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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges II (1738-1753) | DES MENSONGES IMPRIMÉS
Notice de Beuchot:
Un morceau intitulé
Des Mensonges imprimés, et imprimé
à la suite de la Tragédie de Sémiramis, 1749,
in-12, se composait, sauf les variantes, de ce qui forme aujourd’hui les
vingt et un premiers paragraphes. A la suite d’Oreste, 1750, in-12,
parurent un Chapitre II, sur les Mensonges imprimés (c’est
ce qui forme aujourd’hui les paragraphes xxii à xxxvi), DES MENSONGES IMPRIMÉS... On peut aujourd’hui diviser les habitants de l’Europe en lecteurs et en auteurs, comme ils ont été divisés pendant sept ou huit siècles en petits tyrans barbares qui portaient un oiseau sur le poing, et en esclaves qui manquaient de tout. I. Il y a environ deux cent cinquante ans que les hommes se sont ressouvenus petit à petit qu’ils avaient une âme; chacun veut lire, ou pour fortifier cette âme, ou pour l’orner, ou pour se vanter d’avoir lu. Lorsque les Hollandais s’aperçurent de ce nouveau besoin de l’espèce humaine, ils devinrent les facteurs de nos pensées, comme ils l’étaient de nos vins et de nos sels; et tel libraire d’Amsterdam, qui ne savait pas lire, gagna un million parce qu’il y avait quelques Français qui se mêlaient d’écrire. Ces marchands s’informaient, par leurs correspondants, des denrées qui avaient le plus de cours, et, selon le besoin, ils commandaient à leurs ouvriers des histoires ou des romans, mais principalement des histoires; parce que, après tout, on ne laisse pas de croire qu’il y a toujours un peu plus de vérité dans ce qu’on appelle Histoire nouvelle, Mémoires historiques, Anecdotes, que dans ce qui est intitulé Roman. C’est ainsi que, sur des ordres de marchands de papier et d’encre, leurs metteurs en oeuvre composèrent les Mémoires d’Artagnan, de Pontis, de Vordac, de Rochefort(3), et tant d’autres dans lesquels on trouve au long tout ce qu’ont pensé les rois ou les ministres quand ils étaient seuls, et cent mille actions publiques dont on n’avait jamais entendu parler. Les jeunes barons allemands, les palatins polonais, les dames de Stockholm et de Copenhague, lisent ces livres, et croient y apprendre ce qui s’est passé de plus secret à la cour de France. II. Varillas était fort au-dessus des nobles auteurs dont je parle; mais il se donnait d’assez grandes libertés. Il dit un jour à un homme qui le voyait embarrassé: « J’ai trois rois à faire parler ensemble; ils ne se sont jamais vus, et je ne sais comment m’y prendre.– Quoi donc, dit l’autre, est ce que vous faites une tragédie? » III.Tout le monde n’a pas le don de l’invention. On fait imprimer in-12, les fables de l’Histoire ancienne(4),qui étaient ci-devant in-folio. Je crois que l’on peut retrouver dans plus de deux cents auteurs les mêmes prodiges opérés et les mêmes prédictions faites du temps que l’astrologie était une science. On nous redira peut-être encore que deux juifs(5), qui sans doute ne savaient que vendre de vieux habits et rogner de vieilles espèces, promirent l’empire à Léon l’Isaurien, et exigèrent de lui qu’il abattît les images des chrétiens quand il serait sur le trône; comme si un juif se souciait beaucoup que nous eussions ou non des images. IV. Je ne désespère pas qu’on ne réimprime que Mahomet II, surnommé le Grand, le prince le plus éclairé de son temps et le rémunérateur le plus magnifique des arts, mit tout à feu et à sang dans Constantinople (qu’il préserva pourtant du pillage), abattit toutes les églises (dont en effet il conserva la moitié), fit empaler le patriarche, lui qui rendit à ce même patriarche plus d’honneurs qu’il n’en avait reçu des empereurs grecs; qu’il fit éventrer quatorze pages pour savoir qui d’eux avait mangé un melon, et qu’il coupa la tête à sa maîtresse pour réjouir ses janissaires. Ces histoires, dignes de Robert le Diable et de Barbe-Bleue, sont vendues tous les jours avec approbation et privilège. V. Des esprits plus profonds ont imaginé une autre manière de mentir. Ils se sont établis héritiers de tous les grands ministres, et se sont emparés de tous les testaments. Nous avons vu les Testaments des Colbert et des Louvois(6),donnés comme des pièces authentiques par des politiques raffinés qui n’étaient jamais entrés seulement dans l’antichambre d’un bureau de la guerre ni des finances. Le Testament du cardinal de Richelieu, fait par une main un peu moins inhabile, a eu plus de fortune, et l’imposture a duré très longtemps. C’est un plaisir surtout de voir dans les recueils de harangues quels éloges on a prodigués à l’admirable testament de cet incomparable cardinal: on y trouvait toute la profondeur de son génie; et un imbécile qui l’avait bien lu, et qui en avait même fait quelques extraits, se croyait capable de gouverner le monde(7). On n’a pas été moins trompé au Testament de Charles V, duc de Lorraine: on a cru y reconnaître l’esprit de ce prince; mais ceux qui étaient au fait y reconnurent l’esprit de M. de Chèvremont, qui le composa(8). Après ces faiseurs de Testaments viennent les auteurs d’Anecdotes. Nous avons une petite histoire imprimée en 1700, de la façon d’une demoiselle Durand, personne fort instruite, qui porte pour titre: Histoire des Amours de Grégoire VII, du cardinal de Richelieu, de la princesse de Condé, et de la marquise d’Urfé(9).J’ai lu, il y a quelques années, les Amours du R. P. La Chaise, confesseur de Louis XIV. VII. Une très honorable dame(10), réfugiée à la Haye, composa, au commencement de ce siècle, six gros volumes de lettres d’une dame de qualité de province, et d’une dame de qualité de Paris, qui se mandaient familièrement les nouvelles du temps. Or, dans ces nouvelles du temps, je puis assurer qu’il n’y en a pas une de véritable. Toutes les prétendues aventures du chevalier de Bouillon, connu depuis sous le nom de prince d’Auvergne, y sont rapportées avec toutes leurs circonstances. J’eus la curiosité de demander un jour à M. le chevalier de Bouillon s’il y avait quelque fondement dans ce que Mme Dunoyer avait écrit sur son compte. Il me jura que tout était un tissu de faussetés. Cette dame avait ramassé les sottises du peuple, et dans les pays étrangers elles passaient pour l’histoire de la cour. VIII. Quelquefois les auteurs de pareils ouvrages font plus de mal qu’ils ne pensent. Il y a quelques années qu’un homme de ma connaissance, ne sachant que faire, imprima un petit livre dans lequel il disait qu’une personne célèbre avait péri par le plus horrible des assassinats; j’avais été témoin du contraire. Je représentai à l’auteur combien les lois divines et humaines l’obligeaient à se rétracter: il me le promit; mais l’effet de son livre dure encore, et j’ai vu cette calomnie répétée dans de prétendue histoires du siècle. IX. Il vient de paraître un ouvrage politique à
Londres, la ville de l’univers où l’on débite les plus mauvaises
nouvelles, et les plus mauvais raisonnements sur les nouvelles les plus
fausses. « Tout le monde sait, dit l’auteur, page 17, que l’empereur
Charles VI est mort empoisonné dans de l’aqua tuffana; on
sait que c’est un Espagnol qui était son page favori, et auquel
il a fait un legs par son testament, qui lui donna le poison. Les magistrats
de Milan qui ont reçu les dépositions de ce page quelque
temps avant sa mort, et qui les ont envoyées à Vienne, peuvent
nous apprendre quels ont été ses instigateurs et ses complices,
et je souhaite que la cour de Vienne nous instruise bientôt des circonstances
de cet horrible crime. » Je crois que la cour de Vienne fera attendre
longtemps les instructions qu’on lui demande sur cette chimère.
Ces calomnies toujours renouvelées me font souvenir de ces vers(11):
Voilà comment sont écrites les histoires prétendues du siècle. X. La guerre de 1702 et celle de 1741 ont produit autant de mensonges dans les livres qu’elles ont fait périr de soldats dans les campagnes; on a redit cent fois, et on redit encore, que le ministère de Versailles avait fabriqué le testament de Charles II, roi d’Espagne(12). XI. Des anecdotes nous apprennent que le dernier maréchal de La Feuillade manqua exprès Turin, et perdit sa réputation, sa fortune, et son armée, par un grand trait de courtisan; d’autres nous certifient qu’un ministre fit perdre une bataille par politique. XII. On vient de réimprimer dans les Transactions de l’Europe qu’à la bataille de Fontenoy nous chargions nos canons avec de gros morceaux de verre et des métaux venimeux; que le général Campbell ayant été tué d’une de ces volées empoisonnées, le duc de Cumberland envoya au roi de France, dans un coffre, le verre et les métaux qu’on avait trouvés dans sa plaie; qu’il mit dans ce coffre une lettre, dans laquelle il disait au roi que les nations les plus barbares ne s’étaient jamais servies de pareilles armes; et que le roi frémit à la lecture de cette lettre. Il n’y a nulle ombre de vérité ni de vraisemblance à tout cela. On ajoute à ces absurdes mensonges que nous avons massacré de sang-froid les Anglais blessés qui restèrent sur le champ de bataille, tandis qu’il est prouvé par les registres de nos hôpitaux que nous eûmes soin d’eux comme de nos propres soldats. Ces indignes impostures prennent crédit dans plusieurs provinces de l’Europe, et servent d’aliment à la haine des nations. XIII. Combien de mémoires secrets, d’histoires de campagnes, de journaux de toutes les façons, dont les préfaces annoncent l’impartialité la plus équitable, et les connaissances les plus parfaites! On dirait que ces ouvrages sont faits par des plénipotentiaires à qui les ministres de tous les États et les généraux de toutes les armées out remis leurs mémoires. Entrez chez un de ces grands plénipotentiaires, vous trouverez un pauvre scribe en robe de chambre et en bonnet de nuit, sans meubles et sans feu, qui compile et qui altère des gazettes. Quelquefois ces messieurs prennent une puissance sous leur protection; on sait le conte qu’on a fait d’un de ces écrivains, qui, à la fin d’une guerre, demanda une récompense à l’empereur Léopold pour lui avoir entretenu, sur le Rhin, une armée complète de cinquante mille hommes pendant cinq ans. Ils déclarent aussi la guerre, et font des actes d’hostilité; mais ils risquent d’être traités en ennemis. Un d’eux, nommé Dubourg, qui tenait son bureau dans Francfort, y fut malheureusement arrêté par un officier de notre armée, en 1748, et conduit au mont Saint-Michel dans une cage. Mais cet exemple n’a point refroidi le magnanime courage de ses confrères. XIV. Une des plus nobles supercheries et des plus ordinaires est celle des écrivains qui se transforment en ministres d’État et en seigneurs de la cour du pays dont ils parlent. On nous a donné une grande histoire de Louis XIV, écrite sur les mémoires d’un ministre d’État. Ce ministre était un jésuite chassé de son ordre, qui s’était réfugié en Hollande, sous le nom de La Hode qui s’est fait ensuite secrétaire d’État de France en Hollande pour avoir du pain(13). XV. Comme il faut toujours imiter les bons modèles, et que le chancelier Clarendon et le cardinal de Retz ont fait des portraits des principaux personnages avec lesquels ils avaient traité, on ne doit pas s’étonner que les écrivains d’aujourd’hui, quand ils se mettent aux gages d’un libraire, commencent par donner tout au long des portraits fidèles des princes de l’Europe, des ministres, et des généraux, dont ils n’ont jamais vu passer la livrée. Un auteur anglais, dans les Annales de l’Europe, imprimées et réimprimées, nous assure que Louis XV n’a pas cet air de grandeur qui annonce un roi. Cet homme assurément est difficile en physionomie; mais en récompense il dit que le cardinal de Fleury avait l’air d’une noble confiance. XVI. Il est aussi exact sur les caractères et sur les faits que sur les figures; il instruit l’Europe que le cardinal de Fleury donna son titre de premier ministre (qu’il n’a jamais eu) à M. le comte de Toulouse. Il nous apprend que l’on n’envoya l’armée du maréchal de Maillebois en Bohème que parce qu’une demoiselle de la cour avait laissé une lettre sur sa table, et que cette lettre fit connaître la situation des affaires; il dit que le comte d’Argenson succéda dans le ministère de la guerre à M. Amelot. Je crois que, si on voulait rassembler tous les livres écrits dans ce goût, pour se mettre un peu au fait des anecdotes de l’Europe, on ferait une bibliothèque immense dans laquelle il n’y aurait pas dix pages de vérité. XVII. Une autre partie considérable du commerce du papier imprimé est celle des livres qu’on a appelés Polémiques, par excellence, c’est-à-dire de ceux dans lesquels on dit des injures à son prochain pour gagner de l’argent. Je ne parle pas des factums des avocats, qui ont le noble droit de décrier tant qu’ils peuvent la partie adverse, et de diffamer loyalement des familles; je parle de ceux qui, en Angleterre par exemple, excités par un amour ardent de la patrie, écrivent contre le ministère des philippiques de Démosthène dans leurs greniers. Ces pièces se vendent deux sous la feuille; on en tire quelquefois quatre mille exemplaires, et cela fait toujours vivre un citoyen éloquent un mois ou deux. J’ai ouï conter à M. le chevalier Walpole qu’un jour un de ces Démosthènes à deux sous par feuille, n’ayant point encore pris de parti dans les différends du parlement, vint lui offrir sa plume pour écraser tous ses ennemis; le ministre le remercia poliment de son zèle, et n’accepta point ses services. « Vous trouverez donc bon, lui dit l’écrivain, que j’aille offrir mon secours à votre antagoniste M. Pulteney. » Il y alla aussitôt, et fut éconduit de même. Alors il se déclara contre l’un et l’autre; il écrivait le lundi contre M. Walpole, et le mercredi contre M. Pulteney. Mais, après avoir subsisté honorablement les premières semaines, il finit par demander l’aumône à leurs portes. XVIII. Le célèbre Pope fut traité de son temps comme un ministre; sa réputation fit juger à beaucoup de gens de lettres qu’il y aurait quelque chose à gagner avec lui. On imprima à son sujet, pour l’honneur de la littérature, et pour avancer les progrès de l’esprit humain, plus de cent libelles, dans lesquels on lui prouvait qu’il était athée, et (ce qui est plus fort en Angleterre) on lui reprocha d’être catholique. On assura, quand il donna sa traduction d’Homère, qu’il n’entendait point le grec, parce qu’il était puant et bossu. Il est vrai qu’il était bossu; mais cela n’empêchait pas qu’il ne sût très bien le grec, et que sa traduction d’Homère ne fût fort bonne. On calomnia ses moeurs, son éducation, sa naissance; on s’attaqua à son père et à sa mère. Ces libelles n’avaient point de fin. Pope eut quelquefois la faiblesse de répondre; cela grossit la nuée des libelles. Enfin il prit le parti de faire imprimer lui-même un petit abrégé de toutes ces belles pièces. Ce fut un coup mortel pour les écrivains qui jusque-là avaient vécu assez honnêtement des injures qu’ils lui disaient; on cessa de les lire, et on s’en tint à l’abrégé: ils ne s’en relevèrent pas. XlX. J’ai été tenté d’avoir beaucoup de vanité, quand j’ai vu que nos grands écrivains en usaient avec moi comme on en avait agi avec Pope. Je puis dire que j’ai valu des honoraires assez passables à plus d’un auteur. J’avais, je ne sais comment, rendu à l’illustre abbé Desfontaines un léger service; mais, comme ce service ne lui donnait pas de quoi vivre, il se mit d’abord un peu à son aise, au sortir de la maison dont je l’avais tiré, par une douzaine de libelles contre moi, qu’il ne fit, à la vérité, que pour l’honneur des lettres et par un excès de zèle pour le bon goût. Il fit imprimer la Henriade, dans laquelle il inséra des vers de sa façon(14); et ensuite il critiqua ces mêmes vers qu’il avait faits. J’ai soigneusement conservé une lettre que m’écrivit un jour un auteur(15) de cette trempe. « Monsieur, j’ai fait imprimer un libelle contre vous; il y en a quatre cents exemplaires; si vous voulez m’envoyer quatre cents livres, je vous remettrai tous les exemplaires fidèlement. » Je lui mandai que je me donnerais bien de garde d’abuser de sa bonté; que ce serait un marché trop désavantageux pour lui, et que le débit de son livre lui vaudrait beaucoup davantage; je n’eus pas lieu de me repentir de ma générosité. XX. Il est bon d’encourager les gens de lettres inconnus qui ne savent où donner de la tête. Une des plus charitables actions qu’on puisse faire en leur faveur est de donner une tragédie au public. Tout aussitôt vous voyez éclore des Lettres à des dames de qualité; Critique impartiale de la pièce nouvelle; Lettre d’un ami à un ami; Examen réfléchi; Examen par scènes(16);et tout cela ne laisse pas de se vendre. XXI. Mais le plus sûr secret pour un honnête libraire, c’est d’avoir soin de mettre à la fin des ouvrages qu’il imprime toutes les horreurs et toutes les bêtises qu’on a imprimées contre l’auteur. Rien n’est plus propre à piquer la curiosité du lecteur et à favoriser le débit. Je me souviens que parmi les détestables éditions qu’on a faites, en Hollande, de mes prétendus ouvrages, un éditeur habile d’Amsterdam, voulant faire tomber une édition de la Haye, s’avisa d’ajouter à la sienne un recueil de tout ce qu’il avait pu ramasser contre moi(17). Les premiers mots de ce recueil disaient que j’étais un chien rogneux. Je trouvai ce livre à Magdebourg(18) entre les mains du maître de la poste, qui ne cessait de me dire combien il trouvait ce petit morceau éloquent. En dernier lieu, deux libraires d’Amsterdam, pleins de probité, après avoir défiguré tant qu’ils avaient pu la Henriade et mes autres pièces, me firent l’honneur de m’écrire que, si je permettais qu’on fit à Dresde(19) une meilleure édition de mes ouvrages, qu’on avait entreprise alors, ils seraient obligés en conscience d’imprimer contre moi un volume d’injures atroces, avec le plus beau papier, la plus grande marge, et le meilleur caractère qu’ils pourraient. Ils m’ont tenu fidèlement parole(20). C’est bien dommage que de si beaux recueils soient anéantis dans l’oubli: autrefois, quand il y avait huit ou neuf cent mille volumes de moins dans l’Europe, des injures portaient coup. On lisait avidement dans Scaliger: « Le cardinal Bellarmin est athée, le R. P. Clavius est un ivrogne, le R. P. Coton s’est donné au diable. » Les savants illustres se traitaient réciproquement de chien, de veau, de menteur et de sodomite. Tout cela s’imprimait avec la permission des supérieurs. C’était le bon temps. Mais tout dégénère. XXII(21). On n’a dit que peu de choses sur les mensonges imprimés dont la terre est inondée: il serait facile de faire sur ce sujet un gros volume; mais on sait qu’il ne faut pas faire tout ce qui est facile. On donnera ici seulement quelques règles générales, pour précautionner les hommes contre cette multitude de livres qui ont transmis les erreurs de siècle en siècle. On s’effraye à la vue d’une bibliothèque nombreuse; on se dit: « Il est triste d’être condamné à ignorer presque tout ce qu’elle contient. » Consolez-vous, il y a peu à regretter. Voyez ces quatre ou cinq mille volumes de la physique ancienne: tout en est faux jusqu’au temps de Galilée; voyez les histoires de tant de peuples: leurs premiers siècles sont des fables absurdes, Après les temps fabuleux viennent ce qu’on appelle les temps héroïques: les premiers ressemblent aux Mille et une Nuits, où rien n’est vrai; les seconds, aux romans de chevalerie, où il n’y a de vrai que quelques noms et quelques époques. XXIII. Voilà déjà bien des milliers d’années et de livres à ignorer, et de quoi mettre l’esprit à l’aise. Viennent enfin les temps historiques où le fond des choses est vrai, et où la plupart des circonstances sont des mensonges. Mais parmi ces mensonges n’y a-t-il pas quelques vérités? Oui, mais comme il se trouve un peu de poudre d’or dans les sables que les fleuves roulent. On demandera ici le moyen de recueillir cet or; le voici: Tout ce qui n’est conforme ni à la physique, ni à la raison, ni à la trempe du coeur humain, n’est que du sable; le reste, qui sera attesté par des contemporains sages, c’est la poudre d’or, que vous cherchez. XXIV. Hérodote raconte à la Grèce assemblée l’histoire des peuples voisins: les gens sensés rient quand il parle des prédictions d’Apollon et des fables de l’Égypte et de l’Assyrie; il ne les croyait pas lui-même: tout ce qu’il tient des prêtres de l’Égypte est faux; tout ce qu’il a vu a été confirmé. Il faut sans doute s’en rapporter à lui quand il dit aux Grecs qui l’écoutent: « Il y a dans les trésors des Corinthiens un lion d’or, du poids de trois cent soixante livres, qui est un présent de Crésus; on voit, encore la cuve d’or et celle d’argent qu’il donna au temple de Delphes: celle d’or pèse environ cinq cents livres; celle d’argent contient environ deux mille quatre cents pintes. » Quelle que soit une telle magnificence, quelque supérieure qu’elle soit à celle que nous connaissons, on ne peut la révoquer en doute. Hérodote parlait d’un fait dont il y avait plus de cent mille témoins: ce fait d’ailleurs est très important, parce qu’il prouve que, dans l’Asie mineure, du temps de Crésus, il y avait plus de magnificence qu’on n’en voit aujourd’hui; et cette magnificence, qui ne peut être que le fruit d’un grand nombre de siècles, prouve une haute antiquité dont il ne reste nulle connaissance. Les prodigieux monuments qu’Hérodote avait vus en Égypte et à Babylone sont encore des choses incontestables. XXV. Il n’en est pas ainsi des solennités établies pour célébrer un événement; la plupart des mauvais raisonneurs disent: Voilà une cérémonie qui est observée de temps immémorial, donc l’aventure qu’elle célèbre est vraie; mais les philosophes disent souvent: Donc l’aventure est fausse. XXVI. Les Grecs célébraient les jeux pythiens, en mémoire du serpent Python, que jamais Apollon n’avait tué; les Égyptiens célébraient l’admission d’Hercule au rang des douze grands dieux; mais il n’y a guère d’apparence que cet Hercule d’Égypte ait existé dix-sept mille ans avant le règne d’Amasis, ainsi qu’il était dit dans les hymnes qu’on lui chantait. La Grèce assigna neuf étoiles dans le ciel au marsouin qui porta Arion sur son dos; les Romains célébraient, en février, cette belle aventure. Les prêtres saliens portaient en cérémonie, le 1er de mars, les boucliers sacrés qui étaient tombés du ciel quand Numa, ayant enchaîné Faunus et Picus, eut appris d’eux le secret de détourner la foudre. En un mot, il n’y a jamais eu de peuple qui n’ait solennisé, par des cérémonies, les plus absurdes imaginations. XXVII. Quant aux moeurs des peuples barbares, tout ce qu’un témoin oculaire et sage me rapportera de plus bizarre, de plus infâme, de plus superstitieux, de plus abominable, je serai très porté à le croire de la nature humaine. Hérodote affirme devant toute la Grèce que, dans ces pays immenses qui sont au delà du Danube, les hommes faisaient consister leur gloire à boire dans des crânes humains le sang de leurs ennemis, et à se vêtir de leur peau. Les Grecs, qui trafiquaient avec ces barbares, auraient démenti Hérodote s’il avait exagéré. Il est constant que plus des trois quarts des habitants de la terre ont vécu très longtemps comme des bêtes féroces: ils sont nés tels. Ce sont des singes que l’éducation fait danser, et des ours qu’elle enchaîne. Ce que le czar Pierre le Grand a trouvé encore à faire de nos jours dans une partie de ses États est une preuve de ce que j’avance, et rend croyable ce qu’Hérodote a rapporté. XXVIII. Après Hérodote, le fond des histoires est beaucoup plus vrai: les faits sont plus détaillés; mais autant de détails, souvent autant de mensonges. Ajouterai-je foi à l’historien Josèphe, quand il me dit que le moindre bourg de la Galilée renfermait quinze mille habitants? Non, je dirai qu’il a exagéré; il a cru faire honneur à sa patrie, il l’a avilie. Quelle honte pour ce nombre prodigieux de Juifs d’avoir été si aisément subjugués par une petite armée romaine! XXIX. La plupart des historiens sont comme Homère: ils chantent des combats; mais dans ce nombre horrible de batailles, il n’y a guère que la retraite des Dix-mille de Xénophon, la bataille de Scipion contre Annibal, à Zama, décrite par Polybe, celle de Pharsale racontée par le vainqueur, où le lecteur puisse s’éclairer et s’instruire; partout ailleurs je vois que des hommes se sont mutuellement égorgés, et rien de plus. XXX. On peut croire toutes les horreurs où l’ambition a porté les princes, et toutes les sottises où la superstition a plongé les peuples; mais comment les historiens ont-ils été assez peuple pour admettre comme des prodiges surnaturels les fourberies que des conquérants ont imaginées, et que les nations ont adoptées? Les Algériens croient fermement qu’Alger fut sauvée par un miracle lorsque Charles-Quint vint l’assiéger. Ils disent qu’un de leurs saints frappa la mer, et excita la tempête qui fit périr la moitié de la flotte de l’empereur. XXXI. Que d’historiens parmi nous ont écrit en Algériens! Que de miracles ils ont prodigués, et contre les Turcs, et contre les hérétiques! Ils ont souvent traité l’histoire comme Homère traite le siège de Troie. Il intéresse toutes les puissances du ciel à la conservation ou à la perte d’une ville. Mais des hommes qui font profession de dire la vérité peuvent-ils imaginer que Dieu prenne parti pour un petit peuple qui combat contre un autre petit peuple dans un coin de notre hémisphère? XXXII. Personne ne respecte plus que moi saint François-Xavier: c’était un Espagnol animé d’un zèle intrépide; c’était le Fernand Cortès de la religion; mais on aurait dû peut-être ne pas assurer dans l’histoire de sa vie que ce grand homme existait à la fois en deux endroits différents. Si quelqu’un peut prétendre au don de faire des miracles, ce sont ceux qui vont au bout du monde porter leur charité et leur doctrine; mais je voudrais que leurs miracles fussent un peu moins fréquents; qu’ils eussent ressuscité moins de morts; qu’ils eussent moins souvent converti et baptisé des milliers d’Orientaux en un jour. Il est beau de prêcher la vérité dans un pays étranger, dès qu’on y est arrivé; il est beau de parler avec éloquence, et de toucher le coeur dans une langue qu’on ne peut apprendre qu’en beaucoup d’années, et qu’on ne peut jamais prononcer que d’une manière ridicule; mais ces prodiges doivent être ménagés, et le merveilleux, quand il est prodigué, trouve trop d’incrédules. XXXIII. C’est surtout dans les voyageurs qu’on trouve le plus de mensonges imprimés. Je ne parle pas de Paul Lucas, qui a vu le démon Asmodée dans la haute Égypte; je ne parle que de ceux qui nous trompent en disant vrai, qui ont vu une chose extraordinaire dans une nation, et, qui la prennent pour une coutume; qui ont vu un abus, et qui le donnent pour une loi. Ils ressemblent à cet Allemand(22) qui, ayant eu une petite difficulté à Blois avec son hôtesse, laquelle avait les cheveux un peu trop blonds, mit sur son album: « Nota bene, toutes les dames de Blois sont rousses et acariâtres. » XXXIV. Ce qu’il y a de pis, c’est que la plupart de ceux qui écrivent sur le gouvernement tirent souvent de ces voyageurs trompés des exemples pour tromper encore les hommes. L’empereur turc se sera emparé des trésors de quelques bachas nés esclaves dans son sérail, et il aura fait à la famille du mort la part qu’il aura voulu: donc la loi de Turquie porte que le Grand Turc hérite des biens de tous ses sujets; il est monarque: donc il est despotique dans le sens le plus horrible et le plus humiliant pour l’humanité. Ce gouvernement turc, dans lequel il n’est pas permis à l’empereur de s’éloigner longtemps de la capitale, de changer les lois, de toucher à la monnaie, etc., sera représenté comme un établissement dans lequel le chef de l’État peut du matin au soir tuer et voler loyalement tout ce qu’il veut. L’Alcoran dit qu’il est permis d’épouser quatre femmes à la fois: donc tous les merciers et tous les drapiers de Constantinople ont chacun quatre femmes, comme s’il était si aisé de les avoir et de les garder. Quelques personnages considérables ont des sérails: de là on conclut que tous les musulmans sont autant de Sardanapales; c’est ainsi qu’on juge de tout. Un Turc qui aurait passé dans une certaine capitale, et qui aurait vu un auto-da-fé ne laisserait pas de se tromper s’il disait: Il y a un pays policé où l’on brûle quelquefois en cérémonie une vingtaine d’hommes, de femmes, et de petits garçons, pour le divertissement de Leurs gracieuses Majestés. La plupart des relations sont faites dans ce goût-là; c’est bien pis quand elles sont pleines de prodiges: il faut être en garde contre les livres, plus que les juges ne le sont contre les avocats. XXXV. Il y a encore une grande source d’erreurs publiques parmi nous, et qui est particulière à notre nation: c’est le goût des vaudevilles; ou en fait sur les hommes les plus respectables, et on entend tous les jours calomnier les vivants et les morts sur ces beaux fondements: « Ce fait, dit-on, est vrai, c’est une chanson qui l’atteste. » XXXVI. N’oublions pas au nombre des mensonges la fureur des allégories. Quand on eut trouvé(23) les fragments de Pétrone, auxquels Nodot a depuis(24) joint hardiment les siens, tous les savants prirent le consul Pétrone pour l’auteur de ce livre. Ils voient clairement Néron et toute sa cour dans une troupe de jeunes écoliers fripons qui sont les héros de cet ouvrage. On fut trompé, et on l’est encore par le nom. Il faut absolument que le débauché obscur et bas qui écrivit cette satire, plus infâme qu’ingénieuse, ait été le consul Titus Petronius; il faut que Trimalcion, ce vieillard absurde, ce financier au-dessous de Turcaret, soit le jeune empereur Néron; il faut que sa dégoûtante et méprisable épouse soit la belle Acté; que le pédant, le grossier Agamemnon, soit le philosophe Sénèque: c’est chercher a trouver toute la cour de Louis XIV dans Gusman d’Alfarache, ou dans Gil Blas. Mais, me dira-t-on, que gagnerez-vous a détromper les hommes sur ces bagatelles? Je ne gagnerai rien, sans doute; mais il faut s’accoutumer à chercher le vrai dans les plus petites choses: sans cela on est bien trompé dans les grandes. RAISONS(25) DE CROIRE QUE LE LIVRE INTITULÉ TESTAMENT POLITIQUE DU CARDINAL DE RICHELIEU EST UN OUVRAGE SUPPOSÉ. Mon zèle pour la vérité, mon emploi d’historiographe de France(26), qui m’oblige à des recherches historiques; mes sentiments de citoyen; mon respect pour la mémoire du fondateur d’un corps dont je suis membre(27); mon attachement aux héritiers de son nom et de son mérite: voila mes motifs pour chercher à détromper ceux qui attribuent au cardinal de Richelieu un livre qui m’a paru n’être ni pouvoir être de ce ministre. I. Le titre même est très suspect; un homme qui parle à son maître n’intitule guère ses conseils respectueux du nom fastueux de Testament politique. A peine le cardinal de Richelieu fut-il mort qu’il courut cent manuscrits pour et contre sa mémoire: j’en ai deux sous le titre de Testamentum christianum, et deux sous celui de Testamentum polilicum: voila probablement l’origine de tous les testaments politiques qu’on a fabriqués depuis. II. Si un ouvrage dans lequel un des plus grands hommes d’État qu’ait jamais eus l’Europe est supposé rendre compte de son administration à son maître, et lui donner des conseils pour le présent et pour l’avenir, eût été en effet composé par ce ministre, il eût pris probablement toutes les mesures possibles pour qu’un tel monument ne fût pas négligé; il l’eût revêtu de la forme la plus authentique; il en eût parlé dans son vrai testament, qui contient ses dernières volontés; il l’eût légué au roi, comme un présent beaucoup plus précieux que le palais-Cardinal(28); il eût chargé l’exécuteur de son testament de remettre à Louis XIII cet ouvrage important; le roi en eût parlé; tous les mémoires de ce temps-là auraient fait mention d’une anecdote si intéressante: rien de tout cela n’est arrivé. Le silence universel dans une affaire aussi grave doit donner à tout homme de bon sens les plus violents soupçons. Pourquoi ni le manuscrit original, ni aucune copie, n’auraient-ils jamais paru pendant un si grand nombre d’années? On savait à la mort de César qu’il avait fait des Commentaires; on savait que Cicéron avait écrit sur l’éloquence; un manuscrit de Raphaël sur la peinture n’eût pas été ignoré. III. Cet ouvrage n’est point un projet informe, il est entièrement terminé; la conclusion finit par une péroraison pleine de morale: « Je supplie Votre Majesté de penser dès à cette heure ce que Philippe II ne pensa peut-être qu’à l’heure de sa mort; et, pour l’y convier par exemple autant que par raison, je lui promets qu’il ne sera jour de ma vie que je ne tâche de me mettre en l’esprit ce que j’y devrais avoir à l’heure de ma mort sur le sujet des affaires publiques. » Rien ne manque à l’ouvrage pour le rendre complet; on y trouve jusqu’à l’épître dédicatoire, qu’on a eu l’impudence de signer en Hollande Armand Duplessis, quoique le cardinal n’ait jamais signé ainsi; on y trouve jusqu’à la table des matières, que l’éditeur ose encore dire rédigée par le cardinal même; et dans cette épître dédicatoire on le fait parler ainsi au roi: « Cette pièce verra le jour sous le titre de mon Testament politique, parce qu’elle est faite pour servir après ma mort, etc. » Donc en effet cette pièce devait voir le jour après la mort du cardinal; donc elle devait être présentée au roi d’une manière solennelle; donc l’original eût dû être signé, être connu; donc le jour où la famille eût présenté au roi ce legs si important eût été un jour mémorable. IV. Si, après la mort de Louis XIII, ce manuscrit eût passé entre les mains de quelques ministres; et de là dans celles qui l’ont rendu public, on en aurait dû savoir quelques circonstances; l’éditeur aurait dit par quelle voie il aurait été mis en possession de ce manuscrit; il l’aurait dit d’autant plus hardiment qu’il imprimait le livre dans un pays libre, environ quarante ans après la mort du cardinal, et lorsque le souvenir des inimitiés entre ce ministre et plusieurs grandes maisons était éteint. L’éditeur, comme je l’ai déjà remarqué ailleurs, était tenu surtout de constater l’authenticité de ce manuscrit, sans quoi il se déclarait indigne de toute croyance. Aucune de ces conditions, absolument nécessaires à l’authenticité d’un tel livre, n’a été remplie; et même pendant vingt-quatre années entières, depuis la prétendue date du manuscrit, ni la cour, ni la ville, ni aucun livre, ni aucun journal, ne fit la moindre mention que le cardinal eût laissé au roi un testament politique. V. Comment en effet le cardinal de Richelieu, qui, comme on sait, avait plus de peine à gouverner le roi son maître qu’à tenir le timon de la France, aurait-il eu le dessein et le loisir de faire un tel ouvrage pour l’usage de Louis XIII? L’auteur du nouvel Abrégé chronologique de l’Histoire de France(29),qui peint si bien les siècles et les hommes, avoue dans ce livre si utile que le cardinal de Richelieu avait « autant à craindre du roi, pour qui il risquait tout, que du ressentiment de ceux qu’il forçait d’obéir »: les aigreurs, les défiances, les mécontentements réciproques, allaient tous les jours si loin entre le roi et le ministre que le grand écuyer Cinq-Mars proposa au roi d’assassiner le cardinal de Richelieu comme le maréchal d’Ancre, et s’offrit pour l’exécution; c’est ce que Louis XIII dit lui-même dans une lettre au chancelier Séguier, après la conspiration de Cinq-Mars. Le roi avait donc mis son favori à portée de lui faire cette proposition étrange. Est-ce dans une telle situation qu’on se donne la peine de faire pour un roi d’un âge mûr, qu’on redoute et dont on est redouté, un recueil de préceptes qu’un père oisif pourrait tout au plus laisser à son fils encore dans l’enfance? Il me semble que le coeur humain n’est point fait ainsi. Cette raison ne sera pas d’un grand poids auprès d’un savant; mais elle fait impression sur ceux qui connaissent les hommes. VI. Supposons pourtant qu’un homme tel que le cardinal de Richelieu eût voulu donner en effet au roi son maître des conseils pour gouverner après sa mort, comme il lui en avait donné pendant sa vie: quel est l’homme qui, en ouvrant ce livre, ne s’attendra pas à voir tous les secrets du cardinal de Richelieu développés, et la grandeur et la hardiesse de son génie respirant dans son testament? Qui ne se flattera pas de lire des conseils fins et hardis, convenables à l’état présent de l’Europe, à celui de la France, de la cour, et surtout du monarque? Par le premier chapitre, il est évident que l’auteur feint d’écrire en 1640: car il fait dire au cardinal de Richelieu dans un jargon barbare, parlant de la guerre avec l’Espagne: « Ce n’est pas que dans cette guerre, qui a duré cinq ans, il ne vous est arrivé aucun mauvais accident, etc. » Or cette guerre avait commencé en 1635, et le dauphin était né en 1638. Comment dans un écrit politique, qui entre dans les détails des cas privilégiés, des appels comme d’abus, du droit d’induit, et des vents qui règnent sur la Méditerranée, oublie-t-on l’éducation de l’héritier de la monarchie? Certes le faussaire est bien maladroit. La véritable cause de cette faute d’omission, c’est que dans plusieurs autres endroits du livre, l’auteur, oubliant qu’il a feint d’écrire en 1639 et en 1640, s’avise ensuite d’écrire en 1635. Il donne à Louis XIII vingt-cinq ans de règne au lieu de lui en donner trente: contradiction palpable, et démonstration évidente d’une supposition que rien ne peut pallier. VII. Quoi! Louis XIII est engagé dans une guerre ruineuse contre la maison d’Autriche; les ennemis sont aux frontières de la Champagne et de la Picardie; et son premier ministre, qui lui a promis des conseils, ne lui dit rien, ni de la manière dont il faut soutenir cette guerre dangereuse, ni de celle dont on peut faire la paix, ni des généraux, ni des négociateurs qu’on peut employer? Quoi! pas un mot de la conduite qu’on doit tenir avec le chancelier Oxenstiern, avec l’armée du duc de Veimar, avec la Savoie, avec le Portugal et la Catalogne? On ne trouve rien sur les révolutions que le cardinal lui-même fomentait en Angleterre; rien sur le parti huguenot, qui respirait encore la faction et la vengeance. Il me semble voir un médecin qui vient pour prescrire un régime à son malade, et qui lui parle de tout autre chose que de santé. VIII. Celui qui a débité ses idées sous le nom du cardinal de Richelieu commence par se servir des succès mêmes que ce grand homme avait eus dans son ministère, pour lui faire avancer qu’il avait promis ces succès au roi son maître. Le cardinal avait abaissé les grands du royaume, qui étaient dangereux; les huguenots, qui l’étaient davantage; et la maison d’Autriche, qui avait été encore plus à craindre: de là il infère que le cardinal avait promis ces révolutions au roi, dès qu’il était entré dans le conseil. Voici les paroles qu’il prête au cardinal: « Lorsque Votre Majesté se résolut de me donner en même temps et l’entrée de ses conseils, et grande part en sa confiance je lui promis d’employer toute l’autorité qu’il lui plaisait me donner pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l’orgueil des grands, réduire tous ses sujets dans leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devait être, etc. » (pages 6 et 9). Or, il est de notoriété publique que quand Louis XIII consentit à mettre le cardinal de Richelieu dans le conseil, il était bien éloigné de connaître le bien qu’il procurait à la France et à lui-même. Il est public que le roi, qui alors avait de l’éloignement pour ce grand homme, ne fit que céder aux instances de la reine sa mère, qui triompha enfin de la répugnance de son fils, après s’être donné les plus grands mouvements pour introduire dans le conseil celui qu’elle avait fait cardinal, qu’elle regardait comme sa créature, et par qui elle espérait gouverner. On eut même besoin de gagner le marquis de La Vieuville, surintendant des finances, qui consentit avec beaucoup de peine à voir entrer le cardinal au conseil en 1624. Il n’y eut ni la première place ni le premier crédit. Toute cette année se passa en jalousies, en cabales, en factions secrètes; le cardinal ne prit que peu à peu l’ascendant. Quelques lecteurs apprendront peut-être ici avec plaisir que le cardinal de Richelieu n’eut les provisions de premier ministre qu’en 1629, le 11 novembre; Louis XIII les signa seul de sa main. Ces lettres patentes sont adressées par le roi au cardinal même; et ce qu’il y a de très remarquable, c’est que les appointements attachés à cette nouvelle dignité y sont en blanc, le roi laissant à la magnificence et à la discrétion de son ministre le soin de prendre au trésor public de quoi soutenir la grandeur de cette place. Je reviens, et je dis qu’il n’est pas vraisemblable que le cardinal ait tenu en 1624 les discours qu’on lui prête. Il est beau de faire tant de grandes choses, mais il est téméraire de les promettre; et c’eût été le comble du ridicule et de l’indécence de dire au roi son maître en entrant dans ses conseils: Je relèverai votre nom. On lui fait raconter sans bienséance et avec infidélité ce qu’il a fait il ne dit rien du tout de ce qu’il faut dire. Pourquoi? c’est que l’un était fort aisé, et l’autre très difficile. IX. Par le peu qu’on vient de dire, il parait déjà que l’ouvrage prétendu ne peut convenir ni au caractère du ministre à qui on le donne, ni au roi auquel on l’adresse, ni au temps où on le suppose écrit; j’ajouterai encore, ni au style du cardinal. Il n’y a qu’à voir cinq ou six de ses lettres, pour juger que ce n’est point du tout la même main; et cette preuve suffirait pour quiconque a le moindre goût et le moindre discernement. D’ailleurs le cardinal de Richelieu, obligé de faire quelquefois des actions violentes, ne laissait point échapper dans ses écrits de paroles dures et indécentes. S’il agissait avec hardiesse, il écrivait de la manière la plus circonspecte. Il n’eût certainement pas appelé, dans un ouvrage politique, la marquise du Fargis, dame d’atour de la reine régnante, la Fargis (page 49). C’est manquer aux premières lois du respect et de la bienséance, en parlant au roi et à la postérité. Cette indigne expression est tirée d’un mauvais livre imprimé en 1649, intitulé Histoire du ministère du cardinal de Richelieu. L’auteur du testament a copié cet ouvrage de ténèbres, plus flétri sans doute par le mépris public que par l’arrêt qui le condamne. Qui pourra se persuader qu’un premier ministre, qui suppose la paix faite avec l’Espagne, parle des Espagnols en ces termes: « Cette nation avide et insatiable, ennemie du repos de la chrétienté? » C’est ainsi qu’on aurait pu parler de Mahomet II. Serait-il possible qu’un prêtre, un cardinal, un premier ministre, un homme sage, écrivant à un roi sage, et écrivant un testament qui devait être exempt de passion, se fût emporté (dans le temps de cette paix supposée) à des expressions qu’il n’avait pas employées dans la déclaration de la guerre? X. Est-il vraisemblable qu’un homme d’État qui se propose un ouvrage aussi solide dise que « le roi d’Espagne, en secourant les huguenots, avait rendu les Indes tributaires de l’enfer; que les gens de palais mesurent la couronne du roi par sa forme, qui, étant ronde, n’a point de fin; que les éléments n’ont de pesanteur que lorsqu’ils sont en leur lieu; que le feu, l’air, ni l’eau, ne peuvent soutenir un corps terrestre, parce qu’il est pesant hors de son lieu »; et cent autres absurdités pareilles, dignes d’un professeur de rhétorique de province dans le xvie siècle, ou d’un répétiteur irlandais qui dispute sur les bancs? XI. Y a-t-il encore une grande vraisemblance que le cardinal de Richelieu, si connu par ses galanteries, et même par la témérité de ses désirs(30), ait recommandé la chasteté à Louis XIII, prince chaste par tempérament, par scrupule, et par ses maladies? XII. Après de si fortes présomptions, quel homme de bon sens peut résister à cette preuve évidente de faux qui se trouve dans le premier chapitre, je veux dire à cette supposition que la paix est faite? « Vous êtes parvenu, dit-on, à la conclusion de la paix... Votre Majesté n’est entrée dans la guerre..., etc., et n’en est sortie..., etc. » Un imposteur, dans la chaleur de la composition, oubliant le temps dont il parle, peut tomber dans cette absurdité énorme; mais un premier ministre, quand il fait la guerre, ne peut pas assurément dire que la paix est conclue. Jamais la guerre ne fut plus vive contre la maison d’Autriche, quoique toutes les puissances négociassent, ou plutôt parce qu’elles négociaient. Il est vrai qu’en 1641 on jeta quelques fondements des traités de Munster, qui ne furent consommés qu’en 1648; et l’auteur du testament fait parler le cardinal de Richelieu tantôt en 1640, tantôt en 1635. Le cardinal ne pouvait ni supposer la paix faite au milieu de la guerre, ni dire des injures atroces aux Espagnols avec lesquels il voulait traiter. XIII. Faudra-t-i1 à cette preuve palpable de l’imposture ajouter une bévue, moins forte à la vérité, mais qui ne décèle pas moins un menteur ignorant? Il fait dire à un premier ministre tel que le cardinal, dans ce même premier chapitre, que « le roi a refusé le secours des armes ottomanes contre la maison d’Autriche ». S’il s’agit d’un secours que le Turc voulait envoyer aux armées françaises, le fait est faux, et l’idée en est ridicule: s’il s’agit d’une diversion des Turcs en Hongrie ou ailleurs, quiconque connaît le monde, quiconque a la moindre idée du cardinal de Richelieu, sait assez que de telles offres ne se refusent pas. XIV. Comme il paraît par le premier chapitre que l’imposteur écrivait après la paix des Pyrénées, dont il avait l’imagination remplie, il paraît par le second qu’il écrivait après la réforme que fit Louis XIV dans toutes les parties de l’administration. « Je me souviens que j’ai vu dans ma jeunesse, dit-il, les gentilshommes et autres personnes laïques posséder par confidence non seulement la plus grande partie des prieurés et abbayes, mais aussi des cures et évêchés. Maintenant les confidences... sont plus rares que les légitimes possessions l’étaient en ce temps-là. » Or il est certain que dans les derniers temps de l’administration du cardinal, rien n’était plus commun que de voir des laïques posséder des bénéfices. Lui-même avait fait donner cinq abbayes au comte de Soissons, qui fut tué à la Marfée; M. de Guise en possédait onze; le duc de Verneuil avait l’évêché de Metz; le prince de Conti eut l’abbaye de Saint-Denis en 1641; le duc de Nemours eut l’abbaye de Saint-Remy de Reims; le marquis de Tréville, celle de Moutier-Ender, sous le nom de son fils; enfin le garde des sceaux Châteauneuf conserva plusieurs abbayes jusqu’à sa mort, arrivée en 1643; et on peut juger si cet exemple était suivi. Le nombre des laïques qui jouissent de ces revenus de l’État est innombrable. Il n’y a qu’à voir les Mémoires du comte de Grammont(31),pour se faire une idée de la manière dont on obtenait alors des bénéfices. Je n’examine pas si c’était un mal ou un bien de donner les revenus de l’Église à des séculiers; mais je dis qu’un imposteur habile n’eût jamais fait parler le cardinal de Richelieu d’une réforme qui n’existait pas. XV. Dans ce même second chapitre, le faiseur de projets, qui est indubitablement un homme d’Église, trop prévenu en faveur des prétentions du clergé, et trop peu jaloux des droits de la couronne, déclame contre le droit de régale. Il oubliait qu’en 1637 et en 1638 le cardinal de Richelieu avait fait rendre des arrêts du conseil par lesquels tout évêque qui se croirait exempt de ce droit était tenu d’envoyer au greffe les titres de sa prétention. Cet écrivain ne savait pas qu’un évêque ministre d’État s’intéresse plus aux droits du trône qu’aux prétentions ecclésiastiques. Il fallait connaître le caractère d’un premier ministre pour le faire parler. C’est l’âne qui se couvre de la peau du lion, et qu’on reconnaît bientôt à ses oreilles(32). XVI. Le faussaire ignorant, dans ce même chapitre second, où il entretient le roi des universités et des collèges, au lieu de lui parler de ses vrais intérêts, dit dans son style grossier (chap. II, sect. x): « L’histoire de Benoît XI, contre lequel les cordeliers piqués, sur le sujet de la perfection de la pauvreté, savoir, du revenu de saint François, s’animèrent jusqu’à tel point que non seulement ils lui firent ouvertement la guerre par leurs livres, mais de plus par les armes de l’empereur, à l’ombre desquelles un antipape s’éleva, au grand préjudice de l’Église, est un exemple trop puissant pour qu’il soit besoin d’en dire davantage. » Certainement le cardinal de Richelieu, qui était très savant, n’ignorait pas que cette aventure dont parle le faussaire était arrivée au pape Jean XXII, et non pas au pape Benoît XI. Il n’y a guère de fait dans l’Histoire ecclésiastique plus connu que celui-là: son ridicule l’a rendu célèbre; il n’était pas possible que le cardinal s’y fût mépris. D’ailleurs, pour apprendre à un roi combien les querelles de religion sont dangereuses, on avait à citer cent exemples plus frappants. XVII. Dans cette même section x du chapitre II, où il est question des jésuites: « Cette compagnie, dit-il, qui est soumise par un voeu d’obéissance aveugle à un chef perpétuel, ne peut, suivant les lois d’une bonne politique, être beaucoup autorisée dans un État auquel une communauté puissante doit être redoutable. » Je sais bien que ce trait est adouci quelques lignes après; mais, de bonne foi, le cardinal de Richelieu pouvait-il croire les jésuites redoutables, lui qui savait ne les rendre qu’utiles, et les punir souvent? lui qui ne craignait ni la reine, ni les princes, ni la maison d’Autriche, aurait-il craint quelques religieux? Il avait exilé plusieurs jésuites, aussi bien que quelques pères de l’Oratoire, et d’autres religieux qui étaient entrés dans des cabales; mais ni lui ni l’État n’avaient rien à craindre de ces compagnies. Il serait assurément bien étrange que le vainqueur de la Rochelle se fût plus défié, dans son Testament politique, des jésuites que des huguenots. Cette réflexion n’est pas une preuve convaincante; mais, jointe aux autres, elle sert à faire voir que l’auteur, en prenant le nom d’un premier ministre, n’en a pu prendre l’esprit. XVIII. S’il fallait relever tous les mécomptes dont cet ouvrage fourmille, je ferais un livre aussi gros que le Testament politique, que la fourberie a composé, que l’ignorance, la prévention, le respect d’un grand nom, ont fait admirer, que la patience du lecteur peut à peine achever de lire, et qui serait ignoré s’il avait paru sous le vrai nom de l’auteur. J’ai déjà, dans un petit ouvrage qui ne comportait pas d’étendue(33), indiqué quelques unes de ces preuves qui décèlent l’imposture aux yeux de quiconque a du jugement et du goût. En voici une qui est sans réplique. L’auteur, qui étale, et encore mal à propos, une vaine et fausse érudition sur l’histoire de l’Église, sur le commerce, sur la marine, s’avise, au chapitre IX, section vi, de dire, à propos d’établissements dans les Indes: « Quant à l’occident, il y a peu de commerce à faire; Drake, Thomas Cavendish, Herberg, L’Hermite, Lemaire, et feu M. le comte Maurice, qui envoya douze navires à dessein d’y faire commerce, ou d’amitié ou de force, n’ayant pu trouver lieu d’y faire aucun établissement. » Remarquez dans quel temps l’imposteur fait parler le cardinal de Richelieu: c’est en 1640.; c’est dans le temps même que le feu comte Maurice, qui était plein de vie, gouvernait le Brésil au nom des Provinces-Unies; c’est après que la compagnie hollandaise des Indes occidentales avait fait des progrès considérables depuis 1622 sans interruption. Remarquez encore qu’au commencement même de cette section vi, l’auteur avoue que « les Hollandais ne donnent pas peu d’affaires aux Espagnols dans les Indes occidentales, où Ils occupent la plus grande partie du Brésil ». En vérité, peut-on mettre sur le compte d’un homme d’État un tel fatras d’erreurs et de contradictions? L’Angleterre, dont il parle, avait déjà des pays immenses dans l’Amérique. Quant à Drake et à Thomas Cavendish, leurs exemples sont cités très mal à propos: ils ne furent pas envoyés pour faire des établissements, mais pour ruiner ceux des Espagnols, pour troubler leur commerce, pour faire des prises; et c’est à quoi ils réussirent. XIX. si on voulait se donner la peine de lire le Testament politique avec attention, on serait bien surpris devoir qu’en effet ce livre est plutôt une critique de l’administration du cardinal qu’une exposition de sa conduite, et une suite de ses principes: tout y roule sur deux points, dont le premier est indigne de lui, et dont le second est un outrage à sa mémoire. Le premier objet est un lieu commun, puéril, vague, un catéchisme pour un prince de dix ans, et bien étrangement déplacé à l’égard d’un roi âgé de quarante années; tels sont ces chapitres: « Que le fondement du bonheur d’un État est le règne de Dieu; que la raison doit être la règle de la conduite que les intérêts publics doivent être préférés aux particuliers; que la prévoyance est nécessaire; qu’il faut destiner un chacun à l’emploi qui lui est propre; qu’il est important d’éloigner les flatteurs, médisants, faiseurs d’intrigues; » et vingt autres découvertes de cette finesse et de cette profondeur, accompagnées d’avis qui auraient été une insulte à Louis XIII, prince éclairé, et qui eût été en droit de répondre à son ministre, à son serviteur: Parlez ainsi à mon fils, et respectez plus votre maître. Le second point, qui est surtout renfermé dans le neuvième chapitre, roule sur les projets d’administration imaginés par l’auteur; et de tous ces projets il n’y en a pas un seul qui ne soit précisément le contre-pied de l’administration du cardinal. L’auteur se met en tête d’abolir les comptants, ou de les réduire par grâce à un million d’or. Les comptants sont des ordonnances secrètes, pour des affaires secrètes, dont on ne rend point compte. C’est le privilège le plus cher de la place d’un premier ministre, son ennemi seul en pourrait demander l’abolition. XX. Ce chapitre neuvième du Testament politique porte à chaque page les preuves les plus évidentes de la supposition la plus maladroite: c’est là que tout est faux, réflexions, faits et calculs; c’est là que l’auteur avance que quand on établit un impôt, on est obligé de donner une plus grande solde au soldat; ce qui n’est pourtant arrivé ni sous Louis XIII ni sous Louis XIV; c’est là qu’en soulageant le peuple de dix-sept millions de taille, il porte tout d’un coup à cinquante-sept millions les revenus du roi, qu’il suppose n’aller d’ordinaire qu’à trente-cinq; et il le suppose encore avec ignorance, car les tailles allaient seules d’ordinaire à trente-cinq millions; les fermes, à onze, etc. C’est là qu’il se propose de rembourser les rentes établies par le cardinal, dont plusieurs étaient au denier vingt, qu’il appelle le denier cinq; d’ôter aux trésoriers de France les deux tiers de leurs gages; de faire payer la taille aux parlements, aux chambres des comptes, au grand conseil, à toutes les cours qu’il appelle souveraines, dans le temps même qu’il les met au rang des paysans. N’était-il pas bienséant au cardinal de Richelieu de proposer cette extravagance pour avilir un corps dont il avait l’honneur d’être membre par sa qualité de pair de France: dignité dont il faisait autant de cas que de celle de cardinal? XXI. A l’égard de la guerre on a déjà remarqué qu’il ne parle point de celle dans laquelle on était engagé. Mais dans ses réflexions vagues, générales, et chimériques, il recommande de taxer tous les fiefs des gentilshommes, pour enrôler et soudoyer la noblesse; il veut que tout gentilhomme soit forcé de servir à l’âge de vingt ans; qu’on ne prenne les roturiers, dans la cavalerie, qu’à l’âge de vingt-cinq; que les vivres ne soient confiés qu’à gens de qualité; qu’on lève cent hommes quand on veut en avoir cinquante, et cela apparemment pour qu’il en coûte le double en engagements et en habits. Quel projet pour un ministre! En vérité l’idée d’enrôler la noblesse de France, et de faire payer la taille au parlement, peut-elle partir d’une autre tête que de celle d’un de ces faiseurs de projets qui dans leur oisiveté se mettent à gouverner l’Europe? Dans le même chapitre neuvième, il traite de la marine; il parle doctement des grands périls de la navigation d’Espagne en Italie, et d’Italie en Espagne, lesquels n’existent pas plus que ceux de Charybde et de Scylla: il prétend que « la seule Provence a beaucoup plus de ports grands et assurés que l’Espagne et l’Italie tout ensemble »; hyperbole qui ferait soupçonner que le livre serait d’un Provençal qui ne connaîtrait que Toulon et Marseille, plutôt que d’un homme d’État qui connaissait l’Europe. Voilà une partie des chimères qu’un politique clandestin a mises sous le nom d’un grand ministre, avec cent fois moins de discrétion que l’abbé de Saint-Pierre n’en a montré, quand il a voulu attribuer une partie de ses idées politiques au duc de Bourgogne. Le projet de finances, qui remplit presque tout le dernier chapitre, est tiré d’un manuscrit qui existe encore: je l’ai vu; il est de 1640. Il porte les revenus du roi jusqu’à cent cinquante-neuf millions de ce temps-là, par l’arrangement qu’il propose. L’auteur du testament en retranche deux, tout le reste est conforme. Rien n’est si commun que des projets de cette espèce; les ministres en reçoivent, et les lisent rarement. Le faussaire, en copiant ces idées, fait bien voir qu’il ne s’était pas donné la peine de connaître par lui-même les finances de Louis XIII. Il avance hardiment que chacune des cinq années de la guerre n’avait coûté que soixante millions: cela n’est pas vrai; j’ai en main l’état de l’année 1639; il se monte à soixante-dix-huit millions neuf cent mille livres. Il est encore faux qu’on ait payé ces charges sans moyens extraordinaires; il y eut beaucoup de taxations, beaucoup d’augmentations de gages, dont la finance fut fournie; on augmenta les droits dans les provinces; on mit une taxe d’un écu sur chaque tonneau de vin; on porta la taille de trente-six millions deux cent mille livres jusqu’à trente-huit millions neuf cent mille livres. En un mot, la plupart des choses rapportées dans ce livre sont aussi altérées que les propositions qu’on y fait sont étranges. XXII. On demandera sans doute comment on a pu faire à la mémoire du cardinal de Richelieu l’affront d’imaginer qu’un tel livre était digne de lui? Je répondrai que les hommes réfléchissent peu; qu’ils lisent avec négligence; qu’ils jugent avec précipitation, et qu’ils reçoivent les opinions comme on reçoit la monnaie, parce qu’elle est courante. XXIII. Si on m’objecte que le P. Lelong et d’autres ont cru le livre en effet l’ouvrage du cardinal, j’avouerai que le P. Lelong a très bien compilé environ trente mille(34) titres de livres, et j’ajouterai que par cette raison-là même il n’a pas eu le temps de les examiner; mais surtout je répondrai que quand on aurait autant d’autorités que le P. Lelong a copié de titres, elles ne pourraient balancer une raison convaincante. Si pourtant la faiblesse des hommes a besoin d’autorités, j’opposerai au P. Lelong et aux autres: Aubery, qui a écrit la vie du cardinal Mazarin; Ancillon, Richard, l’écrivain qui a pris le nom de Vigneul de Marville(35), et enfin La Monnoie, l’un des critiques les plus éclairés du dernier siècle; tous ont cru le Testament politique supposé. XXIV. Mais, dit-on, en 1664, l’abbé Desroches, ancien domestique du cardinal de Richelieu, donna sa bibliothèque à la Sorbonne, à l’exemple de son maître; et dans cette bibliothèque on trouve un manuscrit du testament conforme à l’imprimé, avec la même épître dédicatoire, et la même table des matières. C’est ce manuscrit même, remis à la Sorbonne, qui achève de prouver l’imposture. Il est remis vingt-deux ans après la mort du cardinal, sans aucun enseignement, sans la moindre indication de la part de l’abbé Desroches. Ce domestique du cardinal et la Sorbonne elle-même négligèrent cet ouvrage, et ce n’est que depuis deux ans qu’on lui a donné place sur des tablettes. Si le manuscrit avait été copié sur l’original, on l’aurait plus respecté; on trouverait quelques marques de son authenticité; on verrait à la fin de la lettre au roi la souscription du cardinal de Richelieu. Elle n’y est point. On n’a pas osé pousser l’effronterie jusqu’à signer ce nom. Pour peu que le cardinal eût laissé seulement quelques mémoires qui eussent eu quelque rapport (même éloigné) avec le testament, on les eût rapportés; on eût donné quelque crédit à la hardiesse de celui qui imputait tout l’ouvrage à ce ministre. Mais non; il n’y a pas un mot à la fin ni à la tête du manuscrit dont on puisse tirer la plus légère induction. Donc l’abbé Desroches regardait lui-même ce manuscrit avec la même indifférence qu’on l’a regardé très longtemps dans la Sorbonne. Imaginons un moment que le testament soit l’ouvrage du cardinal; ce seul mot Testament impose un devoir indispensable à son domestique de légaliser la copie, de la déclarer juridiquement collationnée avec l’original. S’il manque à ce devoir, il est coupable: il donne à tout le monde le droit de s’inscrire en faux contre lui; mais l’abbé Desroches possédait ce manuscrit au même titre que d’autres curieux. Il fallait bien que cet ouvrage fût écrit à la main avant d’être imprimé; il fallait même, pour le dessein de l’imposteur, qu’il en courût plusieurs copies manuscrites, et qu’on se les prêtât avec mystère, comme un monument singulier. Le silence du domestique, encore une fois, prouve que le maître n’est point l’auteur du testament; et toutes les autres raisons prouvent qu’il n’a pu l’être. XXV. Mais on dit qu’on disait, il y a soixante et dix ans, que Mme la duchesse d’Aiguillon avait dit, il y a quatre-vingts ans, qu’elle avait eu une copie manuscrite de cet ouvrage. On a trouvé une note marginale de M. Huet; et cette note dit qu’on avait vu le manuscrit chez Mme d’Aiguillon, nièce du cardinal. Ne voilà-t-il pas de belles preuves? Oui, je crois sans peine que tous ceux qui s’intéressaient à la mémoire du cardinal voulaient avoir un manuscrit qui portait son nom, et que l’auteur voulait accréditer par ce nom même; et de là je conclus que ce manuscrit était manifestement supposé, puisque de tous les parents, de tous les domestiques, de tous les amis de ce ministre, aucun n’a jamais pris la moindre précaution pour établir l’authenticité du livre. XXVI. Que la curiosité humaine se fatigue maintenant à chercher le nom du faussaire, je ne perdrai pas mon temps dans ce travail. Qu’importe le nom du fourbe, pourvu que la fourberie soit découverte? qu’importe que Courtilz ou un autre ait forgé Je testament de Mazarin, de Colbert et de Louvois? qu’importe que Staatman ou Chèvremont ait pris insolemment le nom de Charles V, duc de Lorraine? Mérite-t-on d’être connu pour avoir fait un mauvais livre? Que gagnerait-on à connaître les auteurs de toutes les plates calomnies, de toutes les critiques impertinentes dont le public est inondé? Il faut laisser dans l’oubli les auteurs qui se cachent sous un grand nom, comme ceux qui attaquent tous les jours ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi méprisable qu’eux-mêmes. FIN DES MENSONGES IMPRIMÉS, ETc.
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