OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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DIALOGUES CHRÉTIENS
OU PRÉSERVATIF CONTRE L’ENCYCLOPÉDIE. (1760)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot:Tel est le titre de la brochure in-8° de seize pages, contenant les deux dialogues qui suivent. Voltaire en parle dans sa lettre à Borde, du 5 septembre 1760, comme d’un ouvrage récemment publié. Le prêtre interlocuteur du premier dialogue est l’un des trois auteurs du Journal chrétien (Trublet, Jouannet ou Dinouart); je n’ose faire un choix entre eux. (B.) 


DIALOGUES CHRÉTIENS ...

PREMIER DIALOGUE
ENTRE UN PRÊTRE ET UN ENCYCLOPÉDISTE.

LE PRÊTRE.

Eh bien! malheureux, jusqu’à quand voulez-vous donc outrager la religion et décrier ses ministres? 

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Je n’outrage point la religion, que je professe et que je respecte; je me tais sur ses ministres, et je ne comprends point ce qui peut allumer ainsi votre bile et m’attirer ces injures. De quel droit d’ailleurs me faites-vous ces questions ? Quelle est votre mission? 

LE PRÊTRE.

Quelle est ma mission? la piété, le zèle, la charité chrétienne. Vous triompheriez bientôt, messieurs les athées, s’il ne se trouvait pas encore des hommes religieux qui ont le courage de s’opposer à vos pernicieux desseins. Je me suis ligué avec deux prêtres comme moi pour soutenir les autels, que vous vouliez renverser. Tous trois, pleins de l’amour de Dieu et de l’avancement de son règne, nous avons déclaré une guerre éternelle à tous ceux qui examinent, qui discutent, qui approfondissent, qui raisonnent, qui écrivent, et surtout aux encyclopédistes. 

Nous faisons un Journal chrétien dans lequel, après avoir premièrement critiqué leurs ouvrages, nous examinons ensuite leur conduite, que nous trouvons ordinairement vicieuse et criminelle; et lorsqu’elle nous paraît innocente, nous disons que la chose est impossible, puisqu’ils ont travaillé à l’Encyclopédie.

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Voilà un projet qui me paraît bien raisonnable, et rien assurément ne sera plus chrétien que cet ouvrage. Mais, dites-moi, je vous prie; ne craignez-vous point la police? Croyez-vous qu’elle tolère une entreprise de cette nature? A quel titre osez-vous sonder les coeurs et faire la confession de foi des auteurs qui vous déplaisent? Pensez-vous qu’abusant de votre caractère, et sous le prétexte trivial et spécieux de défendre la religion, que personne ne songe à attaquer, dont les fondements sont inébranlables, et qui est sous la protection des lois et du gouvernement, vous puissiez établir une inquisition, et que l’on souffre une pareille témérité? 

LE PRÊTRE.

Une inquisition! Ah! s’il y en avait une en France, vous seriez un peu plus contenus, vous autres impies! Mais je n’en désespère pas; le pape(86) qui occupe si glorieusement la chaire de saint Pierre vient de se brouiller avec la cour de Portugal en protégeant les jésuites, auxquels elle voulait contester le droit de corriger les rois; il a envoyé un visiteur apostolique en Corse sans consulter la république de Gênes, et, depuis son arrivée dans ce pays-là, le zèle des mécontents s’est bien ranimé: tout cela me donne de grandes espérances, et si son prédécesseur(87) avait pensé comme lui, nous aurions la consolation de voir ce sage tribunal établi parmi nous. 

Vous parlez de la police ! Ne s’est-elle pas déclarée assez hautement en proscrivant l’Encyclopédie, ce dépôt d’hérésies et de schismes, ce recueil d’impiétés et de blasphèmes, qui respire à chaque page la révolte contre la religion et contre l’autorité? Ne vient-elle pas en dernier lieu de permettre qu’on exposât sur le théâtre toutes les horreurs de votre morale(88)? Les conclusions du procureur général(89) contre l’Encyclopédie n’ont-elles pas été plus fortes que le mandement de notre archevêque(90)? Les discours académiques, qui sont lus au roi et de tout l’univers(91), ne sont-ils pas des déclamations contre vous? Et vous comptez encore sur la police! Tremblez que sa main ne s’arme contre les auteurs, après avoir sévi contre l’ouvrage; tremblez qu’elle ne vous plonge dans des cachots, d’où vous ne sortirez que pour être traînés à la Grève, et précipités de là dans le feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges. 

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Voilà une terrible déclaration; et je ne m’attendais pas, en travaillant innocemment à cet ouvrage, où j’ai inséré quelques articles sur les arts, de travailler pour la Grève et pour l’enfer. 

La police, en effet, a supprimé l’Encyclopédie: peut-être y avait-il des choses qui n’étaient pas de l’essence d’un dictionnaire, et qu’il aurait été plus convenable de ne pas y mettre; mais je réponds que les estimables auteurs de cet ouvrage n’ont en que les intentions les plus pures, et n’ont cherché que la vérité: si quelquefois elle leur a échappé, c’est qu’il est dans la nature humaine de se tromper: la vérité ne s’effraye point des recherches, elle reste toujours debout, et triomphe toujours de l’erreur. Voyez les Anglais; cette nation sage et éclairée a livré les questions les plus délicates à la discussion et à l’examen. M. Hume, ce fameux sceptique, est aussi honoré parmi eux que l’homme le plus soumis à la foi; vous savez aussi bien que moi qu’elle est un don de Dieu, et qu’il ne faut pas s’emporter contre ceux qui, manquant de ce précieux flambeau, veulent y suppléer par la conviction qui résulte de l’examen. Nos magistrats, dont la religion surprise s’est alarmée trop légèrement, rendront justice aux vues utiles de ces hommes éclairés, qui travaillaient à la gloire de la nation en instruisant l’univers. L’Europe entière demande avec tant d’empressement la continuation de cet ouvrage qu’ils seront forcés de se rendre à ce cri général(92).

LE PRÊTRE.

Vous nous citez sans cesse les Anglais, et c’est le mot de ralliement des philosophes; vous avez pris à tâche de louer cette nation féroce, impie et hérétique; vous voudriez avoir comme eux le privilège d’examiner, de penser par vous-mêmes, et arracher aux ecclésiastiques le droit immémorial de penser pour vous et de vous diriger. Vous voulez qu’on admire des gens qui sont nos ennemis de toute éternité, qui désolent nos colonies, et qui ruinent notre commerce; vous ne vous contentez donc pas d’être infidèles à la religion, vous l’êtes encore à l’État! Le ministère aura peut-être la faiblesse de fermer les yeux sur votre trahison, mais nous trouverons les moyens de vous punir. 

On ne prononcera plus de discours à l’Académie qui ne soit une satire des philosophes anglais, et l’on n’adoptera dans le conseil de Versailles aucune des maximes de celui de Kensington(93).

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Ce sera bien fait. Mais c’est assez parler des Anglais; et pour abréger notre conversation, dites-moi, je vous prie, d’où vient votre déchaînement contre les encyclopédistes? Avez-vous lu leur ouvrage avec attention? 

LE PRÊTRE.

Non assurément; je ne suis pas assez scélérat pour avoir souillé mon esprit de la lecture d’un ouvrage aussi profane: je n’en ai pas lu un mot, je n’en lirai jamais rien; je me contenterai de le décrier dans mon journal, et de faire imprimer toutes les semaines que c’est le livre le plus dangereux qui ait jamais été composé. 

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Votre projet est très sensé assurément; mais ne serait-il pas plus équitable de le juger après l’avoir lu que de vous en fier à des rapports peut-être infidèles et peut-être intéressés? 

A quel égard encore vous a-t-on dit qu’il fût dangereux? 

LE PRÊTRE.

A tous égards: la théologie n’est point celle de la Sorbonne; la morale n’est point celle des jésuites; la médecine n’est point celle de la faculté de Paris; l’art militaire est composé sur des mémoires prussiens; la marine et le commerce, sur des mémoires anglais; en un mot, tout en est détestable. 

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Voilà qui est raisonner à la fin; et si vous m’aviez dit tout cela d’abord, notre dispute aurait été plus tôt terminée.

LE PRÊTRE.

Je vois que si je disais encore un mot, vous abjureriez la philosophie pour afficher la dévotion; mais nous ne voulons plus de toutes ces palinodies qui font rire les incrédules, et qui vous raccommodent avec les bonnes gens de notre parti, qui sont dupes de vos simagrées: les ouvrages que vous avez faits contre la religion et ses ministres restent, et la rétractation périt. Il faut que vous soyez toute votre vie un objet de scandale, que vous mouriez dans l’impénitence, et que vous soyez damné éternellement. Je ne veux plus de commerce avec vous, et je vous déclare que l’ouvrage est abominable d’un bout à l’autre; qu’il fallait non seulement le supprimer, mais encore le brûler; qu’il fallait faire le procès à tous ceux qui y ont travaillé, à ceux qui l’ont imprimé, à ceux qui l’ont acheté, et que vous êtes tous des athées, des déistes, des sociniens, des ariens, des semi-pélagiens, des manichéens, etc., etc., etc. 

N’avez-vous pas eu l’irréligieuse affectation de louer les anciens, qui étaient dans les ténèbres du paganisme, aux dépens des modernes, qui sont éclairés du flambeau de la révélation? N’avez-vous pas poussé l’impiété jusqu’à comparer le siècle idolâtre d’Auguste au siècle chrétien de Louis XIV? 

L’ENCYCLOPÉDISTE.

Je me retire enchanté de votre érudition et de votre douceur, en vous exhortant à ne pas laisser refroidir le zèle dont je vous vois animé; voici un de vos adversaires, dont je vous recommande la conversion, puisque vous avez dédaigné la mienne. 

SECOND DIALOGUE
ENTRE UN PRÊTRE ET UN MINISTRE PROTESTANT(94).

LE PRÊTRE.

Entrez, entrez, monsieur. Vous me trouvez ici bien échauffé; ne croyez pas, je vous prie, que ce soit en parlant de controverse que ma bile s’est allumée; je ne songe plus ni à Calvin ni à Luther; ce n’est plus contre les réformateurs que je veux écrire; ce ne sera plus le mot d’hérétique que je ferai résonner dans mes écrits et dans mes sermons. Je veux poursuivre les philosophes, les encyclopédistes: et voilà les vrais schismatiques. Il faut que nous oubliions tous nos démêlés, que nous nous passions mutuellement nos dogmes et notre doctrine, et que nous nous réunissions contre cette engeance pernicieuse qui a voulu nous détruire: car, ne vous y trompez pas, ils en veulent également à tous les ecclésiastiques, à toutes les religions; il prétendent établir l’empire de la raison. Et nous resterions tranquilles dans ce danger! 

LE MINISTRE.

Monsieur, je loue infiniment le dessein où vous êtes de perdre ceux qui veulent nous décréditer, mais j’en blâme la manière; il faut s’y prendre plus doucement, et par là plus sûrement: presque toujours on se nuit à soi-même en poursuivant son ennemi avec trop de passion et d’acharnement. Je sais bien aussi qu’il ne faut pas trop raisonner, et que ces gens-là sont assez subtils pour en imposer à ceux qui examinent. Mais il faut décrier les auteurs, et alors l’ouvrage perd certainement son crédit; il faut adroitement empoisonner leur conduite; il faut les traduire devant le public comme des gens vicieux, en feignant de pleurer sur leurs vices; il faut présenter leurs actions sous un jour odieux, en feignant de les disculper; si les faits nous manquent, il faut en supposer, en feignant de taire une partie de leurs fautes. C’est par ces moyens-là que nous contribuerons à l’avancement de la religion et de la piété, et que nous préviendrons les maux et les scandales que les philosophes causeraient dans le monde s’ils y trouvaient quelque créance. 

LE PRÊTRE.

Voilà qu’on vous surprend toujours dans ce malheureux défaut de la tolérance qui vous a séparés de nous, et qui s’oppose aux progrès de votre religion. Ah! Si, comme nous(95) vous brûliez, vous envoyiez à la potence, aux galères, il y aurait un peu plus de foi parmi vous autres, et l’on ne vous reprocherait pas de tomber dans le relâchement. 

Vous me direz peut-être que notre zèle s’est bien ralenti, et que si nous n’avions pas les billets de confession, on ne distinguerait plus notre religion de la vôtre; mais laissez faire les jansénistes et les auteurs du Journal chrétien.

LE MINISTRE.

Il est vrai que nos idées sont différentes sur les moyens d’étendre la foi; mais nous avons eu quelques-uns de ces moments brillants que vous regrettez, et le supplice de Servet doit exciter votre admiration et votre envie. La corruption des moeurs met des entraves à notre zèle; mais je réponds de moi et de mes confrères, et si l’autorité séculière voulait seconder le zèle ecclésiastique, nous offririons de bon coeur sur le même bûcher un sacrifice à Dieu, dont l’odeur lui serait certainement bien agréable. 

LE PRÊTRE.

Je suis enchanté de ce que vous me dites, et je vois que nous ne différons que par la conduite, et non par les intentions. Puisque nous pensons de même, exterminons donc les philosophes: tout est permis contre eux; supposons leur des crimes, des blasphèmes; déférons les au gouvernement comme ennemis de la religion et de l’autorité; excitons les magistrats à les punir, en y intéressant leur salut; et s’ils se refusent à nos pieux desseins, flétrissons les encyclopédistes dans nos écrits, anathématisons-les dans la chaire, et poursuivons-les sans relâche. 

LE MINISTRE.

Je le veux bien, et je crois même que notre union secrète produira un très bon effet; ce pieux syncrétisme ne sera point soupçonné du public, qui, voyant les deux partis acharnés contre ces gens-là, ne manquera pas de les croire très criminels; mais cependant que gagnerons-nous à tout cela? Je vous avoue que j’aime bien à décrier ceux qui attaquent la religion et ses ministres; mais si l’on gagnait davantage à les louer, cela deviendrait embarrassant. Nous autres ministres protestants, nous sommes mariés, nos bénéfices sont des plus minces, et nous nous devons à notre famille: on n’a point de considération dans le monde sans argent, et on doit procurer de la considération à ses enfants. Si en disant du mal des philosophes et du bien de leurs ouvrages, ou du bien de leurs personnes et du mal de leurs ouvrages, ou même si en louant le tout on vendait mieux ses feuilles, il faudrait bien se soumettre à cette nécessité. 

S’ils voulaient même acheter la paix, cela dépendrait des conditions: si, par exemple, on pouvait les engager à n’attaquer que les luthériens, ce serait un moyen d’accommodement, et ce serait les faire travailler pour nous; mais s’ils veulent absolument que cela soit plus général, ne pourrait-on pas, moyennant une petite redevance, leur abandonner la morale, qui dans le fond tient plus à la jurisprudence qu’à la religion, et les moines, que vous n’aimez pas mieux que nous? Par ce léger sacrifice nous sauverions les dogmes et les prêtres, ce qui est pourtant l’essentiel; nous occuperions les philosophes, et nous aurions la gloire de les rendre nos tributaires. 

LE PRÊTRE.

Ah, fi donc! quoi! l’intérêt peut trouver place dans votre coeur, quand il s’agit de celui de la religion! vous pouvez balancer entre Dieu et Mammon(96)! Il s’agit bien de vendre ses feuilles, il s’agit de les faire lire; je vendrais plutôt mon manteau pour acheter du papier et des plumes, et écrire contre eux. D’ailleurs que voulez-vous qu’ils vous donnent? ce sont des gueux qui ne vivent que de ce qu’ils volent. Je suis si fort indigné de vos vues sordides que je romprais pour jamais avec vous si j’avais moins à coeur l’écrasement de cette canaille; mais vous m’êtes nécessaire pour l’exécution de mon projet, et puisqu’il vous faut de l’argent, je vous ferai avoir une pension de mille écus sur la caisse des nouveaux convertis: j’exigerai seulement une petite condition, c’est que vous me fassiez quelques sermons dont j’ai besoin contre les encyclopédistes, pour les gens d’une certaine espèce; et vous m’en ferez bien aussi trois ou quatre sur la controverse pour le peuple. 

LE MINISTRE.

Je le veux bien; je ferai le tout en conscience: je n’ai jamais prêché contre les encyclopédistes; il faudra des sermons tout neufs; ma santé est faible, et pourrait se ressentir de ce travail; aussi je ne vous en ferai pas sur la controverse, mais je pourrai vous en retourner trois ou quatre des miens sur cette matière. 

Vous vous êtes scandalisé de ce que je pensais à l’intérêt; mais vous cesserez bientôt de l’être lorsque vous saurez que j’applique cet argent à de bonnes oeuvres, et que je destine cette pension à l’entretien d’un pauvre homme auquel je m’intéresse très particulièrement. Ne vous étonnez donc pas si je vous demande qu’elle soit payée régulièrement, et même d’avance si cela se peut. 

LE PRÊTRE.

Je vous le promets, et l’usage que vous faites de cet argent vous rend toute mon estime; mais n’avez-vous jamais lu ce livre dont je ne saurais prononcer le nom sans frémir? Je ne l’ai pas vu, mais on dit qu’au mot vie, l’article de vie heureuse fait dresser les cheveux. Tolère-t-on cet ouvrage de Satan dans le pays où vous vivez? 

LE MINISTRE.

J’en ai lu quelque chose, et en effet ce livre est plein de blasphèmes et d’impiétés. Le mot vie que vous citez n’est pas encore fait(97); mais sans doute qu’il serait affreux s’il était imprimé. 

On a souffert cet ouvrage dans ma patrie, quoique j’aie bien fait quelques tentatives pour en faire saisir une cinquantaine d’exemplaires qui y sont répandus, et que je voulais faire confisquer au profit des ecclésiastiques, parce qu’ils sont à l’abri de la contagion, et que, l’ayant entre leurs mains, ils l’auraient mieux réfuté. La chose a souffert quelques difficultés; et, pour diminuer au moins la grandeur du mal, j’en ai emprunté sous main quelques exemplaires que je n’ai point rendus: j’ai imaginé, pour les retrancher de la société, de les envoyer en Espagne, où je les ai fait payer le double de leur valeur aux libertins qui les ont achetés; après quoi j’en ai donné avis au grand inquisiteur, qui a fait saisir et brûler les exemplaires, mettre à l’inquisition les gens qui en étaient possesseurs, et qui m’a envoyé cent pistoles d’or pour le service que j’ai rendu à la religion. 

LE PRÊTRE.

Il y a bien quelque chose à dire contre la délicatesse dans ce que vous racontez là; mais la fin de l’action en sanctifie les moyens, et je vous absous pour toutes celles de la même nature passées, présentes, et à venir. 

LE MINISTRE.

Puisque vous approuvez mon zèle, et que vous croyez qu’on peut se permettre quelques négligences en morale lorsqu’il s’agit des intérêts de la religion, je vais vous narrer un petit fait que vous entendrez dans son vrai sens, et qui pourrait être mal interprété par le vulgaire, qui ne juge jamais que sur les apparences. J’avais vu, dans une bibliothèque qui m’était ouverte, un manuscrit dont la publication pouvait nuire à la cour de Rome, et qui inquiétait fort Sa Sainteté: un premier mouvement de zèle me porta à m’en saisir pour le faire imprimer et combattre nos ennemis; mais je pensai qu’il serait plus politique d’en faire un sacrifice au saint-père, qui m’en saurait gré et respecterait une religion dont les ministres se conduisaient avec cette modération et ce désintéressement: car je le laissais absolument maître des conditions. Il fut en effet très sensible à ma démarche, me fit remercier, et m’envoya mille écus en échange du manuscrit, dont j’ai gardé une copie à tout événement. Il ne s’en tint pas là; il donna un bénéfice de cinq cents écus à un prêtre de ma connaissance que je lui recommandai, et qui en a partagé le revenu avec moi jusqu’à sa mort. 

LE PRÊTRE.

J’approuve infiniment votre conduite; mais, comme vous le dites, il faut avoir une piété bien éclairée pour démêler le mérite de cette action, et je ne serais pas surpris que les gens du monde s’y trompassent. Il y a cependant cette copie qui... 

LE MINISTRE.

Puisque nous sommes sur le ton de la confiance, il faut que je vous fasse une confession entière, et que je vous montre jusqu’où j’ai poussé le zèle et la charité. J’écrivais contre les philosophes, et, voyant que mes ouvrages n’étaient pas un préservatif suffisant contre la malignité des leurs, je tentai une autre voie: je m’adressai au plus dangereux et au plus écouté d’entre eux; je cherchai à gagner sa confiance, et, après y avoir réussi, je lui proposai d’être l’éditeur de ses oeuvres(98). Je pensai que le public, rassuré en voyant mon nom à côté de celui de l’auteur et à la tête de l’ouvrage (dans une préface composée avec cette pieuse adresse qu’inspire la vraie dévotion aux gens de notre état), le lirait non seulement sans défiance, mais même avec édification: tant il faut peu de chose pour se rendre maître des opinions! Par là je parais le coup que l’on voulait porter à la religion, je sanctifiais les choses profanes, et je changeais en un baume salutaire le poison que nos ennemis avaient préparé. La chose était prête à réussir, l’auteur allait me faire présent d’un de ses manuscrits, le marché était fait avec un libraire, qui devait m’en donner un louis d’or par feuille, et deux cents exemplaires, que j’aurais vendu tandis que j’aurais fait faire quelques changements aux siens, lorsqu’on m’a traversé; mais aussi j’ai bien dit du mal du livre, et ce n’est pas ma faute si je n’en ai pas fait à l’auteur. 

LE PRÊTRE.

Cela est très bien encore; mais je vois toujours de l’argent dans tout ce que vous faites, et j’aimerais mieux qu’il n’y en eût pas. 

LE MINISTRE.

Vous avez donc oublié ce que je vous ai dit tout à l’heure de l’usage que j’en fais; vous me forcez à vous répéter que je le consacre à de bonnes oeuvres, et je puis vous assurer avec vérité que les petites sommes que j’ai reçues ont été remises fidèlement entre les mains de ce pauvre homme dont je vous ai parlé. J’aurais bien des choses à vous raconter encore, si je vous disais tout ce que j’ai fait pour lui; mais je craindrais d’abuser de votre complaisance, et ce sera pour la première entrevue. 

LE PRÊTRE.

J’approuve tout ce que vous avez fait, les motifs en sont louables, et je vous estimerais fort si vous aviez un peu plus de chaleur contre nos ennemis. Chacun a sa manière: je vous avoue que je préfère les voies abrégées; j’aime mieux persécuter. Travaillez tout doucement par la sape, tandis que j’irai avec le fer et le feu renverser et brûler tout ce qui m’opposera quelque résistance. 

LE MINISTRE.

Bonjour, monsieur; j’avais oublié de vous dire que tout ceci doit être fort secret entre nous, et que tout ce que j’écrirai doit être anonyme. N’oubliez pas non plus la pension, et souvenez-vous qu’elle est destinée à un pauvre homme. 

LE PRÊTRE.

Bonjour, monsieur; n’oubliez pas les sermons, et souvenez-vous qu’ils ne sauraient être trop forts. 

FIN DES DIALOGUES CHRÉTIENS.