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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges III | PARALLÈLE D’HORACE, DE BOILEAU, ET DE
POPE. (1761)
Notice de Beuchot: Ce morceau parut, en 1761, à la suite de l’Appel à toutes les nations, etc., qui précède, à l’occasion du Parallèle entre Horace, Boileau, et Pope, traduit de l’anglais, qui avait été imprimé dans le Journal encyclopédique du 15 novembre 1760. (B.) PARALLÈLE ... Le même Journal encyclopédique, l’un
des plus curieux et des plus instructifs de l’Europe, nous instruit d’un
parallèle entre Horace, Boileau, et Pope, fait en Angleterre. Il
nous rappelle des vers de M. de Voltaire au roi de Prusse, dans lesquels
Pope a la préférence sur le Français et sur le Romain:
Ces vers se trouvent à la tête du poème de M. de Voltaire sur la Loi naturelle(30),ouvrage philosophique et moral dans lequel la poésie reprend son premier droit, celui d’enseigner la vertu, l’amour du prochain, l’indulgence, et où l’auteur développe les principes de la loi universelle que Dieu a mis dans tous les coeurs, Nous convenons, avec M. de Voltaire, que l’Essai sur l’Homme de l’illustre Pope est un très bon ouvrage, et que ni Horace, ni Boileau, ni aucun poète, n’ont rien fait dans ce genre. Rousseau est le seul qui ait tenté quelque chose d’approchant, dans une pièce de vers intitulée, on ne sait pourquoi, Allégorie(31):il fait ses efforts pour expliquer le système de Platon; mais que cet ouvrage est faible, languissant! Ce n’est ni de la poésie, ni de la philosophie; il ne prouve ni ne peint. .
Il n’est pas étonnant que cette pièce soit demeurée dans l’oubli: c’est, comme on voit, un galimatias de termes impropres, un tissu d’épithètes oiseuses, un vrai chaos. Il n’en est pas ainsi de l’Essai de Pope; jamais
vers ne formèrent tant de grandes idées en si peu de paroles.
C’est le plan des lords Shaftesbury et Bolingbroke exécuté
par le plus habile ouvrier; aussi est-il traduit dans presque toutes les
langues de l’Europe. Nous n’examinerons pas si cet ouvrage, si fort et
si plein, est orthodoxe; si même sa hardiesse n’a pas contribué
à son prodigieux débit; s’il ne sape pas les fondements de
la religion chrétienne, en tâchant de prouver que les choses
sont dans l’état où elles devaient être originairement,
et si ce système ne renverse pas le dogme de la chute de l’homme
et les divines Écritures: nous ne sommes pas théologiens;
nous leur laissons le soin de confondre Pope, Shaftesbury, Bolingbroke
et Leibnitz; nous nous en tenons uniquement à la philosophie et
à la poésie; nous osons, en cherchant à nous éclairer,
demander comment il faut expliquer ce vers, qui est le précis de
tout l’ouvrage:
Voilà un étrange bien général que celui qui serait composé des souffrances de chaque individu! Entendra cela qui pourra. Bolingbroke s’entendait-t-il bien lui-même quand il digérait ce système? Que veut dire: Tout est bien? Est-ce pour nous? non, sans doute. Est-ce pour Dieu? il est clair que Dieu ne souffre pas de nos maux. Quelle est donc au fond cette idée platonicienne? un chaos, comme tous les autres systèmes; mais on l’a orné de diamants. Quant aux autres Épîtres de Pope qui
pourraient être comparées à celles d’Horace et de Boileau,
je demanderai si ces deux auteurs, dans leurs Satires, se sont jamais
servis des armes dont Pope se sert? Les gentillesses dont il régale
milord Harvey, l’un des plus aimables hommes d’Angleterre, sont un peu
singulières; les voici mot pour mot:
Il est vrai que Pope a la discrétion de ne pas nommer le lord qu’il désigne; il l’appelle honnêtement Sporus, du nom d’un infâme prostitué à Néron(32). Les lecleurs pourront demander si c’est Pope ou un de ses porteurs de chaise qui a fait ces vers. Ce n’est pas là absolument le style de Despréaux. Ne conclura-t-on pas de ce petit écrit que la politesse d’une nation n’est pas la politesse d’une autre? Pour mieux faire sentir encore, s’il se peut, cette différence
que la nature et l’art mettent souvent entre des nations voisines, jetons
les yeux sur une traduction fidèle d’un des plus délicats
passages de la Dunciade de Pope; c’est au chant second. La Bêtise
a proposé des prix pour celui de ses favoris qui sera vainqueur
à la course. Deux libraires de Londres disputent le prix: l’un est
Lintot, personnage un peu pesant; l’autre est Curl, homme plus délié.
Ils courent, et voici ce qui arrive:
Le portrait de la Mollesse, dans le Lutrin, est d’un autre genre; mais chaque nation a son goût. Une autre conclusion que nous oserons tirer encore de la comparaison des petits poèmes détachés, avec les grands poèmes, tels que l’épopée et la tragédie, c’est qu’il faut les mettre à leur place. Je ne vois pas comment on peut égaler une épître, une ode, à une bonne pièce de théâtre. Qu’une épître, ou ce qui est plus aisé à faire, une satire, ou ce qui est souvent assez insipide, une ode, soit aussi bien écrite qu’une tragédie, il y a cent fois plus de mérite à faire celle-ci, et plus de plaisir à la voir, que non pas à faire et à lire des lieux communs de morale: je dis lieux communs, car tout a été dit. Une bonne épître morale ne nous apprend rien; une bonne ode encore moins, elle peut tout au plus amuser un quart d’heure les gens du métier. Mais créer un sujet; inventer un noeud et un dénouement; donner à chaque personnage sou caractère, le soutenir, le rendre intéressant, et augmenter cet intérêt de scène en scène; faire en sorte qu’aucun d’eux ne paraisse et ne sorte sans une raison sentie de tous les spectateurs; ne laisser jamais le théâtre vide; faire dire à chacun ce qu’il doit dire, avec noblesse et sans enflure, avec simplicité, sans bassesse; faire de beaux vers qui ne sentent point le poète, et tels que le personnage aurait dû en faire s’il parlait en vers: c’est là une partie des devoirs que tout auteur d’une tragédie doit remplir, sous peine de ne point réussir parmi nous; et quand il s’est acquitté de tous ces devoirs, il n’a encore rien fait. Esther est une pièce qui remplit toutes ces conditions; mais quand on l’a voulu jouer en public, on n’a pu en soutenir la représentation. Il faut tenir le coeur des hommes dans sa main; il faut arracher des larmes aux spectateurs les plus insensibles; il faut déchirer les âmes les plus dures. Sans la terreur et sans la pitié, point de tragédie; et quand vous auriez excité cette pitié et cette terreur, si avec ces avantages vous avez manqué aux autres lois, Si vos vers ne sont pas excellents, vous n’êtes qu’un médiocre écrivain qui avez traité selon les règles un sujet heureux. Qu’une tragédie est difficile! et qu’une épître, une satire, sont aisées! Comment donc oser mettre dans le même rang un Racine et un Despréaux! Quoi! on estimerait autant un peintre de portrait qu’un Raphaël? Quoi! une tête de Rembrandt sera égale au tableau de la Transfiguration, ou à celui des noces de Cana? Nous savons que les Épîtres de Despréaux sont belles, qu’elles posent sur le fondement de la vérité, sans laquelle rien n’est supportable; mais, pour les Épîtres de Rousseau, quel faux dans les sujets et quelles contorsions dans le style! Qu’elles excitent souvent le dégoût et l’indignation! Que veut dire une Épître à Marot dans laquelle il veut prouver qu’il n’y a que les sots qui soient méchants? Que ce paradoxe est ridicule! Sylla, Catilina, César, Tibère, Néron
même, étaient-ils des sots? Le fameux duc de Borgia était-il
un sot? Et avons-nous besoin d’aller chercher des exemples dans l’histoire
ancienne? Peut-on d’ailleurs souffrir la manière dure et contrainte
dont cette idée fausse est exprimée?
Le casque de l’esprit. Bon Dieu! est-ce ainsi que Despréaux écrivait? Comment souffrir le langage de l’épître à M. le duc de Noailles, qu’il baptisa, dans ses dernières éditions, d’Épître à M. le comte de ***? .
Ce malheureux burlesque, ce mélange impertinent du jargon du xvie siècle et de notre langue, si frondé par un auteur assez connu, ne peut donner de prix à un sujet qui, par lui-même, n’apprend rien, ne dit rien, n’est ni utile ni agréable. Un des grands défauts de tous les ouvrages de cet
auteur, c’est qu’on ne se retrouve jamais dans ses peintures; on ne voit
rien qui rende l’homme cher à lui-même, comme dit Horace:
point d’aménité, point de douceur. Jamais cet écrivain
mélancolique n’a parlé au coeur. Presque toutes ses épîtres
roulent sur lui-même, sur ses querelles avec ses ennemis: le public
ne prend aucune part à ces pauvretés; on ne se soucie pas
plus de ses vers contre Lamotte que de ses roches de Salisbury: qu’importe
Ces détestables vers et ce malheureux sujet peuvent-ils être comparés à la plus mauvaise tragédie que nous ayons? Nous sommes rassasiés de vers une denrée trop commune est avilie. Voilà le cas du ne quid nimis(35). Le théâtre où la nation se rassemble est presque le seul genre de poésie qui nous intéresse aujourd’hui; encore ne faudrait-il pas avoir des poèmes dramatiques tous les jours: Namque voluptates commendat rarior usus(36). FIN DU PARALLÈLE.
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