OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES III 1753-1763
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RÉFUTATION D’UN ÉCRIT ANONYME
CONTRE LA MÉMOIRE DE FEU M. JOSEPH SAURIN DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES, 
EXAMINATEUR DES LIVRES, ET PRÉPOSÉ AU JOURNAL DES SAVANTS. (15 novembre 1758)
Notice bibliographique.

Notice de Beuchot: Voltaire, dans l’édition qu’il donna en 1756, à Genève, de son Essai sur l’Histoire générale (devenu l’Essai sur les Moeurs, voyez l’Avertissement précédent l’Essai), avait mis à la suite son Siècle de Louis XIV, qui faisait les chapitres clxv à ccxv. Ayant reçu, au commencement de 1757, un certificat de trois pasteurs de Lausanne, qui rendaient bon témoignage à la mémoire de Joseph Saurin; impatient d’en faire usage, il fit faire des cartons pour ce qui restait en magasin des exemplaires, et ajouta, entre autres articles, celui de Joseph Saurin, qui était terminé par le certificat des pasteurs 

Un anonyme, que Voltaire nomme Lervêche (voyez sa lettre à Haller, du 13 février 1759), mécontent de cet article, fit insérer dans le Journal helvétique, d’octobre 1758, une Lettre, datée de Vevey, le 23 septembre 1758. Lervêche regarde comme supposée, ou du moins comme surprise, la déclaration des trois pasteurs. 

C’est en réponse à Lervêche que Voltaire écrivit la Réfutation d’un écrit anonyme, etc., qui est du 15 novembre 1758, et fut imprimée dans le Journal helvétique de décembre, avec quelques réflexions des éditeurs, qui déclarèrent ne vouloir plus rien admettre à ce sujet dans leur journal. 

Les adversaires de Voltaire ne pouvant plus rien imprimer dans le Journal helvétique n’en composèrent pas moins une Réponse à la Réfutation. On trouve cette Réponse, ainsi que la Lettre et la Réfutation, dans un volume intitulé Guerre littéraire, ou Choix de quelques pièces de M. de V*** 1759, in-12, dont beaucoup d’exemplaires portent le titre de Choix de quelques pièces polémiques de M. de V***.

Voltaire reproduisit sa Réfutation dans le tome XIX des Nouveaux Mélanges, en 1775. Il l’avait retouchée. J’ai relevé les variantes les plus importantes. On remarquera qu’en 1758 il parlait à la troisième personne. C’est à la première qu’il parle dans le texte de 1775, donné par les éditeurs de Kehl, et que j’ai suivi. (B.) 

— La Réponse à la Réfutation dont il est question dans le quatrième paragraphe de cette note est celle mentionnée dans l’Avertissement de Beuchot, tome XIV, n° V de la note 4, page XI. — Le certificat des pasteurs, du 30 mars 1757, avait été supprimé par Voltaire. Il était nécessaire de le conserver, on le trouvera, tome XIV, en note, à l’article Saurin (Joseph), dans le Catalogue des écrivains. 

RÉFUTATION...

Si celui qui poursuit feu M. Saurin jusque dans le tombeau savait que cet académicien a laissé une famille nombreuse, il serait sans doute affligé d’avoir porté le poignard dans le coeur des enfants en remuant les cendres du père. 

S’il savait que le fils, aussi rempli de probité et de mérite que dénué de fortune, peut se voir arracher toutes ses espérances par les calomnies dont on noircit la mémoire de son père; s’il apprenait que ces calomnies peuvent priver d’établissement cinq filles vertueuses, il effacerait par ses larmes ce que sa coupable imprudence lui a fait écrire. 

Jusqu’à quand verra-t-on non seulement les gens de lettres, qui doivent être humains, mais encore ceux dont la profession est d’être charitables, infecter les journaux et les dictionnaires de médisances, d’offenses personnelles, de scandales, que la religion réprouve et que le monde abhorre? 

On imprima, il y a quelques années, dans les Suppléments de Moréri et du célèbre Bayle, des anecdotes concernant feu M. Joseph Saurin. On l’accuse dans ces articles(5) des actions les plus odieuses, parce qu’il avait quitté une secte pour une autre, ou plutôt parce qu’il avait mieux aimé vivre à Paris dans le sein des lettres que de se consumer ailleurs dans le fatras des disputes théologiques. Je fus indigné de l’insolence du compilateur nommé Chaufepié, qui croyait avoir continué le dictionnaire de Bayle. 

Les dictionnaires sont faits pour être les dépôts des sciences, et non les greffes d’une chambre criminelle(6). Cependant ce scandale imprimé faisait quelque effet dans les esprits faibles et avides de la honte d’autrui. 

(7)J’avais passé trois années de ma jeunesse, avec M. Joseph Saurin, dans l’étude de la géométrie et de la métaphysique, et, ne l’ayant pu connaître dans le temps de ses malheurs et des faiblesses qu’on lui objectait (faiblesses dont je le crus très incapable), je fus intimement lié avec lui dans le temps de sa vie heureuse, c’est-à-dire ignorée, retirée, occupée, frugale, austère. Je le vis mourir avec une résignation courageuse, adorant Dieu en sage, se repentant de ses fautes, pardonnant celles des autres, méprisant tant de faux systèmes que des hommes vains ont ajoutés à la parole de Dieu, et pénétré d’une religion pure, dont tout bon esprit sent la force et chérit les consolations. 

C’est de quoi je rendis compte dans la liste(8) des écrivains du Siècle de Louis XIV. Je n’ai cherché dans l’histoire de ce beau siècle, le modèle du siècle présent, qu’à rendre justice à tous les génies, à tous les savants, à tous les artistes qui le décorèrent. J’ai voulu, en louant les morts, exciter les vivants à leur ressembler. J’ai célébré les travaux des Fénelon, des Bossuet, des Pascal, des Bourdaloue, des Massillon, avec la même candeur que j’ai peint Louis XIV unissant les deux mers, fondant la marine et le commerce, établissant la discipline militaire et la police, prévenant par ses bienfaits les hommes de génie et les savants dans toute l’Europe, méritant enfin, malgré ses défauts et ses fautes, le titre d’homme prodigieux que lui donne l’homme d’État don Ustariz, dans son excellent livre sur l’administration du royaume d’Espagne(9).

Les honnêtes gens de toutes les nations ont souscrit à ces vérités, excepté peut-être quelques ennemis invétérés, qui, dans le fond de leur coeur, admirent ce qu’ils haïssent. Il en a été de même de tous les grands hommes du siècle de Louis XIV: l’équité du public leur a rendu justice, et l’esprit de parti a murmuré. 

C’est ce qui arrive à l’occasion de Joseph Saurin, l’un des plus beaux génies du siècle des grandes choses. De très savants hommes éclairèrent alors le monde, et aujourd’hui on s’occupe à disséquer leurs cadavres. 

Si ce philosophe était tombé dans des fautes graves, il faudrait les couvrir du manteau de la charité(10); c’est l’intérêt de la société, c’est celui de la religion. Que peut gagner un homme revêtu d’un ministère qu’il dit saint, quand il s’acharne à prouver que son confrère a mérité d’être repris de justice? 

Il parle de prudence: y a-t-il de la prudence à déshonorer son état? Il parle de religion: y a-t-il de la religion à souiller la cendre d’un homme enseveli depuis plus de trente années, et à vouloir prouver qu’il a fini ses jours en criminel? Quelle religion, de s’acharner contre les vivants et contre les morts! Quel fruit en reviendra-t-il à la société, à la morale, à l’édification publique, quand on aura tristement combattu des témoignages respectables rendus(11) en faveur d’une famille vertueuse? 

Touché de l’affliction que l’imposture préparait à cette famille, et pressé par les devoirs de l’humanité, je vais trouver un gentilhomme, un ancien officier, seigneur de la terre dans laquelle Joseph Saurin avait été ce qu’on appelle ministre ou pasteur. « Avez-vous jamais vu, lui dis-je, une lettre dans laquelle Saurin est supposé s’accuser lui-même des fautes dont on le charge, et qu’on a fait imprimer depuis peu?- Non, répond cet officier plein de franchise et de bonté, je ne l’ai jamais vue, et je ne puis approuver l’usage qu’on en fait. » Toute sa famille répond la même chose. Trois pasteurs respectables, animés des mêmes principes d’honneur, signent la même déclaration, et voilà qu’un homme qui n’ose pas signer son nom s’élève contre tous ces témoignages(12). Je ne veux pas, dit-il, que vous rendiez la paix à des coeurs affligés; en vain tous vos témoignages sont authentiques; je veux, par un libelle sans nom, déchirer pieusement ceux que vous avez généreusement consolés. 

N’est-on pas en droit de dire à ce fanatique menteur Par quelle cruauté inouïe venez-vous sans mission, sans titre, sans raison, persécuter la mémoire d’un sage que vous n’avez point connu, et du fond de votre petit pays, encore barbare, poursuivre ses enfants, que vous ne connaissez pas(13)? Montrez des preuves, ou faites amende honorable. Un accusateur doit avoir ses preuves en main; et quand il les a, il est odieux. S’il ne les a pas, il est calomniateur, et mérite d’être puni par la justice quand il y en a une. 

Par quel excès incompréhensible avez-vous pu vous laisser emporter jusqu’à taxer de déisme et d’athéisme(14) le service charitable rendu à la mémoire d’un mort, et à la réputation d’un fils qui donne déjà les plus grandes espérances d’être très supérieur à son père dans la littérature? 

Misérable aboyeur de village, vous appelez déiste et athée celui qui défend l’innocence! Et qui êtes-vous, vous qui l’outragez? 

On sait que ce cloaque de turpitudes n’est que l’écoulement du bourbier dans lequel fut plongé le poète Jean-Baptiste Rousseau, après l’aventure de ses couplets, pour lesquels il fut condamné au bannissement perpétuel par le Châtelet et par le parlement de Paris. Il avait été assez fou pour avouer qu’il était l’auteur des cinq premiers couplets, et assez criminel pour oser accuser un vieux géomètre d’avoir fait les autres. Convaincu de calomnie et de subornation de témoins, il fut justement puni. Réfugié en Suisse parmi les domestiques du comte du Luc, ambassadeur de France, il y ourdit toutes ces impostures contre Joseph Saurin. 

Il m’importe fort peu que Rousseau soit ou ne soit pas au nombre des artistes de parole qui ont illustré la France, qu’il ait fait de passables ou de très ennuyeuses comédies, quelques odes harmonieuses et quelques-unes de détestables, quelques épigrammes sur la sodomie et sur la bestialité; il m’importe encore très peu qu’un partisan intéressé de ces épigrammes l’appelle le grand Rousseau pour le distinguer des autres Rousseau(15). Je ne veux, dans ce petit écrit, que rendre gloire à la vérité sur des faits dont je suis parfaitement informé. Il y a deux monstres qui désolent la terre en pleine paix l’un est la calomnie, et l’autre l’intolérance; je les combattrai jusqu’à ma mort. 

FIN DE LA RÉFUTATION.