OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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PARALLÈLE D’HORACE, DE BOILEAU, ET DE POPE. (1761)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot: Ce morceau parut, en 1761, à la suite de l’Appel à toutes les nations, etc., qui précède, à l’occasion du Parallèle entre Horace, Boileau, et Pope, traduit de l’anglais, qui avait été imprimé dans le Journal encyclopédique du 15 novembre 1760. (B.)

PARALLÈLE ...

Le même Journal encyclopédique, l’un des plus curieux et des plus instructifs de l’Europe, nous instruit d’un parallèle entre Horace, Boileau, et Pope, fait en Angleterre. Il nous rappelle des vers de M. de Voltaire au roi de Prusse, dans lesquels Pope a la préférence sur le Français et sur le Romain: 
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Quelques traits échappés d’une utile morale, 
Dans leurs piquants écrits brillent par intervalle; 
Mais Pope approfondit ce qu’ils ont effleuré: 
D’un esprit plus hardi, d’un pas plus assuré, 
Il porta le flambeau dans l’abîme de l’être; 
Et l’homme, avec lui seul, apprit à se connaître.
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Ces vers se trouvent à la tête du poème de M. de Voltaire sur la Loi naturelle(30),ouvrage philosophique et moral dans lequel la poésie reprend son premier droit, celui d’enseigner la vertu, l’amour du prochain, l’indulgence, et où l’auteur développe les principes de la loi universelle que Dieu a mis dans tous les coeurs, Nous convenons, avec M. de Voltaire, que l’Essai sur l’Homme de l’illustre Pope est un très bon ouvrage, et que ni Horace, ni Boileau, ni aucun poète, n’ont rien fait dans ce genre. Rousseau est le seul qui ait tenté quelque chose d’approchant, dans une pièce de vers intitulée, on ne sait pourquoi, Allégorie(31):il fait ses efforts pour expliquer le système de Platon; mais que cet ouvrage est faible, languissant! Ce n’est ni de la poésie, ni de la philosophie; il ne prouve ni ne peint. 
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L’homme et les dieux de ton souffle animés 
Du même esprit diversement formés, 
Furent doués, par ta bonté fertile 
D’une chaleur plus vive ou moins subtile, 
Selon les corps ou plus vifs, ou plus lents, 
Qui de leur feu retardent les élans 
Par ces degrés de lumière inégale, 
Tu sus remplir le vide et l’intervalle 
Qui te trouvait, ô magnifique roi! 
De l’homme aux dieux, et des dieux jusqu’à toi; 
Et dans cette oeuvre éclatante, immortelle, 
Ayant comblé ton idée éternelle, 
Tu fis du ciel la demeure des dieux, 
Et tu mis l’homme en ces terrestres lieux, 
Comme le terme et l’équateur sensible 
De l’univers invisible et visible.
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Il n’est pas étonnant que cette pièce soit demeurée dans l’oubli: c’est, comme on voit, un galimatias de termes impropres, un tissu d’épithètes oiseuses, un vrai chaos. 

Il n’en est pas ainsi de l’Essai de Pope; jamais vers ne formèrent tant de grandes idées en si peu de paroles. C’est le plan des lords Shaftesbury et Bolingbroke exécuté par le plus habile ouvrier; aussi est-il traduit dans presque toutes les langues de l’Europe. Nous n’examinerons pas si cet ouvrage, si fort et si plein, est orthodoxe; si même sa hardiesse n’a pas contribué à son prodigieux débit; s’il ne sape pas les fondements de la religion chrétienne, en tâchant de prouver que les choses sont dans l’état où elles devaient être originairement, et si ce système ne renverse pas le dogme de la chute de l’homme et les divines Écritures: nous ne sommes pas théologiens; nous leur laissons le soin de confondre Pope, Shaftesbury, Bolingbroke et Leibnitz; nous nous en tenons uniquement à la philosophie et à la poésie; nous osons, en cherchant à nous éclairer, demander comment il faut expliquer ce vers, qui est le précis de tout l’ouvrage: 
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All partial evil a general good. 
Tout mal particulier est le bien général.
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Voilà un étrange bien général que celui qui serait composé des souffrances de chaque individu! Entendra cela qui pourra. Bolingbroke s’entendait-t-il bien lui-même quand il digérait ce système? Que veut dire: Tout est bien? Est-ce pour nous? non, sans doute. Est-ce pour Dieu? il est clair que Dieu ne souffre pas de nos maux. Quelle est donc au fond cette idée platonicienne? un chaos, comme tous les autres systèmes; mais on l’a orné de diamants. 

Quant aux autres Épîtres de Pope qui pourraient être comparées à celles d’Horace et de Boileau, je demanderai si ces deux auteurs, dans leurs Satires, se sont jamais servis des armes dont Pope se sert? Les gentillesses dont il régale milord Harvey, l’un des plus aimables hommes d’Angleterre, sont un peu singulières; les voici mot pour mot: 
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Que Harvey tremble! Qui cette chose de soie! 
Harvey, ce fromage mou fait de lait d’ânesse! 
Hélas! il ne peut sentir ni satire ni raison. 
Qui voudrait faire mourir un papillon sur la roue? 
Pourtant je veux frapper cette punaise volante à ailes dorées, 
Cet enfant de la boue qui se peint et qui pue, 
Dont le bourdonnement fatigue les beaux esprits et les belles, 
Qui ne peut tâter ni de l’esprit ni de la beauté: 
Ainsi l’épagneul bien élevé se plaît civilement 
A mordiller le gibier qu’il n’ose entamer. 
Son sourire éternel trahit son vide 
Comme les petits ruisseaux se rident dans leurs cours, 
Soit qu’il parle avec son impuissance fleurie, 
Soit que cette marionnette barbouille les mots que le compère lui souffle. 
Soit que, crapaud familier à l’oreille d’Ève, 
Moitié écume, moitié venin, il se crache lui-même en compagnie, 
En quolibets, en politique, en contes, en mensonges; 
Son esprit roule sur des ouï-dire, entre ceci et cela; 
Tantôt haut, tantôt bas, petit-maître ou petite-maîtresse; 
Et lui-même n’est qu’une vile antithèse, 
Être amphibie qui, en jouant les deux rôles, 
La tête frivole et le coeur gâté, 
Fat à la toilette, flatteur chez le roi, 
Tantôt trotte en lady, tantôt marche en milord; 
Ainsi les rabbins ont peint le tentateur 
Avec face de chérubin et queue de serpent: 
Sa beauté vous choque, vous vous défiez de son esprit; 
Son esprit rampe, et sa vanité lèche la poussière.
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Il est vrai que Pope a la discrétion de ne pas nommer le lord qu’il désigne; il l’appelle honnêtement Sporus, du nom d’un infâme prostitué à Néron(32).

Les lecleurs pourront demander si c’est Pope ou un de ses porteurs de chaise qui a fait ces vers. Ce n’est pas là absolument le style de Despréaux. Ne conclura-t-on pas de ce petit écrit que la politesse d’une nation n’est pas la politesse d’une autre? 

Pour mieux faire sentir encore, s’il se peut, cette différence que la nature et l’art mettent souvent entre des nations voisines, jetons les yeux sur une traduction fidèle d’un des plus délicats passages de la Dunciade de Pope; c’est au chant second. La Bêtise a proposé des prix pour celui de ses favoris qui sera vainqueur à la course. Deux libraires de Londres disputent le prix: l’un est Lintot, personnage un peu pesant; l’autre est Curl, homme plus délié. Ils courent, et voici ce qui arrive: 
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Au milieu du chemin on trouve un bourbier 
Que madame Curl avait produit le matin: 
C’était sa coutume de se défaire, au lever de l’aurore, 
Du marc de son souper, devant la porte de sa voisine. 
Le malheureux Curl glisse; la troupe pousse un grand cri; 
Le nom de Lintot résonne dans toute la rue; 
Le mécréant Curl est couché dans la vilainie, 
Couvert de l’ordure qu’il a lui-même fournie, etc.
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Le portrait de la Mollesse, dans le Lutrin, est d’un autre genre; mais chaque nation a son goût. 

Une autre conclusion que nous oserons tirer encore de la comparaison des petits poèmes détachés, avec les grands poèmes, tels que l’épopée et la tragédie, c’est qu’il faut les mettre à leur place. Je ne vois pas comment on peut égaler une épître, une ode, à une bonne pièce de théâtre. Qu’une épître, ou ce qui est plus aisé à faire, une satire, ou ce qui est souvent assez insipide, une ode, soit aussi bien écrite qu’une tragédie, il y a cent fois plus de mérite à faire celle-ci, et plus de plaisir à la voir, que non pas à faire et à lire des lieux communs de morale: je dis lieux communs, car tout a été dit. Une bonne épître morale ne nous apprend rien; une bonne ode encore moins, elle peut tout au plus amuser un quart d’heure les gens du métier. Mais créer un sujet; inventer un noeud et un dénouement; donner à chaque personnage sou caractère, le soutenir, le rendre intéressant, et augmenter cet intérêt de scène en scène; faire en sorte qu’aucun d’eux ne paraisse et ne sorte sans une raison sentie de tous les spectateurs; ne laisser jamais le théâtre vide; faire dire à chacun ce qu’il doit dire, avec noblesse et sans enflure, avec simplicité, sans bassesse; faire de beaux vers qui ne sentent point le poète, et tels que le personnage aurait dû en faire s’il parlait en vers: c’est là une partie des devoirs que tout auteur d’une tragédie doit remplir, sous peine de ne point réussir parmi nous; et quand il s’est acquitté de tous ces devoirs, il n’a encore rien fait. Esther est une pièce qui remplit toutes ces conditions; mais quand on l’a voulu jouer en public, on n’a pu en soutenir la représentation. Il faut tenir le coeur des hommes dans sa main; il faut arracher des larmes aux spectateurs les plus insensibles; il faut déchirer les âmes les plus dures. Sans la terreur et sans la pitié, point de tragédie; et quand vous auriez excité cette pitié et cette terreur, si avec ces avantages vous avez manqué aux autres lois, Si vos vers ne sont pas excellents, vous n’êtes qu’un médiocre écrivain qui avez traité selon les règles un sujet heureux. 

Qu’une tragédie est difficile! et qu’une épître, une satire, sont aisées! Comment donc oser mettre dans le même rang un Racine et un Despréaux! Quoi! on estimerait autant un peintre de portrait qu’un Raphaël? Quoi! une tête de Rembrandt sera égale au tableau de la Transfiguration, ou à celui des noces de Cana? 

Nous savons que les Épîtres de Despréaux sont belles, qu’elles posent sur le fondement de la vérité, sans laquelle rien n’est supportable; mais, pour les Épîtres de Rousseau, quel faux dans les sujets et quelles contorsions dans le style! Qu’elles excitent souvent le dégoût et l’indignation! Que veut dire une Épître à Marot dans laquelle il veut prouver qu’il n’y a que les sots qui soient méchants? Que ce paradoxe est ridicule! 

Sylla, Catilina, César, Tibère, Néron même, étaient-ils des sots? Le fameux duc de Borgia était-il un sot? Et avons-nous besoin d’aller chercher des exemples dans l’histoire ancienne? Peut-on d’ailleurs souffrir la manière dure et contrainte dont cette idée fausse est exprimée? 
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Et si parfois on vous dit qu’un vaurien 
A de l’esprit, examinez-le bien: 
Vous trouverez qu’il n’en a que le casque, 
Et qu’en effet c’est un sot sous le masque.
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Le casque de l’esprit. Bon Dieu! est-ce ainsi que Despréaux écrivait? Comment souffrir le langage de l’épître à M. le duc de Noailles, qu’il baptisa, dans ses dernières éditions, d’Épître à M. le comte de ***?
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Jaçoit qu’en vous gloire et haute naissance 
Soit alliée à titres et puissance, 
Que de splendeurs et d’honneurs mérités 
Votre maison luise de tous côtés, 
Si toutefois ne sont-ce ces bluettes 
Qui vous ont mis en l’estime où vous êtes(33).
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Ce malheureux burlesque, ce mélange impertinent du jargon du xvie siècle et de notre langue, si frondé par un auteur assez connu, ne peut donner de prix à un sujet qui, par lui-même, n’apprend rien, ne dit rien, n’est ni utile ni agréable. 

Un des grands défauts de tous les ouvrages de cet auteur, c’est qu’on ne se retrouve jamais dans ses peintures; on ne voit rien qui rende l’homme cher à lui-même, comme dit Horace: point d’aménité, point de douceur. Jamais cet écrivain mélancolique n’a parlé au coeur. Presque toutes ses épîtres roulent sur lui-même, sur ses querelles avec ses ennemis: le public ne prend aucune part à ces pauvretés; on ne se soucie pas plus de ses vers contre Lamotte que de ses roches de Salisbury: qu’importe 
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...qu’entre ces roches nues, 
Qui par magie en ces lieux sont venues, 
S’en trouve sept, trois de chacune part, 
Une au-dessus; le tout fait par tel art 
Qu’il représente une porte effective, 
Porte vraiment bien faite et bien naïve; 
Mais c’est le tout; car qui voudrait y voir 
Tours ou châtel doit ailleurs se pourvoir(34).
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Ces détestables vers et ce malheureux sujet peuvent-ils être comparés à la plus mauvaise tragédie que nous ayons? Nous sommes rassasiés de vers une denrée trop commune est avilie. Voilà le cas du ne quid nimis(35). Le théâtre où la nation se rassemble est presque le seul genre de poésie qui nous intéresse aujourd’hui; encore ne faudrait-il pas avoir des poèmes dramatiques tous les jours: 

Namque voluptates commendat rarior usus(36).

FIN DU PARALLÈLE.