OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE MÉLANGES
II
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II (1738-1753) |
REMARQUES SUR DEUX ÉPÎTRES D’HELVÉTIUS
Notice bibliographique.
PREMIÈRE ÉPÎTRE.
SUR L’ORGUEIL ET LA PARESSE
D’ESPRIT.
(2)La première leçon
donnait à cette épître un titre trop développé.
Helvétius y annonçait qu’il se proposait de prouver que «
tout est rapport; que les philosophes se sont perdus dans le vague des
idées absolues; qu’ils eussent mieux fait de travailler au bien
de la société; que Locke nous a ouvert la route de la vérité,
qui est celle du bonheur ».
Voici la note que Voltaire adressait à ce sujet
à son jeune élève:
« Ce titre est un peu long et ne paraît pas
extrêmement clair. Le mot d’idées absolues ne donne
pas une idée bien nette. D’ailleurs, en général, la
chose n’est pas vraie. Il y a un temps absolu, un espace absolu,
etc.
Locke les considère comme tels, et vous êtes ici partisan
de Locke. Locke n’est point regardé comme un philosophe moral, qui
ait abandonné l’étude des choses abstraites pour envisager
seulement la vertu. La route de la vérité n’est pas toujours
celle du bonheur. On peut être très malheureux, et savoir
mesurer des courbes; on peut être très heureux et ignorant
».
Helvétius, en conséquence de cet avis judicieux,
a rendu son titre plus simple. Il avait mis d’abord que « c’est par
les effets qu’on doit remonter aux causes, en physique, métaphysique
et morale ». Mais il a bien vu que ceci était encore trop
long, et il donne enfin à l’épître ce dernier titre
clair et simple:
Sur l’orgueil et la Paresse de l’esprit.
Ire LEÇON.
Les six premiers vers paraissaient à Voltaire un
peu embrouillés; il dit à cette occasion: « Mettez
les six premiers vers en prose, et demandez à quelqu’un s’il entendra
cette prose: la poésie demande la même clarté au moins
».
.
De la droite raison les rapports sont les guides(3).
Ils ont sondé les mers(4),
ils ont percé les cieux.
Les plus vastes esprits, sans leur secours heureux,
Sont, entre les écueils, des vaisseaux sans boussoles.
De là ces dogmes vains si savamment frivoles,
De ces célèbres fous ingénieux romans(5).
Mon oeil, s’écriait l’un, perce au delà
des
temps(6).
Écoutez-moi; je vais, sagement téméraire,
De la création dévoiler le mystère. |
Helvétius disait ensuite, en parlant du système
inventé par les mages:
.
Un Dieu, tel autrefois qu’une araignée immense,
Dévida l’univers de sa propre substance,
Alluma les soleils, fila l’air et les cieux,
Prit sa place au milieu de ces orbes de feux, etc.(7)
..............................
Les mages, dit Burnet, sont des visionnaires
Dont le faible Persan adopte les chimères(8).
..............................
Ainsi sous de grands mots la superbe sagesse,
A ses propres regards dérobant sa faiblesse,
Étayant son orgueil de dogmes imposteurs,
Disputa si longtemps pour le choix des erreurs(9).
Ainsi l’orgueil s’égare en de vagues pensées:
Ainsi notre univers, par ses mains insensées
Tant de fois tour à tour détruit, rédifié,
N’est encore qu’un temple à l’erreur dédié(10).
Heureux si l’homme encor, moins souple à l’imposture,
Maître de s’égarer au champ de la nature,
Par delà ses confins n’eût puisé(11)
ses erreurs!
..............................
Un autre peint de Dieu les attributs, l’essence,
Remet tout au destin, dit son pouvoir, son nom,
Croit donner une idée, et ne forme qu’un son(12).
..............................
Sans les rapports, enfin(13),
la raison qui s’égare
Prend souvent pour idée un son vain et bizarre(14);
Et ce ne fut jamais que dans l’obscurité
Que l’Erreur s’écria: Je suis la Vérité.
.............................
Pourquoi donc le malheur
Est-il chez les humains le seul législateur(15)?
Pourquoi créer le nom de vertus absolues(16)?
..............................
Locke(17) étudia
l’homme. Il le prend au berceau,
L’observe en ses progrès, le suit jusqu’au tombeau,
Cherche par quel agent nos âmes sont guidées;
Si les sens ne sont point les germes des idées.
Le mensonge jamais, sous l’appui d’un grand nom,
Ne put en imposer aux yeux de sa raison.
..............................
Malbranche(18), plein d’esprit
et de subtilité,
Partout étincelant de brillantes chimères,
Croit en vain échapper à ses regards sévères.
Dans ses détours obscurs, Locke le joint, le suit;
Il raisonne, il combat; le système est détruit.
..............................
Locke vit les effets de l’orgueil impuissant,
Rendit l’homme moins vain, et l’homme en fut plus grand(19).
..............................
Du chemin des erreurs Locke nous arracha,
Dans le sentier du vrai devant nous il marcha(20).
D’un bras il apaisa l’orgueil du platonisme,
De l’autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme(21). |
IIe LEÇON
Helvétius corrigea son épître; il
la commença ainsi:
Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne,
Loin de la vérité retient l’homme et l’enchaîne?
Est-il esclave-né des mensonges divers?
Non, sans doute, et lui-même il peut briser ses
fers;
Il peut, sourd à l’erreur, écouter la sagesse,
S’il connaît ses tyrans, l’orgueil et la paresse(22).
..............................
Zoroastre prétend(23)
dévoiler les secrets
Au sein de la nature enfoncés à jamais.
Le premier en Égypte il attesta les mages
Que Dieu lui révélait la science des sages.
..............................
Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule,
Le mage crut longtemps ce conte ridicule;
Et Zoroastre ainsi, par l’orgueil inspiré,
Égara tout un peuple après s’être
égaré(24).
Je ne viens point tracer à la raison humaine
La suite des erreurs où son orgueil l’entraîne;
Mais lui montrer encor qu’en des siècles savants,
Burnet substitua sa fable à ces romans.
..............................
(25)Heureux si l’homme
encor, moins souple à l’imposture,
Maître de s’égarer au champ de la nature,
Par delà tous les cieux n’eût poursuivi
l’erreur!
Mais d’un fougueux esprit qui peut calmer l’ardeur?
Qui peut le retenir dans les bornes prescrites?
L’univers est borné, l’orgueil est sans limites.
Que n’ose point l’orgueil? Il passe jusqu’à Dieu.
L’un dit qu’il est partout sans être en aucun lieu,
Dans un long argument qu’à l’école il propose,
Prétend que rien n’est Dieu, mais qu’il est chaque
chose;
Et le pédant ainsi, tyran de la raison,
Croit donner une idée, et ne forme qu’un son(26). |
Helvétius fait ensuite le portrait de la Paresse:
Elle seule (la Paresse) s’admire en sa propre ignorance,
Par un faux ridicule avilit la science(27),
Et parée au dehors d’un dédain affecté,
Dans son dépit jaloux prêche l’oisiveté.
Loin des travaux, dit-elle, au sein de la mollesse,
Vivez et soyez tous ignorants par sagesse.
Votre esprit n’est point fait pour pénétrer,
pourvoir;
C’est assez s’il apprend qu’il ne peut rien savoir.
Sachons que, s’il nous faut consentir d’ignorer
Les secrets où l’esprit ne saurait pénétrer,
Que(28) la nature aussi,
trop semblable à Protée,
N’ouvrit jamais son sein qu’aux yeux d’un Aristée. |
IIIe LEÇON.
.
Quel funeste pouvoir, quelle invisible chaîne,
Loin de la vérité, retient l’homme ou l’entraîne?
Esclave infortuné des mensonges divers,
Doit-il subir leur joug, peut-il briser leurs fers(29)?
Peut-il, sourd à l’erreur, écouter la sagesse?
Oui, s’il fuit deux tyrans, l’orgueil et la paresse.
L’un, Icare insensé, veut s’élever aux
cieux,
S’asseoir, loin des mortels, sur le trône des dieux,
D’où l’univers entier se découvre à
sa vue.
Il le veut, il s’élance, et se perd dans la nue(30).
L’autre, tyran moins fier, sybarite hébété,
Conduit par l’ignorance à l’imbécillité,
Ne désire, ne veut, n’agit qu’avec faiblesse.
Si d’un pas chancelant il marche à la sagesse,
Trop lâche, il se rebute à son premier effort;
Au sein des voluptés il tombe et se rendort(31).
De l’univers captif si l’erreur est là reine,
Jadis ces deux tyrans en ont forgé la chaîne.
C’est par le fol orgueil qu’autrefois emportés,
De sublimes esprits amants des vérités,
Nés pour vaincre l’erreur, pour éclairer
le monde,
Le couvrirent encor d’une nuit plus profonde.
Un Persan le premier prétendit dans les cieux
Avoir enfin ravi tous les secrets des dieux(32).
Le premier en Asie il assembla des mages,
Enseigna follement la science des sages;
Raconta quel pouvoir préside aux éléments,
Quel bras leur imprima les premiers mouvements.
Le grand Dieu, disait-il, sur son aile rapide,
Fendait superbement ,les vastes mers du vide;
Une fleur y flottait de toute éternité;
Dieu l’aperçoit, en fait une divinité:
Elle a pour nom Brama, la bonté pour essence;
L’ordre et le mouvement sont fils de sa puissance.
(33)..............................
Du sédiment des eaux sa main pétrit la
terre(34).
Les nuages épais, ces prisons du tonnerre,
Sur les ailes des vents s’élèvent dans
les airs.
Le brûlant équateur ceint le vaste univers(35).
Vénus du premier jour ouvre alors la barrière,
Les soleils allumés commencent leur carrière,
Donnent aux vastes cieux leur forme et leurs couleurs,
Aux forêts la verdure, aux campagnes les fleurs(36).
Amant du merveilleux, faible, ignorant, crédule,
Le mage crut longtemps ce conte ridicule;
Et Zoroastre ainsi, par l’orgueil inspiré.
Égara tout un peuple après s’être
égaré(37).
Ce fut en ce moment que l’aveugle système
Sur son front attacha son premier diadème(38);
Qu’il se fit nommer roi de cent peuples divers,
Et qu’il osa donner des dieux à l’univers.
De la Perse, depuis, chassé par la mollesse,
Il traversa les mers, s’établit dans la Grèce.
Un sage, à son abord, brigua le fol honneur
D’enrichir son pays d’une nouvelle erreur.
Hésiode conta qu’autrefois la Nuit sombre
Couvrit l’Érèbe entier des voiles de son
ombre,
Dans les stériles flancs du chaos ténébreux
Perça l’oeuf d’où sortit l’Amour, maître
des dieux.
(39)..............................
Téthys creuse le lit des ondes mugissantes,
Et Tithée au-dessus des vagues écumantes,
Lève un superbe front couronné par les
airs:
Le flambeau de l’Amour anime l’univers,
Ainsi donc un esprit plein d’une vaine ivresse
Donne à l’orgueil le nom de sublime sagesse;
Ainsi les nations, jouets des imposteurs,
Se disputent encor sur le choix des erreurs,
Applaudissent toujours aux plus folles pensées;
Ainsi notre univers, par des mains insensées,
Tant de fois tour à tour détruit, rédifié,
Ne fut jamais qu’un temple à l’erreur dédié(40)
Heureux si quelquefois, rebelle à l’imposture,
Maître de s’égarer au champ de la nature,
L’homme au delà des cieux ait poursuivi l’erreur!
Mais d’un superbe esprit qui modéra l’ardeur?
Qui put le retenir dans les bornes prescrites?
L’univers est borné, l’orgueil est sans limites(41).
Aux régions de l’âme il a déjà
percé;
Sur l’aile de l’orgueil Platon s’est élancé;
Du pouvoir de penser il prive la matière(42).
Notre âme, enseignait-il, n’est point une lumière
Qui naît, qui s’affaiblit, qui croit avec le corps;
Mais l’âme inétendue en meut tous les ressorts:
Elle est indivisible, elle est donc immortelle.
L’âme fut tour à tour une vive étincelle,
Un atome subtil, un souffle aérien:
Chacun en discourut, mais aucun n’en sut rien(43).
Ainsi toujours le ciel, aux yeux même du sage,
Cacha ses vérités dans un sombre nuage.
Enfin l’orgueil osa s’élever jusqu’à Dieu.
Dieu remplit l’univers, et n’est dans aucun lieu;
Rien n’est Dieu, me dit l’un; mais il est chaque chose.
A la crédulité ce faux prophète
impose
L’indispensable loi d’étouffer la raison,
Et de prendre toujours pour idée un vain nom.
Un autre peint son Dieu comme une mer immense,
Berceau vaste où le monde a reçu la naissance.
..............................
En mensonges ainsi la vanité féconde
Fit ces différents dieux, ces divers plans du
monde.
Chaque école autrefois eut sa divinité,
Et le seul dieu commun était la vanité.
Quelquefois, en fuyant l’orgueil et son ivresse,
L’homme est pris aux filets que lui tend sa paresse.
La paresse épaissit dans son lâche repos
L’ombre dont l’ignorance entoura nos berceaux.
Le vrai sur les mortels darde en vain sa lumière,
Le doigt de l’indolence a fermé leur paupière(44).
La paresse jamais n’est féconde en erreurs;
Mais souvent elle est souple au joug des imposteurs.
L’orgueil, comme un coursier qui part de la barrière,
Fait, sous son pied rapide, étinceler la pierre,
S’écarte de la borne, et, les naseaux ouverts,
Le frein entre les dents, s’emporte en des déserts.
La paresse, au contraire, au milieu de l’arène,
Comme un lâche coursier, sans force, sans haleine,
Marche, tombe, se roule, et, sans le disputer,
Voit le prix, l’abandonne à qui veut l’emporter.
Elle tient à la cour école d’ignorance,
Du trône de l’estime arrache la science,
Et, parée au dehors d’un dédain affecté,
Dans son dépit jaloux prêche l’oisiveté.
Loin des travaux, dit-elle, au sein de la mollesse,
Vivez et soyez tous ignorants par sagesse.
Votre esprit n’est point fait pour pénétrer,
pour voir;
C’est assez s’il apprend qu’il ne peut rien savoir(45).
De ce dogme naquit le subtil pyrrhonisme;
Son front est entouré des bandeaux du sophisme.
L’astre du vrai, dit-il, ne peut nous éclairer:
Qui s’y veut élever est prêt à s’égarer.
Il porte la ruine au temple du système,
S’y dresse de ses mains un trophée à lui-même;
Mais ce nouveau Samson tombe et s’ensevelit
Sous les vastes débris du temple qu’il détruit(46).
Écoutez ce marquis nourri dans la mollesse,
Ivre de pharaon, de vin, et de tendresse,
Au sortir d’un souper où le brûlant désir
Vient d’éteindre ses feux sur l’autel du plaisir.
Ce galant précepteur du peuple du beau monde,
Indigne d’admirer les écrivains qu’il fronde,
Dit aux sots assemblés: Je suis pyrrhonien;
Veut follement que l’homme ou sache tout ou rien.
Si Socrate autrefois consentit d’ignorer
Les secrets qu’un mortel ne saurait pénétrer,
Dans leur abîme au moins il tenta de descendre;
S’il ne put le sonder, il osa l’entreprendre.
Que Locke soit ton guide, et qu’en tes premiers ans
Il affermisse au moins tes pas encor tremblants(47).
Si Locke n’atteint point au bout de la carrière,
Du moins sa main puissante en ouvrit la barrière.
A travers les brouillards des superstitions,
Lui seul des vérités aperçut les
rayons.
D’un bras il abaissa l’orgueil du platonisme,
De l’autre il rétrécit le champ du pyrrhonisme.
Locke enfin évita la paresse et l’orgueil.
Fuyons également et l’un et l’autre écueil.
Le vrai n’est point un don; c’est une récompense,
C’est un prix du travail, perdu par l’indolence.
Qu’il est peu de mortels par ce prix excités,
Qui descendent encore au puits des vérités(48)!
Le plaisir en défend l’entrée à
la jeunesse;
L’opiniâtreté la cache à la vieillesse(49).
Le prince, le prélat, l’amant, l’ambitieux,
Au jour des vérités tous ont fermé
les yeux:
Et le ciel cependant(50),
pour s’avancer vers elles,
Nous laisse encor des pieds, s’il nous coupa les ailes.
Jusqu’au temple du vrai, loin du mensonge impur(51),
La sagesse à pas lents peut marcher d’un pied
sûr. |
.
DEUXIÈME ÉPÎTRE.
SUR L’AMOUR DE L’ÉTUDE(52).
A MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET.
.
Oui, de nos passions toute(53)
l’activité
Est moins à redouter que n’est(54)
l’oisiveté;
Son calme(55) est plus
affreux que ne sont leurs tempêtes;
Gardons-nous à son joug de soumettre nos têtes.
Fuyons surtout(56) l’ennui,
dont la sombre langueur
Est plus(57) insupportable
encor que la douleur.
Toi qui détruit(58)
l’esprit, en amortit la flamme;
Toi, la honte à la fois(59)
et la rouille de l’âme;
Toi qui verse(60) en son
sein ton assoupissement,
Qui, pour la dévorer, suspend(61)
son mouvement,
Étouffe ses pensées et la tient enchaînée
O monstre, en ta fureur semblable à l’araignée(62),
Qui de ses fils gluants(63)
s’efforce d’entourer
L’insecte malheureux qu’elle veut dévorer(64)!
Contre tes vains efforts mon âme est affermie;
Dans les esprits oisifs(65)
porte ta léthargie,
Ou refoule(66) en ton sein
ton impuissant poison;
J’ai su de tes venins préserver ma raison.
Esprit(67) vaste et fécond,
lumière vive et pure,
Qui, dans l’épaisse nuit qui couvre la nature,
Prends, pour guider tes pas, le flambeau de Newton;
Qui, d’un vain préjugé dégageant
la raison,
Sais d’un sophisme adroit dissiper les prestiges:
Aux yeux de ton génie il n’est point de prodiges;
L’univers se dévoile à ta sagacité,
Et par toi le Français marche à la vérité.
Des lois qu’aux éléments le Tout-Puissant
impose
Achève à nos regards de découvrir
la cause;
Vole au sein de Dieu même, et connais les ressorts
Que sa main a forgés pour mouvoir tous les corps.
Ou plutôt dans sa course arrête le génie:
Viens servir ton pays, viens, sublime Émilie,
Enseigner aux Français l’art de vivre avec eux:
Qu’ils te doivent encor le grand art d’être heureux;
Viens, dis-leur que tu sus, dès la plus tendre
enfance,
Au faste de ton rang préférer la science;
Que tes yeux ont toujours discerné chez les grands
De l’éclat du dehors le vide du dedans.
Dis-leur que rien ici n’est à soi que soi-même,
Que le sage dans lui trouve le bien suprême,
Et que l’étude enfin peut seule dans un coeur(68),
En l’ornant de vertus, enfanter le bonheur.
Et toi, mortel divin(69);
dont l’univers s’honore,
Être que l’on admire et qu’on ignore encore;
Toi dont l’immensité te dérobe à
nos yeux,
Tiens le milieu, Voltaire, entre l’homme et les dieux!
Soleil levé sur nous, verse tes influences;
Fais germer à la fois les arts et les sciences.
Telle on voit chaque année, aux rayons du printemps,
La terre se parer de nouveaux ornements,
Fouler dans les canaux(70)
des arbres et des fleurs
La sève qui produit leurs fruits et leurs couleurs.
J’ai vu des ennemis acharnés à te nuire,
Ne pouvant t’égaler, chercher à te détruire;
Des amis contre toi s’armer de tes bienfaits.
J’ai vu des envieux, jaloux de tes succès,
T’attaquer sourdement, craignant de te combattre;
J’ai vu leurs vains efforts t’ébranler sans t’abattre;
Ainsi que le nageur renversé dans les flots
Peut paraître un moment englouti dans les eaux;
Mais, se rendant bientôt maître de sa surprise,
Il nage et sort vainqueur de l’onde qu’il maîtrise.
Qui peut armer ton coeur de tant de fermeté?
Et quel fut ton appui dans ton adversité?
L’amour seul de l’étude. Au fort de cet orage,
Ce fut lui qui sauva ta raison du naufrage;
C’est lui seul à présent qui t’arrache
aux mortels,
Et c’est lui seul à qui tu devras tes autels(71).
Regardez Scipion(72), ce
bouclier de Rome,
Cet ami des vertus, lui qui fut trop grand homme
Pour n’être pas en butte à de jaloux complots;
L’étude en son exil assure son repos.
Si le chagrin parvient à l’âme de ce sage(73),
Du moins au fond du coeur il ne peut pénétrer:
L’étude est à sa porte, et l’empêche
d’entrer.
C’est un nom sur le sable(74);
un vent souffle et l’efface.
Plaisirs(75) dans ta fortune,
abri dans ta disgrâce,
Conviens-en(76), Scipion,
l’étude seule a pu
Achever ton bonheur qu’ébaucha ta vertu.
(77)Malheureux courtisan!
âme rampante et vile,
Des faiblesses des grands adulateur servile;
Pour toi(78) ce sont des
dieux, va donc les encenser.
Ose appeler vertu(79) l’art
de n’oser penser.
Sais-tu ce que tu perds? sais-tu que l’esclavage
Rétrécit ton esprit, énerve ton
courage?
Eh bien! ton bonheur dure autant que ta faveur;
Mais, dis, quelle ressource(80)
as-tu dans le malheur?
Nulle que la douleur: j’en sonde les blessures(81).
Tu crois la soutenir, esclave tu l’endures.
Funeste ambition(82)! c’est
en vain qu’un mortel
Cherche en toi son bonheur, fait fumer ton autel;
Ses mains t’offrent l’encens(83),
son coeur est la victime.
Plus il marche aux grandeurs, et plus sa soif s’anime.
Il désirait ce rang, il vient de l’obtenir;
De sa passion(84) naît
un nouveau désir.
Un autre après(85)
le suit; jamais rien ne l’arrête
Sa vaste ambition(86) est
un pin dont la tête
S’élève(87)
d’autant plus qu’il semble en approcher.
Va, le bonheur n’est pas où tu vas le chercher.
(88)Malheureux en effet,
heureux en apparence,
Tu n’as d’autre bonheur que ta vaine espérance.
Que tes voeux soient remplis: la crainte, aux yeux ouverts,
Te présente aussitôt le miroir des revers.
Aux traits de tes rivaux ta demeures(89)
en butte;
Ton élévation te fait craindre ta chute:
Chargé de ta grandeur, tu te plains de son poids,
Et tu souffres déjà les maux que tu prévois(90).
Politiques profonds, allez ourdir vos trames;
Enfantez des projets, lisez au fond des âmes;
Domptez vos passions(91),
et maîtrisez vos voeux.
Au milieu des tourments(92)
criez: Je suis heureux(93);
Et, de tous vos chagrins déguisant l’amertume,
Redoublez la douleur dont le feu vous consume.
Voyez cette montagne(94),
où paissent les troupeaux,
Où la vigne avec pompe étale ses rameaux;
La source qui jaillit y roule l’abondance(95).
Tout d’un calme profond présente l’apparence:
Ses coteaux sont fleuris, sa tête est dans les
airs,
Et son superbe pied sert de voûte aux enfers.
C’est là qu’avec transport les plus tendres bergères,
Conduites par l’Amour, célèbrent ses mystères.
Ce bosquet est témoin de leurs premiers soupirs.
Ce bosquet fut témoin de leurs premiers plaisirs.
Flore vient y cueillir(96)
les robes qu’elle étale.
C’est la qu’en doux parfums la volupté s’exhale,
Et c’est là qu’on n’entend d’autres gémissements
Que les soupirs poussés par les heureux amants:
Autels de leurs plaisirs, théâtre de l’ivresse,
Où les jeux de l’Amour consacrent leur faiblesse.
Tel(97) paraît au
dehors ce mont audacieux
Qui roule le tonnerre en ses flancs caverneux.
Un phosphore pétri de soufre et de bitume
Par le souffle des vents avec fureur s’allume:
Ce feu, d’autant plus vif qu’il est plus comprimé,
Dévore la prison qui le tient enfermé.
Sois le plaisir des yeux(98),
et l’ivresse de l’âme,
Doris, porte la joie où tu portes la flamme;
Vois l’Amour à tes pieds, vois naître ses
désirs:
Sur ton sein, sur ta bouche, il cueille ses plaisirs;
Ton orgueil est flatté du tribut de ses larmes:
Règne sur les mortels; tes titres sont tes charmes;
Embellis l’univers d’un seul de tes regards,
Un souris de Vénus fit éclore les arts(99).
Amour(100)! ô toi
qui meurs le jour qui t’a vu naître(101)!
O toi qui pourrais seul déifier notre être!
Étincelle ravie à la divinité;
Image de l’excès de sa félicité;
Le plus bel attribut de l’essence suprême;
Amour! enivre l’homme et l’arrache(102)
à lui-même.
Tes plaisirs sont(103)
les biens les seuls à désirer,
Si tes heureux transports pouvaient toujours durer;
Mais sont-ils échappés, en vain on les
rappelle;
Le désir fuit, s’envole, et l’Amour sur son aile.
C’est en vain qu’un instant sa faveur nous séduit:
Le transport l’accompagne, et le vide le suit.
Doris(104), à ton
amant prodigue ta tendresse:
Prolonge, si tu peux, le temps de son ivresse.
L’ennui va te saisir au sortir de ses bras;
Tu cherches le bonheur(105),
et ne le connais pas.
Ce Dieu(106) que tu poursuis,
recueilli dans lui-même,
Ne va point au dehors chercher le bien suprême;
Il commande à ses voeux; il fuit également
Et l’agitation et l’assoupissement.
Ami des voluptés, sans en être l’esclave,
Il goûte leur faveur(107),
et brise leur entrave;
Il jouit des plaisirs, et les perd sans douleurs.
Vois Daphné(108),
dans nos champs, se couronner de fleurs:
Elle aime à se parer d’une rose nouvelle;
Ne s’en trouve-t-il point(109),
Daphné n’est pas moins belle.
D’un oeil indifférent le tranquille bonheur(110)
Voit l’aveugle mortel esclave de l’erreur,
Courir au précipice en cherchant sa demeure;
Ivre de passion(111) l’invoquer
à toute heure;
Voler incessamment de désirs en désirs,
Et passer tour à tour des douleurs aux plaisirs;
Et tantôt il le voit, constamment misérable,
Gémir sous le fardeau de l’ennui qui l’accable.
Étude(112), en
tous les temps prête-moi ton secours!
Ami de la vertu, bonheur de tous les jours,
Aliment de l’esprit, trop(113)
heureuse habitude,
Venge-moi de l’Amour, brise ma servitude;
Allume dans mon coeur un plus noble désir,
Et viens en mon printemps m’arracher au plaisir.
Je t’appelle, et déjà ton ardeur me dévore;
Tels ces flambeaux éteints, et qui fument encore,
A l’approche du feu s’embrasent de nouveau.
Leur flamme se ranime, et son jour(114)
est plus beau.
Conserve dans mon coeur le désir qui m’enflamme:
Sois mon soutien, ma joie, et l’âme de mon âme.
Étude, par toi l’homme est libre dans les fers(115):
Par toi l’homme est heureux au milieu des revers:
Avec toi l’homme a tout(116):
le reste est inutile,
Et sans toi ce même homme(117)
est un roseau fragile(118),
Jouet des passions, victime de l’ennui:
C’est un lierre rampant, qui reste sans appui(119). |
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FIN DES REMARQUES
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