OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE  MÉLANGES II
| Index Voltaire  | Commande CDROM Mélanges II (1738-1753) |

CONNAISSANCE
DES BEAUTÉS ET DES DÉFAUTS DE LA POÉSIE ET DE L’ÉLOQUENCE
DANS LA LANGUE FRANÇAISE. (1749)

Notice bibliographique.
Notice de Beuchot
Le Texte
Amitié.
Amour.
Ambition.
Armée.
Assaut.
Bataille.
Caractères et portraits
Portrait de Marie-Thérèse
Caractère de Charles XII
Chansons.
Comparaisons.
Dialogues en vers.
Dialogues en prose.
Description de l’Enfer.
Épigramme.
Fable.
Grandeur de dieu.
Langage.
Lettres familières.
Liberté.
Métaphore.
Opéra.
De la satire.
Traductions.
Du vrai dans les ouvrages
.
Notice de Beuchot: voici le titre de la première édition de cet ouvrage Connaissance des beautéz (sic) et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française, à l’usage des jeunes gens et surtout des étrangers, avec des exemples, par ordre alphabétique, par M. D****, 1749, in-12, portant l’adresse de Londres, mais qui est peut-être de Hollande. Une réimpression de 1750 est intitulée Connaissance des beautez, etc., M. Renouard cite une édition de la Haye, 1751, petit in-8°, « avec une préface et un demi-volume de notes remplies d’invectives et d’injures ». A la page 123 de l’édition originale (au mot GRANDEUR DE DIEU, voyez page 382), l’auteur, citant un passage de Voltaire, dit: « C’est après une description philosophique des cieux, qui n’est que de mon sujet. » Le Mercure d’octobre 1749 remarqua que cette expression donnait à penser que l’ouvrage nouveau était de Voltaire; et c’est aussi sur cette expression que Larcher (Réponse à la Défense de mon oncle, page 16) s’appuie pour donner l’ouvrage à Voltaire. Le Mercure rejette bien loin cette idée. Que ce soit inadvertance de Voltaire caché sous l’initiale D****, ou intention de M. D****, une lettre signée D**** (et qu’on trouvera ci-après, à la suite de l’ouvrage) parut dans le Mercure, premier volume de décembre 1749, p. 170, pour se disculper de cette intention, et pour réclamer à grands cris l’ouvrage. Si M. D*** (que quelques personnes disent être Dumolard) était réellement l’auteur, il devait se nommer pour dissiper pleinement les doutes et le ridicule qui en résultait pour Voltaire, de s’être mis au-dessus de tous les poètes dont il parle. Voltaire désavoue formellement l’ouvrage dans une lettre à Koenig, de juin 1753, et dit même ne l’avoir jamais lu. Les éditeurs de Kehl (voyez leur Avertissement, page 314) le donnent comme étant fait sous ses yeux par un de ses élèves. Voici quelques remarques qui, en résultat, permettent de rester dans le doute. 

Au mot AMOUR, Voltaire, parlant de la prose poétique, emploie ces mots: « C’est, comme on l’a dit, une espèce bâtarde qui n’est ni poésie, ni prose. » Or, d’Alembert, dans son Éloge de Mirabaud, dit: « Le mélange de ces expressions poétiques forme, comme l’a dit M. de Voltaire, une espèce bâtarde. » 

Au mot COMPARAISONS, un passage de la Henriade est cité avec un vers qui n’a été imprimé dans aucune édition de ce poème. 

Dans ses Remarques sur Pompée (au mot LANGAGE) on blâme une expression que, dans son Commentaire sur Corneille, Voltaire trouve énergique. Mais, en général, les observations sur cette pièce, qui sont dans la Connaissance des beautés, etc., sont, pour le fond et pour la forme, reproduites dans le Commentaire sur Corneille.

Au mot LIBERTÉ, un passage est cité du deuxième Discours sur l’Homme, dans lequel on conserve la version d’un vers que Voltaire avait changé en 1748, c’est-à-dire un an auparavant, et qui est une vive sortie contre Desfontaines. 

Je n’ai pas cru pouvoir exclure l’ouvrage de cette édition des Oeuvres de Voltaire. (B.) 
 
 

CONNAISSANCE...

Ayant accompagné en France plusieurs jeunes étrangers, j’ai toujours tâché de leur inspirer le bon goût, qui est si cultivé dans notre nation, et de leur faire lire avec fruit les meilleurs auteurs. C’est dans cet esprit que j’ai fait ce recueil, pour l’utilité de ceux qui veulent connaître les vraies beautés de la langue française, et en bien sentir les charmes. 

On ne peut se flatter de connaître une langue qu’à proportion du plaisir qu’on éprouve en lisant; mais cette facilité ne s’acquiert pas tout d’un coup: elle ressemble aux jeux d’adresse, dans lesquels on ne se plaît que lorsqu’on y réussit. 

J’ai vu plusieurs étrangers à Paris ne pas distinguer si une tragédie était écrite dans le style des Racine et des Voltaire, ou dans celui des Danchet et des Pellegrin. Je les ai vus acheter les romans nouveaux au lieu de Zaïde. Je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays étrangers, les personnes les plus instruites n’avaient pas un goût sûr, et qu’elles me citaient souvent avec complaisance les plus mauvais passages des auteurs célèbres, ne pouvant distinguer dans eux les diamants vrais d’avec les faux. J’ai donc cru rendre service à ceux qui voyagent et à ceux qui parlent français dans la plupart des cours de l’Europe, en mettant sous leurs yeux des pièces de comparaison tirées des auteurs les plus approuvés qui ont traité les mêmes sujets: c’est, de toutes les méthodes que j’ai employées auprès des jeunes gens, celle qui m’a toujours le plus réussi; mais ces pièces de comparaison seraient inutiles pour former l’esprit de la jeunesse, si elles n’étaient accompagnées de réflexions, qui aident des yeux peu accoutumés à bien observer ce qu’ils voient. 

Je lisais, par exemple, il n’y a pas longtemps, avec un jeune comte de l’empire, qui donne les plus grandes espérances, les traductions que Malherbe et Racan on faites de cette strophe d’Horace (I, IV, 13-14): 
.

Pallida mors aequo pulsat pede pauperum tabernas 
Regumque turres. O beate Sexti...
.
Voici la traduction de Racan: 
.
Les lois de la mort sont fatales 
Aussi bien aux maisons royales 
Qu’aux taudis couverts de roseaux. 
Tous nos jours sont sujets aux Parques: 
Ceux des bergers et des monarques 
Sont coupés des mêmes ciseaux.
.
Celle de Malherbe est plus connue. 
.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, 
Est sujet à ses lois; 
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 
N’en défend pas nos rois. 
(Stances à Duperrier, 77-80)
.
Je fus obligé de faire voir à ce jeune homme pourquoi les vers de Malherbe l’emportent sur ceux de Racan. 

En voici les raisons: 

1° Malherbe commence par une image sensible: 

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre;

et Racan commence par des mots communs qui ne font point d’image, qui ne peignent rien. 

Les lois de la mort sont fatales; nos jours sont sujets aux Parques. Termes vagues, diction impropre, vice de langage: rien n’est plus faible que ces vers. 

2° Les expressions de Malherbe embellissent les choses les plus basses. Cabane est agréable et du beau style, et taudis est une expression du peuple. 

3° Les vers de Malherbe sont plus harmonieux; et j’oserais même les préférer à ceux d’Horace, s’il est permis de préférer une copie à un original. Je défendrais en cela mon opinion en faisant remarquer que Malherbe finit sa stance par une image pompeuse, et qu’Horace laisse peut-être tomber la sienne avec O beate Sexti. Mais, en accordant cette petite supériorité à un vers de Malherbe, j’étais bien éloigné de comparer l’auteur à Horace; je sais trop la distance infinie qui est de l’un à l’autre. Un peintre flamand peut peindre un arbre aussi bien que Raphaël. Il ne sera pas pour cela égal à Raphaël. 

Ayant donc éprouvé que ces petites discussions contribuaient beaucoup à former et à fixer le goût de ceux qui voulaient s’instruire de bonne foi et se procurer les vrais plaisirs de l’esprit, je vais sur ce plan choisir par ordre alphabétique les morceaux de poésie et de prose qui me paraissent les plus propres à donner de grandes idées et à élever l’âme, à lui inspirer cet attendrissement qui adoucit les moeurs, et qui rend le goût de la vertu et de la vérité plus sensible. Je mêlerai même quelquefois à ces pièces de prose et de poésie de petites digressions sur certains genres de littérature, afin de rendre l’ouvrage d’une utilité plus étendue, et je tirerai la plupart de mes exemples des auteurs que j’appelle classiques, je veux dire des auteurs qu’on peut mettre au rang des anciens qu’on lit dans les classes, et qui servent à former la jeunesse. Je cherche à l’instruire dans la langue vivante autant qu’on l’instruit dans les langues mortes. 

AMITIÉ(1).

Il y a lieu d’être surpris que si peu de poètes et d’écrivains aient dit en faveur de l’amitié des choses qui méritent d’être retenues. Je n’en trouve ni dans Corneille, ni dans Racine, ni dans Boileau, ni dans Molière, La Fontaine est le seul poète célèbre du siècle passé qui ait parlé de cette consolation de la vie. Il dit à la fin de la fable des Deux Amis (liv. VIII, fab. xi, 26): 
.

Qu’un ami véritable est une douce chose! 
Il cherche vos besoins au fond de votre coeur; 
Il vous épargne la pudeur 
De les lui découvrir vous-même 
Un songe, un rien, tout lui fait peur, 
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
.
Le second vers est le meilleur, sans contredit, de ce passage. Le mot de pudeur n’est pas propre: il fallait honte. On ne peut dire j’ai la pudeur de parler devant vous, au lieu de j’ai honte de parler devant vous; et on sent d’ailleurs que les derniers vers sont faibles. Mais il règne dans ce morceau, quoique défectueux, un sentiment tendre et agréable, un air aisé et familier, propre au style des fables. 

Je trouve dans la Henriade un trait sur l’amitié beaucoup plus fort (ch. VIII, 317-24): 
.

Il l’aimait non en roi, non en maître sévère, 
Qui souffre qu’on aspire à l’honneur de lui plaire, 
Et de qui le coeur dur et l’inflexible orgueil 
Croit le sang d’un sujet trop payé d’un coup d’oeil. 
Henri de l’amitié sentit les nobles flammes: 
Amitié, don du ciel, plaisir des grandes âmes; 
Amitié que les rois, ces illustres ingrats, 
Sont assez malheureux pour ne connaître pas!
.
Cela est dans un goût plus mâle, plus élevé que le passage de La Fontaine. Il est aisé de sentir la différence des deux styles, qui conviennent chacun à leur sujet. 

Mais j’avoue que j’ai vu des vers sur l’amitié qui me paraissent infiniment plus agréables. Ils sont tirés d’une épître imprimée dans les oeuvres de M. de Voltaire(2):
.

Pour les coeurs corrompus l’amitié n’est point faite. 
O tranquille amitié! félicité parfaite, 
Seul mouvement de l’âme où l’excès soit permis, 
Corrige les défauts qu’en moi le ciel a mis; 
Compagne de mes pas dans toutes mes demeures, 
Et dans tous les états, et dans toutes les heures, 
Sans toi, tout homme est seul; il peut par ton appui 
Multiplier son être, et vivre dans autrui. 
Amitié, don du ciel et passion du sage, 
Amitié, que ton nom couronne cet ouvrage; 
Qu’il préside à mes vers comme il règne en mon coeur!
.
Il y a dans ce morceau une douceur bien plus flatteuse que dans l’autre. Le premier semble plutôt la satire de ceux qui n aiment pas, et le second est le véritable éloge de l’amitié. Il échauffe le coeur. On en aime mieux son ami quand on a lu ce passage. 

Que j’aime ce vers!

Multiplier son être, et vivre dans autrui.

Qu’il me paraît nouveau de dire que l’amitié doit être la seule passion du sage! En effet, si l’amitié ne tient pas de la passion, elle est froide et languissante: ce n’est plus qu’un commerce de bienséance. 

Il sera utile de comparer tous ces morceaux avec ce que dit sur l’amitié Mme la marquise de Lambert(3), dame très respectable par son esprit et par sa conduite, et qui mettait l’amitié au rang des premiers devoirs. 

« La parfaite amitié nous met dans la nécessité d’être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. Vous trouvez dans l’amitié la sûreté du bon conseil, l’émulation du bon exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins. » 

Il est vrai que ce morceau de prose ne peut faire le même plaisir ni à l’oreille, ni à l’âme, que les vers que j’ai cités. « La sentence, dit Montaigne(4), pressée aux pieds nombreux de la poésie, élance mon âme d’une plus vive secousse. » J’ajouterai encore que les beaux vers, en français, sont presque toujours plus corrects que la prose. La raison en est que la difficulté des vers produit une grande attention dans l’esprit d’un bon poète, et de cette attention continue se forme la pureté du langage; au lieu que, dans la prose, la facilité entraîne l’écrivain et fait commettre des fautes. 

Il y a, par exemple, une faute de logique dans cette phrase: 

« Comme l’amitié ne peut se conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. » 

Si vous êtes déjà ami, vous êtes donc une de ces personnes estimables. A leur ressembler n’est donc pas juste. Je crois qu’il fallait dire: 

« L’amitié ne se pouvant conserver qu’entre des coeurs estimables, elle vous force à l’être toujours. » 

Le partage dans vos douleurs est encore une faute contre la langue; il fallait dire: On partage vos douleurs, on prévient vos besoins. Ces observations, qu’on doit faire sur tout ce qu’on lit, servent à étendre l’esprit d’un jeune homme et à le rendre juste: car le seul moyen de s’accoutumer à bien juger dans les grandes choses est de ne se permettre aucun faux jugement dans les petites. 

Je ne puis m’empêcher de rapporter encore un passage sur l’amitié, que je trouve plus tendre encore que ceux que j’ai cités. Il est à la fin d’une de ces épîtres(5) familières en vers, pour lesquelles M. de Voltaire me paraît avoir un génie particulier. 
.

Loin de nous à jamais ces mortels endurcis, 
Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis, 
Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-mêmes, 
Au monde, à l’inconstance, ardents à se livrer, 
Malheureux, dont le coeur ne sait pas comme on aime, 
Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer!
.
AMOUR.

Je me garderai bien, en voulant former des jeunes gens, de citer ici des descriptions de l’amour plus capables de corrompre le coeur que de perfectionner le goût. Je donnerai deux portraits de l’amour tirés de deux célèbres poètes, dont l’un, qui est feu Rousseau, n’a pas toujours parlé avec tant de bienséance; et l’autre, qui est M. de Voltaire, a, ce me semble, toujours fait aimer la vertu dans ses écrits. 

PORTRAIT DE L’AMOUR, TIRÉ DE L'ÉPÎTRE SUR L’AMOUR

A MADAME D’USSÉ. (L. I. ep. II)

.
Jadis sans choix(6), les humains dispersés, 
Troupe féroce et nourrie au carnage, 
Du seul instinct suivaient la loi sauvage, 
Se renfermaient dans les antres cachés, 
Et de leurs trous par la faim arrachés(7)
Allaient, errants au gré de la nature, 
Avec les ours disputer la pâture. 
De ce chaos l’Amour réparateur(8)
Fut de leurs lois le premier fondateur: 
Il sut fléchir leurs humeurs indociles, 
Les réunit dans l’enceinte des villes, 
Des premiers arts leur donna des leçons, 
Leur enseigna l’usage(9) des moissons; 
Chez eux logea l’Amitié secourable, 
Avec la Paix, sa soeur inséparable; 
Et, devant tout, dans les terrestres lieux, 
Fit respecter l’autorité des dieux. 
Tel fut ici le siècle de Cybèle
Mais à ce dieu(10) la terre enfin rebelle 
Se rebuta d’une si douce loi, 
Et de ses mains voulut se faire un roi. 
Tout aussitôt, évoqué par la Haine, 
Sort de ses flancs un monstre à forme humaine, 
Reste dernier de ces cruels Typhons, 
Jadis formés dans les gouffres profonds. 
D’un faible enfant il a le front timide; 
Dans ses yeux brille une douceur perfide; 
Nouveau Protée, à toute heure, en tous lieux, 
Sous un faux masque il abuse nos yeux. 
D’abord voilé d’une crainte ingénue, 
Humble captif, il rampe, il s’insinue; 
Puis tout à coup, impérieux vainqueur, 
Porte le trouble et l’effroi dans le coeur. 
Les Trahisons, la noire Tyrannie, 
Le Désespoir, la Peur, l’Ignominie, 
Et le Tumulte, au regard effaré, 
Suivent son char de Soupçons entouré. 
Ce fut sur lui que la terre ennemie
De sa révolte appuya l’infamie(11);
Bientôt séduits par ses trompeurs appas, 
Des flots d’humains marchèrent(12) sur ses pas. 
L’Amour, par lui dépouillé de puissance, 
Remonte au ciel, séjour de sa naissance.
.
Temple de l’amour, tiré de la Henriade (CHANT IX, 1-55.)
.
Sur les bords fortunés de l’antique Idalie, 
Lieux où finit l’Europe et commence l’Asie, 
S’élève un vieux palais respecté par les temps: 
La nature en posa les premiers fondements; 
Et l’art, ornant depuis sa simple architecture, 
Par ses travaux hardis surpassa la nature. 
Là, tous les champs voisins, peuplés de myrtes verts, 
N’ont jamais ressenti l’outrage des hivers. 
Partout on voit mûrir, partout on voit éclore 
Et les fruits de Pomone et les présents de Flore; 
Et la terre n’attend, pour donner ses moissons, 
Ni les voeux des humains, ni l’ordre des saisons. 
L’homme y semble goûter dans une paix profonde 
Tout ce que la nature, aux premiers jours du monde, 
De sa main bienfaisante accordait aux humains: 
Un éternel repos, des jours purs et sereins, 
Les douceurs, les plaisirs que promet l’abondance, 
Les biens du premier âge, hors la seule innocence. 
On entend pour tout bruit des concerts enchanteurs 
Dont la molle harmonie inspire les langueurs; 
Les voix de mille amants, les chants de leurs maîtresses, 
Qui célèbrent leur honte et vantent leurs faiblesses. 
Chaque jour on les voit, le front paré de fleurs, 
De leur aimable maître implorer les faveurs; 
Et dans l’art dangereux de plaire et de séduire, 
Dans son temple à l’envi s’empresser de s’instruire. 
La flatteuse Espérance, au front toujours serein, 
A l’autel de l’Amour les conduit par la main. 
Près du temple sacré, les Grâces demi-nues 
Accordent à leurs voix leurs danses ingénues. 
La molle Volupté, sur un lit de gazons, 
Satisfaite et tranquille, écoute leurs chansons. 
On voit à ses côtés le Mystère en silence, 
Le Sourire enchanteur, les Soins, la Complaisance, 
Les Plaisirs amoureux, et les tendres Désirs, 
Plus doux, plus séduisants encor que les Plaisirs. 
De ce temple fameux telle est l’aimable entrée; 
Mais lorsqu’en avançant sons la voûte sacrée 
On porte au sanctuaire un pas audacieux. 
Quel spectacle funeste épouvante les yeux! 
Ce n’est plus des Plaisirs la troupe aimable et tendre; 
Leurs concerts amoureux ne s’y font plus entendre: 
Les Plaintes, les Dégoûts, l’Imprudence, la Peur, 
Font de ce beau séjour un séjour plein d’horreur. 
La sombre Jalousie, au teint pâle et livide, 
Suit d’un pied chancelant le Soupçon qui la guide: 
La Haine et le Courroux, répandant leur venin, 
Marchent devant ses pas un poignard à la main. 
La Malice les voit, et d’un souris perfide 
Applaudit, en passant, à leur troupe homicide. 
Le Repentir les suit, détestant leurs fureurs, 
Et baisse, en soupirant, ses yeux mouillés de pleurs. 
C’est là, c’est au milieu de cette cour affreuse, 
Des plaisirs des humains compagne malheureuse, 
Que l’amour a choisi son séjour éternel, etc.
.
Ces deux descriptions morales de l’Amour n’en sont pas moins intéressantes pour cela. Celle qui est tirée de la Henriade est plus pittoresque que l’autre et, d’un style plus coulant et plus correct; mais elle ne me paraît pas écrite avec plus d’énergie. Il y a seulement je ne sais quoi de plus doux et de plus intéressant. 
.
Non satis est pulchra esse poemata, dulcia sunto. 
(Horace, de Art. poet., 99.)
.
Il faut voir à présent comment l’archevêque de Cambrai, l’illustre Fénelon, auteur du Télémaque, a traité le même sujet. Il a aussi parlé de l’Amour et de son temple (livre IV): 

« On me conduisit au temple de la déesse: elle en a plusieurs dans cette île, car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie, et à Paphos. C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre; c’est un parfait péristyle: les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très majestueux; au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit, en bas-reliefs, toutes les plus agréables aventures de la déesse; à la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime. On n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux; on n’y répand jamais leur sang. On présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut, et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or; leurs cornes sont dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse. 

« On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants; tous les vases qui servent au sacrifice sont d’or; un bois sacré de myrte environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels; mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. » 

Je ne puis m’empêcher de convenir que cette description est d’une grande froideur en comparaison de la poésie que nous avons vue. Rien ne caractérise ici le temple de l’Amour; ce n’est qu’une description vague d’un temple en général. Il n’y a rien de moral que la dernière phrase; mais l’impudence et la dissolution caractérisent la débauche, et non pas l’amour. Tout le mérite de ce morceau me paraît consister dans une prose harmonieuse; mais elle manque de vie. 

Tous ces exemples confirment de plus en plus que les mêmes choses bien dites en vers, ou bien dites en prose, sont aussi différentes qu’un vêtement d’or et de soie l’est d’une robe simple et unie; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres que les bons vers ne l’emportent sur la bonne prose. 

On m’a demandé souvent s’il y avait quelque bon livre en français, écrit dans la prose poétique du Télémaque. Je n’en connais point, et je ne crois pas que ce style pût être bien reçu une seconde fois. C’est, comme on l’a dit(13), une espèce bâtarde qui n’est ni poésie ni prose, et qui, étant sans contrainte, est aussi sans grande beauté: car la difficulté vaincue ajoute un charme nouveau à tous les agréments de l’art. Le Télémaque est écrit dans le goût d’une traduction en prose d’Homère, et avec plus de grâce que la prose de Mme Dacier; mais enfin c’est de la prose, qui n’est qu’une lumière très faible devant les éclairs de la poésie, et qui atteste seulement l’impuissance(14) de rendre les poètes de l’antiquité en vers français. 

AMBITION.

J’aurais dû, en suivant l’ordre alphabétique, traiter l’ambition avant l’amitié; mais j’ai mieux aimé commencer par une vertu que par un vice. J’ai préféré le sentiment à l’ordre. Je ne sais pourquoi l’ambition est le sujet de beaucoup plus de pièces de poésie et d’éloquence. que l’amitié: n’est-ce point qu’on réussit mieux à caractériser les passions funestes que les doux penchants du coeur? Il entre toujours de la satire dans ce qu’on dit de l’ambition. Quoi qu’il en soit, j’aime à voir dans la Henriade (VII, 153): 
.

L’ambition sanglante, inquiète, égarée, 
De trônes, de tombeaux, d’esclaves entourée.
.
Mais que La Fontaine a de charmes dans un des prologues de ses fables! 
.
Deux démons à leur gré partagent notre vie, 
Et de son patrimoine ont chassé la raison; 
Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie. 
Si vous me demandez leur état et leur nom, 
J’appelle l’un Amour, et l’autre Ambition. 
Cette dernière étend le plus loin son empire, 
Car même elle entre dans l’amour. 
(Le Berger et le Roi; liv. X, fab. x.)
.
Voilà des vers parfaits dans leur genre. Heureux les esprits capables d’être touchés comme il faut de pareilles beautés, qui réunissent la simplicité à l’extrême éloquence! 

Qu’on lise encore dans Athalie ce que Mathan dit de son ambition (acte III, sc. iii): 
.

J’approchai par degrés de l’oreille des rois; 
Et bientôt en oracle on érigea ma voix. 
J’étudiai leur coeur, je flattai leurs caprices, 
Je leur semai de fleurs le bord des précipices; 
Près de leurs passions rien ne me fut sacré; 
De mesure et de poids je changeais à leur gré, etc.
.
Je trouve l’ambition caractérisée plus en grand, et peinte dans son plus haut degré, dans la tragédie de Mahomet. C’est Mahomet qui parle (acte II, sc. V) 
.
Je suis ambitieux: tout homme l’est, sans doute; 
Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, 
Ne conçut un projet aussi grand que le mien. 
Chaque peuple à son tour a brillé sur la terre 
Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre; 
le temps de l’Arabie est à la fin venu. 
Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu, 
Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire 
Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. 
Vois du nord au midi l’univers désolé, 
La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé; 
L’Inde esclave et timide, et l’Égypte abaissée; 
Des murs de Constantin la splendeur éclipsée; 
Vois l’empire romain tombant de toutes parts, 
Ce grand corps déchiré, dont les membres épars 
Languissent dispersés sans honneur et sans vie: 
Sur ces débris du monde élevons l’Arabie. 
Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers; 
Il faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers. 
En Égypte Osiris, Zoroastre en Asie, 
Chez les Crétois Minos, Numa dans l’Italie, 
A des peuples sans moeurs, et sans culte, et sans rois, 
Donnèrent aisément d’insuffisantes lois. 
Je viens, après mille ans, changer ces lois grossières; 
J’apporte un joug plus noble aux nations entières. 
J’abolis les faux dieux; et mon culte épuré 
De ma grandeur naissante est le premier degré. 
Ne me reproche point de tromper mn patrie: 
Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie; 
Sous un roi, sous un dieu, je viens la réunir; 
Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.
.
Voilà bien l’ambition à son comble: celui qui parle ainsi veut être à la fois conquérant, législateur, roi, pontife, et prophète; et il y parvient. Il faut avouer que les autres desseins des plus grands hommes sont de bien petites vanités auprès de cette ambition. On ne peut la décrire avec plus de force et de justesse. Mathan me paraît parler en subalterne, et Mahomet en maître du monde. J’observerai, en passant, que l’un et l’autre avouent le fond de leur erreur, ce qui n’est guère naturel(15); mais ce défaut est bien plus grand dans Mathan que dans Mahomet. On ne dit point de soi qu’on est scélérat; mais on peut dire qu’on est ambitieux: la grandeur de l’objet ennoblit jusqu’à la fourberie même aux yeux des hommes. 

ARMÉE.

Je ne vois guère description d’armée qui mérite notre attention dans les poètes tragiques que celle qu’on lit dans Le Cid (acte IV, sc. iii): 
.

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles 
Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; 
L’onde s’enfle dessous(16), et d’un commun effort 
Les Maures et la mer montent jusques(17) au port. 
On les laisse passer; tout leur paraît tranquille: 
Point de soldat au port, point aux murs de la ville; 
Notre profond silence abusant leurs esprits, 
Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris. 
Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, 
Et courent se livrer aux mains qui les attendent. 
Nous nous levons alors, et tous en même temps 
Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. 
Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent, 
Ils paraissent armés: les Maures se confondent; 
L’épouvante les prend; à demi descendus, 
Avant que de combattre ils s’estiment perdus. 
Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre; 
Nous les pressons sur l’eau, nous les pressons sur terre, 
Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang 
Avant qu’aucun résiste ou reprenne son rang. 
Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; 
Leur courage renaît, et leurs terreurs s’oublient. 
La honte de mourir sans avoir combattu 
Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu. 
Contre nous(18)de pied ferme, ils tirent(19) leurs alfanges, 
De notre sang au leur font d’horribles mélanges(20);
Et la terre et le fleuve, et leur flotte et le port, 
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
.
Je crois que tout le monde tombera d’accord qu’il y a plus d’âme et de pathétique dans la description d’une armée prête à attaquer que fait l’illustre Fénelon au dixième livre des Aventures de Télémaque. Ce n’est point une description circonstanciée: elle est vague; elle ne spécifie rien; elle tient plus de la déclamation que de cet air de vérité qui a un si grand mérite; mais il a l’art de parler au coeur jusque dans l’appareil de la guerre. 

« Pendant qu’ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennissants, d’hommes qui poussaient des hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l’air d’un son belliqueux. On s’écrie: « Voilà les ennemis qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés; les voilà qui viennent assiéger Salente. » Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. « Hélas! disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crête, et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres comme Troie! » On voyait de dessus les murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les cuirasses, et les boucliers des ennemis. Les yeux en étaient éblouis. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la terre, comme elle est couverte par une abondante moisson que Cérès prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile, pendant les chaleurs de l’été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquait les chariots armés de faux tranchantes; on distinguait facilement chaque peuple venu à cette guerre. » (Livre X.) 

Je suis bien plus ému ici par Fénelon que par Corneille. Ce n’est pas que les vers ne soient, à mérite égal, incomparablement au dessus de la prose; mais ici la description a un fond plus touchant que celle de Corneille; et il faut bien considérer qu’un acteur, dans une pièce de théâtre, ne doit presque jamais s’exprimer comme un auteur qui parle à l’imagination du lecteur. 

Il faut sentir combien Corneille et Fénelon avaient chacun un but différent. 

Pour prouver incontestablement la supériorité de la poésie sur la prose dans le même genre de beautés, considérons ce même objet d’une armée en bataille, dans le huitième chant de la Henriade (65-176): 
.

Près des bords de l’Iton et des rives de l’Eure 
Est un champ fortuné, l’amour de la nature: 
La guerre avait longtemps respecté les trésors 
Dont Flore et les Zéphyrs embellissaient ces bords. 
Au milieu des horreurs des discordes civiles 
Les bergers de ces lieux coulaient des jours tranquilles; 
Protégés par le ciel et par leur pauvreté, 
Ils semblaient des soldats braver l’avidité, 
Et sous leurs toits de chaume, à l’abri des alarmes, 
N’entendaient point le bruit des tambours et des armes. 
Les deux camps ennemis arrivent en ces lieux 
La désolation partout marche avant eux. 
De l’Eure et de l’Iton les ondes s’alarmèrent; 
Les bergers pleins d’effroi, dans les bois se cachèrent; 
Et leurs tristes moitiés, compagnes de leurs pas, 
Emportent leurs enfants gémissants dans leurs bras. 
Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes, 
Du moins à votre roi n’imputez point vos larmes; 
S’il cherche les combats, c’est pour donner la paix: 
Peuples, sa main sur vous répandra ses bienfaits. 
Il veut finir vos maux, il vous plaint, il vous aime, 
Et dans ce jour affreux il combat pour vous-même. 
Les moments lui sont chers; il court dans tous les rangs 
Sur un coursier fougueux plus léger que les vents, 
Qui, fier de son fardeau, du pied frappant la terre, 
Appelle les dangers, et respire la guerre. 
On voyait près de lui briller tous ces guerriers, 
Compagnons de sa gloire et ceints de ses lauriers 
D’Aumont, qui sous cinq rois avait porté les armes; 
Biron, dont le seul nom répandait les alarmes; 
Et son fils, jeune encore, ardent, impétueux,
Qui, depuis...; mais alors il était vertueux; 
Sully, Nangis, Crillon, ces ennemis du crime, 
Que la Ligue déteste, et que la Ligue estime; 
Turenne, qui depuis de la jeune Bouillon 
Mérita dans Sedan la puissance et le nom 
Puissance malheureuse et trop mal conservée, 
Et par Armand détruite aussitôt qu’élevée. 
Essex avec éclat paraît au milieu d’eux, 
Tel que dans nos jardins un palmier sourcilleux, 
A nos ormes touffus mêlant sa tête altière, 
Paraît s’enorgueillir de sa tige étrangère. 
............................................................... 
Plus loin sont La Trimouille, et Clermont, et Feuquières, 
Le malheureux de Nesle, et l’heureux Lesdiguières; 
D’Ailly, pour qui ce jour fut un jour trop fatal. 
Tous ces héros en foule attendaient le signal, 
Et, rangés près du roi, lisaient sur son visage 
D’un triomphe certain l’espoir et le présage. 
Mayenne, en ce moment, inquiet, abattu, 
Dans son coeur étonné cherche en vain sa vertu: 
Soit que, de son parti connaissant l’injustice, 
Il ne crut point le ciel à ses armes propice; 
Soit que l’âme en effet ait des pressentiments, 
Avant-coureurs certains des grands événements. 
Ce héros cependant, maître de sa faiblesse, 
Déguisait ses chagrins sous sa fausse allégresse 
Il s’excite, il s’empresse, il inspire aux soldats 
Cet espoir généreux que lui-même il n’a pas. 
D’Egmont auprès de lui, plein de la confiance 
Que dans un jeune coeur fait naître l’imprudence, 
Impatient déjà d’exercer sa valeur, 
De l’incertain Mayenne accusait la lenteur. 
Tel qu’échappé du sein d’un riant pâturage, 
Au bruit de la trompette animant son courage, 
Dans les champs de la Thrace un coursier orgueilleux, 
Indocile, inquiet, plein d’un feu belliqueux, 
Levant les crins mouvants de sa tête superbe. 
Impatient du frein, vole et bondit sur l’herbe: 
Tel paraissait Egmont; une noble fureur 
Éclate dans ses yeux, et brûle dans son coeur; 
Il s’entretient déjà de sa prochaine gloire, 
Il croit que son destin commande à la victoire:
Hélas! il ne sait point que son fatal orgueil 
Dans les plaines d’Ivry lui prépare un cercueil. 
Vers les ligueurs enfin le grand Henri s’avance, 
Et, s’adressant aux siens qu’enflammait sa présence: 
« Vous êtes nés Français, et je suis votre roi; 
Voilà nos ennemis, marchez, et suivez-moi: 
Ne perdez point de vue, au fort de la tempête, 
Ce panache éclatant qui flotte sur ma tête; 
Vous le verrez toujours au chemin de l’honneur. 
A ces mots, que ce roi prononçait en vainqueur, 
Il voit d’un feu nouveau ses troupes enflammées, 
Et marche en invoquant le grand Dieu des armées. 
Sur les pas des deux chefs alors, en même temps, 
On voit des deux partis voler les combattants. 
Ainsi, lorsque des monts séparés par Alcide 
Les Aquilons fougueux fondent d’un vol rapide, 
Soudain les flots émus de deux profondes mers
D’un choc impétueux s’élancent dans les airs; 
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel gronde, 
Et l’Africain tremblant craint la chute du monde. 
Au mousquet réuni le sanglant coutelas 
Déjà de tous côtés porte un double trépas. 
Cette arme que jadis, pour dépeupler la terre, 
Dans Bayonne inventa le démon de la guerre, 
Rassemble en même temps, digne fruit de l’enfer, 
Ce qu’ont de plus terrible et la flamme et le fer. 
On se mêle, on combat; l’adresse, le courage, 
Le tumulte, les cris, la peur, l’aveugle rage, 
La honte de céder, l’ardente soif du sang, 
Le désespoir, la mort, passent de rang en rang. 
L’un poursuit un parent dans le parti contraire; 
Là le frère en fuyant meurt de la main d’un frère: 
La nature en frémit, et ce rivage affreux 
S’abreuvait à regret de leur sang malheureux.
.
Il y a dans cette description plus de pathétique encore et plus de portraits touchants que dans le Télémaque. Ce morceau, 

Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes,

forme un mélange délicieux de tendresse et d’horreur. Le poète met ici son art à rendre la guerre odieuse, dans le temps même qu’il sonne la charge, et qu’il inspire l’ardeur du combat dans l’âme du lecteur. La comparaison des deux mers qui se choquent étonne l’imagination. La peinture de la baïonnette au bout du fusil est d’un goût nouveau, vrai et noble; c’est un des plus grands mérites de la poésie de peindre les détails. 
.

Verbis ea vincere magnum 
Quam sit, et angustis hunc addere rebus honorem. 
(Virgile. Georg., III, 280.)
.
ASSAUT.

Cet art de peindre les détails, et de décrire des choses que la poésie française évite communément, se trouve d’une manière bien sensible dans le récit d’un assaut donné aux faubourgs de Paris(21):
.

Du côté du levant bientôt Bourbon s’avance. 
Le voila. qui s’approche, et la mort le devance, 
Le fer avec le feu vole de toutes parts 
Des mains des assiégeants et du haut des remparts. 
Ces remparts menaçants, leurs tours, et leurs ouvrages, 
S’écroulent sous les traits de ces brûlants orages: 
On voit les bataillons rompus et renversés, 
Et loin d’eux dans les champs leurs membres dispersés. 
Ce que le fer atteint tombe réduit en poudre; 
Et chacun des partis combat avec la foudre. 
Jadis avec moins d’art, au milieu des combats, 
Les malheureux mortels avançaient leur trépas. 
Avec moins d’appareil ils volaient au carnage, 
Et le fer dans leurs mains suffisait à leur rage. 
De leurs cruels enfants l’effort industrieux 
A dérobé le feu qui brûle dans les cieux. 
On entendait gronder ces bombes effroyables, 
Des troupes de la Flandre enfants abominables. 
Dans ces globes d’airain le salpêtre enflammé 
Vole avec la prison qui le tient renfermé 
Il la brise, et la mort en sort avec furie. 
Avec plus d’art encore et plus de barbarie, 
Dans des antres profonds on a su renfermer 
Des foudres souterrains tout prêts à s’allumer. 
Sous un chemin trompeur, où, volant au carnage, 
Le soldat valeureux se fie à son courage, 
On voit en un instant des abîmes ouverts, 
De noirs torrents de soufre épandus dans les airs, 
Des bataillons entiers, par ce nouveau tonnerre, 
Emportés, déchirés, engloutis sous la terre. 
Ce sont là les dangers où Bourbon va s’offrir; 
C’ est par la qu’a son trône il brûle de courir. 
Ses guerriers avec lui dédaignent ces tempêtes 
L’enfer est sous leurs pas, la foudre est sur leurs têtes, 
Mais la Gloire à leurs yeux vole à côté du roi; 
Ils ne regardent qu’elle, et marchent sans effroi. 
Mornai, parmi les flots de ce torrent rapide, 
S’avance d’un pas grave et non moins intrépide, 
Incapable à la fois de crainte et de fureur, 
Sourd au bruit des canons, calme au sein de l’horreur; 
D’un oeil ferme et stoïque il regarde la guerre 
Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire; 
Il marche en philosophe où l’honneur le conduit, 
Condamne les combats, plaint son maître, et le suit. 
Ils descendent enfin dans ce chemin terrible, 
Qu’un glacis teint de sang rendait inaccessible. 
C’est là que le danger ranime leurs efforts: 
Ils comblent les fossés de fascines, de morts; 
Sur ces morts entassés ils marchent, ils s’avancent; 
D’un cours précipité sur la brèche ils s’élancent. 
Armé d’un fer sanglant couvert d’un bouclier, 
Henri vole à leur tête, et monte le premier. 
Il monte; il a déjà de ses mains triomphantes 
Arboré de ses lis les enseignes flottantes. 
Les ligueurs devant lui demeurent pleins d’effroi; 
Ils semblaient respecter leur vainqueur et leur roi: 
Ils cédaient; mais Mayenne à l’instant les ranime; 
Il leur montre l’exemple, il les rappelle au crime; 
Leurs bataillons serrés pressent de toutes parts 
Ce roi dont ils n’osaient soutenir les regards. 
Sur le mur avec eux la Discorde cruelle 
Se baigne dans le sang que l’on verse pour elle. 
Le soldat à son gré sur ce funeste mur, 
Combattant de plus près, porte un trépas plus sûr. 
Alors on n’entend plus ces foudres de la guerre 
Dont les bouches de bronze épouvantaient la terre 
Un farouche silence, enfant de la fureur, 
A ces bruyants éclats succède avec horreur. 
D’un bras déterminé, d’un oeil brûlant de rage, 
Parmi ses ennemis chacun s’ouvre un passage. 
On saisit, on reprend, par un contraire effort, 
Ce rempart teint de sang, théâtre de la mort; 
Dans ses fatales mains la victoire incertaine 
Tient encor près des lis l’étendard de Lorraine. 
Les assiégeants surpris sont partout renversés, 
Cent fois victorieux, et cent fois terrassés: 
Pareils à l’océan poussé par les orages, 
Qui couvre à chaque instant et qui fuit ses rivages.
.
Il est visible que l’auteur a jouté contre le grand peintre Homère dans cette description: car, comme Homère s’attache à animer tout, et à peindre toutes les choses qui étaient en usage de son temps, le poète français entre dans les détails de toutes les machines dont nous nous servons: chemin couvert attaqué, fascines portées, mines, bombes, tout est exprimé. 

Mettons en parallèle ce morceau épique avec la traduction d’une description à peu près semblable dans l’Iliade, et voyons comment Lamotte a rendu le poète grec. 
.

Sous des chefs différents il range cinq cohortes, 
Dont l’égale valeur assiège autant de portes. 
Sur les nouveaux remparts l’Argien, plus vaillant, 
De tout côté s’oppose aux coups de l’assaillant. 
Hector veut le premier forcer avec Énée 
La porte qu’occupaient Ulysse, Idoménée, 
Digne de Jupiter, qui lui donna le jour; 
Sarpedon cherche Ajax jusqu’au haut d’une tour. 
C’est en vain que des murs tombe une horrible grêle; 
C’est en vain que la pierre avec les traits se mêle: 
Rien ne peut réussir à les décourager; 
La gloire à leurs regards efface le danger. 
Appuyés l’un de l’autre, ils montent aux murailles;
Les fossés sont bientôt comblés de funérailles. 
Plusieurs tombent mourants qui s’estiment heureux 
D’aider leurs compagnons à s’élever sur eux. 
« Courage, mes amis, criait le roi de Pile, 
Courage, défendez notre dernier asile; 
Soutenez bien l’honneur de vos premiers exploits; 
Vos femmes, vos enfants, vous pressent par ma voix. 
Jupiter d’Ilion nous promit la ruine 
Ne faites point mentir la promesse divine. » 
Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours, 
Mais le son de sa voix les animait toujours. 
Des Troyens cependant l’opiniâtre audace
Rend effort pour effort, menace pour menace 
Et, sous leurs boucliers tout hérissés de dards, 
Ils atteignaient déjà le sommet des remparts.
.
Malgré la sécheresse de ces vers, on voit aisément la richesse du fond du sujet; mais le pinceau de M. de Lamotte n’est point moelleux et n’a nulle force. Il règne dans tout ce qu’il fait un ton froid, didactique, qui devient insupportable à la longue. Au lieu d’imiter les belles peintures d’Homère et l’harmonie de ses vers, il s’amuse à considérer que Nestor, dans la chaleur du combat, pourrait n’être pas entendu; et il croit avoir de l’esprit en disant: 

Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours.

Le pis de tout cela est qu’il n’y a pas un mot dans Homère, ni de Nestor haranguant, ni de plusieurs qui tombent mourants, et qui s’estiment heureux de servir d’échelle à leurs compagnons, ni d’effort pour effort et de menace pour menace: tout cela est de M. de Lamotte. 

Ses vers sont bas et prosaïques; ils jettent même un ridicule sur l’action. Car c’est un portrait comique que celui d’un homme qui parle et qu’on n’entend point. Il faut avouer que Lamotte a gâté tous les tableaux d’Homère. Il avait beaucoup d’esprit; mais il s’était corrompu le goût par une très mauvaise philosophie qui lui persuadait que l’harmonie, la peinture, et le choix des mots, étaient inutiles à la poésie; que pourvu que l’on cousît ensemble quelques traits communs de morale, on était au-dessus des plus grands poètes. La véritable philosophie aurait dû lui apprendre, au contraire, que chaque art a sa nature propre, et qu’il ne fallait point traduire Homère avec sécheresse, comme il serait permis de traduire Épictète. 

Lamotte avait donné d’abord de très grandes espérances par les premières odes qu’il composa; mais bientôt après il tomba dans le mauvais goût, et il devint un des plus mauvais auteurs. Il crut avoir corrigé Homère(22). Cet excès d’orgueil lui ayant mal réussi, il écrivit contre la poésie. Il fut sur le point de corrompre le goût de son siècle, car il avait eu l’adresse de se faire un parti considérable, et de se faire louer dans tous les journaux; mais sa cabale est tombée avec lui. Le temps fait justice, et met toutes les choses à leur place. 

BATAILLE.

Les batailles ont tant de rapports avec ce que je viens de mettre sous les yeux que je ne m’étendrai pas sur cet article. Je remarquerai seulement que l’on a toujours donné la préférence à Homère sur Virgile pour cette grande partie du poème épique. Je ne sais si le Tasse n’est pas encore supérieur à Homère dans la description des batailles. Quelles peintures vives et pénétrantes dans celle qui se donne au vingtième chant, et avec quelle force ce grand homme se soutient au bout de sa carrière! 
.

Giace il cavallo al suo signore appresso, 
Giace il compagno appo il compagno estinto, 
Giace il nemico appo il nemico, e spesso 
Sul morto il vivo, il vincitor sul vinto: 
Non v’è silenzio, e non v’è grido espresso; 
Ma odi un non so che roco e indistinto, 
Fremiti di furor, mormori d’ira, 
Gemiti di chi langue, e di chi spira. 
(Ott. LI.)
.
Que tout cela est vrai, terrible, passionné! Pour moi, j’avoue que les descriptions d’Homère ne me semblent pas renfermer tant de beautés. Ce que j’aime dans la bataille d’Ivry c’est la foule des comparaisons et des métaphores rapides, les aventures touchantes jointes à l’horreur de l’action, la vertu stoïque de Mornai opposée à la rage des combattants; l’éloge même de l’amitié au milieu du carnage, la clémence après la victoire: cela fait un tout que je ne rencontre point ailleurs. Je remarque, entre autres choses qui m’ont frappé, cette fin de la bataille (ch. VIII, 388-402): 
.
L’étonnement, l’esprit de trouble et de terreur, 
S’empare en ce moment de leur troupe alarmée; 
Il passe en tous les rangs, il s’étend sur l’armée; 
Les chefs sont effrayés, les soldats éperdus; 
L’un ne peut commander, l’autre n’obéit plus. 
Ils jettent leurs drapeaux, ils courent, se renversent, 
Poussent des cris affreux, se heurtent, se dispersent; 
Les uns, sans résistance à leur vainqueur offerts, 
Fléchissent les genoux et demandent des fers; 
D’autres, d’un pas rapide évitant sa poursuite, 
Jusqu’aux rives de l’Eure emportés dans leur fuite, 
Dans les profondes eaux vont se précipiter, 
Et courent au trépas qu’ils veulent éviter. 
Les flots couverts de morts interrompent leur course, 
Et le fleuve sanglant remonte vers sa source.
.
Je me suis toujours demandé pourquoi ces descriptions en vers me faisaient tant de plaisir, pendant que les récits des batailles me causaient tant de langueur dans les historiens. La véritable raison, à mon sens, c’est que les historiens ne peignent point comme les poètes. Je vois dans Mézerai et dans Daniel des régiments qui avancent et des corps de réserve qui attendent, des postes pris, un ravin passé, et tout cela presque toujours embrouillé: Mais de la vivacité, de la chaleur, de l’horreur, de l’intérêt, c’est ce qui se trouve dans l’histoire encore moins que l’exactitude. 

CARACTÈRES ET PORTRAITS.

Le plus beau caractère que j’aie jamais lu est malheureusement tiré d’un roman, et même d’un roman qui, en voulant imiter le Télémaque, est demeuré fort au-dessous de son modèle. Mais il n’y a rien dans le Télémaque qui puisse, à mon gré, approcher du portrait de la reine d’Égypte, qu’on trouve dans le premier volume de Séthos.

Elle ne s’est point laissée aller, comme bien des rois, aux injustices, dans l’espoir de les racheter par ses offrandes; et sa magnificence à l’égard des dieux a été le fruit de sa piété, et non le tribut de ses remords. Au lieu d’autoriser l’animosité, la vexation, la persécution, par les conseils d’une piété mal entendue, elle n’a voulu tirer de la religion que des maximes de douceur; et elle n’a fait usage de la sévérité que suivant l’ordre de la justice générale, et par rapport au bien de l’État. Elle a pratiqué toutes les vertus des bons rois avec une défiance modeste qui la laissait à peine jouir du bonheur qu’elle procurait à ses peuples. La défense glorieuse des frontières, la paix affermie au dehors et au dedans du royaume, les embellissements et les établissements de différentes espèces, ne sont ordinairement, de la part des autres princes, que des effets d’une sage politique, que les dieux, juges du fond des coeurs, ne récompensent pas toujours; mais de la part de notre reine toutes ces choses ont été des actions de vertu, parce qu’elles n’ont eu pour principe que l’amour de ses devoirs et la vue du bonheur public. Bien loin de regarder la souveraine puissance comme un moyen de satisfaire ses passions, elle a conçu que la tranquillité du gouvernement dépendait de la tranquillité de son âme, et qu’il n’y a que les esprits doux et patients qui sachent se rendre véritablement maîtres des hommes. Elle a éloigné de sa pensée toute vengeance; et, laissant à des hommes privés la honte d’exercer leur haine dès qu’ils le peuvent, elle a pardonné, comme les dieux, avec un plein pouvoir de punir. Elle a réprimé les esprits rebelles, moins parce qu’ils résistaient à ses volontés que parce qu’ils faisaient obstacle au bien qu’elle voulait faire; elle a soumis ses pensées au conseil des sages, et tous les ordres du royaume à l’équité de ses lois; elle a désarmé les ennemis étrangers par son courage et par la fidélité à sa parole, et elle a surmonté les ennemis domestiques par sa fermeté et par l’heureux accomplissement de ses projets. Il n’est jamais sorti de sa bouche ni un secret ni un mensonge, et elle a cru que la dissimulation nécessaire pour régner ne devait s’étendre que jusqu’au silence. Elle n’a point cédé aux importunités des ambitieux, et les assiduités des flatteurs n’ont point enlevé les récompenses dues à ceux qui servaient leur patrie loin de sa cour. La faveur n’a point été en usage sous son règne; l’amitié même, qu’elle a connue et cultivée, ne l’a point emporté auprès d’elle sur le mérite, souvent moins affectueux et moins prévenant. Elle a fait des grâces à ses amis, et elle a donné des postes importants aux hommes capables. Elle a répandu des honneurs sur les grands, sans les dispenser de l’obéissance, et elle a soulagé le peuple sans lui ôter la nécessité du travail. Elle n’a point donné lieu à des hommes nouveaux de partager avec le prince, et inégalement pour lui, les revenus de son État; et les derniers du peuple ont satisfait sans regret aux contributions proportionnées qu’on exigeait d’eux, parce qu’elles n’ont point servi à rendre leurs semblables plus riches, plus orgueilleux, et plus méchants. Persuadée que la providence des dieux n’exclut point la vigilance des hommes, qui est un de ses présents, elle a prévenu les misères publiques par des provisions régulières; et, rendant ainsi toutes les années égales, sa sagesse a maîtrisé en quelque sorte les saisons et les éléments. Elle a facilité les négociations, entretenu la paix, et porté le royaume au plus haut point de la richesse et de la gloire par l’accueil qu’elle a fait à tous ceux que la sagesse de son gouvernement attirait des pays les plus éloignés; et elle a inspiré à ses peuples l’hospitalité, qui n’était point encore assez établie chez les Égyptiens. 

« Quand il s’est agi de mettre en oeuvre les grandes maximes du gouvernement et d’aller au bien général, malgré les inconvénients particuliers, elle a subi avec une généreuse indifférence les murmures d’une populace aveugle, souvent animée par les calomnies secrètes de gens plus éclairés, qui ne trouvent pas leur avantage dans le bonheur public. Hasardant quelquefois sa propre gloire pour l’intérêt d’un peuple méconnaissant, elle a attendu sa justification du temps; et, quoique enlevée au commencement de sa course, la pureté de ses intentions, la justesse de ses vues, et la diligence de l’exécution, lui ont procuré l’avantage de laisser une mémoire glorieuse et un regret universel. Pour être plus en état de veiller sur le total du royaume, elle a confié les premiers détails à des ministres sûrs, obligés de choisir des subalternes qui en choisiraient encore d’autres dont elle ne pouvait plus répondre elle-même, soit par l’éloignement, soit par le nombre. Ainsi, j’oserai le dire devant nos juges et devant ses sujets qui m’entendent, si, dans un peuple innombrable tel que l’on connaît celui de Memphis et des cinq mille villes de la dynastie, il s’est trouvé, contre son intention, quelqu’un d’opprimé, non seulement la reine est excusable par l’impossibilité de pourvoir à tout, mais elle est digne de louange en ce que, connaissant les bornes de l’esprit humain, elle ne s’est point écartée du centre des affaires publiques, et qu’elle a réservé toute son attention pour les premières causes et pour les premiers mouvements. Malheur aux princes dont quelques particuliers se louent quand le public a lieu de se plaindre! mais les particuliers mêmes qui souffrent n’ont pas droit de condamner le prince quand le corps de l’État est sain, et que les principes du gouvernement sont salutaires. Cependant, quelque irréprochable que la reine nous ait paru à l’égard des hommes, elle n’attend, par rapport à vous, ô justes dieux! son repos et son bonheur que de votre clémence. » 

Comparez ce morceau au portrait que fait Bossuet de Marie-Thérèse, reine de France, vous serez étonné de voir combien le grand maître d’éloquence est alors au-dessous de l’abbé Terrasson, qui ne passera pourtant jamais pour un auteur classique. 

PORTRAIT DE MARIE-THÉRÈSE.

« Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires; ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici, en peu de mots, ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines; et tel est le digne abrégé de son éloge. Il n’y a rien que d’auguste dans sa personne; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples; venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas à cette princesse où la mort frappe; on n’y voit point d’endroit faible par où elle pût craindre d’être surprise toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques de la mort c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très excellente, très puissante et très chrétienne princesse, Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre. » 

Il y a peu de choses plus faibles que cet éloge, si ce n’est les oraisons funèbres qu’on a faites depuis les Bossuet et les Fléchier. Il ne s’est guère trouvé après ces grands hommes que de vains déclamateurs qui manquaient de force et de grâce dans l’esprit et dans le style. 

Les caractères sont d’une difficulté et d’un mérite tout autre dans l’histoire que dans les romans et dans les oraisons funèbres. On sent aisément qu’ils doivent être aussi bien écrits, et avoir de plus le mérite de la vraisemblance. Rien n’est si fade que les portraits que fait Maimbourg de ses héros. Il leur donne à tous de grands yeux bleus à fleur de tête, des nez aquilins, une bouche admirablement conformée, un génie perçant, un courage ardent et infatigable, une patience inépuisable, une constance inébranlable. 

Quelle différence, bon Dieu! entre tous ces fades portraits et celui que fait de Cromwell, en deux mots, l’éloquent et intéressant historien de l’Essai du Siècle de Louis XIV(23)!

« Les autres nations, dit-il, crurent l’Angleterre ensevelie sous ses ruines, jusqu’au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l’assujettit en portant l’Évangile dans une main, l’épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui dans son gouvernement couvrit des qualités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. » 

Voila, dans ce peu de lignes, toute la vie de Cromwell. L’auteur en eût dit trop s’il en eût dit davantage dans une description de l’Europe où il passe en revue toutes les nations. 

Le caractère de Charles XII m’a frappé dans un goût absolument différent; c’est à la fin de l’histoire de ce monarque. Le vrai se fait sentir dans cette peinture. On sent que ce n’est pas là un portrait fait à plaisir comme celui de Valstein, qu’on a fait valoir dans Sarrasin(24), mais qui n’est peut-être en effet qu’un amas d’oppositions et d’antithèses, et qu’une imitation ampoulée de Salluste. 

CARACTÈRE DE CHARLES XII.

« Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l’adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l’une ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vue privée et unie, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse. Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie. Sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède. Son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort. Sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté, et, dans les dernières, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre ont fait le malheur de son pays. Il n’attaqua jamais personne; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses États. Il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre, et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique, qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire il n’avait que de la modestie; après la défaite, que de la fermeté; dur pour les autres comme pour lui-même; comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets aussi bien que la sienne; homme unique, plutôt que grand homme; admirable, plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire. » 

Je vois dans ces traits un résumé de toute l’histoire de ce monarque. L’auteur ne peint, pour ainsi dire, que par les faits. Il n’a point envie de briller. Ce n’est point lui qui paraît, c’est son héros; et, quoique sans envie de briller, il répand pourtant sur cette image une élégance de diction, et un sentiment de vertu et de philosophie qui charme l’âme. 

Je trouve tout le contraire dans le portrait de Valstein fait par Sarrasin. « Il était, dit-il, envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne, implacable dans la haine, cruel dans la vengeance, prompt à la colère, ami de la magnificence, de l’ostentation et de la nouveauté » 

Il semble que l’auteur, en s’exprimant ainsi, soit plus rempli de Salluste que de son héros, Je vois des traits, mais qui peuvent s’appliquer à mille généraux d’armée; « envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne »: ce ne sont là que des antithèses. Il est si vrai qu’on est jaloux de sa propre gloire, quand on envie celle d’autrui, que ce n’est pas assurément la peine de le dire. Ce n’est pas là représenter le caractère propre et particulier d’un personnage illustre, c’est vouloir briller par un entassement de lieux communs qui appartiennent à cent généraux d’armée aussi bien qu’à Valstein. 

CHANSONS.

Nous avons en France une foule de chansons préférables à toutes celles d’Anacréon, sans qu’elles aient jamais fait la réputation d’un auteur. Toutes ces aimables bagatelles ont été faites plutôt pour le plaisir que pour la gloire. Je ne parle pas ici de ces vaudevilles satiriques qui déshonorent plus l’esprit qu’ils ne manifestent de talent je parle de ces chansons délicates et faciles qu’on retient sans rougir, et qui sont des modèles de goût. Telle est celle-ci; c’est une femme qui parle: 
.

Si j’avais la vivacité 
Qui fait briller Coulanges; 
Si je possédais la beauté 
Qui fait régner Fontanges; 
Ou si j’étais comme Conti 
Des Grâces le modèle, 
Tout cela serait pour Créqui, 
Dût-il m’être infidèle.
.
Que de personnes louées sans fadeur dans cette chanson, et que toutes ces louanges servent à relever le mérite de celui à qui elle est adressée! Mais surtout que de sentiment dans ce dernier vers: 

Dût-il m’être infidèle

Qui pourrait n’être pas encore agréablement touché de ce couplet vif et galant(25):
.

En vain je bois pour calmer mes alarmes, 
Et pour chasser l’amour qui m’a surpris; 
Ce sont des armes 
Pour mon Iris. 
Le vin me fait oublier ses mépris, 
Et m’entretient seulement de ses charmes.
.
Qui croirait qu’on eût pu faire à la louange de l’herbe qu’on appelle fougère une chanson aussi agréable que celle-ci: 
.
Vous n’avez point, verte fougère, 
L’éclat des fleurs qui parent le printemps; 
Mais leur beauté ne dure guère, 
Vous êtes aimable en tout temps. 
Vous prêtez des secours charmants 
Aux plaisirs les plus doux qu’on goûte sur la terre: 
Vous servez de lit aux amants, 
Aux buveurs vous servez de verre.
.
Je suis toujours étonné de cette variété prodigieuse avec laquelle les sujets galants ont été maniés par notre nation. On dirait qu’ils sont épuisés, et cependant on voit encore des tours nouveaux; quelquefois même il y a de la nouveauté jusque dans le fond des choses, comme dans cette chanson peu connue, mais qui me paraît fort digne de l’être par les lecteurs qui sont sensibles à la délicatesse: 
.
Oiseaux, si tous les ans vous changez de climats 
Dès que le triste hiver dépouille nos bocages, 
Ce n’est pas seulement pour changer de feuillages, 
Ni pour éviter nos frimas; 
Mais votre destinée 
Ne vous permet d’aimer qu’à la saison des fleurs; 
Et quand elle a passé, vous la cherchez ailleurs, 
Afin d’aimer toute l’année.
.
Pour bien réussir à ces petits ouvrages, il faut dans l’esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’élever, ne point trop s’abaisser, et savoir n’être point trop long, 
.
In tenui labor. 
               (Georg., IV, 6.)
.
COMPARAISONS.

Les comparaisons ne paraissent à leur place que dans le poème épique et dans l’ode. C’est là qu’un grand poète peut déployer toutes les richesses de l’imagination, et donner aux objets qu’il peint un nouveau prix par la ressemblance d’autres objets. C’est multiplier aux yeux des lecteurs les images qu’on leur présente. Mais il ne faut pas que ces figures soient trop prodiguées. C’est alors une intempérance vicieuse, qui marque trop d’envie de paraître, et qui dégoûte et lasse le lecteur. On aime à s’arrêter dans une promenade pour cueillir des fleurs; mais on ne veut pas se baisser à tout moment pour en ramasser. 

Les comparaisons sont fréquentes dans Homère. Elles sont pour la plupart fort simples, et ne sont relevées que par la richesse de la diction. L’auteur de Télémaque, venu dans un temps plus raffiné, et écrivant pour des esprits plus exercés, devait, à ce que je crois, chercher à embellir son ouvrage par des comparaisons moins communes. On ne voit chez lui que des princes comparés à des bergers, à des taureaux, à des lions, à des loups avides de carnage. En un mot, ses comparaisons sont triviales; et, comme elles ne sont pas ornées par le charme de la poésie, elles dégénèrent en langueur. 

Les comparaisons dans le Tasse sont bien plus ingénieuses. Telle est, par exemple, celle d’Armide(26), qui se prépare à parler à son amant, et qui étudie son discours pour le toucher, avec un musicien qui prélude avant de chanter un air attendrissant. Cette comparaison, qui ne serait pas placée en peignant une autre qu’une magicienne artificieuse, est là tout à fait juste. Il y a dans le Tasse peu de ces comparaisons nouvelles. De tous les poèmes épiques, la Henriade est celui où j’en ai vu davantage 
.

Il élève sa voix; on murmure, on s’empresse; 
On l’entoure, on l’écoute, et le tumulte cesse: 
Ainsi dans un vaisseau qu’ont agité les flots, 
Quand(27) les vents apaisés ne troublent plus les eaux, 
On n’entend que le bruit de la proue écumante, 
Qui fend d’un cours heureux la vague obéissante. 
Tel paraissait Pothier, dictant ses justes lois, 
Et la confusion se taisait à sa voix. 
(Ch. VI. 75-82.)
.
Rien encore de plus neuf que cette comparaison de d’un combat d’Aumale et de Turenne: 
.
On se plaît à les voir s’observer et se craindre, 
S’avancer, s’arrêter, se mesurer, s’atteindre. 
Le fer étincelant, avec art détourné,
Par de feints mouvements trompe l’oeil étonné. 
Telle on voit du soleil la lumière éclatante, 
Brisant ses traits de feu dans l’onde transparente, 
Et se rompant encor par des chemins divers, 
De ce cristal mouvant repasser dans les airs. 
(Ch. X, 129-136.)
.
Voilà comme un véritable poète fait servir toute la nature à embellir son ouvrage, et comme la science la plus épineuse devient entre ses mains un ornement mais j’avoue que je suis transporté encore de ces comparaisons moins recherchées et plus frappantes, prises des plus grands objets de la nature, lesquels pourtant n’avaient pas encore été mis en oeuvre. 
.
Sur les pas des deux chefs alors, en même temps, 
On voit des deux partis voler les combattants: 
Ainsi, lorsque des monts séparés par Alcide, 
Les aquilons fougueux fondent d’un vol rapide, 
Soudain les flots émus de deux profondes mers 
D’un choc impétueux s’élancent dans les airs; 
La terre au loin gémit, le jour fuit, le ciel gronde, 
Et l’Africain tremblant craint la chute du monde. 
(Ch. VIII, 155-162.)
.
La Henriade est encore le seul poème où j’aie remarqué des comparaisons tirées de l’histoire et de la Bible; mais c’est une hardiesse que je ne voudrais pas qu’on imitât souvent; et il n’y a que très peu de points d’histoire, très connus et très familiers, qu’on puisse employer avec succès. J’aime mieux les objets tirés de la nature. Que je vois avec plaisir Mornai vertueux à la cour comparé à la fontaine Aréthuse! 
.
Belle Aréthuse, ainsi ton onde fortunée 
Roule au sein furieux d’Amphitrite étonnée 
Un cristal toujours pur et des flots toujours clairs 
Que jamais ne corrompt l’amertume des mers. 
(Ch. IX, 269-72.)
.
Voici une comparaison qui me plaît encore davantage parce qu’elle renferme à la fois deux objets comparés à deux autres objets. C’est dans une épître sur l’Envie(28). Il s’agit de gens de lettres qui se déchirent mutuellement par des satires, et de ceux qui, plus dignes de ce nom, ne sont occupés que du progrès de l’art, qui aiment jusqu’à leurs rivaux, et qui les encouragent: 
.
C’est ainsi que la terre avec plaisir rassemble 
Ces chênes, ces sapins, qui s’élèvent ensemble. 
Un suc toujours égal est préparé pour eux; 
Leur pied touche aux enfers, leur cime est dans les cieux; 
Leur tronc inébranlable, et leur pompeuse tête, 
Résiste en se couchant aux coups de la tempête. 
Ils vivent l’un par l’autre, ils triomphent du temps, 
Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents 
Se livrer en sifflant des guerres intestines, 
Et de leur sang impur arroser leurs racines.
.
Il y a très peu de comparaisons dans ce goût. Il n’est rien de plus rare que de rencontrer dans la nature un assemblage de phénomènes qui ressemblent à d’autres, et qui produisent en même temps de belles images: de telles beautés sont fort au-dessus de la poésie ordinaire, et transportent un homme de goût. 

J’ai été étonné de trouver si peu de comparaisons dans les odes de Rousseau; voici presque les seules: 
.

Ainsi que le cours des années 
Se forme des jours et des nuits, 
Le cercle de nos destinées 
Est marqué de joie et d’ennuis. 
(Liv. II, od. iv.)
.
Outre que cette idée est fort commune, le cercle marqué de joie me paraît une expression vicieuse; et la joie, au singulier, opposée aux ennuis, au pluriel, me paraît un grand défaut. 

Il y a dans la même ode une espèce de comparaison plus ingénieuse, qui roule sur le même sujet: 
.

Jupiter fit l’homme semblable 
A ces deux jumeaux que la fable 
Plaça jadis au rang des dieux; 
Couple de déités bizarre, 
Tantôt habitant du Ténare, 
Et tantôt citoyen des cieux. 
(Ibid.)
.
Il y a de l’esprit dans cette idée; mais je ne sais si les chagrins et les plaisirs de cette vie nous mettent en effet dans le ciel et dans l’enfer. Cette expression semblerait plus convenable dans la bouche d’un homme passionné, qui exagérerait ses tourments et ses satisfactions. Dieu n’a point fait l’homme dans cette vie pour être tantôt dans la béatitude céleste, et tantôt dans les peines infernales; et, de plus, Castor et Pollux, en jouissant de l’immortalité, six mois chez Jupiter, et six mois chez Pluton, ne passaient pas de la joie à la douleur, mais seulement d’un hémisphère à l’autre. Il est essentiel qu’une comparaison soit juste: toutefois, malgré ce défaut, cette idée a quelque chose de vif, de neuf et de brillant, qui fait plaisir au lecteur. 

Voici la seule comparaison que je trouve après celles-ci dans les odes de Rousseau. C’est dans l’ode qu’il fit après une maladie. Il compare son corps à un arbre renversé par terre: 
.

Tel qu’un arbre stable et ferme, 
Quand l’hiver par sa rigueur 
De la sève qu’il renferme 
A refroidi la vigueur, 
S’il perd l’utile assistance 
Des appuis dont la constance 
Soutient ses bras relâchés, 
Sa tête altière et hautaine 
Cachera bientôt l’arène
Sous ses rameaux desséchés. 
(Liv. IV, od. ix.)
.
Je souhaiterais dans ces vers plus d’harmonie et des expressions plus justes. « La constance des appuis qui soutient les bras relâchés » est une expression barbare. Le plus grand défaut de cette comparaison est de n’être pas fondée. Il n’arrive jamais qu’on étaye un arbre que l’hiver a gelé. Tant de fautes dans un poète de réputation doivent rendre les écrivains extrêmement circonspects, et leur faire voir combien l’art d’écrire en vers est difficile. 

Il y a de très belles comparaisons dans Milton; mais leur principal mérite vient de la nécessité où il est de comparer les objets étonnants et gigantesques qu’il représente, aux objets plus naturels et plus petits qui nous sont familiers. Par exemple, en faisant marcher Satan, qui est d’une taille énorme, il le fait appuyer sur une lance, et il compare cette lance au mât d’un grand navire; au lieu que nous comparons le canon à la foudre, il compare le tonnerre à notre artillerie. Ainsi toutes les fois qu’il parle du ciel et de l’enfer, il prend ses similitudes sur la terre. Son sujet l’entraînait naturellement à des comparaisons qui sont toutes d’une espèce opposée à l’espèce ordinaire: car nous tâchons, autant qu’il est en nous, de comparer les choses à des objets plus relevés qu’elles; et il est, comme j’ai dit, forcé à une manière contraire. 

Un vice impardonnable dans les comparaisons, et toutefois trop ordinaire, est le manque de justesse. Il n’y a pas longtemps que j’entendis à un opéra nouveau un morceau qui me parut surprenant. 
.

Comme un zéphyr qui caresse 
Une fleur sans s’arrêter, 
Une volage maîtresse 
S’empresse de nous quitter.
.
Assurément des caresses constantes, et sans s’arrêter, faîtes à la même fleur, sont le symbole de la fidélité, et ne ressemblent en rien à une maîtresse volage. L’auteur a été emporté par l’idée du zéphyr, qui d’ordinaire sert de comparaison aux inconstances; mais il le peint ici, sans y penser, comme le modèle des sentiments les plus fidèles; et, à la honte du siècle, ces absurdités passent à la faveur de la musique. Concluons que toute comparaison doit être juste, agréable, et ajouter à son objet, en le rendant plus sensible. 

DIALOGUES EN VERS.

L’art du dialogue consiste à faire dire à ceux qu’on fait parler ce qu’ils doivent dire en effet. N’est-ce que cela? me répondra-t-on. Non, il n’y a pas d’autre secret; mais ce secret est le plus difficile de tous. Il suppose un homme qui a assez d’imagination pour se transformer en ceux qu’il fait parler, assez de jugement pour ne mettre dans leur bouche que ce qui convient, et assez d’art pour intéresser. 

Le premier genre du dialogue, sans contredit, est celui de la tragédie: car non seulement il y a une extrême difficulté à faire parler des princes convenablement; mais la poésie noble et naturelle, qui doit animer ce dialogue, est encore la chose du monde la plus rare. 

Le dialogue est plus aisé en comédie; et cela est si vrai que presque tous les auteurs comiques dialoguent assez bien. Il n’en est pas ainsi dans la haute poésie. Corneille lui-même ne dialogue point comme il faut dans huit ou neuf pièces. Ce sont de longs raisonnements embarrassés. Vous n’y retrouvez point ce dialogue vif et touchant du Cid (acte III, sc. IV): 
.

LE CID.

Ton malheureux amant aura bien moins de peine 
A mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine. 

CHIMÈNE.

Va, je ne te hais point. 

LE CID.

                                Tu le dois. 

CHIMÈNE.

                                                 Je ne puis. 

LE CID.

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits? 
 

.
Le chef-d’oeuvre du dialogue est encore une scène dans les Horaces (acte II, sc. iii): 
.
HORACE.

Albe vous a nommé; je ne vous connais plus. 

CURIACE.

Je vous connais encore; et c’est ce qui me tue, etc.

.
Peu d’auteurs ont su imiter les éclairs vifs de ce dialogue pressant et entrecoupé. La tendre mollesse et l’élégance abondante de Racine n’ont guère de ces traits de repartie et de réplique en deux ou trois mots, qui ressemblent à des coups d’escrime, poussés et parés presque en même temps. 

Je n’en trouve guère d’exemples que dans l’Oedipe nouveau(29):
.

OEDIPE.

J’ai tué votre époux. 

JOCASTE.

                                 Mais vous êtes le mien. 

OEDIPE.

Je le suis par le crime 

JOCASTE.

                                  Il est involontaire. 

OEDIPE.

N’importe, il est commis. 

JOCASTE.

                                     O comble de misère! 

OEDIPE.

O trop funeste hymen! ô feux jadis si doux! 

JOCASTE.

Ils ne sont point éteints; vous êtes mon époux. 

OEDIPE.

Non, je ne le suis plus, etc.

.
Il y a cent autres beautés de dialogue dans le peu de bonnes pièces qu’a données Corneille; et toutes celles de Racine, depuis Andromaque, en sont des exemples continuels. 

Les autres auteurs n’ont point ainsi l’art de faire parler leurs acteurs. Ils ne s’entendent point, ils ne se répondent point pour la plupart. Ils manquent de cette logique secrète qui doit être l’âme de tous les entretiens, et même des plus passionnés. 

Nous avons deux tragédies qui sont plus remplies de terreur, et qui, par des situations intéressantes, touchent le spectateur autant que celles de Corneille, de Racine, et de Voltaire: c’est Électre et Rhadamiste; mais ces pièces, étant mal dialoguées et mal écrites, à quelques beaux endroits près, ne seront jamais mises au rang des ouvrages classiques qui doivent former le goût de la jeunesse: c’est pourquoi on ne les cite jamais quand on cite les écrivains purs et châtiés(30).

Le lecteur est au supplice lorsque, dès les premières scènes, il voit, dans Électre(31),Arcas qui dit à cette princesse: 
.

Loin de faire éclater le trouble de votre âme, 
Flattez plutôt d’Itys l’audacieuse flamme; 
Faites que votre hymen se diffère d’un jour: 
Peut-être verrons-nous Oreste de retour.
.
Outre que ces vers sont durs et sans liaison, quels sens présentent-ils? Ne pourrait-on pas flatter la passion d’Itys en montrant du trouble? Ce n’est même que par son trouble qu’une fille peut flatter la passion de son amant. Il fallait dire: Loin de faire voir vos terreurs, flattez Itys; mais quelle liaison y a-t-il entre flatter la flamme d’Itys, et faire que son hymen avec Itys se diffère? Il n’y a là ni raisonnement ni diction, et rien n’est plus mauvais. 

Ensuite Électre dit à Itys(32):
.

Dans l’état où je suis, toujours triste, quels charmes 
Peuvent avoir des yeux presque éteints dans les larmes? 
Fils du tyran cruel qui fait tous mes malheurs, 
Porte ailleurs ton amour, et respecte mes pleurs. 

ITYS.

Ah! ne m’enviez pas cet amour, inhumaine! 
Ma tendresse ne sert que trop bien votre haine.

.
Ce n’est pas là répondre. Que veut dire ne m’enviez pas mon amour? En quoi Électre peut-elle envier cet amour? Cela est inintelligible et barbare. 

Clytemnestre vient ensuite, qui demande au jeune Itys si sa fille Électre se rend enfin à la passion de ce jeune homme; et elle menace Électre, en cas de résistance. Itys dit alors à Clytemnestre(33):

Je ne puis la contraindre, et mon esprit confus...

Clytemnestre répond: 

Par ce raisonnement je connais vos refus.

Mais Itys n’a fait là aucun raisonnement. Il dit, en un vers seulement, qu’il ne peut contraindre Électre.

Il fallait faire raisonner Itys pour lui reprocher son raisonnement. Enfin quand le tyran arrive, il demande encore à Clytemnestre si Électre consent au mariage. 

Électre répond(34):
.

Pour cet heureux hymen ma main est toute prête; 
Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang, 
Et je la garde à qui te percera le flanc.
.
Quelle froide et impertinente pointe! Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang. Cela s’entendrait naturellement: en faveur de ton fils; et ici cela veut dire: en faveur de ton sang que je veux faire couler. Y a-t-il rien de plus pitoyable que cette équivoque? 

Égisthe répond à cette pointe détestable : 
.

Cruelle! si mon fils n’arrêtait ma vengeance, 
J’éprouverais bientôt jusqu’où va ta constance.
.
Mais il n’a pas été ici question de constance. Il veut dire apparemment, je me vengerais de toi en éprouvant ta constance dans les supplices; mais je me vengerais suffit, et jusqu’où va ta constance n’est que pour la rime. 

Après cela, Égisthe quitte Clytemnestre en lui disant(35):
.

Mais ma fille paraît. Madame, je vous laisse, 
Et je vais travailler au repos de la Grèce.
.
Quand on dit: quelqu’un paraît, je vous laisse, cela fait entendre que ce quelqu’un est notre ennemi, ou qu’on a des raisons pour ne pas paraître devant lui; mais point du tout, c’est ici de sa propre fille dont il parle. Quelle raison a-t-il donc pour s’en aller? Il va travailler, dit-il, au repos de la Grèce; mais on n’a pas dit encore un seul mot du repos ou du trouble de la Grèce. Enfin cette fille, qui vient là aussi mal à propos que son père est sorti, termine l’acte en racontant à sa confidente qu’elle est amoureuse. Elle le dit en vers inintelligibles, et finit par dire(36):
.
                                               Allons trouver le roi; 
Faisons tout pour l’amour, s’il ne fait rien pour moi.
.
Quelle raison, je vous prie, de faire tout pour l’amour, si l’amour ne fait rien pour elle? Quel jeu de mots indigne d’une soubrette de comédie! Si je voulais examiner ici toute la pièce, on ne verrait pas une page qui ne fût pleine de pareils défauts. Ce n’est point ainsi que dialogue Sophocle; et il n’a point surtout défiguré ce sujet tragique par des amours postiches, par une Iphianasse et un Itys, personnages ridicules. Il faut que le sujet soit bien beau pour avoir réussi au théâtre, malgré tous les défauts de l’auteur; mais aussi il faut convenir qu’il a su très bien conserver cette sombre horreur qui doit régner dans la pièce d’Électre, et qu’il y a des situations touchantes, des reconnaissances qui attendrissent plus que les plus belles scènes de Racine, lesquelles sont souvent un peu froides, malgré leur élégance. 

M. de Voltaire dialogue infiniment mieux que M. de Crébillon, de l’aveu de tout le monde; et son style est si supérieur que, dans quelques-unes de ses pièces comme dans Brutus et dans Jules César, je ne crains point de le mettre à côté du grand Corneille, et je n’avance rien là que je ne prouve. Voyons les mêmes sujets traités par eux. Je ne parle pas d’Oedipe, car il est sans difficulté que l’Oedipe de Corneille n’approche pas de l’autre. Mais choisissons dans Cinna et dans Brutus des morceaux qui aient le même fond de pensées. 

Cinna parlant à Auguste (acte II, sc. I): 
.

J’ose dire, Seigneur, que par tous les climats 
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’états; 
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature, 
Qu’on ne saurait changer sans lui faire une injure. 
Telle est la loi du ciel, dont la sage équité 
Sème dans l’univers cette diversité. 
Les Macédoniens aiment le monarchique; 
Et le reste des Grecs la liberté publique. 
Les Parthes, les Persans, veulent des souverains; 
Et le seul consulat est bon pour les Romains.
.
1° « Toutes sortes d’états reçus par tous les climats » n’est pas une bonne expression, attendu qu’un état est toujours état, quelque forme de gouvernement qu’il ait. De plus, on n’est point reçu par un climat. 

2° Ce n’est point une injure qu’on fait à un peuple en changeant ses lois. On peut lui faire tort, on peut le troubler; mais injure n’est pas le terme convenable et propre. 

3° « Les Macédoniens aiment le monarchique. » Il sous-entend l’état monarchique; mais ce mot état se trouvant trop éloigné, le monarchique est là un terme vicieux, un adjectif sans substantif. 
.

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée, 
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée(37).
.
Tout ce morceau, d’ailleurs, est très prosaïque. 

Il est très utile d’éplucher ainsi les fautes de style et de langage où tombent les meilleurs auteurs, afin de ne point prendre leurs manquements pour des règles, ce qui n’arrive que trop souvent aux jeunes gens et aux étrangers. 

Brutus le consul, dans la tragédie de ce nom, s’exprime ainsi dans un cas fort approchant (acte I, sc. II): 
.

Allons il n’est plus temps: chaque État a ses lois, 
Qu’il tient de sa nature, ou qu’il change à son choix. 
Esclaves de leurs rois, et même de leurs prêtres, 
Les Toscans semblent nés pour servir sous des maîtres, 
Et, de leur chaîne antique adorateurs heureux, 
Voudraient que l’univers fût esclave comme eux. 
La Grèce entière, est libre, et la molle Ionie 
Sous un joug odieux languit assujettie. 
Rome eut ses souverains, mais jamais absolus. 
Son premier citoyen fut le grand Romulus. 
Nous partagions le poids de sa grandeur suprême 
Numa, qui fit nos lois, y fut soumis lui-même. 
Rome enfin, je l’avoue, a fait un mauvais choix, etc.
.
J’avoue hardiment que je donne ici la préférence au style de Brutus. 

Après ces quatre tragiques, je n’en connais point qui méritent la peine d’être lus; d’ailleurs, il faut se borner dans les lectures. Il n’y a dans Corneille que cinq ou six pièces qu’on doive, ou plutôt qu’on puisse lire; il n’y a que l’Électre et le Rhadamiste chez M. de Crébillon dont un homme qui a un peu d’oreille puisse soutenir la lecture; mais pour les pièces de Racine, je conseille qu’on les lise toutes très souvent, hors les Frères ennemis.

DIALOGUES EN PROSE.

Les premiers dialogues supportables qu’on ait écrits en prose dans notre langue sont ceux de La Mothe le Vayer; mais ils ne peuvent, en aucune manière, être comparés à ceux de M. de Fontenelle. J’avouerai aussi que ceux de M. de Fontenelle ne peuvent être comparés à ceux de Cicéron, ni à ceux de Galilée, pour le fond et la solidité. 

Il semble que cet ouvrage ne soit fait uniquement que pour montrer de l’esprit. Tout le monde veut en avoir, et on croit en faire provision quand on lit ces dialogues. Ils sont écrits avec de la légèreté et de l’art; mais il me semble qu’il faut les lire avec beaucoup de précaution, et qu’ils sont remplis de pensées fausses. 

Un esprit juste et sage ne peut souffrir que la courtisane Phryné se compare à Alexandre, et qu’elle lui dise que « s’il est un aimable conquérant, elle est une aimable conquérante; que les belles sont de tous pays, et que les rois n’en sont pas, etc.(38) » 

Rien n’est plus faux que dire que « les hommes se défendraient trop bien si les femmes les attaquaient(39)». Toute cette métaphysique d’amour ne vaut rien, parce qu’elle est frivole et qu’elle n’est pas vraie. 

Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable(40).

Il est encore très faux qu’il n’y ait pas de siècles plus méchants les uns que les autres(41). Le xe siècle, à Rome, était certainement beaucoup plus pervers que le xviiie. Il y a cent exemples pareils. 

Il n’est pas plus vrai « qu’avoir de l’esprit soit uniquement un hasard(42) »: car c’est principalement la culture qui forme l’esprit, et si cela n’était pas ainsi, un paysan en aurait autant que l’homme du monde le plus cultivé. 

Rien n’est encore plus faux que ce qu’on met dans la bouche d’Élisabeth d’Angleterre, parlant au duc d’Alençon. Elle veut lui persuader qu’il a été heureux, parce qu’il a manqué quatre fois la royauté. «  Et voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes pas aperçu. Toujours des imaginations, des espérances, et jamais de réalité. Vous n’avez fait que vous préparer à la royauté pendant toute votre vie, comme je n’ai fait pendant toute la mienne que me préparer au mariage(43). » 

Quelle pitié de comparer la fureur de régner du duc d’Alençon, et les malheurs horribles qu’elle lui causa, avec les petits artifices de la reine Élisabeth pour ne se point marier! Quelle fausseté de prétendre que le bonheur consiste dans des espérances si cruellement confondues! Enfin, est-il rien de plus faux que ces paroles: Voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes point aperçu? Un bonheur qu’on ne sent point peut-il être un bonheur? 

Il est honteux pour la nation que ce livre frivole, rempli d’un faux continuel, ait séduit si longtemps. 

Voici encore une pensée aussi fausse que recherchée: « Mais songez que l’honneur gâte tout cet amour, dès qu’il y entre. D’abord, c’est l’honneur des femmes qui est contraire aux intérêts des amants; et puis, du débris de cet honneur-là, les amants s’en composent un autre qui est fort contraire aux intérêts des femmes. Voilà ce que c’est que d’avoir mis l’honneur d’une partie dont il ne devait point être(44). » 

Quel style! un honneur qui est de la partie. Mais rien ne paraît encore plus faux et plus mal placé que Faustine, qui se compare à Marcus Brutus, et prétend avoir eu autant de courage en faisant des infidélités à Marc-Aurèle son mari, que Brutus en eut en tuant l’usurpateur de Rome. « Je voulais, dit-elle, effrayer tellement tous les maris que personne n’osât songer à l’être après l’exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée(45). Y a-t-il rien de plus éloigné de ta raison qu’une telle pensée? 

Y a-t-il rien de plus mauvais goût et de plus indécent que de mettre en parallèle le Virgile travesti de Scarron avec l’Énéide, et de dire que « le magnifique et le ridicule sont si voisins qu’ils se touchent(46)? » On reconnaît trop à ce trait le méprisable dessein d’avilir tous les génies de l’antiquité, et de faire valoir je ne sais quel style compassé et bourgeois aux dépens du noble et du sublime. 

Pourquoi dire: « Si par malheur la vérité se montrait telle qu’elle est, tout serait perdu(47)? » Le contraire n’est-il pas d’une vérité reconnue? 

Cette pensée-ci n’est-elle pas aussi fausse que les autres? «Il y aurait eu trop d’injustice à souffrir qu’un siècle pût avoir plus de plaisir qu’un autre(48). » N’est-il pas évident que le siècle de Louis XIV, dans lequel on a perfectionné tous les arts aimables et toutes les commodités de la vie, a fourni plus de plaisirs que le siècle de Charles IX et de Henri III? Est-il bien raisonnable de faire dire par Julie de Gonzague à Soliman, qui fait le sophiste avec elle: « A un certain point, c’est vice (la vanité); un peu en deçà, c’est vertu(49) »? Voilà la première fois qu’on a donné ce nom à la vanité, et les raisonnements entortillés de ce dialogue ne prouveront jamais cette nouvelle morale. 

Autre fausseté: « Qui veut peindre pour l’immortalité doit peindre des sots(50). » Les grands poètes et les grands historiens n’ont point peint des sots. Molière même, que l’on fait parler ici, n’aurait point peint pour la postérité s’il n’avait mis que la sottise sur le théâtre. 

Mais ce que je trouve de plus faux que tout cela, c’est la duchesse de Valentinois(51) se comparant à César parce qu’elle a été aimée étant vieille. 

Des pensées si puériles et si propres à révolter tous les esprits sensés n’ont pu cependant empêcher le succès du livre, parce que les pensées fines et vraies y sont en grand nombre; et quoiqu’elles se trouvent, pour la plupart, dans Montaigne et dans beaucoup d’autres auteurs, elles ont le mérite de la nouveauté dans les dialogues de Fontenelle, par la manière dont il les enchâsse dans des traits d’histoire intéressants et agréables. Si ce livre doit être lu avec précaution, comme je l’ai dit, il peut être lu aussi avec plaisir, et même avec fruit, par tous ceux qui aimeront la délicatesse de l’esprit, et qui sauront discerner l’agréable d’avec le forcé, le vrai d’avec le faux, le solide d’avec le puéril, mêlés à chaque page dans ce livre ingénieux. 

Le malheur de ce livre et de ceux qui lui ressemblent est d’être écrit uniquement pour faire voir qu’on a de l’esprit. Le célèbre professeur Rollin avait grand raison de comparer les ouvrages utiles aux arbres que la nature produit avec peine, et les ouvrages de pur esprit aux fleurs des champs, qui croissent et qui meurent si vite. La perfection consiste, comme dit Horace, à joindre les fleurs aux fruits: 

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci(52).

ENFER (DESCRIPTION DE L’).

On voit dans tous les poètes épiques des descriptions de l’enfer. Il y en a une aussi dans la Henriade au septième champ; mais, comme elle est fort longue et entremêlée de beaucoup d’autres idées, j’aime mieux y renvoyer le lecteur.