OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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FRAGMENT D’UNE LETTRE DE LORD BOLINGBROKE. (1760)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot: Ce fut en 1742 que Voltaire vit, à Aix-la-Chapelle, Frédéric, qui était roi depuis plus de deux ans. Le prince dont il est question dans le Fragment n’était pas encore roi lors de la conversation supposée. Ainsi la date de l’entrevue de Frédéric et de Voltaire, à Aix-la-Chapelle ne peut indiquer à quelle époque ce morceau a été composé. Il a été imprimé, pour la première fois, dans les éditions de 1775, tome XXXVII, page 306, sous le titre que j’ai mis. Je ne crois pas ce fragment antérieur à 1760; et, en le plaçant à cette année, je dois avouer que c’est sans autorité, et seulement par induction. Cette pièce n’est pas la seule que Voltaire ait donnée sous le nom de Bolingbroke; voyez, plus loin, l’Examen important. (B.)
 

FRAGMENT ...

Un très grand prince me disait, il y a deux mois, aux eaux d’Aix-la-Chapelle, qu’il se ferait fort de gouverner très heureusement une nation considérable sans le secours de la superstition. 

Je le crois fermement, lui répondis-je; et une preuve évidente, c’est que moins notre Église anglicane a été superstitieuse, plus notre Angleterre a été florissante: encore quelques pas, et nous en vaudrons mieux. Mais il faut du temps pour guérir le fond de la maladie, quand on a détruit les principaux symptômes. 

— Les hommes, me dit ce prince, sont des espèces de singes qu’on peut dresser à la raison comme à la folie. On a pris longtemps ce dernier parti; on s’en est mal trouvé. Les chefs barbares qui conquirent nos nations barbares crurent d’abord emmuseler les peuples par le moyen des évêques. Ceux-ci, après avoir bien sellé et fessé les sujets, en firent autant aux monarques. Ils détrônèrent Louis le Débonnaire ou le Sot, car on ne détrône que les sots; il se forma un chaos d’absurdités, de fanatisme, de discordes intestines, de tyrannie et de sédition, qui s’est étendu sur cent royaumes. Faisons précisément le contraire, et nous aurons un effet contraire. J’ai remarqué, ajouta-t-il, qu’un très grand nombre de bons bourgeois, de prêtres, d’artisans même, ne croient pas plus aux superstitions que les confesseurs des princes, les ministres d’État et les médecins. Mais qu’arrive-t-il? Ils ont assez de bon sens pour voir l’absurdité de nos dogmes, et ils ne sont ni assez instruits ni assez sages pour pénétrer au delà. Le Dieu qu’on nous annonce, disent-ils, est ridicule: donc il n’y a point de Dieu. Cette conclusion est aussi absurde que les dogmes qu’on leur prêche, et, sur cette conclusion précipitée, ils se jettent dans le crime si un bon naturel ne les retient pas. 

« Proposons-leur un Dieu qui ne soit pas ridicule, qui ne soit pas déshonoré par des contes de vieilles, ils l’adoreront sans rire et sans murmurer; ils craindront de trahir la conscience que Dieu leur a donnée. Ils ont un fonds de raison, et cette raison ne se révoltera pas. Car enfin, s’il y a de la folie à reconnaître un autre que le souverain de la nature, il n’y en a pas moins à nier l’existence de ce souverain. S’il y a quelques raisonneurs dont la vanité trompe leur intelligence jusqu’à lui nier l’intelligence universelle, le très grand nombre, en voyant les astres et les animaux organisés, reconnaîtra toujours la puissance formatrice des astres et de l’homme. En un mot, l’honnête homme se plie plus aisément à fléchir devant l’Être des êtres que sous un natif de la Mecque ou de Bethléem. Il sera véritablement religieux en écrasant la superstition. Son exemple influera sur la populace, et ni les prêtres ni les gueux ne seront à craindre. 

« Alors je ne craindrai plus ni l’insolence d’un Grégoire VII, ni les poisons d’un Alexandre VI, ni le couteau des Clément, des Ravaillac, des Balthazar Gérard, et de tant d’autres coquins armés par le fanatisme. Croit-on qu’il me sera plus difficile de faire entendre raison aux Allemands qu’il ne l’a été aux princes chinois de faire fleurir chez eux une religion pure, établie chez tous les lettrés depuis plus de cinq mille ans? » 

Je lui répondis que rien n’était plus raisonnable et plus facile, mais qu’il ne le ferait pas, parce qu’il serait entraîné par d’autres soins dès qu’il serait sur le trône, et que, s’il tentait de rendre son peuple raisonnable, les princes voisins ne manqueraient pas d’armer l’ancienne folie de son peuple contre lui-même. 

« Les princes chinois, lui dis-je, n’avaient point de princes voisins à craindre quand ils instituèrent un culte digne de Dieu et de l’homme. Ils étaient séparés des autres dominations par des montagnes inaccessibles et par des déserts. Vous ne pourrez effectuer ce grand projet que quand vous aurez cent mille guerriers victorieux sous vos drapeaux, et alors je doute que vous l’entrepreniez. Il faudrait, pour un tel projet, de l’enthousiasme dans la philosophie, et le philosophe est rarement enthousiaste. Il faudrait aimer le genre humain, et j’ai peur que vous ne pensiez qu’il ne mérite pas d’être aimé. Vous vous contenterez de fouler l’erreur à vos pieds, et vous laisserez les imbéciles tomber à genoux devant elle. » 

Ce que j’avais prédit est arrivé; le fruit n’est pas encore tout à fait assez mûr pour être cueilli. 

FIN DU FRAGMENT.