OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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APPEL A TOUTES LES NATIONS DE L’EUROPE 
DES JUGEMENTS D’UN ÉCRIVAIN ANGLAIS OU MANIFESTE AU SUJET DES HONNEURS DU PAVILLON ENTRE LES THÉATRES DE LONDRES ET DE PARIS. (1761)
Notice bibliographique.

AVERTISSEMENT DE BEUCHOT.

Dans le Journal encyclopédique, du 15 octobre 1760, on trouve un Parallèle entre Shakespeare et Corneille, traduit de l’anglais. Le même journal (du 1er novembre 1760) contient un Parallèle entre Otwai et Racine, traduit littéralement de l’anglais(1). C’est pour répondre à ces deux articles que Voltaire composa l’Appel à toutes les nations de l’Europe, qui parut en mars 1761. Le duc de La Vallière, à qui on avait communiqué un passage des Sermones festivi d’Urcéus Codrus, prenant ces Discours pour des Sermons, envoya le passage à Voltaire, qui le cita (voyez page 215) comme preuve de l’obscénité des prédicateurs. Par le fait du copiste ou de l’imprimeur, on avait imprimé Codret au lieu de Codrus; c’était une faute de plus. Lorsque l’Appel vit le jour, la critique eut beau jeu. Le duc de La Vallière écrivit, le 9 avril 1761, une lettre dans laquelle il déclare que c’est lui qui a induit Voltaire en erreur. Voltaire remercia le duc de sa générosité par une longue lettre que les éditeurs de Kehl et beaucoup d’autres ont placée dans les Mélanges littéraires, mais que j’ai mise dans la Correspondance, à sa date (avril ou mai 1761). 

Ce fut sans doute (je n’en vois pas du moins d’autre cause), ce fut la singulière bévue dont j’ai parlé qui porta Voltaire à changer le titre de son écrit, lorsqu’en 1764 il le reproduisit (en y faisant des changements ou additions que j’indiquerai) dans le volume ayant pour titre: Contes de Guillaume Vadé. Il l’intitula alors Du Théâtre anglais, par Jérôme Carré. Les éditeurs de Kehl, qui, ne pouvant donner en corps d’ouvrage les Lettres philosophiques (voyez en début de ce volume), voulaient cependant ne pas les exclure de leur édition, imaginèrent d’en rapprocher deux, qui sont relatives au théâtre anglais, de l’opuscule de Voltaire sur ce théâtre. Voici comment ils disposèrent les morceaux qu’ils amalgamaient: 1° Des divers Changements arrivés à l’art tragique (voyez page 211); 2° De la Tragédie an glaise (c’est la dix-huitième des Lettres philosophiques);3° Sur la Comédie anglaise (c’est la dix-neuvième des Lettres philosophiques); 4° Du Théâtre anglais, par Jérôme Carré; Plan de la tragédie d’Hamlet; l’Orpheline; Courtes Réflexions

Pour l’intelligence de la lettre de Voltaire à La Vallière, il était nécessaire de donner le passage de Codrus. Il fallait aussi, pour l’intelligence de beaucoup d’autres lettres, rétablir le titre d’Appel aux nations. Les changements et additions faits par l’auteur, en 1764, Sont trop distincts et trop peu importants pour qu’il y eût de l’inconvénient à donner l’ouvrage tel qu’il était en 1764; j’ai d’ailleurs mis en variantes les changements et additions. (B.) 

APPEL A TOUTES LES NATIONS ...

Deux petits livres anglais, dont nous avons vu l’extrait dans le Journal encyclopédique(2), nous apprennent que cette nation, célèbre par tant de bons ouvrages et tant de grandes entreprises, possède de plus deux excellents poètes tragiques: l’un est Shakespeare, qu’on assure laisser Corneille fort loin derrière lui; et l’autre, le tendre Otwai, très supérieur au tendre Racine. 

Cette dispute étant une affaire de goût, il semble qu’il n’y ait rien à répliquer aux Anglais. Qui pourrait empêcher une nation entière d’aimer mieux un poète de son pays que celui d’un autre? On ne peut prouver à tout un peuple qu’il a du plaisir mal à propos; mais on peut faire les autres nations juges entre le théâtre de Paris et celui de Londres. Nous nous adressons donc à tous les lecteurs depuis Pétersbourg jusqu’à Naples, et nous les prions de décider. 

Il n’y a point d’homme de lettres, soit Russe, soit Italien, soit Allemand, ou Espagnol, point de Suisse ou de Hollandais qui ne connaisse, par exemple, Cinna ou Phèdre; et très peu connaissent les Oeuvres de Shakespeare et d’Otwai. C’est déjà un assez grand préjugé; mais ce n’est qu’un préjugé. Il faut mettre les pièces du procès sur le bureau. Hamlet est une des pièces les plus estimées de Shakespeare, et des plus courues. Nous allons fidèlement l’exposer aux yeux des juges. 

PLAN DE LA TRAGÉDIE D’HAMLET.

Le sujet d’Hamlet, prince de Danemark, est à peu près celui d’Électre. 

Hamlet, roi de Danemark, a été empoisonné par son frère Claudius et par sa propre femme Gertrude, qui lui ont versé du poison dans l’oreille pendant qu’il dormait. Claudius a succédé au mort, et, peu de jours après l’enterrement, la veuve a épousé son beau-frère. 

Personne n’a eu le moindre soupçon de l’empoisonnement du feu roi Hamlet par l’oreille. Claudius règne tranquillement. Deux soldats étant en sentinelle à la porte du palais de Claudius, l’un dit à l’autre: « Comment s’est passée ton heure de garde ? –Fort bien, je n’ai pas entendu une souris trotter. » Après quelques propos pareils, un spectre parait vêtu à peu près comme le feu roi Hamlet; l’un des deux soldats dit à son camarade: « Parle à ce revenant, toi, car tu as étudié. –Volontiers, dit l’autre. Arrête et parle, fantôme; je te l’ordonne, parle. » Le fantôme disparaît sans répondre. Les deux soldats, étonnés, raisonnent sur cette apparition. Le soldat docteur se ressouvient d’avoir ouï dire que la même chose était arrivée à Rome du temps de la mort de César: les tombeaux s’ouvrirent, les morts dans leurs linceuls crièrent et sautèrent dans les rues de Rome. C’est sûrement un présage de quelque grand événement. » 

A ces paroles le revenant reparaît encore. Une sentinelle lui crie: « Fantôme que veux-tu? puis-je faire quelque chose pour toi? viens-tu pour quelque trésor caché? » Alors le coq chante. Le spectre s’en retourne à pas lents; les sentinelles se proposent de lui donner un coup de hallebarde pour l’arrêter; mais il s’enfuit, et ces soldats concluent que c’est l’usage que les esprits s’enfuient au chant du coq. 

Car, disent-ils, dans le temps de l’Avent, la veille de Noël, « l’oiseau du point du jour chante toute la nuit, et alors les esprits n’osent plus courir. Les nuits sont saines, les planètes n’ont point de mauvaise influence, les fées et les sorcières sont sans pouvoir dans un temps si saint et si béni ». 

Vous noterez que c’est là un des beaux endroits que Pope a marqués avec des guillemets, dans son édition de Shakespeare, pour en faire sentir la force. 

Après cette apparition, le roi Claudius, Gertrude sa femme, et les courtisans, font conversation dans une salle du palais. Le jeune Hamlet, fils du monarque empoisonné, Hamlet, le héros de la pièce, reçoit avec une tristesse morne et sévère les marques d’amitié que lui donnent Claudius et Gertrude: ce prince était bien loin de soupçonner que son père eût été empoisonné par eux; mais il trouvait fort mauvais, dans le fond de son coeur, que sa mère se fut remariée si vite avec le frère de son premier mari. C’est en vain que Gertrude veut persuader à son fils de ne plus porter le deuil. « Ce n’est pas, dit-il, mon habit couleur d’encre; ce ne sont pas les apparences de la douleur qui font le deuil véritable: ce deuil est au fond de mon coeur; le reste n’est que vaine ostentation. » Il déclare qu’il veut quitter le Danemark, et aller à l’école à Vittemberg. « Cher Hamlet, ne va point à l’école de Vittemberg, reste avec nous. » Hamlet répond qu’il tâchera d’obéir. Le roi Claudius en est charmé, et ordonne que tout le monde aille boire au bruit du canon, quoique la poudre ne fût point encore inventée. 

Hamlet, demeuré seul, reste en proie à ses réflexions. « Quoi, dit-il, ma mère, que mon père aimait tant, ma mère, pour qui mon père sentait toujours renaître son appétit en mangeant, ma mère en épouse un autre au bout d’un mois! un autre qui n’approche pas plus de lui qu’un satyre n’approche du soleil, à peine le mois écoulé! un petit mois que dis-je? avant qu’elle eût usé les souliers avec lesquels elle suivit le corps de mon pauvre père! Ah! la fragilité est le nom de la femme. Mon coeur se fend, car il faut que j’arrête ma langue. » Pope avertit encore les lecteurs d’admirer ce morceau. 

Cependant les deux sentinelles viennent informer le prince Hamlet qu’ils ont vu un spectre tout semblable au roi son père: cela donne une grande inquiétude au prince; il brûle de voir ce fantôme; il jure de lui parler, quand l’enfer ouvert lui commanderait de se taire, et il va chez lui attendre avec impatience que le jour finisse. 

Tandis qu’il est dans sa chambre au palais, il y a une jeune personne, nommée Ophélie, fille de milord Polonius, grand chambellan, qui paraît dans la maison de son père avec son frère Laerte. Ce Laerte va voyager, cette Ophélie sent un peu de goût pour le prince Hamlet: Laerte lui donne de très bons conseils. 

«Voyez-vous, ma soeur, un prince, un héritier d’un royaume ne doit pas couper sa viande lui-même; il faut qu’on lui choisisse ses morceaux: prenez garde de perdre avec lui votre coeur, et de laisser votre chaste trésor ouvert à ses violentes importunités. Il est dangereux d’ôter son masque, même au clair de la lune. La putréfaction détruit souvent les enfants du printemps, avant que leurs boutons soient ouverts; et dans le matin et la rosée de la jeunesse, les vents contagieux sont fort à craindre. » 

Ophélie répond: « Ah! mon cher frère, ne fais pas avec moi comme font tant de curés maugracieux, qui montrent le chemin roide et épineux du ciel, tandis qu’eux-mêmes sont de hardis libertins, qui font le contraire de ce qu’ils prêchent. » 

Le frère et la soeur, ayant ainsi raisonné, laissent la place au prince Hamlet, qui revient avec un ami et les mêmes sentinelles qui avaient vu le revenant. Ce fantôme se présente encore devant eux. Le prince lui parle avec respect et avec courage. Le fantôme ne lui répond qu’en lui faisant signe de le suivre. « Ah! ne le suivez pas, lui dit son ami; quand on a suivi un esprit, on court risque de devenir fou. –N’importe, répond Hamlet, j’irai avec lui. » On veut l’en empêcher, on ne peut en venir à bout: « Mon destin me crie d’y aller, dit-il, et rend les plus petites de mes artères aussi fortes que le lion de Némée. Oui, je le suivrai, et je ferai un esprit de quiconque s’y opposera. » 

Il s’en retourne donc avec le fantôme, et ils reviennent ensuite familièrement tous deux ensemble. Le revenant lui apprend « qu’il est en purgatoire, et qu’il va lui conter des choses qui lui feront dresser les cheveux comme les pointes d’un porc-épic. On croit, dit-il, que je suis mort de la piqûre d’un serpent dans mon verger; mais le serpent, c’est celui qui porte ma couronne, c’est mon frère; et ce qu’il y a de plus horrible, c’est qu’il m’a fait mourir sans que je pusse recevoir l’extrême onction; venge-moi. Adieu, mon fils, les vers luisants annoncent l’aurore; adieu, souviens-toi de moi ». 

Les amis du prince Hamlet reviennent alors lui demander ce que lui a dit l’esprit. « C’est un très honnête esprit, répond le prince; mais jurez-moi de ne rien révéler de ce qu’il m’a confié »; on entend aussitôt la voix du fantôme qui crie aux amis: « Jurez. –Il faut, leur dit le prince, jurer par mon épée »; le fantôme crie sous terre: « Jurez par son épée. « Ils font le serment. Hamlet s’en va avec eux sans prendre aucune résolution. 

Le lecteur qui lit cette histoire merveilleuse peut se souvenir que ce même prince Hamlet était amoureux de Mlle Ophélie, fille de milord Polonius, grand chambellan, et soeur du jeune Laerte, qui va en France pour se former l’esprit et le coeur. Le bonhomme Polonius recommande Laerte, son fils, à son gouverneur, et lui dit en propres termes que ce jeune homme va quelquefois au bordel, et qu’il faut le veiller de près. Tandis qu’il donne au gouverneur ses instructions, sa fille Ophélie arrive tout effarée: « Ah! milord , lui dit-elle, j’étais occupée à coudre dans mon cabinet; le prince Hamlet est arrivé le pourpoint déboutonné, sans chapeau, sans jarretières, les bas sur les talons, les genoux tremblants et se frappant l’un contre l’autre, pâle comme sa chemise. Il m’a longtemps manié le visage comme s’il voulait me peindre, m’a secoué le bras, a branlé la tête, a poussé de profonds soupirs, et s’en est allé comme un aveugle qui cherche son chemin à tâtons. » 

Le bonhomme Polonius, qui ne sait pas que Hamlet a vu un esprit, et qu’il peut en être devenu fou, croit que ce prince a perdu la cervelle par l’excès de son amour pour Ophélie; et les choses en restent la. Le roi et la reine raisonnent beaucoup sur la folie du prince. Des ambassadeurs de Norvège(3) arrivent à la cour, et apprennent cet accident. Le bonhomme Polonius, qui est un vieux radoteur beaucoup plus fou que Hamlet, assure le roi qu’il aura grand soin du malade: « C’est mon devoir, dit-il; car qu’est-ce que le devoir? c’est le devoir, comme le jour est le jour, la nuit est la nuit, et le temps est le temps; ainsi, puisque la brièveté est l’âme de l’esprit, et que la loquacité en est le corps, je serai court: votre noble fils est fou; je l’appelle fou, car qu’est-ce que la folie, sinon d’être fou? Il est donc fou, madame. Cela est: c’est grand’pitié; mais c’est grand’pitié que cela soit vrai; il ne s’agit plus que de trouver la cause de l’effet. Or, la cause, c’est que j’ai une fille. » Pour prouver que c’est l’amour qui a ôté le sens commun au prince, il lit au roi et à la reine les lettres que Hamlet a écrites a Ophélie. 

Tandis que le roi, la reine, et toute la cour, s’entretiennent ainsi du triste état du prince, il arrive tout en désordre, et confirme par ses discours l’opinion qu’on a de sa cervelle; cependant il fait quelquefois des réponses qui décèlent une âme profondément blessée, lesquelles ont beaucoup de sens. Les chambellans qui ont ordre de le divertir lui proposent d’entendre une troupe de comédiens nouvellement arrivés. Hamlet parle de la comédie avec beaucoup d’intelligence; les comédiens jouent une scène devant lui, il en dit fort bien son avis. Et ensuite, quand il est seul, il déclare qu’il n’est pas si fou qu’il le paraît. « Quoi, dit-il, un comédien vient de pleurer pour Hécube! Et qu’est-ce que lui est Hécube? Que ferait-il donc si son oncle et sa mère avaient empoisonné son père, comme Claudius et Gertrude ont empoisonné le mien? Ah! maudit empoisonneur, assassin, putassier! traître, débauché, indigne vilain! Et moi, quel âne je suis! Nest-il pas vraiment brave à moi, moi le fils d’un roi empoisonné, moi a qui le ciel et l’enfer demandent vengeance, de me borner a exhaler ma douleur en paroles comme une putain? que je m’en tienne a des malédictions comme une vraie salope, comme une gueuse, un torchon de cuisine!» 

Il prend alors la résolution de se servir de ces comédiens pour découvrir si en effet son oncle et sa mère ont empoisonné son père: « Car après tout, dit-il, le fantôme a pu me tromper; c’est peut-être le diable qui m’a parlé; il faut s’éclaircir.» Hamlet propose donc aux comédiens de jouer une pantomime dans laquelle un homme dormira, et un autre lui versera du poison dans l’oreille. Il est bien sûr que si le roi Claudius est coupable, il sera fort étonné en voyant la pantomime; il pâlira, son crime sera sur son visage. Hamlet sera convaincu du crime, et aura le droit de se venger. 

Ainsi dit, ainsi fait. La troupe vient jouer cette scène muette devant le roi, la reine et toute la cour. Et après la scène muette, il y en a une autre en vers. Le roi et la reine trouvent ces deux scènes fort impertinentes. Ils soupçonnent Hamlet d’avoir fait la pièce, et de n’être pas tout à fait aussi fou qu’il le paraît: cette idée les met dans une grande perplexité; ils tremblent d’être découverts. Quel parti prendre? Le roi Claudius se résout a envoyer Hamlet en Angleterre pour le guérir de sa folie, et écrit au roi d’Angleterre, son bon ami, pour le prier de faire pendre le jeune voyageur sitôt la présente reçue. 

Mais, avant de faire partir Hamlet, la reine est bien aise de l’interroger, de le sonder; et de peur qu’il ne fasse quelque folie dangereuse, le vieux chambellan Polonius se cache derrière une tapisserie, prêt à venir au secours en cas de besoin. 

Le prince fou, ou prétendu fou, vient parler a Gertrude sa mère. Chemin faisant, il rencontre dans un coin le roi Claudius, à qui il a pris un petit remords; il craint d’être un jour damné pour avoir empoisonné son frère, épousé la veuve, et usurpé la couronne. Il se met à genoux et fait une courte prière, qui vaudra ce qu’elle pourra. Hamlet a d’abord envie de prendre ce temps-là pour le tuer; mais, faisant réflexion que le roi Claudius est en état de grâce, puisqu’il prie Dieu, il se donne bien de garde de l’assassiner dans cette circonstance. « Que je serais sot! dit-il; je l’enverrais droit au ciel, au lieu qu’il a envoyé mon père en purgatoire. Allons, mon épée, attends, pour passer au travers de son corps, qu’il soit ivre, ou qu’il joue, et qu’il jure; ou qu’il soit couché avec quelque incestueuse; ou qu’il fasse quelque autre action qui n’ait pas l’air d’opérer son salut: alors tombe sur lui, qu’il donne du talon au ciel, que son âme soit damnée, et noire comme l’enfer où il descendra! » C’est encore là un morceau que les guillemets de Pope nous ordonnent d’admirer. 

Hamlet, ayant donc différé le meurtre du roi Claudius dans l’intention de le damner, vient parler à sa mère, et lui fait, au milieu de ses propos insensés, des reproches accablants, qu’elle ressent jusqu’au fond du coeur. Le vieux chambellan Polonius craint que les choses n’aillent trop loin; il crie au secours derrière la tapisserie. Hamlet ne doute pas que ce ne soit le roi qui s’est caché là pour l’entendre: « Ah! ma mère, s’écrie-t-il, il y a un gros rat derrière la tapisserie! » Il tire son épée, court au rat, et tue le bonhomme Polonius. « Ah! mon fils, que fais-tu? –Ma mère, est-ce le roi que j’ai tué? C’est une vilaine action de tuer un roi; et presque aussi vilaine, ma bonne mère, que de tuer un roi et de coucher avec son frère. » Cette conversation dure très longtemps, et Hamlet, en s’en allant, marche sans y penser sur le corps du vieux chambellan, et est prêt de tomber. 

Le bonhomme milord chambellan était un vieux fou, et donné pour tel, comme on l’a déjà vu. Sa fille Ophélie, qui apparemment avait des dispositions au même tour d’esprit, devient folle à lier quand elle apprend la mort de son père: elle accourt avec des fleurs et de la paille sur sa tête, chante des vaudevilles, et va se noyer(4).

On la repêche, et on se dispose à l’enterrer. Cependant le roi Claudius a fait embarquer le prince pour l’Angleterre: déjà Hamlet était dans le vaisseau, et il se doutait qu’on l’envoyait à Londres pour lui jouer quelque mauvais tour; il prend dans la poche d’un des chambellans, ses conducteurs, la lettre du roi Claudius à son ami le roi d’Angleterre, scellée du grand sceau; il y trouve une instante prière de le dépêcher, et de le faire partir pour l’autre monde à son arrivée. Que fait-il? il avait heureusement le grand sceau de son père dans sa bourse, il jette la lettre dans la mer, et en écrit une autre dans laquelle il signe Claudius, et prie le roi d’Angleterre de faire pendre sur-le-champ les porteurs de la dépêche; puis il replie le tout fort proprement, et y applique le sceau du royaume. 

Cela fait, il trouve un prétexte de revenir à la cour. La première chose qu’il y voit, c’est une couple de fossoyeurs qui creusent une fosse pour enterrer Mlle Ophélie: ces deux manoeuvres sont des réjouis assez plaisants; ils agitent la question si Ophélie doit être enterrée en terre sainte après s’être noyée, et ils concluent qu’elle doit être traitée en bonne chrétienne parce qu’elle est fille de qualité. Ensuite ils prétendent que les manoeuvres sont les plus anciens gentilshommes de la terre, parce qu’ils sont du métier d’Adam: « Mais Adam était-il gentilhomme? dit l’un des fossoyeurs. –Oui, répond l’autre, car il est le premier qui ait porté les armes. –Lui, des armes! dit le premier. –Sans doute, dit le second; peut-on remuer la terre sans avoir des pioches et des hoyaux? Il avait donc des armes, il était donc gentilhomme. » 

Au milieu de tous ces beaux discours, et des chansons galantes que ces messieurs chantent dans le cimetière de la paroisse du palais, arrive le prince Hamlet avec un de ses amis, et tous ensemble se mettent à considérer les têtes de morts qu’on trouve en creusant. Hamlet croit reconnaître le crâne d’un homme d’État, capable de tromper Dieu, puis celui d’un courtisan, d’une dame de la cour, d’un fripon d’homme de loi, et il n’épargne pas les railleries aux défunts possesseurs de ces têtes. Enfin on trouve l’étui qui renfermait la cervelle du fou du roi, et on conclut qu’il n’y a pas grande différence entre la cervelle des Alexandre, des César, et celle de ce fou; enfin, en raisonnant et en chantant, la fosse est faite. Les prêtres arrivent avec de l’eau bénite. On apporte le corps d’Ophélie. Le roi et la reine suivent la bière; Laerte, le frère d’Ophélie, accompagne sa soeur avec un long crêpe; et quand on a mis le corps en terre, Laerte, outré de douleur, se jette dans la fosse. Hamlet, qui se souvient d’avoir aimé Ophélie, s’y jette aussi. Laerte, indigné de voir avec lui dans la même fosse celui qui a tué le chambellan Polonius, son père, en le prenant pour un rat, lui saute à la face; ils se battent à coups de poing dans la fosse, et le roi les sépare pour maintenir la décence dans les cérémonies de l’Église. 

Cependant le roi Claudius, qui est grand politique, voit bien qu’il se faut défaire d’un aussi dangereux fou que le prince Hamlet; et puisque ce jeune prince n’est pas pendu à Londres, il est bien convenable de le faire périr en Danemark. 

Voici la façon dont l’adroit Claudius s’y prend; il était accoutumé à empoisonner. « Écoute, dit-il au jeune Laerte, le prince Hamlet a tué ton père, mon grand chambellan; je vais te proposer, pour te venger, un petit divertissement de chevalerie. Je gagerai contre toi que de douze passes tu n’en feras pas trois à Hamlet; tu combattras avec lui devant toute la cour. Tu prendras adroitement un fleuret aiguisé dont j’ai trempé la pointe dans un poison très subtil. Si par malheur tu ne peux réussir à frapper le prince, j’aurai soin de mettre pour lui une bouteille de vin empoisonné sur la table. Il faut bien boire quand on s’escrime, Hamlet boira quelques coups, et de façon ou d’autre il est mort sans rémission. » Laerte trouve le divertissement et la vengeance de la meilleure invention du monde. 

Hamlet accepte le défi. On met des bouteilles et des vidrecomes sur la table; les deux champions paraissent, le fleuret à la main, en présence de Claudius, de madame Gertrude, et de la cour danoise; ils ferraillent; Laerte blesse Hamlet avec son fleuret empoisonné. Hamlet, se sentant blessé, crie trahison; tous les assistants crient trahison. Hamlet, furieux, arrache à Laerte son fleuret pointu, l’en frappe lui-même, et en frappe le roi; la reine Gertrude, épouvantée, veut boire un coup pour reprendre ses forces: la voilà aussi empoisonnée; et tous quatre, c’est-à-dire le roi Claudius, Gertrude, Laerte, et Hamlet, tombent morts. 

Il est à remarquer qu’on reçoit alors la nouvelle que les deux chambellans qui avaient fait voile pour l’Angleterre, avec le paquet scellé du grand sceau du Danemark, ont été dépêchés en arrivant. Ainsi, Dieu merci, il ne reste aucun des acteurs en vie; mais, pour remplacer les défunts, il y a un certain Fort-en-bras, parent de la maison, qui a conquis la Pologne pendant qu’on jouait la pièce, et qui vient, à la fin, se proposer pour candidat au trône de Danemark. 

Telle est exactement la fameuse tragédie d’Hamlet, le chef-d’oeuvre du théâtre de Londres. Tel est l’ouvrage qu’on préfère à Cinna.

Il y a là deux grands problèmes à résoudre: le premier, comment tant de merveilles se sont accumulées dans une seule tête? car il faut avouer que toutes les pièces du divin Shakespeare sont dans ce goût; le second, comment on a pu élever son âme jusqu’à voir ces pièces avec transport, et comment elles sont encore suivies dans un siècle qui a produit le Caton d’Addison? 

L’étonnement de la première merveille doit cesser quand on saura que Shakespeare a pris toutes ses tragédies de l’histoire ou des romans, et qu’il n’a fait que mettre en dialogues le roman de Claudius, de Gertrude et d’Hamlet, écrit tout entier par Saxon le grammairien, à qui gloire soit rendue. 

La seconde partie du problème, c’est-à-dire le plaisir qu’on prend à ces tragédies, souffre un peu plus de difficulté; mais en voici la raison, selon les profondes réflexions de quelques philosophes. 

Les porteurs de chaise, les matelots, les fiacres, les courtauds de boutique, les bouchers, les clercs même, aiment beaucoup les spectacles; donnez-leur des combats de coqs, ou de taureaux, ou de gladiateurs, des enterrements, des duels, des gibets, des sortilèges, des revenants, ils y courent en foule; et il y a plus d’un seigneur aussi curieux que le peuple. Les bourgeois de Londres trouvèrent dans les tragédies de Shakespeare tout ce qui peut plaire à des curieux. Les gens de la cour furent obligés de suivre le torrent: comment ne pas admirer ce que la plus saine partie de la ville admirait? Il n’y eut rien de mieux pendant cent cinquante ans; l’admiration se fortifia, et devint une idolâtrie. Quelques traits de génie, quelques vers heureux, pleins de naturel et de force, et qu’on retient par coeur malgré qu’on en ait, ont demandé grâce pour le reste, et bientôt toute la pièce a fait fortune, à l’aide de quelques beautés de détail. 

Il y a, n’en doutons point, de ces beautés dans Shakespeare. M. de Voltaire est le premier qui les ait fait connaître en France c’est lui qui nous apprit, il y a environ trente ans, les noms de Milton et de Shakespeare; mais les traductions qu’il a faites de quelques passages de ces auteurs sont-elles fidèles? Il nous avertit lui-même que non; il nous dit qu’il a plutôt imité que traduit. Voici comme il a rendu en vers le monologue d’Hamlet, qui commence la seconde scène du troisième acte: 
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(5)Demeure, il faut choisir, et passer à l’instant 
De la vie à la mort, et de l’être au néant. 
Dieux justes, s’il en est, éclairez mon courage. 
Faut-il vieillir courbé sous la main qui m’outrage, 
Supporter ou finir mon malheur et mon sort? 
Qui suis-je? qui m’arrête? et qu’est-ce que la mort? 
C’est la fin de nos maux, c’est mon unique asile; 
Après de longs transports, c’est un sommeil tranquille. 
On s’endort, et tout meurt. Mais un affreux réveil 
Doit succéder peut-être aux douceurs du sommeil. 
On nous menace, on dit que cette courte vie 
De tourments éternels est aussitôt suivie. 
O mort! moment fatal! Affreuse éternité 
Tout coeur à ton seul nom se glace épouvanté. 
Eh! qui pourrait, sans toi, supporter cette vie; 
De nos fourbes puissants bénir l’hypocrisie 
D’une indigne maîtresse encenser les erreurs; 
Ramper sous un ministre, adorer ses hauteurs; 
Et montrer les langueurs de son âme abattue 
A des amis ingrats, qui détournent la vue? 
La mort serait trop douce en ces extrémités; 
Mais le scrupule parle, et nous crie: Arrêtez. 
Il défend à nos mains cet heureux homicide, 
Et d’un héros guerrier fait un chrétien timide, etc.
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Après ce morceau de poésie, les lecteurs sont priés de jeter les yeux sur la traduction littérale: 
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Être ou n’être pas, c’est là la question, 
S’il est plus noble dans l’esprit de souffrir 
Les piqûres et les flèches de l’affreuse fortune, 
Ou de prendre les armes contre une mer de trouble, 
Et en s’opposant à eux, les finir? Mourir, dormir, 
Rien de plus; et par ce sommeil, dire: Nous terminons 
Les peines du coeur, et dix mille chocs naturels 
Dont la chair est héritière; c’est une consommation 
Ardemment désirable. Mourir, dormir: 
Dormir! peut-être rêver! Ah! voilà le mal. 
Car, dans ce sommeil de la mort, quels rêves aura-t-on, 
Quand on a dépouillé cette enveloppe mortelle? 
C’est là ce qui fait penser: c’est là la raison 
Qui donne à la calamité une vie si longue. 
Car qui voudrait supporter les coups, et les injures du temps, 
Les torts de l’oppresseur, les dédains de l’orgueilleux, 
Les angoisses d’un amour méprisé, les délais de la justice, 
L’insolence des grandes places, et les rebuts 
Que le mérite patient essuie de l’homme indigne? 
Quand il peut faire son quietus(6)
Avec une simple aiguille à tête! 
Qui voudrait porter ces fardeaux, 
Sangloter, suer sous une fatigante vie? 
Mais cette crainte de quelque chose après la mort, 
Ce pays ignoré, des bornes duquel 
Nul voyageur ne revient, embarrasse la volonté, 
Et nous fait supporter les maux que nous avons 
Plutôt que de courir vers d’autres que nous ne connaissons pas: 
Ainsi la conscience fait des poltrons de nous tous; 
Ainsi la couleur naturelle de la résolution 
Est ternie par les pâles teintes de la pensée; 
Et les entreprises les plus importantes, 
Par ce respect, tournent leur courant de travers, 
Et perdent leur nom d’action
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A travers les obscurités de cette traduction scrupuleuse, qui ne peut rendre le mot propre anglais par le mot propre français, on découvre pourtant très aisément le génie de la langue anglaise; son naturel, qui ne craint pas les idées les plus basses, ni les plus gigantesques; son énergie, que d’autres nations croiraient dureté; ses hardiesses, que des esprits peu accoutumés aux tours étrangers prendraient pour du galimatias. Mais sous ces voiles on découvrira de la vérité, de la profondeur, et je ne sais quoi qui attache, et qui remue beaucoup plus que ne ferait l’élégance; aussi il n’y a presque personne en Angleterre qui ne sache ce monologue par coeur. C’est un diamant brut qui a des taches: si on le polissait, il perdrait de son poids. 

Il n’y a peut-être pas un plus grand exemple de la diversité des goûts des nations. Qu’on vienne après cela nous parler des règles d’Aristote, et des trois unités, et des bienséances, et de la nécessité de ne laisser jamais la scène vide, et de ne faire ni sortir, ni entrer aucun personnage sans une raison sensible; de lier une intrigue avec art, de la dénouer naturellement, de s’exprimer en termes nobles et simples, de faire parler les princes avec la décence qu’ils ont toujours, ou qu’ils voudraient avoir; de ne jamais s’écarter des règles de la langue! Il est clair qu’on peut enchanter toute une nation sans se donner tant de peines. 

Si Shakespeare l’emporte par ces raisons sur Corneille, nous avouerons que Racine est bien peu de chose en comparaison du tendre et élégant Otwai. Pour s’en convaincre, il ne faut que jeter les yeux sur ce petit précis de la tragédie intitulée l’Orpheline.

L’ORPHELINE, TRAGÉDIE.

Un vieux gentilhomme bohème, nommé Acasto, est retiré dans son château avec ses deux fils, Castalio et Polidore. Il est vrai que ces noms-là ne sont pas plus bohèmes que celui de Claudius n’est danois. Serine, sa fille, demeure aussi dans la maison; de plus, il a chez lui une orpheline nommée Monime, qui n’est pas la Monime de Racine. Cette Monime lui a été confiée par le défunt père de la demoiselle. Il y a dans le château de monseigneur Acasto un chapelain, un page, et deux valets de chambre. Voilà le train du bonhomme, du moins celui qu’on voit sur le théâtre. Joignez-y encore une servante de Serine; ajoutez à tout cela un frère de Monime, homme un peu violent, qui arrive de Hongrie, et vous aurez tous les acteurs de cette tragédie. 

Si celle d’Hamlet commence par deux sentinelles, celle de l’Orpheline commence par deux valets de chambre: car il faut bien imiter les grands hommes. Ces valets parlent de leur bon maître Acasto, qui a quitté le service, et de ses deux enfants Polidore et Castalio, qui passent leur temps à la chasse. Pour ne point amuser le lecteur, il faut lui dire que s’il se doute que les deux frères sont tous deux amoureux de Monime, comme dans Racine, il ne se trompe pas. Mais il sera peut-être un peu étonné d’apprendre que Castalio, l’un des deux frères, qui est aimé, permet à son cher Polidore de coucher, s’il peut, avec Monime; pourvu que lui, Castalio, puisse aussi avoir le même droit, il est content: car il jure qu’il ne veut pas l’épouser, et qu’il se mariera quand il sera vieux, pour mortifier sa chair.

Cependant, immédiatement après avoir parlé ainsi contre le mariage, il épouse secrètement Monime, et l’aumônier de la maison leur donne la bénédiction nuptiale. Sur ces entrefaites arrive de Hongrie M. Chamont, frère de Monime; c’est un homme bien étrange et bien difficile que ce M. Chamont. Il demande d’abord à sa soeur si elle a son pucelage. Monime lui jure qu’elle est une personne d’honneur. « Eh! pourquoi êtes-vous en doute de mon pucelage, mon frère? –Écoutez, ma soeur, il n’y a pas longtemps que j’eus un rêve en Hongrie; tout mon lit remua; je te vis entre deux gens qui te fétoyaient tour à tour: je pris ma grande épée, je courus à eux; et, en m’éveillant, je vis que j’avais percé ma tapisserie à personnages juste dans l’endroit qui représente Polynice et Étéocle, les deux frères Thébains se tuant l’un l’autre. 

–Eh bien, mon frère, parce que vous avez été tourmenté en songe, il faut que vous me tourmentiez éveillée? –Oh! ce n’est pas tout, ma soeur, ne te justifie pas si vite. Comme je passais mon chemin l’autre jour en pensant à mon rêve, je rencontrai une vieille sans dent, toute racornie, tout en double; son dos voûté était couvert d’un vieux morceau de bergame, ses cuisses à peine cachées par des haillons de toutes couleurs (variété de gueuserie), elle ramassait quelques copeaux de bois; je lui donnai l’aumône; elle me demanda où j’allais, et me dit d’aller vite si je voulais sauver ma soeur. Enfin elle me parla de Castalio et de Polidore. » 

Cette aventure étonne beaucoup Monime: elle lui avoue sur-le-champ qu’elle s’est promise à Castalio; mais elle jure qu’elle n’a pas encore couché avec lui. 

Cet aveu ne satisfait point M. Chamont; c’est un rude homme, comme nous l’avons déjà insinué; il s’en va trouver le chapelain: « Or çà, lui dit-il, M. Gravité, n’êtes-vous pas l’aumônier de la maison? — Et vous, monsieur, n’êtes-vous pas officier? — Oui, l’ami. — Monsieur, j’ai été officier aussi; mais mes parents m’ont mis dans l’Église, et je suis pourtant honnête homme, quoique je sois vêtu de noir; je suis assez bien venu dans la famille; je ne prétends pas en savoir plus que les autres, je ne me mêle que de mes affaires; je me lève matin, j’étudie peu, je bois et mange gaiement; aussi tout le monde a de la considération pour moi. 

— As-tu connu mon père, le vieux Chamont? –Oui, j’ai été très affligé de sa mort. — Quoi! tu l’aimais! Je t’embrasserais volontiers... Dis-moi un peu, crois-tu que Castalio aime ma soeur? –S’il aime votre soeur? — Oui, oui, s’il aime ma soeur? — Ma foi, je ne lui ai jamais demandé; et je m’étonne que vous me fassiez une pareille question. 

— Ah! hypocrite, tu es comme tous tes pareils, tu ne vaux rien, tu n’as pas le courage de dire la vérité, et tu prétends l’enseigner!... Es-tu mêlé dans cette affaire? Quelle part y as-tu? La peste soit de la face sérieuse du vilain! Tu roules les yeux tout juste comme les maquerelles: oui, les maquerelles; elles parlent du ciel, elles ont les yeux dévots, elles mentent; elles prêchent comme un prêtre, et tu es une maquerelle. » 

Ce qu’il y a de bon, c’est que l’aumônier, gagné par ces douces paroles, lui avoue que, le matin, il a marié dans un grenier Castalio et Monime. 

Le frère trouve la chose assez bien, et s’en va avec M. l’aumônier. Les deux mariés arrivent à leur place; il s’agit de consommer le mariage. Les gens peu instruits croiraient, par tout ce qui s’est passé, que cette cérémonie va se faire sur le théâtre. Mais la décente Monime se contente de dire au nouveau marié de venir frapper trois coups à la porte de son appartement quand toute la maison sera bien endormie. 

Le frère Polidore entend ce propos, et, ne sachant pas que son frère Castalio est le mari de Monime, il prend son parti de le prévenir, et d’aller vite s’emparer des prémices de Monime. Il s’adresse au petit fripon de page, lui promet des sucreries et de l’argent s’il veut amuser son frère Castalio une partie de la nuit: le page fait bien sa commission, il parle à Castalio de l’amour de Monime, de ses jarretières, de sa gorge; il veut lui chanter une chanson. Il lui fait perdre son temps. 

Polidore n’a pas perdu le sien; il est allé à la porte de Monime, il a frappé les trois petits coups, la servante lui a ouvert, et le voilà couché avec la femme de son frère. 

Enfin Castalio arrive à cette porte, et frappe les trois coups la servante, qui aurait dû le reconnaître à la voix, et reconnaître aussi l’autre, ne s’avise seulement pas de craindre de se méprendre: elle croit que le faux mari qui se présente est Polidore, et que c’est le vrai mari Castalio qui est au lit; elle le renvoie, lui dit qu’il est un extravagant; il a beau se nommer, on lui ferme la porte au nez; il est traité par la suivante comme Amphitryon par Sosie. 

Polidore, ayant joui à son aise du fruit de sa supercherie, apparemment sans dire mot, a laissé là sa conquête et s’est allé reposer. Castalio, à qui on n’a point ouvert, se désespère, entre en fureur, se roule sur le plancher, dit des injures à tout le sexe, et conclut que depuis Ève, qui devint amoureuse du diable, et damna le genre humain, les femmes ont été la cause de tous les malheurs. 

Monime, qui s’est levée en hâte pour retrouver son cher Castalio, avec qui elle croit avoir passé quelques doux moments, le rencontre, et veut l’embrasser; il la traite de scélérate, et la traîne par les cheveux hors du théâtre(7).

M. Chamont, se souvenant toujours de son rêve et de sa vieille sorcière, vient gravement demander à sa soeur des nouvelles de la consommation de son mariage. La pauvre femme lui avoue que son mari, après l’avoir bien caressée, l’a traînée par les cheveux sur le plancher. 

Ce Chamont, qui n’entend pas raillerie, s’en va vite trouver le père (qui par parenthèse était tombé en faiblesse dans le courant de la tragédie par excès de vieillesse); il lui parle du même ton qu’il a parlé à l’aumônier: « Savez-vous, lui dit-il, que votre fils Castalio a épousé ma soeur ? –J’en suis fâché, répond le bonhomme. –Comment, fâché? pardieu! Il n’y a point de grand seigneur qui ne s’enorgueillît d’avoir ma soeur, entendez-vous? Mais, morbleu, il l’a maltraitée; je veux que vous lui appreniez à vivre, où je mettrai le feu à la maison. –Eh bien, eh bien, je vous rendrai justice. Adieu, fier garçon. 

Ce pauvre père va donc parler à Castalio son fils, pour savoir quelle est cette aventure. Pendant qu’il lui parle, Polidore veut savoir de Monime comment elle se trouve de la nuit passée; il croit n’avoir joui que de la maîtresse de son frère, en vertu de la permission que son frère lui avait donnée. Monime, à ses discours, se doute de la méprise; enfin Polidore lui avoue qu’il a eu ses faveurs. Monime tombe évanouie; elle ne reprend ses sens que pour s’abandonner à l’excès de sa juste douleur. « Malheureux! sais-tu quel crime tu as commis, et tu m’as fait commettre? Je suis la femme de ton frère... — Qui? vous! Quoi! mariée... — Oui, mariée d’hier; et nous sommes coupables du plus horrible inceste. » Alors ce sont, de part et d’autre, des regrets, des pleurs, des cris; c’est le plus violent désespoir. « Je vais faire pénitence le reste de ma vie, dit Polidore. — Et moi aussi, dit Monime. — Je veux d’abord, dit Polidore, pour première pénitence, je veux, si tu es grosse, que ton fruit périsse.... — Non, dit Monime, je veux qu’il vive, qu’il soit aussi malheureux que nous, qu’il porte la peine de notre crime. 

— Allons, dit Polidore, dans quelque affreuse solitude; errons comme Adam et Ève chassés du Paradis; allons parmi les serpents qui boivent le sang des enfants; et quand je mourrai, puisses-tu me tenir dans tes bras! 

Voilà donc l’abomination de la désolation dans la famille: le père, outragé par Chamont; son fils Castalio, toujours au désespoir d’avoir été rebuté par sa femme; cette femme, criminelle malgré elle, en proie à la douleur et à la honte; Polidore, dévoré de ses remords et de son désespoir. Il vient trouver son frère, il l’insulte exprès, il l’appelle menteur et poltron, pour l’engager à mettre l’épée à la main. Castalio tire en effet l’épée; Polidore se précipite lui-même au-devant du coup. « Voilà ce que je voulais; voilà ce que j’ai mérité; je t’avais outragé, je meurs de ta main, tu es vengé. » Il tombe expirant entre son frère et Monime. Cette malheureuse femme s’est empoisonnée; elle tombe morte à côté de Polidore. Le vieux père arrive, il est témoin de cet horrible spectacle. Castalio recommande à Chamont sa soeur Serine, dont il a été peu question jusqu’à ce moment, et il se tue aux yeux de son vieux père, qui a déjà eu deux accès de faiblesse dans la pièce, et qui ne la fera pas longue. 

Si un tel sujet, de tels discours, et de telles moeurs, révoltent les gens de goût dans toute l’Europe, ils doivent pardonner à l’auteur. Il ne se doutait pas qu’il eût rien fait de monstrueux. Il dédia sa pièce à la duchesse de Cléveland avec la même naïveté qu’il a écrit sa tragédie il félicite cette dame d’avoir eu deux enfants de Charles second. 

COURTES RÉFLEXIONS.

Nous sentons combien la Monime de Racine, dans Mithridate, est au-dessous de la Monime de M. Thomas Otwai; c’est le même qui fit Venise préservée. Il est désagréable qu’on ne nous ait pas traduit fidèlement cette Venise(8);on nous a privés d’un sénateur qui mord les jambes de sa maîtresse, qui fait le chien, qui aboie, et qu’on chasse à coups de fouet; nous aurions encore eu le plaisir de voir un échafaud, une roue, un prêtre qui veut exhorter à la mort le capitaine Pierre, et qu’on renvoie comme un gueux; il y a mille autres traits de cette force, que le traducteur a épargnés à notre fausse délicatesse. 

Nous ne pouvons trop nous plaindre que le traducteur nous ait privés, avec la même cruauté, des plus belles scènes de l’Othello de Shakespeare(9). Avec quel plaisir nous aurions vu la première scène à Venise, et la dernière en Chypre! Un Maure enlève d’abord la fille d’un sénateur. Jago, officier du Maure, Court sous la fenêtre du père; le père paraît en chemise à cette fenêtre. 

« Tête-bleu, dit Jago, mettez votre robe; un bélier noir monte sur votre brebis blanche; allons, allons, debout, descendez, ou le diable va faire de vous un grand-père! 

LE SÉNATEUR.

Quoi donc que veux-tu? es-tu devenu fou? 

JAGO.

Eh! mordieu, signor, êtes-vous de ceux qui n’oseraient servir Dieu si le diable le leur défendait? Nous venons vous rendre service, et vous nous prenez pour des rufiens; je vous dis que votre fille va être couverte par un cheval de Barbarie; que vos petits-enfants henniront après vous, et que vous aurez pour cousins des roussins d’Afrique. 

LE SÉNATEUR.

Quel profane coquin me parle ainsi? 

JAGO.

Eh! oui; sachez que votre fille Desdémona et le Maure Othello font à présent la bête à deux dos. » 

Ce même Jago accompagne à Chypre le Maure Othello et la signora Desdémona, que le sénat a gracieusement accordée pour femme à ce Maure, gouverneur de Chypre, en dépit du père. 

A peine sont-ils arrivés dans cette île que ce Jago entreprend de rendre le Maure jaloux de sa femme, et de lui faire soupçonner sa fidélité. Le Maure commence déjà à sentir de l’inquiétude; il fait ses réflexions. « Après tout, dit-il, quelle sensation ai-je eue des plaisirs que d’autres ont pu lui donner, et de sa luxure? Je ne l’ai point vu; cela ne m’a point blessé; j’ai dormi tout aussi bien. Quand on nous vole une chose dont nous n’avons pas besoin, si nous l’ignorons, on ne nous a rien volé... J’aurais été fort heureux si toute l’armée, et jusqu’aux goujats, avaient tâté d’elle, et que je n’en eusse rien su... Oh! non... Adieu tout contentement, adieu les troupes emplumées; adieu la fière guerre, qui fait une vertu de l’ambition; adieu les chevaux hennissants, et la trompette aiguë, et le fifre qui perce l’oreille, et le tambour qui anime le courage, et la bannière royale, et tous les grades, et l’orgueil, et la pompe, et les détails d’une guerre glorieuse! et vous, engins mortels, dont le rude gosier imite ceux de l’immortel Jupiter, adieu Othello n’a plus d’occupation! » 

C’est encore là un des endroits admirables enrichis par les guillemets de Pope: 

JAGO.

Est-il possible, monseigneur! 

OTHELLO, le prenant à la gorge.

Vilain, prouve-moi que ma femme est une putain, prouve-le-moi, donne-m’en une preuve oculaire, ou, par tout ce que vaut l’âme éternelle de l’homme, il vaudrait mieux pour toi que tu fusses né un chien. 

JAGO.

Cette fonction ne me plaît guère; mais, puisque je me suis si fort avancé, par pure honnêteté et par amitié pour vous, je poursuivrai. J’étais couché l’autre nuit avec votre lieutenant Cassio, et je ne pouvais dormir à cause d’une rage de dent: il y a des gens, comme vous savez, qui ont l’âme si relâchée qu’ils parlent en dormant de leurs affaires; Cassio est un de ceux-là. Il disait dans son sommeil: « Ma chère Desdémona, soyons bien prudents, cachons bien nos amours »; en parlant ainsi, il me prenait les mains, il me tâtonnait, il s’écriait: « Ah! charmante créature! » et il me baisait avec ardeur, comme s’il eût arraché par la racine des baisers plantés sur mes lèvres; et il mettait ses cuisses sur mes jambes, et il soupirait, il haletait, il me baisait, il s’écriait: « Damné de destin qui t’a donnée à ce Maure! » 

Sur ces preuves si décemment énoncées, et sur un mouchoir de Desdémona que Cassio avait rencontré par hasard, le capitaine maure ne manque pas d’étrangler sa femme dans son lit; mais il lui donne un baiser avant de la faire mourir. « Allons, dit-il, meurs, putain!... — Ah! monseigneur, renvoyez-moi, mais ne me tuez pas... –Meurs, putain !... — Ah! tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit... — Gueuse, Si tu branles!... — Une seule demi-heure... — Non, quand cela sera fait il n’y aura plus de délai... — Mais que je dise au moins mes prières... — Non, il est trop tard... » Il l’étrangle; et Desdémona, après avoir été bien étranglée, s’écrie qu’elle est innocente. Quand Desdémona est morte, le sénat rappelle Othello; on vient le prendre pour le mener à Venise, où il doit être jugé. « Arrêtez, dit-il, un mot ou deux... Vous direz au sénat qu’un jour, dans Alep, je trouvai un Turc à turban qui battait un Vénitien, et qui se moquait de la République; je pris par la barbe ce chien de circoncis, et je le frappai ainsi. » Il se frappe alors lui-même. 

Un traducteur français(10), qui nous a donné des esquisses de plusieurs pièces anglaises, et entre autres du Maure de Venise, moitié en vers, moitié en prose, n’a traduit aucun des morceaux essentiels que nous avons mis sous les yeux des lecteurs; il fait parler ainsi Othello: 
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L’art n’est pas fait pour moi; c’est un fard que je hais. 
Dites-leur qu’Othello, plus amoureux que sage, 
Quoique époux adoré, jaloux jusqu’à la rage, 
Trompé par un esclave, aveuglé par l’erreur, 
Immola son épouse, et se perça le coeur
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Il n’y a pas un mot de cela dans l’original. L’art n’est pas fait pour moi est pris dans Zaïre(11); mais le reste n’en est pas. 

Le lecteur est maintenant en état de juger le procès entre la tragédie de Londres et la tragédie de Paris. 

DES DIVERS CHANGEMENTS ARRIVÉS A L’ART TRAGIQUE.

Qui croirait que l’art de la tragédie est dû en partie à Minos? Si un juge des enfers est l’inventeur de cette poésie, il n’est pas étonnant qu’elle soit un peu lugubre. Ou lui donne d’ordinaire une origine plus gaie. Thespis et d’autres ivrognes passent pour avoir introduit ce spectacle chez les Grecs au temps des vendanges; mais si nous en croyons Platon, dans son dialogue de Minos, on jouait déjà des pièces de théâtre du temps de ce prince. Thespis promenait ses acteurs dans une charrette. Mais en Grèce, et dans d’autres pays, longtemps avant Thespis, les acteurs ne jouaient que dans les temples. La tragédie fut dans son origine une chose sacrée; et de là vient que les hymnes des choeurs sont presque toujours les louanges des dieux dans les tragédies d’Eschyle, de Sophocle, d’Euripide. Il n’était pas permis à un poète de donner une pièce avant quarante ans; ils s’appelaient Tragwdio didascaloi docteurs en tragédie. Ce n’était qu’aux grandes fêtes qu’on représentait leurs ouvrages; l’argent que le public employait à ces spectacles était un argent sacré. 

Eubulus ou Eubolis, ou Ébylys, fit passer en loi qu’on mettrait à mort quiconque proposerait de détourner cette monnaie à des usages profanes. C’est pourquoi Démosthène, dans sa seconde Olinthienne, emploie tant de circonspection et tant de détours pour engager les Athéniens à employer cet argent à la guerre contre Philippe; c’est comme si on entreprenait en Italie de soudoyer des troupes avec le trésor de Notre-Dame de Lorette. 

Les spectacles étaient donc liés aux cérémonies de la religion. On sait que, chez les Égyptiens, les danses, les champs, les représentations furent une partie essentielle des cérémonies réputées saintes. Les Juifs prirent ces usages des Égyptiens, comme tout peuple ignorant et grossier tâche d’imiter ses voisins savants et polis; de là ces fêtes juives, ces danses des prêtres devant l’arche, ces trompettes, ces hymnes, et tant d’autres cérémonies entièrement égyptiennes. 

Il y a bien plus, les véritablement grandes tragédies, les représentations imposantes et terribles, étaient les mystères sacrés qu’on célébrait dans les plus vastes temples du monde, en présence des seuls initiés: c’était là que les habits, les décorations, les machines, étaient propres au sujet; et le sujet était la vie présente et la vie future. 

C’était d’abord un grand choeur, à la tête duquel était l’hiérophante: « Préparez-vous, s’écriait-il, à voir par les yeux de l’âme l’arbitre de l’univers. Il est unique, il existe seul par lui-même, et tous les êtres doivent à lui seul leur existence; il étend partout son pouvoir et ses oeuvres; il voit tout, et ne peut être vu des mortels. 

Le choeur répétait cette strophe; ensuite on gardait quelque temps le silence; c’était là un vrai prologue. La pièce commençait par une nuit répandue sur le théâtre; des acteurs paraissaient à la faible lueur d’une lampe; ils erraient sur des montagnes et descendaient dans des abîmes. Ils se heurtaient, ils marchaient comme égarés. Leurs discours, leurs gestes, exprimaient l’incertitude des démarches des hommes, et toutes les erreurs de notre vie. La scène changeait, les enfers paraissaient dans toute leur horreur, les criminels avouaient leurs fautes et attestaient la vengeance céleste(12). Enfin on voyait les champs Élysiens, la demeure des justes. Ils chantaient la bonté de Dieu, d’un seul Dieu, créateur du monde; ils enseignaient aux assistants tous leurs devoirs. C’est ainsi(13) que Stobée parle dans ces spectacles sublimes, dont on retrouve encore quelques faibles traces dans des fragments épars de l’antiquité. 

Chez les Romains, la comédie fut admise après la première guerre punique pour accomplir un voeu, pour détourner la contagion, pour apaiser les dieux, comme le dit Tite-Live au livre VII. Ce fut un acte très solennel de religion. Les pièces de Livius Andronicus furent une partie de la cérémonie sainte des jeux séculaires. Jamais de théâtre sans simulacres des dieux et sans autels. 

Les chrétiens eurent la même horreur que les Juifs pour les cérémonies païennes. Les premiers Pères de l’Église voulurent séparer en tout les chrétiens des Gentils; ils crièrent contre les spectacles. Le théâtre, séjour des antiques divinités subalternes, leur parut l’empire du diable(14). Mais saint Grégoire de Nazianze institua un théâtre chrétien, comme nous l’apprend Sozomène; un saint Apollinaire en fit autant, c’est encore Sozomène qui nous en instruit dans l’Histoire ecclésiastique. L’Ancien et le Nouveau Testament furent les sujets de ces pièces; et il y a très grande apparence que la tradition de ces ouvrages de théâtre fut l’origine des mystères qu’on joua quelque temps après dans presque toute l’Europe. 

Castelverro certifie, dans sa poétique, que la Passion de Jésus-Christ était jouée de temps immémorial dans toute l’Italie. Nous imitâmes ces représentations des Italiens, de qui nous tenons tout, et nous les imitâmes assez tard, ainsi que nous avons fait dans presque tous les arts de l’esprit et de la main. 

Nous ne commençâmes ces exercices qu’au xive siècle; les bourgeois de Paris firent leurs premiers essais à Saint-Maur. On joua les mystères à l’entrée de Charles VI à Paris, l’an 1380(15); on les joua à l’entrée de la reine Isabelle de Bavière, en 1386; et le roi, en 1402, donna des lettres patentes à la confrérie de la Passion, par lesquelles « il leur accorde pour toujours, et perpétuellement, congé et licence de faire jouer quelque mystère que ce soit, ou de ladite passion, ou résurrection, ou autre quelconque des saints et saintes qu’ils voudront élire et mettre sus, soit devant le roi, soit devant commun, tant en records (c’est-à-dire musique) qu’autrement ». 

Les confrères achetèrent depuis une place près de l’ancien palais des ducs de Bourgogne, et y firent bâtir un théâtre spacieux en 1548, théâtre subsistant aujourd’hui, occupé par les comédiens nommés Italiens(16). Nous ne suivrons pas plus loin l’histoire de ce théâtre de l’hôtel de Bourgogne, laquelle se trouve dans plusieurs ouvrages. Voyons ce que c’était que ces comédiens ou tragédiens de la Passion. 

On croit communément que ces pièces étaient des turpitudes, des plaisanteries indécentes sur les mystères de notre sainte religion, sur la naissance d’un dieu dans une étable, sur le boeuf et sur l’âne, sur l’étoile des trois rois, sur ces trois rois mêmes, sur la jalousie de Joseph, etc. On en juge par nos noëls, qui sont en effet des plaisanteries, aussi comiques que blâmables, sur tous ces événements ineffables; il n’y a presque personne qui n’ait entendu répéter les vers par lesquels on prétend qu’une de ces tragédies de la Passion commence: 
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Matthieu? — Plaît-il, Dieu? 
— Prends ton épieu. 
— Prendrai-je aussi mon épée? 
— Oui, et suis-moi en Galilée(17).
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Il n’y a pas un mot de tout cela dans les pièces des mystères qui sont venues jusqu’à nous. Ces ouvrages étaient la plupart très graves; on n’y pouvait reprendre que la grossièreté de la langue qu’on parlait alors. C’était la sainte Écriture en dialogues et en action; c’étaient des choeurs qui chantaient les louanges de Dieu. Il y avait sur le théâtre beaucoup plus de pompe et d’appareil que nous n’en avons jamais vu; la troupe bourgeoise était composée de plus de cent acteurs, indépendamment des assistants, des gagistes, et des machinistes. Aussi on y courait en foule, et une seule loge était louée, à l’hôtel de Bourgogne, cinquante écus pour un carême, avant même l’établissement de l’hôtel de Bourgogne. C’est ce qui se voit par les registres du parlement de Paris de l’an 1541. 

Les prédicateurs se plaignirent que personne ne venait plus à leurs sermons, car le monologue fut en tout temps jaloux du dialogue: il s’en fallait beaucoup que les sermons fussent alors aussi décents que ces pièces de théâtre(18). Si on veut s’en convaincre, on n’a qu’à lire les sermons du révérend P. Codret(19), et surtout aux pages 60 et 61, édition in-4° de Paris, 1515. 

« Certaine uxor rustici, voulant amandare son mari, pour introduire un prêtre quem amabat, après vêpres détourne un veau de stabulo, et in pascua relegavit, et incitat maritum ut quoereret; et quand le bonhomme allait cherchant le veau, bonus adulter bis aut ter rustici uxorem subegit, et re patrata discessit. Le bouvier, revenu avec son boeuf, adhaesit uxori, et toucha iter femineum, et repent irroratum: admiratur. Rogat uxorem cur cunnus rorat, et illa respondit: « Amisso de bove plorat. » Rusticus credidit; et subinde, cum coïret, viam sensit latiorem, et dixit: « Largior est solito; » et illa respondit: « Ridet de bove e reperto. » 

Les mystères ne sont point du tout dans ce goût; quoiqu’ils en aient la naïveté, on n’y trouve aucune obscénité. Cependant, en 1541, le procureur général, par son réquisitoire du 9 novembre, prétend (article second) que « prédications sont plus décentes que mystères, attendu qu’elles se font par théologiens, gens doctes et de savoir, que ne sont les actes que font gens indoctes ». 

Sans entrer dans un plus long détail sur les mystères et sur les moralités qui leur succédèrent, il suffira de dire que les Italiens, qui les premiers donnèrent ces jeux, les quittèrent aussi les premiers: le cardinal Bibiena, le pape Léon X, l’archevêque Trissino(20), ressuscitèrent, autant qu’ils le purent, le théâtre des Grecs(21), La ville de Vicence, en 1514, fit des dépenses immenses pour la représentation de la première tragédie qu’on eût vue en Europe, depuis la décadence de l’empire. Elle fut jouée dans l’hôtel de ville, et on y accourut des extrémités de l’Italie; la pièce est de l’archevêque Trissino; elle est noble, elle est régulière, et purement écrite; il y a des choeurs, elle respire en tout le goût de l’antiquité; on ne peut lui reprocher que les déclamations, les défauts d’intrigue et la langueur: c’étaient les défauts des Grecs; il les imita trop dans leurs fautes, mais il atteignit à quelques-unes de leurs beautés. Deux ans après, le pape Léon X fit représenter à Florence la Rosamonda du Ruccelaï, avec une magnificence très supérieure à celle de Vicence. L’Italie fut partagée entre le Ruccelaï et le Trissino. 

Longtemps auparavant la comédie sortait du tombeau par le génie du cardinal Bibiena, qui donna la Calandra en 1482: après lui on eut les comédies de l’immortel Arioste, la fameuse Mandragore de Machiavel; enfin le goût de la pastorale prévalut. L’Aminte du Tasse eut le succès qu’elle méritait, et le Pastor fido un succès encore plus grand toute l’Europe savait et sait encore par coeur cent morceaux du Pastor fido; ils passeront à la dernière postérité: il n’y a de véritablement beau que ce que toutes les nations reconnaissent pour tel. Malheur à un peuple, comme on l’a déjà dit, qui seul est content de sa musique, de ses peintures, de son éloquence, de sa poésie. 

Tandis que le Pastor fido enchantait l’Europe, qu’on en récitait partout des scènes entières, qu’on le traduisait dans toutes les langues, en quel état étaient ailleurs les belles-lettres et les théâtres? Ils étaient dans l’état où nous étions tous, dans la barbarie. Les Espagnols avaient encore leurs autos sacramentales, c’est-à-dire leurs actes sacramentaux. Lope de Vega, qui était digne de corriger son siècle, fut subjugué par son siècle. Il dit lui-même qu’il est obligé, pour plaire, d’enfermer sous la clef les bons auteurs anciens, de peur qu’ils ne lui reprochent ses sottises. Dans l’une de ses meilleures pièces, intitulée Don Raymond, ce don Raymond, fils d’un roi de Navarre, est déguisé en paysan; l’infante de Léon, sa maîtresse, est déguisée en bûcheron; un prince de Léon, en pèlerin; une partie de la scène est chez un aubergiste. 

Pour les Français, quels étaient leurs livres et leurs spectacles favoris? Le chapitre des torche-culs de Gargantua, l’oracle de la dive bouteille, les pièces de Chrétien et de Hardy. 

Soixante-douze ans s’écoulèrent depuis Jodelle, qui, sous Henri II, avait très vainement tenté de faire revivre l’art des Grecs sans que la France produisît rien de supportable. Enfin, Mairet, gentilhomme du duc de Montmorency, après avoir lutté longtemps contre le mauvais goût, donna sa tragédie de Sophonisbe, qui ne ressemble point à celle de l’archevêque Trissino. C’est une petite singularité que la renaissance du théâtre, et l’observation des règles, aient commencé en Italie et en France par une Sophonisbe. Cette pièce de Mairet est la première que nous ayons, dans laquelle les trois unités ne soient point violées; elle servit de modèle à la plupart des tragédies qu’on donna depuis. Elle fut jouée en 1629, quelque temps avant que Corneille travaillât pour la scène tragique; et elle fut si goûtée, malgré ses défauts, que lorsque Corneille lui-même voulut ensuite donner une Sophonisbe, elle tomba, et celle de Mairet se soutint encore longtemps. Mairet ouvrit donc la véritable carrière où Rotrou entra, et celui-ci alla plus loin que son maître. On joue encore sa tragédie de Venceslas, pièce très défectueuse à la vérité, mais dont la première scène et presque tout le quatrième acte sont des chefs-d’oeuvre. 

Corneille parut ensuite; sa Médée, qui n’est qu’une déclamation, eut un peu de succès. Mais le Cid fut la première pièce qui franchit les bornes de la France, et qui obtint tous les suffrages, excepté ceux du cardinal de Richelieu et de Scudéri. On sait assez jusqu’à quel point ce grand homme s’éleva dans les belles scènes des Horaces, et dans son chef-d’oeuvre de Cinna, dans les personnages de Cornélie(22), de Sévère(23), dans le cinquième acte de Rodogune. Si Pertharite, Théodore,Oedipe, Bérénice, Suréna, Pulchérie, Agésilas, Attila, Don Sanche, la Toison d’or, ont été indignes de lui et de tous les théâtres, ses belles pièces, et les morceaux admirables répandus dans les médiocres, le feront toujours regarder avec justice comme le père de la tragédie. 

Il est inutile de parler ici de celui qui fut son émule et son vainqueur, quand ce grand homme commença à baisser. Il ne fut plus permis alors de négliger la langue et l’art des vers dans les tragédies, et tout ce qui ne fut pas écrit avec l’élégance de Racine fut méprisé. 

Il est vrai qu’on nous reprocha, avec raison, que notre théâtre était une école continuelle d’une galanterie et d’une coquetterie qui n’a rien de tragique. On a justement condamné Corneille pour avoir fait parler d’amour Thésée et Dircé au milieu de la peste(24); pour avoir mis des petites coquetteries sans passion dans la bouche de Cléopâtre; et enfin, pour avoir presque toujours traité l’amour bourgeois dans tous ses ouvrages sans jamais en faire une passion forte, excepté dans les fureurs de Camille(25), et dans les scènes attendrissantes du Cid qu’il avait prises dans Guillem de Castro, et qu’il avait embellies. On ne reprocha pas à l’élégant Racine l’amour insipide et les expressions bourgeoises; mais on s’aperçut bientôt que toutes ses pièces, et celles des auteurs suivants, contenaient une déclaration, une rupture, un raccommodement, une jalousie. On a prétendu que cette uniformité de petites intrigues aurait trop avili les pièces de cet aimable poète s’il n’avait pas su couvrir cette faiblesse de tous les charmes de la poésie, des grâces de sa diction, de la douceur de son éloquence sage, et de toutes les ressources de son art. 

Dans les beautés frappantes de notre théâtre, il y avait un autre défaut caché, dont on ne s’était pas aperçu parce que le public ne pouvait pas avoir par lui-même des idées plus fortes que celles de ces grands maîtres. Ce défaut ne fut relevé que par Saint-Évremond: il dit que « nos pièces ne font pas une impression assez forte; que ce qui doit former la pitié fait tout au plus de la tendresse; que l’émotion tient lieu de saisissement, l’étonnement de l’horreur; qu’il manque à nos sentiments quelque chose d’assez profond ». 

Il faut avouer que Saint-Évremond a mis le doigt dans la plaie secrète du théâtre français; on dira tant qu’on voudra que Saint-Évremond est l’auteur de la pitoyable comédie de Sir Politik, et de celle des Opéra; que ses petits vers de société sont ce que nous avons de plus plat en ce genre; que c’était un petit faiseur de phrases; mais on peut être totalement dépourvu de génie, et avoir beaucoup d’esprit et de goût. Certainement son goût était très fin, quand il trouvait ainsi la raison de la langueur de la plupart de nos pièces. 

Il nous a presque toujours manqué un degré de chaleur; nous avions tout le reste. L’origine de cette langueur, de cette faiblesse monotone, venait(26) probablement de la construction de nos théâtres, de la mesquinerie du spectacle, et des acteurs qui achetaient les pièces des auteurs. Tout fut bas et servile des comédiens avaient un privilège; ils achetaient un jeu de paume, un tripot; ils formaient une troupe comme des marchands forment une société. Ce n’était pas là le théâtre de Périclès. Que pouvait-on faire sur une vingtaine de planches chargées de spectateurs? Quelle pompe, quel appareil pouvait parler aux yeux? quelle grande action théâtrale pouvait être exécutée? quelle liberté pouvait avoir l’imagination du poète? Les pièces devaient être composées de longs récits: c’étaient de belles conversations plutôt qu’une action. Chaque comédien voulait briller par un long monologue; ils rebutaient une pièce qui n’en avait point; il fallut que Corneille, dans Cinna, débutât par l’inutile monologue d’Émilie, qu’on retranche aujourd’hui. 

Cette forme, qui excluait toute action théâtrale, excluait aussi ces grandes expressions des passions, ces tableaux frappants des infortunes humaines, ces traits terribles et perçants qui arrachent le coeur; on le touchait, et il fallait le déchirer. La déclamation, qui fut, jusqu’à Mlle Lecouvreur, un récitatif mesuré, un chant presque noté, mettait encore un obstacle à ces emportements de la nature qui se peignent par un mot, par une attitude, par un silence, par un cri qui échappe à la douleur. 

Nous ne commençâmes à connaître ces traits que par Mlle Dumesnil, lorsque, dans Mérope(27), les yeux égarés, la voix entrecoupée, levant une main tremblante, elle allait immoler son propre fils; quand Narbas l’arrêta, quand, laissant tomber son poignard, on la vit s’évanouir entre les bras de ses femmes, et qu’elle sortit de cet état de mort avec les transports d’une mère; lorsque ensuite s’élançant aux yeux de Polyphonte, traversant en un clin d’oeil tout le théâtre, les larmes dans les yeux, la pâleur sur le front, les sanglots à la bouche, les bras étendus, elle s’écria: « Barbare, il est mon fils(28)! » Nous avons vu Baron; il était noble et décent, mais c’était tout. Mlle Lecouvreur avait les grâces, la justesse, la simplicité, la vérité, la bienséance; mais pour le grand pathétique de l’action, nous le vîmes la première fois dans Mlle Dumesnil. 

Quelque chose de supérieur encore, s’il est possible, a été l’action de Mlle Clairon, et de l’acteur qui joue Tancrède(29), au troisième acte de la pièce de ce nom, et à la fin du cinquième; jamais les âmes n’ont été transportées par des secousses si vives, jamais les larmes n’ont plus coulé. La perfection de l’art des acteurs s’est déployée en ces deux occasions dans une force dont jusque-là nous n’avions point d’idée, et Mlle Clairon est devenue sans contredit le plus grand peintre de la nation.

Si, dans le quatrième acte de Mahomet, on avait de jeunes acteurs qui prissent ces grands traits pour modèle, un Séide qui sût être à la fois enthousiaste et tendre, féroce par fanatisme, humain par nature, qui sût frémir et pleurer; une Palmire animée, attendrie, effrayée, tremblante du crime qu’on va commettre, sentant déjà l’horreur, le repentir, le désespoir, à l’instant que le crime est commis; un père vraiment père, qui en eût les entrailles, la voix, le maintien; un père qui reconnaît ses deux enfants dans ses deux meurtriers, qui les embrasse en versant ses larmes avec son sang, qui mêle ses pleurs avec ceux de ses enfants, qui se soulève pour les serrer entre ses bras, retombe, se penche sur eux; enfin, ce que la nature et la mort peuvent fournir à un tableau, cette situation serait encore au-dessus de celles dont nous venons de parler. 

Ce n’est que depuis quelques années que les acteurs ont enfin hasardé d’être ce qu’ils doivent être, des peintures vivantes; auparavant ils déclamaient. Nous savons, et le public le sait mieux que nous, qu’il ne faut pas prodiguer ces actions terribles et déchirantes; que plus elles font d’impression, bien amenées, bien ménagées, plus elles sont impertinentes quand elles sont hors de propos. Une pièce mal écrite, mal débrouillée, obscure, chargée d’incidents incroyables, qui n’a de mérite que celui d’un pantomime et d’un décorateur, n’est qu’un monstre dégoûtant. 

Placez un tombeau dans Sémiramis, osez faire paraître l’ombre de Ninus, que Ninias sorte de ce tombeau les bras teints du sang de sa mère, cela vous sera permis. Le respect pour l’antiquité, la mythologie, la majesté du sujet, la grandeur du crime, je ne sais quoi de sombre et de terrible répandu dans les premiers vers sur toute cette tragédie, transportent le spectateur hors de son siècle et de son pays; mais ne répétez pas ces hardiesses; qu’elles soient rares, qu’elles soient nécessaires: si elles sont inutilement prodiguées, elles feront rire. 

L’abus de l’action théâtrale peut faire rentrer la tragédie dans la barbarie. Que faut-il donc faire? Craindre tous les écueils; mais comme il est plus aisé de faire une belle décoration qu’une belle scène, plus aisé d’indiquer des attitudes que de bien écrire, il est vraisemblable qu’on gâtera la tragédie en croyant la perfectionner. 

FIN DE L’APPEL A TOUTES LES NATIONS.