Ibid.) 
Qu’il soit cru fourbe, ingrat, parjure, impitoyable, 
Il sera toujours grand s’il est impénétrable. (Ibid.) 
Tel on déteste avant, que l’on adore après... 
L’imprudence n’est pas dans la témérité. (III, 5.)
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Ensuite il dit qu’il aime la fille de Cicéron par tempérament: 

C’est l’ouvrage des sens, non le faible de l’âme. (I, 1.)

Deux vers après, il dit que cette passion: 

Est moins amour en lui qu’excès d’ambition.

Il avoue qu’il a conquis ce bien. 

Il dit après: 
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Cette flamme où tout mon coeur s’applique 
Est le fruit de ma haine et de ma politique.
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Ainsi il aime Tullie par les sens, par ambition, et par haine. 

Il faut avouer qu’il est plaisant de voir après cela Tullie venir parler à Catilina dans un temple; d’entendre Catilina qui lui dit: 
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Qu’il est doux cependant de revoir vos beaux yeux, 
Et de pouvoir ici rassembler tous ses dieux! (I, 3.)
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A quoi Tullie répond que « si ses yeux sont des dieux, la foudre deviendra le moindre de leurs coups ». 

Et Catilina réplique:
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Songez .......... 
Que l’amour est déchu de son autorité 
Dès qu’il veut de l’honneur blesser la dignité.
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C’est ainsi que presque toute la pièce est écrite. 

Les étrangers nous ont reproché amèrement d’avoir applaudi cet ouvrage; mais ils devaient savoir que nous n’avons fait en cela que respecter la vieillesse et la mauvaise fortune, et que cette condescendance est peut-être une des choses qui fait le plus d’honneur à notre public. 

LE TRIUMVIRAT.

Il est difficile qu’un auteur ne croie pas qu’on lui a rendu justice quand on a applaudi son ouvrage. M. de Crébillon; encouragé par ce succès, fit le Triumvirat àl’âge de quatre-vingt-un ans; mais le temps de la compassion était passé. Ce temps est toujours très court, et on ne peut obtenir grâce qu’une fois. Le Triumvirat se sentait trop de l’âge de l’auteur: on ne le siffla point; il n’y eut ni tumulte ni mauvaise volonté; on l’écouta avec patience, mais bientôt la salle fut déserte. M. de Crébillon eut encore la faiblesse de faire imprimer cette malheureuse pièce avec une épître chagrine, dans laquelle il se plaint de la plus horrible cabale. Il y a quelquefois des cabales en effet; mais quelle cabale peut empêcher le public de revenir entendre un ouvrage s’il en est content? 

C’est une chose assez plaisante que les préfaces des auteurs de pièces de théâtre; tantôt il y a eu une conspiration générale contre leur pièce, tantôt ils remercient le public d’avoir bien voulu avoir du plaisir; et lorsque cette préface, si remplie de remerciements, est imprimée, le public a déjà oublié la pièce et l’auteur. 

Comme, de toutes les productions de l’esprit, les dramatiques sont les plus exposées au grand jour, ce sont celles qui donnent le plus de gloire ou le plus de ridicule. Il n’en est pas d’une tragédie comme d’une épître, d’une ode. On ne récite point en public l’ode de Boileau sur la Prise de Namur, ni ses satires sur l’Équivoque et sur l’Amour de Dieu, devant deux mille personnes assemblées pour approuver ou pour condamner. 

Un ouvrage en vers, quel qu’il soit, n’est guère connu que d’un petit nombre d’amateurs: il est d’ordinaire mis au rang des choses frivoles dont la nation est inondée; mais les spectacles sont une partie de l’administration publique; ils se donnent par l’ordre du roi, sous l’inspection des officiers de la couronne et des magistrats; ils exigent des frais immenses. C’est à la fois un objet de commerce, de police, d’étude, de plaisir, d’instruction, et de gloire. Il rassemble les citoyens, il attire les étrangers, et par là il devient une chose importante. Tout cela fait que le succès est plus brillant en ce genre que dans tout autre.; mais aussi la chute est plus ignominieuse, étant plus éclairée. C’est un triomphe ou une espèce d’esclavage. Il s’agit encore d’une rétribution assez honnête pour tirer un homme de la pauvreté; ainsi, un auteur dramatique flotte pour l’ordinaire entre la fortune et l’indigence, entre le mépris et la gloire. 

Ce sont ces deux puissants motifs qui ont toujours produit des haines si vives entre tous ceux qui ont travaillé pour le théâtre, depuis Aristophane jusqu’à nous. Ce fut l’unique source de ces abominables couplets dans lesquels M. de Crébillon fut désigné si scandaleusement par Rousseau, qui ne pouvait digérer le succès d’Idoménée, d’Atrée et d’Électre, tandis qu’il voyait tomber toutes ses comédies: figulus figulo invidet est un proverbe de tous les temps et de toutes les nations. 

Il est vrai que ce proverbe n’a pas eu lieu entre M. de Voltaire et M. de Crébillon: c’est même une chose assez singulière que M. de Voltaire, ayant traité Sémiramis, Électre et Catilina, et s’étant ainsi trouvé trois fois en concurrence avec lui(19), l’ait loué toujours publiquement, et lui ait même donné plusieurs marques d’amitié. Ils n’ont jamais eu aucun démêlé ensemble. Cela est rare entre des gens de lettres qui courent la même carrière. 

FIN DE L’ÉLOGE DE CRÉBILLON.