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| Index Voltaire | Commande CDROM | Mélanges I | Lettres philosophiques | LETTRES PHILOSOPHIQUES 1733 LETTRE XVIII. SUR LA TRAGÉDIE (278)Les Anglais avaient déjà un théâtre aussi bien que les Espagnols, quand les Français n’avaient encore que des tréteaux. Shakespeare(279) que les Anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lope de Véga: il créa le théâtre il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie: c’est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses, qu’on appelle tragédies, que ses pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui fait seul la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes. Les auteurs modernes l’ont presque tous copié; mais ce qui réussissait dans Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu’on a pour cet ancien augmente à mesure que l’on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu’il ne faudrait pas l’imiter, et le mauvais succès de ses copistes fait seulement qu’on le croit inimitable. Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre; et que, quand la pauvre femme est étranglée, elle s’écrie qu’elle meurt très injustement. Vous n’ignorez pas que, dans Hamlet, des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts(280) qu’ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier; mais, ce qui vous surprendra, c’est qu’on a imité ces sottises(281). Sous le règne de Charles II, qui était celui de la politesse, et l’âge des beaux-arts, Otway, dans sa Venise sauvée, introduit le sénateur Antonio et sa courtisane Naki(282) au milieu des horreurs de la conspiration du marquis de Bedmar. Le vieux sénateur Antonio fait auprès de sa courtisane toutes les singeries d’un vieux débauché impuissant et hors du bon sens; il contrefait le taureau et le chien, il mord les jambes de sa maîtresse, qui lui donne des coups de pied et des coups de fouet. On a retranché de la pièce d’Otway ces bouffonneries faites pour la plus vile canaille; mais on a laissé dans le Jules César de Shakespeare les plaisanteries des cordonniers et des savetiers romains introduits sur la scène avec Brutus et Cassius(283). Vous vous plaindrez sans doute que ceux qui, jusqu’à présent vous ont parlé du théâtre anglais, et surtout de ce fameux Shakespeare, ne vous aient encore fait voir que ses erreurs, et que personne n’ait traduit aucun de ces endroits frappants qui demandent grâce pour toutes ses fautes. Je vous répondrai qu’il est bien aisé de rapporter en prose les sottises(284) d’un poète, mais très difficile de traduire ses beaux vers. Tous(285) ceux qui s’érigent en critiques des écrivains célèbres compilent des volumes. J’aimerais mieux deux pages qui nous fissent connaître quelques beautés car je maintiendrai toujours, avec tous les gens de bon goût, qu’il y a plus à profiter dans douze vers d’Homère et de Virgile que dans toutes les critiques qu’on a faites de ces deux grands hommes. J’ai hasardé de traduire quelques morceaux des meilleur poètes anglais: en voici un de Shakespeare. Faites grâce à la copie en faveur de l’original, et souvenez-vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu’une faible estampe d’un beau tableau. J’ai choisi le monologue de la tragédie d’Hamlet, qui est su de tout le monde, et qui commence par ces vers: To be, or not to be, that is the question. C’est Hamlet, prince de Danemark, qui parle:
Après ce morceau de poésie, les lecteurs sont priés de jeter les yeux sur la traduction littérale: .
Ne croyez pas que j’aie rendu ici l’anglais mot pour mot; malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui, traduisant chaque parole, énervent le sens! C’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue, et que l’esprit vivifie(290). Voici encore un passage d’un fameux tragique anglais(291): c’est Dryden, poète du temps de Charles II, auteur plus fécond que judicieux, qui aurait une réputation sans mélange s’il n’avait fait que la dixième partie de ses ouvrages(292). Ce morceau commence ainsi:
C’est dans ces morceaux détachés que les tragiques anglais ont jusqu’ici excellé; leurs pièces, presque toutes barbares, dépourvues de bienséance, d’ordre, de vraisemblance, ont des lueurs étonnantes au milieu de cette nuit. Le style est trop ampoulé, trop hors de la nature, trop copié des écrivains hébreux si remplis de l’enflure asiatique; mais(293) aussi les échasses du style figuré, sur lesquelles la langue anglaise est guindée, élèvent l’esprit bien haut, quoique par une marche irrégulière(294). Il semble quelquefois que la nature ne soit pas faite
en Angleterre comme ailleurs. Ce même Dryden, dans sa farce de Don
Sébastien, roi de Portugal, qu’il appelle tragédie, fait
parler ainsi un officier à ce monarque:
Ce discours est un peu anglais; la pièce d’ailleurs est bouffonne. Comment concilier, disent nos critiques, tant de ridicule et de raison, tant de bassesse et de sublime? Rien n’est plus aisé à concevoir: il faut songer que ce sont des hommes qui ont écrit. La scène espagnole a tous les défauts de l’anglaise, et n’en a peut-être pas les beautés. Et, de bonne foi, qu’étaient donc les Grecs? qu’était donc Euripide, qui, dans la même pièce, fait un tableau si touchant, si noble, d’Alceste s’immolant à son époux, et met dans la bouche d’Admète et de son père des puérilités si grossières que les commentateurs mêmes en sont embarrassés? Ne faut-il pas être bien intrépide pour ne pas trouver le sommeil d’Homère quelquefois un peu long, et les rêves de ce sommeil assez insipides? Il faut bien des siècles pour que le bon goût s’épure. Virgile, chez les Romains; Racine, chez les Français, furent les premiers dont le goût fut toujours pur dans les grands ouvrages. M. Addison est le premier Anglais qui ait fait une tragédie
raisonnable. Je le plaindrais s’il n’y avait mis que de la raison. Sa tragédie
de Caton est écrite d’un bout à l’autre avec cette
élégance mâle et énergique dont Corneille le
premier donna chez nous de si beaux exemples dans son style inégal.
Il me semble que cette pièce est faite pour un auditoire un peu
philosophe et très républicain. Je doute que nos jeunes dames
et nos petits maîtres eussent aimé Caton en robe de chambre,
lisant les dialogues de Platon, et faisant ses réflexions sur l’immortalité
de l’âme. Mais ceux qui s’élèvent au-dessus des usages,
des préjugés, des faiblesses de leur nation, ceux qui sont
de tous les temps de tous les pays, ceux qui préfèrent la
grandeur philosophique à des déclarations d’amour, seront
bien aises de trouver ici une copie, quoique imparfaite, de ce morceau
sublime: il semble qu’Addison, dans ce beau monologue de Caton, ait voulu
lutter contre Shakespeare. Je traduirai l’un comme l’autre, c’est-à-dire
avec cette liberté sans laquelle on s’écarterait trop de
son original à force de vouloir lui ressembler. Le fond est très
fidèle; j’y ajoute peu de détails. Il m’a fallu enchérir
sur lui, ne pouvant l’égaler.
Dans cette tragédie d’un patriote et d’un philosophe, le rôle de Caton me paraît surtout un des plus beaux personnages qui soient sur aucun théâtre. Le Caton d’Addison est, je crois, fort au-dessus de la Cornélie de Pierre Corneille; car il est continuellement grand sans enflure, et le rôle de Cornélie, qui d’ailleurs n’est pas un personnage nécessaire, sent trop la déclamation en quelques endroits. Elle veut toujours être héroïne, et Caton ne s’aperçoit jamais qu’il est un héros. Il est bien triste que quelque chose de si beau ne soit pas une belle tragédie. Des scènes décousues, qui laissent souvent le théâtre vide, des apartés trop longs et sans art, des amours froids et insipides, une conspiration inutile à la pièce, un certain Sempronius déguisé et tué sur le théâtre: tout cela fait de la fameuse tragédie de Caton une pièce que nos comédiens n’oseraient jamais jouer, quand même nous penserions à la romaine ou à l’anglaise. La barbarie et l’irrégularité du théâtre de Londres ont percé jusque dans la sagesse d’Addison. Il me semble que je vois le czar Pierre, qui, en réformant les Russes, tenait encore quelque chose de son éducation et des moeurs de son pays(295). La coutume d’introduire de l’amour à tort et à travers dans les ouvrages dramatiques passa de Paris à Londres, vers l’an 1660, avec nos rubans et nos perruques. Les femmes(296), qui y parent les spectacles, comme ici, ne veulent plus souffrir qu’on leur parle d’autre chose que d’amour. Le sage Addison eut la molle complaisance de plier la sévérité de son caractère aux moeurs de son temps, et gâta un chef-d’oeuvre pour avoir voulu plaire(297). Depuis lui les pièces sont devenues plus régulières, le peuple plus difficile, les auteurs plus corrects et moins hardis. J’ai vu des pièces nouvelles fort sages, mais froides. Il semble que les Anglais n’aient été faits jusqu’ici que pour produire des beautés irrégulières. Les monstres brillants de Shakespeare plaisent mille fois plus que la sagesse moderne. Le génie poétique des Anglais ressemble, jusqu’à présent, à un arbre touffu planté par la nature, jetant au hasard mille rameaux, et croissant inégalement avec force. Il meurt si vous voulez forcer sa nature, et le tailler en arbre des jardins de Marly.
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