OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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SERMON DU RABBIN AKIB
PRONONCÉ A SMYRNE LE 20 NOVEMBRE 1761 (TRADUIT DE L’HÉBREU)
Notice bibliographique.

[On le croit de la même main que la Défense de milord Bolingbroke.]

Notice de Beuchot: Ce sermon est postérieur au 21 septembre 1761, jour de l’exécution de Malagrida à Lisbonne (voyez le chapitre xxxviii du Précis du Siècle de Louis XV). Cependant on en trouve mention dans une lettre de Voltaire à Mme de Fontaine, du 1er février 1761: ce qui prouve seulement que cette lettre, telle qu’elle a été imprimée, est une de celles qu’on a composées de fragments de plusieurs mais, le 26 janvier 1762, Voltaire écrivait à d’Argental qu’il était difficile à présent de se procurer des Sermons du rabbin Akib: ce qui prouve qu’il y avait déjà quelque temps que la distribution en avait été faite. Je crois donc pouvoir assigner le dernier trimestre de 1761 pour époque de la publication du Sermon. (B). 
— La phrase entre crochets a été ajoutée, entre le titre et le texte, dans une édition de 1765, qui fait partie du tome III des Nouveaux Mélanges. La Défense de milord Bolingbroke figure dans le présent volume.

SERMON ...

Mes chers frères, 

Nous avons appris le sacrifice de quarante-deux victimes humaines, que les sauvages de Lisbonne ont fait publiquement au mois d’étanim(17), l’an 1691 depuis la ruine de Jérusalem. Ces sauvages appellent de telles exécutions des actes de foi. Mes frères, ce ne sont pas des actes de charité. Élevons nos coeurs à l’Éternel(18)!

Il y a eu, dans cette épouvantable cérémonie, trois hommes brûlés, de ceux que les Européans appellent moines, et que nous nommons kalenders, deux musulmans, et trente-sept de nos frères condamnés. 

Nous n’avons encore d’autres relations authentiques que l’Accordao dos inquisidores contra o Padre Gabriel Malagrida jesuita(19). Le reste ne nous est connu que par les lettres lamentables de nos frères d’Espagne. 

Hélas! voyez d’abord, par cet Accordao, à quelle dépravation Dieu abandonne tant de peuples de l’Europe. On accusait Malagrida jesuita d’avoir été le complice de l’assassinat du roi de Portugal. Le conseil de justice suprême, établi par le roi, avait déclaré ce kalender atteint et convaincu d’avoir exhorté, au nom de Dieu, les assassins à se venger, par le meurtre de ce prince, d’une entreprise contre leur honneur; d’avoir encouragé les coupables par le moyen de la confession, selon l’usage trop ordinaire d’une partie de l’Europe, et de leur avoir dit expressément qu’il n’y avait pas même un péché véniel à tuer leur souverain. 

Dans quel pays de la terre un homme accusé d’un tel crime n’eût-il pas été solennellement jugé par la justice ordinaire du prince, confronté avec ses complices, et exécuté à mort selon les lois? 

Qui le croirait, mes frères, le roi de Portugal n’a pas le droit de faire condamner par ses juges un kalender accusé de parricide! Il faut qu’il en demande la permission à un rabbin latin établi dans la ville de Rome; et ce rabbin latin(20) la lui a refusée! Ce roi a été obligé de remettre l’accusé à des kalenders portugais, qui ne jugent, disent-ils, que les crimes contre Dieu; comme si Dieu leur avait donné des patentes pour connaître souverainement de ce qui l’offense, et comme s’il y avait un plus grand crime contre Dieu même que d’assassiner un souverain, que nous regardons comme son image! 

Sachez, mes frères, que les kalenders n’ont pas seulement interrogé Malagrida sur la complicité du parricide. C’est une petite faute mondaine, disent-ils, laquelle est absorbée dans l’immensité des crimes contre la majesté divine. 

Malagrida a donc été convaincu d’avoir dit « qu’une femme, nommée Annah, avait été autrefois sanctifiée dans le ventre de sa mère, que sa fille lui parla avant de venir au monde, que Marie reçut plusieurs visions de l’ange-messager Gabriel, qu’il y aura trois antechrists, dont le dernier naîtra à Milan d’un kalender et d’une kalendresse, et que pour lui Malagrida est un Jean-B...(21)»

Voilà pourquoi ce pauvre jésuite, âgé de soixante-quinze ans, a été brûlé publiquement à Lisbonne. Élevons nos coeurs à l’Éternel! 

S’il n’y avait eu que Malagrida jesuita de condamné aux flammes, nous ne vous en parlerions pas dans cette sainte synagogue: peu nous importe que des kalenders aient tué un kalender jésuite. Nous savons assez que ces thérapeutes d’Europe ont souvent mérité ce supplice; c’est un des malheurs attachés aux sectes de ces barbares: leurs histoires sont remplies des crimes de leurs derviches, et nous savons assez combien leurs disputes fanatiques ont ensanglanté de trônes. Toutes les fois qu’on a vu des princes assassinés en Europe, la superstition de ces peuples a toujours aiguisé le poignard. Le savant aumônier de M. le consul de France à Smyrne compte quatre-vingt-quatorze rois, ou empereurs, ou princes mis à mort par les querelles de ces malheureux, ou par les propres mains des faquirs, ou par celles de leurs pénitents. Pour le nombre des seigneurs et des citoyens que ces superstitions ont fait massacrer, il est immense; et de tant d’assassinats horribles il n’en est aucun qui n’ait été médité, encouragé, sanctifié dans le sacrement qu’ils appellent de confession. 

Vous savez, mes frères, que les premiers chrétiens imitèrent d’abord notre louable coutume de nous accuser devant Dieu de nos fautes, de nous confesser pécheurs dans notre temple. Six siècles après la destruction de ce saint temple, les archimandrites d’Europe imaginèrent d’obliger leurs faquirs à se confesser à eux secrètement deux fois l’année. Quelques siècles après, on obligea des gens du monde à en faire autant. Figurez-vous quelle autorité dangereuse cette coutume donna à ceux qui voulurent en abuser. Les secrets des familles furent entre leurs mains, les femmes furent soustraites au pouvoir de leurs maris, les enfants à celui de leurs pères; le feu de la discorde fut allumé dans les guerres civiles par les confesseurs qui étaient d’un parti, et qui refusaient ce qu’ils appellent l’absolution à ceux du parti contraire. 

Enfin, ils persuadèrent à leurs pénitents que Dieu leur commandait d’aller tuer les princes qui mécontentaient leurs archimandrites. Hier, mes frères, l’aumônier de monsieur le consul nous montra dans l’histoire de la petite nation des Francs, qui vit dans un coin du monde, au bout de l’occident, et qui n’est pas sans mérite; il nous montra, dis-je, un faquir, nommé Clément, qui reçut de son prieur, nommé Bourgoin, l’ordre exprès en confession d’aller assassiner son roi légitime, qui s’appelait, je crois, Henri. En vérité, dans le peu que j’ai lu moi-même des nations Voisines, j’ai cru lire celle des anthropophages. Élevons nos coeurs à l’Éternel! 

Mes frères, outre le moine Malagrida que les sauvages ont brûlé, il y a encore eu deux autres moines de brûlés(22), dont j’ignore le nom et les péchés. Dieu veuille avoir leur âme! 

Puis on a brûlé deux musulmans. La charité nous ordonne de lever les épaules, d’être saisis d’horreur, et de prier pour eux. Vous savez que quand les musulmans eurent conquis toute l’Espagne par leur cimeterre, ils ne molestèrent personne, ne contraignirent personne à changer de religion, et qu’ils traitèrent les vaincus avec humanité aussi bien que nous autres israélites. Vos yeux sont témoins avec quelle bonté les Turcs en usent avec les chrétiens grecs, les chrétiens nestoriens, les chrétiens papistes, les disciples de Jean, les anciens parsis ignicoles, et nous humbles serviteurs de Moïse. Cet exemple d’humanité n’a pu attendrir les coeurs des sauvages qui habitent cette petite langue de terre du Portugal. Deux musulmans ont été livrés aux tourments les plus cruels, parce que leurs pères et leurs grands-pères avaient un peu moins de prépuce que les Portugais, qu’ils se lavaient trois fois par jour, tandis que les Portugais ne se lavent qu’une fois par semaine, qu’ils nomment Allah l’Être éternel, que les Portugais appellent Dios, et qu’ils mettent le pouce auprès de leurs oreilles quand ils récitent leurs prières. Ah! mes frères, quelle raison pour brûler des hommes! 

L’aumônier de monsieur le consul m’a fait voir une pancarte d’un grand-rabbin du pays des Francs, dont le nom finit en ic, et qui réside en un bourg ou ville appelé Soissons(23).Ce bon rabbin dit dans sa pancarte, intitulée Mandement, qu’on doit regarder tous les hommes comme frères, et qu’un chrétien doit aimer un Turc. Vive ce bon rabbin! 

Puissent tous les enfants d’Adam, blancs, rouges, noirs, gris, basanés, barbus ou sans barbe, entiers ou châtrés, penser à jamais comme lui! Et que les fanatiques, les superstitieux, les persécuteurs, deviennent hommes! Élevons nos coeurs à l’Éternel! 

Mes frères, il est temps de répandre des larmes sur nos trente-sept israélites qu’on a brûlés dans l’acte de foi. Je ne dis pas qu’ils aient tous été brûlés à petit feu; on nous mande qu’il y en a eu trois de fouettés jusqu’à la mort, et deux de renvoyés en prison: reste à trente-deux consumés par les flammes dans ce sacrifice des sauvages. 

Quel était leur crime? Point d’autre que celui d’être nés. Leurs pères les engendrèrent dans la religion que leurs aïeux ont professée depuis 5,000 ans. Ils sont nés israélites; ils ont célébré le phasé dans leurs caves; et voilà l’unique raison pour laquelle les Portugais les ont brûlés. Nous n’apprenons pas que tous nos frères aient été mangés après avoir été jetés dans le bûcher; mais nous devons le présumer de deux jeunes garçons de quatorze ans qui étaient fort gras, et d’une fille de douze qui avait beaucoup d’embonpoint et qui était très appétissante. 

Croiriez-vous que tandis que les flammes dévoraient ces innocentes victimes, les inquisiteurs et les autres sauvages chantaient nos propres prières? Le grand inquisiteur entonna lui-même le makib de notre bon roi David, qui commence par ces mots: « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu, selon votre grande miséricorde! » 

C’est ainsi que ces monstres impitoyables invoquaient le Dieu de la clémence et de la bonté, le Dieu pardonneur, en commettant le crime le plus atroce et le plus barbare, exerçant une cruauté que les démons dans leur rage ne voudraient pas exercer contre les démons leurs confrères. C’est ainsi que, par une contradiction aussi absurde que leur fureur est abominable, ils offrent à Dieu nos makibs (nos psaumes), ils empruntent notre religion même, en nous punissant d’être élevés dans notre religion. Élevons nos coeurs à l’Éternel! 

[Ce qui précède peut être regardé comme le premier point du sermon prononcé par le rabbin Akib; ce qui suit, comme le second.] 

O tigres dévots! panthères fanatiques! qui avez un si grand mépris pour votre secte que vous pensez ne la pouvoir soutenir que par des bourreaux, si vous étiez capables de raison je vous interrogerais, je vous demanderais pourquoi vous nous immolez, nous qui sommes les pères de vos pères. 

Que pourriez-vous répondre si je vous disais: Votre Dieu était de notre religion? Il naquit Juif, il fut circoncis comme tous les autres Juifs; il reçut, de votre aveu, le baptême du Juif Jean, lequel était une antique cérémonie juive, une ablution en usage, une cérémonie à laquelle nous soumettons nos néophytes: il accomplit tous les devoirs de notre antique loi; il vécut Juif, mourut Juif, et vous nous brûlez, parce que nous sommes Juifs. 

J’en atteste vos livres mêmes: Jésus a-t-il dit dans un seul endroit que la loi de Moïse était ou mauvaise ou fausse? L’a-t-il abrogée? Ses premiers disciples ne furent-ils pas circoncis? Pierre ne s’abstenait-il pas des viandes défendues par notre loi, lorsqu’il mangeait avec les Israélites? Paul, étant apôtre, ne circoncit-il pas lui-même quelques-uns de ses disciples? ce Paul n’alla-t-il pas sacrifier dans notre temple, selon vos propres écrits? Qu’étiez-vous autre chose dans le commencement qu’une partie de nous-mêmes, qui s’en est séparée avec le temps? 

Enfants dénaturés, nous sommes vos pères, nous sommes les pères des musulmans. Une mère respectable et malheureuse a eu deux filles, et ces deux filles l’ont chassée de la maison; et vous nous reprochez de ne plus habiter cette maison détruite! vous nous faites un crime de notre infortune, vous nous en punissez! Mais ces parsis, ces mages, plus anciens que nous, ces premiers Persans, qui furent autrefois nos vainqueurs et nos maîtres, et qui nous apprirent à lire et à écrire, ne sont-ils pas dispersés comme nous sur la terre? Les banians, plus anciens que les parsis, ne sont-ils pas épars sur les frontières des Indes, de la Perse, de la Tartarie, sans jamais se confondre avec aucune nation, sans épouser jamais de femmes étrangères? Que dis-je? vos chrétiens, gens vivant paisiblement sous le joug du grand padicha des terres, épousent-ils jamais des musulmanes ou des filles du rite latin? Quels avantages prétendez-vous donc tirer de ce que nous vivons parmi les nations sans nous incorporer à elles? 

Votre démence va jusqu’à dire que nous ne sommes dispersés que parce que nos pères condamnèrent au supplice celui que vous adorez. Ignorants que vous êtes! pouviez-vous ne pas voir qu’il ne fut condamné que par les Romains? Nous n’avions point alors le droit de glaive; nous étions gouvernés alors par Quirinus, par Varus, par Pilatus; car, Dieu merci, nous avons presque toujours été esclaves. Le supplice de la croix était inusité chez nous. Vous ne trouverez pas dans nos histoires un seul exemple d’un homme crucifié, ni la moindre trace de ce châtiment. Cessez donc de persécuter une nation entière pour un événement dont elle ne peut être responsable. 

Je ne veux que vos propres livres pour vous confondre. Vous avouez que Jésus appelait publiquement nos pharisiens et nos prêtres, races de vipères(24),sépulcres blanchis(25). Si quelqu’un parmi vous allait continuellement par les rues de Rome appeler le pape et les cardinaux vipères et sépulcres, le souffrirait-on? Les pharisiens, il est vrai, dénoncèrent Jésus au gouverneur romain, qui le fit périr du supplice usité chez les Romains. Est-ce une raison pour brûler des négociants juifs et leurs filles dans Lisbonne? 

Je sais que les barbares, pour colorer leur cruauté, nous accusent d’avoir pu connaître la divinité de Jésus-Christ, et de ne l’avoir pas connue. J’en appelle aux savants de l’Europe, car il y en a quelques-uns: Jésus, dans leur Évangile, s’appelle quelquefois fils de Dieu, fils de l’homme, mais jamais Dieu; jamais Paul ne lui a donné ce titre. 

Fils de l’homme est une expression très ordinaire dans notre langue. Fils de Dieu signifie homme juste, comme Bélial signifie méchant. Pendant trois cents ans, Jésus fut bien reçu par les chrétiens comme médiateur envoyé de Dieu, comme la plus parfaite des créatures. Ce ne fut qu’au concile de Nicée que la majorité des évêques constata sa divinité, malgré les oppositions des trois quarts de l’empire. Si donc les chrétiens eux-mêmes ont nié si longtemps sa divinité, s’il y a même encore des sociétés chrétiennes qui la nient, par quel étrange renversement d’esprit peut-on nous punir de la méconnaître? Élevons nos coeurs à l’Éternel! 

Nous ne récriminons point ici contre plusieurs sectes de chrétiens: nous laissons les reproches qu’elles se font les unes aux autres d’avoir falsifié tant de livres et de passages, d’avoir supposé des oracles de sibylles, d’avoir forgé tant de miracles: leurs sectes se font sur toutes ces prévarications plus de reproches que nous ne pourrions leur en faire. 

Je me borne à une seule question que je leur ferai. Si quelqu’un, sortant d’un auto-da-fé, me dit qu’il est chrétien, je lui demanderai en quoi il peut l’être. Jésus n’a jamais pratiqué ni fait pratiquer la confession auriculaire; la Pâque n’est certainement point celle d’un Portugais. Trouve-t-on l’extrême-onction, l’ordre, etc., dans l’Évangile? Il n’institua ni cardinaux, ni pape, ni dominicains, ni curés, ni inquisiteurs; il ne fit brûler personne; il ne recommanda que l’observation de la loi, l’amour de Dieu et du prochain, à l’exemple de nos prophètes. S’il reparaissait aujourd’hui au monde, se reconnaîtrait-il dans un seul de ceux qui se nomment chrétiens? 

Nos ennemis nous font aujourd’hui un crime d’avoir volé les Égyptiens, d’avoir égorgé plusieurs petites nations dans les bourgs dont nous nous emparâmes, d’avoir été d’infâmes usuriers, d’avoir aussi immolé des hommes, d’en avoir même mangé, comme dit Ézéchiel. Nous avons été un peuple barbare, superstitieux, ignorant, absurde, je l’avoue; mais serait-il juste d’aller aujourd’hui brûler le pape et tous les monsignori de Rome, parce que les premiers Romains enlevèrent les Sabines, et dépouillèrent les Samnites? 

Que les prévaricateurs, qui dans leur propre loi ont besoin de tant d’indulgence, cessent donc de persécuter, d’exterminer ceux qui comme hommes sont leurs frères, et qui comme Juifs sont leurs pères. 

Que chacun serve Dieu dans la religion où il est né, sans vouloir arracher le coeur à son voisin par des disputes où personne ne s’entend. 

Que chacun serve son prince et sa patrie, sans jamais employer le prétexte d’obéir à Dieu pour désobéir aux lois. O Adonaï; qui nous as créés tous, qui ne veux pas le malheur de tes créatures! Dieu, père commun, Dieu de miséricorde, fais qu’il n’y ait plus sur ce petit globe, sur ce moindre de tes mondes, ni fanatiques, ni persécuteurs! Élevons nos coeurs à l’Éternel! Amen.

FIN DU SERMON DU RABBIN AKIB.