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Notice de Beuchot: voici le titre de la première édition de cet ouvrage Connaissance des beautéz (sic) et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française, à l’usage des jeunes gens et surtout des étrangers, avec des exemples, par ordre alphabétique, par M. D****, 1749, in-12, portant l’adresse de Londres, mais qui est peut-être de Hollande. Une réimpression de 1750 est intitulée Connaissance des beautez, etc., M. Renouard cite une édition de la Haye, 1751, petit in-8°, « avec une préface et un demi-volume de notes remplies d’invectives et d’injures ». A la page 123 de l’édition originale (au mot GRANDEUR DE DIEU, voyez page 382), l’auteur, citant un passage de Voltaire, dit: « C’est après une description philosophique des cieux, qui n’est que de mon sujet. » Le Mercure d’octobre 1749 remarqua que cette expression donnait à penser que l’ouvrage nouveau était de Voltaire; et c’est aussi sur cette expression que Larcher (Réponse à la Défense de mon oncle, page 16) s’appuie pour donner l’ouvrage à Voltaire. Le Mercure rejette bien loin cette idée. Que ce soit inadvertance de Voltaire caché sous l’initiale D****, ou intention de M. D****, une lettre signée D**** (et qu’on trouvera ci-après, à la suite de l’ouvrage) parut dans le Mercure, premier volume de décembre 1749, p. 170, pour se disculper de cette intention, et pour réclamer à grands cris l’ouvrage. Si M. D*** (que quelques personnes disent être Dumolard) était réellement l’auteur, il devait se nommer pour dissiper pleinement les doutes et le ridicule qui en résultait pour Voltaire, de s’être mis au-dessus de tous les poètes dont il parle. Voltaire désavoue formellement l’ouvrage dans une lettre à Koenig, de juin 1753, et dit même ne l’avoir jamais lu. Les éditeurs de Kehl (voyez leur Avertissement, page 314) le donnent comme étant fait sous ses yeux par un de ses élèves. Voici quelques remarques qui, en résultat, permettent de rester dans le doute. Au mot AMOUR, Voltaire, parlant de la prose poétique, emploie ces mots: « C’est, comme on l’a dit, une espèce bâtarde qui n’est ni poésie, ni prose. » Or, d’Alembert, dans son Éloge de Mirabaud, dit: « Le mélange de ces expressions poétiques forme, comme l’a dit M. de Voltaire, une espèce bâtarde. » Au mot COMPARAISONS, un passage de la Henriade est cité avec un vers qui n’a été imprimé dans aucune édition de ce poème. Dans ses Remarques sur Pompée (au mot LANGAGE) on blâme une expression que, dans son Commentaire sur Corneille, Voltaire trouve énergique. Mais, en général, les observations sur cette pièce, qui sont dans la Connaissance des beautés, etc., sont, pour le fond et pour la forme, reproduites dans le Commentaire sur Corneille. Au mot LIBERTÉ, un passage est cité du deuxième Discours sur l’Homme, dans lequel on conserve la version d’un vers que Voltaire avait changé en 1748, c’est-à-dire un an auparavant, et qui est une vive sortie contre Desfontaines. Je n’ai pas cru pouvoir exclure l’ouvrage de cette édition
des
Oeuvres de Voltaire. (B.)
Ayant accompagné en France plusieurs jeunes étrangers, j’ai toujours tâché de leur inspirer le bon goût, qui est si cultivé dans notre nation, et de leur faire lire avec fruit les meilleurs auteurs. C’est dans cet esprit que j’ai fait ce recueil, pour l’utilité de ceux qui veulent connaître les vraies beautés de la langue française, et en bien sentir les charmes. On ne peut se flatter de connaître une langue qu’à proportion du plaisir qu’on éprouve en lisant; mais cette facilité ne s’acquiert pas tout d’un coup: elle ressemble aux jeux d’adresse, dans lesquels on ne se plaît que lorsqu’on y réussit. J’ai vu plusieurs étrangers à Paris ne pas distinguer si une tragédie était écrite dans le style des Racine et des Voltaire, ou dans celui des Danchet et des Pellegrin. Je les ai vus acheter les romans nouveaux au lieu de Zaïde. Je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays étrangers, les personnes les plus instruites n’avaient pas un goût sûr, et qu’elles me citaient souvent avec complaisance les plus mauvais passages des auteurs célèbres, ne pouvant distinguer dans eux les diamants vrais d’avec les faux. J’ai donc cru rendre service à ceux qui voyagent et à ceux qui parlent français dans la plupart des cours de l’Europe, en mettant sous leurs yeux des pièces de comparaison tirées des auteurs les plus approuvés qui ont traité les mêmes sujets: c’est, de toutes les méthodes que j’ai employées auprès des jeunes gens, celle qui m’a toujours le plus réussi; mais ces pièces de comparaison seraient inutiles pour former l’esprit de la jeunesse, si elles n’étaient accompagnées de réflexions, qui aident des yeux peu accoutumés à bien observer ce qu’ils voient. Je lisais, par exemple, il n’y a pas longtemps, avec un
jeune comte de l’empire, qui donne les plus grandes espérances,
les traductions que Malherbe et Racan on faites de cette strophe d’Horace
(I, IV, 13-14):
Voici la traduction de Racan: .
Celle de Malherbe est plus connue. .
Je fus obligé de faire voir à ce jeune homme pourquoi les vers de Malherbe l’emportent sur ceux de Racan. En voici les raisons: 1° Malherbe commence par une image sensible: Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre; et Racan commence par des mots communs qui ne font point d’image, qui ne peignent rien. Les lois de la mort sont fatales; nos jours sont sujets aux Parques. Termes vagues, diction impropre, vice de langage: rien n’est plus faible que ces vers. 2° Les expressions de Malherbe embellissent les choses les plus basses. Cabane est agréable et du beau style, et taudis est une expression du peuple. 3° Les vers de Malherbe sont plus harmonieux; et j’oserais même les préférer à ceux d’Horace, s’il est permis de préférer une copie à un original. Je défendrais en cela mon opinion en faisant remarquer que Malherbe finit sa stance par une image pompeuse, et qu’Horace laisse peut-être tomber la sienne avec O beate Sexti. Mais, en accordant cette petite supériorité à un vers de Malherbe, j’étais bien éloigné de comparer l’auteur à Horace; je sais trop la distance infinie qui est de l’un à l’autre. Un peintre flamand peut peindre un arbre aussi bien que Raphaël. Il ne sera pas pour cela égal à Raphaël. Ayant donc éprouvé que ces petites discussions contribuaient beaucoup à former et à fixer le goût de ceux qui voulaient s’instruire de bonne foi et se procurer les vrais plaisirs de l’esprit, je vais sur ce plan choisir par ordre alphabétique les morceaux de poésie et de prose qui me paraissent les plus propres à donner de grandes idées et à élever l’âme, à lui inspirer cet attendrissement qui adoucit les moeurs, et qui rend le goût de la vertu et de la vérité plus sensible. Je mêlerai même quelquefois à ces pièces de prose et de poésie de petites digressions sur certains genres de littérature, afin de rendre l’ouvrage d’une utilité plus étendue, et je tirerai la plupart de mes exemples des auteurs que j’appelle classiques, je veux dire des auteurs qu’on peut mettre au rang des anciens qu’on lit dans les classes, et qui servent à former la jeunesse. Je cherche à l’instruire dans la langue vivante autant qu’on l’instruit dans les langues mortes. AMITIÉ(1). Il y a lieu d’être surpris que si peu de poètes
et d’écrivains aient dit en faveur de l’amitié des
choses qui méritent d’être retenues. Je n’en trouve ni dans
Corneille, ni dans Racine, ni dans Boileau, ni dans Molière, La
Fontaine est le seul poète célèbre du siècle
passé qui ait parlé de cette consolation de la vie. Il dit
à la fin de la fable des
Deux Amis (liv. VIII, fab. xi, 26):
Le second vers est le meilleur, sans contredit, de ce passage. Le mot de pudeur n’est pas propre: il fallait honte. On ne peut dire j’ai la pudeur de parler devant vous, au lieu de j’ai honte de parler devant vous; et on sent d’ailleurs que les derniers vers sont faibles. Mais il règne dans ce morceau, quoique défectueux, un sentiment tendre et agréable, un air aisé et familier, propre au style des fables. Je trouve dans la Henriade un trait sur l’amitié
beaucoup plus fort (ch. VIII, 317-24):
Cela est dans un goût plus mâle, plus élevé que le passage de La Fontaine. Il est aisé de sentir la différence des deux styles, qui conviennent chacun à leur sujet. Mais j’avoue que j’ai vu des vers sur l’amitié
qui me paraissent infiniment plus agréables. Ils sont tirés
d’une épître imprimée dans les oeuvres de M. de Voltaire(2):
Il y a dans ce morceau une douceur bien plus flatteuse que dans l’autre. Le premier semble plutôt la satire de ceux qui n aiment pas, et le second est le véritable éloge de l’amitié. Il échauffe le coeur. On en aime mieux son ami quand on a lu ce passage. Que j’aime ce vers! Multiplier son être, et vivre dans autrui. Qu’il me paraît nouveau de dire que l’amitié doit être la seule passion du sage! En effet, si l’amitié ne tient pas de la passion, elle est froide et languissante: ce n’est plus qu’un commerce de bienséance. Il sera utile de comparer tous ces morceaux avec ce que dit sur l’amitié Mme la marquise de Lambert(3), dame très respectable par son esprit et par sa conduite, et qui mettait l’amitié au rang des premiers devoirs. « La parfaite amitié nous met dans la nécessité d’être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. Vous trouvez dans l’amitié la sûreté du bon conseil, l’émulation du bon exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins. » Il est vrai que ce morceau de prose ne peut faire le même plaisir ni à l’oreille, ni à l’âme, que les vers que j’ai cités. « La sentence, dit Montaigne(4), pressée aux pieds nombreux de la poésie, élance mon âme d’une plus vive secousse. » J’ajouterai encore que les beaux vers, en français, sont presque toujours plus corrects que la prose. La raison en est que la difficulté des vers produit une grande attention dans l’esprit d’un bon poète, et de cette attention continue se forme la pureté du langage; au lieu que, dans la prose, la facilité entraîne l’écrivain et fait commettre des fautes. Il y a, par exemple, une faute de logique dans cette phrase: « Comme l’amitié ne peut se conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. » Si vous êtes déjà ami, vous êtes donc une de ces personnes estimables. A leur ressembler n’est donc pas juste. Je crois qu’il fallait dire: « L’amitié ne se pouvant conserver qu’entre des coeurs estimables, elle vous force à l’être toujours. » Le partage dans vos douleurs est encore une faute contre la langue; il fallait dire: On partage vos douleurs, on prévient vos besoins. Ces observations, qu’on doit faire sur tout ce qu’on lit, servent à étendre l’esprit d’un jeune homme et à le rendre juste: car le seul moyen de s’accoutumer à bien juger dans les grandes choses est de ne se permettre aucun faux jugement dans les petites. Je ne puis m’empêcher de rapporter encore un passage
sur l’amitié, que je trouve plus tendre encore que ceux que j’ai
cités. Il est à la fin d’une de ces épîtres(5)
familières en vers, pour lesquelles M. de Voltaire me paraît
avoir un génie particulier.
Je me garderai bien, en voulant former des jeunes gens, de citer ici des descriptions de l’amour plus capables de corrompre le coeur que de perfectionner le goût. Je donnerai deux portraits de l’amour tirés de deux célèbres poètes, dont l’un, qui est feu Rousseau, n’a pas toujours parlé avec tant de bienséance; et l’autre, qui est M. de Voltaire, a, ce me semble, toujours fait aimer la vertu dans ses écrits. PORTRAIT DE L’AMOUR, TIRÉ DE L'ÉPÎTRE SUR L’AMOUR A MADAME D’USSÉ. (L. I. ep. II)
Ces deux descriptions morales de l’Amour n’en sont pas moins intéressantes pour cela. Celle qui est tirée de la Henriade est plus pittoresque que l’autre et, d’un style plus coulant et plus correct; mais elle ne me paraît pas écrite avec plus d’énergie. Il y a seulement je ne sais quoi de plus doux et de plus intéressant. .
Il faut voir à présent comment l’archevêque de Cambrai, l’illustre Fénelon, auteur du Télémaque, a traité le même sujet. Il a aussi parlé de l’Amour et de son temple (livre IV): « On me conduisit au temple de la déesse: elle en a plusieurs dans cette île, car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie, et à Paphos. C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre; c’est un parfait péristyle: les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très majestueux; au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit, en bas-reliefs, toutes les plus agréables aventures de la déesse; à la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime. On n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux; on n’y répand jamais leur sang. On présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut, et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or; leurs cornes sont dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse. « On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants; tous les vases qui servent au sacrifice sont d’or; un bois sacré de myrte environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels; mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. » Je ne puis m’empêcher de convenir que cette description est d’une grande froideur en comparaison de la poésie que nous avons vue. Rien ne caractérise ici le temple de l’Amour; ce n’est qu’une description vague d’un temple en général. Il n’y a rien de moral que la dernière phrase; mais l’impudence et la dissolution caractérisent la débauche, et non pas l’amour. Tout le mérite de ce morceau me paraît consister dans une prose harmonieuse; mais elle manque de vie. Tous ces exemples confirment de plus en plus que les mêmes choses bien dites en vers, ou bien dites en prose, sont aussi différentes qu’un vêtement d’or et de soie l’est d’une robe simple et unie; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres que les bons vers ne l’emportent sur la bonne prose. On m’a demandé souvent s’il y avait quelque bon livre en français, écrit dans la prose poétique du Télémaque. Je n’en connais point, et je ne crois pas que ce style pût être bien reçu une seconde fois. C’est, comme on l’a dit(13), une espèce bâtarde qui n’est ni poésie ni prose, et qui, étant sans contrainte, est aussi sans grande beauté: car la difficulté vaincue ajoute un charme nouveau à tous les agréments de l’art. Le Télémaque est écrit dans le goût d’une traduction en prose d’Homère, et avec plus de grâce que la prose de Mme Dacier; mais enfin c’est de la prose, qui n’est qu’une lumière très faible devant les éclairs de la poésie, et qui atteste seulement l’impuissance(14) de rendre les poètes de l’antiquité en vers français. J’aurais dû, en suivant l’ordre alphabétique,
traiter l’ambition avant l’amitié; mais j’ai mieux aimé commencer
par une vertu que par un vice. J’ai préféré le sentiment
à l’ordre. Je ne sais pourquoi l’ambition est le sujet de beaucoup
plus de pièces de poésie et d’éloquence. que l’amitié:
n’est-ce point qu’on réussit mieux à caractériser
les passions funestes que les doux penchants du coeur? Il entre toujours
de la satire dans ce qu’on dit de l’ambition. Quoi qu’il en soit, j’aime
à voir dans la Henriade (VII, 153):
Mais que La Fontaine a de charmes dans un des prologues de ses fables! .
Voilà des vers parfaits dans leur genre. Heureux les esprits capables d’être touchés comme il faut de pareilles beautés, qui réunissent la simplicité à l’extrême éloquence! Qu’on lise encore dans Athalie ce que Mathan dit
de son ambition (acte III, sc. iii):
Je trouve l’ambition caractérisée plus en grand, et peinte dans son plus haut degré, dans la tragédie de Mahomet. C’est Mahomet qui parle (acte II, sc. V) .
Voilà bien l’ambition à son comble: celui qui parle ainsi veut être à la fois conquérant, législateur, roi, pontife, et prophète; et il y parvient. Il faut avouer que les autres desseins des plus grands hommes sont de bien petites vanités auprès de cette ambition. On ne peut la décrire avec plus de force et de justesse. Mathan me paraît parler en subalterne, et Mahomet en maître du monde. J’observerai, en passant, que l’un et l’autre avouent le fond de leur erreur, ce qui n’est guère naturel(15); mais ce défaut est bien plus grand dans Mathan que dans Mahomet. On ne dit point de soi qu’on est scélérat; mais on peut dire qu’on est ambitieux: la grandeur de l’objet ennoblit jusqu’à la fourberie même aux yeux des hommes. Je ne vois guère description d’armée qui
mérite notre attention dans les poètes tragiques que celle
qu’on lit dans Le Cid (acte IV, sc. iii):
Je crois que tout le monde tombera d’accord qu’il y a plus d’âme et de pathétique dans la description d’une armée prête à attaquer que fait l’illustre Fénelon au dixième livre des Aventures de Télémaque. Ce n’est point une description circonstanciée: elle est vague; elle ne spécifie rien; elle tient plus de la déclamation que de cet air de vérité qui a un si grand mérite; mais il a l’art de parler au coeur jusque dans l’appareil de la guerre. « Pendant qu’ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennissants, d’hommes qui poussaient des hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l’air d’un son belliqueux. On s’écrie: « Voilà les ennemis qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés; les voilà qui viennent assiéger Salente. » Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. « Hélas! disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crête, et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres comme Troie! » On voyait de dessus les murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les cuirasses, et les boucliers des ennemis. Les yeux en étaient éblouis. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la terre, comme elle est couverte par une abondante moisson que Cérès prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile, pendant les chaleurs de l’été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquait les chariots armés de faux tranchantes; on distinguait facilement chaque peuple venu à cette guerre. » (Livre X.) Je suis bien plus ému ici par Fénelon que par Corneille. Ce n’est pas que les vers ne soient, à mérite égal, incomparablement au dessus de la prose; mais ici la description a un fond plus touchant que celle de Corneille; et il faut bien considérer qu’un acteur, dans une pièce de théâtre, ne doit presque jamais s’exprimer comme un auteur qui parle à l’imagination du lecteur. Il faut sentir combien Corneille et Fénelon avaient chacun un but différent. Pour prouver incontestablement la supériorité
de la poésie sur la prose dans le même genre de beautés,
considérons ce même objet d’une armée en bataille,
dans le huitième chant de la Henriade (65-176):
Il y a dans cette description plus de pathétique encore et plus de portraits touchants que dans le Télémaque. Ce morceau, Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes, forme un mélange délicieux de tendresse
et d’horreur. Le poète met ici son art à rendre la guerre
odieuse, dans le temps même qu’il sonne la charge, et qu’il inspire
l’ardeur du combat dans l’âme du lecteur. La comparaison des deux
mers qui se choquent étonne l’imagination. La peinture de
la baïonnette au bout du fusil est d’un goût nouveau, vrai
et noble; c’est un des plus grands mérites de la poésie de
peindre les détails.
Cet art de peindre les détails, et de décrire
des choses que la poésie française évite communément,
se trouve d’une manière bien sensible dans le récit d’un
assaut donné aux faubourgs de Paris(21):
Il est visible que l’auteur a jouté contre le grand peintre Homère dans cette description: car, comme Homère s’attache à animer tout, et à peindre toutes les choses qui étaient en usage de son temps, le poète français entre dans les détails de toutes les machines dont nous nous servons: chemin couvert attaqué, fascines portées, mines, bombes, tout est exprimé. Mettons en parallèle ce morceau épique avec
la traduction d’une description à peu près semblable dans
l’Iliade,
et
voyons comment Lamotte a rendu le poète grec.
Malgré la sécheresse de ces vers, on voit aisément la richesse du fond du sujet; mais le pinceau de M. de Lamotte n’est point moelleux et n’a nulle force. Il règne dans tout ce qu’il fait un ton froid, didactique, qui devient insupportable à la longue. Au lieu d’imiter les belles peintures d’Homère et l’harmonie de ses vers, il s’amuse à considérer que Nestor, dans la chaleur du combat, pourrait n’être pas entendu; et il croit avoir de l’esprit en disant: Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours. Le pis de tout cela est qu’il n’y a pas un mot dans Homère, ni de Nestor haranguant, ni de plusieurs qui tombent mourants, et qui s’estiment heureux de servir d’échelle à leurs compagnons, ni d’effort pour effort et de menace pour menace: tout cela est de M. de Lamotte. Ses vers sont bas et prosaïques; ils jettent même un ridicule sur l’action. Car c’est un portrait comique que celui d’un homme qui parle et qu’on n’entend point. Il faut avouer que Lamotte a gâté tous les tableaux d’Homère. Il avait beaucoup d’esprit; mais il s’était corrompu le goût par une très mauvaise philosophie qui lui persuadait que l’harmonie, la peinture, et le choix des mots, étaient inutiles à la poésie; que pourvu que l’on cousît ensemble quelques traits communs de morale, on était au-dessus des plus grands poètes. La véritable philosophie aurait dû lui apprendre, au contraire, que chaque art a sa nature propre, et qu’il ne fallait point traduire Homère avec sécheresse, comme il serait permis de traduire Épictète. Lamotte avait donné d’abord de très grandes espérances par les premières odes qu’il composa; mais bientôt après il tomba dans le mauvais goût, et il devint un des plus mauvais auteurs. Il crut avoir corrigé Homère(22). Cet excès d’orgueil lui ayant mal réussi, il écrivit contre la poésie. Il fut sur le point de corrompre le goût de son siècle, car il avait eu l’adresse de se faire un parti considérable, et de se faire louer dans tous les journaux; mais sa cabale est tombée avec lui. Le temps fait justice, et met toutes les choses à leur place. Les batailles ont tant de rapports avec ce que je viens
de mettre sous les yeux que je ne m’étendrai pas sur cet article.
Je remarquerai seulement que l’on a toujours donné la préférence
à Homère sur Virgile pour cette grande partie du poème
épique. Je ne sais si le Tasse n’est pas encore supérieur
à Homère dans la description des batailles. Quelles peintures
vives et pénétrantes dans celle qui se donne au vingtième
chant, et avec quelle force ce grand homme se soutient au bout de sa carrière!
Que tout cela est vrai, terrible, passionné! Pour moi, j’avoue que les descriptions d’Homère ne me semblent pas renfermer tant de beautés. Ce que j’aime dans la bataille d’Ivry c’est la foule des comparaisons et des métaphores rapides, les aventures touchantes jointes à l’horreur de l’action, la vertu stoïque de Mornai opposée à la rage des combattants; l’éloge même de l’amitié au milieu du carnage, la clémence après la victoire: cela fait un tout que je ne rencontre point ailleurs. Je remarque, entre autres choses qui m’ont frappé, cette fin de la bataille (ch. VIII, 388-402): .
Je me suis toujours demandé pourquoi ces descriptions en vers me faisaient tant de plaisir, pendant que les récits des batailles me causaient tant de langueur dans les historiens. La véritable raison, à mon sens, c’est que les historiens ne peignent point comme les poètes. Je vois dans Mézerai et dans Daniel des régiments qui avancent et des corps de réserve qui attendent, des postes pris, un ravin passé, et tout cela presque toujours embrouillé: Mais de la vivacité, de la chaleur, de l’horreur, de l’intérêt, c’est ce qui se trouve dans l’histoire encore moins que l’exactitude. Le plus beau caractère que j’aie jamais lu est malheureusement tiré d’un roman, et même d’un roman qui, en voulant imiter le Télémaque, est demeuré fort au-dessous de son modèle. Mais il n’y a rien dans le Télémaque qui puisse, à mon gré, approcher du portrait de la reine d’Égypte, qu’on trouve dans le premier volume de Séthos. Elle ne s’est point laissée aller, comme bien des rois, aux injustices, dans l’espoir de les racheter par ses offrandes; et sa magnificence à l’égard des dieux a été le fruit de sa piété, et non le tribut de ses remords. Au lieu d’autoriser l’animosité, la vexation, la persécution, par les conseils d’une piété mal entendue, elle n’a voulu tirer de la religion que des maximes de douceur; et elle n’a fait usage de la sévérité que suivant l’ordre de la justice générale, et par rapport au bien de l’État. Elle a pratiqué toutes les vertus des bons rois avec une défiance modeste qui la laissait à peine jouir du bonheur qu’elle procurait à ses peuples. La défense glorieuse des frontières, la paix affermie au dehors et au dedans du royaume, les embellissements et les établissements de différentes espèces, ne sont ordinairement, de la part des autres princes, que des effets d’une sage politique, que les dieux, juges du fond des coeurs, ne récompensent pas toujours; mais de la part de notre reine toutes ces choses ont été des actions de vertu, parce qu’elles n’ont eu pour principe que l’amour de ses devoirs et la vue du bonheur public. Bien loin de regarder la souveraine puissance comme un moyen de satisfaire ses passions, elle a conçu que la tranquillité du gouvernement dépendait de la tranquillité de son âme, et qu’il n’y a que les esprits doux et patients qui sachent se rendre véritablement maîtres des hommes. Elle a éloigné de sa pensée toute vengeance; et, laissant à des hommes privés la honte d’exercer leur haine dès qu’ils le peuvent, elle a pardonné, comme les dieux, avec un plein pouvoir de punir. Elle a réprimé les esprits rebelles, moins parce qu’ils résistaient à ses volontés que parce qu’ils faisaient obstacle au bien qu’elle voulait faire; elle a soumis ses pensées au conseil des sages, et tous les ordres du royaume à l’équité de ses lois; elle a désarmé les ennemis étrangers par son courage et par la fidélité à sa parole, et elle a surmonté les ennemis domestiques par sa fermeté et par l’heureux accomplissement de ses projets. Il n’est jamais sorti de sa bouche ni un secret ni un mensonge, et elle a cru que la dissimulation nécessaire pour régner ne devait s’étendre que jusqu’au silence. Elle n’a point cédé aux importunités des ambitieux, et les assiduités des flatteurs n’ont point enlevé les récompenses dues à ceux qui servaient leur patrie loin de sa cour. La faveur n’a point été en usage sous son règne; l’amitié même, qu’elle a connue et cultivée, ne l’a point emporté auprès d’elle sur le mérite, souvent moins affectueux et moins prévenant. Elle a fait des grâces à ses amis, et elle a donné des postes importants aux hommes capables. Elle a répandu des honneurs sur les grands, sans les dispenser de l’obéissance, et elle a soulagé le peuple sans lui ôter la nécessité du travail. Elle n’a point donné lieu à des hommes nouveaux de partager avec le prince, et inégalement pour lui, les revenus de son État; et les derniers du peuple ont satisfait sans regret aux contributions proportionnées qu’on exigeait d’eux, parce qu’elles n’ont point servi à rendre leurs semblables plus riches, plus orgueilleux, et plus méchants. Persuadée que la providence des dieux n’exclut point la vigilance des hommes, qui est un de ses présents, elle a prévenu les misères publiques par des provisions régulières; et, rendant ainsi toutes les années égales, sa sagesse a maîtrisé en quelque sorte les saisons et les éléments. Elle a facilité les négociations, entretenu la paix, et porté le royaume au plus haut point de la richesse et de la gloire par l’accueil qu’elle a fait à tous ceux que la sagesse de son gouvernement attirait des pays les plus éloignés; et elle a inspiré à ses peuples l’hospitalité, qui n’était point encore assez établie chez les Égyptiens. « Quand il s’est agi de mettre en oeuvre les grandes maximes du gouvernement et d’aller au bien général, malgré les inconvénients particuliers, elle a subi avec une généreuse indifférence les murmures d’une populace aveugle, souvent animée par les calomnies secrètes de gens plus éclairés, qui ne trouvent pas leur avantage dans le bonheur public. Hasardant quelquefois sa propre gloire pour l’intérêt d’un peuple méconnaissant, elle a attendu sa justification du temps; et, quoique enlevée au commencement de sa course, la pureté de ses intentions, la justesse de ses vues, et la diligence de l’exécution, lui ont procuré l’avantage de laisser une mémoire glorieuse et un regret universel. Pour être plus en état de veiller sur le total du royaume, elle a confié les premiers détails à des ministres sûrs, obligés de choisir des subalternes qui en choisiraient encore d’autres dont elle ne pouvait plus répondre elle-même, soit par l’éloignement, soit par le nombre. Ainsi, j’oserai le dire devant nos juges et devant ses sujets qui m’entendent, si, dans un peuple innombrable tel que l’on connaît celui de Memphis et des cinq mille villes de la dynastie, il s’est trouvé, contre son intention, quelqu’un d’opprimé, non seulement la reine est excusable par l’impossibilité de pourvoir à tout, mais elle est digne de louange en ce que, connaissant les bornes de l’esprit humain, elle ne s’est point écartée du centre des affaires publiques, et qu’elle a réservé toute son attention pour les premières causes et pour les premiers mouvements. Malheur aux princes dont quelques particuliers se louent quand le public a lieu de se plaindre! mais les particuliers mêmes qui souffrent n’ont pas droit de condamner le prince quand le corps de l’État est sain, et que les principes du gouvernement sont salutaires. Cependant, quelque irréprochable que la reine nous ait paru à l’égard des hommes, elle n’attend, par rapport à vous, ô justes dieux! son repos et son bonheur que de votre clémence. » Comparez ce morceau au portrait que fait Bossuet de Marie-Thérèse, reine de France, vous serez étonné de voir combien le grand maître d’éloquence est alors au-dessous de l’abbé Terrasson, qui ne passera pourtant jamais pour un auteur classique. « Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires; ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici, en peu de mots, ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines; et tel est le digne abrégé de son éloge. Il n’y a rien que d’auguste dans sa personne; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples; venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas à cette princesse où la mort frappe; on n’y voit point d’endroit faible par où elle pût craindre d’être surprise toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques de la mort c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très excellente, très puissante et très chrétienne princesse, Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre. » Il y a peu de choses plus faibles que cet éloge, si ce n’est les oraisons funèbres qu’on a faites depuis les Bossuet et les Fléchier. Il ne s’est guère trouvé après ces grands hommes que de vains déclamateurs qui manquaient de force et de grâce dans l’esprit et dans le style. Les caractères sont d’une difficulté et d’un mérite tout autre dans l’histoire que dans les romans et dans les oraisons funèbres. On sent aisément qu’ils doivent être aussi bien écrits, et avoir de plus le mérite de la vraisemblance. Rien n’est si fade que les portraits que fait Maimbourg de ses héros. Il leur donne à tous de grands yeux bleus à fleur de tête, des nez aquilins, une bouche admirablement conformée, un génie perçant, un courage ardent et infatigable, une patience inépuisable, une constance inébranlable. Quelle différence, bon Dieu! entre tous ces fades portraits et celui que fait de Cromwell, en deux mots, l’éloquent et intéressant historien de l’Essai du Siècle de Louis XIV(23)! « Les autres nations, dit-il, crurent l’Angleterre ensevelie sous ses ruines, jusqu’au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l’assujettit en portant l’Évangile dans une main, l’épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui dans son gouvernement couvrit des qualités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. » Voila, dans ce peu de lignes, toute la vie de Cromwell. L’auteur en eût dit trop s’il en eût dit davantage dans une description de l’Europe où il passe en revue toutes les nations. Le caractère de Charles XII m’a frappé dans un goût absolument différent; c’est à la fin de l’histoire de ce monarque. Le vrai se fait sentir dans cette peinture. On sent que ce n’est pas là un portrait fait à plaisir comme celui de Valstein, qu’on a fait valoir dans Sarrasin(24), mais qui n’est peut-être en effet qu’un amas d’oppositions et d’antithèses, et qu’une imitation ampoulée de Salluste. « Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l’adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l’une ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vue privée et unie, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse. Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie. Sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède. Son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort. Sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté, et, dans les dernières, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre ont fait le malheur de son pays. Il n’attaqua jamais personne; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses États. Il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre, et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique, qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire il n’avait que de la modestie; après la défaite, que de la fermeté; dur pour les autres comme pour lui-même; comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets aussi bien que la sienne; homme unique, plutôt que grand homme; admirable, plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire. » Je vois dans ces traits un résumé de toute l’histoire de ce monarque. L’auteur ne peint, pour ainsi dire, que par les faits. Il n’a point envie de briller. Ce n’est point lui qui paraît, c’est son héros; et, quoique sans envie de briller, il répand pourtant sur cette image une élégance de diction, et un sentiment de vertu et de philosophie qui charme l’âme. Je trouve tout le contraire dans le portrait de Valstein fait par Sarrasin. « Il était, dit-il, envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne, implacable dans la haine, cruel dans la vengeance, prompt à la colère, ami de la magnificence, de l’ostentation et de la nouveauté » Il semble que l’auteur, en s’exprimant ainsi, soit plus rempli de Salluste que de son héros, Je vois des traits, mais qui peuvent s’appliquer à mille généraux d’armée; « envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne »: ce ne sont là que des antithèses. Il est si vrai qu’on est jaloux de sa propre gloire, quand on envie celle d’autrui, que ce n’est pas assurément la peine de le dire. Ce n’est pas là représenter le caractère propre et particulier d’un personnage illustre, c’est vouloir briller par un entassement de lieux communs qui appartiennent à cent généraux d’armée aussi bien qu’à Valstein. Nous avons en France une foule de chansons préférables
à toutes celles d’Anacréon, sans qu’elles aient jamais fait
la réputation d’un auteur. Toutes ces aimables bagatelles ont été
faites plutôt pour le plaisir que pour la gloire. Je ne parle pas
ici de ces vaudevilles satiriques qui déshonorent plus l’esprit
qu’ils ne manifestent de talent je parle de ces chansons délicates
et faciles qu’on retient sans rougir, et qui sont des modèles de
goût. Telle est celle-ci; c’est une femme qui parle:
Que de personnes louées sans fadeur dans cette chanson, et que toutes ces louanges servent à relever le mérite de celui à qui elle est adressée! Mais surtout que de sentiment dans ce dernier vers: Dût-il m’être infidèle Qui pourrait n’être pas encore agréablement
touché de ce couplet vif et galant(25):
Qui croirait qu’on eût pu faire à la louange de l’herbe qu’on appelle fougère une chanson aussi agréable que celle-ci: .
Je suis toujours étonné de cette variété prodigieuse avec laquelle les sujets galants ont été maniés par notre nation. On dirait qu’ils sont épuisés, et cependant on voit encore des tours nouveaux; quelquefois même il y a de la nouveauté jusque dans le fond des choses, comme dans cette chanson peu connue, mais qui me paraît fort digne de l’être par les lecteurs qui sont sensibles à la délicatesse: .
Pour bien réussir à ces petits ouvrages, il faut dans l’esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’élever, ne point trop s’abaisser, et savoir n’être point trop long, .
Les comparaisons ne paraissent à leur place que dans le poème épique et dans l’ode. C’est là qu’un grand poète peut déployer toutes les richesses de l’imagination, et donner aux objets qu’il peint un nouveau prix par la ressemblance d’autres objets. C’est multiplier aux yeux des lecteurs les images qu’on leur présente. Mais il ne faut pas que ces figures soient trop prodiguées. C’est alors une intempérance vicieuse, qui marque trop d’envie de paraître, et qui dégoûte et lasse le lecteur. On aime à s’arrêter dans une promenade pour cueillir des fleurs; mais on ne veut pas se baisser à tout moment pour en ramasser. Les comparaisons sont fréquentes dans Homère. Elles sont pour la plupart fort simples, et ne sont relevées que par la richesse de la diction. L’auteur de Télémaque, venu dans un temps plus raffiné, et écrivant pour des esprits plus exercés, devait, à ce que je crois, chercher à embellir son ouvrage par des comparaisons moins communes. On ne voit chez lui que des princes comparés à des bergers, à des taureaux, à des lions, à des loups avides de carnage. En un mot, ses comparaisons sont triviales; et, comme elles ne sont pas ornées par le charme de la poésie, elles dégénèrent en langueur. Les comparaisons dans le Tasse sont bien plus ingénieuses.
Telle est, par exemple, celle d’Armide(26),
qui se prépare à parler à son amant, et qui étudie
son discours pour le toucher, avec un musicien qui prélude avant
de chanter un air attendrissant. Cette comparaison, qui ne serait pas placée
en peignant une autre qu’une magicienne artificieuse, est là tout
à fait juste. Il y a dans le Tasse peu de ces comparaisons nouvelles.
De tous les poèmes épiques, la Henriade est celui
où j’en ai vu davantage
Rien encore de plus neuf que cette comparaison de d’un combat d’Aumale et de Turenne: .
Voilà comme un véritable poète fait servir toute la nature à embellir son ouvrage, et comme la science la plus épineuse devient entre ses mains un ornement mais j’avoue que je suis transporté encore de ces comparaisons moins recherchées et plus frappantes, prises des plus grands objets de la nature, lesquels pourtant n’avaient pas encore été mis en oeuvre. .
La Henriade est encore le seul poème où j’aie remarqué des comparaisons tirées de l’histoire et de la Bible; mais c’est une hardiesse que je ne voudrais pas qu’on imitât souvent; et il n’y a que très peu de points d’histoire, très connus et très familiers, qu’on puisse employer avec succès. J’aime mieux les objets tirés de la nature. Que je vois avec plaisir Mornai vertueux à la cour comparé à la fontaine Aréthuse! .
Voici une comparaison qui me plaît encore davantage parce qu’elle renferme à la fois deux objets comparés à deux autres objets. C’est dans une épître sur l’Envie(28). Il s’agit de gens de lettres qui se déchirent mutuellement par des satires, et de ceux qui, plus dignes de ce nom, ne sont occupés que du progrès de l’art, qui aiment jusqu’à leurs rivaux, et qui les encouragent: .
Il y a très peu de comparaisons dans ce goût. Il n’est rien de plus rare que de rencontrer dans la nature un assemblage de phénomènes qui ressemblent à d’autres, et qui produisent en même temps de belles images: de telles beautés sont fort au-dessus de la poésie ordinaire, et transportent un homme de goût. J’ai été étonné de trouver
si peu de comparaisons dans les odes de Rousseau; voici presque les seules:
Outre que cette idée est fort commune, le cercle marqué de joie me paraît une expression vicieuse; et la joie, au singulier, opposée aux ennuis, au pluriel, me paraît un grand défaut. Il y a dans la même ode une espèce de comparaison
plus ingénieuse, qui roule sur le même sujet:
Il y a de l’esprit dans cette idée; mais je ne sais si les chagrins et les plaisirs de cette vie nous mettent en effet dans le ciel et dans l’enfer. Cette expression semblerait plus convenable dans la bouche d’un homme passionné, qui exagérerait ses tourments et ses satisfactions. Dieu n’a point fait l’homme dans cette vie pour être tantôt dans la béatitude céleste, et tantôt dans les peines infernales; et, de plus, Castor et Pollux, en jouissant de l’immortalité, six mois chez Jupiter, et six mois chez Pluton, ne passaient pas de la joie à la douleur, mais seulement d’un hémisphère à l’autre. Il est essentiel qu’une comparaison soit juste: toutefois, malgré ce défaut, cette idée a quelque chose de vif, de neuf et de brillant, qui fait plaisir au lecteur. Voici la seule comparaison que je trouve après
celles-ci dans les odes de Rousseau. C’est dans l’ode qu’il fit après
une maladie. Il compare son corps à un arbre renversé par
terre:
Je souhaiterais dans ces vers plus d’harmonie et des expressions plus justes. « La constance des appuis qui soutient les bras relâchés » est une expression barbare. Le plus grand défaut de cette comparaison est de n’être pas fondée. Il n’arrive jamais qu’on étaye un arbre que l’hiver a gelé. Tant de fautes dans un poète de réputation doivent rendre les écrivains extrêmement circonspects, et leur faire voir combien l’art d’écrire en vers est difficile. Il y a de très belles comparaisons dans Milton; mais leur principal mérite vient de la nécessité où il est de comparer les objets étonnants et gigantesques qu’il représente, aux objets plus naturels et plus petits qui nous sont familiers. Par exemple, en faisant marcher Satan, qui est d’une taille énorme, il le fait appuyer sur une lance, et il compare cette lance au mât d’un grand navire; au lieu que nous comparons le canon à la foudre, il compare le tonnerre à notre artillerie. Ainsi toutes les fois qu’il parle du ciel et de l’enfer, il prend ses similitudes sur la terre. Son sujet l’entraînait naturellement à des comparaisons qui sont toutes d’une espèce opposée à l’espèce ordinaire: car nous tâchons, autant qu’il est en nous, de comparer les choses à des objets plus relevés qu’elles; et il est, comme j’ai dit, forcé à une manière contraire. Un vice impardonnable dans les comparaisons, et toutefois
trop ordinaire, est le manque de justesse. Il n’y a pas longtemps que j’entendis
à un opéra nouveau un morceau qui me parut surprenant.
Assurément des caresses constantes, et sans s’arrêter, faîtes à la même fleur, sont le symbole de la fidélité, et ne ressemblent en rien à une maîtresse volage. L’auteur a été emporté par l’idée du zéphyr, qui d’ordinaire sert de comparaison aux inconstances; mais il le peint ici, sans y penser, comme le modèle des sentiments les plus fidèles; et, à la honte du siècle, ces absurdités passent à la faveur de la musique. Concluons que toute comparaison doit être juste, agréable, et ajouter à son objet, en le rendant plus sensible. L’art du dialogue consiste à faire dire à ceux qu’on fait parler ce qu’ils doivent dire en effet. N’est-ce que cela? me répondra-t-on. Non, il n’y a pas d’autre secret; mais ce secret est le plus difficile de tous. Il suppose un homme qui a assez d’imagination pour se transformer en ceux qu’il fait parler, assez de jugement pour ne mettre dans leur bouche que ce qui convient, et assez d’art pour intéresser. Le premier genre du dialogue, sans contredit, est celui de la tragédie: car non seulement il y a une extrême difficulté à faire parler des princes convenablement; mais la poésie noble et naturelle, qui doit animer ce dialogue, est encore la chose du monde la plus rare. Le dialogue est plus aisé en comédie; et
cela est si vrai que presque tous les auteurs comiques dialoguent assez
bien. Il n’en est pas ainsi dans la haute poésie. Corneille lui-même
ne dialogue point comme il faut dans huit ou neuf pièces. Ce sont
de longs raisonnements embarrassés. Vous n’y retrouvez point ce
dialogue vif et touchant du Cid (acte III, sc. IV):
Le chef-d’oeuvre du dialogue est encore une scène dans les Horaces (acte II, sc. iii): .
Peu d’auteurs ont su imiter les éclairs vifs de ce dialogue pressant et entrecoupé. La tendre mollesse et l’élégance abondante de Racine n’ont guère de ces traits de repartie et de réplique en deux ou trois mots, qui ressemblent à des coups d’escrime, poussés et parés presque en même temps. Je n’en trouve guère d’exemples que dans l’Oedipe
nouveau(29):
Il y a cent autres beautés de dialogue dans le peu de bonnes pièces qu’a données Corneille; et toutes celles de Racine, depuis Andromaque, en sont des exemples continuels. Les autres auteurs n’ont point ainsi l’art de faire parler leurs acteurs. Ils ne s’entendent point, ils ne se répondent point pour la plupart. Ils manquent de cette logique secrète qui doit être l’âme de tous les entretiens, et même des plus passionnés. Nous avons deux tragédies qui sont plus remplies de terreur, et qui, par des situations intéressantes, touchent le spectateur autant que celles de Corneille, de Racine, et de Voltaire: c’est Électre et Rhadamiste; mais ces pièces, étant mal dialoguées et mal écrites, à quelques beaux endroits près, ne seront jamais mises au rang des ouvrages classiques qui doivent former le goût de la jeunesse: c’est pourquoi on ne les cite jamais quand on cite les écrivains purs et châtiés(30). Le lecteur est au supplice lorsque, dès les premières
scènes, il voit, dans Électre(31),Arcas
qui dit à cette princesse:
Outre que ces vers sont durs et sans liaison, quels sens présentent-ils? Ne pourrait-on pas flatter la passion d’Itys en montrant du trouble? Ce n’est même que par son trouble qu’une fille peut flatter la passion de son amant. Il fallait dire: Loin de faire voir vos terreurs, flattez Itys; mais quelle liaison y a-t-il entre flatter la flamme d’Itys, et faire que son hymen avec Itys se diffère? Il n’y a là ni raisonnement ni diction, et rien n’est plus mauvais. Ensuite Électre dit à Itys(32):
Ce n’est pas là répondre. Que veut dire ne m’enviez pas mon amour? En quoi Électre peut-elle envier cet amour? Cela est inintelligible et barbare. Clytemnestre vient ensuite, qui demande au jeune Itys si sa fille Électre se rend enfin à la passion de ce jeune homme; et elle menace Électre, en cas de résistance. Itys dit alors à Clytemnestre(33): Je ne puis la contraindre, et mon esprit confus... Clytemnestre répond: Par ce raisonnement je connais vos refus. Mais Itys n’a fait là aucun raisonnement. Il dit, en un vers seulement, qu’il ne peut contraindre Électre. Il fallait faire raisonner Itys pour lui reprocher son raisonnement. Enfin quand le tyran arrive, il demande encore à Clytemnestre si Électre consent au mariage. Électre répond(34):
Quelle froide et impertinente pointe! Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang. Cela s’entendrait naturellement: en faveur de ton fils; et ici cela veut dire: en faveur de ton sang que je veux faire couler. Y a-t-il rien de plus pitoyable que cette équivoque? Égisthe répond à cette pointe détestable
:
Mais il n’a pas été ici question de constance. Il veut dire apparemment, je me vengerais de toi en éprouvant ta constance dans les supplices; mais je me vengerais suffit, et jusqu’où va ta constance n’est que pour la rime. Après cela, Égisthe quitte Clytemnestre
en lui disant(35):
Quand on dit: quelqu’un paraît, je vous laisse, cela fait entendre que ce quelqu’un est notre ennemi, ou qu’on a des raisons pour ne pas paraître devant lui; mais point du tout, c’est ici de sa propre fille dont il parle. Quelle raison a-t-il donc pour s’en aller? Il va travailler, dit-il, au repos de la Grèce; mais on n’a pas dit encore un seul mot du repos ou du trouble de la Grèce. Enfin cette fille, qui vient là aussi mal à propos que son père est sorti, termine l’acte en racontant à sa confidente qu’elle est amoureuse. Elle le dit en vers inintelligibles, et finit par dire(36): .
Quelle raison, je vous prie, de faire tout pour l’amour, si l’amour ne fait rien pour elle? Quel jeu de mots indigne d’une soubrette de comédie! Si je voulais examiner ici toute la pièce, on ne verrait pas une page qui ne fût pleine de pareils défauts. Ce n’est point ainsi que dialogue Sophocle; et il n’a point surtout défiguré ce sujet tragique par des amours postiches, par une Iphianasse et un Itys, personnages ridicules. Il faut que le sujet soit bien beau pour avoir réussi au théâtre, malgré tous les défauts de l’auteur; mais aussi il faut convenir qu’il a su très bien conserver cette sombre horreur qui doit régner dans la pièce d’Électre, et qu’il y a des situations touchantes, des reconnaissances qui attendrissent plus que les plus belles scènes de Racine, lesquelles sont souvent un peu froides, malgré leur élégance. M. de Voltaire dialogue infiniment mieux que M. de Crébillon, de l’aveu de tout le monde; et son style est si supérieur que, dans quelques-unes de ses pièces comme dans Brutus et dans Jules César, je ne crains point de le mettre à côté du grand Corneille, et je n’avance rien là que je ne prouve. Voyons les mêmes sujets traités par eux. Je ne parle pas d’Oedipe, car il est sans difficulté que l’Oedipe de Corneille n’approche pas de l’autre. Mais choisissons dans Cinna et dans Brutus des morceaux qui aient le même fond de pensées. Cinna parlant à Auguste (acte II, sc. I):
1° « Toutes sortes d’états reçus par tous les climats » n’est pas une bonne expression, attendu qu’un état est toujours état, quelque forme de gouvernement qu’il ait. De plus, on n’est point reçu par un climat. 2° Ce n’est point une injure qu’on fait à un peuple en changeant ses lois. On peut lui faire tort, on peut le troubler; mais injure n’est pas le terme convenable et propre. 3° « Les Macédoniens aiment le monarchique.
» Il sous-entend l’état monarchique; mais ce mot état
se
trouvant trop éloigné, le monarchique est là
un terme vicieux, un adjectif sans substantif.
Tout ce morceau, d’ailleurs, est très prosaïque. Il est très utile d’éplucher ainsi les fautes de style et de langage où tombent les meilleurs auteurs, afin de ne point prendre leurs manquements pour des règles, ce qui n’arrive que trop souvent aux jeunes gens et aux étrangers. Brutus le consul, dans la tragédie de ce nom, s’exprime
ainsi dans un cas fort approchant (acte I, sc. II):
J’avoue hardiment que je donne ici la préférence au style de Brutus. Après ces quatre tragiques, je n’en connais point qui méritent la peine d’être lus; d’ailleurs, il faut se borner dans les lectures. Il n’y a dans Corneille que cinq ou six pièces qu’on doive, ou plutôt qu’on puisse lire; il n’y a que l’Électre et le Rhadamiste chez M. de Crébillon dont un homme qui a un peu d’oreille puisse soutenir la lecture; mais pour les pièces de Racine, je conseille qu’on les lise toutes très souvent, hors les Frères ennemis. Les premiers dialogues supportables qu’on ait écrits en prose dans notre langue sont ceux de La Mothe le Vayer; mais ils ne peuvent, en aucune manière, être comparés à ceux de M. de Fontenelle. J’avouerai aussi que ceux de M. de Fontenelle ne peuvent être comparés à ceux de Cicéron, ni à ceux de Galilée, pour le fond et la solidité. Il semble que cet ouvrage ne soit fait uniquement que pour montrer de l’esprit. Tout le monde veut en avoir, et on croit en faire provision quand on lit ces dialogues. Ils sont écrits avec de la légèreté et de l’art; mais il me semble qu’il faut les lire avec beaucoup de précaution, et qu’ils sont remplis de pensées fausses. Un esprit juste et sage ne peut souffrir que la courtisane Phryné se compare à Alexandre, et qu’elle lui dise que « s’il est un aimable conquérant, elle est une aimable conquérante; que les belles sont de tous pays, et que les rois n’en sont pas, etc.(38) » Rien n’est plus faux que dire que « les hommes se défendraient trop bien si les femmes les attaquaient(39)». Toute cette métaphysique d’amour ne vaut rien, parce qu’elle est frivole et qu’elle n’est pas vraie. Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable(40). Il est encore très faux qu’il n’y ait pas de siècles plus méchants les uns que les autres(41). Le xe siècle, à Rome, était certainement beaucoup plus pervers que le xviiie. Il y a cent exemples pareils. Il n’est pas plus vrai « qu’avoir de l’esprit soit uniquement un hasard(42) »: car c’est principalement la culture qui forme l’esprit, et si cela n’était pas ainsi, un paysan en aurait autant que l’homme du monde le plus cultivé. Rien n’est encore plus faux que ce qu’on met dans la bouche d’Élisabeth d’Angleterre, parlant au duc d’Alençon. Elle veut lui persuader qu’il a été heureux, parce qu’il a manqué quatre fois la royauté. « Et voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes pas aperçu. Toujours des imaginations, des espérances, et jamais de réalité. Vous n’avez fait que vous préparer à la royauté pendant toute votre vie, comme je n’ai fait pendant toute la mienne que me préparer au mariage(43). » Quelle pitié de comparer la fureur de régner du duc d’Alençon, et les malheurs horribles qu’elle lui causa, avec les petits artifices de la reine Élisabeth pour ne se point marier! Quelle fausseté de prétendre que le bonheur consiste dans des espérances si cruellement confondues! Enfin, est-il rien de plus faux que ces paroles: Voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes point aperçu? Un bonheur qu’on ne sent point peut-il être un bonheur? Il est honteux pour la nation que ce livre frivole, rempli d’un faux continuel, ait séduit si longtemps. Voici encore une pensée aussi fausse que recherchée: « Mais songez que l’honneur gâte tout cet amour, dès qu’il y entre. D’abord, c’est l’honneur des femmes qui est contraire aux intérêts des amants; et puis, du débris de cet honneur-là, les amants s’en composent un autre qui est fort contraire aux intérêts des femmes. Voilà ce que c’est que d’avoir mis l’honneur d’une partie dont il ne devait point être(44). » Quel style! un honneur qui est de la partie. Mais rien ne paraît encore plus faux et plus mal placé que Faustine, qui se compare à Marcus Brutus, et prétend avoir eu autant de courage en faisant des infidélités à Marc-Aurèle son mari, que Brutus en eut en tuant l’usurpateur de Rome. « Je voulais, dit-elle, effrayer tellement tous les maris que personne n’osât songer à l’être après l’exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée(45). Y a-t-il rien de plus éloigné de ta raison qu’une telle pensée? Y a-t-il rien de plus mauvais goût et de plus indécent que de mettre en parallèle le Virgile travesti de Scarron avec l’Énéide, et de dire que « le magnifique et le ridicule sont si voisins qu’ils se touchent(46)? » On reconnaît trop à ce trait le méprisable dessein d’avilir tous les génies de l’antiquité, et de faire valoir je ne sais quel style compassé et bourgeois aux dépens du noble et du sublime. Pourquoi dire: « Si par malheur la vérité se montrait telle qu’elle est, tout serait perdu(47)? » Le contraire n’est-il pas d’une vérité reconnue? Cette pensée-ci n’est-elle pas aussi fausse que les autres? «Il y aurait eu trop d’injustice à souffrir qu’un siècle pût avoir plus de plaisir qu’un autre(48). » N’est-il pas évident que le siècle de Louis XIV, dans lequel on a perfectionné tous les arts aimables et toutes les commodités de la vie, a fourni plus de plaisirs que le siècle de Charles IX et de Henri III? Est-il bien raisonnable de faire dire par Julie de Gonzague à Soliman, qui fait le sophiste avec elle: « A un certain point, c’est vice (la vanité); un peu en deçà, c’est vertu(49) »? Voilà la première fois qu’on a donné ce nom à la vanité, et les raisonnements entortillés de ce dialogue ne prouveront jamais cette nouvelle morale. Autre fausseté: « Qui veut peindre pour l’immortalité doit peindre des sots(50). » Les grands poètes et les grands historiens n’ont point peint des sots. Molière même, que l’on fait parler ici, n’aurait point peint pour la postérité s’il n’avait mis que la sottise sur le théâtre. Mais ce que je trouve de plus faux que tout cela, c’est la duchesse de Valentinois(51) se comparant à César parce qu’elle a été aimée étant vieille. Des pensées si puériles et si propres à révolter tous les esprits sensés n’ont pu cependant empêcher le succès du livre, parce que les pensées fines et vraies y sont en grand nombre; et quoiqu’elles se trouvent, pour la plupart, dans Montaigne et dans beaucoup d’autres auteurs, elles ont le mérite de la nouveauté dans les dialogues de Fontenelle, par la manière dont il les enchâsse dans des traits d’histoire intéressants et agréables. Si ce livre doit être lu avec précaution, comme je l’ai dit, il peut être lu aussi avec plaisir, et même avec fruit, par tous ceux qui aimeront la délicatesse de l’esprit, et qui sauront discerner l’agréable d’avec le forcé, le vrai d’avec le faux, le solide d’avec le puéril, mêlés à chaque page dans ce livre ingénieux. Le malheur de ce livre et de ceux qui lui ressemblent est d’être écrit uniquement pour faire voir qu’on a de l’esprit. Le célèbre professeur Rollin avait grand raison de comparer les ouvrages utiles aux arbres que la nature produit avec peine, et les ouvrages de pur esprit aux fleurs des champs, qui croissent et qui meurent si vite. La perfection consiste, comme dit Horace, à joindre les fleurs aux fruits: Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci(52). On voit dans tous les poètes épiques des descriptions de l’enfer. Il y en a une aussi dans la Henriade au septième champ; mais, comme elle est fort longue et entremêlée de beaucoup d’autres idées, j’aime mieux y renvoyer le lecteur. |