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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges II (1738-1753) | TIMON (1750)
Notice de Beuchot:
Ce morceau, qui évidemment est une réponse au discours de
J.-J. Rousseau, couronné le 9 juillet 1750 par l’académie
de Dijon, sur cette question: Le rétablissement des sciences TIMON « Dieu merci! j’ai brûlé tous mes livres,
me dit hier Timon.
Quand Timon eut bien évaporé sa bile, je le priai de me dire sans humeur ce qui lui avait inspiré tant d’aversion pour les belles-lettres. Il m’avoua ingénument que son chagrin était venu originairement d’une espèce de gens qui se font valets de libraires, et qui de ce bel état où les réduit l’impuissance de prendre une profession honnête insultent tous les mois les hommes les plus estimables de l’Europe pour gagner leurs gages. « Vous avez raison, lui dis-je; mais voudriez-vous qu’on tuât tous les chevaux d’une ville parce qu’il y a quelques rosses qui ruent et qui servent mal? » Je vis que cet homme avait commencé par haïr l’abus des arts, et qu’il était parvenu enfin à haïr les arts mêmes. « Vous conviendrez, me disait-il, que l’industrie donne à l’homme de nouveaux besoins. Ces besoins allument les passions, et les passions font commettre tous les crimes. L’abbé Suger gouvernait fort bien l’État dans les temps d’ignorance; mais le cardinal de Richelieu, qui était théologien et poète, fit couper plus de têtes qu’il ne fit de mauvaises pièces de théâtre. A peine eut-il établi l’Académie française que les Cinq-Mars, les de Thou, les Marillac, passèrent par la main du bourreau. Si Henri VIII n’avait pas étudié, il n’aurait pas envoyé deux de ses femmes sur l’échafaud. Charles IX n’ordonna les massacres de la Saint-Barthélemy que parce que son précepteur Amyot lui avait appris à faire des vers(59); et les catholiques ne massacrèrent en Irlande trois à quatre mille familles de protestants que parce qu’ils avaient appris à fond la Somme de saint Thomas. — Vous pensez donc, lui dis-je, qu’Attila, Genseric, Odoacre, et leurs pareils, avaient étudié longtemps dans les universités? — Je n’en doute nullement, me dit-il, et je suis persuadé qu’ils ont écrit beaucoup en vers et en prose; sans cela, auraient-ils détruit une partie du genre humain? Ils lisaient assidûment les casuistes et la morale relâchée des jésuites, pour calmer les scrupules que la nature sauvage donne toute seule. Ce n’est qu’à force d’esprit et de culture qu’on peut devenir méchant. Vivent les sots pour être honnêtes gens! » Il fortifia cette idée par beaucoup de raisons capables de faire remporter un prix dans une académie. Je le laissai dire. Nous partîmes pour aller souper à la campagne. Il maudissait en chemin la barbarie des arts, et je lisais Horace. Au coin d’un bois, nous fûmes rencontrés par des voleurs, et dépouillés de tout impitoyablement. Je demandai à ces messieurs dans quelle université ils avaient étudié. Ils m’avouèrent qu’aucun d’eux n’avait jamais appris à lire. Après avoir été ainsi volés par des ignorants, nous arrivâmes presque nus dans la maison où nous devions souper. Elle appartenait à un des plus savants hommes de l’Europe. Timon, suivant ses principes, devait s’attendre à être égorgé. Cependant il ne le fut point; on nous habilla, on nous prêta de l’argent, on nous fit la plus grande chère; et Timon, au sortir du repas, demanda une plume et de l’encre pour écrire contre ceux qui cultivent leur esprit. FIN DE TIMON.
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