|
| Index Voltaire | Dictionnaire philosophique | Commande CDROM | AMITIÉ (1) On a parlé depuis longtemps du temple de l’Amitié,
et l’on sait qu’il a été peu fréquenté.
On sait que l’amitié ne se commande pas plus que l’amour et l’estime. « Aime ton prochain, » signifie: « Secours ton prochain; » mais non pas: « Jouis avec plaisir de sa conversation s’il est ennuyeux, confie-lui tes secrets s’il est un babillard, prête-lui ton argent s’il est un dissipateur. » L’amitié est le mariage de l’âme, et ce mariage est sujet au divorce. (2) C’est un contrat tacite entre deux personnes sensibles et vertueuses. Je dis sensibles, car un moine, un solitaire peut n’être point méchant et vivre sans connaître l’amitié. Je dis vertueuses, car les méchants n’ont que des complices; les voluptueux ont des compagnons de débauche; les intéressés ont des associés; les politiques assemblent des factieux; le commun des hommes oisifs a des liaisons; les princes ont des courtisans; les hommes vertueux ont seuls des amis. Céthégus était le complice de Catilina, et Mécène le courtisan d’Octave; mais Cicéron était l’ami d’Atticus. Que porte ce contrat entre deux âmes tendres et honnêtes? les obligations en sont plus fortes et plus faibles, selon les degrés de sensibilité et le nombre des services rendus, etc. L’enthousiasme de l’amitié a été plus fort chez les Grecs et chez les Arabes que chez nous(41). Les contes que ces peuples ont imaginés sur l’amitié sont admirables; nous n’en avons point de pareils. Nous sommes un peu secs en tout. Je ne vois nul grand trait d’amitié dans nos romans, dans nos histoires, sur notre théâtre. Il n’est parlé d’amitié chez les Juifs qu’entre Jonathas et David. Il est dit que David l’aimait d’un amour plus fort que celui des femmes: mais aussi il est dit que David, après la mort de son ami, dépouilla Miphibozeth son fils, et le fit mourir. L’amitié était un point de religion et de législation chez les Grecs. Les Thébains avaient le régiment des amants(42): beau régiment! quelques-uns l’ont pris pour un régiment de non-conformistes, ils se trompent c’est prendre un accessoire honteux pour le principal honnête. L’amitié chez les Grecs était prescrite par la loi et la religion. La pédérastie était malheureusement tolérée par les moeurs: il ne faut pas imputer à la loi des abus indignes.
|
|
Note_1 Le commencement de cet article fut ajouté en 1770 dans les Questions sur l’Encyclopédie. B. Note_40 Ces vers sont de Voltaire dans son Temple de l’amitié. Note_2 Dans le Dictionnaire philosophique de 1764, c’était ici que commençait l’article. B. Note_41 Voyez l’article Arabes. Note_42 Voyez l’article Amour socratique.
|