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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges II (1738-1753) | PRÉFACE DE L’ANTI-MACHIAVEL (1740)
Notice de Beuchot:
Frédéric II, n’étant encore que prince royal, composa
un Anti-Machiavel
(voyez la lettre de Voltaire du 1er septembre
PRÉFACE ... Je crois rendre service aux hommes en publiant l’Essai de critique sur Machiavel. L’illustre auteur de cette réfutation est une de ces grandes âmes que Je ciel forme rarement, pour amener le genre humain à la vertu par leurs exemples. Il mit par écrit ses pensées, il y a quelques années, dans le seul dessein d’écrire des vérités que son coeur lui dictait. Il était encore très jeune; il voulait seulement se former à la sagesse; à la vertu. Il comptait ne donner des leçons qu’à soi-même; mais ces leçons qu’il s’est données méritent d’être celles de tous les rois, et peuvent être la source du bonheur des hommes. Il me fit l’honneur de m’envoyer son manuscrit; je crus qu’il était de mon devoir de lui demander la permission de le publier. Le poison de Machiavel est trop public, il fallait que l’antidote le fût aussi. On s’arrachait à l’envi les copies manuscrites; il en courait déjà de très fautives, et l’ouvrage allait paraître défiguré, si je n’avais eu le soin de fournir cette copie exacte, à laquelle j’espère que les libraires à qui j’en ai fait présent se conformeront. On sera sans doute étonné quand j’apprendrai aux lecteurs que celui qui écrit en français d’un style si noble, si énergique, et souvent si pur, est un jeune étranger qui n’était jamais venu en France. On trouvera même qu’il s’exprime mieux qu’Amelot de La Houssaie, que je fais imprimer à côté de la réfutation(6). C’est une chose inouïe, je l’avoue; mais c’est ainsi que celui dont je publie l’ouvrage a réussi dans toutes les choses auxquelles il s’est appliqué. Qu’il soit Anglais, Espagnol, ou Italien, il n’importe; ce n’est pas de sa patrie, mais de son livre qu’il s’agit ici. Je le crois mieux fait et mieux écrit que celui de Machiavel; et c’est un bonheur pour le genre humain qu’enfin la vertu ait été mieux ornée que le vice. Maître de ce précieux dépôt, j’ai laissé exprès quelques expressions qui ne sont pas françaises, mais qui méritent de l’être; et j’ose dire que ce livre peut à la fois perfectionner notre langue et nos moeurs. Au reste, j’avertis que tous les chapitres ne sont pas autant de réfutations de Machiavel, parce que cet Italien ne prêche pas le crime dans tout son livre. Il y a quelques endroits de l’ouvrage que je présente qui sont plutôt des réflexions sur Machiavel que contre Machiavel; voilà pourquoi j’ai donné au livre le titre d’Essai critique sur Machiavel. L’illustre auteur ayant pleinement répondu à
Machiavel, mon partage sera ici de répondre P.S. Dans le temps qu’on finissait cette édition, il en parut deux autres: l’une est intitulée de Londres, chez Jean Meyer; l’autre, à la Haye, chez Vanduren. Elles sont très différentes du manuscrit original; ce qu’il est aisé de connaître aux indications suivantes: 1° Dans ces éditions le titre est Anti-Machiavel, ou Examen du Prince, etc.; et celui-ci est intitulé Anti-Machiavel, ou Essai critique sur le Prince de Machiavel. 2° Le premier chapitre, dans ces éditions, a pour titre Combien il y a de sortes de principautés, etc.; et ici le titre est Des Différents Gouvernements. Le second chapitre de ces éditions est Des Principautés héréditaires; et, ici, Des États héréditaires. Il y a d’ailleurs des omissions considérables, des interpolations, des fautes en très grand nombre dans ces éditions que j’indique. Ainsi lorsque les libraires qui les ont faites voudront réimprimer ce livre, je les prie de suivre en tout la présente copie. (10)C’est une belle réfutation de Machiavel que le livre du roi de Prusse: mais on en pourra voir quelque jour une réfutation encore plus belle, ce sera l’histoire de la vie de ce prince. Être son historiographe sera un emploi aussi agréable que glorieux. J’aime un livre dont la lecture me laisse une idée grande et aimable du caractère, des sentiments, des moeurs, de celui qui l’a composé. J’aime un ouvrage sérieux qui ne soit point écrit trop sérieusement. Le sérieux de celui-ci n’a rien de triste, rien d’austère, rien de guindé. C’est le sérieux d’un philosophe qui a la maturité d’un homme de cinquante ans avec la fleur de la jeunesse, et qui joint à un esprit orné, à un jugement solide, à un discernement peu commun, une imagination féconde et agréable, une sérénité riante, si j’ose ainsi dire, et quelquefois même enjouée, qui est peut-être un des caractères essentiels d’une belle âme, surtout dans un âge comme celui de vingt à trente ans, et dans un de ces hommes nés pour le trône, que la séduction du trône ne porte souvent que trop à étouffer un enjouement qui, au gré de l’orgueil, marque trop d’humanité. On pourrait appliquer à ce livre ce qu’a dit La Bruyère dans le chapitre Des Ouvrages de l’esprit. Voici ses paroles: " Quand une lecture vous élève l’esprit, et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l’ouvrage: il est bon, et fait de main d’ouvrier. " La critique, après cela, peut s’exercer sur les petites choses, relever quelques expressions, corriger des phrases, parler de syntaxe, épiloguer sur certaines pensées incidentes, et décider que l’auteur pouvait dire encore telle ou telle chose, et que telle ou telle autre pouvait être dite en d’autres termes. Il y a tel prince qui a écrit, mais moins en prince qu’en pédant: de façon qu’on y reconnaît moins un auteur qui est prince qu’un prince qui est auteur. Celui qui a fait l’Anti-Machiavel écrit véritablement en homme de qualité, et cela sans qu’on puisse lui reprocher de se donner certains petits airs de qualité, qui ne sont au fond qu’une nouvelle espèce de pédanterie plus choquante peut-être ou plus visible que celle de l’école ou du cloître. Je me souviens d’un endroit où il insinue quelque chose touchant son illustre naissance; mais il le fait d’une manière qui n’a rien que de très aimable. Lisez ce qu’il dit aux pages 128 et 129: " Un homme élevé à l’empire par son courage n’a plus de parents: on songe à son pouvoir, et non à son extraction. Aurélien était fils d’un maréchal de village(11); Probus, d’un jardinier; Dioclétien, d’un esclave; Valentinien, d’un cordier: ils furent tous respectés. Le Sforce qui conquit Milan était un paysan; Cromwell, qui assujettit l’Angleterre et fit trembler l’Europe, était un simple citoyen; le grand Mahomet, fondateur de l’empire le plus florissant de l’univers, avait été un garçon marchand; Samon, premier roi d’Esclavonie, était un marchand français; le fameux Piast, dont le nom est si révéré en Pologne, fut élu roi ayant encore aux pieds ses sabots, et il a vécu respecté jusqu’à cent ans. Que de généraux d’armée, que de ministres et de chanceliers roturiers! l’Europe en est pleine, et n’en est que plus heureuse, car ces places sont données au mérite. Je ne dis pas cela pour mépriser le sang des Witikind, des Charlemagne, des Ottoman je dois au contraire, par plus d’une raison, aimer le sang des héros; mais j’aime encore plus le mérite. " Il n’y a guère qu’un des premiers gentilshommes du monde qui puisse parler sur ce ton-là. FIN DE LA PRÉFACE DE L’ANTI-MACHIAVEL.
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