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Notice de Beuchot: voici le titre de la première édition de cet ouvrage Connaissance des beautéz (sic) et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française, à l’usage des jeunes gens et surtout des étrangers, avec des exemples, par ordre alphabétique, par M. D****, 1749, in-12, portant l’adresse de Londres, mais qui est peut-être de Hollande. Une réimpression de 1750 est intitulée Connaissance des beautez, etc., M. Renouard cite une édition de la Haye, 1751, petit in-8°, « avec une préface et un demi-volume de notes remplies d’invectives et d’injures ». A la page 123 de l’édition originale (au mot GRANDEUR DE DIEU, voyez page 382), l’auteur, citant un passage de Voltaire, dit: « C’est après une description philosophique des cieux, qui n’est que de mon sujet. » Le Mercure d’octobre 1749 remarqua que cette expression donnait à penser que l’ouvrage nouveau était de Voltaire; et c’est aussi sur cette expression que Larcher (Réponse à la Défense de mon oncle, page 16) s’appuie pour donner l’ouvrage à Voltaire. Le Mercure rejette bien loin cette idée. Que ce soit inadvertance de Voltaire caché sous l’initiale D****, ou intention de M. D****, une lettre signée D**** (et qu’on trouvera ci-après, à la suite de l’ouvrage) parut dans le Mercure, premier volume de décembre 1749, p. 170, pour se disculper de cette intention, et pour réclamer à grands cris l’ouvrage. Si M. D*** (que quelques personnes disent être Dumolard) était réellement l’auteur, il devait se nommer pour dissiper pleinement les doutes et le ridicule qui en résultait pour Voltaire, de s’être mis au-dessus de tous les poètes dont il parle. Voltaire désavoue formellement l’ouvrage dans une lettre à Koenig, de juin 1753, et dit même ne l’avoir jamais lu. Les éditeurs de Kehl (voyez leur Avertissement, page 314) le donnent comme étant fait sous ses yeux par un de ses élèves. Voici quelques remarques qui, en résultat, permettent de rester dans le doute. Au mot AMOUR, Voltaire, parlant de la prose poétique, emploie ces mots: « C’est, comme on l’a dit, une espèce bâtarde qui n’est ni poésie, ni prose. » Or, d’Alembert, dans son Éloge de Mirabaud, dit: « Le mélange de ces expressions poétiques forme, comme l’a dit M. de Voltaire, une espèce bâtarde. » Au mot COMPARAISONS, un passage de la Henriade est cité avec un vers qui n’a été imprimé dans aucune édition de ce poème. Dans ses Remarques sur Pompée (au mot LANGAGE) on blâme une expression que, dans son Commentaire sur Corneille, Voltaire trouve énergique. Mais, en général, les observations sur cette pièce, qui sont dans la Connaissance des beautés, etc., sont, pour le fond et pour la forme, reproduites dans le Commentaire sur Corneille. Au mot LIBERTÉ, un passage est cité du deuxième Discours sur l’Homme, dans lequel on conserve la version d’un vers que Voltaire avait changé en 1748, c’est-à-dire un an auparavant, et qui est une vive sortie contre Desfontaines. Je n’ai pas cru pouvoir exclure l’ouvrage de cette édition
des
Oeuvres de Voltaire. (B.)
Ayant accompagné en France plusieurs jeunes étrangers, j’ai toujours tâché de leur inspirer le bon goût, qui est si cultivé dans notre nation, et de leur faire lire avec fruit les meilleurs auteurs. C’est dans cet esprit que j’ai fait ce recueil, pour l’utilité de ceux qui veulent connaître les vraies beautés de la langue française, et en bien sentir les charmes. On ne peut se flatter de connaître une langue qu’à proportion du plaisir qu’on éprouve en lisant; mais cette facilité ne s’acquiert pas tout d’un coup: elle ressemble aux jeux d’adresse, dans lesquels on ne se plaît que lorsqu’on y réussit. J’ai vu plusieurs étrangers à Paris ne pas distinguer si une tragédie était écrite dans le style des Racine et des Voltaire, ou dans celui des Danchet et des Pellegrin. Je les ai vus acheter les romans nouveaux au lieu de Zaïde. Je me suis aperçu que, dans beaucoup de pays étrangers, les personnes les plus instruites n’avaient pas un goût sûr, et qu’elles me citaient souvent avec complaisance les plus mauvais passages des auteurs célèbres, ne pouvant distinguer dans eux les diamants vrais d’avec les faux. J’ai donc cru rendre service à ceux qui voyagent et à ceux qui parlent français dans la plupart des cours de l’Europe, en mettant sous leurs yeux des pièces de comparaison tirées des auteurs les plus approuvés qui ont traité les mêmes sujets: c’est, de toutes les méthodes que j’ai employées auprès des jeunes gens, celle qui m’a toujours le plus réussi; mais ces pièces de comparaison seraient inutiles pour former l’esprit de la jeunesse, si elles n’étaient accompagnées de réflexions, qui aident des yeux peu accoutumés à bien observer ce qu’ils voient. Je lisais, par exemple, il n’y a pas longtemps, avec un
jeune comte de l’empire, qui donne les plus grandes espérances,
les traductions que Malherbe et Racan on faites de cette strophe d’Horace
(I, IV, 13-14):
Voici la traduction de Racan: .
Celle de Malherbe est plus connue. .
Je fus obligé de faire voir à ce jeune homme pourquoi les vers de Malherbe l’emportent sur ceux de Racan. En voici les raisons: 1° Malherbe commence par une image sensible: Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre; et Racan commence par des mots communs qui ne font point d’image, qui ne peignent rien. Les lois de la mort sont fatales; nos jours sont sujets aux Parques. Termes vagues, diction impropre, vice de langage: rien n’est plus faible que ces vers. 2° Les expressions de Malherbe embellissent les choses les plus basses. Cabane est agréable et du beau style, et taudis est une expression du peuple. 3° Les vers de Malherbe sont plus harmonieux; et j’oserais même les préférer à ceux d’Horace, s’il est permis de préférer une copie à un original. Je défendrais en cela mon opinion en faisant remarquer que Malherbe finit sa stance par une image pompeuse, et qu’Horace laisse peut-être tomber la sienne avec O beate Sexti. Mais, en accordant cette petite supériorité à un vers de Malherbe, j’étais bien éloigné de comparer l’auteur à Horace; je sais trop la distance infinie qui est de l’un à l’autre. Un peintre flamand peut peindre un arbre aussi bien que Raphaël. Il ne sera pas pour cela égal à Raphaël. Ayant donc éprouvé que ces petites discussions contribuaient beaucoup à former et à fixer le goût de ceux qui voulaient s’instruire de bonne foi et se procurer les vrais plaisirs de l’esprit, je vais sur ce plan choisir par ordre alphabétique les morceaux de poésie et de prose qui me paraissent les plus propres à donner de grandes idées et à élever l’âme, à lui inspirer cet attendrissement qui adoucit les moeurs, et qui rend le goût de la vertu et de la vérité plus sensible. Je mêlerai même quelquefois à ces pièces de prose et de poésie de petites digressions sur certains genres de littérature, afin de rendre l’ouvrage d’une utilité plus étendue, et je tirerai la plupart de mes exemples des auteurs que j’appelle classiques, je veux dire des auteurs qu’on peut mettre au rang des anciens qu’on lit dans les classes, et qui servent à former la jeunesse. Je cherche à l’instruire dans la langue vivante autant qu’on l’instruit dans les langues mortes. AMITIÉ(1). Il y a lieu d’être surpris que si peu de poètes
et d’écrivains aient dit en faveur de l’amitié des
choses qui méritent d’être retenues. Je n’en trouve ni dans
Corneille, ni dans Racine, ni dans Boileau, ni dans Molière, La
Fontaine est le seul poète célèbre du siècle
passé qui ait parlé de cette consolation de la vie. Il dit
à la fin de la fable des
Deux Amis (liv. VIII, fab. xi, 26):
Le second vers est le meilleur, sans contredit, de ce passage. Le mot de pudeur n’est pas propre: il fallait honte. On ne peut dire j’ai la pudeur de parler devant vous, au lieu de j’ai honte de parler devant vous; et on sent d’ailleurs que les derniers vers sont faibles. Mais il règne dans ce morceau, quoique défectueux, un sentiment tendre et agréable, un air aisé et familier, propre au style des fables. Je trouve dans la Henriade un trait sur l’amitié
beaucoup plus fort (ch. VIII, 317-24):
Cela est dans un goût plus mâle, plus élevé que le passage de La Fontaine. Il est aisé de sentir la différence des deux styles, qui conviennent chacun à leur sujet. Mais j’avoue que j’ai vu des vers sur l’amitié
qui me paraissent infiniment plus agréables. Ils sont tirés
d’une épître imprimée dans les oeuvres de M. de Voltaire(2):
Il y a dans ce morceau une douceur bien plus flatteuse que dans l’autre. Le premier semble plutôt la satire de ceux qui n aiment pas, et le second est le véritable éloge de l’amitié. Il échauffe le coeur. On en aime mieux son ami quand on a lu ce passage. Que j’aime ce vers! Multiplier son être, et vivre dans autrui. Qu’il me paraît nouveau de dire que l’amitié doit être la seule passion du sage! En effet, si l’amitié ne tient pas de la passion, elle est froide et languissante: ce n’est plus qu’un commerce de bienséance. Il sera utile de comparer tous ces morceaux avec ce que dit sur l’amitié Mme la marquise de Lambert(3), dame très respectable par son esprit et par sa conduite, et qui mettait l’amitié au rang des premiers devoirs. « La parfaite amitié nous met dans la nécessité d’être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. Vous trouvez dans l’amitié la sûreté du bon conseil, l’émulation du bon exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins. » Il est vrai que ce morceau de prose ne peut faire le même plaisir ni à l’oreille, ni à l’âme, que les vers que j’ai cités. « La sentence, dit Montaigne(4), pressée aux pieds nombreux de la poésie, élance mon âme d’une plus vive secousse. » J’ajouterai encore que les beaux vers, en français, sont presque toujours plus corrects que la prose. La raison en est que la difficulté des vers produit une grande attention dans l’esprit d’un bon poète, et de cette attention continue se forme la pureté du langage; au lieu que, dans la prose, la facilité entraîne l’écrivain et fait commettre des fautes. Il y a, par exemple, une faute de logique dans cette phrase: « Comme l’amitié ne peut se conserver qu’entre personnes estimables, elle vous force à leur ressembler. » Si vous êtes déjà ami, vous êtes donc une de ces personnes estimables. A leur ressembler n’est donc pas juste. Je crois qu’il fallait dire: « L’amitié ne se pouvant conserver qu’entre des coeurs estimables, elle vous force à l’être toujours. » Le partage dans vos douleurs est encore une faute contre la langue; il fallait dire: On partage vos douleurs, on prévient vos besoins. Ces observations, qu’on doit faire sur tout ce qu’on lit, servent à étendre l’esprit d’un jeune homme et à le rendre juste: car le seul moyen de s’accoutumer à bien juger dans les grandes choses est de ne se permettre aucun faux jugement dans les petites. Je ne puis m’empêcher de rapporter encore un passage
sur l’amitié, que je trouve plus tendre encore que ceux que j’ai
cités. Il est à la fin d’une de ces épîtres(5)
familières en vers, pour lesquelles M. de Voltaire me paraît
avoir un génie particulier.
Je me garderai bien, en voulant former des jeunes gens, de citer ici des descriptions de l’amour plus capables de corrompre le coeur que de perfectionner le goût. Je donnerai deux portraits de l’amour tirés de deux célèbres poètes, dont l’un, qui est feu Rousseau, n’a pas toujours parlé avec tant de bienséance; et l’autre, qui est M. de Voltaire, a, ce me semble, toujours fait aimer la vertu dans ses écrits. PORTRAIT DE L’AMOUR, TIRÉ DE L'ÉPÎTRE SUR L’AMOUR A MADAME D’USSÉ. (L. I. ep. II)
Ces deux descriptions morales de l’Amour n’en sont pas moins intéressantes pour cela. Celle qui est tirée de la Henriade est plus pittoresque que l’autre et, d’un style plus coulant et plus correct; mais elle ne me paraît pas écrite avec plus d’énergie. Il y a seulement je ne sais quoi de plus doux et de plus intéressant. .
Il faut voir à présent comment l’archevêque de Cambrai, l’illustre Fénelon, auteur du Télémaque, a traité le même sujet. Il a aussi parlé de l’Amour et de son temple (livre IV): « On me conduisit au temple de la déesse: elle en a plusieurs dans cette île, car elle est particulièrement adorée à Cythère, à Idalie, et à Paphos. C’est à Cythère que je fus conduit. Le temple est tout de marbre; c’est un parfait péristyle: les colonnes sont d’une grosseur et d’une hauteur qui rendent cet édifice très majestueux; au-dessus de l’architrave et de la frise sont, à chaque face, de grands frontons où l’on voit, en bas-reliefs, toutes les plus agréables aventures de la déesse; à la porte du temple est sans cesse une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On n’égorge jamais dans l’enceinte du lieu sacré aucune victime. On n’y brûle point, comme ailleurs, la graisse des génisses et des taureaux; on n’y répand jamais leur sang. On présente seulement devant l’autel les bêtes qu’on offre, et on n’en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut, et sans tache. On les couvre de bandelettes de pourpre brodées d’or; leurs cornes sont dorées, et ornées de bouquets des fleurs les plus odoriférantes. Après qu’elles ont été présentées devant l’autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles sont égorgées pour les festins des prêtres de la déesse. « On offre aussi toute sorte de liqueurs parfumées, et du vin plus doux que le nectar. Les prêtres sont revêtus de longues robes blanches, avec des ceintures d’or et des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l’Orient, et ils forment une espèce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants; tous les vases qui servent au sacrifice sont d’or; un bois sacré de myrte environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons et de jeunes filles d’une rare beauté qui puissent présenter les victimes aux prêtres, et qui osent allumer le feu des autels; mais l’impudence et la dissolution déshonorent un temple si magnifique. » Je ne puis m’empêcher de convenir que cette description est d’une grande froideur en comparaison de la poésie que nous avons vue. Rien ne caractérise ici le temple de l’Amour; ce n’est qu’une description vague d’un temple en général. Il n’y a rien de moral que la dernière phrase; mais l’impudence et la dissolution caractérisent la débauche, et non pas l’amour. Tout le mérite de ce morceau me paraît consister dans une prose harmonieuse; mais elle manque de vie. Tous ces exemples confirment de plus en plus que les mêmes choses bien dites en vers, ou bien dites en prose, sont aussi différentes qu’un vêtement d’or et de soie l’est d’une robe simple et unie; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres que les bons vers ne l’emportent sur la bonne prose. On m’a demandé souvent s’il y avait quelque bon livre en français, écrit dans la prose poétique du Télémaque. Je n’en connais point, et je ne crois pas que ce style pût être bien reçu une seconde fois. C’est, comme on l’a dit(13), une espèce bâtarde qui n’est ni poésie ni prose, et qui, étant sans contrainte, est aussi sans grande beauté: car la difficulté vaincue ajoute un charme nouveau à tous les agréments de l’art. Le Télémaque est écrit dans le goût d’une traduction en prose d’Homère, et avec plus de grâce que la prose de Mme Dacier; mais enfin c’est de la prose, qui n’est qu’une lumière très faible devant les éclairs de la poésie, et qui atteste seulement l’impuissance(14) de rendre les poètes de l’antiquité en vers français. J’aurais dû, en suivant l’ordre alphabétique,
traiter l’ambition avant l’amitié; mais j’ai mieux aimé commencer
par une vertu que par un vice. J’ai préféré le sentiment
à l’ordre. Je ne sais pourquoi l’ambition est le sujet de beaucoup
plus de pièces de poésie et d’éloquence. que l’amitié:
n’est-ce point qu’on réussit mieux à caractériser
les passions funestes que les doux penchants du coeur? Il entre toujours
de la satire dans ce qu’on dit de l’ambition. Quoi qu’il en soit, j’aime
à voir dans la Henriade (VII, 153):
Mais que La Fontaine a de charmes dans un des prologues de ses fables! .
Voilà des vers parfaits dans leur genre. Heureux les esprits capables d’être touchés comme il faut de pareilles beautés, qui réunissent la simplicité à l’extrême éloquence! Qu’on lise encore dans Athalie ce que Mathan dit
de son ambition (acte III, sc. iii):
Je trouve l’ambition caractérisée plus en grand, et peinte dans son plus haut degré, dans la tragédie de Mahomet. C’est Mahomet qui parle (acte II, sc. V) .
Voilà bien l’ambition à son comble: celui qui parle ainsi veut être à la fois conquérant, législateur, roi, pontife, et prophète; et il y parvient. Il faut avouer que les autres desseins des plus grands hommes sont de bien petites vanités auprès de cette ambition. On ne peut la décrire avec plus de force et de justesse. Mathan me paraît parler en subalterne, et Mahomet en maître du monde. J’observerai, en passant, que l’un et l’autre avouent le fond de leur erreur, ce qui n’est guère naturel(15); mais ce défaut est bien plus grand dans Mathan que dans Mahomet. On ne dit point de soi qu’on est scélérat; mais on peut dire qu’on est ambitieux: la grandeur de l’objet ennoblit jusqu’à la fourberie même aux yeux des hommes. Je ne vois guère description d’armée qui
mérite notre attention dans les poètes tragiques que celle
qu’on lit dans Le Cid (acte IV, sc. iii):
Je crois que tout le monde tombera d’accord qu’il y a plus d’âme et de pathétique dans la description d’une armée prête à attaquer que fait l’illustre Fénelon au dixième livre des Aventures de Télémaque. Ce n’est point une description circonstanciée: elle est vague; elle ne spécifie rien; elle tient plus de la déclamation que de cet air de vérité qui a un si grand mérite; mais il a l’art de parler au coeur jusque dans l’appareil de la guerre. « Pendant qu’ils raisonnaient ainsi, on entendit tout à coup un bruit confus de chariots, de chevaux hennissants, d’hommes qui poussaient des hurlements épouvantables, et de trompettes qui remplissaient l’air d’un son belliqueux. On s’écrie: « Voilà les ennemis qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés; les voilà qui viennent assiéger Salente. » Les vieillards et les femmes paraissaient consternés. « Hélas! disaient-ils, fallait-il quitter notre chère patrie, la fertile Crête, et suivre un roi malheureux au travers de tant de mers, pour fonder une ville qui sera mise en cendres comme Troie! » On voyait de dessus les murailles nouvellement bâties, dans la vaste campagne, briller au soleil les casques, les cuirasses, et les boucliers des ennemis. Les yeux en étaient éblouis. On voyait aussi les piques hérissées qui couvraient la terre, comme elle est couverte par une abondante moisson que Cérès prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile, pendant les chaleurs de l’été, pour récompenser le laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquait les chariots armés de faux tranchantes; on distinguait facilement chaque peuple venu à cette guerre. » (Livre X.) Je suis bien plus ému ici par Fénelon que par Corneille. Ce n’est pas que les vers ne soient, à mérite égal, incomparablement au dessus de la prose; mais ici la description a un fond plus touchant que celle de Corneille; et il faut bien considérer qu’un acteur, dans une pièce de théâtre, ne doit presque jamais s’exprimer comme un auteur qui parle à l’imagination du lecteur. Il faut sentir combien Corneille et Fénelon avaient chacun un but différent. Pour prouver incontestablement la supériorité
de la poésie sur la prose dans le même genre de beautés,
considérons ce même objet d’une armée en bataille,
dans le huitième chant de la Henriade (65-176):
Il y a dans cette description plus de pathétique encore et plus de portraits touchants que dans le Télémaque. Ce morceau, Habitants malheureux de ces bords pleins de charmes, forme un mélange délicieux de tendresse
et d’horreur. Le poète met ici son art à rendre la guerre
odieuse, dans le temps même qu’il sonne la charge, et qu’il inspire
l’ardeur du combat dans l’âme du lecteur. La comparaison des deux
mers qui se choquent étonne l’imagination. La peinture de
la baïonnette au bout du fusil est d’un goût nouveau, vrai
et noble; c’est un des plus grands mérites de la poésie de
peindre les détails.
Cet art de peindre les détails, et de décrire
des choses que la poésie française évite communément,
se trouve d’une manière bien sensible dans le récit d’un
assaut donné aux faubourgs de Paris(21):
Il est visible que l’auteur a jouté contre le grand peintre Homère dans cette description: car, comme Homère s’attache à animer tout, et à peindre toutes les choses qui étaient en usage de son temps, le poète français entre dans les détails de toutes les machines dont nous nous servons: chemin couvert attaqué, fascines portées, mines, bombes, tout est exprimé. Mettons en parallèle ce morceau épique avec
la traduction d’une description à peu près semblable dans
l’Iliade,
et
voyons comment Lamotte a rendu le poète grec.
Malgré la sécheresse de ces vers, on voit aisément la richesse du fond du sujet; mais le pinceau de M. de Lamotte n’est point moelleux et n’a nulle force. Il règne dans tout ce qu’il fait un ton froid, didactique, qui devient insupportable à la longue. Au lieu d’imiter les belles peintures d’Homère et l’harmonie de ses vers, il s’amuse à considérer que Nestor, dans la chaleur du combat, pourrait n’être pas entendu; et il croit avoir de l’esprit en disant: Le bruit ne laissait pas distinguer ses discours. Le pis de tout cela est qu’il n’y a pas un mot dans Homère, ni de Nestor haranguant, ni de plusieurs qui tombent mourants, et qui s’estiment heureux de servir d’échelle à leurs compagnons, ni d’effort pour effort et de menace pour menace: tout cela est de M. de Lamotte. Ses vers sont bas et prosaïques; ils jettent même un ridicule sur l’action. Car c’est un portrait comique que celui d’un homme qui parle et qu’on n’entend point. Il faut avouer que Lamotte a gâté tous les tableaux d’Homère. Il avait beaucoup d’esprit; mais il s’était corrompu le goût par une très mauvaise philosophie qui lui persuadait que l’harmonie, la peinture, et le choix des mots, étaient inutiles à la poésie; que pourvu que l’on cousît ensemble quelques traits communs de morale, on était au-dessus des plus grands poètes. La véritable philosophie aurait dû lui apprendre, au contraire, que chaque art a sa nature propre, et qu’il ne fallait point traduire Homère avec sécheresse, comme il serait permis de traduire Épictète. Lamotte avait donné d’abord de très grandes espérances par les premières odes qu’il composa; mais bientôt après il tomba dans le mauvais goût, et il devint un des plus mauvais auteurs. Il crut avoir corrigé Homère(22). Cet excès d’orgueil lui ayant mal réussi, il écrivit contre la poésie. Il fut sur le point de corrompre le goût de son siècle, car il avait eu l’adresse de se faire un parti considérable, et de se faire louer dans tous les journaux; mais sa cabale est tombée avec lui. Le temps fait justice, et met toutes les choses à leur place. Les batailles ont tant de rapports avec ce que je viens
de mettre sous les yeux que je ne m’étendrai pas sur cet article.
Je remarquerai seulement que l’on a toujours donné la préférence
à Homère sur Virgile pour cette grande partie du poème
épique. Je ne sais si le Tasse n’est pas encore supérieur
à Homère dans la description des batailles. Quelles peintures
vives et pénétrantes dans celle qui se donne au vingtième
chant, et avec quelle force ce grand homme se soutient au bout de sa carrière!
Que tout cela est vrai, terrible, passionné! Pour moi, j’avoue que les descriptions d’Homère ne me semblent pas renfermer tant de beautés. Ce que j’aime dans la bataille d’Ivry c’est la foule des comparaisons et des métaphores rapides, les aventures touchantes jointes à l’horreur de l’action, la vertu stoïque de Mornai opposée à la rage des combattants; l’éloge même de l’amitié au milieu du carnage, la clémence après la victoire: cela fait un tout que je ne rencontre point ailleurs. Je remarque, entre autres choses qui m’ont frappé, cette fin de la bataille (ch. VIII, 388-402): .
Je me suis toujours demandé pourquoi ces descriptions en vers me faisaient tant de plaisir, pendant que les récits des batailles me causaient tant de langueur dans les historiens. La véritable raison, à mon sens, c’est que les historiens ne peignent point comme les poètes. Je vois dans Mézerai et dans Daniel des régiments qui avancent et des corps de réserve qui attendent, des postes pris, un ravin passé, et tout cela presque toujours embrouillé: Mais de la vivacité, de la chaleur, de l’horreur, de l’intérêt, c’est ce qui se trouve dans l’histoire encore moins que l’exactitude. Le plus beau caractère que j’aie jamais lu est malheureusement tiré d’un roman, et même d’un roman qui, en voulant imiter le Télémaque, est demeuré fort au-dessous de son modèle. Mais il n’y a rien dans le Télémaque qui puisse, à mon gré, approcher du portrait de la reine d’Égypte, qu’on trouve dans le premier volume de Séthos. Elle ne s’est point laissée aller, comme bien des rois, aux injustices, dans l’espoir de les racheter par ses offrandes; et sa magnificence à l’égard des dieux a été le fruit de sa piété, et non le tribut de ses remords. Au lieu d’autoriser l’animosité, la vexation, la persécution, par les conseils d’une piété mal entendue, elle n’a voulu tirer de la religion que des maximes de douceur; et elle n’a fait usage de la sévérité que suivant l’ordre de la justice générale, et par rapport au bien de l’État. Elle a pratiqué toutes les vertus des bons rois avec une défiance modeste qui la laissait à peine jouir du bonheur qu’elle procurait à ses peuples. La défense glorieuse des frontières, la paix affermie au dehors et au dedans du royaume, les embellissements et les établissements de différentes espèces, ne sont ordinairement, de la part des autres princes, que des effets d’une sage politique, que les dieux, juges du fond des coeurs, ne récompensent pas toujours; mais de la part de notre reine toutes ces choses ont été des actions de vertu, parce qu’elles n’ont eu pour principe que l’amour de ses devoirs et la vue du bonheur public. Bien loin de regarder la souveraine puissance comme un moyen de satisfaire ses passions, elle a conçu que la tranquillité du gouvernement dépendait de la tranquillité de son âme, et qu’il n’y a que les esprits doux et patients qui sachent se rendre véritablement maîtres des hommes. Elle a éloigné de sa pensée toute vengeance; et, laissant à des hommes privés la honte d’exercer leur haine dès qu’ils le peuvent, elle a pardonné, comme les dieux, avec un plein pouvoir de punir. Elle a réprimé les esprits rebelles, moins parce qu’ils résistaient à ses volontés que parce qu’ils faisaient obstacle au bien qu’elle voulait faire; elle a soumis ses pensées au conseil des sages, et tous les ordres du royaume à l’équité de ses lois; elle a désarmé les ennemis étrangers par son courage et par la fidélité à sa parole, et elle a surmonté les ennemis domestiques par sa fermeté et par l’heureux accomplissement de ses projets. Il n’est jamais sorti de sa bouche ni un secret ni un mensonge, et elle a cru que la dissimulation nécessaire pour régner ne devait s’étendre que jusqu’au silence. Elle n’a point cédé aux importunités des ambitieux, et les assiduités des flatteurs n’ont point enlevé les récompenses dues à ceux qui servaient leur patrie loin de sa cour. La faveur n’a point été en usage sous son règne; l’amitié même, qu’elle a connue et cultivée, ne l’a point emporté auprès d’elle sur le mérite, souvent moins affectueux et moins prévenant. Elle a fait des grâces à ses amis, et elle a donné des postes importants aux hommes capables. Elle a répandu des honneurs sur les grands, sans les dispenser de l’obéissance, et elle a soulagé le peuple sans lui ôter la nécessité du travail. Elle n’a point donné lieu à des hommes nouveaux de partager avec le prince, et inégalement pour lui, les revenus de son État; et les derniers du peuple ont satisfait sans regret aux contributions proportionnées qu’on exigeait d’eux, parce qu’elles n’ont point servi à rendre leurs semblables plus riches, plus orgueilleux, et plus méchants. Persuadée que la providence des dieux n’exclut point la vigilance des hommes, qui est un de ses présents, elle a prévenu les misères publiques par des provisions régulières; et, rendant ainsi toutes les années égales, sa sagesse a maîtrisé en quelque sorte les saisons et les éléments. Elle a facilité les négociations, entretenu la paix, et porté le royaume au plus haut point de la richesse et de la gloire par l’accueil qu’elle a fait à tous ceux que la sagesse de son gouvernement attirait des pays les plus éloignés; et elle a inspiré à ses peuples l’hospitalité, qui n’était point encore assez établie chez les Égyptiens. « Quand il s’est agi de mettre en oeuvre les grandes maximes du gouvernement et d’aller au bien général, malgré les inconvénients particuliers, elle a subi avec une généreuse indifférence les murmures d’une populace aveugle, souvent animée par les calomnies secrètes de gens plus éclairés, qui ne trouvent pas leur avantage dans le bonheur public. Hasardant quelquefois sa propre gloire pour l’intérêt d’un peuple méconnaissant, elle a attendu sa justification du temps; et, quoique enlevée au commencement de sa course, la pureté de ses intentions, la justesse de ses vues, et la diligence de l’exécution, lui ont procuré l’avantage de laisser une mémoire glorieuse et un regret universel. Pour être plus en état de veiller sur le total du royaume, elle a confié les premiers détails à des ministres sûrs, obligés de choisir des subalternes qui en choisiraient encore d’autres dont elle ne pouvait plus répondre elle-même, soit par l’éloignement, soit par le nombre. Ainsi, j’oserai le dire devant nos juges et devant ses sujets qui m’entendent, si, dans un peuple innombrable tel que l’on connaît celui de Memphis et des cinq mille villes de la dynastie, il s’est trouvé, contre son intention, quelqu’un d’opprimé, non seulement la reine est excusable par l’impossibilité de pourvoir à tout, mais elle est digne de louange en ce que, connaissant les bornes de l’esprit humain, elle ne s’est point écartée du centre des affaires publiques, et qu’elle a réservé toute son attention pour les premières causes et pour les premiers mouvements. Malheur aux princes dont quelques particuliers se louent quand le public a lieu de se plaindre! mais les particuliers mêmes qui souffrent n’ont pas droit de condamner le prince quand le corps de l’État est sain, et que les principes du gouvernement sont salutaires. Cependant, quelque irréprochable que la reine nous ait paru à l’égard des hommes, elle n’attend, par rapport à vous, ô justes dieux! son repos et son bonheur que de votre clémence. » Comparez ce morceau au portrait que fait Bossuet de Marie-Thérèse, reine de France, vous serez étonné de voir combien le grand maître d’éloquence est alors au-dessous de l’abbé Terrasson, qui ne passera pourtant jamais pour un auteur classique. « Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires; ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici, en peu de mots, ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines; et tel est le digne abrégé de son éloge. Il n’y a rien que d’auguste dans sa personne; il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples; venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas à cette princesse où la mort frappe; on n’y voit point d’endroit faible par où elle pût craindre d’être surprise toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort, si précipitée et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques de la mort c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très excellente, très puissante et très chrétienne princesse, Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre. » Il y a peu de choses plus faibles que cet éloge, si ce n’est les oraisons funèbres qu’on a faites depuis les Bossuet et les Fléchier. Il ne s’est guère trouvé après ces grands hommes que de vains déclamateurs qui manquaient de force et de grâce dans l’esprit et dans le style. Les caractères sont d’une difficulté et d’un mérite tout autre dans l’histoire que dans les romans et dans les oraisons funèbres. On sent aisément qu’ils doivent être aussi bien écrits, et avoir de plus le mérite de la vraisemblance. Rien n’est si fade que les portraits que fait Maimbourg de ses héros. Il leur donne à tous de grands yeux bleus à fleur de tête, des nez aquilins, une bouche admirablement conformée, un génie perçant, un courage ardent et infatigable, une patience inépuisable, une constance inébranlable. Quelle différence, bon Dieu! entre tous ces fades portraits et celui que fait de Cromwell, en deux mots, l’éloquent et intéressant historien de l’Essai du Siècle de Louis XIV(23)! « Les autres nations, dit-il, crurent l’Angleterre ensevelie sous ses ruines, jusqu’au temps où elle devint tout à coup plus formidable que jamais, sous la domination de Cromwell, qui l’assujettit en portant l’Évangile dans une main, l’épée dans l’autre, le masque de la religion sur le visage, et qui dans son gouvernement couvrit des qualités d’un grand roi tous les crimes d’un usurpateur. » Voila, dans ce peu de lignes, toute la vie de Cromwell. L’auteur en eût dit trop s’il en eût dit davantage dans une description de l’Europe où il passe en revue toutes les nations. Le caractère de Charles XII m’a frappé dans un goût absolument différent; c’est à la fin de l’histoire de ce monarque. Le vrai se fait sentir dans cette peinture. On sent que ce n’est pas là un portrait fait à plaisir comme celui de Valstein, qu’on a fait valoir dans Sarrasin(24), mais qui n’est peut-être en effet qu’un amas d’oppositions et d’antithèses, et qu’une imitation ampoulée de Salluste. « Ainsi périt, à l’âge de trente-six ans et demi, Charles XII, roi de Suède, après avoir éprouvé ce que la prospérité a de plus grand, et ce que l’adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l’une ni ébranlé un moment par l’autre. Presque toutes ses actions, jusqu’à celles de sa vue privée et unie, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C’est peut-être le seul de tous les hommes, et jusqu’ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse. Il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés. Sa fermeté, devenue opiniâtreté, fit ses malheurs dans l’Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie. Sa libéralité, dégénérant en profusion, a ruiné la Suède. Son courage, poussé jusqu’à la témérité, a causé sa mort. Sa justice a été quelquefois jusqu’à la cruauté, et, dans les dernières, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre ont fait le malheur de son pays. Il n’attaqua jamais personne; mais il ne fut pas aussi prudent qu’implacable dans ses vengeances. Il a été le premier qui ait eu l’ambition d’être conquérant sans avoir l’envie d’agrandir ses États. Il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre, et pour la vengeance, l’empêcha d’être bon politique, qualité sans laquelle on n’a jamais vu de conquérant. Avant la bataille et après la victoire il n’avait que de la modestie; après la défaite, que de la fermeté; dur pour les autres comme pour lui-même; comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets aussi bien que la sienne; homme unique, plutôt que grand homme; admirable, plutôt qu’à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire. » Je vois dans ces traits un résumé de toute l’histoire de ce monarque. L’auteur ne peint, pour ainsi dire, que par les faits. Il n’a point envie de briller. Ce n’est point lui qui paraît, c’est son héros; et, quoique sans envie de briller, il répand pourtant sur cette image une élégance de diction, et un sentiment de vertu et de philosophie qui charme l’âme. Je trouve tout le contraire dans le portrait de Valstein fait par Sarrasin. « Il était, dit-il, envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne, implacable dans la haine, cruel dans la vengeance, prompt à la colère, ami de la magnificence, de l’ostentation et de la nouveauté » Il semble que l’auteur, en s’exprimant ainsi, soit plus rempli de Salluste que de son héros, Je vois des traits, mais qui peuvent s’appliquer à mille généraux d’armée; « envieux de la gloire d’autrui, jaloux de la sienne »: ce ne sont là que des antithèses. Il est si vrai qu’on est jaloux de sa propre gloire, quand on envie celle d’autrui, que ce n’est pas assurément la peine de le dire. Ce n’est pas là représenter le caractère propre et particulier d’un personnage illustre, c’est vouloir briller par un entassement de lieux communs qui appartiennent à cent généraux d’armée aussi bien qu’à Valstein. Nous avons en France une foule de chansons préférables
à toutes celles d’Anacréon, sans qu’elles aient jamais fait
la réputation d’un auteur. Toutes ces aimables bagatelles ont été
faites plutôt pour le plaisir que pour la gloire. Je ne parle pas
ici de ces vaudevilles satiriques qui déshonorent plus l’esprit
qu’ils ne manifestent de talent je parle de ces chansons délicates
et faciles qu’on retient sans rougir, et qui sont des modèles de
goût. Telle est celle-ci; c’est une femme qui parle:
Que de personnes louées sans fadeur dans cette chanson, et que toutes ces louanges servent à relever le mérite de celui à qui elle est adressée! Mais surtout que de sentiment dans ce dernier vers: Dût-il m’être infidèle Qui pourrait n’être pas encore agréablement
touché de ce couplet vif et galant(25):
Qui croirait qu’on eût pu faire à la louange de l’herbe qu’on appelle fougère une chanson aussi agréable que celle-ci: .
Je suis toujours étonné de cette variété prodigieuse avec laquelle les sujets galants ont été maniés par notre nation. On dirait qu’ils sont épuisés, et cependant on voit encore des tours nouveaux; quelquefois même il y a de la nouveauté jusque dans le fond des choses, comme dans cette chanson peu connue, mais qui me paraît fort digne de l’être par les lecteurs qui sont sensibles à la délicatesse: .
Pour bien réussir à ces petits ouvrages, il faut dans l’esprit de la finesse et du sentiment, avoir de l’harmonie dans la tête, ne point trop s’élever, ne point trop s’abaisser, et savoir n’être point trop long, .
Les comparaisons ne paraissent à leur place que dans le poème épique et dans l’ode. C’est là qu’un grand poète peut déployer toutes les richesses de l’imagination, et donner aux objets qu’il peint un nouveau prix par la ressemblance d’autres objets. C’est multiplier aux yeux des lecteurs les images qu’on leur présente. Mais il ne faut pas que ces figures soient trop prodiguées. C’est alors une intempérance vicieuse, qui marque trop d’envie de paraître, et qui dégoûte et lasse le lecteur. On aime à s’arrêter dans une promenade pour cueillir des fleurs; mais on ne veut pas se baisser à tout moment pour en ramasser. Les comparaisons sont fréquentes dans Homère. Elles sont pour la plupart fort simples, et ne sont relevées que par la richesse de la diction. L’auteur de Télémaque, venu dans un temps plus raffiné, et écrivant pour des esprits plus exercés, devait, à ce que je crois, chercher à embellir son ouvrage par des comparaisons moins communes. On ne voit chez lui que des princes comparés à des bergers, à des taureaux, à des lions, à des loups avides de carnage. En un mot, ses comparaisons sont triviales; et, comme elles ne sont pas ornées par le charme de la poésie, elles dégénèrent en langueur. Les comparaisons dans le Tasse sont bien plus ingénieuses.
Telle est, par exemple, celle d’Armide(26),
qui se prépare à parler à son amant, et qui étudie
son discours pour le toucher, avec un musicien qui prélude avant
de chanter un air attendrissant. Cette comparaison, qui ne serait pas placée
en peignant une autre qu’une magicienne artificieuse, est là tout
à fait juste. Il y a dans le Tasse peu de ces comparaisons nouvelles.
De tous les poèmes épiques, la Henriade est celui
où j’en ai vu davantage
Rien encore de plus neuf que cette comparaison de d’un combat d’Aumale et de Turenne: .
Voilà comme un véritable poète fait servir toute la nature à embellir son ouvrage, et comme la science la plus épineuse devient entre ses mains un ornement mais j’avoue que je suis transporté encore de ces comparaisons moins recherchées et plus frappantes, prises des plus grands objets de la nature, lesquels pourtant n’avaient pas encore été mis en oeuvre. .
La Henriade est encore le seul poème où j’aie remarqué des comparaisons tirées de l’histoire et de la Bible; mais c’est une hardiesse que je ne voudrais pas qu’on imitât souvent; et il n’y a que très peu de points d’histoire, très connus et très familiers, qu’on puisse employer avec succès. J’aime mieux les objets tirés de la nature. Que je vois avec plaisir Mornai vertueux à la cour comparé à la fontaine Aréthuse! .
Voici une comparaison qui me plaît encore davantage parce qu’elle renferme à la fois deux objets comparés à deux autres objets. C’est dans une épître sur l’Envie(28). Il s’agit de gens de lettres qui se déchirent mutuellement par des satires, et de ceux qui, plus dignes de ce nom, ne sont occupés que du progrès de l’art, qui aiment jusqu’à leurs rivaux, et qui les encouragent: .
Il y a très peu de comparaisons dans ce goût. Il n’est rien de plus rare que de rencontrer dans la nature un assemblage de phénomènes qui ressemblent à d’autres, et qui produisent en même temps de belles images: de telles beautés sont fort au-dessus de la poésie ordinaire, et transportent un homme de goût. J’ai été étonné de trouver
si peu de comparaisons dans les odes de Rousseau; voici presque les seules:
Outre que cette idée est fort commune, le cercle marqué de joie me paraît une expression vicieuse; et la joie, au singulier, opposée aux ennuis, au pluriel, me paraît un grand défaut. Il y a dans la même ode une espèce de comparaison
plus ingénieuse, qui roule sur le même sujet:
Il y a de l’esprit dans cette idée; mais je ne sais si les chagrins et les plaisirs de cette vie nous mettent en effet dans le ciel et dans l’enfer. Cette expression semblerait plus convenable dans la bouche d’un homme passionné, qui exagérerait ses tourments et ses satisfactions. Dieu n’a point fait l’homme dans cette vie pour être tantôt dans la béatitude céleste, et tantôt dans les peines infernales; et, de plus, Castor et Pollux, en jouissant de l’immortalité, six mois chez Jupiter, et six mois chez Pluton, ne passaient pas de la joie à la douleur, mais seulement d’un hémisphère à l’autre. Il est essentiel qu’une comparaison soit juste: toutefois, malgré ce défaut, cette idée a quelque chose de vif, de neuf et de brillant, qui fait plaisir au lecteur. Voici la seule comparaison que je trouve après
celles-ci dans les odes de Rousseau. C’est dans l’ode qu’il fit après
une maladie. Il compare son corps à un arbre renversé par
terre:
Je souhaiterais dans ces vers plus d’harmonie et des expressions plus justes. « La constance des appuis qui soutient les bras relâchés » est une expression barbare. Le plus grand défaut de cette comparaison est de n’être pas fondée. Il n’arrive jamais qu’on étaye un arbre que l’hiver a gelé. Tant de fautes dans un poète de réputation doivent rendre les écrivains extrêmement circonspects, et leur faire voir combien l’art d’écrire en vers est difficile. Il y a de très belles comparaisons dans Milton; mais leur principal mérite vient de la nécessité où il est de comparer les objets étonnants et gigantesques qu’il représente, aux objets plus naturels et plus petits qui nous sont familiers. Par exemple, en faisant marcher Satan, qui est d’une taille énorme, il le fait appuyer sur une lance, et il compare cette lance au mât d’un grand navire; au lieu que nous comparons le canon à la foudre, il compare le tonnerre à notre artillerie. Ainsi toutes les fois qu’il parle du ciel et de l’enfer, il prend ses similitudes sur la terre. Son sujet l’entraînait naturellement à des comparaisons qui sont toutes d’une espèce opposée à l’espèce ordinaire: car nous tâchons, autant qu’il est en nous, de comparer les choses à des objets plus relevés qu’elles; et il est, comme j’ai dit, forcé à une manière contraire. Un vice impardonnable dans les comparaisons, et toutefois
trop ordinaire, est le manque de justesse. Il n’y a pas longtemps que j’entendis
à un opéra nouveau un morceau qui me parut surprenant.
Assurément des caresses constantes, et sans s’arrêter, faîtes à la même fleur, sont le symbole de la fidélité, et ne ressemblent en rien à une maîtresse volage. L’auteur a été emporté par l’idée du zéphyr, qui d’ordinaire sert de comparaison aux inconstances; mais il le peint ici, sans y penser, comme le modèle des sentiments les plus fidèles; et, à la honte du siècle, ces absurdités passent à la faveur de la musique. Concluons que toute comparaison doit être juste, agréable, et ajouter à son objet, en le rendant plus sensible. L’art du dialogue consiste à faire dire à ceux qu’on fait parler ce qu’ils doivent dire en effet. N’est-ce que cela? me répondra-t-on. Non, il n’y a pas d’autre secret; mais ce secret est le plus difficile de tous. Il suppose un homme qui a assez d’imagination pour se transformer en ceux qu’il fait parler, assez de jugement pour ne mettre dans leur bouche que ce qui convient, et assez d’art pour intéresser. Le premier genre du dialogue, sans contredit, est celui de la tragédie: car non seulement il y a une extrême difficulté à faire parler des princes convenablement; mais la poésie noble et naturelle, qui doit animer ce dialogue, est encore la chose du monde la plus rare. Le dialogue est plus aisé en comédie; et
cela est si vrai que presque tous les auteurs comiques dialoguent assez
bien. Il n’en est pas ainsi dans la haute poésie. Corneille lui-même
ne dialogue point comme il faut dans huit ou neuf pièces. Ce sont
de longs raisonnements embarrassés. Vous n’y retrouvez point ce
dialogue vif et touchant du Cid (acte III, sc. IV):
Le chef-d’oeuvre du dialogue est encore une scène dans les Horaces (acte II, sc. iii): .
Peu d’auteurs ont su imiter les éclairs vifs de ce dialogue pressant et entrecoupé. La tendre mollesse et l’élégance abondante de Racine n’ont guère de ces traits de repartie et de réplique en deux ou trois mots, qui ressemblent à des coups d’escrime, poussés et parés presque en même temps. Je n’en trouve guère d’exemples que dans l’Oedipe
nouveau(29):
Il y a cent autres beautés de dialogue dans le peu de bonnes pièces qu’a données Corneille; et toutes celles de Racine, depuis Andromaque, en sont des exemples continuels. Les autres auteurs n’ont point ainsi l’art de faire parler leurs acteurs. Ils ne s’entendent point, ils ne se répondent point pour la plupart. Ils manquent de cette logique secrète qui doit être l’âme de tous les entretiens, et même des plus passionnés. Nous avons deux tragédies qui sont plus remplies de terreur, et qui, par des situations intéressantes, touchent le spectateur autant que celles de Corneille, de Racine, et de Voltaire: c’est Électre et Rhadamiste; mais ces pièces, étant mal dialoguées et mal écrites, à quelques beaux endroits près, ne seront jamais mises au rang des ouvrages classiques qui doivent former le goût de la jeunesse: c’est pourquoi on ne les cite jamais quand on cite les écrivains purs et châtiés(30). Le lecteur est au supplice lorsque, dès les premières
scènes, il voit, dans Électre(31),Arcas
qui dit à cette princesse:
Outre que ces vers sont durs et sans liaison, quels sens présentent-ils? Ne pourrait-on pas flatter la passion d’Itys en montrant du trouble? Ce n’est même que par son trouble qu’une fille peut flatter la passion de son amant. Il fallait dire: Loin de faire voir vos terreurs, flattez Itys; mais quelle liaison y a-t-il entre flatter la flamme d’Itys, et faire que son hymen avec Itys se diffère? Il n’y a là ni raisonnement ni diction, et rien n’est plus mauvais. Ensuite Électre dit à Itys(32):
Ce n’est pas là répondre. Que veut dire ne m’enviez pas mon amour? En quoi Électre peut-elle envier cet amour? Cela est inintelligible et barbare. Clytemnestre vient ensuite, qui demande au jeune Itys si sa fille Électre se rend enfin à la passion de ce jeune homme; et elle menace Électre, en cas de résistance. Itys dit alors à Clytemnestre(33): Je ne puis la contraindre, et mon esprit confus... Clytemnestre répond: Par ce raisonnement je connais vos refus. Mais Itys n’a fait là aucun raisonnement. Il dit, en un vers seulement, qu’il ne peut contraindre Électre. Il fallait faire raisonner Itys pour lui reprocher son raisonnement. Enfin quand le tyran arrive, il demande encore à Clytemnestre si Électre consent au mariage. Électre répond(34):
Quelle froide et impertinente pointe! Je n’en veux disposer qu’en faveur de ton sang. Cela s’entendrait naturellement: en faveur de ton fils; et ici cela veut dire: en faveur de ton sang que je veux faire couler. Y a-t-il rien de plus pitoyable que cette équivoque? Égisthe répond à cette pointe détestable
:
Mais il n’a pas été ici question de constance. Il veut dire apparemment, je me vengerais de toi en éprouvant ta constance dans les supplices; mais je me vengerais suffit, et jusqu’où va ta constance n’est que pour la rime. Après cela, Égisthe quitte Clytemnestre
en lui disant(35):
Quand on dit: quelqu’un paraît, je vous laisse, cela fait entendre que ce quelqu’un est notre ennemi, ou qu’on a des raisons pour ne pas paraître devant lui; mais point du tout, c’est ici de sa propre fille dont il parle. Quelle raison a-t-il donc pour s’en aller? Il va travailler, dit-il, au repos de la Grèce; mais on n’a pas dit encore un seul mot du repos ou du trouble de la Grèce. Enfin cette fille, qui vient là aussi mal à propos que son père est sorti, termine l’acte en racontant à sa confidente qu’elle est amoureuse. Elle le dit en vers inintelligibles, et finit par dire(36): .
Quelle raison, je vous prie, de faire tout pour l’amour, si l’amour ne fait rien pour elle? Quel jeu de mots indigne d’une soubrette de comédie! Si je voulais examiner ici toute la pièce, on ne verrait pas une page qui ne fût pleine de pareils défauts. Ce n’est point ainsi que dialogue Sophocle; et il n’a point surtout défiguré ce sujet tragique par des amours postiches, par une Iphianasse et un Itys, personnages ridicules. Il faut que le sujet soit bien beau pour avoir réussi au théâtre, malgré tous les défauts de l’auteur; mais aussi il faut convenir qu’il a su très bien conserver cette sombre horreur qui doit régner dans la pièce d’Électre, et qu’il y a des situations touchantes, des reconnaissances qui attendrissent plus que les plus belles scènes de Racine, lesquelles sont souvent un peu froides, malgré leur élégance. M. de Voltaire dialogue infiniment mieux que M. de Crébillon, de l’aveu de tout le monde; et son style est si supérieur que, dans quelques-unes de ses pièces comme dans Brutus et dans Jules César, je ne crains point de le mettre à côté du grand Corneille, et je n’avance rien là que je ne prouve. Voyons les mêmes sujets traités par eux. Je ne parle pas d’Oedipe, car il est sans difficulté que l’Oedipe de Corneille n’approche pas de l’autre. Mais choisissons dans Cinna et dans Brutus des morceaux qui aient le même fond de pensées. Cinna parlant à Auguste (acte II, sc. I):
1° « Toutes sortes d’états reçus par tous les climats » n’est pas une bonne expression, attendu qu’un état est toujours état, quelque forme de gouvernement qu’il ait. De plus, on n’est point reçu par un climat. 2° Ce n’est point une injure qu’on fait à un peuple en changeant ses lois. On peut lui faire tort, on peut le troubler; mais injure n’est pas le terme convenable et propre. 3° « Les Macédoniens aiment le monarchique.
» Il sous-entend l’état monarchique; mais ce mot état
se
trouvant trop éloigné, le monarchique est là
un terme vicieux, un adjectif sans substantif.
Tout ce morceau, d’ailleurs, est très prosaïque. Il est très utile d’éplucher ainsi les fautes de style et de langage où tombent les meilleurs auteurs, afin de ne point prendre leurs manquements pour des règles, ce qui n’arrive que trop souvent aux jeunes gens et aux étrangers. Brutus le consul, dans la tragédie de ce nom, s’exprime
ainsi dans un cas fort approchant (acte I, sc. II):
J’avoue hardiment que je donne ici la préférence au style de Brutus. Après ces quatre tragiques, je n’en connais point qui méritent la peine d’être lus; d’ailleurs, il faut se borner dans les lectures. Il n’y a dans Corneille que cinq ou six pièces qu’on doive, ou plutôt qu’on puisse lire; il n’y a que l’Électre et le Rhadamiste chez M. de Crébillon dont un homme qui a un peu d’oreille puisse soutenir la lecture; mais pour les pièces de Racine, je conseille qu’on les lise toutes très souvent, hors les Frères ennemis. Les premiers dialogues supportables qu’on ait écrits en prose dans notre langue sont ceux de La Mothe le Vayer; mais ils ne peuvent, en aucune manière, être comparés à ceux de M. de Fontenelle. J’avouerai aussi que ceux de M. de Fontenelle ne peuvent être comparés à ceux de Cicéron, ni à ceux de Galilée, pour le fond et la solidité. Il semble que cet ouvrage ne soit fait uniquement que pour montrer de l’esprit. Tout le monde veut en avoir, et on croit en faire provision quand on lit ces dialogues. Ils sont écrits avec de la légèreté et de l’art; mais il me semble qu’il faut les lire avec beaucoup de précaution, et qu’ils sont remplis de pensées fausses. Un esprit juste et sage ne peut souffrir que la courtisane Phryné se compare à Alexandre, et qu’elle lui dise que « s’il est un aimable conquérant, elle est une aimable conquérante; que les belles sont de tous pays, et que les rois n’en sont pas, etc.(38) » Rien n’est plus faux que dire que « les hommes se défendraient trop bien si les femmes les attaquaient(39)». Toute cette métaphysique d’amour ne vaut rien, parce qu’elle est frivole et qu’elle n’est pas vraie. Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable(40). Il est encore très faux qu’il n’y ait pas de siècles plus méchants les uns que les autres(41). Le xe siècle, à Rome, était certainement beaucoup plus pervers que le xviiie. Il y a cent exemples pareils. Il n’est pas plus vrai « qu’avoir de l’esprit soit uniquement un hasard(42) »: car c’est principalement la culture qui forme l’esprit, et si cela n’était pas ainsi, un paysan en aurait autant que l’homme du monde le plus cultivé. Rien n’est encore plus faux que ce qu’on met dans la bouche d’Élisabeth d’Angleterre, parlant au duc d’Alençon. Elle veut lui persuader qu’il a été heureux, parce qu’il a manqué quatre fois la royauté. « Et voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes pas aperçu. Toujours des imaginations, des espérances, et jamais de réalité. Vous n’avez fait que vous préparer à la royauté pendant toute votre vie, comme je n’ai fait pendant toute la mienne que me préparer au mariage(43). » Quelle pitié de comparer la fureur de régner du duc d’Alençon, et les malheurs horribles qu’elle lui causa, avec les petits artifices de la reine Élisabeth pour ne se point marier! Quelle fausseté de prétendre que le bonheur consiste dans des espérances si cruellement confondues! Enfin, est-il rien de plus faux que ces paroles: Voilà ce bonheur dont vous ne vous êtes point aperçu? Un bonheur qu’on ne sent point peut-il être un bonheur? Il est honteux pour la nation que ce livre frivole, rempli d’un faux continuel, ait séduit si longtemps. Voici encore une pensée aussi fausse que recherchée: « Mais songez que l’honneur gâte tout cet amour, dès qu’il y entre. D’abord, c’est l’honneur des femmes qui est contraire aux intérêts des amants; et puis, du débris de cet honneur-là, les amants s’en composent un autre qui est fort contraire aux intérêts des femmes. Voilà ce que c’est que d’avoir mis l’honneur d’une partie dont il ne devait point être(44). » Quel style! un honneur qui est de la partie. Mais rien ne paraît encore plus faux et plus mal placé que Faustine, qui se compare à Marcus Brutus, et prétend avoir eu autant de courage en faisant des infidélités à Marc-Aurèle son mari, que Brutus en eut en tuant l’usurpateur de Rome. « Je voulais, dit-elle, effrayer tellement tous les maris que personne n’osât songer à l’être après l’exemple de Marc-Aurèle, dont la bonté avait été si mal payée(45). Y a-t-il rien de plus éloigné de ta raison qu’une telle pensée? Y a-t-il rien de plus mauvais goût et de plus indécent que de mettre en parallèle le Virgile travesti de Scarron avec l’Énéide, et de dire que « le magnifique et le ridicule sont si voisins qu’ils se touchent(46)? » On reconnaît trop à ce trait le méprisable dessein d’avilir tous les génies de l’antiquité, et de faire valoir je ne sais quel style compassé et bourgeois aux dépens du noble et du sublime. Pourquoi dire: « Si par malheur la vérité se montrait telle qu’elle est, tout serait perdu(47)? » Le contraire n’est-il pas d’une vérité reconnue? Cette pensée-ci n’est-elle pas aussi fausse que les autres? «Il y aurait eu trop d’injustice à souffrir qu’un siècle pût avoir plus de plaisir qu’un autre(48). » N’est-il pas évident que le siècle de Louis XIV, dans lequel on a perfectionné tous les arts aimables et toutes les commodités de la vie, a fourni plus de plaisirs que le siècle de Charles IX et de Henri III? Est-il bien raisonnable de faire dire par Julie de Gonzague à Soliman, qui fait le sophiste avec elle: « A un certain point, c’est vice (la vanité); un peu en deçà, c’est vertu(49) »? Voilà la première fois qu’on a donné ce nom à la vanité, et les raisonnements entortillés de ce dialogue ne prouveront jamais cette nouvelle morale. Autre fausseté: « Qui veut peindre pour l’immortalité doit peindre des sots(50). » Les grands poètes et les grands historiens n’ont point peint des sots. Molière même, que l’on fait parler ici, n’aurait point peint pour la postérité s’il n’avait mis que la sottise sur le théâtre. Mais ce que je trouve de plus faux que tout cela, c’est la duchesse de Valentinois(51) se comparant à César parce qu’elle a été aimée étant vieille. Des pensées si puériles et si propres à révolter tous les esprits sensés n’ont pu cependant empêcher le succès du livre, parce que les pensées fines et vraies y sont en grand nombre; et quoiqu’elles se trouvent, pour la plupart, dans Montaigne et dans beaucoup d’autres auteurs, elles ont le mérite de la nouveauté dans les dialogues de Fontenelle, par la manière dont il les enchâsse dans des traits d’histoire intéressants et agréables. Si ce livre doit être lu avec précaution, comme je l’ai dit, il peut être lu aussi avec plaisir, et même avec fruit, par tous ceux qui aimeront la délicatesse de l’esprit, et qui sauront discerner l’agréable d’avec le forcé, le vrai d’avec le faux, le solide d’avec le puéril, mêlés à chaque page dans ce livre ingénieux. Le malheur de ce livre et de ceux qui lui ressemblent est d’être écrit uniquement pour faire voir qu’on a de l’esprit. Le célèbre professeur Rollin avait grand raison de comparer les ouvrages utiles aux arbres que la nature produit avec peine, et les ouvrages de pur esprit aux fleurs des champs, qui croissent et qui meurent si vite. La perfection consiste, comme dit Horace, à joindre les fleurs aux fruits: Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci(52). On voit dans tous les poètes épiques des descriptions de l’enfer. Il y en a une aussi dans la Henriade au septième champ; mais, comme elle est fort longue et entremêlée de beaucoup d’autres idées, j’aime mieux y renvoyer le lecteur. J’en comparerai seulement quelques endroits avec ce que dit le Télémaque sur le même sujet (livre xviii): « Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célèbre qui n’était pas éloigné du camp; on l’appelait Acherontia, à cause qu’il y avait en ce lieu une caverne affreuse, de laquelle on descendait sur les rives de l’Achéron, par lequel les dieux mêmes craignent de jurer. La ville était sur un rocher, posée comme un nid sur le haut d’un arbre. Au pied de ce rocher on trouvait la caverne, de laquelle les timides mortels n’osaient approcher. Les bergers avaient soin d’en détourner leurs troupeaux. La vapeur soufrée du marais Stygien, qui s’exhalait sans cesse par cette ouverture, empestait l’air. Tout autour il ne croissait ni herbes ni fleurs. On n’y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de l’automne. La terre, aride, y languissait; on y voyait seulement quelques arbustes dépouillés et quelques cyprès funestes. Au loin même, tout à l’entour, Cérès refusait aux laboureurs ses moissons dorées. Bacchus semblait en vain y promettre ses doux fruits: les grappes de raisin se desséchaient au lieu de mûrir. Les Naïades, tristes, ne faisaient point couler une onde pure; leurs flots étaient toujours amers et troublés. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces et d’épines, et n’y trouvaient aucun bocage pour se retirer: ils allaient chanter leurs amours sous un ciel plus doux. Là on n’entendait que le croassement des corbeaux et la voix lugubre des hiboux. L’herbe même y était amère, et les troupeaux qui la paissaient ne sentaient point la douce joie qui les fait bondir. Le taureau fuyait la génisse; et le berger, tout abattu, oubliait sa musette et sa flûte. « De cette caverne sortait de temps en temps une fumée noire et épaisse qui faisait une espèce de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoublaient alors leurs sacrifices pour apaiser les divinités infernales. Mais souvent les hommes à la fleur de leur âge, et dès leur plus tendre jeunesse, étaient les seules victimes que ces divinités cruelles prenaient plaisir à immoler par une funeste contagion. « C’est là que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Pluton. Minerve, qui veillait sans cesse sur lui, et qui le couvrait de son égide, lui avait rendu Pluton favorable. Jupiter même, à la prière de Minerve, avait ordonné à Mercure, qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres qu’il laissât entrer le fils d’Ulysse dans son empire. « Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit. Il marche à la clarté de la lune, et il invoque cette puissante divinité, qui étant dans le ciel le brillant astre de la nuit, et sur la terre la chaste Diane, est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement ses voeux, parce que son coeur était pur, et qu’il était conduit par l’amour pieux qu’un fils doit à son père. A peine fut-il auprès de l’entrée de la caverne qu’il entendit l’empire souterrain mugir. La terre tremblait sous ses pas. Le ciel s’arma d’éclairs et de feux qui semblaient tomber sur la terre. Le jeune fils d’Ulysse sentit son coeur ému, et tout son corps était couvert d’une sueur glacée; mais son courage se soutint. Il leva les yeux et les mains au ciel. « Grands dieux! s’écria-t-il, j’accepte ces présages que je crois heureux; achevez votre ouvrage. » Il dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment. Aussitôt la fumée épaisse qui rendait l’entrée de la caverne funeste à tous les animaux dès qu’ils en approchaient se dissipa; l’odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul, car quel autre mortel eût osé le suivre! Deux Crétois qui l’avaient accompagné jusqu’à une certaine distance de la caverne, et auxquels il avait confié son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin de là dans un temple, faisant des voeux, et n’espérant plus de revoir Télémaque. « Cependant le fils d’Ulysse, l’épée à la main, s’enfonce dans les ténèbres horribles; bientôt il aperçoit une faible et sombre lueur, telle qu’on la voit pendant la nuit sur la terre. Il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui; il les écarte avec son épée; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux, dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain a l’impitoyable Caron. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse, et admet d’abord dans la barque le jeune Grec. On ne saurait approuver que ce Télémaque descende aux enfers de son plein gré, comme on fait un voyage ordinaire. Il me semble que c’est là une grande faute. En effet, cette description a l’air d’un récit de voyageur plutôt que de la peinture terrible qu’on devait attendre. Rien n’est si petit que de mettre à l’entrée de l’enfer des grappes de raisin qui se dessèchent. Toute cette description est dans un genre trop médiocre, et il y règne une abondance de choses petites, comme dans la plupart des lieux communs dont le Télémaque est plein. Je ne sais s’il est permis dans un poème chrétien
de faire aller les saints aux enfers; mais il est beaucoup mieux d’y faire
transporter Henri IV en songe par saint Louis que si ce héros y
allait en effet, sans y être entraîné par une puissance
supérieure (ch. VII, 127-158):
Je dirai hardiment que j’aime mieux cette peinture des vices, qui de tout temps ont ouvert aux misérables mortels l’entrée de cette horrible demeure, que la description de Virgile, dans laquelle il met les Remords vengeurs avec la Crainte, la Faim, et la Pauvreté (Aen., lib. VI, 274-75) .
La pauvreté mène moins aux enfers que la richesse; mais je ne peux supporter la description bizarre et bigarrée que fait Rousseau(53): .
Il règne dans cette peinture un mélange de terrible et de ridicule, et même de plusieurs styles, lequel n’est point convenable au sujet. La chute de l’homme, que l’auteur traite sérieusement, ne peut admettre le bas comique. Il fallait imiter plutôt l’énergie outrée de Milton et la beauté du Tasse. « Une face échaudée, des diables mineurs, Lucifer qui tousse, des démons soufflant dans leurs doigts », ne sont pas un début décent pour arriver à l’amour de Dieu, qui est traité dans cette pièce. C’est une grimace; c’est le sac de Scapin dans le Misanthrope(55).Chaque chose doit être traitée dans le style qui lui est propre, et il y a de la dépravation de goût à mêler ainsi les styles. Cette remarque est très importante pour les étrangers et pour les jeunes gens, qui ne peuvent d’abord discerner s’il y a des termes bas dans un sujet noble, et voir que le sujet est par là défiguré. ÉPIGRAMME(56). L’épigramme ne doit pas être placée
dans un plus haut rang que la chanson.
Mais je ne conseillerais à personne de s’adonner à un genre qui peut apporter beaucoup de chagrin avec peu de gloire. Ce fut par là malheureusement, qu’un célèbre poète de nos jours(58) commença à se distinguer. Il n’avait réussi ni à l’opéra, ni au théâtre comique. Il se dédommagea d’abord par l’épigramme, et ce fut la source de toutes ses fautes et de tous ses malheurs. La plupart des sujets de ses petits ouvrages sont même si licencieux et représentent un débordement de moeurs si horribles qu’on ne peut trop s’élever contre des choses si détestables; et je n’en parle ici que pour détourner de ce malheureux genre les jeunes gens qui se sentent du talent. La débauche et la facilité qu’on trouve à rimer des contes libertins n’entraînent que trop la jeunesse; mais on en rougit dans un âge plus avancé. Il faut tâcher de se conduire à vingt ans comme on souhaiterait de s’être conduit quand on en aura quarante. L’obscénité n’est jamais du goût des honnêtes gens. Je prendrai dans Rousseau le modèle du genre qui doit plaire à tous les bons esprits, même aux plus rigides; c’est la paraphrase de Totus mundus fabula est. .
Il n’y a rien à reprendre, dans cette jolie épigramme, que peut-être ce vers: Troupe futile, et des grands rebutée. Il paraît de trop; il gâte la comparaison des spectateurs et des comédiens: car les comédiens sont fort éloignés de mépriser le parterre. Mais on voit par ce petit morceau, d’ailleurs achevé, combien l’auteur était condamnable de donner dans des infamies dont aucune n’est si bien écrite que cette épigramme, aussi délicate que décente. Il faut prendre garde qu’il y a quelques épigrammes
héroïques, mais elles sont en très petit nombre dans
notre langue. J’appelle
épigrammes héroïques celles
qui présentent à la fin une pensée ou une image forte
et sublime, en conservant pourtant dans les vers la naïveté
convenable à ce genre. En voici une dans Marot(59).
Elle est peut-être la seule qui caractérise ce que je dis.
Voilà, de toutes les épigrammes dans le goût noble, celle à qui je donnerais la préférence. On a distingué les madrigaux des épigrammes: les premiers consistent dans l’expression délicate d’un sentiment; les secondes, dans une plaisanterie. Par exemple, on appelle madrigal ces vers charmants de M. Ferrand: .
Les épigrammes qui n’ont que le mérite d’offenser n’en ont aucun, et, comme d’ordinaire c’est la passion seule qui les fait, elles sont grossières. Qui peut souffrir, dans Malherbe: .
Peut-être cette détestable épigramme réussit-elle de son temps, car le temps était fort grossier: témoin les satires de Régnier, qui n’avaient aucune finesse, et qui cependant furent goûtées. Je ne sais si cette épigramme-ci, de Rousseau,
n’est pas aussi condamnable:
Où est la plaisanterie, où est le sel, où est la finesse, de dire crûment qu’un homme est un usurier? Comment est-ce qu’on fait un pas de ballet du Châtelet au Parnasse? De plus, dans une épigramme, il faut rimer richement: c’est un des mérites de ce petit poème. La rime de poésie avec de Brie est mauvaise; mais, ce qu’il y a de plus mauvais dans cette épigramme, c’est la grossièreté de l’injure. Cette grossièreté condamnable est un vice qui se rencontre trop souvent dans les pièces satiriques, dans les épîtres et allégories de cet auteur. Les termes de « faquin, bélître, maroufle », et autres semblables, qui ne doivent jamais sortir de la bouche d’un honnête homme, doivent encore moins être soufferts dans un auteur qui parle au public. Au lieu de commencer ici par des morceaux détachés qui peuvent servir d’exemples, je commencerai par observer que les Français sont le seul peuple moderne chez lequel on écrit élégamment des fables. Il ne faut pas croire que toutes celles de La Fontaine
soient égales. Les personnes de bon goût ne confondront point
la fable des Deux Pigeons, Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre, avec
celle qui est si connue, La cigale ayant chanté tout l’été,
ou
avec celle qui commence ainsi: Maître corbeau sur un arbre perché.
Ce
qu’on fait apprendre par coeur aux enfants est ce qu’il y a de plus simple,
et non pas de meilleur; les vers même qui ont le plus passé
en proverbes ne sont pas toujours les plus dignes d’être retenus.
Il y a incomparablement plus de personnes, dans l’Europe, qui savent par
coeur J’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon(60),et
beaucoup de pareils vers, qu’il n’y en a qui aient retenu ceux-ci:
Tous ces vers sont d’un genre très supérieur à J’appelle un chat un chat; mais un proverbe bas est retenu par le commun des hommes plus aisément qu’une maxime noble: c’est pourquoi il faut bien prendre garde qu’il y a des choses qui sont dans la bouche de tout le monde sans avoir aucun mérite; comme ces chansons triviales qu’on chante sans les estimer, et ces vers naïfs et ridicules de comédie qu’on cite sans les approuver: .
Et cent autres de cette espèce. C’est particulièrement dans les fables de La Fontaine
qu’il faut discerner soigneusement ces vers naïfs, qui approchent
du bas, d’avec les naïvetés élégantes dont cet
aimable auteur est rempli:
Cela est passé en proverbe. Combien cependant ces proverbes sont-ils au-dessous de ces maximes d’un sens profond qu’on trouve en foule dans le même auteur! .
Je ne connais guère de livre plus rempli de ces traits qui sont faits pour le peuple, et de ceux qui conviennent aux esprits les plus délicats: aussi je crois que de tous les auteurs La Fontaine est celui dont la lecture est d’un usage plus universel. Il n’y a que les gens un peu au fait de l’histoire, et dont l’esprit est très formé, qui lisent avec fruit nos grands tragiques, ou la Henriade. Il faut avoir déjà une teinture de belles-lettres pour se plaire à l’Art poétique; mais La Fontaine est pour tous les esprits et pour tous les âges. Il est le premier, en France, qui ait mis les fables d’Ésope en vers. J’ignore si Ésope eut la gloire de l’invention; mais La Fontaine a certainement celle de l’art de conter. C’est la seconde; et ceux qui l’ont suivi n’en ont pas acquis une troisième: car non seulement la plupart des fables de Lamotte-Houdard sont prises, ou de Pilpay, ou du Dictionnaire d’Herbelot, ou de quelques voyageurs, ou d’autres livres, mais encore toutes sont écrites en général d’un style un peu forcé. Il avait beaucoup d’esprit; mais ce n’est pas assez pour réussir dans un art: aussi tous ses ouvrages en tous les genres ne s’élèvent guère, communément, au-dessus du médiocre. Il y a dans la foule quelques beautés et des traits fort ingénieux; mais presque jamais on n’y remarque cette chaleur et cette éloquence qui caractérisent l’homme d’un vrai génie; encore moins ce beau naturel qui plaît tant dans La Fontaine. Je sais que tous les journaux, tous les Mercures, les feuilles hebdomadaires qu’on faisait alors, ont retenti de ses louanges; mais il y a longtemps qu’on doit se défier de tous ces éloges. On sait assez tous les petits artifices des hommes pour acquérir un peu de gloire. On se fait un parti; on loue afin d’être loué; on engage dans ses intérêts les auteurs des journaux; mais bientôt il se forme par la voix du public un arrêt souverain, qui n’est dicté que par le plus ou le moins de plaisir qu’on a en lisant, et cet arrêt est irrévocable. Il ne faut pas croire que le public ait eu un caprice injuste, quand il a réprouvé dans les fables de M. de Lamotte des naïvetés qu’il paraît avoir adoptées dans La Fontaine. Ces naïvetés ne sont point les mêmes. Celles de La Fontaine lui échappent, et sont dictées par la nature même. On sent que cet auteur écrivait dans son propre caractère, et que celui qui l’imite en cherchait un. Que La Fontaine appelle un chat, qui est pris pour juge, sa majesté fourrée(73),on voit bien que cette expression est venue se présenter sans effort à son auteur: elle fait une image simple, naturelle et plaisante; mais que Lamotte appelle un cadran un greffier solaire(74),vous sentez là une grande contrainte avec peu de justesse. Le cadran serait plutôt le greffe que le greffier. Et combien d’ailleurs cette idée de greffier est-elle peu agréable ! La Fontaine fait dire élégamment au corbeau par le renard: Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois(75) Lamotte appelle une rave un phénomène potager(76).Il est bien plus naturel de nommer phénix un corbeau qu’on veut flatter que d’appeler une rave un phénomène. Lamotte appelle cette rave un colosse. Que ces mots de colosse et de phénomène sont mal appliqués à une rave, et que tout cela est bas et froid! Je sais bien qu’il est nécessaire d’avoir une connaissance un peu fine de notre langue pour bien distinguer ces nuances; mais j’ai vu beaucoup d’étrangers qui ne s’y méprenaient pas: tant le naturel a de beauté, et tant il se fait sentir! Je me souviens qu’un jour, étant à une représentation de la tragédie d’Inès avec le jeune comte de Sinzendorf, il fut révolté à ce vers: Vous me devez, seigneur, l’estime et la tendresse(77). Il me demanda si on disait, j’ai pour vous l’estime, et s’il ne fallait pas absolument dire j’ai pour vous de l’estime. Je fus surpris de cette remarque, qui était très juste. Cela me fit lire depuis Inès avec beaucoup d’attention, et j’y trouvai plus de deux cents fautes contre la langue; mais ce n’est pas ici le lieu d’en parler. Ce sera dans les vers que je chercherai les belles images
de la grandeur de Dieu. Je n’ai rien trouvé dans la prose qui m’ait
élevé l’âme en parlant de ce sublime sujet; et j’avoue
que je ne suis point surpris qu’on ait autrefois appelé la poésie
le langage des dieux. Il y a en effet dans les beaux vers un enthousiasme
qui paraît au-dessus des forces humaines. Nul auteur en prose n’a
parlé de Dieu comme Racine dans Esther (acte III, sc. IV):
Ces quatre vers sont sublimes. Ils sont, je crois, infiniment plus parfaits en leur genre que ce commencement de la première ode sacrée de Rousseau, qui pourtant est fort belle(78): .
Le mot enserre n’est ni noble ni agréable; et quel cantique que ce concert! quelle grandeur! quelle harmonie! voilà bien des quels! Ces trois choses d’ailleurs, cantique, concert, harmonie, se ressemblent trop. Résulte est un mot trop prosaïque. Enfin il y a trop d’épithètes, et vous n’en trouvez pas une dans ces quatre vers d’Esther. Voici un morceau de la Henriade qui me paraît un pendant pour les vers de Racine. C’est après une description philosophique des cieux,
qui n’est que de mon sujet (ch. VII, 61-65):
Cette description étonne plus l’imagination, et parle moins au coeur. J’en trouve encore une dans le dixième chant de la Henriade (421-36): .
Je n’aime pas cet hémistiche, de mille astres divers. Ce mot de mille est un terme oiseux, aussi bien que celui de divers, qui n’est guère à la fin du vers que pour rimer; mais les deux vers de la Trinité sont une chose admirable et unique. Un fils du grand Racine, qui a hérité d’une
partie des talents de son père, a donné encore dans son poème
sur la Grâce une très belle idée de la grandeur
de Dieu (ch. IV, 75-91):
Il faut avouer que les plus beaux vers de ce passage sont ceux où M. Racine a suivi son génie, et les plus mauvais sont ceux qu’il a voulu copier de l’hébreu: tant le tour et l’esprit des deux langues est différent. Peser l’univers dans le creux de sa main ne paraît en français qu’une image gigantesque et peu noble, parce qu’elle présente à l’esprit l’effort qu’on fait pour soutenir quelque chose, en formant un creux dans sa main. Quand quelque chose nous choque dans une phrase, il faut en chercher la source, et on la trouve sûrement: car je ne sais quoi n’est jamais une raison. Il n’est pas permis à un homme de lettres de dire que cela ne plaît pas, à moins que la raison n’en soit palpable, qu’elle n’ait pas besoin d’être indiquée. Par exemple, ce n’est pas la peine de disserter pour faire voir que ce vers est très mauvais: Et les nuages sont la poudre de ses pieds, Car, outre que l’image est très dégoûtante, elle est très fausse. On sait assez aujourd’hui que l’eau n’est point de la poudre. Mais le reste du morceau est beau. Il ne faudrait pas, à la vérité, trop répéter ces idées, elles deviennent alors des lieux communs. Le premier qui les emploie avec succès est un maître, et un grand maître; mais, quand elles sont usées, celui qui les emploie encore court risque de passer pour un écolier déclamateur. Le moyen le plus sûr et presque le seul d’acquérir une connaissance parfaite des finesses de notre langue, et surtout de ces exceptions qui paraissent si contraires aux règles, c’est de converser souvent avec un homme instruit. Vous apprendrez plus dans quelques entretiens avec lui que dans une lecture qui laisse presque toujours des doutes. Nous avons beau lire aujourd’hui les auteurs latins, l’étude la plus assidue ne nous apprendra jamais quelles fautes les copistes ont glissées dans les manuscrits, quels mots impropres Salluste, Tite-Live, ont employés. Nous ne pouvons presque jamais discerner ce qui est hardiesse heureuse d’avec ce qui est licence condamnable. Les étrangers sont, à l’égard de nos auteurs, ce que nous sommes tous à l’égard des anciens. La meilleure méthode est d’examiner scrupuleusement les excellents ouvrages. C’est ainsi qu’en a usé M. de Voltaire dans son Temple du Goût. Je veux entrer ici dans un examen plus approfondi de la pureté de la langue, et j’ai choisi exprès la belle comédie du Misanthrope, de même que M. l’abbé d’Olivet a recherché les fautes contre la langue, échappées au grand Racine(79). Un homme qui saura remarquer du premier coup d’oeil les petits défauts de langage dans une pièce telle que le Misanthrope pourra être sûr d’avoir une connaissance parfaite de la langue. Rien n’est plus propre à guider un étranger; et un tel travail ne sera pas inutile à nos compatriotes. Et la plus glorieuse a des régals peu chers. (I, I.) Une estime glorieuse est chère; mais elle n’a point des régals chers. Il fallait dire des plaisirs peu chers; ou plutôt tourner autrement la phrase. On dit, dans le style bas, cela est un régal pour moi; mais non pas il y a des régals pour moi. Et quand on a quelqu’un qu’on hait ou qui déplaît. (I, I.) J’ai quelqu’un que je hais. L’expression est vicieuse. On dit j’ai une chose à faire; non pas j’ai une chose que je fais(80). Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice. (I. I.) On use d’artifice, on ne le dresse pas; on dresse, on tend un piège avec artifice; on emploie un artifice; on fait jouer des ressorts avec artifice. Ne ferme point mes yeux aux défauts qu’on lui treuve(81). Il faut remarquer que du temps de Molière on disait encore treuve. La Fontaine a dit: Dans les citrouilles je la treuve; mais l’usage a aboli ce terme. Mais si son amitié pour vous se fait paraître. (I, I.) Une amitié paraît, et ne se fait point paraître.
On fait paraître ses sentiments, et les sentiments se font connaître.
On ne peut pas dire prendre un coeur facile, au lieu d’un bâton; cela est évident. Facile à leurs voeux est bon; mais tendre à leurs voeux n’est pas français, parce qu’on est tendre pour un amant, non pas tendre à un amant. .
Les soins peuvent tendre à quelque chose, mais non pour quelque chose(82). Mes voeux tendent à Paris, et non pour Paris. .
Le dépit peut se déchaîner contre quelqu’un, s’attacher à le décrier, éclater, etc. On détache un ennemi, un parti; on se détache de quelqu’un. .
On s’emporte, on se déchaîne, on s’irrite, on crie, on cabale contre une personne, et non sur elle; on se jette, on tire sur elle, on épuise la satire sur elle. .
On ne peut dire je remplis la place à travailler; il faut dire en travaillant. Je remplis la place par mon travail. Je remplis la place de monsieur, en m’entretenant avec vous. .
Faire mine de quelque chose est une bonne expression dans le style familier. Je fais mine de l’aimer. Je fais mine de l’applaudir. Faire la mine signifie faire la grimace; et on ne doit pas dire: je fais la mine d’aimer, la mine de haïr; parce que faire la mine est une expression absolue, comme faire le plaisant, le dévot, le connaisseur. .
Il faut dire toute mon amie qu’elle est et non pas toute mon amie elle est; et je la nomme, cet et est de trop; je la nomme est vicieux; le terme propre est je la déclare. On ne peut nommer qu’un nom. Je le nomme grand, vertueux, barbare. Je le déclare indigne de mon amitié. .
L’expression tourne la justice n’est pas juste. On tourne la roue de la fortune; on tourne une chose, un esprit même, à un certain sens; mais tourner la justice ne peut signifier séduire, corrompre la justice. .
Tourner un bruit ne peut pas plus se dire que tourner la justice. On peut tourner des traits contre quelqu’un; mais un bruit ne peut être une chose qui se tourne. On peut aisément remarquer que l’exposition de ces fautes n’est pas d’un critique malin qui cherche vainement à rabaisser Molière, mais d’un esprit équitable qui veut combattre l’abus qu’on fait quelquefois des écrits de ce grand homme, en citant, pour des autorités consacrées, des fautes de langue. C’est dans cette vue innocente et utile que je veux examiner la tragédie de Pompée de Pierre Corneille.
On ne peut pas dire le titre dont on condamne, mais le titre sur lequel, par lequel, ou le titre qui condamne. .
En de telles saisons est une expression lâche et vicieuse. Balance le pouvoir n’est pas le mot propre; il voulait dire consulte son pouvoir. Cet hémistiche et non pas les raisons dit
tout le contraire de ce qu’il doit dire. Ce sont précisément
les raisons, c’est-à-dire la raison d’État qu’on examine
et qu’on pèse.
Le mot foudroyé est très impropre; un fardeau ne foudroie pas, il accable. Mais quoique vos encens le traitent d’immortel(86). Le mot d’encens ne peut admettre de pluriel. Il
fallait absolument
votre encens.
On ne dit point le rang d’une dette, mais la nature d’une dette; et il fallait dire: à ne s’en acquitter qu’aux dépens de leur sang. La négative point ne se met jamais avec ne, quand elle est suivie d’un que. Je ne corrigerai ce vers que quand on m’en aura montré le défaut. Je n’irai à Paris que quand je serai libre; je n’écrirai que quand j’aurai du loisir, etc. Assurer sa puissance et sauver son estime(88). Sauver n’a là aucun sens. Il ne veut pas dire conserver sa réputation, il ne signifie pas conserver son estime; il est un barbarisme inintelligible. Trop au-dessous de lui pour y prêter l’esprit(89). Prêter l’esprit n’est pas français; mais c’est une licence qu’on devrait peut-être accorder à la poésie. Et son dernier soupir est un soupir illustre(90). Soupir illustre est bon, à la vérité,
en grammaire; mais en poésie il tient un peu du phébus.
La construction est vicieuse: elle serait pardonnable à une grande passion; mais ici c’est Cléopâtre qui parle de sang-froid. Il en coûte la vie et la tête à Pompée(93)! On sent combien la tête est de trop.
Ces deux vers, et surtout le dernier, sont des expressions basses et populaires, et un peu bien du est barbare. Et plus dans l’insolence elle s’est emportée(95). On s’emporte à des excès d’insolence; on s’emporte avec insolence, à trop d’insolence, et non pas dans l’insolence. De s’en plaindre à Pompée auparavant qu’à lui(96). Il fallait avant qu’à lui. L’adverbe auparavant ne sert jamais de conjonction. On ne dit point: Je passerai par Strasbourg auparavant d’aller à Paris; mais avant d’aller à Paris, ou avant que d’aller à Paris. De relever du coup dont ils sont étourdis(97), Il fallait de se relever; étourdis est trop bas. Quoi qu’il en fasse, enfin(98). Il faut quoi qu’il fasse, surtout dans le style noble. Il venait à plein voile(99) On dit pleines voiles. Ce mot voile est
féminin.
Le régime de ces deux verbes est mal placé; c’est une faute, mais légère. .
Tout beau, nous vous devons le tout, sont des termes bas et comiques; mais ce ne sont pas des fautes grammaticales. .
Toute cette phrase est mal construite. Voici le sens: Votre clémence était dangereuse pour vous; et nous avons craint que, par un sentiment trop généreux, vous ne vous rendissiez malheureux en lisant mal de vos droits. Je m’apaiserais Rome avec votre supplice(103). On ne peut point dire s’apaiser quelqu’un, comme on dit s’immoler, se concilier, s’aliéner quelqu’un. Comme a-t-elle reçu les offres de ma flamme(104)? Comme, au lieu de comment, était déjà une faute du temps de Corneille. Elle craint, toutefois(105), L’ordinaire mépris que Rome fait des rois. On traite avec mépris; on a du mépris; on ne fait point de mépris. D’un astre envenimé l’invincible poison(106). L’invincible poison d’un astre est une pensée fausse, mal exprimée, quoique la grammaire soit ici observée. Qu’il eût voulu souffrir qu’un bonheur de mes armes(107). Il fallait que le bonheur de mes armes.
Comment peut-on passer d’une main et d’une épée dans un désespoir? Quelques soins qu’ait César(109). On prend des soins, on a soin de quelque chose, on agit avec soin; mais on ne peut dire, en général, avoir des soins. Pour de ce grand dessein assurer le succès(110). Cette inversion n’est pas permise. On en sent la raison. Elle vient de la dureté de ces deux monosyllabes pour de. Ainsi que la naissance ils ont les esprits bas(111). Il fallait ils ont l’esprit bas, surtout naissance
étant
au singulier.
De quoi peut satisfaire n’est pas français; il fallait comment ou en quoi. J’en ai déjà parlé; mais il a su gauchir(113). Gauchir est un terme trop peu noble. C’est ce glorieux titre à présent effectif(114). Effectif est un terme de barreau. A mes voeux innocents sont autant d’ennemis(115). Il fallait de mes voeux; on n’est pas ennemi à,
on est ennemi de.
Ces deux vers sont un galimatias, pour le sens et pour l’expression. Des amorces ne donnent pas des forces, et on ne se sent pas un coeur nouveau à une amorce. .
Un songe qui forme un mensonge sur des voeux, forme une phrase trop entortillée et trop peu exacte. C’est du galimatias. Qu’avec chaleur, Philippe, on court à le venger(118). On court venger, saisir, prendre, combattre. On ne court point à combattre, à prendre, à saisir, à venger. Pour grand qu’en soit son prix, son péril en rabat(119). Pour grand que n’était plus en usage dès le temps de Corneille. On ne trouve pas de ces expressions surannées dans les Lettres provinciales, qui sont de même date(120). Il en rabat est un terme de tout temps ignoble. Je n’aimais mieux juger sa vertu par la nôtre(121). Il faut juger de sa vertu par la mienne. Il n’est
pas permis de joindre, en cette occasion, le pluriel au singulier. Phèdre,
dans Racine, au lieu de dire
ne dit point j’excitai notre courage à le persécuter. Parce qu’au point qu’il est, j’en voudrais faire autant(122). Parce que fait toujours, en vers, un très
mauvais effet;
au point qu’il est actuellement suranné et
familier.
Il fallait dire permise à la douleur, et non pas trop juste. Une plainte n’est pas juste à la douleur comme un habit est juste au corps. Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas(124). Il faut je ne le suis pas, parce que ce le est neutre et indéclinable. Si on demandait à des dames: êtes-vous satisfaites? elles répondraient: nous le sommes, et non pas nous les sommes. Ainsi une femme doit dire je le suis, et non je la suis. Aucuns ordres ni soins n’ont pu le secourir(125). Il fallait aucun ordre, aucun soin n’a pu le secourir.
De ton coeur adouci ne peut se mettre au lieu de ta clémence. Ce qu’il peut l’être ne peut être reçu pour signifier autant qu’il peut l’être, et c’est une grande faute de langage dans un auteur moderne d’avoir mis .
Un peuple qui pousse un bruit aux changements de roi est un galimatias insupportable. Et parmi ces objets ce qui le plus m’afflige(128). Il n’est pas permis, dans le style noble, de placer ainsi l’adverbe au devant du verbe. On ne peut pas dire en vers héroïques ce qui davantage me plaît, ce que patiemment je supporte, ce qu’à contrecoeur je fais, ce que prudemment je diffère. ........................J’ajoute une requête(129). Ce terme du barreau n’est point admis dans la poésie noble. Faites un peu de force à votre impatience(130). Calmez, modérez votre impatience; mettez un frein
à votre impatience, voilà le mot propre. Faire force est
barbare.
Cette elle tombe sur Rome, et semble tomber sur la cendre de Pompée par la construction de la phrase. Aussi chère que moi, on ne sait si c’est Cornélie qui est aussi chère, ou si c’est à elle que cette cendre est aussi chère. Ces amphibologies jettent une obscurité désagréable dans le style. Je n’ai relevé que celle-ci pour n’être pas trop long; mais la tragédie que j’examine est pleine de ces obscurités. C’est un défaut qu’il faut éviter avec soin. Et quand tout mon effort se trouvera rompu(132). On rompt un projet, une ligue, des liens, une assemblée; on arrête un effort, on s’y oppose, on le surmonte, on le rend inutile, etc. J’ai vu le désespoir qu’il a voulu choisir(133). On entre dans le désespoir, on s’abandonne, on
se livre au désespoir; on ne le choisit pas.
On dit bien notre destin, la fatalité ordonne, etc., mais on ne dit pas il est de la fatalité, comme on dit il est d’usage; l’aigreur est un terme très impropre; et l’amertume s’oppose à la douceur, et non à la félicité. Je me suis arrêté, dans cet examen, uniquement aux fautes de langage, et je n’ai pas parlé des vices du style, dont le nombre est prodigieux. Cette discussion n’était pas de mon sujet, non plus que les beautés de détail dont cette tragédie vicieuse et irrégulière est remplie. La lecture assidue des bons auteurs vous sera encore plus nécessaire, pour vous former un style pur et correct, que l’étude de la plupart de nos grammaires. Ce qu’on apprend sans peine et par le secours du plaisir se fixe bien plus fortement dans la mémoire que ce qu’on étudie avec des dégoûts dans des préceptes secs, souvent très mal digérés, et dans lesquels on ne trouve que trop de contradictions. Je recommande surtout aux jeunes gens de ne point lire la nouvelle grammaire de l’abbé Girard(135): elle ne ferait qu’embarrasser l’esprit par les nouveautés difficiles dont elle est remplie; et surtout elle servirait à corrompre le style. Jamais auteur n’a écrit d’une manière moins convenable à son sujet. Il affecte ridiculement d’employer des tours et des phrases qu’on proscrirait dans ces romans bourgeois et familiers dont nous sommes rassasiés. Qui croirait qu’un auteur qui veut instruire la jeunesse se serve des expressions suivantes dans une grammaire raisonnée? « On aura beau fulminer contre mes termes, un discours est une pièce émaillée de différentes phrases. « Les mots doivent, dans le discours, répondre par le rang et l’habillement à leurs fonctions. Les mots au pluriel ont la physionomie décidée. « Le district du pronom, la portion dont il est doté; les déclinaisons sont battues et terrassées. » Non seulement tout ce livre est écrit dans ce misérable style, mais il y a beaucoup de fautes contre la langue. Par exemple, habillement de la nuit, pour habillement de nuit; quoi faire, pour que faire; c’est soi qui fait, au lieu de dire on fait soi-même. Enfin il y a des termes obscènes, malgré le grand précepte de Quintilien qui ordonne d’en éviter jusqu’aux moindres apparences. Les grammaires de l’abbé Régnier-Desmarets et de Restaut(136) sont bien plus sages et plus instructives. Les lettres familières écrites avec négligence, et d’un style approchant de la conversation, vous pourront donner l’usage de cette manière libre et dégagée dont on converse et dont on écrit à ses amis; mais ce n’est pas dans la lecture de tant de recueils de lettres imprimées qu’il faut chercher la véritable éloquence. On ne les lit d’ordinaire qu’à cause des petites anecdotes qu’elles renferment; et si on retranchait des lettres de Mme de Sévigné ce grand nombre de petits faits qui les soutiennent, et qui sont racontés avec tant de vivacité et de naturel, je doute qu’on en pût soutenir la lecture. Les lettres de Balzac et de Voiture eurent en leur temps beaucoup de réputation; mais on voit bien qu’elles avaient été écrites pour être publiques et cela seul, en les privant nécessairement du naturel qu’elles devaient avoir, devait à la longue les décréditer. Il faut lire ce qu’on en dit dans le Temple du Goût. Les jugements qu’on y trouvera ont paru sévères, mais ils me semblent très justes, et rien n’est plus propre à conduire l’esprit d’un jeune homme. J’oserais même encore aller plus loin que l’auteur du Temple du Goût, dans l’idée que je me suis formée des lettres de Voiture. J’en ai trouvé plusieurs dans lesquelles cette petite et méprisable envie d’avoir de l’esprit lui fait dire des choses dont la décence et l’honnêteté même peuvent être alarmées. Il veut consoler le maréchal de Grammont sur la mort de son père; il lui dit: « Est-il vrai qu’en un siècle où les exemples de bon naturel sont si rares, vous soyez affligé d’une perte qui vous rend un des plus riches hommes de France? Cela, sans mentir, est admirable et au-dessus de tous vos exploits; mais, comme il peut y avoir de l’excès dans les meilleures choses, votre douleur, qui a été juste jusqu’à cette heure, ne le serait plus si elle durait davantage... Votre réputation augmente tous les jours, et votre bien ne diminue pas; car on dit qu’en argent et poulaille vous aurez dorénavant quelque chose d’assez considérable. » (Lettre 158.) Est-ce ainsi qu’on écrit à un homme sur la mort d’un père? Assurément non erat his locus(137). Jamais badinage ne fut plus déplacé: et jamais badinage ne fut plus froid, plus bas, et plus indécent. Il fallait que l’esprit de plaisanterie, qui est par lui-même un très mince mérite, tint lieu alors d’un grand talent, puisqu’il donna tant de réputation à Voiture. Tout homme de bon sens, et formé sur les bons modèles de l’antiquité, trouverait la plupart de ces plaisanteries forcées et insipides. Il compare Mlle de Rambouillet à la mer, et il dit: «Il me semble que vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau, la mer et vous. Il y a cette différence que, toute vaste et grande qu’elle est, elle a ses bornes, et vous n’en avez point; et tous ceux qui connaissent votre esprit avouent qu’il n’y a en vous ni fond ni rive; et, je vous supplie, de quel abîme avez-vous tiré ce déluge de lettres que vous avez envoyées ici? (Lettre 160.) Est-il bien plaisant de dire dans un autre endroit que le mot de cordonniers vient de ce qu’ils donnent des cors? (Lettre 125.) La fameuse lettre de la Carpe au Brochet était-elle digne, en bonne foi, de l’admiration qu’on lui a prodiguée? On sait que, Voiture s’étant trouvé dans une société où était le grand Condé, on y avait joué à des petits jeux dans l’un desquels ce prince était appelé le brochet, et Voiture la carpe; la carpe dit donc au brochet: « Les baleines de la mer Atlantique suent à grosses gouttes et sont toutes en eau quand elles vous entendent nommer. Des harengs frais qui viennent de Norwége nous assurent que la mer s’est glacée cette année plus tôt que de coutume par la peur que l’on y avait eue, sur les nouvelles que quelques macreuses y avaient apportées que vous dirigiez vos pas vers le nord... Certaines anguilles de mer crient déjà comme si vous les écorchiez. Les loups marins ne sont que de pauvres cancres auprès de vous; et si vous continuez, vous avalerez la mer et les poissons. » (Lettre 144.) Tout ce qu’on peut dire, ce me semble, d’une telle lettre, c’est que ces jeux sont pardonnables quand on ne les donne pas pour de bonnes choses, mais qu’ils sont d’un très bas prix quand on les veut trop estimer. Il y a dans Voiture d’autres lettres d’un caractère plus délicat et d’un goût plus fin; telle est, par exemple, la lettre au président de Maisons, au sujet d’une affaire qu’il lui recommande. Elle n’a pas le mérite de celle qu’Horace écrit à Tibère Néron dans un cas à peu près semblable, mais elle a ses grâces et son mérite: « Madame de Marsilly, monsieur, s’est imaginé que j’avais quelque crédit auprès de vous; et moi, qui suis vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire. C’est une personne qui est aimée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succès d’une affaire dont elle vous a choisi pour juge, et qu’elle croie que j’y aie contribué en quelque chose, vous ne sauriez croire l’honneur que cela me fera dans le monde, et combien j’en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner, car je sais bien, monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres; sans cela, je vous promettrais son amitié. C’est un bien par lequel les plus sévères juges se pourraient laisser corrompre, et dont un aussi honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement, car elle ne demande de vous que la justice. Vous m’en ferez une que vous me devez, si vous me faites l’honneur de m’aimer toujours autant que vous avez fait autrefois, et si vous croyez que je suis votre, etc. » (Lettre 140.) Mais il faut avouer, avec l’auteur du Temple du Goût(138), que l’on trouve dans Voiture bien peu de lettres de ce prix, et que tout ce qui est marqué à un si bon coin pourrait, comme il le dit, se réduire à un très petit nombre de feuillets. A l’égard de Balzac, personne ne le lit aujourd’hui. Ses lettres ne serviraient qu’à former un pédant. On y trouve, à la vérité, du nombre et de l’harmonie prosaïque; mais c’est précisément cela qu’on ne devrait pas trouver dans ses lettres. C’est le mérite propre des harangues, des oraisons funèbres, de l’histoire, de tout ce qui demande une éloquence d’appareil et un style soutenu. Qui peut tolérer que Balzac écrive à un cardinal « qu’il a le sceptre des rois et la livrée des roses, et qu’à Rome on se sauve à la nage au milieu des eaux de senteur » Qui peut ne pas mépriser ces pitoyables hyperboles? Si les déclamations froides et forcées ont tant servi à décréditer le style de Balzac; si la contrainte, l’affectation, les jeux de mots, les plaisanteries recherchées, ont fait tant de tort à Voiture, que doit-on penser de ces lettres imaginaires, qui sont sans objet, et qui n’ont jamais été écrites que pour être imprimées? C’est une entreprise fort ridicule que de faire des lettres comme on fait un roman, de se donner pour un colonel, de parler de son régiment, et de faire des récits d’aventures qu’on n’a jamais eues. Les Lettres du chevalier d’Her...(139) n’ont pas seulement ce défaut, mais elles ont encore celui d’être écrites d’un style forcé et tout à fait impertinent. On y obtient des lettres d’état pour sa maîtresse; on la fait peindre en Iroquoise, mangeant une demi-douzaine de coeurs. Enfin on n’a jamais rien écrit de plus mauvais goût; et cependant ce style a eu des imitateurs. Il y a des lettres d’une autre espèce, comme celles de l’Espion turc, de Mme Dunoyer(140); les Lettres juives, chinoises, cabalistiques. On ne se méprend pas à leur titre. On voit bien que ce ne sont pas de véritables lettres, mais un petit artifice usité, soit pour débiter des choses hardies, soit pour écrire des nouvelles vraies ou fausses. Tous ces ouvrages, qui amusent quelque temps la jeunesse crédule et oisive, sont fort méprisés des honnêtes gens. Il en faut excepter les Lettres persanes: elles sont à la vérité une imitation de l’Espion turc, mais leur style les distingue fort de leur original. Il est nerveux, hardi, singulier, sentencieux; et il ne manque à cet ouvrage qu’un sujet plus solide. On a beaucoup réussi en France dans un autre genre de lettres, moitié vers et moitié prose. Ce sont de véritables lettres écrites en effet à des amis, mais écrites avec délicatesse et avec soin. Telle est la lettre dans laquelle Bachaumont et Chapelle rendent compte de leur voyage; telles sont quelques-unes du comte Antoine Hamilton, de M. Pavillon. En voici une écrite par l’auteur de la Henriade à un grand roi(141): « Les vers que Votre Majesté a faits dans
Neiss ressemblent à ceux que Salomon faisait dans sa gloire, quand
il disait, après avoir tâté de tout: Tout n’est que
vanité. Il est vrai que le bonhomme parlait ainsi au milieu de sept
cents femmes et de trois cents concubines, le tout sans avoir donné
de bataille ni fait de siège. Mais n’en déplaise, sire, à
Salomon et à vous, ou bien à vous et à Salomon, il
ne laisse pas d’y avoir quelque réalité dans ce monde:
« Votre Majesté a fait bien des choses en peu de temps. Je suis persuadé qu’il n’y a personne sur la terre plus occupé qu’elle, et plus entraîné dans la variété des affaires de toute espèce. Mais, avec ce génie dévorant qui met tant de choses dans sa sphère d’activité, vous conservez toujours cette supériorité de raison qui vous élève au-dessus de ce que vous êtes et de ce que vous faites. « Tout ce que je crains, c’est que vous ne veniez à trop mépriser les hommes. Des millions d’animaux sans plumes, à deux pieds, qui peuplent la terre, sont à une distance immense de votre personne par leur âme comme par leur état. Il y a un beau vers de Milton: Amongst unequals no society. Il y a encore un autre malheur; c’est que Votre Majesté peint si bien les nobles friponneries des politiques, les soins intéressés des courtisans, etc., qu’elle finira par se défier de l’affection des hommes de toute espèce, et qu’elle croira qu’il est démontré en morale qu’on n’aime point un roi pour lui-même. Sire, que je prenne la liberté de faire aussi ma démonstration. N’est-il pas vrai qu’on ne peut pas s’empêcher d’aimer pour lui-même un homme d’un esprit supérieur, qui a bien des talents, et qui joint à tous ces talents-là celui de plaire? Or, s’il arrive que, par malheur, ce génie supérieur soit roi, son état en doit-il empirer, et l’aimera-t-on moins parce qu’il porte une couronne? Pour moi, je sens que la couronne ne me refroidit point du tout. Je suis, etc. » Voici une lettre écrite à feu M. le maréchal de Berwick, qui me paraît fort au-dessus de toutes celles de Voiture. J’en ignore l’auteur; mais je peux assurer que j’ai vu à Paris un très grand nombre d’épîtres dans ce goût: c’est proprement le goût de la nation. « Vous venez de gagner une bataille(142) complète et glorieuse dans toutes ses circonstances. Vous avez rendu quelques services, par cette victoire, à la couronne d’Espagne. Vous n’avez pas mal fait votre cour au roi votre maître à Versailles; et le roi votre souverain en paraît presque aussi content ici que si vous l’aviez gagnée aux portes de Londres pour son rétablissement. Je ne sais comment vous vous trouvez de tout cela; mais, pour moi, je vous en fais de bon coeur mon compliment. Il est vrai que vous vous portez bien, et que dans une mêlée où vous avez eu le plaisir de vous fourrer bien avant, vous n’avez pu vous faire donner quelque balafre au milieu du visage, ou parvenir à quelque incision cruciale au haut de la tête, et ce n’est pas contentement pour un homme avide de gloire. Je vous conseille pourtant de ne vous en point chagriner, et de prendre le tout en patience. « J’avais cru, lorsque vous vous fîtes naturaliser
en France, que c’était pour mettre à couvert vos biens immenses,
en cas d’accident; mais je vois bien que ce n’était que pour pouvoir
exterminer sans scrupule tout autant d’Anglais de la princesse Anne qui
se trouveraient en votre chemin, et c’est fort bien fait à vous.
Cependant, si je n’avais peur de vous mortifier, je vous dirais que, quoiqu’on
parle beaucoup de vous ici, on ne laisse pas de parler diversement de votre
conduite. Les uns disent que vous êtes trop insolent et que vous
faites trop l’entendu à l’égard des ennemis; et les autres
assurent que vous ne vous faites pas assez valoir auprès de ceux
qui vous veulent du bien et qui vous en peuvent faire. Quoiqu’il n’y ait
pas grand mal à tout cela, examinons un peu vos actions depuis que
vous êtes dans le service, pour voir si on vous accuse avec raison:
La liberté de l’homme est un problème sur lequel de grands poètes se sont exercés aussi bien que les théologiens. Qui croirait qu’on trouve dans Pierre Corneille une dissertation assez étendue sur cette matière épineuse? C’est dans sa tragédie d’Oedipe. Il est vrai que le sujet comporte une telle digression;
mais il faut avouer aussi que ces morceaux sont presque toujours froidement
reçus au théâtre, qui exige une chaleur d’action et
de passion presque continuelle. La controverse ne réussit pas beaucoup
dans la tragédie; et ce que Corneille fait dire à son Oedipe
trouvera peut-être ici mieux sa place, aux yeux d’un lecteur de sang-froid,
qu’il ne la trouve au théâtre, où le spectateur veut
être ému. Quoi qu’il en soit, voici ce morceau, qui est plein
de très grandes beautés (acte III, sc. V)
Cette tirade a des traits vigoureux et hardis qui s’impriment aisément dans la mémoire, parce qu’il n’y a presque point d’épithètes oiseuses; mais, comme je l’ai déjà dit, de telles beautés sont plus propres à la controverse qu’à la tragédie. Il est bon surtout d’observer que plus ce morceau est raisonné, plus il faudrait qu’il fût exact. Oedipe est un très mauvais philosophe quand il dit: .
Le libre arbitre n’a assurément rien de commun avec le désir et la crainte. Personne n’a jamais dit que la liberté fût le principe de nos désirs. Il faut aussi remarquer qu’il n’est pas dans la pureté du style de dire: l’homme a peu de crédit sur soi. On a du pouvoir sur soi; on a du crédit auprès de quelqu’un. Ordre sublime ne vaut rien. Sublime veut dire élévation, et ne signifie pas souverain. Un bras qui précipite une volonté est absolument barbare, et que suivant que d’en haut est d’une dureté, est d’une cacophonie insupportable. Les mêmes idées, à peu près,
sur la liberté, se trouvent dans une épître insérée
parmi les oeuvres de M. de Voltaire(143).
Ce morceau est plus à sa place, et paraît écrit avec plus de soin; mais il n’est pas plus fort et plus nerveux. .
Ces deux vers-là sont d’un poète; mais celui-ci est d’un homme plus pénétré: Qu’il devient scélérat quand Delphes l’a prédit. Il suffisait de quatre vers de cette force dans la bouche
d’Oedipe; le reste ressent trop la déclamation, ce qui était
en effet le grand défaut de Corneille. Ce qu’on a jamais écrit
de plus grand et de plus sublime sur la liberté se trouve au septième
chant de la Henriade (285-96):
Il me semble qu’on ne peut présenter sous une image plus parfaite cet accord inexplicable de la liberté de l’homme et de la prescience(146) de Dieu, et qu’un tel morceau vaut mieux que vingt volumes de controverse sur ces matières inintelligibles. Un fils de l’illustre Racine a fait un poème sur la Grâce, dans lequel il était bien naturel qu’il parlât de la liberté. Cependant il n’y a aucun trait frappant qui caractérise cet attribut de la nature humaine, que tant de philosophes lui contestent. Voici le morceau de ce poème où l’auteur
traite de la liberté, d’une manière plus particulière:
Ces vers sont dans le ton didactique de l’ouvrage; mais ils sont un peu lâches, comme presque tous ceux de cet auteur, qui d’ailleurs est assez pur et correct. C’est dans les ouvrages didactiques qu’il faut peut-être le plus d’imagination, pour nourrir la sécheresse du fond, et pour en varier l’uniformité. La métaphore est la marque d’un génie qui se représente vivement les objets. C’est une comparaison vive et subite qu’il fait des choses qui le touchent, avec les images sensibles que présente la nature. C’est l’effet d’une imagination animée et heureuse. Mais cette figure doit être employée avec ménagement. Cicéron dit: Verecunda debet esse translatio (De Oratore, III). Cette métaphore qu’on trouve, par exemple, dans
la tragédie
d’Héraclius
est trop forte et trop gigantesque
(acte I, sc. III):
Il n’est pas non plus naturel à Chimène de dire, après la mort de son père (acte IV, sc. II) J’irai, sous mes cyprès, accabler ses lauriers. Ce n’est pas ainsi que s’exprime la douleur véritable.
On a repris aussi, dans la tragédie de Brutus, ces vers:
C’est une hyperbole; et je crois que l’hyperbole est une figure défectueuse par elle-même, puisque par sa nature elle va toujours au delà du vrai. Pourquoi approuve-t-on ces vers-ci de la Mort deCésar
(acte
III, scène IV)?
C’est que la métaphore porte un caractère sensible de vérité, et est parfaitement soutenue. On aime encore celle-ci dans Zaïre, parce qu’elle a les mêmes conditions, et qu’elle est touchante: .
Il y a une métaphore bien frappante dans Alzire, lorsque Alvarès dit à Gusman (acte I, sc. I): Votre hymen est le noeud qui joindra les deux mondes. C’est un magnifique spectacle à l’esprit qu’une
telle idée; et il est très rare que l’exacte vérité
se trouve jointe à tant de grandeur. Cette métaphore est
encore belle et bien amenée (Alzire, acte I, sc. I)
Les conditions essentielles à la métaphore sont qu’elle soit juste et qu’elle ne soit pas mêlée avec une autre image qui lui soit étrangère. Rousseau a dit, dans une de ses satires, en parlant d’un homme qu’il veut noircir et rendre ridicule, sous le nom de Midas (Allég. V): .
Outre la bassesse de ces idées, on y découvre aisément le peu de justesse et de rapport qu’elles ont entre elles: car si cette âme a des remparts de maçonnerie, elle ne peut pas être en même temps une épée dans un fourreau. J’avoue que ces disparates révoltent un bon esprit autant que le fiel amer de la satire cause d’indignation. Voici, dans ce même auteur, un exemple d’une faute pareille (Épître au comte du Luc): .
On sonde les replis du coeur humain, mais on ne le mesure point avec un compas; l’équerre surtout, qui est un instrument de maçon, est là bien peu convenable. Je ne connais guère d’auteur dont les idées soient moins justes et moins vraies que celles de Rousseau. Il a excellé quelquefois dans le choix des paroles: c’est beaucoup, car c’est une très grande difficulté vaincue; mais quand ce mérite est sujet à des inégalités, quand il n’est pas soutenu par du sentiment, par des idées toujours exactes, le mérite des mots ne suffit pas, de nos jours, pour constituer un grand écrivain: cela était bon du temps de Malherbe. On peut quelquefois entasser des métaphores les unes sur les autres; mais alors il faut qu’elles soient bien distinguées, et que l’on voie toujours votre objet représenté sous des images différentes. C’est ainsi que le célèbre Massillon, évêque de Clermont, dit, dans son sermon du petit nombre des élus: « Vous auriez vu dans Isaïe les élus aussi rares que ces grappes de raisin qu’on trouve encore après la vendange, et qui ont échappé à la diligence du vendangeur; aussi rares que ces épis qui restent par hasard après la moisson, et que la faux du moissonneur a épargnés Je vous aurais parlé de deux voies, dont l’une est étroite, rude, et la voie d’un très petit nombre; l’autre, large, spacieuse, semée de fleurs, et qui est comme la voie publique de tous les hommes. » Aucune de ces images ne nuit à l’autre; au contraire, elles se fortifient toutes. Mais cet amas de métaphores doit être employé rarement, et seulement dans les occasions où l’on a besoin de faire sentir des choses importantes. On reconnaît un grand écrivain non seulement aux figures qu’il met en usage, mais à la sobriété avec laquelle il les emploie. Les Orientaux ont toujours prodigué la métaphore sans mesure et sans art. On ne voit dans leurs écrits que des collines qui sautent, des fleuves qui sèchent de crainte, des étoiles qui tressaillent de joie. Leur imagination trop vive ne leur a jamais permis d’écrire avec méthode et sagesse; de là vient qu’ils n’ont rien approfondi, et qu’il n’y a pas en Orient un seul bon livre d’histoire et de science. Il semble que dans ces pays on n’ait presque jamais parlé que pour ne pas être entendu. Il n’y a que leurs fables qui aient réussi chez les autres nations. Mais quand on n’excelle que dans des fables, c’est une preuve qu’on n’a que de l’imagination. OPÉRA(147). Comme vous avez le dessein de fréquenter nos spectacles dans votre séjour à Paris, je vous entretiendrai de l’opéra, quoique je ne traite pas expressément, dans cet ouvrage, de la tragédie et de la comédie: ma raison est que l’on a écrit d’excellents traités sur le théâtre tragique et comique, surtout dans les préfaces de nos meilleures pièces; mais on n’a presque rien dit sur l’opéra. Saint-Évremond s’est épuisé en froides railleries sur ce genre de spectacle. Il veut trouver du ridicule à mettre en chant des passions et des dialogues. Il ne savait pas que les tragédies grecques et romaines étaient chantées; que les scènes avaient une mélodie semblable à notre récitatif, laquelle était composée par un musicien, et que les choeurs étaient exécutés comme les nôtres. Qui ne sait que la musique exprime les passions? Saint-Évremond, en louant Sophonisbe, et en blâmant l’opéra, a prouvé qu’il avait peu de goût et l’oreille dure. Le grand vice de notre opéra, c’est qu’une tragédie
ne peut être partout passionnée, qu’il y faut du raisonnement,
du détail, des événements préparés;
et que la musique ne peut rendre heureusement ce qui n’est pas animé
et ce qui ne va pas au coeur. Ce serait un étrange récitatif
que celui qui exprimerait, par exemple, ces vers de la tragédie
de Rodogune (acte I, sc. I):
On est donc réduit parmi nous à supprimer, à l’opéra, tous ces détails qui ne sont pas intéressants par eux-mêmes, mais qui contribuent à rendre une pièce intéressante: on n’y parle que d’amour; et encore cette passion n’a-t-elle jamais, dans ces sortes d’ouvrages, la juste étendue qu’il faut pour toucher et pour faire tout son effet. La déclaration de Phèdre et celle d’Orosmane ne pourraient pas être souffertes sur le théâtre de l’opéra. Notre récitatif exige une brièveté et une mollesse qui amènent presque nécessairement de la médiocrité. Il n’y a guère qu’Atys et Armide qui se soient élevés au-dessus de ce genre médiocre. Les scènes entre Oreste et Iphigénie sont très belles, mais cette supériorité même de ces scènes fait languir le reste de l’opéra. Souffrirait-on que dans nos spectacles réguliers
un amant vînt dire, comme dans l’opéra d’Issé(148):
On voit que l’auteur, pour éviter les détails, rend compte en un vers de la raison qui l’amène sur le théâtre: J’y venais pour plaindre ma peine. Mais cet artifice trop grossier, que les anciens emploient toujours dans leurs tragédies et dans leurs comédies, n’est pas supportable parmi nous. Thésée, dans l’opéra de ce nom(149), dit à sa maîtresse sans autre préparation: Je suis fils du roi. Elle lui répond: Vous, seigneur? Le secret de sa naissance n’est pas autrement expliqué. C’est un défaut essentiel. Et si cette reconnaissance avait été bien préparée et bien ménagée; si tous les détails qui doivent la rendre à la fois vraisemblable et surprenante avaient été employés, le défaut eût été bien plus grand, parce que la musique eût rendu tous ces détails ennuyeux. Voilà donc un poème nécessairement
défectueux par sa nature. Ajoutez à toutes ces imperfections
celle d’être asservi à la stérilité des musiciens,
qui ne peuvent exprimer toutes les paroles de notre langue, ainsi que les
musiciens d’Italie rendent toutes les paroles italiennes; il faut qu’ils
composent de petits airs, sur lesquels le poète est obligé
d’ajouter un certain nombre de paroles oiseuses et plates, qui souvent
n’ont aucun rapport direct à la pièce.
On ne voit, comme le dit très bien la jolie comédie du Double Veuvage(151), que de nouvelles ardeurs et des ardeurs nouvelles. Cette contrainte puérile est encore augmentée
par le peu de termes convenables aux musiciens que fournit notre langue.
Demandez à un compositeur de mettre en chant: « Que vouliez-vous
qu’il fît contre trois? — Qu’il mourût »; ou bien ces
vers:
Le musicien demandera, au lieu de ces beaux vers, des fleurettes, des amourettes, des ruisseaux, des oiseaux, des charmes, et des alarmes. Voilà pourquoi, depuis Quinault, il n’y a presque pas eu de tragédie supportable en musique. Les auteurs ont senti l’extrême difficulté de mêler à un sujet grand et pathétique des fêtes galantes, incorporées à l’action, d’éviter les détails nécessaires, et d’être intéressants. Ils se sont presque tous jetés dans un genre encore plus médiocre, qui est celui des ballets. Ces sortes d’ouvrage n’ont aucune liaison. Chaque acte est composé de peu de scènes, toute action y est comme étranglée; mais la variété du spectacle, et les petites chansonnettes que le musicien fait réussir et que le parterre répète, amusent le public, qui court à ces représentations sans en faire grand cas. Le premier ballet dans ce goût, qui a servi de modèle aux autres, est celui de l’Europe galante d’Houdard de Lamotte: car ceux de Quinault étaient encore plus médiocres; son Temple de la paix, par exemple, n’est qu’un assemblage de chansons, sans aucune action. Le plus grand mal de ces spectacles, c’est qu’il n’y est presque pas permis d’y rendre la vertu respectable, et d’y mettre de la noblesse: ils sont consacrés aux misérables redites de maximes voluptueuses, que l’on n’oserait débiter ailleurs; la clémence d’Auguste envers Cinna, la magnanimité de Cornélie, ne pourraient y trouver place. Par quel honteux usage faut-il que la musique, qui peut élever l’âme aux grands sentiments, et qui n’était destinée, chez les Grecs et chez les Romains, qu’à célébrer la vertu, ne soit employée parmi nous qu’à chanter des vaudevilles d’amour! Il est à souhaiter qu’il s’élève quelque génie assez fort pour corriger la nation de cet abus, et pour donner à un spectacle devenu nécessaire la dignité et les moeurs qui lui manquent. Une seule scène d’amour, heureusement mise en musique et chantée par un acteur applaudi, attire tout Paris, et rend les beautés vraies insipides. Les personnes de la cour ne peuvent plus supporter Polyeucte, quand elles sortent d’un ballet où elles ont entendu quelques couplets aisés à retenir. Par là le mauvais goût se fortifie, et on oublie insensiblement ce qui a fait la gloire de la nation. Je le répète encore, il faut que l’opéra soit sur un autre pied pour ne plus mériter le mépris qu’ont pour lui toutes les nations de l’Europe. Je crois avoir trouvé ce que je cherchais depuis
longtemps dans le cinquième acte de l’opéra de Samson(153).Qu’on
examine avec attention les morceaux que j’en vais rapporter:
Que l’on compare à présent la force et l’harmonie d’une telle poésie, avec les vers dont sont remplis les opéras qui ont parmi nous du succès à la faveur de la musique; on y verra: .
Il faudrait rougir pour la nation si des platitudes si fades ne faisaient mal au coeur à tous les connaisseurs. Qui croirait que dans un opéra de Paris, des plus suivis, on chante: .
On s’imagine être revenu au temps de Henri II et de Charles IX quand on entend des puérilités si gothiques. L’excuse de cette misère est, dit-on, dans la stérilité des musiciens; mais cette excuse est bien malheureuse. Si je suivais mon goût, je ne parlerais de la satire
que pour en inspirer quelque horreur, et pour armer la vertu contre ce
genre dangereux d’écrire. La satire est presque toujours injuste,
et c’est là son moindre défaut. Son principal mérite,
qui amorce le lecteur, est la hardiesse qu’elle prend de nommer les personnes
qu’elle tourne en ridicule. Bien moins retenue que la comédie, elle
n’en a pas les difficultés et les agréments. Ôtez les
noms de Cotin, de Chapelain, de Quinault, et un petit nombre de vers heureux,
que restera-t-il aux Satires de Boileau? Mais le Misanthrope,
le Tartuffe, qui sont des satires encore plus fortes, se soutiennent
sans ce triste avantage d’immoler des particuliers à la risée
publique. Quand je dis que la satire est injuste, je n’en veux pour preuve
que les ouvrages de Boileau. Il veut, dans une de ses premières
satires, élever la tragédie d’Alexandre de Racine
aux dépens de l’Astrate
de Quinault: deux pièces assez
médiocres qui ne sont pas sans quelques beautés. Il dit (sat.
iii, 185-88):
Il n’y a rien de plus contraire à la vérité que ce jugement de Boileau. L’Alexandre de Racine est très loin d’être si glorieux. C’est, au contraire, un doucereux qui prétend n’avoir porté la guerre aux Indes que pour y adorer Cléophile; et si on peut appliquer à quelque pièce de théâtre ce vers: Et jusqu’à Je vous hais, tout s’y dit tendrement, c’est assurément à l’Andromaque de Racine, dans laquelle Pyrrhus idolâtre Andromaque en lui disant des choses très dures; mais loin que ce soit un défaut, dans la peinture d’une passion, de dire tendrement Je vous hais, c’est au contraire une très grande beauté. Rien ne caractérise si bien l’amour que les mouvements violents d’un coeur qui croit être parvenu à concevoir de la haine pour un objet qu’il aime avec fureur; et c’est en quoi Quinault a souvent réussi; comme quand il fait dire à Armide (acte I, sc. i): « Que je le hais, que son mépris m’outrage! » Ce tour même est si naturel qu’il est devenu très commun. Boileau n’est guère moins condamnable dans la licence qu’il prenait de nommer un citoyen, auquel il en substituait souvent un autre dans une nouvelle édition. Par exemple, le sieur Brossette nous apprend que Boileau
avait parlé ainsi d’un nommé Pelletier (Sat. i, 77-78):
On lui dit que ce Pelletier n’était rien moins qu’un parasite, que c’était un honnête homme très retiré, qui n’allait jamais manger chez personne. Boileau le raya de la satire; mais au lieu d’ôter ces vers, qui sont du style le plus bas, il les laissa, et mit Colletet à la place de Pelletier, et par là outragea deux hommes au lieu d’un. Il paraît que très souvent il plaçait ainsi les noms au hasard, et l’on doit lire ses satires avec circonspection(154). Il tombait si naturellement dans ce cruel défaut
qu’il avait placé son propre frère Gilles Boileau dans ses
satires, d’une manière ignominieuse (sat. ix, 69):
Cette Lettre et cet Avis étaient deux ouvrages de son frère. Il mit à la place: .
Cette démangeaison de médire ainsi au hasard, et d’attaquer tout indifféremment, devait seule ôter tout crédit à ses Satires. Il a beau s’en excuser; s’il n’avait pas fait ses belles Épîtres, et surtout son Art poétique, il aurait une très mince réputation, et ne serait pas fort au-dessus de Régnier, qui est un homme très médiocre. Tout le monde sait que l’acharnement contre Quinault est insupportable, et que Despréaux eut en cela d’autant plus de tort que, quand il voulut faire un prologue d’opéra pour montrer à Quinault comme il fallait s’y prendre, il fit un ouvrage très mauvais, et qui n’approchait pas des moindres prologues de ce même Quinault qu’il affectait tant de rabaisser(155). La satire ne paraît jamais dans un jour plus odieux que quand elle est lancée contre des personnes qu’on a louées auparavant: cette rétractation n’est une flétrissure humiliante que pour l’auteur. C’est ce qui est arrivé à Rousseau, dans une pièce intitulée la Palinodie, qui commence ainsi: A vous, héros honteux de mes premiers écrits. Ce vers amphibologique laisse douter si ce n’est pas le héros qui est honteux d’avoir été le sujet de ses premiers écrits; mais le plus grand défaut vient du vice du coeur de l’auteur. S’il n’est pas content des procédés de celui dont il a fait l’éloge, il faut se taire; mais il ne faut pas chanter la palinodie et se condamner soi-même. Rien n’est plus avilissant; c’est déceler sa passion, et une passion déshonorante. Il est heureux que cette pièce de Rousseau soit une de ses plus mauvaises. Les satires en prose étant mille fois plus aisées à faire que celles qui sont rimées, elles ont inondé la république des lettres. Elles ont passé jusque dans la plupart des journaux. Les auteurs, prostituant leur plume vénale à l’avarice de leurs libraires, ont rempli d’invectives et de mensonges presque tous les ouvrages périodiques qui s’impriment en Hollande; et il ne faut lire ces recueils qu’avec une extrême défiance. L’art de l’imprimerie deviendra bientôt un métier infâme et funeste si on ne met pas ordre à la licence brutale avec laquelle quelques libraires de Hollande impriment les satires les plus scandaleuses, tantôt contre les têtes couronnées, tantôt contre les hommes les plus respectables de l’Europe. J’ai vu quelquefois, dans les pays du Nord, porter des jugements très désavantageux sur des hommes du premier mérite, qui étaient indignement attaqués dans ces misérables brochures; ni les auteurs, ni les libraires, ne connaissent les gens qu’ils déchirent. C’est un métier, comme de vendre du vin frelaté. Il faut avouer qu’il n’y a guère de métier plus indigne, plus lâche, et plus punissable. La plupart des traducteurs gâtent leur original, ou par une fausse ambition de le surpasser, qui les rend infidèles, ou par une plate exactitude, qui les rend plus infidèles encore. On dit que Mme de Sévigné les comparait à des domestiques qui vont faire un message de la part de leur maîtres, et qui disent souvent le contraire de ce qu’on leur a ordonné. Ils ont encore un autre défaut des domestiques: c’est de se croire aussi grands seigneurs que leur maître, surtout quand ce maître est fort ancien; et c’est un plaisir de voir à quel point un traducteur d’une pièce de Sophocle, qu’on ne pourrait pas jouer sur notre théâtre, méprise Cinna et Polyeucte. Mais, pour en revenir aux infidélités des traducteurs, j’examinerai le Virgile que l’abbé Desfontaines nous a donné en prose. Il était plus obligé qu’un autre de donner une bonne traduction, après la manière insultante et grossière dont il parle de tous ceux qui l’ont précédé. Ouvrons le livre, et voyons s’il fait excuser au moins cette rusticité pédantesque avec laquelle il les traite, et s’il s’acquitte mieux qu’eux de son devoir. Au premier livre (17-26), Virgile, dans la description
de la tempête, s’exprime ainsi:
L’abbé Desfontaines traduit: « Tous les vaisseaux fracassés et entrouverts font eau de toutes parts, et sont près d’être engloutis. » Virgile n’a pas eu certainement l’inattention de dire qu’un vaisseau fracassé était entrouvert. S’il est fracassé, c’est bien pis que de s’entrouvrir. Le moins ne se souffre pas après le plus. Font eau de toutes parts: Quelle plate expression rend-elle l’idée de Virgile? L’onde ennemie est reçue dans les flancs entrouverts. Que ne traduisait-il mot à mot; il eût au moins donné une idée faible, mais vraie, de Virgile: Tantane vos generis tenuit fiducia vestri? (v. 136.) Quelle confiance audacieuse votre naissance vous inspire? L’abbé Desfontaines dit: Race téméraire, qui vous inspire tant d’audace? Ce n’est pas là le sens de son auteur.
« Dans cette rade, les vaisseaux n’ont besoin ni d’ancres ni de câbles. » Premièrement, il n’est point ici question d’une rade; il s’agit d’un très beau port que Virgile peint admirablement; et c’est même, comme on sait, le port de Naples, qu’il se plut à décrire sous le nom de port de Carthage. Secondement, quelle platitude! n’ont besoin ni d’ancres ni de câbles. Virgile dit dans son style, toujours figuré, animé, et métaphorique: Les vaisseaux fatigués n’y sont retenus ni par des liens, ni par l’ancre recourbée qui mord l’arène. Optata potiuntur Troes arena. (I 76.) Les Troyens jouissent enfin du rivage. Desfontaines dit: « Les Troyens descendirent avec
empressement. »
Cela veut dire: Il reçoit le feu, il lui donne des aliments arides qu’il enflamme. Voilà des images nobles d’une chose ordinaire. Desfontaines dit « Par le moyen de quelques feuilles sèches et d’autres matières combustibles, il alluma promptement du feu. » Est-ce là traduire? n’est-ce pas avilir et défigurer son original? Le moment d’après, il fait dire à Énée: « Vous avez échappé à mille dangers... c’est en triomphant de mille obstacles qu’il faut que nous abordions en Italie.» Ces lâches et fastidieuses expressions, surtout de près, après mille dangers, mille obstacles ne se rencontrent pas certainement dans le texte d’un auteur tel que Virgile. Illi se praedae accingunt. Desfontaines dit: « Ils apprêtent le gibier. » Virgile s’est-il servi d’un mot aussi peu poétique dans sa langue que le terme gibier l’est dans la nôtre? Et jam finis erat, quum Jupiter, etc. « Jupiter, dit-il, pendant ce temps-là, etc. » Virgile a-t-il rien mis qui réponde à cette plate façon de parler, pendant ce temps-là? Cette belle expression de populum late regem, que Virgile donne aux Romains, peuple-roi, est-ce la rendre que de traduire Peuple triomphant? Que de fautes, que de faiblesse dans les deux premières pages! Qui voudrait examiner ainsi la traduction entière trouverait que nous n’avons pas même une froide copie de Virgile. On en peut dire presque autant de la traduction que Dacier a faite des Odes d’Horace; elle est plus fidèle, à la vérité, dans le texte; plus savante et plus instructive dans les notes; mais elle manque de grâce. Elle n’a nulle imagination dans l’expression; et on y cherche en vain ce nombre et cette harmonie que la prose comporte, et qui est au moins une faible image de celle qui a tant de charmes dans la poésie. Je lisais un jour avec un homme de lettres, d’un goût très fin et d’un esprit supérieur, cette ode d’Horace, où sont ces beaux vers que tout homme de lettres sait par coeur: Auream quis quisquis mediocritatem(156). Il fut indigné, comme moi, de la manière dont Dacier traduit cet endroit charmant. « Ceux qui aiment la liberté plus précieuse
que l’or, ils n’ont garde de se loger dans une méchante petite maison,
ni aussi dans un palais qui excite l’envie. » Voici à peu
près, me dit l’homme que je cite, comme j’aurais voulu traduire
ces vers:
Il est certain qu’on ne devrait traduire les poètes qu’en vers. Le contraire n’a été soutenu que par ceux qui, n’ayant pas le talent, tachaient de le décrier; vain et malheureux artifice d’un orgueil impuissant. J’avoue qu’il n’y a qu’un grand poète qui soit capable d’un tel travail; et voilà ce que nous n’avons pas encore trouvé. Nous n’avons que quelques petits morceaux, épars çà et là dans des recueils; mais ces essais nous font voir au moins qu’avec du temps, de la peine, et du génie, on peut, parmi nous, traduire heureusement les poètes en vers. Il faudrait avoir continuellement présente à l’esprit cette belle traduction que Boileau a faite d’un endroit d’Homère: .
Mais qu’il serait difficile de traduire ainsi tout Homère! J’ai vu des traductions de quelques passages du poème bizarre du Paradis perdu, de Milton. M. de Voltaire et M. Racine le fils ont tous deux mis en vers une apostrophe de Satan au soleil. Je n’examine pas ici l’extraordinaire et le sauvage du fond; je m’en tiens uniquement aux beautés qu’une traduction en vers exige. M. Racine s’exprime ainsi:
Voici les vers de M. de Voltaire: .
Il est aisé de voir pourquoi les vers cités les derniers sont au-dessus des autres: c’est qu’ils sont plus remplis d’enthousiasme, de chaleur, et de vie; qu’ils ont plus de nombre et de force; qu’en un mot, ils sont d’un poète; et ils ont surtout le mérite d’être une traduction plus fidèle. Boileau a dit, après les anciens (ép. ix,
43-44):
Il a été le premier à observer cette loi qu’il a donnée. Presque tous ses ouvrages respirent ce vrai; c’est-à-dire qu’ils sont une copie fidèle de la nature. Ce vrai doit se trouver dans l’historique, dans le moral, dans la fiction, dans les sentences, dans les descriptions, dans l’allégorie. Mais Boileau s’est bien écarté de cette
règle dans sa satire de l’Équivoque. Comment un homme d’un
aussi grand sens que lui s’est-il avisé de faire de l’équivoque
la cause de tous les maux de ce monde? N’est-il pas pitoyable de dire qu’Adam
désobéit à Dieu par une équivoque? Voici le
passage (sat. xii, 56-60):
Voilà de bien mauvais vers; mais le faux qui y domine les rend plus mauvais encore. Tu fus, comme serpent, dans l’arche conservée. (v. 78.) Cela est encore pis; l’équivoque avec les animaux, dans l’arche renfermée, comme serpent! Quelle expression! et quelle idée! On ne reconnut plus qu’usurpateurs iniques. (v. 121.) C’est avoir une terrible envie de rendre l’équivoque responsable de tout que de dire qu’elle a fait les premiers tyrans. En un mot, rien n’est vrai dans cette satire. Aussi c’est sa plus mauvaise, de l’aveu des connaisseurs. Racine est un homme admirable pour le vrai qui règne
dans ses ouvrages. Il n’y a pas, je crois, d’exemple chez lui d’un personnage
qui ait un sentiment faux, qui s’exprime d’une manière opposée
à sa situation, si vous en exceptez Théramène, gouverneur
d’Hippolyte, qui l’encourage ridiculement dans ses froides amours pour
Aricie (acte I, sc. i):
Il est vrai physiquement qu’Hippolyte ne serait pas au monde sans sa mère; mais il n’est pas dans le vrai des moeurs, dans le caractère d’un gouverneur sage, d’inspirer à son pupille de faire l’amour contre la défense de son père. Les autres héros qu’il fait parler ne disent pas toujours des choses fortes et sublimes; mais ils en disent toujours de vraies, au contraire de Corneille, qui s’égare trop souvent dans un pompeux et vain étalage de déclamations ampoulées et frivoles. Il est si condamnable sur cet article que, si la plupart de ses pièces étaient nouvelles, je ne crois pas que les beautés en rachetassent les défauts, quelque grandes qu’elles puissent être. C’est pécher contre le vrai que de peindre Cinna comme un conjuré incertain, entraîné malgré lui dans la conspiration contre Auguste, et de faire ensuite conseiller à Auguste, par ce même Cinna, de garder l’empire pour avoir un prétexte de l’assassiner. Ce trait n’est pas conforme à son caractère. Il n’y a là rien de vrai. Corneille pèche contre cette loi dans des détails innombrables. Molière est vrai dans tout ce qu’il dit. Tous les sentiments de la Henriade, de Zaïre, d’Alzire, de Brutus, portent un caractère de vérité sensible. Il y a aussi une autre espèce de vrai qu’on recherche
dans les ouvrages c’est la conformité de ce que dit un auteur, avec
son âge, son caractère, son état. Le public n’a jamais
bien accueilli des vers tendres, pour une Iris en l’air(157),
ni des ouvrages de morale faits par des gens purement beaux esprits, auxquels
il est égal de travailler sur des sujets de dévotion et de
galanterie. Ces ouvrages sont presque toujours insipides, parce qu’ils
ne sont point partis du coeur d’un homme pénétré.
Ce vrai manque trop souvent aux ouvrages de Rousseau.
Cela n’est pas dans le vrai. Il y a des esprits extrêmement bornés qui ont beaucoup de vertu, et on ne pourra pas dire que Sylla, Marius, tous les chefs des guerres civiles, les Borgia, les Cromwell, et tant d’autres, fussent des imbéciles, des sots. Nul n’est, en tout, si bien traité qu’un sot. Il n’y a rien de si faux que cette maxime. Un sot est
peu fêté; et les gens d’esprit, d’un bon caractère,
sont l’âme de la société.
Oui, sans doute, elle commence par l’estime; et c’est se moquer du monde que de prétendre qu’un homme qui a des talents estimables n’ait pas une grande avance pour se faire des amis. Il faut que son caractère les mérite; mais l’estime prépare cette amitié. Il y a même quelque chose de révoltant à supposer que plus on est estimable, et moins on sera en état d’avoir l’amitié des honnêtes gens. Ce sentiment absurde est pernicieux; et, en général, il faut remarquer que tout ce qui n’est que paradoxe déplaît aux esprits bien faits. .
C’est outrager la vérité et le bon sens que de venir nous dire que Morosophie, c’est-à-dire, en bon français, la Folie, a inventé un des arts les plus utiles aux hommes; et, quand on songe que c’est un écrivain qui dit cela, on ne peut s’empêcher de lever les épaules. Il y a cent exemples frappants de ces paradoxes faux et insoutenables dans Rousseau, qu’il faut lire avec une précaution extrême. En un mot, la principale règle pour lire les auteurs avec fruit, c’est d’examiner si ce qu’ils disent est vrai en général; s’il est vrai dans les occasions où ils le disent; s’il est vrai dans la bouche des personnages qu’on fait parler car enfin la vérité est toujours la première beauté, et les autres doivent lui servir d’ornement. C’est la pierre de touche dans toutes les langues et dans tous les genres d’écrire. FIN DE LA CONNAISSANCE DES BEAUTÉS ET DES DÉFAUTS DE LA POÉSIE ET DE L’ÉLOQUENCE.
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