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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges III | ENTRETIENS D’UN SAUVAGE ET D’UN BACHELIER.
(1761)
(10)Un gouverneur de la Cayenne amena un jour un sauvage de la Guiane qui était né avec beaucoup de bon sens, et qui parlait assez bien le français. Un bachelier de Paris eut l’honneur d’avoir avec lui cette conversation. LE BACHELIER. Monsieur le sauvage, vous avez vu sans doute beaucoup de vos camarades qui passent leur vie tout seuls: car on(11) dit que c’est là la véritable vie de l’homme, et que la société n’est qu’une dépravation artificielle? LE SAUVAGE. Jamais je n’ai vu de ces gens-là: l’homme me paraît né pour la société, comme plusieurs espèces d’animaux; chaque espèce suit son instinct; nous vivons tous en société chez nous. LE BACHELIER. Comment! en société! vous avez donc de belles villes murées, des rois qui tiennent une cour, des spectacles, des couvents, des universités, des bibliothèques, et des cabarets? LE SAUVAGE. Non; est-ce que je n’ai pas ouï dire que dans votre continent vous avez des Arabes, des Scythes, qui n’ont jamais rien eu de tout cela, et qui forment cependant des nations considérables? nous vivons comme ces gens-là. Les familles voisines se prêtent du secours. Nous habitons un pays chaud, où nous avons peu de besoins; nous nous procurons aisément la nourriture; nous nous marions, nous faisons des enfants, nous les élevons, nous mourons. C’est tout comme chez vous, à quelques cérémonies près. LE BACHELIER. Mais, monsieur, vous n’êtes donc pas sauvage? LE SAUVAGE. Je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot. LE BACHELIER. En vérité, ni moi non plus; il faut que j’y rêve. Nous appelons sauvage un homme de mauvaise humeur, qui fuit la compagnie. LE SAUVAGE. Je vous ai déjà dit que nous vivons ensemble dans nos familles. LE BACHELIER. Nous appelons encore sauvages les bêtes qui ne sont pas apprivoisées, et qui s’enfoncent dans les forêts; et de là nous avons donné le nom de sauvage à l’homme qui vit dans les bois. LE SAUVAGE. Je vais dans les bois, comme vous autres, quand vous chassez. LE BACHELIER. Pensez-vous quelquefois? LE SAUVAGE. On ne laisse pas l’avoir quelques idées. LE BACHELIER. Je serais curieux de savoir quelles sont vos idées; que pensez-vous de l’homme? LE SAUVAGE. Je pense que c’est un animal à deux pieds, qui a la faculté de raisonner, de parler et de rire, et qui se sert de ses mains beaucoup plus adroitement que le singe. J’en ai vu de plusieurs espèces, des blancs comme vous, des rouges comme moi, des noirs comme ceux qui sont chez monsieur le gouverneur de la Cayenne. Vous avez de la barbe, nous n’en avons point: les nègres ont de la laine, et vous et moi portons des cheveux. On dit que dans votre Nord tous les cheveux sont blonds; ils sont tous noirs dans notre Amérique; je n’en sais guère davantage. LE BACHELIER. Mais votre âme, monsieur, votre âme? quelle notion en avez-vous? D’où vous vient-elle? qu’est-elle? que fait-elle? comment agit-elle? où va-t-elle? LE SAUVAGE. Je n’en sais rien je ne l’ai jamais vue. LE BACHELIER. A propos, croyez-vous que les bêtes soient des machines? LE SAUVAGE. Elles me paraissent des machines organisées, qui ont du sentiment et de la mémoire. LE BACHELIER. Et vous, et vous, monsieur le sauvage, qu’imaginez-vous avoir par-dessus les bêtes? LE SAUVAGE. Une mémoire infiniment supérieure, beaucoup plus d’idées, et, comme je vous l’ai déjà dit, une langue qui forme incomparablement plus de sons que la langue des bêtes, et des mains plus adroites, avec la faculté de rire qu’un grand raisonneur me fait exercer. LE BACHELIER. Et, s’il vous plaît, comment avez-vous tout cela? et de quelle nature est votre esprit? comment votre âme anime-t-elle votre corps? pensez-vous toujours? votre volonté est-elle libre? LE SAUVAGE. Voilà bien des questions. Vous me demandez comment je possède ce que Dieu a daigné donner à l’homme: c’est comme si vous me demandiez comment je suis né. Il faut bien, puisque je suis né homme, que j’aie les choses qui constituent l’homme, comme un arbre a de l’écorce, des racines et des feuilles. Vous voulez que je sache de quelle nature est mon esprit: je ne me le suis pas donné, je ne peux le savoir; comment mon âme anime mon corps: je n’en suis pas mieux instruit. Il me semble qu’il faut avoir vu le premier ressort de votre montre pour juger comment elle marque l’heure. Vous me demandez si je pense toujours: non; j’ai quelquefois des demi-idées, comme quand je vois des objets de loin confusément; quelquefois j’ai des idées plus fortes, comme lorsque je vois un objet de plus près je le distingue mieux quelquefois je n’ai point d’idées du tout, comme lorsque je ferme les yeux je ne vois rien. Vous me demandez après cela si ma volonté est libre. Je ne vous entends point: ce sont des choses que vous savez, sans doute; vous me ferez plaisir de me les expliquer. LE BACHELIER. Oh! vraiment oui, j’ai étudié toutes ces matières; je pourrais vous en parler un mois de suite sans discontinuer que vous n’y entendriez rien. Dites-moi un peu, connaissez-vous le bon et le mauvais, le juste et l’injuste? Savez-vous quel est le meilleur des gouvernements, le meilleur culte, le droit des gens, le droit public, le droit civil, le droit canon? comment se nommaient le premier homme et la première femme qui ont peuplé l’Amérique? Savez-vous à quel dessein il pleut dans la mer, et pourquoi vous n’avez point de barbe? LE SAUVAGE. En vérité, monsieur, vous abusez un peu de l’aveu que j’ai fait d’avoir plus de mémoire que les animaux: j’ai peine à retrouver les questions que vous me faites. Vous parlez du bon et du mauvais, du juste et de l’injuste il me paraît que tout ce qui nous fait plaisir sans faire tort à personne est très bon et très juste; que ce qui fait tort aux hommes sans nous faire de plaisir est abominable; et que ce qui nous fait plaisir en faisant du tort aux autres est bon pour nous dans le moment, très dangereux pour nous-mêmes, et très mauvais pour autrui. LE BACHELIER. Et avec ces maximes-là vous vivez en société? LE SAUVAGE. Oui, avec nos parents et nos voisins. Sans beaucoup de peines et de chagrins, nous attrapons doucement notre centaine d’années; plusieurs même vont à cent vingt: après quoi notre corps fertilise la terre dont il a été nourri. LE BACHELIER, Vous me paraissez avoir une bonne tête; je veux vous la renverser. Dînons ensemble: après quoi nous continuerons à philosopher avec méthode. LE SAUVAGE. J’ai avalé des aliments qui ne me paraissent pas faits pour moi, quoique j’aie un très bon estomac; vous m’avez fait manger quand je n’avais plus faim, et boire quand je n’avais plus soif; mes jambes ne sont plus si fermes qu’elles l’étaient avant le dîner, ma tête est plus pesante, mes idées ne sont plus si nettes. Je n’ai jamais éprouvé cette diminution de moi-même dans mon pays. Plus on met ici dans son corps, et plus on perd de son être. Dites-moi, je vous prie, quelle est la cause de ce dommage. LE BACHELIER. Je vais vous le dire. Premièrement, à l’égard de ce qui se passe dans vos jambes, je n’en sais rien; mais les médecins le savent, et vous pouvez vous adresser à eux. A l’égard de ce qui se passe dans votre tête, je le sais très bien; écoutez. L’âme, ne tenant aucune place, est placée dans la glande pinéale, ou dans le corps calleux, au milieu de la tête. Les esprits animaux qui s’élèvent de l’estomac montent à l’âme, qu’ils ne peuvent toucher, parce qu’ils sont matière et qu’elle ne l’est pas. Or, comme ils ne peuvent agir l’un sur l’autre, cela fait que l’âme reçoit leur impression: et, comme elle est simple, et que par conséquent elle ne peut éprouver aucun changement, cela fait qu’elle change, qu’elle devient pesante, engourdie, quand on a trop mangé; de là vient que plusieurs grands hommes dorment après dîner. LE SAUVAGE. Ce que vous me dites me paraît bien ingénieux et bien profond; faites-moi la grâce de m’en donner quelque explication qui soit à ma portée. LE BACHELIER. Je vous ai dit tout ce qui peut se dire sur cette grande affaire, mais en votre faveur je vais un peu m’étendre: allons par degrés; savez-vous que ce monde-ci est le meilleur des mondes possibles(12)? LE SAUVAGE. Comment! il est impossible à l’Être infini de faire quelque chose de mieux que ce que nous voyons? LE BACHELIER. Assurément, et ce que nous voyons est ce qu’il y a de mieux. Il est bien vrai que les hommes se pillent et s’égorgent; mais c’est toujours en faisant l’éloge de l’équité et de la douceur. On massacra autrefois une douzaine de millions de vous autres Américains(13); mais c’était pour rendre les autres raisonnables. Un calculateur a vérifié que depuis une certaine guerre de Troie, que vous ne connaissez pas, jusqu’à celle de l’Acadie, que vous connaissez, on a tué au moins, en batailles rangées, cinq cent cinquante-cinq millions six cent cinquante mille hommes, sans compter les petits enfants et les femmes écrasées dans des villes mises en cendres; mais c’est pour le bien public: quatre ou cinq mille maladies cruelles, auxquelles les hommes sont sujets, font connaître le prix de la santé; et les crimes dont la terre est couverte relèvent merveilleusement le mérite des hommes pieux, du nombre desquels je suis. Vous voyez que tout cela va le mieux du monde, du moins pour moi. Or les choses ne pourraient être dans cette perfection si l’âme n’était pas dans la glande pinéale. Car... Mais allons pied à pied quelle idée avez-vous des lois, et du juste et de l’injuste, et du beau, et du tÕ kalÕn comme dit Platon? LE SAUVAGE. Mais, monsieur, en allant pied à pied, vous me parlez de cent choses à la fois. LE BACHELIER. On ne parle pas autrement en conversation. Çà, dites-moi, qui a fait les lois dans votre pays? LE SAUVAGE. L’intérêt public. LE BACHELIER. Ce mot dit beaucoup; nous n’en connaissons pas de plus énergique: comment l’entendez-vous, s’il vous plaît? LE SAUVAGE. J’entends que ceux qui avaient des cocotiers et du maïs ont défendu aux autres d’y toucher, et que ceux qui n’en avaient point ont été obligés de travailler pour avoir le droit d’en manger une partie. Tout ce que j’ai vu dans notre pays et dans le votre m’apprend qu’il n’y a pas d’autre esprit des lois. LE BACHELIER. Mais les femmes, monsieur le sauvage, les femmes? LE SAUVAGE. Eh bien! les femmes? elles me plaisent beaucoup quand elles sont belles et douces. Elles sont fort supérieures à nos cocotiers; c’est un fruit où nous ne voulons pas que les autres touchent: on n’a pas plus le droit de me prendre ma femme que de me prendre mon enfant. Il y a, dit-on, des peuples qui le trouvent bon: ils sont bien les maîtres; chacun fait de son bien ce qu’il veut. LE BACHELIER. Mais les successions, les partages, les hoirs, les collatéraux? LE SAUVAGE. Il faut bien succéder. Je ne peux plus posséder mon champ quand on m’y a enterré: je le laisse à mon fils; si j’en ai deux, ils le partagent. J’apprends que parmi vous autres, en beaucoup d’endroits, vos lois laissent tout à l’aîné, et rien aux cadets: c’est l’intérêt qui a dicté cette loi bizarre; apparemment les aînés l’ont faite, ou les pères ont voulu que les aînés dominassent. LE BACHELIER. Quelles sont, à votre avis, les meilleures lois? LE SAUVAGE. Celles où l’on a le plus consulté l’intérêt de tous les hommes mes semblables. LE BACHELIER. Et où trouve-t-on de pareilles lois? LE SAUVAGE. Nulle part, à ce que l’ai ouï dire. LE BACHELIER. Il faut que vous me disiez d’où sont venus chez vous les hommes. Qui croit-on qui ait peuplé l’Amérique? LE SAUVAGE. Mais nous croyons que c’est Dieu qui l’a peuplée. LE BACHELIER. Ce n’est pas répondre. Je vous demande de quel pays sont venus vos premiers hommes? LE SAUVAGE. Du pays d’où sont venus nos premiers arbres. Vous me paraissez plaisants, vous autres messieurs les habitants de l’Europe, de prétendre que nous ne pouvons rien avoir sans vous: nous sommes tout autant en droit de croire que nous sommes vos pères, que vous de vous imaginer que vous êtes les nôtres. LE BACHELIER. Voilà un sauvage bien têtu! LE SAUVAGE. Voilà un bachelier bien bavard! LE BACHELIER. Holà, hé! monsieur le sauvage, encore un petit mot; croyez-vous dans la Guiane qu’il faille tuer les gens qui ne sont pas de votre avis? LE SAUVAGE. Oui, pourvu qu’on les mange. LE BACHELIER. Vous faites le plaisant. Et la Constitution(14),qu’en pensez-vous? LE SAUVAGE. Adieu. FIN DES ENTRETIENS, ETC.
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