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| Index Voltaire | Dictionnaire philosophique | Commande CDROM | ATOMES Il pleure, aussi grand génie qu’homme respectable
par ses moeurs, qui a mérité que Gassendi prît sa défense;
après Épicure, Lucrèce, qui força la langue
latine à exprimer les idées philosophiques, et (ce qui attira
l’admiration de Rome) à les exprimer en vers; Épicure et
Lucrèce, dis-je, admirent les atomes et le vide: Gassendi soutint
cette doctrine, et Newton la démontra. En vain un reste de cartésianisme
combattait pour le plein; en vain Leibnitz, qui avait d’abord adopté
le système raisonnable d’Épicure, de Lucrèce, de Gassendi
et de Newton, changea d’avis sur le vide, quand il fut brouillé
avec Newton son maître: le plein est aujourd’hui regardé comme
une chimère. Boileau, qui était un homme de très grand
sens, a dit avec beaucoup de raison (Épître V, v. 31-32)
Le vide est reconnu: on regarde les corps les plus durs comme des cribles; et ils sont tels en effet. On admet des atomes, des principes insécables, inaltérables, qui constituent l’immutabilité des éléments et des espèces; qui font que le feu est toujours feu, soit qu’on l’aperçoive, soit qu’on ne l’aperçoive pas; que l’eau est toujours eau, la terre toujours terre, et que les germes imperceptibles qui forment l’homme ne forment point un oiseau. Épicure et Lucrèce avaient déjà
établi cette vérité, quoique noyée dans des
erreurs. Lucrèce dit en parlant des atomes (liv. I, v. 575)
Sans ces éléments d’une nature immuable, il est à croire que l’univers ne serait qu’un chaos; et en cela Épicure et Lucrèce paraissent de vrais philosophes. Leurs intermèdes, qu’on a tant tournés en ridicules, ne sont autre chose que l’espace non résistant dans lequel Newton a démontré que les planètes parcourent leurs orbites dans des temps proportionnels à leurs aires: ainsi ce n’étaient pas les intermèdes d’Épicure qui étaient ridicules, ce furent leurs adversaires. Mais lorsque ensuite Épicure nous dit que ses atomes ont décliné par hasard dans le vide; que cette déclinaison a formé par hasard les hommes et les animaux; que les yeux par hasard se trouvèrent au haut de la tête, et les pieds au bout des jambes; que les oreilles n’ont point été données pour entendre, mais que la déclinaison des atomes ayant fortuitement composé des oreilles, alors les hommes s’en sont servis fortuitement pour écouter: cette démence, qu’on appelait physique, a été traitée de ridicule à très juste titre. Les vrais philosophes ont donc distingué depuis longtemps ce qu’Épicure et Lucrèce ont de bon d’avec leurs chimères fondées sur l’imagination et l’ignorance. Les esprits les plus soumis ont adopté la création dans le temps, et les plus hardis ont admis la création de tout temps; et les uns ont reçu avec foi un univers tiré du néant; les autres, ne pouvant comprendre cette physique, ont cru que tous les êtres étaient des émanations du grand Être, de l’Être suprême et universel mais tous ont rejeté le concours fortuit des atomes; tous ont reconnu que le hasard est un mot vide de sens. Ce que nous appelons hasard n’est et ne peut être que la cause ignorée d’un effet connu. Comment donc se peut-il faire qu’on accuse encore les philosophes de penser que l’arrangement prodigieux et ineffable de cet univers soit une production du concours fortuit des atomes, un effet du hasard? ni Spinosa ni personne n’a dit cette absurdité. Cependant le fils du grand Racine dit, dans son poème
de la Religion (Ch. I, v. 113-118):
Ces vers sont assurément en pure perte: personne
ne fait son Dieu du hasard; personne n’a dit « qu’une hirondelle,
en broyant, en arrondissant son ciment, ait élevé son hardi
bâtiment par hasard. » On dit au contraire, « qu’elle
fait son nid par les lois de la nécessité, » qui est
l’opposé du hasard. Le poète Rousseau tombe dans le même
défaut dans une épître à ce même Racine:
Où ce versificateur a-t-il trouvé « ces plans fameux d’Épicures nouveaux, qui dirigent sur leur prud’hommie du monde entier toute l’économie? » Où a-t-il vu « que ce grand univers est composé d’un concours divers de corps muets, » tandis qu’il y en a tant qui retentissent et qui ont de la voix? Où a-t-il vu « ces insensibles atomes qui forment des fantômes conduits par le hasard? » C’est ne connaître ni son siècle, ni la philosophie, ni la poésie, ni sa langue, que de s’exprimer ainsi. Voilà un plaisant philosophe! L’auteur des Épigrammes sur la sodomie et la bestialité devait-il écrire si magistralement et si mal sur des matières qu’il n’entendait point du tout, et accuser des philosophes d’un libertinage d’esprit qu’ils n’avaient point? Je reviens aux atomes. La seule question qu’on agite aujourd’hui consiste à savoir si l’auteur de la nature a formé des parties primordiales, incapables d’être divisées, pour servir d’éléments inaltérables; ou si tout se divise continuellement, et se change en d’autres éléments. Le premier système semble rendre raison de tout, et le second de rien, du moins jusqu’à présent. Si les premiers éléments des choses n’étaient pas indestructibles, il pourrait se trouver à la fin qu’un élément dévorât tous les autres, et les changeât en sa propre substance. C’est probablement ce qui fit imaginer à Empédocle que tout venait du feu, et que tout serait détruit par le feu. On sait que Robert Boyle, à qui la physique eut tant d’obligations dans le siècle passé, fut trompé par la fausse expérience d’un chimiste qui lui fit croire qu’il avait changé de l’eau en terre. Il n’en était rien. Boerhaave, depuis, découvrit l’erreur par des expériences mieux faites; mais avant qu’il l’eût découverte, Newton, abusé par Boyle, comme Boyle l’avait été par son chimiste, avait déjà pensé que les éléments pouvaient se changer les uns dans les autres; et c’est ce qui lui fit croire que le globe perdait toujours un peu de son humidité, et faisait des progrès en sécheresse; qu’ainsi Dieu serait un jour obligé de remettre la main à son ouvrage: manum emendatricem desideraret. Leibnitz se récria beaucoup contre cette idée, et probablement il eut raison cette fois contre Newton. Mundum tradidit disputationi eorum (Eccles., ch. iii, v. 11). Mais, malgré cette idée que l’eau peut devenir terre, Newton croyait aux atomes insécables, indestructibles, ainsi que Gassendi et Boerhaave, ce qui paraît d’abord difficile à concilier; car si l’eau s’était changée en terre, ses éléments se seraient divisés et perdus. Cette question rentre dans cette autre question fameuse de la matière divisible à l’infini. Le mot d’atome signifie non partagé, sans parties. Vous le divisez par la pensée; car si vous le divisiez réellement, il ne serait plus atome. Vous pouvez diviser un grain d’or en dix-huit millions de parties visibles; un grain de cuivre, dissous dans l’esprit de sel ammoniac, a montré aux yeux plus de vingt-deux milliards de parties; mais quand vous êtes arrivé au dernier élément, l’atome échappe au microscope; vous ne divisez plus que par imagination. Il en est de l’atome divisible à l’infini comme de quelques propositions de géométrie. Vous pouvez faire passer une infinité de courbes entre le cercle et sa tangente: oui, dans la supposition que ce cercle et cette tangente sont des lignes sans largeur; mais il n’y en a point dans la nature. Vous établissez de même que des asymptotes s’approcheront sans jamais se toucher; mais c’est dans la supposition que ces lignes sont des longueurs sans largeur, des êtres de raison. Ainsi vous représentez l’unité par une ligne; ensuite vous divisez cette unité et cette ligne en tant de fractions qu’il vous plaît: mais cette infinité de fractions ne sera jamais que votre unité et votre ligne. Il n’est pas démontré en rigueur que l’atome soit indivisible; mais il paraît prouvé qu’il est indivisé par les lois de la nature.
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