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| Index Voltaire | Dictionnaire philosophique | Commande CDROM | AMPLIFICATION On prétend que c’est une belle figure de rhétorique; peut-être aurait-on plus raison si on l’appelait un défaut. Quand on dit tout ce qu’on doit dire, on n’amplifie pas; et quand on l’a dit, si on amplifie, on dit trop. Présenter aux juges une bonne ou mauvaise action sous toutes ses faces, ce n’est point amplifier; mais ajouter, c’est exagérer et ennuyer. J’ai vu autrefois dans les collèges donner des prix d’amplification. C’était réellement enseigner l’art d’être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées, et qui par là aurait appris à parler avec plus d’énergie et de force: mais en évitant l’amplification, craignez la sécheresse. J’ai entendu des professeurs enseigner que certains vers
de Virgile sont une amplification, par exemple ceux-ci (Énéide,
lib. IV, v. 522-29):
Voici une traduction libre de ces vers de Virgile, qui
ont tous été si difficiles à traduire par les poètes
français, excepté par M. Delille.
Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon, ce morceau ne serait qu’une amplification puérile; c’est le mot at non infelix animi Phoenissa, qui en fait le charme. La belle ode de Sapho, qui peint tous les symptômes de l’amour, et qui a été traduite heureusement dans toutes les langues cultivées, ne serait pas sans doute si touchante, si Sapho avait parlé d’une autre que d’elle-même: cette ode pourrait être alors regardée comme une amplification. La description de la tempête au premier livre de l’Énéide n’est point une amplification c’est une image vraie de tout ce qui arrive dans une tempête; il n’y a aucune idée répétée, et la répétition est le vice de tout ce qui n’est qu’amplification. Le plus beau rôle qu’on ait jamais mis sur le théâtre
dans aucune langue, est celui de Phèdre. Presque tout ce qu’elle
dit serait une amplification fatigante, si c’était une autre qui
parlât de la passion de Phèdre. (Acte Ier, scène
iii.)
Il est bien clair que puisque Athènes lui montra
son superbe ennemi Hippolyte, elle vit Hippolyte. Si elle rougit et pâlit
à sa vue, elle fut sans doute troublée. Ce serait un pléonasme
une redondance oiseuse dans une étrangère qui raconterait
les amours de Phèdre; mais c’est Phèdre amoureuse, et honteuse
de sa passion; son coeur est plein, tout lui échappe.
Peut-on mieux imiter Virgile?
Peut-on mieux imiter Sapho? Ces vers, quoique imités, coulent de source; chaque mot trouble les âmes sensibles et les pénètre; ce n’est point une amplification, c’est le chef-d’oeuvre de la nature et de l’art. Voici, à mon avis, un exemple d’une amplification dans une tragédie moderne(8), qui d’ailleurs a de grandes beautés. Tydée est à la cour d’Argos, il est amoureux
d’une soeur d’Électre(9); il regrette son
ami Oreste et son père; il est partagé entre sa passion pour
Électre(10), et le dessein de punir le tyran.
Au milieu de tant de soins et d’inquiétudes, il fait à son
confident une longue description d’une tempête qu’il a essuyée
il y a longtemps.
On voit peut-être dans cette description le poète qui veut surprendre les auditeurs par le récit d’un naufrage, et non le personnage qui veut venger son père et son ami, tuer le tyran d’Argos, et qui est partagé entre l’amour et la vengeance. Lorsqu’un personnage s’oublie, et qu’il veut absolument
être poète, il doit alors embellir ce défaut par les
vers les plus corrects et les plus élégants.
Ce tour familier semble ne devoir entrer que rarement dans la poésie noble. « Je ne voulus point aller à Orléans que je n’eusse vu Paris. » Cette phrase n’est admise, ce me semble, que dans la liberté de la conversation. A de si justes soins on souscrivit sans peine On souscrit à des volontés, à des
ordres, à des désirs; je ne crois pas qu’on souscrive àdes
soins.
Outre l’affectation et une sorte de jeu de mots du gré des désirs et du gré des vents, il y a là une contradiction évidente. Tout l’équipage souscrivit sans peine aux justes soins d’interroger l’oracle de Délos. Les désirs des navigateurs étaient donc d’aller à Délos; ils ne voguaient donc pas au gré de leurs désirs, puisque le gré des vents les écartait de Délos, à ce que dit Tydée. Si l’auteur a voulu dire au contraire que Tydée voguait au gré de ses désirs aussi bien et encore plus qu’au gré des vents, il s’est mal exprimé. Bien plus qu’au gré des vents signifie que les vents ne secondaient pas ses désirs et l’écartaient de sa route. « J’ai été favorisé dans cette affaire par la moitié du conseil bien plus que par l’autre, » signifie, par tous pays: « La moitié du conseil a été pour moi, et l’autre contre. » Mais si je dis: « La moitié du conseil a opiné au gré de mes désirs, et l’autre encore davantage, » cela veut dire que j’ai été secondé par tout le conseil, et qu’une partie m’a encore plus favorisé que l’autre. « J’ai réussi auprès du parterre bien plus qu’au gré des connaisseurs, » veut dire: « Les connaisseurs m’ont condamné. » Il faut que la diction soit pure et sans équivoque. Le confident de Tydée pouvait lui dire: Je ne vous entends pas: si le vent vous a mené à Délos et à Épidaure qui est dans l’Argolide, c’était précisément votre route, et vous n’avez pas dû voguer longtemps. On va de Samos à Épidaure en moins de trois jours avec un bon vent d’est. Si vous avez essuyé une tempête, vous n’avez pas vogué au gré de vos désirs; d’ailleurs vous deviez instruire plus tôt le public que vous veniez de Samos. Les spectateurs veulent savoir d’où vous venez et ce que vous voulez. La longue description recherchée d’une tempête me détourne de ces objets. C’est une amplification qui paraît oiseuse, quoiqu’elle présente de grandes images. La mer.... signalant bientôt toute son inconstance. Toute l’inconstance que la mer signale ne semble pas une
expression convenable à un héros, qui doit peu s’amuser à
ces recherches. Cette mer qui se mutine et qui s’élance en un
moment, après avoir signalé toute son inconstance,
intéresse-t-elle assez à la situation présente
de Tydée occupé de la guerre? Est-ce à lui de s’amuser
à dire que la mer est inconstante, à débiter des lieux
communs?
Les vents dissipent les vapeurs et ne les épaississent
pas; mais quand même il serait vrai qu’une épaisse vapeur
eût couvert les vagues en fureur d’un voile affreux, ce héros,
plein de ses malheurs présents, ne doit pas s’appesantir sur ce
prélude de tempête, sur ces circonstances qui n’appartiennent
qu’au poète.
N’est-ce pas là une véritable amplification un peu trop ampoulée? Un tonnerre qui ouvre l’eau et le ciel par des sillons; qui en même temps est un tourbillon de feu, lequel embrasse un vaisseau et qui bouillonne, n’a-t-il pas quelque chose de trop peu naturel, de trop peu vrai, surtout dans la bouche d’un homme qui doit s’exprimer avec une simplicité noble et touchante, surtout après plusieurs mois que le péril est passé? Des cimes de vagues, qui font rouler sous des abîmes
des éclairs pressés et des gouffres de feu, semblent des
expressions un peu boursouflées qui seraient souffertes dans une
ode, et qu’Horace réprouvait avec tant de raison dans la tragédie
(Art poét., v. 97):
On peut s’abandonner aux vents; mais il me semble qu’on ne s’abandonne pas aux rochers. Notre vaisseau poussé.... nage dispersé. Un vaisseau ne nage point dispersé; Virgile a dit, non en parlant d’un vaisseau, mais des hommes qui ont fait naufrage (Énéide, liv.I, vers 122): Apparent rari nantes in gurgite vasto. Voilà où le mot nager est à sa place. Les débris d’un vaisseau flottent et ne nagent pas. Desfontaines a traduit ainsi ce beau vers de l’Énéide: « A peine un petit nombre de ceux qui montaient le vaisseau, purent se sauver à la nage. » C’est traduire Virgile en style de gazette. Où est ce vaste gouffre que peint le poète, gurgite vasto? où est l’apparent rari nantes? Ce n’est pas avec cette sécheresse qu’on doit traduire l’Énéide il faut rendre image pour image, beauté pour beauté. Nous faisons cette remarque en faveur des commençants. On doit les avertir que Desfontaines n’a fait que le squelette informe de Virgile, comme il faut leur dire que la description de la tempête par Tydée est fautive et déplacée. Tydée devait s’étendre avec attendrissement sur la mort de son ami, et non sur la vaine description d’une tempête. On ne présente ces réflexions que pour l’intérêt
de l’art, et non pour attaquer l’artiste.
Quand j’ai fait ces critiques, j’ai tâché de rendre raison de chaque mot que je critiquais. Les satiriques se contentent d’une plaisanterie, d’un bon mot, d’un trait piquant mais celui qui veut s’instruire et éclairer les autres, est obligé de tout discuter avec le plus grand scrupule. Plusieurs hommes de goût, et entre autres l’auteur du Télémaque, ont regardé comme une amplification le récit de la mort d’Hippolyte dans Racine. Les longs récits étaient à la mode alors. La vanité d’un acteur veut se faire écouter. On avait pour eux cette complaisance; elle a été fort blâmée. L’archevêque de Cambrai prétend que Théramène ne devait pas, après la catastrophe d’Hippolyte, avoir la force de parler si longtemps; qu’il se plaît trop à décrire les cornes menaçantes du monstre, et ses écailles jaunissantes, et sa croupe qui serecourbe; qu’il devait dire d’une voix entrecoupée: « Hippolyte est mort: un monstre l’a fait périr; je l’ai vu. » Je ne prétends point défendre les écailles jaunissantes et la croupe qui se recourbe; mais en général cette critique souvent répétée me paraît injuste. On veut que Théramène dise seulement: « Hippolyte est mort: je l’ai vu, c’en est fait. » C’est précisément ce qu’il dit, et en moins de mots encore.... « Hippolyte n’est plus. » Le père s’écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire: J’ai vu des mortels périr le plus aimable; et il ajoute ce vers si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée: Et j’ose dire encor, seigneur, le moins coupable. La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l’une après l’autre. Le père attendri demande « quel Dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine....? » Et il n’a pas le courage d’achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal: le public l’attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner. Était-ce à celui qui fait discourir Mentor et tous ses personnages si longtemps, et quelquefois jusqu’à la satiété, de fermer la bouche à Théramène? Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre? ne pas jouir du plaisir douloureux d’écouter les circonstances de la mort d’Hippolyte? qui voudrait même qu’on en retranchât quatre vers? Ce n’est pas là une vaine description d’une tempête inutile à la pièce, ce n’est pas là une amplification mal écrite; c’est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c’est Racine. On lui reproche le héros expiré. Quelle misérable vétille de grammaire! Pourquoi ne pas dire ce héros expiré, comme on dit: il est expiré; il a expiré! Il faut remercier Racine d’avoir enrichi la langue à laquelle il a donné tant de charmes, en ne disant jamais que ce qu’il doit, lorsque les autres disent tout ce qu’ils peuvent. Boileau fut le premier(11) qui
fit remarquer l’amplification vicieuse de la première scène
de Pompée.
Ces vers boursouflés sont sonores: ils surprirent longtemps la multitude, qui, sortant à peine de la grossièreté, et qui plus est de l’insipidité où elle avait été plongée tant de siècles, était étonnée et ravie d’entendre des vers harmonieux ornés de grandes images. On n’en savait pas assez pour sentir l’extrême ridicule d’un roi d’Égypte qui parle comme un écolier de rhétorique, d’une bataille livrée au-delà de la mer Méditerranée, dans une province qu’il ne connaît pas, entre des étrangers qu’il doit également haïr. Que veulent dire des dieux qui n’ont osé juger entre le gendre et le beau-père, et qui cependant ont jugé par l’événement, seule manière dont ils étaient censés juger? Ptolémée parle de fleuves près d’un champ de bataille où il n’y avait point de fleuves. Il peint ces prétendus fleuves rendus rapides par des débordements de parricides, un horrible débris de perches qui portaient des figures d’aigles, des charrettes cassées (car on ne connaissait point alors les chars de guerre), enfin des troncs pourris qui se vengent et qui font la guerre aux vivants. Voilà le galimatias le plus complet qu’on pût jamais étaler sur un théâtre. Il fallait cependant plusieurs années pour dessiller les yeux du public, et pour lui faire sentir qu’il n’y a qu’à retrancher ces vers pour faire une ouverture de scène parfaite. L’amplification, la déclamation, l’exagé-ration, furent de tout temps les défauts des Grecs, excepté de Démosthène et d’Aristote. Le temps même a mis le sceau de l’approbation presque universelle à des morceaux de poésie absurdes, parce qu’ils étaient mêlés à des traits éblouissants qui répandaient leur éclat sur eux; parce que les poètes qui vinrent après ne firent pas mieux; parce que les commencements informes de tout art ont toujours plus de réputation que l’art perfectionné; parce que celui qui joua le premier du violon fut regardé comme un demi-dieu, et que Rameau n’a eu que des ennemis; parce qu’en général les hommes jugent rarement par eux-mêmes, qu’ils suivent le torrent, et que le goût épuré est presque aussi rare que les talents. Parmi nous aujourd’hui la plupart des sermons, des oraisons
funèbres, des discours d’appareil, des harangues dans de certaines
cérémonies, sont des amplifications ennuyeuses, des lieux
communs cent et cent fois répétés. Il faudrait que
tous ces discours fussent très rares pour être un peu supportables.
Pourquoi parler quand on n’a rien à dire de nouveau? Il est temps
de mettre un frein à cette extrême intempérance, et
par conséquent de finir cet article.
Notes. Note_8 Électre, tragédie de Crébillon, acte II, scène i. Note_11
Préface de la traduction du Traité du Sublime, à
la fin.
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