OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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HISTOIRE DE L’EMPIRE DE RUSSIE SOUS PIERRE LE GRAND

 SECONDE PARTIE(1).

CHAPITRE I.

Campagne du Pruth.

Le sultan Achmet III déclara la guerre à Pierre Ier; mais ce n’était pas pour le roi de Suède; c’était, comme on le croit bien, pour ses seuls intérêts. Le kan des Tartares de Crimée voyait avec crainte un voisin devenu si puissant. La Porte avait pris ombrage de ses vaisseaux sur les Palus-Méotides et sur la mer Noire, de la ville d’Azof fortifiée, du port de Taganrock, déjà célèbre, enfin de tant de grands succès, et de l’ambition, que les succès augmentent toujours. 

Il n’est ni vraisemblable ni vrai que la Porte-Ottomane ait fait la guerre au czar vers les Palus-Méotides parce qu’un vaisseau suédois avait pris sur la mer Baltique une barque dans laquelle on avait trouvé une lettre d’un ministre qu’on n’a jamais nommé. Nordberg a écrit que cette lettre contenait un plan de la conquête de l’empire turc; que la lettre fut portée à Charles XII, en Turquie; que Charles l’envoya au divan, et que, sur cette lettre, la guerre fut déclarée. Cette fable porte assez avec elle son caractère de fable. Le kan des Tartares, plus inquiet encore que le divan de Constantinople du voisinage d’Azof, fut celui qui, par ses instances, obtint qu’on entrerait en campagne(2).

La Livonie n’était point encore tout entière au pouvoir du czar quand Achmet III prit, dès le mois d’auguste, la résolution de se déclarer. Il pouvait à peine savoir la reddition de Riga. La proposition de rendre en argent les effets perdus par le roi de Suède à Pultava serait de toutes les idées la plus ridicule, si celle de démolir Pétersbourg ne l’était davantage. Il y eut beaucoup de romanesque dans la conduite de Charles à Bender; mais celle du divan eût été plus romanesque encore s’il eût fait de telles demandes. 

Le kan des Tartares, qui fut le grand moteur de cette guerre(3), alla voir Charles dans sa retraite(4). Ils étaient unis par les mêmes intérêts, puisque Azof est frontière de la petite Tartarie. Charles et le kan de Crimée étaient ceux qui avaient le plus perdu par l’agrandissement du czar; mais ce kan ne commandait point les armées du Grand Seigneur: il était comme les princes feudataires d’Allemagne, qui ont servi l’empire avec leurs propres troupes, subordonnées au général de l’empereur allemand. 

La première démarche du divan fut de faire arrêter(5) dans les rues de Constantinople l’ambassadeur du czar Tolstoy, et trente de ses domestiques, et de l’enfermer au château des Sept-Tours. Cet usage barbare, dont les sauvages auraient honte, vient de ce que les Turcs ont toujours des ministres étrangers résidant continuellement chez eux, et qu’ils n’envoient jamais d’ambassadeurs ordinaires. Ils regardent les ambassadeurs des princes chrétiens comme des consuls de marchands; et, n’ayant pas d’ailleurs moins de mépris pour les chrétiens que pour les juifs, ils ne daignent observer avec eux le droit des gens que quand ils y sont forcés; du moins, jusqu’à présent, ils ont persisté dans cet orgueil féroce. 

Le célèbre vizir Achmet Couprougli, qui prit Candie sous Mahomet IV, avait traité le fils d’un ambassadeur de France avec outrage, et, ayant poussé la brutalité jusqu’à le frapper, l’avait envoyé en prison sans que Louis XIV, tout fier qu’il était, s’en fût autrement ressenti qu’en envoyant un autre ministre à la Porte. Les princes chrétiens, très délicats entre eux sur le point d’honneur, et qui l’ont même fait entrer dans le droit public, semblaient l’avoir oublié avec les Turcs. 

Jamais souverain ne fut plus offensé dans la personne de ses ministres que le czar de Russie. Il vit, dans l’espace de peu d’années, son ambassadeur à Londres mis en prison pour dettes; son plénipotentiaire en Pologne et en Saxe roué vif sur un ordre du roi de Suède; son ministre à la Porte-Ottomane saisi et mis en prison dans Constantinople comme un malfaiteur. 

La reine d’Angleterre lui fit, comme nous avons vu, satisfaction pour l’outrage de Londres. L’horrible affront reçu dans la personne de Patkul fut lavé dans le sang des Suédois à la bataille de Pultava; mais la fortune laissa impunie la violation du droit des gens par les Turcs. 

Le czar fut obligé de quitter le théâtre de la guerre en Occident(6) pour aller combattre sur les frontières de la Turquie. D’abord il fait avancer vers la Moldavie(7) dix régiments qui étaient en Pologne; il ordonne au maréchal Sheremetof de partir de la Livonie avec son corps d’armée; et, laissant le prince Menzikoff à la tête des affaires à Pétersbourg, il va donner dans Moscou tous les ordres pour la campagne qui doit s’ouvrir. 

Un sénat de régence est établi(8); ses régiments des gardes se mettent en marche; il ordonne à la jeune noblesse de venir apprendre sous lui le métier de la guerre; place les uns en qualité de cadets, les autres, d’officiers subalternes. L’amiral Apraxin va dans Azof commander sur terre et sur mer. Toutes ces mesures étant prises, il ordonne dans Moscou qu’on reconnaisse une nouvelle czarine: c’était cette même personne faite prisonnière de guerre dans Marienbourg en 1702. Pierre avait répudié, l’an 1696, Eudoxia Lapoukin(9), son épouse, dont il avait deux enfants. Les lois de son Église permettent le divorce; et si elles l’avaient défendu, il eût fait une loi pour le permettre. 

La jeune prisonnière de Marienbourg, à qui on avait donné le nom de Catherine, était au-dessus de son sexe et de son malheur. Elle se rendit si agréable par son caractère que le czar voulut l’avoir auprès de lui; elle l’accompagna dans ses courses et dans ses travaux pénibles, partageant ses fatigues, adoucissant ses peines par la gaieté de son esprit et par sa complaisance, ne connaissant point cet appareil de luxe et de mollesse dont les femmes se sont fait ailleurs des besoins réels. Ce qui rendit sa faveur plus singulière, c’est qu’elle ne fut ni enviée ni traversée, et que personne n’en fut la victime. Elle calma souvent la colère du czar, et le rendit plus grand encore en le rendant plus clément. Enfin elle lui devint si nécessaire qu’il l’épousa secrètement en 1707. Il en avait déjà deux filles, et il en eut l’année suivante une princesse qui épousa depuis le duc de Holstein. Le mariage secret de Pierre et de Catherine fut déclaré le jour même(10) que le czar(11) partit avec elle pour aller éprouver sa fortune contre l’empire Ottoman. Toutes les dispositions promettaient un heureux succès. L’hetman des Cosaques devait contenir les Tartares, qui déjà ravageaient l’Ukraine dès le mois de février; l’armée russe avançait vers le Niester; un autre corps de troupes, sous le prince Gallitzin, marchait par la Pologne. Tous les commencements furent favorables, car, Gallitzin ayant rencontré près de Kiovie un parti nombreux de Tartares joints à quelques Cosaques et à quelques Polonais du parti de Stanislas, et même de Suédois, il les défit entièrement et leur tua cinq mille hommes. Ces Tartares avaient déjà fait dix mille esclaves dans le plat pays. C’est de temps immémorial la coutume des Tartares de porter plus de cordes que de cimeterres, pour lier les malheureux qu’ils surprennent. Les captifs furent tous délivrés, et leurs ravisseurs passés au fil de l’épée. Toute l’armée, si elle eût été rassemblée, devait monter à soixante mille hommes. Elle dut être encore augmentée par les troupes du roi de Pologne. Ce prince, qui devait tout au czar, vint le trouver le 3 juin, à Jaroslau, sur la rivière de Sane, et lui promit de nombreux secours. On proclama la guerre contre les Turcs au nom des deux rois; mais la diète de Pologne ne ratifia pas ce qu’Auguste avait promis; elle ne voulut point rompre avec les Turcs. C’était le sort du czar d’avoir dans le roi Auguste un allié qui ne pouvait jamais l’aider. Il eut les mêmes espérances dans la Moldavie et dans la Valachie, et il fut trompé de même. 

La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain: Trajan les soumit; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric. 

Ces contrées restèrent depuis annexées à l’empire grec, et quand les Turcs eurent pris Constantinople, elles furent gouvernées et opprimées par des princes particuliers. Enfin elles ont été entièrement soumises par le padisha ou empereur turc, qui en donne l’investiture. Le hospodar ou vaivode que la Porte choisit pour gouverner ces provinces est toujours un chrétien grec. Les Turcs ont, par ce choix, fait connaître leur tolérance, tandis que nos déclamateurs ignorants leur reprochent la persécution. Le prince que la Porte nomme est tributaire, ou plutôt fermier: elle confère cette dignité à celui qui en offre davantage, et qui fait le plus de présents au vizir, ainsi qu’elle confère le patriarcat grec de Constantinople. C’est quelquefois un dragoman, c’est-à-dire un interprète du divan, qui obtient cette place. Rarement la Moldavie et la Valachie sont réunies sous un même vaivode; la Porte partage ces deux provinces, pour en être plus sûre. Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce vaivode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamerlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare: et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir. 

Bassaraba Brancovan avait été investi de la Valachie. Ce Bassaraba ne trouva point de généalogiste qui le fît descendre d’un conquérant tartare. Cantemir crut que le temps était venu de se soustraire à la domination des Turcs, et de se rendre indépendant par la protection du czar. Il fit précisément avec Pierre ce que Mazeppa avait fait avec Charles. Il engagea même d’abord le hospodar de Valachie, Bassaraba, à entrer dans la conspiration, dont il espérait recueillir tout le fruit. Son plan était de se rendre maître des deux provinces. L’évêque de Jérusalem, qui était alors en Valachie, fut l’âme de ce complot. Cantemir promit au czar des troupes et des vivres, comme Mazeppa en avait promis au roi de Suède, et ne tint pas mieux sa parole. 

Le général Sheremetof s’avança jusqu’à Yassi, capitale de la Moldavie, pour voir et pour soutenir l’exécution de ces grands projets. Cantemir l’y vint trouver, et en fut reçu en prince: mais il n’agit en prince qu’en publiant un manifeste contre l’empire turc. Le hospodar de Valachie, qui démêla bientôt ses vues ambitieuses, abandonna son parti et rentra dans son devoir. L’évêque de Jérusalem, craignant justement pour sa tête, s’enfuit et se cacha; les peuples de la Valachie et de la Moldavie demeurèrent fidèles à la Porte-Ottomane, et ceux qui devaient fournir des vivres à l’armée russe les allèrent porter à l’armée turque. 

Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu prés la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie. Il envoya alors le comte Poniatowski, gentilhomme polonais attaché à la fortune du roi de Suède, prier ce prince de venir lui rendre visite, et voir son armée. Charles ne put s’y résoudre; il exigeait que le grand vizir lui fît sa première visite dans son asile près de Bender: sa fierté l’emporta sur ses intérêts(12). Quand Poniatowski revint au camp des Turcs, et qu’il excusa les refus de Charles XII: « Je m’attendais bien, dit le vizir au kan des Tartares, que ce fier païen en userait ainsi. » Cette fierté réciproque, qui aliène toujours tous les hommes en place, n’avança pas les affaires du roi de Suède: il dut d’ailleurs s’apercevoir bientôt que les Turcs n’agissaient que pour eux, et non pas pour lui. 

Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle: l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats. 

On arrive enfin à Yassi(13), où l’on devait établir des magasins. Le hospodar de Valachie Bassaraba, rentré dans les intérêts de la Porte, et feignant d’être dans ceux du czar, lui proposa la paix, quoique le grand vizir ne l’en eût point chargé: on sentit le piège: on se borna à demander des vivres, qu’il ne pouvait ni ne voulait fournir. Il était difficile d’en faire venir de Pologne; les provisions que Cantemir avait promises, et qu’il espérait en vain tirer de la Valachie, ne pouvaient arriver; la situation devenait très inquiétante. Un fléau dangereux se joignit à tous ces contretemps; des nuées de sauterelles couvrirent les campagnes, les dévorèrent et les infectèrent: l’eau manquait souvent dans la marche, sous un soleil brûlant et dans des déserts arides; on fut obligé de faire porter à l’armée de l’eau dans des tonneaux. 

Pierre, dans cette marche, se trouvait, par une fatalité singulière, à portée de Charles XII: car Bender n’est éloigné que de vingt-cinq lieues communes de l’endroit où l’armée russe campait auprès d’Yassi. Des partis de Cosaques pénétrèrent jusqu’à la retraite de Charles; mais les Tartares de Crimée, qui voltigeaient dans ces quartiers, mirent le roi de Suède à couvert d’une surprise. Il attendait avec impatience et sans crainte dans son camp l’événement de la guerre. 

Pierre se hâta de marcher sur la rive droite du Pruth, dès qu’il eut formé quelques magasins. Le point décisif était d’empêcher les Turcs, postés au-dessous sur la rive gauche, de passer ce fleuve et de venir à lui. Cette manoeuvre devait le rendre maître de la Moldavie et de la Valachie: il envoya le général Janus avec l’avant-garde pour s’opposer à ce passage des Turcs; mais ce général n’arriva que dans le temps même qu’ils passaient sur leurs pontons il se retira, et son infanterie fut poursuivie jusqu’à ce que le czar vînt lui-même le dégager. 

L’armée du grand vizir s’avança donc bientôt vers celle du czar le long du fleuve. Ces deux armées étaient bien différentes: celle des Turcs, renforcée des Tartares, était, dit-on, de près de deux cent cinquante mille hommes; celle des Russes n’était alors que d’environ trente-sept mille combattants. Un corps assez considérable, sous le général Renne, était au delà des montagnes de la Moldavie sur la rivière de Sireth; et les Turcs coupèrent la communication. 

Le czar commençait à manquer de vivres, et à peine ses troupes, campées non loin du fleuve, pouvaient-elles avoir de l’eau; elles étaient exposées à une nombreuse artillerie placée par le grand vizir sur la rive gauche, avec un corps de troupes qui tirait sans cesse sur les Russes. Il paraît, par ce récit très détaillé et très fidèle, que le vizir Baltagi Mehemet, loin d’être un imbécile, comme les Suédois l’ont représenté, s’était conduit avec beaucoup d’intelligence. Passer le Pruth à la vue d’un ennemi, le contraindre à reculer, et le poursuivre; couper tout d’un coup la communication entre l’armée du czar et un corps de sa cavalerie, enfermer cette armée sans lui laisser de retraite, lui ôter l’eau et les vivres, la tenir sous des batteries de canon qui la menacent d’une rive opposée: tout cela n’était pas d’un homme sans activité et sans prévoyance. 

Pierre alors se trouva dans une plus mauvaise position que Charles XII à Pultava: enfermé comme lui par une armée supérieure, éprouvant plus que lui la disette, et s’étant fié comme lui aux promesses d’un prince trop peu puissant pour les tenir, il prit le parti de la retraite, et tenta d’aller choisir un camp avantageux, en retournant vers Yassi. 

Il décampa dans la nuit(14); mais à peine est-il en marche que les Turcs tombent sur son arrière-garde au point du jour. Le régiment des gardes Préobazinski arrêta longtemps leur impétuosité. On se forma, on fit des retranchements avec les chariots et le bagage. Le même jour(15) toute l’armée turque attaqua encore les Russes. Une preuve qu’ils pouvaient se défendre, quoi qu’on en ait dit, c’est qu’ils se défendirent très longtemps, qu’ils tuèrent beaucoup d’ennemis, et qu’ils ne furent point entamés. 

Il y avait dans l’armée ottomane deux officiers du roi de Suède, l’un le comte Poniatowski, l’antre le comte de Sparre, avec quelques Cosaques du parti de Charles XII. Mes Mémoires disent que ces généraux conseillèrent au grand vizir de ne point combattre, de couper l’eau et les vivres aux ennemis, et de les forcer à se rendre prisonniers ou de mourir. D’autres Mémoires prétendent qu’au contraire ils animèrent le grand vizir à détruire avec le sabre une armée fatiguée et languissante, qui périssait déjà par la disette. La première idée paraît plus circonspecte; la seconde, plus conforme au caractère des généraux élevés par Charles XII(16).

Le fait est que le grand vizir tomba sur l’arrière-garde au point du jour. Cette arrière-garde était en désordre. Les Turcs ne rencontrèrent d’abord devant eux qu’une ligne de quatre cents hommes; on se forma avec célérité. Un général allemand, nommé Allard, eut la gloire de faire des dispositions si rapides et si bonnes que les Russes résistèrent pendant trois heures à l’armée ottomane sans perdre de terrain. 

La discipline à laquelle le czar avait accoutumé ses troupes le paya bien de ses peines. On avait vu à Narva soixante mille hommes défaits par huit mille, parce qu’ils étaient indisciplinés; et ici l’on voit une arrière-garde d’environ huit mille Russes soutenir les efforts de cent cinquante mille Turcs, leur tuer sept mille hommes, et les forcer à retourner en arrière. 

Après ce rude combat, les deux armées se retranchèrent pendant la nuit; mais l’armée russe restait toujours enfermée, privée de provisions et d’eau même. Elle était près des bords du Pruth, et ne pouvait approcher du fleuve: car sitôt que quelques soldats hasardaient d’aller puiser de l’eau, un corps de Turcs postés à la rive opposée faisait pleuvoir sur eux le plomb et le fer d’une artillerie nombreuse chargée à cartouche. L’armée turque, qui avait attaqué les Russes, continuait toujours de son côté à la foudroyer par son canon. 

Il était probable qu’enfin les Russes allaient être perdus sans ressource par leur position, par l’inégalité du nombre, et par la disette. Les escarmouches continuaient toujours; la cavalerie du czar, presque toute démontée, ne pouvait plus être d’aucun secours, à moins qu’elle ne combattît à pied; la situation paraissait désespérée. Il ne faut que jeter les yeux sur la carte exacte du camp du czar et de l’armée ottomane pour voir qu’il n’y eut jamais de position plus dangereuse, que la retraite était impossible, qu’il fallait remporter une victoire complète, ou périr jusqu’au dernier, ou être esclave des Turcs(17).

Toutes les relations, tous les Mémoires du temps, conviennent unanimement que le czar, incertain s’il tenterait le lendemain le sort d’une nouvelle bataille, s’il exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux, à une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d’inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état, il défendit qu’on entrât dans sa tente. Il vit alors quel était son bonheur d’avoir permis à sa femme de le suivre. Catherine entra malgré la défense. 

Une femme qui avait affronté la mort pendant tous ces combats, exposée comme un autre au feu de l’artillerie des Turcs, avait le droit de parler. Elle persuada son époux de tenter la voie de la négociation. 

C’est la coutume immémoriale dans tout l’Orient, quand on demande audience aux souverains ou à leurs représentants, de ne les aborder qu’avec des présents. Catherine rassembla le peu de pierreries qu’elle avait apportées dans ce voyage guerrier, dont toute magnificence et tout luxe étaient bannis; elle y ajouta deux pelisses de renard noir; l’argent comptant qu’elle ramassa fut destiné pour le kiaia. Elle choisit elle-même un officier intelligent qui devait, avec deux valets, porter les présents au grand vizir, et ensuite faire conduire au kiaia en sûreté le présent qui lui était réservé. Cet officier fut chargé d’une lettre du maréchal Sheremetof à Mehemet Baltagi. Les Mémoires de Pierre conviennent de la lettre: ils ne disent rien des détails dans lesquels entra Catherine; mais tout est assez confirmé par la déclaration de Pierre lui-même, donnée en 1723, quand il fit couronner Catherine impératrice. « Elle nous a été, dit-il, d’un très grand secours dans tous les dangers, et particulièrement à la bataille du Pruth, où notre armée était réduite à vingt-deux mille hommes. » si le czar en effet n’avait plus alors que vingt-deux mille combattants, menacés de périr par la faim ou par le fer, le service rendu par Catherine était aussi grand que les bienfaits dont son époux l’avait comblée. Le journal manuscrit(18) de Pierre le Grand dit que, le jour même du grand combat du 20 juillet, il y avait trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie, presque tous démontés; il aurait donc perdu seize mille deux cent quarante-six combattants dans cette bataille. Les autres Mémoires assurent que la perte des Turcs fut beaucoup plus considérable que la sienne, et qu’attaquant en foule et sans ordre, aucun des coups tirés sur eux ne porta à faux. S’il est ainsi, la journée du Pruth, du 20 au 21 juillet, fut une des plus meurtrières qu’on ait vues depuis plusieurs siècles. 

Il faut, ou soupçonner Pierre le Grand de s’être trompé, lorsqu’en couronnant l’impératrice il lui témoigne sa reconnaissance « d’avoir sauvé son armée, réduite à vingt-deux mille combattants »; ou accuser de faux son journal, dans lequel il est dit que, le jour de cette bataille, son armée du Pruth, indépendamment du corps qui campait sur le Sireth, « montait à trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et à six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie. Suivant ce calcul, la bataille aurait été plus terrible que tous les historiens et tous les Mémoires pour et contre ne l’ont rapporté jusqu’ici. Il y a certainement ici quelque malentendu; et cela est très ordinaire dans les récits de campagnes, lorsqu’on entre dans les détails. Le plus sur est de s’en tenir toujours à l’événement principal, à la victoire et à la défaite: on sait rarement avec précision ce que l’une et l’autre ont coûté. 

A quelque petit nombre que l’armée russe fût réduite, on se flattait qu’une résistance si intrépide et si opiniâtre en imposerait au grand vizir; qu’on obtiendrait la paix à des conditions honorables pour la Porte-Ottomane; que ce traité, en rendant le vizir agréable à son maître, ne serait pas trop humiliant pour l’empire de Russie. Le grand mérite de Catherine fut, ce semble, d’avoir vu cette possibilité dans un moment où les généraux ne paraissaient voir qu’un malheur inévitable(19).

Nordberg, dans son Histoire de Charles XII, rapporte une lettre du czar au grand vizir, dans laquelle il s’exprime en ces mots: « Si, contre mon attente, j’ai le malheur d’avoir déplu à Sa Hautesse, je suis prêt à réparer les sujets de plainte qu’elle peut avoir contre moi... Je vous conjure, très noble général, d’empêcher qu’il ne soit répandu plus de sang, et je vous supplie de faire cesser dans le moment le feu excessif de votre artillerie... Recevez l’otage que je viens de vous envoyer... » 

Cette lettre porte tous les caractères de fausseté, ainsi que la plupart des pièces rapportées au hasard par Nordberg: elle est datée du 11 juillet, nouveau style; et on n’écrivit à Baltagi Mehemet que le 21, nouveau style; ce ne fut point le czar qui écrivit, ce fut le maréchal Sheremetof; on ne se servit point dans cette lettre de ces expressions « le czar a eu le malheur de déplaire à Sa Hautesse », ces termes ne conviennent qu’à un sujet qui demande pardon à son maître; il n’est point question d’otage: on n’en envoya point; la lettre fut portée par un officier, tandis que l’artillerie tonnait des deux côtés. Sheremetof, dans sa lettre, faisait seulement souvenir le vizir de quelques offres de paix que la Porte avait faites au commencement de la campagne par les ministres d’Angleterre et de Hollande, lorsque le divan demandait la cession de la citadelle et du port de Taganrock, qui étaient les vrais sujets de la guerre. 

Il se passa quelques heures avant qu’on eût une réponse du grand vizir. On craignait que le porteur n’eût été tué par le canon, on n’eût été retenu par les Turcs. On dépêcha un second courrier(20) avec un duplicata, et on tint conseil de guerre en présence de Catherine. Dix officiers généraux signèrent le résultat que voici: 

« Si l’ennemi ne veut pas accepter les conditions qu’on lui offre, et s’il demande que nous posions les armes et que nous nous rendions à discrétion, tous les généraux et les ministres sont unanimement d’avis de se faire jour au travers des ennemis. » 

En conséquence de cette résolution, on entoura le bagage de retranchements, et on s’avança jusqu’à cent pas de l’armée turque, lorsque enfin le grand vizir fit publier une suspension d’armes. 

Tout le parti suédois a traité dans ses Mémoires ce vizir de lâche et d’infâme, qui s’était laissé corrompre. C’est ainsi que tant d’écrivains ont accusé le comte Piper d’avoir reçu de l’argent du duc de Marlborough pour engager le roi de Suède à continuer la guerre contre le czar, et qu’on a imputé à un ministre de France d’avoir fait, à prix d’argent, le traité de Séville. De telles accusations ne doivent être avancées que sur des preuves évidentes. Il est très rare que des premiers ministres s’abaissent à de si honteuses lâchetés, découvertes tôt ou tard par ceux qui ont donné l’argent, et par les registres qui en font foi. Un ministre est toujours un homme en spectacle à l’Europe, son honneur est la base de son crédit; il est toujours assez riche pour n’avoir pas besoin d’être un traître. 

La place de vice-roi de l’empire ottoman est si belle, les profits en sont si immenses en temps de guerre, l’abondance et la magnificence régnaient à un si haut point dans les tentes de Baltagi Mehemet, la simplicité et surtout la disette étaient si grandes dans l’armée du czar, que c’était bien plutôt au grand vizir à donner qu’à recevoir. Une légère attention de la part d’une femme qui envoyait des pelisses et quelques bagues, comme il est d’usage dans toutes les cours, ou plutôt dans toutes les Portes orientales, ne pouvait être regardée comme une corruption. La conduite franche et ouverte de Baltagi Mehemet semble confondre les accusations dont on a souillé tant d’écrits touchant cette affaire. Le vice-chancelier Schaffirof alla dans sa tente avec un grand appareil; tout se passa publiquement, et ne pouvait se passer autrement. La négociation même fut entamée en présence d’un homme attaché au roi de Suède, et domestique du comte Poniatowski, 

officier de Charles XII, lequel servit d’abord d’interprète; et les articles furent rédigés publiquement par le premier secrétaire du viziriat, nommé Hummer Effendi. Le comte Poniatowski y était présent lui-même. Le présent qu’on faisait au kiaia fut offert publiquement et en cérémonie; tout se passa selon l’usage des Orientaux; on se fit des présents réciproques: rien ne ressemble moins à une trahison. Ce qui détermina le vizir à conclure, c’est que dans ce temps-là même le corps d’armée commandé par le général Renne, sur la rivière de Sireth en Moldavie, avait passé trois rivières, et était alors vers le Danube, où Renne venait de prendre la ville et le château de Brahila, défendus par une garnison nombreuse commandée par un pacha. Le czar avait un autre corps d’armée qui avançait des frontières de la Pologne. Il est de plus très vraisemblable que le vizir ne fut pas instruit de la disette que souffraient les Russes. Le compte des vivres et des munitions n’est pas communiqué à son ennemi; on se vante, au contraire, devant lui d’être dans l’abondance, dans le temps qu’on souffre le plus. Il n’y a point de transfuge entre les Turcs et les Russes; la différence des vêtements, de la religion et du langage, ne le permet pas. Ils ne connaissent point comme nous la désertion; aussi le grand vizir ne savait pas au juste dans quel état déplorable était l’armée de Pierre. 

Baltagi, qui n’aimait pas la guerre, et qui cependant l’avait bien faite, crut que son expédition était assez heureuse s’il remettait aux mains du Grand Seigneur les villes et les ports pour lesquels il combattait; s’il renvoyait des bords du Danube en Russie l’armée victorieuse du général Renne, et s’il fermait à jamais l’entrée des Palus-Méotides, le Bosphore cimmérien, la mer Noire, à un prince entreprenant; enfin s’il ne mettait pas des avantages certains au risque d’une nouvelle bataille, qu’après tout le désespoir pouvait gagner contre la force: il avait vu ses janissaires repoussés la veille, et il y avait bien plus d’un exemple de victoires remportées par le petit nombre contre le grand. Telles furent ses raisons: ni les officiers de Charles qui étaient dans son armée, ni le kan des Tartares ne les approuvèrent: l’intérêt des Tartares était de pouvoir exercer leurs pillages sur les frontières de Russie et de Pologne; l’intérêt de Charles XII était de se venger du czar; mais le général, le premier ministre de l’empire ottoman, n’était animé ni par la vengeance particulière d’un prince chrétien, ni par l’amour du butin qui conduisait les Tartares. Dès qu’on fut convenu d’une suspension d’armes, les Russes achetèrent des Turcs les vivres dont ils manquaient. Les articles de cette paix ne furent point rédigés comme le voyageur La Motraye le rapporte, et comme Nordberg le copie d’après lui. Le vizir, parmi les conditions qu’il exigeait, voulait d’abord que le czar s’engageât à ne plus entrer dans les intérêts de la Pologne, et c’est sur quoi Poniatowski insistait; mais il était, au fond, convenable à l’empire turc que la Pologne restât désunie et impuissante: ainsi cet article se réduisit à retirer les troupes russes des frontières. Le kan des Tartares demandait un tribut de quarante mille sequins: ce point fut longtemps débattu, et ne passa point. 

Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof: 

« J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk: il me restera l’espérance de le recouvrer; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur: y renoncer, c’est cesser d’être monarque. » 

Enfin le traité fut conclu et signé près du village nommé Falksen, sur les bords du Pruth. Ou convint dans le traité qu’Azof et son territoire seraient rendus avec les munitions et l’artillerie dont il était pourvu avant que le czar l’eut pris, en 1696; que le port de Taganrock, sur la mer de Zabache, serait démoli, ainsi que celui de Samara, sur la rivière de ce nom, et d’autres petites citadelles. On ajouta enfin un article touchant le roi de Suède, et cet article même faisait assez voir combien le vizir était mécontent de lui. Il fut stipulé que ce prince ne serait point inquiété par le czar s’il retournait dans ses États, et que d’ailleurs le czar et lui pouvaient faire la paix s’ils en avaient envie. 

Il est bien évident, par la rédaction singulière de cet article, que Baltagi Mehemet se souvenait des hauteurs de Charles XII. Qui sait même si ces hauteurs n’avaient pas incliné Mehemet du côté de la paix? La perte du czar était la grandeur de Charles, et il n’est pas dans le coeur humain de rendre puissants ceux qui nous méprisent. Enfin ce prince, qui n’avait pas voulu venir à l’armée du vizir quand il avait besoin de le ménager, accourut quand l’ouvrage qui lui ôtait toutes ses espérances allait être consommé. Le vizir n’alla point à sa rencontre, et se contenta de lui envoyer deux bachas; il ne vint au-devant de Charles qu’à quelque distance de sa tente. 

La conversation ne se passa, comme on sait, qu’en reproches. Plusieurs historiens ont cru que la réponse du vizir au roi, quand ce prince lui reprocha d’avoir pu prendre le czar prisonnier, et de ne l’avoir pas fait, était la réponse d’un imbécile. « Si j’avais pris le czar, dit-il, qui aurait gouverné son empire? » Il est aisé pourtant de comprendre que c’était la réponse d’un homme piqué; et ces mots qu’il ajouta: « Il ne faut pas que tous les rois sortent de chez eux, » montrent assez combien il voulait mortifier l’hôte de Bender. 

Charles ne retira d’autre fruit de son voyage que celui de déchirer la robe du grand vizir avec l’éperon de ses bottes. Le vizir, qui pouvait l’en faire repentir, feignit de ne s’en pas apercevoir; et en cela il était très supérieur à Charles. Si quelque chose put faire sentir à ce monarque, dans sa vie brillante et tumultueuse, combien la fortune peut confondre la grandeur, c’est qu’à Pultava un pâtissier avait fait mettre bas les armes à toute son armée, et qu’au Pruth un fendeur de bois avait décidé du sort du czar et du sien: car ce vizir Baltagi Mehemet avait été fendeur de bois dans le sérail, comme son nom le signifie; et, loin d’en rougir, il s’en faisait honneur: tant les moeurs orientales diffèrent des nôtres. 

Le sultan et tout Constantinople furent d’abord très contents de la conduite du vizir: on fit des réjouissances publiques une semaine entière; le kiaia de Mehemet, qui porta le traité au divan, fut élevé incontinent à la dignité de boujouk imraour, grand-écuyer: ce n’est pas ainsi qu’on traite ceux dont on croit être mal servi. 

Il paraît que Nordberg connaissait peu le gouvernement ottoman, puisqu’il dit que « le Grand Seigneur ménageait son vizir, et que Baltagi Mehemet était à craindre ». Les janissaires ont été souvent dangereux aux sultans, mais il n’y a pas un exemple d’un seul vizir qui n’ait été aisément sacrifié sur un ordre de son maître; et Mehemet n’était pas en état de se soutenir par lui-même. C’est, de plus, se contredire que d’assurer dans la même page que les janissaires étaient irrités contre Mehemet, et que le sultan craignait son pouvoir. 

Le roi de Suède fut réduit à la ressource de cabaler à la cour ottomane. On vit un roi qui avait fait des rois s’occuper à faire présenter au sultan des mémoires et des placets qu’on ne voulait pas recevoir. Charles employa toutes les intrigues, comme un sujet qui veut décrier un ministre auprès de son maître. C’est ainsi qu’il se conduisit contre le vizir Mehemet et contre tous ses successeurs: tantôt on s’adressait à la sultane validé par une juive, tantôt on employait un eunuque; il y eut enfin un homme(21) qui, se mêlant parmi les gardes du Grand Seigneur, contrefit l’insensé, afin d’attirer ses regards, et de pouvoir lui donner un mémoire du roi. De toutes ces manoeuvres, Charles ne recueillit d’abord que la mortification de se voir retrancher son thaïm, c’est-à-dire la subsistance que la générosité de la Porte lui fournissait par jour, et qui se montait à quinze cents livres, monnaie de France. Le grand vizir, au lieu de thaïm, lui dépêcha un ordre, en forme de conseil, de sortir de la Turquie. 

Charles s’obstina plus que jamais à rester, s’imaginant toujours qu’il rentrerait en Pologne et dans l’empire russe avec une armée ottomane. Personne n’ignore quelle fut enfin, en 1714, l’issue de son audace inflexible, comment il se battit contre une armée de janissaires, de spahis, et de Tartares, avec ses secrétaires, ses valets de chambre, ses gens de cuisine et d’écurie; qu’il fut captif dans le pays où il avait joui de la plus généreuse hospitalité; qu’il retourna ensuite déguisé en courrier dans ses États, après avoir demeuré cinq années en Turquie. Il faut avouer que s’il y a eu de la raison dans sa conduite, cette raison n’était pas faite comme celle des autres hommes.

CHAPITRE II.

Suite de l’affaire du Pruth.

Il est utile de rappeler ici un fait déjà raconté dans l’Histoire de Charles XII. Il arriva, pendant la suspension d’armes qui précéda le traité du Pruth, que deux Tartares surprirent deux officiers italiens de l’armée du czar, et vinrent les vendre à un officier des janissaires; le vizir punit cet attentat contre la foi publique par la mort des deux Tartares. Comment accorder cette délicatesse si sévère avec la violation du droit des gens dans la personne de l’ambassadeur Tolstoy, que le même grand vizir avait fait arrêter dans les rues de Constantinople? Il y a toujours une raison des contradictions dans la conduite dos hommes. Baltagi Mehemet était piqué contre le kan des Tartares, qui ne voulait pas entendre parler de paix; et il voulut lui faire sentir qu’il était le maître. 

Le czar, après la paix signée, se retira par Yassi jusque sur la frontière, suivi d’un corps de huit mille Turcs, que le vizir envoya non seulement pour observer la marche de l’armée russe, mais pour empêcher que les Tartares vagabonds ne l’inquiétassent. 

Pierre accomplit d’abord le traité en faisant démolir la forteresse de Samara et de Kamienska; mais la reddition d’Azof et la démolition de Taganrock souffrirent plus de difficultés: il fallait, aux termes du traité, distinguer l’artillerie et les munitions d’Azof qui appartenaient aux Turcs de celles que le czar y avait mises depuis qu’il avait conquis cette place. Le gouverneur traîna en longueur cette négociation, et la Porte en fut justement irritée. Le sultan était impatient de recevoir les clefs d’Azof; le vizir les promettait; le gouverneur différait toujours. Baltagi Mehemet en perdit les bonnes grâces de son maître et sa place; le kan des Tartares et ses autres ennemis prévalurent contre lui: il fut enveloppé dans la disgrâce de plusieurs bachas; mais le Grand Seigneur, qui connaissait sa fidélité, ne lui ôta ni son bien ni sa vie; il fut envoyé à Mitylène(22), où il commanda. Cette simple déposition, cette conservation de sa fortune, et surtout ce commandement dans Mitylène, démontent évidemment tout ce que Nordborg avance pour faire croire que ce vizir avait été corrompu par l’argent du czar. 

Nordberg dit que le bostangi bachi qui vint lui redemander le bul de l’empire, et lui signifier son arrêt, le déclara « traître et désobéissant à son maître, vendu aux ennemis à prix d’argent, et coupable de n’avoir point veillé aux intérêts du roi de Suède ». Premièrement, ces sortes de déclarations ne sont point du tout en usage en Turquie: les ordres du sultan sont donnés en secret, et exécutés en silence. Secondement, si le vizir avait été déclaré traître, rebelle et corrompu, de tels crimes auraient été punis par la mort dans un pays où ils ne sont jamais pardonnés(23). Enfin, s’il avait été puni pour n’avoir pas assez ménagé l’intérêt de Charles XII, il est clair que ce prince aurait eu en effet à la Porte-Ottomane un pouvoir qui devait faire trembler les autres ministres; ils devaient, en ce cas, implorer sa faveur et prévenir ses volontés; mais, au contraire, Jussuf Bacha, aga des janissaires, qui succéda à Mehemet Baltagi dans le viziriat, pensa hautement comme son prédécesseur sur la conduite de ce prince loin de le servir, il ne songea qu’à se défaire d’un hôte dangereux; et quand Poniatowski, le confident et le compagnon de Charles XII, vint complimenter ce vizir sur sa nouvelle dignité, il lui dit: « Païen, je t’avertis qu’à la première intrigue que tu voudras tramer, je te ferai jeter dans la mer, une pierre au cou. » 

Ce compliment, que le comte Poniatowski rapporte lui-même dans des Mémoires qu’il fit à ma réquisition, ne laisse aucun doute sur le peu d’influence que Charles XII avait à la Porte. Tout ce que Nordberg a rapporté des affaires de Turquie paraît d’un homme passionné et mal informé. Il faut ranger parmi les erreurs de l’esprit de parti et parmi les mensonges politiques tout ce qu’il avance sans preuve touchant la prétendue corruption d’un grand vizir, c’est-à-dire d’un homme qui disposait de plus de soixante millions par an sans en rendre compte. J’ai encore entre les mains la lettre que le comte Poniatowski écrivit au roi Stanislas immédiatement après la paix du Pruth: il reproche à Baltagi Mehemet son éloignement pour le roi de Suède, son peu de goût pour la guerre, sa facilité; mais il se garde bien de l’accuser de corruption: il savait trop ce que c’est que la place d’un grand vizir pour penser que le czar pût mettre un prix à la trahison du vice-roi de l’empire ottoman. 

Schaffirof et Sheremetof, demeurés en otage à Constantinople, ne furent point traités comme ils l’auraient été s’ils avaient été convaincus d’avoir acheté la paix, et d’avoir trompé le sultan de concert avec le vizir: ils demeurèrent en liberté dans la ville, escortés de deux compagnies de janissaires. 

L’ambassadeur Tolstoy étant sorti des Sept-Tours immédiatement après la paix du Pruth, les ministres d’Angleterre et de Hollande s’entremirent auprès du nouveau vizir pour l’exécution des articles. 

Azof venait enfin d’être rendu aux Turcs; on démolissait les forteresses stipulées dans le traité. Quoique la Porte-Ottomane n’entre guère dans les différends des princes chrétiens, cependant elle était flattée alors de se voir arbitre entre la Russie, la Pologne et le roi de Suède: elle voulait que le czar retirât ses troupes de la Pologne, et délivrât la Turquie d’un voisinage si dangereux; elle souhaitait que Charles retournât dans ses États, afin que les princes chrétiens fussent continuellement divisés, mais jamais elle n’eut l’intention de lui fournir une armée. Les Tartares désiraient toujours la guerre, comme les artisans veulent exercer leurs professions lucratives. Les janissaires la souhaitaient, mais plus par haine contre les chrétiens, par fierté, par amour pour la licence, que par d’autres motifs. Cependant les négociations des ministres anglais et hollandais prévalurent contre le parti opposé. La paix du Pruth fut confirmée; mais on ajouta dans le nouveau traité que le czar retirerait dans trois mois toutes ses troupes de la Pologne, et que l’empereur turc renverrait incessamment Charles XII. 

On peut juger, par ce nouveau traité, si le roi de Suède avait à la Porte autant de pouvoir qu’on l’a dit. Il était évidemment sacrifié par le nouveau vizir Jussuf Bacha, ainsi que par Baltagi Mehemet. Ses historiens n’ont eu d’autre ressource, pour couvrir ce nouvel affront, que d’accuser Jussuf d’avoir été corrompu, ainsi que son prédécesseur. De pareilles imputations tant de fois renouvelées sans prouve sont bien plutôt les cris d’une cabale impuissante que les témoignages de l’histoire. L’esprit de parti, obligé d’avouer les faits, on altère les circonstances et les motifs; et malheureusement c’est ainsi que toutes les histoires contemporaines parviennent falsifiées à la postérité, qui ne peut plus guère démêler la vérité du mensonge.

CHAPITRE III.

Mariage du czarovitz, et déclaration solennelle du mariage de Pierre avec Catherine, qui reconnaît son frère.

Cette malheureuse campagne du Pruth fut plus funeste au czar que ne l’avait été la bataille de Narva: car, après Narva, il avait su tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes, et enlever l’Ingrie à Charles XII; mais après avoir perdu, par le traité de Falksen avec le sultan, ses ports et ses forteresses sur les Palus-Méotides, il fallut renoncer à l’empire sur la mer Noire. Il lui restait un champ assez vaste pour ses entreprises; il avait à perfectionner tous ses établissements en Russie, ses conquêtes sur la Suède à poursuivre, le roi Auguste à raffermir en Pologne, et ses alliés à ménager. Les fatigues avaient alteré sa santé: il fallut qu’il allât aux eaux de Carlsbad en Bohême; mais pendant qu’il prenait les eaux, il faisait attaquer la Poméranie, Stralsund était bloqué, et cinq petites villes étaient prises. 

La Poméranie est la province d’Allemagne la plus septentrionale, bornée à l’orient par la Prusse et la Pologne, à l’occident par le Brandebourg, au midi par le Mecklenbourg, et au nord par la mer Baltique: elle eut presque de siècle en siècle différents maîtres. Gustave-Adolphe s’en empara dans la fameuse guerre de trente ans, et enfin elle fut cédée solennellement aux Suédois par le traité de Vestphalie, à la réserve de l’évêché de Camin et de quelques petites places situées dans la Poméranie ultérieure. Toute cette province devait naturellement appartenir à l’électeur de Brandebourg, en vertu des pactes de famille faits avec les ducs de Poméranie. La race de ces ducs s’était éteinte en 1637; par conséquent, suivant les lois de l’empire, la maison de Brandebourg avait un droit évident sur cette province; mais la nécessité, la première des lois, l’emporta dans le traité d’Osnabruck sur les pactes de famille, et depuis ce temps la Poméranie presque tout entière avait été le prix de la valeur suédoise. 

Le projet du czar était de dépouiller la couronne de Suède de toutes les provinces qu’elle possédait en Allemagne; il fallait, pour remplir ce dessein, s’unir avec les électeurs de Brandebourg et d’Hanovre, et avec le Danemark. Pierre écrivit tons les articles du traité qu’il projetait avec ces puissances, et tout le détail des opérations nécessaires pour se rendre maître de la Poméranie. 

Pendant ce temps-là même, il maria dans Torgau(24) son fils Alexis avec la princesse de Volfenbuttel, soeur de l’impératrice d’Allemagne, épouse de Charles VI: mariage qui fut depuis si funeste, et qui coûta la vie aux deux époux. 

Le czarovitz était né du premier mariage de Pierre avec Eudoxie Lapoukin, mariée, comme on l’a dit, en 1689. Elle était alors confinée dans un couvent à Susdal. Son fils, Alexis Pétrovitz, né le 1er mars 1690, était dans sa vingt-deuxième année. Ce prince n’était pas encore connu en Europe. Un ministre(25), dont on a imprimé des Mémoires sur la cour de Russie, dit, dans une lettre écrite à son maître, datée du 25 auguste 1711, que « ce prince était grand et bien fait, qu’il ressemblait beaucoup à son père, qu’il avait le coeur bon, qu’il était plein de piété, qu’il avait lu cinq fois l’Écriture sainte, qu’il se plaisait fort à la lecture des anciennes histoires grecques; il lui trouve l’esprit étendu et facile; il dit que ce prince sait les mathématiques, qu’il entend bien la guerre, la navigation, la science de l’hydraulique, qu’il sait l’allemand, qu’il apprend le français; mais que son père n’a jamais voulu qu’il fît ce qu’on appelle ses exercices. » 

Voilà un portrait bien différent de celui que le czar lui-même fit quelque temps après de ce fils infortuné; nous verrons avec quelle douleur son père lui reprocha tous les défauts contraires aux bonnes qualités que ce ministre admire en lui. 

C’est à la postérité à décider entre un étranger qui peut juger légèrement ou flatter le caractère d’Alexis, et un père qui a cru devoir sacrifier les sentiments de la nature au bien de son empire. Si le ministre n’a pas mieux connu l’esprit d’Alexis que sa figure, son témoignage a peu de poids: il dit que ce prince était grand et bien fait; les Mémoires que j’ai reçus de Pétersbourg disent qu’il n’était ni l’un ni l’autre. 

Catherine, sa belle-mère, n’assista point à ce mariage: car, quoiqu’elle fût regardée comme czarine, elle n’était point reconnue solennellement en cette qualité, et le titre d’altesse qu’on lui donnait à la cour du czar lui laissait encore un rang trop équivoque pour qu’elle signât au contrat, et pour que le cérémonial allemand lui accordât une place convenable à sa dignité d’épouse du czar Pierre. Elle était alors à Thorn dans la Prusse polonaise. Le czar envoya d’abord(26) les deux nouveaux époux à Volfenbuttel, et reconduisit bientôt la czarine à Pétersbourg avec cette rapidité et cette simplicité d’appareil qu’il mettait dans tous ses voyages. 

Ayant fait le mariage de son fils, il déclara plus solennellement le sien, et le célébra à Pétersbourg(27). La cérémonie fut aussi auguste qu’on peut la rendre dans un pays nouvellement créé, dans un temps où les finances étaient dérangées par la guerre soutenue contre les Turcs, et par celle qu’on faisait encore au roi de Suède. Le czar ordonna seul la fête, et y travailla lui-même selon sa coutume. Ainsi Catherine fut reconnue publiquement czarine, pour prix d’avoir sauvé sou époux et son armée. 

Les acclamations avec lesquelles ce mariage fut reçu dans Pétersbourg étaient sincères; mais les applaudissements des sujets aux actions d’un prince absolu sont toujours suspects: ils furent confirmés par tous les esprits sages de l’Europe, qui virent avec plaisir, presque dans le même temps, d’un côté l’héritier de cette vaste monarchie, n’ayant de gloire que celle de sa naissance, marié à une princesse; et de l’autre un conquérant, un législateur partageant publiquement son lit et son trône avec une inconnue, captive à Marienbourg, et qui n’avait que du mérite. L’approbation même est devenue plus générale, à mesure que les esprits se sont plus éclairés par cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans: philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeur et de puissance, et à réserver les respects véritables pour les talents et pour les services. 

Je dois fidèlement rapporter ce que je trouve concernant ce mariage, dans les dépêches du comte de Bassevitz, conseiller aulique à Vienne, et longtemps ministre de Holstein à la cour de Russie. C’était un homme de mérite, plein de droiture et de candeur, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. Voici ce qu’il dit dans ses lettres: « La czarine avait été non seulement nécessaire à la gloire de Pierre, mais elle l’était à la conservation de sa vie. Ce prince était malheureusement sujet à des convulsions douloureuses, qu’on croyait être l’effet d’un poison qu’on lui avait donné dans sa jeunesse. Catherine seule avait trouvé le secret d’apaiser ses douleurs par des soins pénibles et des attentions recherchées dont elle seule était capable, et se donnait tout entière à la conservation d’une santé aussi précieuse à l’État qu’à elle-même. Ainsi le czar, ne pouvant vivre sans elle, la fit compagne de son lit et de son trône. » Je me borne à rapporter ses propres paroles. 

La fortune, qui dans cette partie du monde avait produit tant de scènes extraordinaires à nos yeux, et qui avait élevé l’impératrice Catherine de l’abaissement et de la calamité au plus haut degré d’élévation, la servit encore singulièrement quelques années après la solennité de son mariage. 

Voici ce que je trouve dans le manuscrit curieux d’un homme qui était alors au service du czar, et qui parle comme témoin: 

« Un envoyé du roi Auguste à la cour du czar, retournant à Dresde par la Courlande, entendit dans un cabaret un homme qui paraissait dans la misère, et à qui on faisait l’accueil insultant que cet état n’inspire que trop aux autres hommes. Cet inconnu, piqué, dit que l’on ne le traiterait pas ainsi s’il pouvait parvenir à être présenté au czar, et que peut-être il aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu’on ne pensait. 

« L’envoyé du roi Auguste, qui entendit ce discours, eut la curiosité d’interroger cet homme, et sur quelques réponses vagues qu’il en reçut, l’ayant considéré plus attentivement, il crut démêler dans ses traits quelques ressemblances avec l’impératrice. Il ne put s’empêcher, quand il fut à Dresde, d’en écrire à un de ses amis à Pétersbourg. La lettre tomba dans les mains du czar, qui envoya ordre au prince Repnin, gouverneur de Riga, de tâcher de découvrir l’homme dont il était parlé dans la lettre. Le prince Repnin fit partir un homme de confiance pour Mittau, en Courlande; on découvrit l’homme: il s’appelait Charles Scavronski; il était fils d’un gentilhomme de Lithuanie, mort dans les guerres de Pologne, et qui avait laissé deux enfants au berceau, un garçon et une fille. L’un et l’autre n’eurent d’éducation que celle qu’on peut recevoir de la nature dans l’abandon général de toutes choses. Scavronski, séparé de sa soeur dès sa plus tendre enfance, savait seulement qu’elle avait été prise dans Marienbourg en 1704, et la croyait encore auprès du prince Menzikoff, où il pensait qu’elle avait fait quelque fortune. 

« Le prince Repnin, suivant les ordres exprès de son maître, fit conduire à Riga Scavronski, sous prétexte de quelque délit dont on l’accusait; on fit contre lui une espèce d’information, et on l’envoya sous bonne garde à Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route. 

« Quand il fut arrivé à Pétersbourg, on le mena chez un maître d’hôtel du czar, nommé Shepleff. Ce maître d’hôtel, instruit du rôle qu’il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfin que l’accusation qu’on avait intentée contre lui à Riga était très grave, mais qu’il obtiendrait justice qu’il devait présenter une requête à Sa Majesté, qu’on dresserait cette requête en son nom, et qu’on ferait en sorte qu’il pût la lui donner lui-même. 

« Le lendemain, le czar alla dîner chez Shepleff; on lui présenta Scavronski: ce prince lui fit beaucoup de questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses, qu’il était le propre frère de la czarine. Tous deux avaient été dans leur enfance en Livonie. Toutes les réponses que fit Scavronski aux questions du czar se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissance et des premiers malheurs de sa vie. 

« Le czar, ne doutant plus de la vérité, proposa le lendemain à sa femme d’aller dîner avec lui chez ce même Shepleff: il fit venir, au sortir de table, ce même homme qu’il avait interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits qu’il avait portés dans le voyage, le czar ne voulant point qu’il parût dans un autre état que celui auquel sa mauvaise fortune l’avait accoutumé. » 

Il l’interrogea encore devant sa femme. Le manuscrit porte qu’à la fin il lui dit ces propres mots: « Cet homme est ton frère; allons, Charles, baise la main de l’impératrice, et embrasse ta soeur. » 

L’auteur de la relation ajoute que l’impératrice tomba en défaillance, et que lorsqu’elle eut repris ses sens le czar lui dit: « Il n’y a là rien que de simple; ce gentilhomme est mon beau-frère: s’il a du mérite, nous en ferons quelque chose; s’il n’en a point, nous n’en ferons rien. » 

Il me semble qu’un tel discours montre autant de grandeur que de simplicité, et que cette grandeur est très peu commune. L’auteur dit que Scavronski resta longtemps chez Shepleff, qu’on lui assigna une pension considérable, et qu’il vécut très retiré. Il ne pousse pas plus loin le récit de cette aventure, qui servit seulement à découvrir la naissance de Catherine; mais on sait d’ailleurs que ce gentilhomme fut créé comte, qu’il épousa une fille de qualité, et qu’il eut deux filles mariées à des premiers seigneurs de Russie. Je laisse au peu de personnes qui peuvent être instruites de ces détails à démêler ce qui est vrai dans cette aventure, et ce qui peut y avoir été ajouté. L’auteur du manuscrit ne paraît pas avoir raconté ces faits dans la vue de débiter du merveilleux à ses lecteurs, puisque son Mémoire n’était point destiné à voir le jour. Il écrit à un ami avec naïveté ce qu’il dit avoir vu. Il se peut qu’il se trompe sur quelques circonstances, mais le fond paraît très vrai: car si ce gentilhomme avait su qu’il était frère d’une personne si puissante, il n’aurait pas attendu tant d’années pour se faire reconnaître. Cette reconnaissance, toute singulière qu’elle paraît, n’est pas si extraordinaire que l’élévation de Catherine: l’une et l’autre sont une preuve frappante de la destinée, et peuvent servir à nous faire suspendre notre jugement quand nous traitons de fables tant d’événements de l’antiquité, moins opposés peut-être à l’ordre commun des choses que toute l’histoire de cette impératrice. 

Les fêtes que Pierre donna pour le mariage de son fils et le sien ne furent pas des divertissements passagers qui épuisent le trésor, et dont le souvenir reste à peine. Il acheva la fonderie des 

canons et les bâtiments de l’amirauté; les grands chemins furent perfectionnés; de nouveaux vaisseaux furent construits; il creusa des canaux; la bourse et les magasins furent achevés, et le commerce maritime de Pétersbourg commença à être dans sa vigueur. Il ordonna que le sénat de Moscou fût transporté à Pétersbourg: ce qui s’exécuta au mois d’avril 1712. Par là cette nouvelle ville devint comme la capitale de l’empire. Plusieurs prisonniers suédois furent employés aux embellissements de cette ville, dont la fondation était le fruit de leur défaite. 

CHAPITRE IV.

Prise de Stetin. Descente en Finlande. Événements de 1712.

Pierre, se voyant heureux dans sa maison, dans son gouvernement, dans ses guerres contre Charles XII, dans ses négociations avec tous les princes qui voulaient chasser les Suédois du continent, et les renfermer pour jamais dans la presqu’île de la Scandinavie, portait toutes ses vues sur les côtes occidentales du nord de l’Europe, et oubliait les Palus-Méotides et la mer Noire. Les clefs d’Azof, longtemps refusées au bacha qui devait entrer dans cette place au nom du Grand Seigneur, avaient été enfin rendues; et, malgré tous les soins de Charles XII, malgré toutes les intrigues de ses partisans à la cour ottomane, malgré même plusieurs démonstrations d’une nouvelle guerre, la Russie et la Turquie étaient en paix. 

Charles XII restait toujours obstinément à Bender, et faisait dépendre sa fortune et ses espérances du caprice d’un grand vizir, tandis que le czar menaçait toutes ses provinces, armait contre lui le Danemark et le Hanovre, était prêt à faire déclarer la Prusse, et réveillait la Pologne et la Saxe. 

La même fierté inflexible que Charles mettait dans sa conduite avec la Porte, dont il dépendait, il la déployait contre ses ennemis éloignés, réunis pour l’accabler. Il bravait, du fond de sa retraite, dans les déserts de la Bessarabie, et le czar, et les rois de Pologne, de Danemark et de Prusse, et l’électeur d’Hanovre, devenu bientôt après roi d’Angleterre, e t l’empereur d’Allemagne, qu’il avait tant offensé quand il traversa la Silésie en vainqueur. L’empereur s’en vengeait en l’abandonnant à sa mauvaise fortune, et en ne donnant aucune protection aux États que la Suède possédait encore en Allemagne. 

Il eût été aisé de dissiper la ligue qu’on formait contre lui. Il n’avait qu’à céder Stetin au premier roi de Prusse, Frédéric, électeur de Brandebourg, qui avait des droits très légitimes sur cette partie de la Poméranie; mais il ne regardait pas alors la Prusse comme une puissance prépondérante: ni Charles ni personne ne pouvait prévoir que le petit royaume de Prusse, presque désert, et l’électorat de Brandebourg, deviendraient formidables. Il ne voulut consentir à aucun accommodement; et, résolu de rompre plutôt que de plier, il ordonna qu’on résistât de tous côtés sur mer et sur terre. Ses États étaient presque épuisés d’hommes et d’argent; cependant on obéit: le sénat de Stockholm équipa une flotte de treize vaisseaux de ligne; on arma des milices; chaque habitant devint soldat. Le courage et la fierté de Charles XII semblèrent animer tous ses sujets, presque aussi malheureux que leur maître. 

Il est difficile de croire que Charles eût un plan réglé de conduite. Il avait encore un parti en Pologne, qui, aidé des Tartares de Crimée, pouvait ravager ce malheureux pays, mais non pas remettre le roi Stanislas sur le trône; son espérance d’engager la Porte-Ottomane à soutenir ce parti, et de prouver au divan qu’il devait envoyer deux cent mille hommes à son secours, sous prétexte que le czar défendait en Pologne son allié Auguste, était une espérance chimérique. 

Il attendait à Bender l’effet de tant de vaines intrigues; et les Russes, les Danois, les Saxons, étaient en Poméranie. Pierre mena son épouse à cette expédition(28). Déjà le roi de Danemark s’était emparé de Stade, ville maritime du duché de Brême; les armées russe, saxonne, et danoise, étaient devant Stralsund. 

Ce fut alors(29) que le roi Stanislas, voyant l’état déplorable de tant de provinces, l’impossibilité de remonter sur le trône de Pologne, et tout en confusion par l’absence obstinée de Chartes XII, assembla les généraux suédois qui défendaient la Poméranie avec une armée d’environ dix à onze mille hommes, seule et dernière ressource de la Suède dans ces provinces. 

Il leur proposa un accommodement avec le roi Auguste, et offrit d’en être la victime. Il leur parla en français; voici les propres paroles dont il se servit, et qu’il leur laissa par un écrit que signèrent neuf officiers généraux, entre lesquels il se trouvait un Patkul, cousin germain de cet infortuné Patkul que Chartes XII avait fait expirer sur la roue: 

« J’ai servi jusqu’ici d’instrument à la gloire des armes de la Suède; je ne prétends pas être le sujet funeste de leur perte. Je me déclare de sacrifier ma couronne(30) et mes propres intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi, ne voyant pas humainement d’autre moyen pour le retirer de l’endroit où il se trouve. » 

Ayant fait cette déclaration, il se disposa à partir pour la Turquie, dans l’espérance de fléchir l’opiniâtreté de son bienfaiteur, et de le toucher par ce sacrifice. Sa mauvaise fortune le fit arriver en Bessarabie, précisément dans le temps même que Charles, après avoir promis au sultan de quitter son asile, et ayant reçu l’argent et l’escorte nécessaire pour son retour, mais s’étant obstiné à rester et à braver les Turcs et les Tartares, soutint contre une armée entière, aidé de ses seuls domestiques, ce combat malheureux de Bender, où les Turcs, pouvant aisément le tuer, se contentèrent de le prendre prisonnier. Stanislas, arrivant dans cette étrange conjoncture, fut arrêté lui-même: ainsi deux rois chrétiens furent à la fois captifs en Turquie. 

Dans ce temps où toute l’Europe était troublée, et où la France achevait, contre une partie de l’Europe, une guerre non moins funeste pour mettre sur le trône d’Espagne le petit-fils de Louis XIV, l’Angleterre donna la paix à la France; et la victoire que le maréchal de Villars remporta à Denain, en Flandre, sauva cet État de ses autres ennemis. La France était, depuis un siècle, l’alliée de la Suède; il importait que son alliée ne fût pas privée de ses possessions en Allemagne. Charles, trop éloigné, ne savait pas même encore à Bender ce qui se passait en France. 

La régence de Stockholm hasarda de demander de l’argent à la France épuisée, dans un temps où Louis XIV n’avait pas même de quoi payer ses domestiques. Elle fit partir un comte de Sparre, chargé de cette négociation, qui ne devait pas réussir. Sparre vint à Versailles, et représenta au marquis de Torcy l’impuissance où l’on était de payer la petite armée suédoise qui restait à Charles XII en Poméranie, qu’elle était prête à se dissiper faute de paye, que le seul allié de la France allait perdre des provinces dont la conservation était nécessaire à la balance générale; qu’à la vérité Charles XII, dans ses victoires, avait trop négligé le roi de France; mais que la générosité de Louis XIV était aussi grande que les malheurs de Charles. Le ministre français fit voir au Suédois l’impuissance où l’on était de secourir son maître, et Sparre désespérait du succès. 

Un particulier de Paris fit ce que Sparre désespérait d’obtenir. Il y avait à Paris un banquier, nommé Samuel Bernard, qui avait fait une fortune prodigieuse, tant par les remises de la cour dans les pays étrangers que par d’autres entreprises; c’était un homme enivré d’une espèce de gloire rarement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes les choses d’éclat, et qui savait que tôt ou tard le ministère de France rendait avec avantage ce qu’on hasardait pour lui. Sparre alla dîner chez lui, il le flatta, et au sortir de table le banquier fit délivrer au comte de Sparre six cent mille livres; après quoi il alla chez le ministre, marquis de Torcy, et lui dit: « J’ai donné en votre nom deux cent mille écus à la Suède; vous me les ferez rendre quand vous pourrez. » 

Le comte de Stenbock, général de l’armée de Charles, n’attendait pas un tel secours; il voyait ses troupes sur le point de se mutiner, et, n’ayant à leur donner que des promesses, voyant grossir l’orage autour de lui, craignant enfin d’être enveloppé par trois armées de Russes, de Danois, de Saxons, il demanda un armistice, jugeant que Stanislas allait abdiquer, qu’il fléchirait la hauteur de Charles XII, qu’il fallait au moins gagner du temps, et sauver ses troupes par les négociations. Il envoya donc un courrier à Bender, pour représenter au roi l’état déplorable de ses finances, de ses affaires et de ses troupes, et pour l’instruire qu’il se voyait forcé à cet armistice qu’il serait trop heureux d’obtenir. Il n’y avait pas trois jours que ce courrier était parti, et Stanislas ne l’était pas encore, quand Stenbock reçut les deux cent mille écus du banquier de Paris: c’était alors un trésor prodigieux dans un pays ruiné. Fort de ce secours avec lequel on remédie à tout, il encouragea son armée, il eut des munitions, des recrues; il se vit à la tête de douze mille hommes, et, renonçant à toute suspension d’armes, il ne chercha plus qu’à combattre. 

C’était ce même Stenbock qui, en 1710, après la défaite de Pultava, avait vengé la Suède sur les Danois dans une irruption qu’ils avaient faite en Scanie: il avait marché contre eux avec de simples milices qui n’avaient que des cordes pour bandoulières, et avait remporté une victoire complète. Il était, comme tous les autres généraux de Charles XII, actif et intrépide; mais sa valeur était souillée par la férocité. C’est lui qui, après un combat contre les Russes, ayant ordonné qu’on tuât tous les prisonniers, aperçut un officier polonais du parti du czar, qui se jetait à l’étrier de Stanislas, et que ce prince tenait embrassé pour lui sauver la vie; Stenbock le tua d’un coup de pistolet entre les bras du prince, comme il est rapporté dans la vie de Charles XII(31), et le roi Stanislas a dit à l’auteur qu’il aurait cassé la tête à Stenbock s’il n’avait été retenu par son respect et par sa reconnaissance pour le roi de Suède. 

Le général Stenbock marcha donc(32), dans le chemin de Vismar, aux Russes, aux Saxons et aux Danois réunis. Il se trouva vis-à-vis l’armée danoise et saxonne, qui précédait les Russes, éloignés de trois lieues. Le czar envoie trois courriers coup sur coup au roi de Danemark pour le prier de l’attendre, et pour l’avertir du danger qu’il court s’il combat les Suédois sans être supérieur en forces. Le roi de Danemark ne voulut point partager l’honneur d’une victoire qu’il croyait sûre: il s’avança contre les Suédois, et les attaqua près d’un endroit nommé Gadebesk. On vit encore à cette journée quelle était l’inimitié naturelle entre les Suédois et les Danois. Les officiers de ces deux nations s’acharnaient les uns contre les autres, et tombaient morts percés de coups. 

Stenbock remporta la victoire avant que les Russes pussent arriver à portée du champ de bataille; il reçut quelques jours après la réponse du roi son maître, qui condamnait toute idée d’armistice: il disait qu’il ne pardonnerait cette démarche honteuse qu’en cas qu’elle fût réparée; et que, fort ou faible, il fallait vaincre ou périr. Stenbock avait déjà prévenu cet ordre par la victoire. 

Mais cette victoire fut semblable à celle qui avait consolé un moment le roi Auguste quand, dans le cours de ses infortunes, il gagna la bataille de Calish contre les Suédois, vainqueurs de tous côtés. La victoire de Calish ne fit qu’aggraver les malheurs d’Auguste, et celle de Gadebesk recula seulement la perte de Stenbock et son armée. 

Le roi de Suède, en apprenant la victoire de Stenbock, crut ses affaires rétablies: il se flatta même de faire déclarer l’empire ottoman, qui menaçait encore le czar d’une nouvelle guerre: et dans cette espérance il ordonna à son général Stenbock de se porter en Pologne, croyant toujours, au moindre succès, que le temps de Narva et ceux où il faisait des lois(33) allaient renaître. Ces idées furent bientôt après confondues par l’affaire de Bender et par sa captivité chez les Turcs. 

Tout le fruit de la victoire de Gadebesk fut d’aller réduire en cendres pendant la nuit la petite ville d’Altena, peuplée de commerçants et de manufacturiers; ville sans défense, qui, n’ayant pas pris les armes, ne devait point être sacrifiée: elle fut entièrement détruite; plusieurs habitants expirèrent dans les flammes; d’autres, échappés nus à l’incendie, vieillards, femmes, enfants, expirèrent de froid et de fatigues aux portes de Hambourg(34). Tel a été souvent le sort de plusieurs milliers d’hommes pour les querelles de deux hommes. Stenbock ne recueillit que cet affreux avantage. Les Russes, les Danois, les Saxons, le poursuivirent si vivement, après sa victoire, qu’il fut obligé de demander un asile dans Tonninge, forteresse du Holstein, pour lui et pour son armée. 

Le pays de Holstein était alors un des plus dévastés du Nord, et son souverain un des plus malheureux princes. C’était le propre neveu de Charles XII; c’était pour son père, beau-frère de ce monarque, que Charles avait porté ses armes jusque dans Copenhague avant la bataille de Narva; c’était pour lui qu’il avait fait le traité de Travendal, par lequel les ducs de Holstein étaient rentrés dans leurs droits. 

Ce pays est en partie le berceau des Cimbres et de ces anciens Normands qui conquirent la Neustrie en France, l’Angleterre entière, Naples et Sicile. On ne peut être aujourd’hui moins en état de faire des conquêtes que l’est cette partie de l’ancienne Chersonèse cimbrique; deux petits duchés la composent: Slesvick, appartenant au roi de Danemark et au duc en commun; Gottorp, au duc de Holstein seul. Slesvick est une principauté souveraine; Holstein est membre de l’empire d’Allemagne, qu’on appelle empire romain. 

Le roi de Danemark et le duc de Holstein-Gottorp étaient de la même maison; mais le duc, neveu de Charles XII, et son héritier présomptif, était né l’ennemi du roi de Danemark, qui accablait son enfance. Un frère de son père, évêque de Lubeck, administrateur des États de cet infortuné pupille, se voyait entre l’armée suédoise, qu’il n’osait secourir, et les armées russe, danoise, et saxonne, qui menaçaient. Il fallait pourtant tâcher de sauver les troupes de Charles XII sans choquer le roi de Danemark, devenu maître du pays, dont il épuisait toute la substance. 

L’évêque administrateur du Holstein était entièrement gouverné par ce fameux baron de Görtz(35), le plus délié et le plus entreprenant des hommes, d’un esprit vaste et fécond en ressources, ne trouvant jamais rien de trop hardi ni de trop difficile, aussi insinuant dans les négociations qu’audacieux dans les projets; sachant plaire, sachant persuader, et entraînant les esprits par la chaleur de son génie, après les avoir gagnés par la douceur de ses paroles. Il eut depuis sur Charles XII le même ascendant qui lui soumettait l’évêque administrateur du Holstein, et l’on sait qu’il paya de sa tête l’honneur qu’il eut de gouverner le plus inflexible et le plus opiniâtre souverain qui jamais ait été sur le trône(36).

Görtz(37) s’aboucha secrètement(38) à Usum avec Stenbock, et lui promit qu’il lui livrerait la forteresse de Tonninge, sans compromettre l’évêque administrateur son maître; et dans le même temps il fit assurer le roi de Danemark qu’on ne la livrerait pas. C’est ainsi que presque toutes les négociations se conduisent, les affaires d’État étant d’un autre ordre que celles des particuliers, l’honneur des ministres consistant uniquement dans le succès, et l’honneur des particuliers dans l’observation de leurs paroles. 

Stenbock se présenta devant Tonninge; le commandant de la ville refuse de lui ouvrir les portes: ainsi on met le roi de Danemark hors d’état de se plaindre de l’évêque administrateur; mais Görtz fait donner un ordre au nom du duc mineur de laisser entrer l’armée suédoise dans Tonninge. Le secrétaire du cabinet, nommé Stamke, signe le nom du duc de Holstein; par là Görtz ne compromet qu’un enfant qui n’avait pas encore le droit de donner ses ordres; il sert à la fois le roi de Suède, auprès duquel il voulait se faire valoir, et l’évêque administrateur son maître, qui paraît ne pas consentir à l’admission de l’armée suédoise. Le commandant de Tonninge, aisément gagné, livra la ville aux Suédois, et Görtz se justifia comme il put auprès du roi de Danemark, en protestant que tout avait été fait malgré lui. 

L’armée suédoise(39), retirée en partie dans la ville et en partie sous son canon, ne fut pas pour cela sauvée: le général Stenbock fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec onze mille hommes, de même qu’environ seize mille s’étaient rendus après Pultava. 

Il fut stipulé que Stenbock, ses officiers et soldats, pourraient être rançonnés ou échangés; on fixa la rançon de Stenbock à huit mille écus d’empire: c’est une bien petite somme, cependant on ne put la trouver, et Stenbock resta captif à Copenhague jusqu’à sa mort. 

Les États de Holstein demeurèrent à la discrétion d’un vainqueur irrité. Le jeune duc fut l’objet de la vengeance du roi de Danemark, pour prix de l’abus que Görtz avait fait de son nom les malheurs de Charles XII retombaient sur toute sa famille. 

Görtz, voyant ses projets évanouis, toujours occupé de jouer un grand rôle dans cette confusion, revint à l’idée qu’il avait eue d’établir une neutralité dans les États de Suède en Allemagne. 

Le roi de Danemark était près d’entrer dans Tonninge. George, électeur de Hanovre, voulait avoir les duchés de Brême et de Verden avec la ville de Stade. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, jetait la vue sur Stetin. Pierre 1er se disposait à se rendre maître de la Finlande. Tous les États de Charles XII, hors la Suède, étaient des dépouilles qu’on cherchait à partager: comment accorder tant d’intérêts avec une neutralité? Görtz négocia en même temps avec tous les princes qui avaient intérêt à ce partage: il courait jour et nuit d’une province à une autre; il engagea le gouverneur de Brême et de Verden à remettre ces deux duchés à l’électeur de Hanovre en séquestre, afin que les Danois ne les prissent pas pour eux: il fit tant qu’il obtint du roi de Prusse qu’il se chargerait conjointement avec le Holstein du séquestre de Stetin et de Vismar; moyennant quoi le roi de Danemark laisserait le Holstein en paix, et n’entrerait pas dans Tonninge. C’était assurément un étrange service à rendre à Charles XII que de mettre ses places entre les mains de ceux qui pourraient les garder à jamais; mais Görtz, en leur remettant ces villes comme en otage, les forçait à la neutralité, du moins pour quelque temps; il espérait qu’ensuite il pourrait faire déclarer le Hanovre et le Brandebourg en faveur de la Suède; il faisait entrer dans ses vues le roi de Pologne, dont les États ruinés avaient besoin de la paix; enfin il voulait se rendre nécessaire à tous les princes. Il disposait du bien de Charles XII comme un tuteur qui sacrifie une partie du bien d’un pupille ruiné pour sauver l’autre, et d’un pupille qui ne peut faire ses affaires par lui-même: tout cela sans mission, sans autre garantie de sa conduite qu’un plein pouvoir d’un évêque de Lubeck, qui n’était nullement autorisé lui-même par Charles XII. 

Tel a été ce Görtz, que jusqu’ici on n’a pas assez connu. On a vu des premiers ministres de grands États, comme un Oxenstiern, un Richelieu, un Albéroni, donner le mouvement à une partie de l’Europe; mais que le conseiller privé d’un évêque de Lubeck en ait fait autant qu’eux, sans être avoué de personne, c’était une chose inouïe. 

Il réussit d’abord: il fit un traité(40) avec le roi de Prusse, par lequel ce monarque s’engageait, en gardant Stetin en séquestre, a conserver à Charles XII le reste de la Poméranie. En vertu de ce traité, Görtz fit proposer au gouverneur de la Poméranie (Meyerfelt) de rendre la place de Stetin au roi de Prusse, pour le bien de la paix, croyant que le Suédois gouverneur de Stetin pourrait être aussi facile que l’avait été le Holstenois gouverneur de Tonninge; mais les officiers de Charles XII n’étaient pas accoutumés à obéir à de pareils ordres. Meyerfelt répondit qu’on n’entrerait dans Stetin que sur son corps et sur des ruines. Il informa son maître de cette étrange proposition. Le courrier trouva Charles XII captif à Démirtash, après son aventure de Bender. On ne savait alors si Charles ne resterait pas prisonnier des Turcs toute sa vie, si on ne le reléguerait pas dans quelque île de l’Archipel ou de l’Asie. Charles, de sa prison, manda à Meyerfelt ce qu’il avait mandé à Stenbock, qu’il fallait mourir plutôt que de plier sous ses ennemis, et lui ordonna d’être aussi inflexible qu’il l’était lui-même. 

Görtz, voyant que le gouverneur de Stetin dérangeait ses mesures, et ne voulait entendre parler ni de neutralité ni de séquestre, se mit dans la tête, non seulement de faire séquestrer cette ville de Stetin, mais encore Stralsund; et il trouva le secret de faire avec le roi de Pologne, électeur de Saxe(41), le même traité pour Stralsund qu’il avait fait avec l’électeur de Brandebourg pour Stetin. Il voyait clairement l’impuissance des Suédois de garder ces places sans argent et sans armée, pendant que le roi était captif en Turquie; et il comptait écarter le fléau de la guerre de tout le Nord au moyen de ces séquestres. Le Danemark lui-même se prêtait enfin aux négociations de Görtz: il gagna absolument l’esprit du prince Menzikoff, général et favori du czar: il lui persuada qu’on pourrait céder le Holstein à son maître; il flatta le czar de l’idée de percer un canal du Holstein dans la mer Baltique, entreprise si conforme au goût de ce fondateur, et surtout d’obtenir une puissance nouvelle en voulant bien être un des princes de l’empire d’Allemagne, et en acquérant aux diètes de Ratisbonne un droit de suffrage qui serait toujours soutenu par le droit des armes. 

On ne peut ni se plier en plus de manières, ni prendre plus de formes différentes, ni jouer plus de rôles que fit ce négociateur volontaire; il alla jusqu’à engager le prince Menzikoff à ruiner cette même ville de Stetin, qu’il voulait sauver, à la bombarder, afin de forcer le commandant Meyerfelt à la remettre en séquestre; et il osait ainsi outrager le roi de Suède, auquel il voulait plaire, et à qui en effet il ne plut que trop dans la suite, pour son malheur. 

Quand le roi de Prusse vit qu’une armée russe bombardait Stetin, il craignit que cette ville ne fût perdue pour lui, et ne restât à la Russie: c’était où Görtz l’attendait. Le prince Menzikoff manquait d’argent, il lui fit prêter quatre cent mille écus par le roi de Prusse; il fit parler ensuite au gouverneur de la place. « Lequel aimez-vous mieux, lui dit-on, ou de voir Stetin en cendres sous la domination de la Russie, ou de la confier au roi de Prusse, qui la rendra au roi votre maître? » Le commandant se laissa enfin persuader, il se rendit. Menzikoff entra dans la place, et, moyennant les quatre cent mille écus, il la remit, avec tout le territoire, entre les mains du roi de Prusse, qui, pour la forme, y laissa entrer deux bataillons de Holstein, et qui n’a jamais rendu depuis cette partie de la Poméranie. 

Dès lors le second roi de Prusse, successeur d’un roi faible et prodigue, jeta les fondements de la grandeur où son pays parvint dans la suite, par la discipline militaire et par l’économie. 

Le baron de Görtz, qui fit mouvoir tant de ressorts, ne put venir à bout d’obtenir que les Danois pardonnassent à la province de Holstein, ni qu’ils renonçassent à s’emparer de Tonninge: il manqua ce qui paraissait être son premier but; mais il réussit à tout le reste, et surtout à devenir un personnage important dans le nord, ce qui était en effet sa vue principale. 

Déjà l’électeur de Hanovre s’était assuré de Brême et de Verden, dont Charles XII était dépouillé; les Saxons étaient devant sa ville de Vismar; Stetin était entre les mains du roi de Prusse(42); les Russes allaient assiéger Stralsund avec les Saxons, et ceux-ci étaient déjà dans l’île de Rugen; le czar, au milieu de tant de négociations, était descendu en Finlande, pendant qu’on disputait ailleurs sur la neutralité et sur les partages. Après avoir lui-même pointé l’artillerie devant Stralsund, abandonnant le reste à ses alliés et au prince Menzikoff, il s’était embarqué, dans le mois de mai, sur la mer Baltique; et, montant un vaisseau de cinquante canons, qu’il avait fait construire lui-même à Pétersbourg; il vogua vers la Finlande, suivi de quatre-vingt-douze galères, et de cent dix demi-galères, qui portaient seize mille combattants. 

La descente se fit à Elsingford(43), qui est dans la partie la plus méridionale de cette froide et stérile contrée, par le 61e degré. 

Cette descente réussit malgré toutes les difficultés. On feignit d’attaquer par un endroit, on descendit par un autre: on mit les troupes à terre, et l’on prit la ville. Le czar s’empara de Borgo, d’Abo, et fut maître de toute la côte. Il ne paraissait pas que les Suédois eussent désormais aucune ressource: car c’était dans ce temps-là même que l’armée suédoise commandée par Stenbock se rendait prisonnière de guerre. 

Tous ces désastres de Charles XII furent suivis, comme nous l’avons vu, de la perte de Brême, de Verden, de Stetin, d’une partie de la Poméranie; et enfin le roi Stanislas et Charles lui-même étaient prisonniers en Turquie; cependant il n’était pas encore détrompé de l’idée de retourner en Pologne à la tête d’une armée ottomane, de remettre Stanislas sur le trône, et de faire trembler tous ses ennemis. 

CHAPITRE V.

Succès de Pierre le Grand. Retour de Charles XII dans ses états.

Pierre, suivant le cours de ses conquêtes, perfectionnait l’établissement de sa marine, faisait venir douze mille familles à Pétersbourg, tenait tous ses alliés attachés à sa fortune et à sa personne, quoiqu’ils eussent tous des intérêts divers et des vues opposées. Sa flotte menaçait à la fois toutes les côtes de la Suède, sur les golfes de Finlande et de Bothnie. 

L’un de ses généraux de terre, le prince Gallitzin, formé par lui-même comme ils l’étaient tous, avançait d’Elsingford, où le czar avait débarqué, jusqu’au milieu des terres, vers le bourg de Tavastus: c’était un poste qui couvrait la Bothnie. Quelques régiments suédois, avec huit mille hommes de milice, le défendaient. Il fallut livrer une bataille; les Russes la gagnèrent entièrement(44); ils dissipèrent toute l’armée suédoise, et pénétrèrent jusqu’à Vasa: de sorte qu’ils furent les maîtres de quatre-vingts lieues de pays. 

Il restait aux Suédois une armée navale avec laquelle ils tenaient la mer. Pierre ambitionnait depuis longtemps de signaler la marine qu’il avait créée. Il était parti de Pétersbourg, et avait rassemblé une flotte de seize vaisseaux de ligne, cent quatre-vingts galères propres à manoeuvrer à travers les rochers qui entourent l’île d’Aland, et les autres îles de la mer Baltique non loin du rivage de la Suède, vers laquelle il rencontra la flotte suédoise. Cette flotte était plus forte en grands vaisseaux que la sienne, mais inférieure en galères, plus propre à combattre en pleine mer qu’à travers des rochers. C’était une supériorité que le czar ne devait qu’à son seul génie. Il servait dans sa flotte en qualité de contre-amiral, et recevait les ordres de l’amiral Apraxin. Pierre voulait s’emparer de l’île d’Aland, qui n’est éloignée de la Suède que de douze lieues. Il fallait passer à la vue de la flotte des Suédois: ce dessein hardi fut exécuté; les galères s’ouvrirent le passage sous le canon ennemi, qui ne plongeait pas assez. On entra dans Aland, et comme cette côte est hérissée d’écueils presque tout entière, le czar fit transporter à bras quatre-vingts petites galères par une langue de terre, et on les remit à flot dans la mer qu’on nomme de Hango, où étaient ses gros vaisseaux. Ehrensköld, contre-amiral des Suédois, crut qu’il allait prendre aisément ou couler à fond ces quatre-vingts galères: il avança de ce côté pour les reconnaître mais il fut reçu avec un feu si vif qu’il vit tomber presque tous ses soldats et tous ses matelots. On lui prit les galères et les prames qu’il avait amenées, et le vaisseau qu’il montait; il se sauvait dans une chaloupe(45), mais il y fut blessé: enfin, obligé de se rendre, on l’amena sur la galère où le czar manoeuvrait lui-même. Le reste de la flotte suédoise regagna la Suède. On fut consterné dans Stockholm, on ne s’y croyait pas en sûreté. 

Pendant ce temps-là même, le colonel Schouvaloff Neusholf attaquait la seule forteresse qui restait à prendre sur les côtes occidentales de la Finlande, et la soumettait au czar, malgré la plus opiniâtre résistance. 

Cette journée d’Aland fut, après celle de Pultava, la plus glorieuse de la vie de Pierre. Maître de la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin; vainqueur de toutes les forces navales de la Suède, et plus respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pétersbourg(46) quand la saison, devenue très orageuse, ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie(47). Son bonheur voulut encore qu’en arrivant dans sa nouvelle capitale la czarine accouchât d’une princesse, mais qui mourut un an après. Il institua l’ordre de Sainte-Catherine en l’honneur de son épouse, et célébra la naissance de sa fille par une entrée triomphale. C’était, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencement de cette fête fut d’amener dans le port de Cronslot neuf galères suédoises, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contre-amiral Ehrensköld. 

Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux, et des étendards pris dans la conquête de la Fin-lande. On apporta toutes ces dépouilles à Pétersbourg, où l’on arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe que le czar avait dessiné, selon sa coutume, fut décoré des emblèmes de toutes ses victoires: les vainqueurs passèrent sous cet arc triomphal; l’amiral Apraxin marchait à leur tête, ensuite le czar, en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur rang: on les présenta tous au vice-roi Romanodowski, qui, dans ces cérémonies, représentait le maître de l’empire(48).Ce vice-czar distribua à tous les officiers des médailles d’or; tous les soldats et les matelots en eurent d’argent. Les Suédois prisonniers passèrent sous l’arc de triomphe, et l’amiral Ehrensköld suivait immédiatement le czar son vainqueur. Quand on fut arrivé au trône, où le vice-czar était, l’amiral Apraxin lui présenta le contre-amiral Pierre, qui demanda à être créé vice-amiral pour prix de ses services: on alla aux voix, et l’on croit bien que toutes les voix lui furent favorables. 

Après cette cérémonie, qui comblait de joie tous les assistants et qui inspirait à tout le monde l’émulation, l’amour de la patrie et celui de la gloire, le czar prononça ce discours, qui mérite de passer à la dernière postérité: 

« Mes frères, est-il quelqu’un de vous qui eût pensé, il y a vingt ans, qu’il combattrait avec moi sur la mer Baltique dans des vaisseaux construits par vous-mêmes, et que nous serons établis dans ces contrées conquises par nos fatigues et par notre courage?... On place l’ancien siège des sciences dans la Grèce; elles s’établirent ensuite dans l’Italie, d’où elles se répandirent dans toutes les parties de l’Europe; c’est à présent notre tour, si vous voulez seconder mes desseins, en joignant l’étude à l’obéissance. Les arts circulent dans le monde, comme le sang dans le corps humain; et peut-être ils établiront leur empire parmi nous pour retourner dans la Grèce, leur ancienne patrie. J’ose espérer que nous ferons un jour rougir les nations les plus civilisées, par nos travaux et par notre solide gloire. » 

C’est là le précis véritable de ce discours digne d’un fondateur. Il a été énervé dans toutes les traductions; mais le plus grand mérite de cette harangue éloquente est d’avoir été prononcée par un monarque victorieux, fondateur et législateur de son empire. 

Les vieux boïards écoutèrent cette harangue avec plus de regret pour leurs anciens usages que d’admiration pour la gloire de leur maître; mais les jeunes en furent touchés jusqu’aux larmes. 

Ces temps furent encore signalés par l’arrivée des ambassadeurs russes qui revinrent de Constantinople avec la confirmation de la paix avec les Turcs(49). Un ambassadeur de Perse était arrivé quelque temps auparavant de la part de Cha-Ussin; il avait amené au czar un éléphant et cinq lions. Il reçut en même temps une ambassade du kan des Usbecks, Mehemet Bahadir, qui lui demandait sa protection contre d’autres Tartares. Du fond de l’Asie et de l’Europe, tout rendait hommage à sa gloire. 

La régence de Stockholm, désespérée de l’état déplorable de ses affaires, et de l’absence de son roi, qui abandonnait le soin de ses États, avait pris enfin la résolution de ne le plus consulter et, immédiatement après la victoire navale du czar, elle avait demandé un passeport au vainqueur pour un officier chargé de propositions de paix. Le passeport fut envoyé; mais, dans ce temps-là même, la princesse Ulrique-Éléonore, soeur de Charles XII, reçut la nouvelle que le roi son frère se disposait enfin à quitter la Turquie, et à revenir se défendre. On n’osa pas alors envoyer au czar le négociateur qu’on avait nommé en secret: on supporta la mauvaise fortune, et l’on attendit que Charles XII se présentât pour la réparer. 

En effet Charles après cinq années et quelques mois de séjour en Turquie, en partit sur la fin d’octobre 1714. On sait qu’il mit dans son voyage la même singularité qui caractérisait toutes ses actions. Il arriva à Stralsund le 22 novembre 1714. Dès qu’il y fut, le baron de Görtz se rendit auprès de lui: il avait été l’instrument d’une partie de ses malheurs; mais il se justifia avec tant d’adresse, et lui fit concevoir de si hautes espérances, qu’il gagna sa confiance comme il avait gagné celle de tous les ministres et de tous les princes avec lesquels il avait négocié: il lui fit espérer qu’il détacherait les alliés du czar, et qu’alors on pourrait faire une paix honorable, ou du moins une guerre égale. Dès ce moment, Görtz eut sur l’esprit de Charles beaucoup plus d’empire que n’en avait jamais eu le comte Piper. 

La première chose que fit Charles en arrivant à Stralsund fut de demander de l’argent aux bourgeois de Stockholm. Le peu qu’ils avaient fut livré; on ne savait rien refuser à un prince qui ne demandait que pour donner, qui vivait aussi durement que les simples soldats, et qui exposait comme eux sa vie. Ses malheurs, sa captivité, son retour, touchaient ses sujets et les étrangers: on ne pouvait s’empêcher de le blâmer, ni de l’admirer, ni de le plaindre, ni de le secourir. Sa gloire était d’un genre tout opposé à celle de Pierre; elle ne consistait ni dans l’établissement des arts, ni dans la législation, ni dans la politique, ni dans le commerce; elle ne s’étendait pas au delà de sa personne: son mérite était une valeur au-dessus du courage ordinaire; il défendait ses États avec une grandeur d’âme égale à cette valeur intrépide, et c’en était assez pour que les nations fussent frappées de respect pour lui. Il avait plus de partisans que d’alliés. 

CHAPITRE VI.

État de l’Europe au retour de Charles XII. Siège de Stralsund, etc.

Lorsque Charles XII revint enfin dans ses États à la fin de 1714, il trouva l’Europe chrétienne dans un état bien différent de celui où il l’avait laissée. La reine Anne d’Angleterre était morte après avoir fait la paix avec la France; Louis XIV assurait l’Espagne à son petit-fils, et forçait l’empereur d’Allemagne Charles VI et les Hollandais à souscrire à une paix nécessaire: ainsi toutes les affaires du midi de l’Europe prenaient une face nouvelle. 

Celles du Nord étaient encore plus changées; Pierre en était devenu l’arbitre. L’électeur de Hanovre, appelé au royaume d’Angleterre, voulait agrandir ses terres d’Allemagne aux dépens de la Suède, qui n’avait acquis des domaines allemands que par les conquêtes du grand Gustave. Le roi de Danemark prétendait reprendre la Scanie, la meilleure province de la Suède, qui avait appartenu autrefois aux Danois. Le roi de Prusse, héritier des ducs de Poméranie, prétendait rentrer au moins dans une partie de cette province. D’un autre côté, la maison de Holstein, opprimée par le roi de Danemark, et le duc de Mecklenbourg, en guerre presque ouverte avec ses sujets, imploraient la protection de Pierre Ier. Le roi de Pologne, électeur de Saxe, désirait qu’on annexât la Courlande à la Pologne: ainsi, de l’Elbe jusqu’à la mer Baltique, Pierre était l’appui de tous les princes, comme Charles en avait été la terreur. 

On négocia beaucoup depuis le retour de Charles, et on n’avança rien. Il crut qu’il pourrait avoir assez de vaisseaux de guerre et d’armateurs pour ne point craindre la nouvelle puissance maritime du czar. A l’égard de la guerre de terre, il comptait sur son courage; et Görtz, devenu tout d’un coup son premier ministre, lui persuada qu’il pourrait subvenir aux frais avec une monnaie de cuivre qu’on fit valoir quatre-vingt-seize fois autant que sa valeur naturelle, ce qui est un prodige dans l’histoire des gouvernements. Mais dès le mois d’avril 1715 les vaisseaux de Pierre prirent les premiers armateurs suédois qui se mirent en mer, et une armée russe marcha en Poméranie. 

Les Prussiens, les Danois, et les Saxons, se joignirent devant Stralsund. Charles XII vit qu’il n’était revenu de sa prison de Démirtash et de Démotica vers la mer Noire que pour être assiégé sur le rivage de la mer Baltique. 

On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n’y ajoutera ici qu’une petite particularité qui marque bien son caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siège, le colonel baron de Reichel, après un long combat, accablé de veilles et de fatigues, s’étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, fut appelé pour monter la garde sur le rempart: il s’y traîna en maudissant l’opiniâtreté du roi, et tant de fatigues, si intolérables et si inutiles. Le roi, qui l’entendit, courut à lui, et, se dépouillant de son manteau qu’il étendit devant lui: « Vous n’en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel: j’ai dormi une heure, je suis frais, je vais monter la garde pour vous: dormez, je vous éveillerai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l’enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde. 

Ce fut pendant ce siège de Stralsund(50) que le nouveau roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, acheta du roi de Danemark la prince de Brême et de Verden avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XII. Il en coûta au roi George huit cent mille écus d’Allemagne. On trafiquait ainsi des États de Charles, tandis qu’il défendait Stralsund pied à pied. Enfin cette ville n’étant plus qu’un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d’en sortir.(51) Quand il fut en sûreté, son général Dücker rendit ces ruines au roi de Prusse. 

Quelque temps après, Dücker s’étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit des reproches d’avoir capitulé avec ses ennemis. « J’aimais trop votre gloire, lui répondit Dücker, pour vous faire l’affront de tenir dans une ville dont Votre Majesté étant sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu’en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du Nord. 

Pendant ce siège de Stralsund, Charles reçut encore une mortification, qui eût été plus douloureuse si son coeur avait été sensible à l’amitié autant qu’il l’était à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme célèbre dans l’Europe, toujours fidèle à son prince (quoi qu’en aient dit tant d’auteurs indiscrets, sur la foi d’un seul, mal informé), Piper, dis-je, était sa victime depuis la bataille de Pultava. Comme il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou; et quoiqu’il n’eût point été envoyé en Sibérie comme tant d’autres, son état était à plaindre. Les finances du czar n’étaient point alors administrées aussi fidèlement qu’elles devaient l’être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suffire; il devait une somme d’argent assez considérable aux Hollandais, au sujet de deux de leurs vaisseaux marchands brûlés sur les côtes de la Finlande. Le czar prétendit que c était aux Suédois à payer cette somme, et voulut engager le comte Piper à se charger de cette dette: on le fit venir de Moscou à Pétersbourg; on lui offrit sa liberté en cas qu’il pût tirer sur la Suède environ soixante mille écus en lettres de change. On dit qu’il tira en effet cette somme sur sa femme à Stockholm, qu’elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner, et que le roi de Suède ne fit aucun mouvement pour la payer. Quoi qu’il en soit, le comte Piper fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, où il mourut l’année d’après, à l’âge de soixante et dix ans. On rendit son corps au roi de Suède, qui lui fit faire des obsèques magnifiques; tristes et vains dédommagements de tant de malheurs et d’une fin si déplorable! 

Pierre était satisfait d’avoir la Livonie, l’Estonie, la Carélie, l’Ingrie, qu’il regardait comme des provinces de ses États, et d’y avoir ajouté encore presque toute la Finlande, qui servait de gage en cas qu’on pût parvenir à la paix. Il avait marié une fille de son frère avec le duc de Mecklenbourg Charles-Léopold, au mois d’avril de la même année, de sorte que tous les princes du Nord étaient ses alliés ou ses créatures. Il contenait en Pologne les ennemis du roi Auguste: une de ses armées, d’environ dix-huit mille hommes, y dissipait sans effort toutes ces confédérations si souvent renaissantes dans cette patrie de la liberté et de l’anarchie. Les Turcs, fidèles enfin aux traités, laissaient à sa puissance et à ses desseins toute leur étendue. 

Dans cet État florissant, presque tous les jours étaient marqués par de nouveaux établissements pour la marine, pour les troupes, le commerce, les lois; il composa lui-même un code militaire pour l’infanterie. 

Il fondait(52) une académie de marine à Pétersbourg. Lange, chargé des intérêts du commerce, partait pour la Chine par la Sibérie. Des ingénieurs levaient des cartes dans tout l’empire; on bâtissant la maison de plaisance de Pétershoff; et dans le même temps on élevait des forts sur l’Irtish, on arrêtait les brigandages des peuples de la Boukarie; et d’un autre côté les Tartares de Kouban étaient réprimés. 

Il semblait que ce fût le comble de la prospérité que dans la même année il lui naquît un fils de sa femme Catherine, et un héritier de ses États dans un fils du prince Alexis; mais l’enfant que lui donna la czarine fut bientôt enlevé par la mort, et nous verrons que la sort d’Alexis fut trop funeste pour que la naissance d’un fils de ce prince pût être regardée comme un bonheur. 

Les couches de la czarine interrompirent les voyages qu’elle faisait continuellement avec son époux sur terre et sur mer, et dès qu’elle fut relevée, elle l’accompagna dans des courses nouvelles. 

CHAPITRE VII.

Prise de Vismar. Nouveaux voyages du czar.

Vismar était alors assiégée par tous les alliés du czar. Cette ville, qui devait naturellement appartenir au duc de Mecklenbourg, est située sur la mer Baltique, à sept lieues de Lubeck, et pourrait lui disputer son grand commerce; elle était autrefois une des plus considérables villes anséatiques, et les ducs de Mecklenbourg y exerçaient le droit de protection beaucoup plus que celui de la souveraineté. C’était encore un de ces domaines d’Allemagne qui étaient demeures aux Suédois par la paix de Vestphalie. Il fallut enfin se rendre comme Stralsund: les alliés du czar se hâtèrent de s en rendre maîtres avant que ses troupes fussent arrivées mais Pierre étant venu lui-même devant la place (février), après la capitulation qui avait été faite sans lui, fit la garnison prisonnière de guerre. Il fut indigné que ses alliés laissassent au roi de Danemark une ville qui devait appartenir au prince auquel il avait donné sa nièce, et ce refroidissement, dont le ministre Görtz profita bientôt, fut la première source de la paix qu’il projeta de faire entre le czar et Charles XII. 

Görtz, dès ce moment, fit entendre au czar que la Suède était assez abaissée, qu’il ne fallait pas trop élever le Danemark et la Prusse. Le czar entrait dans ses vues: il n’avait jamais fait la guerre qu’en politique, au lieu que Charles XII ne l’avait faite qu’en guerrier. Dès lors il n’agit plus que mollement contre la Suède; et Charles XII, malheureux partout en Allemagne, résolut, par un de ces coups désespérés que le succès seul peut justifier, d’aller porter la guerre en Norvège. 

Le czar cependant voulut faire en Europe un second voyage. Il avait fait le premier en homme qui s’était voulu instruire des arts; il fit le second en prince qui cherchait à pénétrer le secret de toutes les cours. Il mena sa femme à Copenhague, à Lubeck, à Schwerin, à Neustadt; il vit le roi de Prusse dans la petite ville d’Aversberg; de là ils passèrent à Hambourg, à cette ville d’Altena que les Suédois avaient brûlée, et qu’on rebâtissait. Descendant l’Elbe jusqu’à Stade, ils passèrent par Brême, où le magistrat(53) donna un feu d’artifice et une illumination dont le dessin formait en cent endroits ces mots: Notre libérateur vient nous voir. Enfin il revit Amsterdam, et cette petite chaumière de Sardam, où il avait appris l’art de la construction des vaisseaux, il y avait environ dix-huit années: il trouva cette chaumière changée en une maison agréable et commode qui subsiste encore, et qu’on nomme la maison du prince.

On peut juger avec quelle idolâtrie il fut reçu par un peuple de commerçants et de gens de mer dont il avait été le compagnon; ils croyaient voir dans le vainqueur de Pultava leur élève, qui avait fondé chez lui le commerce et la marine, et qui avait appris chez eux à gagner des batailles navales: ils le regardaient comme un de leurs concitoyens devenu empereur. 

Il paraît, dans la vie, dans les voyages, dans les actions de Pierre le Grand, comme dans celles de Charles XII, que tout est éloigné de nos moeurs, peut-être un peu trop efféminées, et c’est par cela même que l’histoire de ces deux hommes célèbres excite tant notre curiosité. 

L’épouse du czar était demeurée à Schwerin, malade, fort avancée de sa nouvelle grossesse; cependant, dès qu’elle put se mettre en route, elle voulut aller trouver le czar en Hollande: les douleurs la surprirent à Vésel, où elle accoucha(54) d’un prince qui ne vécut qu’un jour. Il n’est pas dans nos usages qu’une femme malade voyage immédiatement après ses couches: la czarine, au bout de dix jours, arriva dans Amsterdam; elle voulut voir cette chaumière de Sardam, dans laquelle le czar avait travaillé de ses mains. Tous deux allèrent sans appareil, sans suite, avec deux domestiques, dîner chez un riche charpentier de vaisseaux de Sardam, nommé Kalf, qui avait le premier commercé à Pétersbourg. Le fils revenait de France, où Pierre voulait aller. La czarine et lui écoutèrent avec plaisir l’aventure de ce jeune homme, que je ne rapporterais pas si elle ne faisait connaître des moeurs entièrement opposées aux nôtres. 

Ce fils du charpentier Kalf avait été envoyé à Paris par son père pour y apprendre le français, et son père avait voulu qu’il y vécût honorablement. Il ordonna que le jeune homme quittât l’habit plus que simple que tous les citoyens de Sardam portent, et qu’il fit à Paris une dépense plus convenable à sa fortune qu’à son éducation, connaissant assez son fils pour croire que ce changement ne corromprait pas sa frugalité et la bonté de son caractère. 

Kalf signifie veau dans toutes les langues du Nord; le voyageur prit à Paris le nom de du Veau: il vécut avec quelque magnificence; il fit des liaisons. Bien n’est plus commun à Paris que de prodiguer les titres de marquis et de comte à ceux qui n’ont pas même une terre seigneuriale, et qui sont à peine gentilshommes. Ce ridicule a toujours été toléré par le gouvernement, afin que les rangs étant plus confondus et la noblesse plus abaissée, on fût désormais à l’abri des guerres civiles, autrefois si fréquentes. Le titre de haut et puissant seigneur a été pris par des anoblis, par des roturiers qui avaient acheté chèrement des offices. Enfin les noms de marquis, de comte, sans marquisat et sans comté, comme de chevalier sans ordre, et d’abbé sans abbaye, sont sans aucune conséquence dans la nation. 

Les amis et les domestiques de Kalf l’appelèrent toujours le comte du Veau: il soupa chez les princesses, et joua chez la duchesse de Berry; peu d’étrangers furent plus fêtés. Un jeune marquis, qui avait été de tous ses plaisirs, lui promit de l’aller voir à Sardam, et tint parole. Arrivé dans ce village, il fit demander la maison du comte de Kalf. Il trouva un atelier de constructeurs de vaisseaux, et le jeune Kalf habillé en matelot hollandais, la hache à la main, conduisant les ouvrages de son père. Kalf reçut son hôte avec toute la simplicité antique qu’il avait reprise, et dont il ne s’écarta jamais. Un lecteur sage peut pardonner cette petite digression, qui n’est que la condamnation des vanités et l’éloge des moeurs(55).

Le czar resta trois mois en Hollande. Il se passa, pendant son séjour, des choses plus sérieuses que l’aventure de Kalf. La Haye, depuis la paix de Nimègue, de Rysvick, et d’Utrecht, avait conservé la réputation d’être le centre des négociations de l’Europe: cette petite ville, ou plutôt ce village, le plus agréable du Nord, était principalement habité par des ministres de toutes les cours, et par des voyageurs qui venaient s’instruire à cette école. On jetait alors les fondements d’une grande révolution dans l’Europe. Le czar, informé des commencements de ces orages, prolongea son séjour dans les Pays-Bas pour être plus à portée de voir ce qui se tramait à la fois au Midi et au Nord, et pour se préparer au parti qu’il devait prendre. 

CHAPITRE VIII.

Suite des voyages de Pierre le Grand. Conspiration de Görtz; Réception de Pierre en France.

Il voyait combien ses alliés étaient jaloux de sa puissance, et qu’on a souvent plus de peine avec ses amis qu’avec ses ennemis. 

Le Mecklenbourg était un des principaux sujets de ces divisions presque toujours inévitables entre des princes voisins qui partagent des conquêtes. Pierre n’avait point voulu que les Danois prissent Vismar pour eux, encore moins qu’ils démolissent les fortifications; cependant ils avaient fait l’un et l’autre. 

Le duc de Mecklenbourg, mari de sa nièce, et qu’il traitait comme son gendre, était ouvertement protégé par lui contre la noblesse du pays, et le roi d’Angleterre protégeait la noblesse. Enfin il commençait à être très mécontent du roi de Pologne, ou plutôt de son premier ministre, le comte Flemming, qui voulait secouer le joug de la dépendance imposé par les bienfaits et par la force. 

Les cours d’Angleterre, de Pologne, de Danemark, de Holstein, de Mecklenbourg, de Brandebourg, étaient agitées d’intrigues et de cabales. 

A la fin de 1716 et au commencement de 1717, Görtz, qui, comme le disent les Mémoires de Bassevitz, était las de n’avoir que le titre de conseiller de Holstein, et de n’être qu’un plénipotentiaire secret de Charles XII, avait fait naître la plupart de ces intrigues, et il résolut d’en profiter pour ébranler l’Europe. Son dessein était de rapprocher Charles XII du czar, non seulement de finir leur guerre, mais de les unir, de remettre Stanislas sur le trône de Pologne, et d’ôter au roi d’Angleterre George Ier Brême et Verden, et même le trône d’Angleterre, afin de le mettre hors d’état de s’approprier les dépouilles de Charles. 

Il se trouvait dans le même temps un ministre de son caractère, dont le projet était de bouleverser l’Angleterre et la France: c’était le cardinal Albéroni, plus maître alors en Espagne que Görtz ne l’était en Suède, homme aussi audacieux et aussi entreprenant que lui, mais beaucoup plus puissant, parce qu’il était à la tête d’un royaume plus riche, et qu’il ne payait pas ses créatures en monnaies de cuivre. 

Görtz, des bords de la mer Baltique, se lia bientôt avec la cour de Madrid. Albéroni et lui furent également d’intelligence avec tons les Anglais errants qui tenaient pour la maison Stuart. Görtz courut dans tous les États où il pouvait trouver des ennemis du roi George, en Allemagne, en Hollande, en Flandre, en Lorraine, et enfin à Paris, sur la fin de l’année 1716. Le cardinal Albéroni commença par lui envoyer, dans Paris même, un million de livres de France pour commencer à mettre le feu aux poudres: c’était l’expression d’Albéroni. 

Görtz voulait que Charles cédât beaucoup à Pierre pour reprendre tout le reste sur ses ennemis, et qu’il pût en liberté faire une descente en Écosse tandis que les partisans des Stuart se déclareraient efficacement en Angleterre, après s’être tant de fois montrés inutilement. Pour remplir ces vues il était nécessaire d’ôter au roi régnant d’Angleterre son plus grand appui; et cet appui était le régent de France. Il était extraordinaire qu’on vît la France unie avec un roi d’Angleterre contre le petit-fils de Louis XIV, que cette même France avait mis sur le trône d’Espagne au prix de ses trésors et de son sang, malgré tant d’ennemis conjurés; mais tout était sorti alors de sa route naturelle, et les intérêts du régent n’étaient pas les intérêts du royaume. Albéroni ménagea dès lors une conspiration en France contre ce même régent. Les fondements de toute cette vaste entreprise furent jetés presque aussitôt que le plan en eut été formé. Görtz fut le premier dans ce secret, et devait alors aller, déguisé, en Italie pour s’aboucher avec le prétendant auprès de Rome, et de là revoler à la Haye, y voir le czar, et terminer tout auprès du roi de Suède. 

Celui qui écrit cette histoire est très instruit de ce qu’il avance, puisque Görtz lui proposa de l’accompagner dans ses voyages, et que, tout jeune qu’il était alors, il fut un des premiers témoins d’une grande partie de ces intrigues(56).

Görtz était revenu en Hollande à la fin de 1716, muni des lettres de change d’Albéroni et du plein pouvoir de Charles. Il est très certain que le parti du prétendant devait éclater, tandis que Charles descendrait de la Norvège dans le nord d’Écosse. Ce prince, qui n’avait pu conserver ses États dans le continent, allait envahir et bouleverser ceux d’un autre; et de la prison de Démirtash, en Turquie, et des cendres de Stralsund, on eût pu le voir couronner le fils de Jacques II à Londres, comme il avait couronné Stanislas à Varsovie. 

Le czar, qui savait une partie des entreprises de Görtz, en attendait le développement, sans entrer dans aucun de ses plans et sans les connaître tous: il aimait le grand et l’extraordinaire autant que Charles XII, Görtz et Albéroni; mais il l’aimait en fondateur d’un État, en législateur, en vrai politique; et peut-être Albéroni, Görtz, et Charles même, étaient-ils plutôt des hommes inquiets qui tentaient de grandes aventures que des hommes profonds qui prissent des mesures justes; peut-être, après tout, leurs mauvais succès les ont-ils fait accuser de témérité. 

Quand Görtz fut à la Haye, le czar ne le vit point; il aurait donné trop d’ombrage aux États-Généraux, ses amis, attachés au roi d’Angleterre. Ses ministres ne virent Görtz qu’en secret, avec les plus grandes précautions, avec ordre d’écouter tout et de donner des espérances, sans prendre aucun engagement, et sans le compromettre. Cependant les clairvoyants s’apercevaient bien, à son inaction pendant qu’il eût pu descendre en Scanie avec sa flotte et celle de Danemark, à son refroidissement envers ses alliés, aux plaintes qui échappaient à leurs cours, et enfin à son voyage même, qu’il y avait dans les affaires un grand changement qui ne tarderait pas à éclater. 

Au mois de janvier 1717, un paquebot suédois, qui portait des lettres en Hollande, ayant été forcé par la tempête de relâcher en Norvège, les lettres furent prises. On trouva dans celles de Görtz et de quelques ministres de quoi ouvrir les yeux sur la révolution qui se tramait. La cour de Danemark communiqua les lettres à celle d’Angleterre. Aussitôt on fait arrêter à Londres le ministre suédois Gyllenborg; on saisit ses papiers, et on y trouve une partie de sa correspondance avec les jacobites. 

Le roi George écrit incontinent(57) en Hollande; il requiert que, suivant les traités qui lient l’Angleterre et les États-Généraux à leur sûreté commune, le baron de Görtz soit arrêté. Ce ministre, qui se faisait partout des créatures, fut averti de l’ordre; il part incontinent: il était déjà dans Arnheim, sur les frontières, lorsque, les officiers et les gardes qui couraient après lui ayant fait une diligence peu commune en ce pays-là, il fut pris, ses papiers saisis, sa personne traitée durement; le secrétaire Stamke, celui-là même qui avait contrefait le seing du duc de Holstein dans l’affaire de Tonninge, plus maltraité encore. Enfin le comte de Gyllenborg, envoyé de Suède en Angleterre, et le baron de Görtz, avec des lettres de ministre plénipotentiaire de Charles XII, furent interrogés, l’un à Londres, l’autre à Arnheim, comme des criminels. Tous les ministres des souverains crièrent à la violation du droit des gens. 

Ce droit, qui est plus souvent réclamé que bien connu, et dont jamais l’étendue et les limites n’ont été fixées, a reçu dans tous les temps bien des atteintes. On a chassé plusieurs ministres des cours où ils résidaient; on a plus d’une fois arrêté leurs personnes; mais jamais encore on n’avait interrogé des ministres étrangers comme des sujets du pays. La cour de Londres et les États passèrent pardessus toutes les règles à la vue du péril qui menaçait la maison d’Hanovre; mais enfin, ce danger étant découvert, cessait d’être danger, du moins dans la conjoncture présente. 

Il faut que l’historien Nordberg ait été bien mal informé, qu’il ait bien mal connu les hommes et les affaires, ou qu’il ait été bien aveuglé par la partialité, ou du moins bien gêné par sa cour, pour essayer de faire entendre que le roi de Suède n’était pas entré très avant dans le complot. 

L’affront fait à ses ministres affermit en lui la résolution de tout tenter pour détrôner le roi d’Angleterre. Cependant il fallut qu’une fois en sa vie il usât de dissimulation, qu’il désavouât ses ministres auprès du régent de France, qui lui donnait un subside, et auprès des États-Généraux, qu’il voulait ménager: il fit moins de satisfaction au roi George. Görtz et Gyllenborg, ses ministres, furent retenus près de six mois, et ce long outrage confirma en lui tous ses desseins de vengeance. 

Pierre, au milieu de tant d’alarmes et de tant de jalousies, ne se commettant en rien, attendant tout du temps, et ayant mis un assez bon ordre dans ses vastes États pour n’avoir rien à craindre du dedans ni du dehors, résolut enfin d’aller en France: il n’entendait pas la langue du pays, et par là perdait le plus grand fruit de son voyage; mais il pensait qu’il y avait beaucoup à voir, et il voulut apprendre de près en quels termes était le régent de France avec l’Angleterre, et si ce prince était affermi. 

Pierre le Grand fut reçu en France comme il devait l’être. On envoya d’abord le maréchal de Tessé avec un grand nombre de seigneurs, un escadron des gardes, et les carrosses du roi à sa rencontre. Il avait fait, selon sa coutume, une si grande diligence, qu’il était déjà à Gournai lorsque les équipages arrivèrent à Elbeuf. On lui donna sur la route toutes les fêtes qu’il voulut bien recevoir. On le reçut d’abord au Louvre, où le grand appartement était préparé pour lui, et d’autres pour toute sa suite, pour les princes Kourakin et Dolkorouki, pour le vice-chancelier baron Schaffirof, pour l’ambassadeur Tolstoy, le même qui avait essuyé tant de violations du droit des gens en Turquie. Toute cette cour devait être magnifiquement logée et servie; mais Pierre étant venu pour voir ce qui pouvait lui être utile, et non pour essuyer de vaines cérémonies qui gênaient sa simplicité, et qui consumaient un temps précieux, alla se loger le soir même à l’autre bout de la ville, au palais ou hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. Le lendemain(58), le régent de France vint le saluer à cet hôtel; le surlendemain, on lui amena le roi encore enfant, conduit par le maréchal de Villeroi, son gouverneur, de qui le père avait été gouverneur de Louis XIV. On épargna adroitement au czar la gêne de rendre la visite immédiatement après l’avoir reçue; il y eut deux jours d’intervalle; il reçut les respects du corps de ville, et alla le soir voir le roi: la maison du roi était sous les armes; on mena ce jeune prince jusqu’au carrosse du czar. Pierre, étonné et inquiété de la foule qui se pressait autour de ce monarque enfant, le prit et le porta quelque temps dans ses bras. 

Des ministres plus raffinés que judicieux ont écrit que le maréchal de Villeroi, voulant faire prendre au roi de France la main et le pas, l’empereur de Russie se servit de ce stratagème pour déranger ce cérémonial par un air d’affection et de sensibilité: c’est une idée absolument fausse; la politesse française, et ce qu’on devait à Pierre le Grand, ne permettaient pas qu’on changeât en dégoût les honneurs qu’on lui rendait. Le cérémonial consistait à faire pour un grand monarque et pour un grand homme tout ce qu’il eut désiré lui-même s’il avait fait attention à ces détails. Il s’en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu’y fit Pierre le Grand: ces empereurs n’y vinrent que par des intérêts de politique, et n’y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable; mais quand Pierre le Grand alla dîner chez le duc d’Antin, dans le palais de Petitbourg, à trois lieues de Paris, et qu’à la fin du repas il vit son portrait qu’on venait de peindre, placé tout d’un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu’aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne. 

Il fut encore plus surpris lorsque, allant voir frapper des médailles dans cette longue galerie du Louvre où tous les artistes du roi sont honorablement logés, une médaille qu’on frappait étant tombée, et le czar s’empressant de la ramasser, il se vit gravé sur cette médaille, avec une renommée sur le revers, posant un pied sur le globe, et ces mots de Virgile, si convenables à Pierre le Grand, vives acquirit eundo: allusion également fine et noble, et également convenable à ses voyages et à sa gloire; on lui présenta de ces médailles d’or, à lui et à tous ceux qui l’accompagnaient. Allait-il chez des artistes, on mettait à ses pieds tous les chefs-d’oeuvre, et ou le suppliait de daigner les recevoir; allait-il voir les hautes-lices des Gobelins, les tapis de la Savonnerie, les ateliers des sculpteurs, des peintres, des orfèvres du roi, des fabricateurs d’instruments de mathématiques: tout ce qui semblait mériter son approbation lui était offert de la part du roi. 

Pierre était mécanicien, artiste, géomètre. Il alla à l’Académie des sciences, qui se para pour lui de tout ce qu’elle avait de plus rare; mais il n’y eut rien d’aussi rare que lui-même: il corrigea de sa main plusieurs fautes de géographie dans les cartes qu’on avait de ses États, et surtout dans celle de la mer Caspienne. Enfin, il daigna être un des membres de cette Académie, et entretint depuis une correspondance suivie d’expériences et de découvertes avec ceux dont il voulait bien être le simple confrère. Il faut remonter aux Pythagore et aux Anacharsis pour trouver de tels voyageurs, et ils n’avaient pas quitté un empire pour s’instruire. 

On ne peut s’empêcher de remettre ici sous les yeux du lecteur ce transport dont il fut saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu: peu frappé de la beauté de ce chef-d’oeuvre de sculpture, il ne le fut que de l’image d’un ministre qui s’était rendu célèbre dans l’Europe en l’agitant, et qui avait rendu à la France sa gloire perdue après la mort de Henri IV. On sait qu’il embrassa cette statue, et qu’il s’écria: « Grand homme, je t’aurais donné la moitié de mes États pour apprendre de toi à gouverner l’autre! » Enfin, avant de partir, il voulut voir cette célèbre Mme de Maintenon, qu’il savait être veuve en effet de Louis XIV, et qui touchait à sa fin. Cette espèce de conformité entre le mariage de Louis XIV et le sien excitait vivement sa curiosité; mais il y avait entre le roi de France et lui cette différence qu’il avait épousé publiquement une héroïne, et que Louis XIV n’avait eu en secret qu’une femme aimable. La czarine n’était pas de ce voyage: Pierre avait trop craint les embarras du cérémonial, et la curiosité d’une cour peu faite pour sentir le mérite d’une femme qui, des bords du Pruth à ceux de Finlande, avait affronté la mort à côté de son époux, sur mer et sur terre. 

CHAPITRE IX.

Retour du czar dans ses états. Sa politique, ses occupations.

La démarche que la Sorbonne fit auprès de lui, quand il alla voir le mausolée du cardinal de Richelieu, mérite d’être traitée à part. 

Quelques docteurs de Sorbonne voulurent avoir la gloire de réunir l’Église grecque avec l’Église latine. Ceux qui connaissent l’antiquité savent assez que le christianisme est venu en Occident par les Grecs d’Asie; que c’est en Orient qu’il est né, que les premiers pères, les premiers conciles, les premières liturgies, les premiers rites, tout est de l’Orient; qu’il n’y a pas même un seul terme de dignité et d’office qui ne soit grec, et qui n’atteste encore aujourd’hui la source dont tout nous est venu. L’empire romain ayant été divisé, il était impossible qu’il n’y eût tôt ou tard deux religions, comme deux empires, et qu’on ne vît entre les chrétiens d’Orient et d’Occident le même schisme qu’entre les Osmanlis et les Persans. 

C’est ce schisme que quelques docteurs de l’université de Paris crurent éteindre tout d’un coup en donnant un mémoire à Pierre le Grand. Le pape Léon IX et ses successeurs n’avaient pu en venir à bout avec des légats, des conciles, et même de l’argent. Ces docteurs auraient du savoir que Pierre le Grand, qui gouvernait son Église, n’était pas homme à reconnaître le pape; en vain ils parlèrent dans leur mémoire des libertés de l’Église gallicane, dont le czar ne se souciait guère; en vain ils dirent que les papes doivent être soumis aux conciles, et que le jugement d’un pape n’est point une règle de foi: ils ne réussirent qu’à déplaire beaucoup à la cour de Rome par leur écrit, sans plaire à l’empereur de Russie ni à l’Église russe. 

Il y avait dans ce plan de réunion des objets de politique qu’ils n’entendaient pas, et des points de controverse qu’ils disaient entendre, et que chaque parti explique comme il lui plaît. Il s’agissait du Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils selon les Latins, et qui procède aujourd’hui du Père par le Fils selon les Grecs, après n’avoir longtemps procédé que du Père: ils citaient saint Épiphane, qui dit que « le Saint-Esprit n’est pas frère du Fils, ni petit-fils du Père ». 

Mais le czar, en partant de Paris, avait d’autres affaires qu’à vérifier des passages de saint Épiphane. Il reçut avec bonté le mémoire des docteurs: Ils écrivirent à quelques évêques russes, qui firent une réponse polie; mais le plus grand nombre fut indigné de la proposition. 

Ce fut pour dissiper les craintes de cette réunion qu’il institua, quelque temps après, la fête comique du conclave, lorsqu’il eut chassé les jésuites de ses États, en 1718. 

Il y avait à sa cour un vieux fou, nommé Sotof, qui lui avait appris à écrire, et qui s’imaginait avoir mérité par ce service les plus importantes dignités. Pierre, qui adoucissait quelquefois les chagrins du gouvernement par des plaisanteries convenables à un peuple non encore entièrement réformé par lui, promit à son maître à écrire de lui donner une des premières dignités du monde; il le créa knès papa avec deux mille roubles d’appointement, et lui assigna une maison à Pétersbourg dans le quartier des Tartares; des bouffons l’installèrent en cérémonie; il fut harangué par quatre bègues; il créa des cardinaux, et marcha en procession à leur tête. Tout ce sacré collège était ivre d’eau-de-vie. Après la mort de ce Sotof, un officier, nommé Buturlin, fut créé pape. Moscou et Pétersbourg ont vu trois fois renouveler cette cérémonie, dont le ridicule semblait être sans conséquence, mais qui en effet confirmait les peuples dans leur aversion pour une église qui prétendait un pouvoir suprême, et dont le chef avait anathématisé tant de rois. Le czar vengeait en riant vingt empereurs d’Allemagne, dix rois de France, et une foule de souverains. C’est là tout le fruit que la Sorbonne recueillit de l’idée peu politique de réunir les Églises grecque et latine. 

Le voyage du czar en France fut plus utile par son union avec ce royaume commerçant: et peuplé d’hommes industrieux, que par la prétendue réunion de deux Églises rivales, dont l’une maintiendra toujours son antique indépendance, et l’autre sa nouvelle supériorité. 

Pierre ramena à sa suite plusieurs artisans français, ainsi qu’il en avait amené d’Angleterre: car toutes les nations chez lesquelles il voyagea se firent un honneur de le seconder dans son dessein de porter tous les arts dans une patrie nouvelle, et de concourir à cette espèce de création. 

Il minuta dès lors un traité de commerce avec la France, et le remit entre les mains de ses ministres en Hollande, dès qu’il y fut de retour. Il ne put être signé par l’ambassadeur de France Châteauneuf que le 15 août 1717, à la Haye. Ce traité ne concernait pas seulement le commerce, il regardait la paix du Nord. Le roi de France, l’électeur de Brandebourg, acceptèrent le titre de médiateurs qu’il leur donna. C’était assez faire sentir au roi d’Angleterre qu’il n’était pas content de lui, et c’était combler les espérances de Görtz, qui mit dès lors tout en oeuvre pour réunir Pierre et Charles, pour susciter à George de nouveaux ennemis, et pour prêter la main au cardinal Albéroni d’un bout de l’Europe à l’autre. Le baron de Görtz vit alors publiquement à la Haye les ministres du czar; il leur déclara qu’il avait un plein pouvoir de conclure la paix de la Suède. 

Le czar laissait Görtz préparer toutes leurs batteries sans y toucher, prêt à faire la paix avec le roi de Suède, mais aussi à continuer la guerre; toujours lié avec le Danemark, la Pologne, la Prusse, et même en apparence avec l’électeur d’Hanovre. 

Il paraît évidemment qu’il n’avait d’autre dessein arrêté que celui de profiter des conjonctures. Son principal objet était de perfectionner tous ses nouveaux établissements. Il savait que les négociations, les intérêts des princes, leurs ligues, leurs amitiés, leurs défiances, leurs inimitiés, éprouvent presque tous les ans des vicissitudes, et que souvent il ne reste aucune trace de tant d’efforts de politique. Une seule manufacture bien établie fait quelquefois plus de bien à un État que vingt traités. 

Pierre ayant rejoint sa femme, qui l’attendait en Hollande, continua ses voyages avec elle. Ils traversèrent ensemble la Vestphalie, et arrivèrent à Berlin sans aucun appareil. Le nouveau roi de Prusse n’était pas moins ennemi des vanités du cérémonial et de la magnificence que le monarque de Russie. C’était un spectacle instructif pour l’étiquette de Vienne et d’Espagne, pour le puntiglio d’Italie et pour le goût du luxe qui règne en France, qu’un roi qui ne se servait jamais que d’un fauteuil de bois, qui n’était vêtu qu’en simple soldat, et qui s’était interdit toutes les délicatesses de la table, et toutes les commodités de la vie. 

Le czar et la czarine menaient une vie aussi simple et aussi dure, et si Charles XII s’était trouvé avec eux, on eût vu ensemble quatre têtes couronnées, accompagnées de moins de faste qu’un évêque allemand ou qu’un cardinal de Rome. Jamais le luxe et la mollesse n’ont été combattus par de si nobles exemples. 

Il faut avouer qu’un de nos citoyens s’attirerait parmi nous de la considération, et serait regardé comme un homme extraordinaire, s’il avait fait une fois en sa vie, par curiosité, la cinquième partie des voyages que fit Pierre pour le bien de ses États. De Berlin il va à Dantzick avec sa femme; il protège à Mittau la duchesse de Courlande, sa nièce, devenue veuve; il visite toutes ses conquêtes, donne de nouveaux règlements dans Pétersbourg, va dans Moscou, y fait rebâtir des maisons de particuliers tombées en ruine; de là il se transporte à Czaritzin, sur le Volga, pour arrêter les incursions des Tartares de Cuban; il construit des lignes du Volga au Tanaïs, et fait élever des forts de distance en distance d’un fleuve à l’autre. Pendant ce temps-là même, il fait imprimer le code militaire qu’il a composé; une chambre de justice est établie pour examiner la conduite de ses ministres, et pour remettre de l’ordre dans les finances; il pardonne à quelques coupables, il en punit d’autres, le prince Menzikoff même fut un de ceux qui eurent besoin de sa clémence; mais un jugement plus sévère, qu’il se crut obligé de rendre contre son propre fils, remplit d’amertume une vie si glorieuse. 

CHAPITRE X.

Condamnation du prince Alexis Pétrovitz.

Pierre le Grand avait, en 1689, à l’âge de dix-sept ans, épousé Eudoxie-Théodore, ou Theodorowna Lapoukin, élevée dans tous les préjugés de son pays, et incapable de se mettre au-dessus d’eux comme son époux. Les plus grandes contradictions qu’il éprouva, quand il voulut créer un empire et former des hommes, vinrent de sa femme: elle était dominée par la superstition, si souvent attachée à son sexe. Toutes les nouveautés utiles lui semblaient des sacrilèges, et tous les étrangers dont le czar se servait pour exécuter ses grands desseins lui paraissaient des corrupteurs. 

Ses plaintes publiques encourageaient les factieux et les partisans des anciens usages. Sa conduite d’ailleurs ne réparait pas des fautes si graves. Enfin le czar fut obligé de la répudier en 1696, et de l’enfermer dans un couvent, à Susdal, où on lui fit prendre le voile sous le nom d’Hélène. 

Le fils qu’elle lui avait donné en 1690 naquit malheureusement avec le caractère de la mère, et ce caractère se fortifia par la première éducation qu’il reçut. Mes Mémoires disent qu’elle fut confiée à des superstitieux qui lui gâtèrent l’esprit pour jamais. Ce fut en vain qu’on crut corriger ces premières impressions, en lui donnant des précepteurs étrangers; cette qualité même d’étrangers le révolta. Il n’était pas né sans ouverture d’esprit; il parlait et écrivait bien l’allemand; il dessinait; il apprit un peu de mathématiques; mais ces mêmes Mémoires qu’on m’a confiés assurent que la lecture des livres ecclésiastiques fut ce qui le perdit. Le jeune Alexis crut voir dans ces livres la réprobation de tout ce que faisait son père. Il y avait des prêtres à la tête des mécontents, et il se laissa gouverner par les prêtres. 

Ils lui persuadaient que toute la nation avait les entreprises de Pierre en horreur; que les fréquentes maladies du czar ne lui promettaient pas une longue vie, que son fils ne pouvait espérer de plaire à la nation qu’en marquant son aversion pour les nouveautés. Ces murmures et ces conseils ne formaient pas une faction ouverte, une conspiration; mais tout semblait y tendre, et les esprits étaient échauffés. 

Le mariage de Pierre avec Catherine, en 1707, et les enfants qu’il eut d’elle, achevèrent d’aigrir l’esprit du jeune prince. Pierre tenta tous les moyens de le ramener; il le mit même à la tête de la régence pendant une année; il le fit voyager; il le maria en 1711, à la fin de la campagne du Pruth, avec la princesse de Volfenbuttel, ainsi que nous l’avons rapporté. Ce mariage fut très malheureux. Alexis, âgé de vingt-deux ans, se livra à toutes les débauches de la jeunesse, et à toute la grossièreté des anciennes moeurs qui lui étaient si chères. Ces dérèglements l’abrutirent. Sa femme, méprisée, maltraitée, manquant du nécessaire, privée de toute consolation, languit dans le chagrin, et mourut enfin de douleur en 1715, le 1er de novembre(59).

Elle laissait au prince Alexis un fils dont elle venait d’accoucher, et ce fils devait être un jour l’héritier de l’empire, suivant l’ordre naturel. Pierre sentait avec douleur qu’après lui tous ses travaux seraient détruits par son propre sang. Il écrivit à son fils, après la mort de la princesse; une lettre également pathétique et menaçante; elle finissait par ces mots: « J’attendrai encore un peu de temps pour voir si vous voulez vous corriger; sinon, sachez que je vous priverai de la succession, comme on retranche un membre inutile. N’imaginez pas que je ne veuille que vous intimider; ne vous reposez pas sur le titre de mon fils unique: car si je n’épargne pas ma propre vie pour ma patrie et pour le salut de mes peuples, comment pourrai-je vous épargner? Je préférerai de les transmettre plutôt à un étranger qui le mérite qu’à mon propre fils qui s’en rend indigne. » 

Cette lettre est d’un père, mais encore plus d’un législateur; elle fait voir d’ailleurs que l’ordre de la succession n’était point invariablement établi en Russie comme dans d’autres royaumes, par ces lois fondamentales qui ôtent aux pères le droit de déshériter leurs fils; et le czar croyait surtout avoir la prérogative de disposer d’un empire qu’il avait fondé. 

Dans ce temps-là même, l’impératrice Catherine accoucha d’un prince, qui mourut depuis en 1719. Soit que cette nouvelle abattît le courage d’Alexis, soit imprudence, soit mauvais conseil, il écrivit à son père qu’il renonçait à la couronne et à toute espérance de régner. « Je prends Dieu à témoin, dit-il, et je jure sur mon âme, que je ne prétendrai jamais à la succession. Je mets mes enfants entre vos mains, et je ne demande que mon entretien pendant ma vie. » 

Son père lui écrivit une seconde fois: « Je remarque, dit-il, que vous ne parlez dans votre lettre que de la succession, comme si j’avais besoin de votre consentement. Je vous ai remontré quelle douleur votre conduite m’a causée pendant tant d’années, et vous ne m’en parlez pas. Les exhortations paternelles ne vous touchent point. Je me suis déterminé à vous écrire encore pour la dernière fois. Si vous méprisez mes avis de mon vivant, quel cas en ferez-vous après ma mort? Quand vous auriez présentement la volonté d’être fidèle à vos promesses, ces grandes barbes pourront vous tourner à leur fantaisie, et vous forceront à les violer.... Ces gens-là ne s’appuient que sur vous. Vous n’avez aucune reconnaissance pour celui qui vous a donné la vie. L’assistez-vous dans ses travaux depuis que vous êtes parvenu à un âge mur? ne blâmez-vous pas, ne détestez-vous pas tout ce que je peux faire pour le bien de mes peuples? J’ai sujet de croire que, si vous me survivez, vous détruirez mon ouvrage. Corrigez-vous, rendez-vous digne de la succession, ou faites-vous moine. Répondez, soit par écrit, soit de vive voix; sinon, j’agirai avec vous comme avec un malfaiteur. » 

Cette lettre était dure; il était aisé au prince de répondre qu’il changerait de conduite; mais il se contenta de répondre en quatre lignes à son père qu’il voulait se faire moine. 

Cette résolution ne paraissait pas naturelle, et il paraît étrange que le czar voulût voyager en laissant dans ses États un fils si mécontent et si obstiné mais aussi ce voyage même prouve que le czar ne voyait pas de conspiration à craindre de la part de son fils. 

Il alla le voir avant de partir pour l’Allemagne et pour la France; le prince, malade, ou feignant de l’être, le reçut au lit, et lui confirma, par les plus grands serments, qu’il voulait se retirer dans un cloître. Le czar lui donna six mois pour se consulter, et partit avec son épouse. 

A peine fut-il à Copenhague qu’il apprit (ce qu’il pouvait présumer) qu’Alexis ne voyait que des mécontents qui flattaient ses chagrins. Il lui écrivit qu’il eût à choisir du couvent ou du trône, et que s’il voulait un jour lui succéder, il fallait qu’il vînt le trouver à Copenhague. 

Les confidents du prince lui persuadèrent qu’il serait dangereux pour lui de se trouver loin de tout conseil entre un père irrité et une marâtre. Il feignit donc d’aller trouver son père à Copenhague; mais il prit le chemin de Vienne, et alla se mettre entre les mains de l’empereur Charles VI, son beau-frère, comptant y demeurer jusqu’à la mort du czar. 

C’était à peu près la même aventure que celle de Louis XI lorsque, étant encore dauphin, il quitta la cour du roi Charles VII, son père, et se retira chez le duc de Bourgogne. Le dauphin était bien plus coupable que le czarovitz, puisqu’il s’était marié malgré son père, qu’il avait levé des troupes, qu’il se retirait chez un prince naturellement ennemi de Charles VII, et qu’il ne revint jamais à sa cour, quelque instance que son père pût lui faire. 

Alexis, au contraire, ne s’était marié que par ordre du czar, ne s’était point révolté, n’avait point levé de troupes, ne se retirait point chez un prince ennemi, et retourna aux pieds de son père sur la première lettre qu’il reçut de lui. Car dès que Pierre sut que son fils avait été à Vienne, qu’il s’était retiré dans le Tyrol, et ensuite à Naples, qui appartenait alors à l’empereur Charles VI, il dépêcha le capitaine aux gardes Romanzoff et le conseiller privé Tolstoy, chargés d’une lettre écrite de sa main, datée de Spa, du 21 juillet 1717, n. st. Ils trouvèrent le prince à Naples, dans le château Saint-Elme, et lui remirent la lettre; elle était conçue en ces termes: 

« Je vous écris pour la dernière fois, pour vous dire que vous ayez à exécuter ma volonté, que Tolstoy et Romanzoff vous annonceront de ma part. Si vous m’obéissez, je vous assure et je promets à Dieu que je ne vous punirai pas, et que si vous revenez, je vous aimerai plus que jamais; mais que si vous ne le faites pas, je vous donne, comme père, en vertu du pouvoir que j’ai reçu de Dieu, ma malédiction éternelle; et, comme votre souverain, je vous assure que je trouverai bien les moyens de vous punir; en quoi j’espère que Dieu m’assistera, et qu’il prendra ma juste cause en main. 

« Au reste, souvenez-vous que je ne vous ai violenté en rien. Avais-je besoin de vous laisser le libre choix du parti que vous voudriez prendre? si j’avais voulu vous forcer, n’avais-je pas en main la puissance? Je n’avais qu’à commander, et j’aurais été obéi. » 

Le vice-roi de Naples persuada aisément Alexis de retourner auprès de son père. C’était une preuve incontestable que l’empereur d’Allemagne ne voulait prendre avec ce jeune prince aucun engagement dont le czar eût à se plaindre. Alexis avait voyagé avec sa maîtresse Afrosine; il revint avec elle. 

On pouvait le considérer comme un jeune homme mal conseillé qui était allé à Vienne et à Naples au lieu d’aller à Copenhague. S’il n’avait fait que cette seule faute, commune à tant de jeunes gens, elle était bien pardonnable. Son père prenait Dieu à témoin que non seulement il lui pardonnerait, mais qu’il l’aimerait plus que jamais. Alexis partit sur cette assurance; mais par l’instruction des deux envoyés qui le ramenèrent, et par la lettre même du czar, il paraît que le père exigea que le fils déclarât ceux qui l’avaient conseillé, et qu’il exécutât son serment de renoncer à la succession. 

Il semblait difficile de concilier cette exhérédation avec l’autre serment que le czar avait fait dans sa lettre d’aimer son fils plus que jamais. Peut-être que le père, combattu entre l’amour paternel et la raison du souverain, se bornait à aimer son fils retiré dans un cloître peut-être espérait-il encore le ramener à son devoir, et le rendre digne de cette succession même, en lui faisant sentir la perte d’une couronne. Dans des conjonctures si rares, si difficiles, si douloureuses, il est aisé de croire que ni le coeur du père ni celui du fils, également agités, n’étaient d’abord bien d’accord avec eux-mêmes. 

Le prince arrive le 13 février 1718, n. st., à Moscou, où le czar était alors. Il se jette le jour même aux genoux de son père; il a un très long entretien avec lui: le bruit se répand aussitôt dans la ville que le père et le fils sont réconciliés, que tout est oublié; mais le lendemain on fait prendre les armes aux régiments des gardes, à la pointe du jour; on fait sonner la grosse cloche de Moscou. Les boïards, les conseillers privés, sont mandés dans le château; les évêques, les archimandrites, et deux religieux de Saint-Basile, professeurs en théologie, s’assemblent dans l’église cathédrale. Alexis est conduit sans épée et comme prisonnier dans le château, devant son père. Il se prosterne en sa présence, et lui remet en pleurant un écrit par lequel il avoue ses fautes, se déclare indigne de lui succéder, et pour toute grâce lui demande la vie. 

Le czar, après l’avoir relevé, le conduisit dans un cabinet où il lui fit plusieurs questions. Il lui déclara que s’il célait quelque chose touchant son évasion, il y allait de sa tête. Ensuite on ramena le prince dans la salle où le conseil était assemblé; là on lut publiquement la déclaration du czar déjà dressée. 

Le père, dans cette pièce, reproche à son fils tout ce que nous avons détaillé, son peu d’application à s’instruire, ses liaisons avec les partisans des anciennes moeurs, sa mauvaise conduite avec sa femme. « Il a violé, dit-il, la foi conjugale en s’attachant à une fille de la plus basse extraction, du vivant de son épouse. » Il est vrai que Pierre avait répudié sa femme en faveur d’une captive; mais cette captive était d’un mérite supérieur; et il était justement mécontent de sa femme, qui était sa sujette. Alexis, au contraire, avait négligé sa femme pour une jeune inconnue qui n’avait de mérite que sa beauté. Jusque-là on ne voit que des fautes de jeune homme qu’un père doit reprendre, et qu’il peut pardonner. 

On lui reproche ensuite d’être allé à Vienne se mettre sous la protection de l’empereur. Il dit qu’Alexis a calomnié son père, en faisant entendre à l’empereur Charles VI qu’il était persécuté, qu’on le forçait à renoncer à son héritage; qu’enfin il a prié l’empereur de le protéger à main armée. 

On ne voit pas d’abord comment l’empereur aurait pu faire la guerre au czar pour un tel sujet, et comment il eût pu interposer autre chose que des bons offices entre le père irrité et le fils désobéissant. Aussi Charles VI s’était contenté de donner une retraite au prince, et on l’avait renvoyé quand le czar, instruit de sa retraite, l’avait redemandé. 

Pierre ajoute, dans cette pièce terrible, qu’Alexis avait persuadé à l’empereur qu’il n’était pas en sûreté de sa vie s’il revenait en Russie. C’était en quelque façon justifier les plaintes d’Alexis que de le faire condamner à mort après son retour, et surtout après avoir promis de lui pardonner; mais nous verrons pour quelle cause le czar fit ensuite porter ce jugement mémorable. Enfin on voyait dans cette grande assemblée un souverain absolu plaider contre son fils. 

« Voilà, dit-il, de quelle manière notre fils est revenu; et quoiqu’il ait mérité la mort par son évasion et par ses calomnies, cependant notre tendresse paternelle lui pardonne ses crimes mais, considérant son indignité et sa conduite déréglée, nous ne pouvons en conscience lui laisser la succession au trône, prévoyant trop qu’après nous sa conduite dépravée détruirait la gloire de la nation, et ferait perdre tant d’États reconquis par nos armes. Nous plaindrions surtout nos sujets si nous les rejetions par un tel successeur dans un état beaucoup plus mauvais qu’ils n’ont été. 

« Ainsi, par le pouvoir paternel, en vertu duquel, selon les droits de notre empire, chacun même de nos sujets peut déshériter un fils comme il lui plaît, et en vertu de la qualité de prince souverain, et en considération du salut de nos États, nous privons notre dit fils Alexis de la succession après nous à notre trône de Russie, à cause de ses crimes et de son indignité, quand même il ne subsisterait pas une seule personne de notre famille après nous. 

« Et nous constituons et déclarons successeur audit trône après nous notre second fils Pierre(60), quoique encore jeune, n’ayant pas de successeur plus âgé. 

« Donnons à notre susdit fils Alexis notre malédiction paternelle, si jamais, en quelque temps que ce soit, il prétend à ladite succession, ou la recherche. 

« Désirons aussi de nos fidèles sujets de l’état ecclésiastique et séculier, et de tout autre état, et de la nation entière, que, selon cette constitution et suivant notre volonté, ils reconnaissent et considèrent notre dit fils Pierre, désigné par nous à la succession, pour légitime successeur, et qu’en conformité de cette présente constitution ils confirment le tout par serment devant le saint autel, sur les saints Évangiles, en baisant la croix. 

« Et tous ceux qui s’opposeront jamais, en quelque temps que ce soit, à notre volonté, et qui dès aujourd’hui oseront considérer notre fils Alexis comme successeur, ou l’assister à cet effet, nous les déclarons traîtres envers nous et la patrie; et avons ordonné que la présente soit partout publiée, afin que personne n’en prétende cause d’ignorance. Fait à Moscou, le 14 février 1718, n. st. Signé de notre main, et scellé de notre sceau. » 

Il paraît que ces actes étaient préparés, ou qu’ils furent dressés avec une extrême célérité, puisque le prince Alexis était revenu le 13, et que son exhérédation en faveur du fils de Catherine est du 14. 

Le prince, de son côté, signa qu’il renonçait à la succession. « Je reconnais, dit-il, cette exclusion pour juste; je l’ai méritée par mon indignité; et je jure au Dieu tout-puissant en Trinité de me soumettre en tout à la volonté paternelle, etc. » 

Ces actes étant signés, le czar marcha à la cathédrale; on les y lut une seconde fois, et tous les ecclésiastiques mirent leurs approbations et leurs signatures au bas d’une autre copie. Jamais prince ne fut déshérité d’une manière si authentique. Il y a beaucoup d’États où un tel acte ne serait d’aucune valeur; mais en Russie, comme chez les anciens Romains, tout père avait le droit de priver son fils de sa succession; et ce droit était plus fort dans un souverain que dans un sujet, et surtout dans un souverain tel que Pierre. 

Cependant il était à craindre qu’un jour ceux-mêmes qui avaient animé le prince contre son père, et conseillé son évasion, ne tâchassent d’anéantir une renonciation imposée par la force, et de rendre au fils aîné la couronne transférée au cadet d’un second lit. On prévoyait en ce cas une guerre civile, et la destruction inévitable de tout ce que Pierre avait fait de grand et d’utile. Il fallait décider entre les intérêts de près de dix-huit millions d’hommes que contenait alors la Russie, et un seul homme qui n’était pas capable de les gouverner. Il était donc important de connaître les malintentionnés; et le czar menaça encore une fois son fils de mort, s’il lui cachait quelque chose. En conséquence le prince fut donc interrogé juridiquement par son père, et ensuite par des commissaires. 

Une des charges qui servirent à sa condamnation fut une lettre d’un résident de l’empereur, nommé Beyer, écrite de Pétersbourg après l’évasion du prince; cette lettre portait qu’il y avait de la mutinerie dans l’armée russe assemblée dans le Mecklenbourg; que plusieurs officiers parlaient d’envoyer la nouvelle czarinne Catherine et son fils dans la prison où était la czarine répudiée, et de mettre Alexis sur le trône quand on l’aurait retrouvé. Il y avait en effet alors une sédition dans cette armée du czar, mais elle fut bientôt réprimée. Ces propos vagues n’eurent aucune suite. Alexis ne pouvait les avoir encouragés; un étranger en parlait comme d’une nouvelle: la lettre n’était point adressée au prince Alexis, et il n’en avait qu’une copie qu’on lui avait envoyée de Vienne. 

Une accusation plus grave fut une minute de sa propre main d’une lettre écrite de Vienne aux sénateurs et aux archevêques de Russie; les termes en étaient forts: « Les mauvais traitements continuels que j’ai essuyés sans les avoir mérités m’ont obligé de fuir: peu s’en est fallu qu’on ne m’ait mis dans un couvent. Ceux qui ont enfermé ma mère ont voulu me traiter de même. Je suis sous la protection d’un grand prince; je vous prie de ne me point abandonner à présent. » Ce mot d’à présent, qui pouvait être regardé comme séditieux, était rayé, et ensuite remis de sa main, et puis rayé encore; ce qui marquait un jeune homme troublé, se livrant à son ressentiment, et s’en repentant au moment même. On ne trouva que la minute de ces lettres; elles n’étaient jamais parvenues à leur destination, et la cour de Vienne les retint, preuve assez forte que cette cour ne voulait pas se brouiller avec celle de Russie, et soutenir à main armée le fils contre le père. 

On confronta plusieurs témoins au prince; l’un d’eux, nommé Afanassief, soutint qu’il lui avait entendu dire autrefois: « Je dirai quelque chose aux évêques, qui le rediront aux curés, les curés aux paroissiens, et on me fera régner, fût-ce malgré moi. » 

Sa propre maîtresse, Afrosine, déposa contre lui. Toutes les accusations n’étaient pas bien précises; nul projet digéré, nulle intrigue suivie, nulle conspiration, aucune association, encore moins de préparatifs. C’était un fils de famille mécontent et dépravé, qui se plaignait de son père, qui le fuyait, et qui espérait sa mort; mais ce fils de famille était l’héritier de la plus vaste monarchie de notre hémisphère, et dans sa situation et dans sa place il n’y avait point de petite faute. 

Accusé par sa maîtresse, il le fut encore au sujet de l’ancienne czarine sa mère, et de Marie sa soeur. On le chargea d’avoir consulté sa mère sur son évasion, et d’en avoir parlé à la princesse Marie. Un évêque de Rostou, confident de tous trois, fut arrêté, et déposa que ces deux princesses, prisonnières dans un couvent, avaient espéré un changement qui les mettrait en liberté, et avaient, par leurs conseils, engagé le prince à la fuite. Plus leurs ressentiments étaient naturels, plus ils étaient dangereux. On verra, à la fin de ce chapitre, quel était cet évêque, et quelle avait été sa conduite. 

Alexis nia d’abord plusieurs faits de cette nature, et par cela même il s’exposait à la mort, dont son père l’avait menacé, en cas qu’il ne fît pas un aveu général et sincère. 

Enfin Il avoua quelques discours peu respectueux qu’on lui imputait contre son père, et il s’excusa sur la colère et sur l’ivresse. 

Le czar dressa lui-même de nouveaux articles d’interrogatoire. Le quatrième était ainsi conçu: 

« Quand vous avez vu, par la lettre de Beyer, qu’il y avait une révolte à l’armée du Mecklenbourg, vous en avez eu de la joie; je crois que vous aviez quelque vue, et que vous vous seriez déclaré pour les rebelles, même de mon vivant. » 

C’était interroger le prince sur le fond de ses sentiments secrets. On peut les avouer à un père dont les conseils les corrigent, et les cacher à un juge qui ne prononce que sur les faits avérés. Les sentiments cachés du coeur ne sont pas l’objet d’un procès criminel. Alexis pouvait les nier, les déguiser aisément; il n’était pas obligé d’ouvrir son âme; cependant il répondit par écrit: « Si les rebelles m’avaient appelé de votre vivant, j’y serais apparemment allé, supposé qu’ils eussent été assez forts. » 

Il est inconcevable qu’il ait fait cette réponse de lui-même; et il serait aussi extraordinaire, du moins suivant les moeurs de l’Europe, qu’on l’eût condamné sur l’aveu d’une idée qu’il aurait pu avoir un jour dans un cas qui n’est point arrivé. 

A cet étrange aveu de ses plus secrètes pensées, qui ne s’étaient point échappées au delà du fond de son âme, on joignit des preuves qui, en plus d’un pays, ne sont pas admises au tribunal de la justice humaine. 

Le prince, accablé, hors de ses sens, recherchant dans lui-même, avec l’ingénuité de la crainte, tout ce qui pouvait servir à le perdre, avoua enfin que, dans la confession, il s’était accusé devant Dieu à l’archiprêtre Jacques d’avoir souhaité la mort de son père, et que le confesseur Jacques lui avait répondu: « Dieu vous le pardonnera; nous lui en souhaitons autant. » 

Toutes les preuves qui peuvent se tirer de la confession sont inadmissibles par les canons de notre Église; ce sont des secrets entre Dieu et le pénitent. L’Église grecque ne croit pas, non plus que la latine, que cette correspondance intime et sacrée entre un pécheur et la Divinité soit du ressort de la justice humaine; mais il s’agissait de l’État et d’un souverain. Le prêtre Jaques fut appliqué à la question, et avoua ce que le prince avait révélé. C’était une chose rare dans ce procès de voir le confesseur accusé par son pénitent, et le pénitent par sa maîtresse. On peut encore ajouter à la singularité de cette aventure que, l’archevêque de Rézan ayant été impliqué dans les accusations, ayant autrefois, dans les premiers éclats des ressentiments du czar contre son fils, prononcé un sermon trop favorable au jeune czarovitz, ce prince avoua dans ses interrogatoires qu’il comptait sur ce prélat; et ce même archevêque de Rézan fut à la tête des juges ecclésiastiques consultés par le czar sur ce procès criminel, comme nous l’allons voir bientôt. 

Il y a une remarque essentielle à faire dans cet étrange procès, très mal digéré dans la grossière Histoire de Pierre Ier, par le prétendu boïard Nestesuranoy; et cette remarque, la voici: 

Dans les réponses que fit Alexis au premier interrogatoire de son père, il avoue que quand il fut à Vienne, où il ne vit point l’empereur, il s’adressa au comte de Schonborn, chambellan; que ce chambellan lui dit: « L’empereur ne vous abandonnera pas; et, quand il en sera temps, après la mort de votre père, il vous aidera à monter sur le trône à main armée. Je lui répondis, ajoute l’accusé, je ne demande pas cela; que l’empereur m’accorde sa protection, je n’en veux pas davantage. » Cette déposition est simple, naturelle, porte un grand caractère de vérité: car c’eût été le comble de la folie de demander des troupes à l’empereur pour aller tenter de détrôner son père; et personne n’eût osé faire, ni au prince Eugène, ni au conseil, ni à l’empereur, une proposition si absurde. Cette déposition est du mois de février; et quatre mois après, au 1er juillet, dans le cours et sur la fin de ces procédures, on fait dire au czarovitz dans ses dernières réponses par écrit: 

« Ne voulant imiter mon père en rien, je cherchais à parvenir à la succession de quelque autre manière que ce fût, excepté de la bonne façon. Je la voulais avoir par une assistance étrangère; et si j’y étais parvenu, et que l’empereur eût mis en exécution ce qu’il m’avait promis, de me procurer la couronne de Russie, même à main armée, je n’aurais rien épargné pour me mettre en possession de la succession. Par exemple, si l’empereur avait demandé, en échange, des troupes de mon pays pour son service, contre qui que ce fût de ses ennemis, ou de grosses sommes d’argent, j’aurais fait tout ce qu’il aurait voulu, et j’aurais donné de grands présents à ses ministres et à ses généraux. J’aurais entretenu à mes dépens les troupes auxiliaires qu’il m’aurait données pour me mettre en possession de la couronne de Russie; et, en un mot, rien ne m’aurait coûté pour accomplir en cela ma volonté. » 

Cette dernière déposition du prince paraît bien forcée; il semble qu’il fasse des efforts pour se faire croire coupable: ce qu’il dit est même contraire à la vérité dans un point capital. Il dit que l’empereur lui avait promis de lui procurer la couronne à main armée: cela était faux. Le comte de Schonborn lui avait fait espérer qu’un jour, après la mort du czar, l’empereur l’aiderait à soutenir le droit de sa naissance; mais l’empereur ne lui avait rien promis. Enfin il ne s’agissait pas de se révolter contre son père, mais de lui succéder après sa mort. 

Il dit, dans ce dernier interrogatoire, ce qu’il crut qu’il eût fait s’il avait eu à disputer son héritage: héritage auquel il n’avait point juridiquement renoncé avant son voyage à Vienne et à Naples. Le voilà donc qui dépose une seconde fois, non pas ce qu’il a fait et ce qui peut être soumis à la rigueur des lois, mais ce qu’il imagine qu’il eût pu faire un jour, et qui, par conséquent, ne semble soumis à aucun tribunal; le voilà qui s’accuse deux fois des pensées secrètes qu’il a pu concevoir pour l’avenir. On n’avait jamais vu auparavant, dans le monde entier, un seul homme jugé et condamné sur les idées inutiles qui lui sont venues dans l’esprit, et qu’il n’a communiquées à personne. Il n’est aucun tribunal en Europe où l’on écoute un homme qui s’accuse d’une pensée criminelle; et l’on prétend même que Dieu ne les punit que quand elles sont accompagnées d’une volonté déterminée. 

On peut répondre à ces considérations si naturelles qu’Alexis avait mis son père en droit de le punir, par sa réticence sur plusieurs complices de son évasion; sa grâce était attachée à un aveu général, et il ne le fit que quand il n’était plus temps. Enfin, après un tel éclat, il ne paraissait pas dans la nature humaine qu’il fût possible qu’Alexis pardonnât un jour au frère en faveur duquel il était déshérité; et il valait mieux, disait-on, punir un coupable que d’exposer tout l’empire. La rigueur de la justice s’accordait avec la raison d’État. 

Il ne faut pas juger des moeurs et des lois d’une nation par celles des autres; le czar avait le droit fatal, mais réel, de punir de mort son fils pour sa seule évasion; il s’en explique ainsi dans sa déclaration aux juges et aux évêques: 

« Quoique, selon toutes les lois divines et humaines, et surtout suivant celles de Russie, qui excluent toute juridiction entre un père et un entant parmi les particuliers, nous ayons un pouvoir assez abondant et absolu de juger notre fils, suivant ses crimes, selon notre volonté, sans en demander avis à personne; cependant, comme on n’est point aussi clairvoyant dans ses propres affaires que dans celles des autres et comme les médecins, même les plus experts, ne risquent point de se traiter eux-mêmes, et qu’ils en appellent d’autres dans leurs maladies; craignant de charger ma conscience de quelque péché, je vous expose mon état et je vous demande du remède: car j’appréhende la mort éternelle, si, ne connaissant peut-être point la qualité de mon mal, je voulais m’en guérir seul, vu principalement que j’ai juré sur les jugements de Dieu, et que j’ai promis par écrit le pardon de mon fils, et je l’ai ensuite confirmé de bouche, au cas qu’il me dit la vérité. 

« Quoique mon fils ait violé sa promesse, toutefois, pour ne m’écarter en rien de mes obligations, je vous prie de penser à cette affaire, et de l’examiner avec la plus grande attention, pour voir ce qu’il a mérité. Ne me flattez point; n’appréhendez pas que, s’il ne mérite qu’une légère punition, et que vous le jugiez ainsi, cela me soit désagréable: car je vous jure, par le grand Dieu et par ses jugements, que vous n’avez absolument rien à en craindre. 

« N’ayez point d’inquiétude sur ce que vous devez juger le fils de votre souverain mais, sans avoir égard à la personne, rendez justice, et ne perdez pas votre âme et la mienne; enfin, que notre conscience ne nous reproche rien au jour terrible du jugement, et que notre patrie ne soit point lésée. » 

Le czar fit au clergé une déclaration à peu près semblable; ainsi tout se passa avec la plus grande authenticité, et Pierre mit dans toutes ses démarches une publicité qui montrait la persuasion intime de sa justice. 

Ce procès criminel de l’héritier d’un si grand empire dura depuis la fin de février jusqu’au 5 juillet, n. st. Le prince fut interrogé plusieurs fois; il fit les aveux qu’on exigeait: nous avons rapporté ceux qui sont essentiels. 

Le 1er juillet, le clergé donna son sentiment par écrit. Le czar en effet ne lui demandait que son sentiment, et non pas une sentence. Le début mérite l’attention de l’Europe. 

« Cette affaire, disent les évêques et les archimandrites, n’est point du tout du ressort de la juridiction ecclésiastique, et le pouvoir absolu établi dans l’empire de Russie n’est point soumis au jugement des sujets; mais le souverain y a l’autorité d’agir suivant son bon plaisir, sans qu’aucun inférieur y intervienne. »

Après ce préambule on cite le Lévitique, où il est dit que celui qui aura maudit son père ou sa mère sera puni de mort; et l’Évangile de saint Matthieu, qui rapporte cette loi sévère du Lévitique. On finit, après plusieurs autres citations, par ces paroles très remarquables: 

« Si Sa Majesté veut punir celui qui est tombé, selon ses actions et suivant la mesure de ses crimes, il a devant lui des exemples de l’ancien Testament; s’il veut faire miséricorde, il a l’exemple de Jésus-Christ même, qui reçoit le fils égaré revenant à la repentance, qui laisse libre la femme surprise en adultère, laquelle a mérité la lapidation selon la loi, qui préfère la miséricorde au sacrifice; il a l’exemple de David, qui veut épargner Absalon son fils et son persécuteur: car il dit à ses capitaines qui voulaient l’aller combattre: Épargnez mon fils Absalon; le père le voulut épargner lui-même, mais la justice divine ne l’épargna point. 

Le coeur du czar est entre les mains de Dieu; qu’il choisisse le parti auquel la main de Dieu le tournera. » 

Ce sentiment fut signé par huit évêques, quatre archimandrites, et deux professeurs; et, comme nous l’avons déjà dit, le métropolite de Rézan, avec qui le prince avait été en intelligence, signa le premier. 

Cet avis du clergé fut incontinent présenté au czar. On voit aisément que le clergé voulait le porter à la clémence, et rien n’est plus beau peut-être que cette opposition de la douceur de Jésus-Christ à la rigueur de la loi judaïque, mise sous les yeux d’un père qui faisait le procès à son fils. 

Le jour même on interrogea encore Alexis pour la dernière fois, et il mit par écrit son dernier aveu: c’est dans cette confession qu’il s’accuse « d’avoir été bigot dans sa jeunesse, d’avoir fréquenté les prêtres et les moines, d’avoir bu avec eux, d’avoir reçu d’eux les impressions qui lui donnèrent de l’horreur pour les devoirs de son état, et même pour la personne de son père ». 

S’il fit cet aveu de son propre mouvement, cela prouve qu’il ignorait le conseil de clémence que venait de donner ce même clergé qu’il accusait; et cela prouve encore davantage combien le czar avait changé les moeurs des prêtres de son pays, qui de la grossièreté et de l’ignorance étaient parvenus en si peu de temps à pouvoir rédiger un écrit dont les plus illustres pères de l’Église n’auraient désavoué ni la sagesse ni l’éloquence. 

C’est dans ces derniers aveux qu’Alexis déclare ce qu’on a déjà rapporté, qu’il voulait arriver à la succession, « de quelque manière que ce fût, excepté de la bonne ». 

Il semblait, par cette dernière confession, qu’il craignît de ne s’être pas assez chargé, assez rendu criminel dans les premières, et qu’en se donnant à lui-même les noms de mauvais caractère, de méchant esprit, en imaginant ce qu’il aurait fait s’il avait été le maître, il cherchait avec un soin pénible à justifier l’arrêt de mort qu’on allait prononcer contre lui. En effet, cet arrêt fut porté le 5 juillet. Il se trouvera dans toute son étendue à la fin de cette histoire. On se contentera d’observer ici qu’il commence, comme l’avis du clergé, par déclarer qu’un tel jugement n’a jamais appartenu à des sujets, mais au seul souverain dont le pouvoir ne dépend que de Dieu seul. Ensuite, après avoir exposé toutes les charges contre le prince, les juges s’expriment ainsi: « Que penser de son dessein de rébellion, tel qu’il n’y en eut jamais de semblable dans le monde, joint à celui d’un horrible double parricide contre son souverain, comme père de la patrie, et père selon la nature? » 

Peut-être ces mots furent mal traduits d’après le procès criminel imprimé par ordre du czar: car assurément il y a de plus grandes rébellions dans le monde, et on ne voit point par les actes que jamais le czarovitz eut conçu le dessein de tuer son père. Peut-être entendait-on par ce mot de parricide l’aveu que ce prince venait de faire de s’être confessé un jour d’avoir souhaité la mort à son père et à son souverain; mais l’aveu secret, dans la confession, d’une pensée secrète n’est pas un double parricide. 

Quoi qu’il en soit, il fut jugé à mort unanimement, sans que l’arrêt prononçât le genre du supplice. De cent quarante-quatre juges(61), il n’y en eut pas un seul qui imaginât seulement une peine moindre que la mort. Un écrit anglais, qui fit beaucoup de bruit dans ce temps-là, porte que si un tel procès avait été jugé au parlement d’Angleterre, il ne se serait pas trouvé parmi cent quarante-quatre juges un seul qui eût prononcé la plus légère peine. 

Rien ne fait mieux connaître la différence des temps et des lieux. Manlius aurait pu être condamné lui-même à mort par les lois d’Angleterre pour avoir fait périr son fils, et il fut respecté par les Romains sévères. Les lois ne punissent point en Angleterre l’évasion d’un prince de Galles, qui, comme pair du royaume, est maître d’aller où il veut. Les lois de la Russie ne permettent pas au fils du souverain de sortir du royaume malgré son père. Une pensée criminelle sans aucun effet ne peut être punie ni en Angleterre ni en France; elle peut l’être en Russie. Une désobéissance longue, formelle et réitérée, n’est parmi nous qu’une mauvaise conduite qu’il faut réprimer; mais c’était un crime capital dans l’héritier d’un vaste empire dont cette désobéissance même eut produit la ruine. Enfin le czarovitz était coupable envers toute la nation de vouloir la replonger dans les ténèbres dont son père l’avait tirée. 

Tel était le pouvoir reconnu du czar qu’il pouvait faire mourir son fils coupable de désobéissance, sans consulter personne; cependant il s’en remit au jugement de tous ceux qui représentaient la nation: ainsi ce fut la nation elle-même qui condamna ce prince, et Pierre eut tant de confiance dans l’équité de sa conduite qu’en faisant imprimer et traduire le procès il se soumit lui-même au jugement de tous les peuples de la terre. 

La loi de l’histoire ne nous a permis de rien déguiser, ni de rien affaiblir dans le récit de cette tragique aventure. On ne savait dans l’Europe qui on devait plaindre davantage, ou un jeune prince accusé par son père, et condamné à la mort par ceux qui devaient être un jour ses sujets, ou un père qui se croyait obligé de sacrifier son propre fils au salut de son empire. 

On publia dans plusieurs livres que le czar avait fait venir d’Espagne le procès de don Carlos, condamné à mort par Philippe II; mais il est faux qu’on eut jamais fait le procès à don Carlos. La conduite de Pierre 1er fut entièrement différente de celle de Philippe. L’Espagnol ne fit jamais connaître ni pour quelle raison il avait fait arrêter son fils, ni comment ce prince était mort. Il écrivit à ce sujet au pape et à l’impératrice des lettres absolument contradictoires. Le prince d’Orange Guillaume accusa publiquement Philippe d’avoir sacrifié son fils et sa femme à sa jalousie, et d’avoir moins été un juge sévère qu’un mari jaloux et cruel, un père dénaturé et parricide. Philippe se laissa accuser, et garda le silence. Pierre, au contraire, ne fit rien qu’au grand jour, publia hautement qu’il préférait sa nation à son propre fils, s’en remit au jugement du clergé et des grands, et rendit le monde entier juge des uns et des autres, et de lui-même. 

Ce qu’il y eut encore d’extraordinaire dans cette fatalité, c’est que la czarine Catherine, haïe du czarovitz et menacée ouvertement du sort le plus triste si jamais ce prince régnait, ne contribua pourtant en rien à son malheur, et ne fut ni accusée, ni même soupçonnée par aucun ministre étranger résident à cette cour, d’avoir fait la plus légère démarche contre un beau-fils dont elle avait tout à craindre. Il est vrai qu’on ne dit point qu’elle ait demandé grâce pour lui; mais tous les Mémoires de ce temps-là, surtout ceux du comte de Bassevitz, assurent unanimement qu’elle plaignit son infortune. 

J’ai en main les Mémoires d’un ministre public, où je trouve ces propres mots: « J’étais présent quand le czar dit au duc de Holstein que Catherine l’avait prié d’empêcher qu’on ne prononçât au czarovitz sa condamnation. « Contentez-vous, me dit-elle, de lui faire prendre le froc, parce que cet opprobre d’un arrêt de mort signifié rejaillira sur votre petit-fils. » 

Le czar ne se rendit point aux prières de sa femme; il crut qu’il était important que la sentence fût prononcée publiquement au prince, afin qu’après cet acte solennel il ne pût jamais revenir contre un arrêt auquel il avait acquiescé lui-même, et qui, le rendant mort civilement, le mettrait pour jamais hors d’état de réclamer la couronne. 

Cependant, après la mort de Pierre, si un parti puissant se fût élevé en faveur d’Alexis, cette mort civile l’aurait-elle empêché de régner? 

L’arrêt fut prononcé au prince. Les mêmes Mémoires m’apprennent qu’il tomba en convulsion à ces mots: « Les lois divines et ecclésiastiques, civiles et militaires, condamnent à mort, sans miséricorde, ceux dont les attentats contre leur père et leur souverain sont manifestes. » Ses convulsions se tournèrent, dit-on, en apoplexie; on eut peine à le faire revenir. Il reprit un peu ses sens, et, dans cet intervalle de vie et de mort, il fit prier son père de venir le voir. Le czar vint; les larmes coulèrent des yeux du père et du fils infortuné; le condamné demanda pardon, le père pardonna publiquement. L’extrême-onction fut administrée solennellement au malade agonisant. Il mourut en présence de tonte la cour, le lendemain de cet arrêt funeste. Son corps fut porté d’abord à la cathédrale, et déposé dans un cercueil ouvert. Il y resta quatre jours exposé à tous les regards, et enfin il fut inhumé dans l’église de la citadelle, à côté de son épouse. Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie. 

On est indispensablement obligé ici d’imiter, si on ose le dire, la conduite du czar, c’est-à-dire de soumettre au jugement du public tous les faits qu’on vient de raconter avec la fidélité la plus scrupuleuse, et non seulement ces faits, mais les bruits qui coururent, et ce qui fut imprimé sur ce triste sujet par les auteurs les plus accrédités. Lamberti, le plus impartial de tous, et le plus exact, qui s’est borné à rapporter les pièces originales et authentiques concernant les affaires de l’Europe(62), semble s’éloigner ici de cette impartialité et de ce discernement qui fait son caractère; il s’exprime en ces termes: « La czarine, craignant toujours pour son fils, n’eut point de relâche qu’elle n’eût porté le czar à faire au fils aîné le procès, et à le faire condamner à mort: ce qui est étrange, c’est que le czar, après lui avoir donné lui-même le knout, qui est une question, lui coupa aussi lui-même la tête. Le corps du czarovitz fut exposé en public, et la tête tellement adaptée au corps que l’on ne pouvait pas discerner qu’elle en avait été séparée. Il arriva, quelque temps après, que le fils de la czarine vint à décéder, à son grand regret et à celui du czar. Ce dernier, qui avait décollé de sa propre main son fils aîné, réfléchissant qu’il n’avait point de successeur, devint de mauvaise humeur. Il fut informé, dans ce temps-là, que la czarine avait des intrigues secrètes et illégitimes avec le prince Menzikoff. Cela joint aux réflexions que la czarine était la cause qu’il avait sacrifié lui-même son fils aîné, il médita de faire raser la czarine et de l’enfermer dans un couvent, ainsi qu’il avait fait de sa première femme, qui y était encore. Le czar avait accoutumé de mettre ses pensées journalières sur des tablettes il y avait mis son dit dessein sur la czarine. Elle avait gagné des pages qui entraient dans la chambre du czar. Un de ceux-ci, qui étaient accoutumés à prendre les tablettes sous la toilette pour les faire voir à la czarine, prit celles où il y avait le dessein du czar. Dès que cette princesse l’eut parcouru, elle en fit part à Menzikoff, et, un jour ou deux après, le czar fut pris d’une maladie inconnue et violente qui le fit mourir. Cette maladie fut attribuée au poison, puisqu’on vit manifestement qu’elle était si violente et subite qu’elle ne pouvait venir que d’une telle source, qu’on dit être assez usitée en Moscovie. » 

Ces accusations, consignées dans les Mémoires de Lamberti, se répandirent dans toute l’Europe. Il reste encore un grand nombre d’imprimés et de manuscrits qui pourraient faire passer ces opinions à la dernière postérité. 

Je crois qu’il est de mon devoir de dire ici ce qui est parvenu à ma connaissance. Je certifie d’abord que celui qui dit à Lamberti l’étrange anecdote qu’il rapporte était, à la vérité, né en Russie, mais non d’une famille du pays; qu’il ne résidait point dans cet empire au temps de la catastrophe du czarovitz; il en était absent depuis plusieurs années. Je l’ai connu autrefois; il avait vu Lamberti dans la petite ville de Nyon, où cet écrivain était retiré, et où j’ai été souvent. Ce même homme m’a avoué qu’il n’avait parlé à Lamberti que des bruits qui couraient alors. 

Qu’on voie, par cet exemple, combien il était plus aisé autrefois à un seul homme d’en flétrir un autre dans la mémoire des nations lorsque, avant l’imprimerie, les histoires manuscrites, conservées dans peu de mains, n’étaient ni exposées au grand jour, ni contredites par les contemporains, ni à la portée de la critique universelle, comme elles sont aujourd’hui. Il suffisait d’une ligne dans Tacite ou dans Suétone, et même dans les auteurs des légendes, pour rendre un prince odieux au monde, et pour perpétuer son opprobre de siècle en siècle. 

Comment se serait-il pu faire que le czar eût tranché de sa main la tête de son fils, à qui on donna l’extrême-onction en présence de toute la cour? était-il sans tête quand on répandit l’huile sur sa tête même? en quel temps put-on recoudre cette tête à son corps? le prince ne fut pas laissé seul un moment depuis la lecture de son arrêt jusqu’à sa mort. 

Cette anecdote, que son père se servit du fer, détruit celle qu’il se servit du poison. Il est vrai qu’il est très rare qu’un jeune homme expire d’une révolution subite causée par la lecture d’un arrêt de mort, et surtout d’un arrêt auquel il s’attendait; mais enfin les médecins avouent que la chose est possible. 

Si le czar avait empoisonné son fils, comme tant d’écrivains l’ont débité, il perdait par là le fruit de tout ce qu’il avait fait pendant le cours de ce procès fatal pour convaincre l’Europe du droit qu’il avait de le punir tous les motifs de la condamnation devenaient suspects, et le czar se condamnait lui-même; s’il eût voulu la mort d’Alexis, il eût fait exécuter l’arrêt; n’en était-il pas le maître absolu? un homme prudent, un monarque sur qui la terre a les yeux, se résout-il à faire empoisonner lâchement celui qu’il peut faire périr par le glaive de la justice? Veut-on se noircir dans la postérité par le titre d’empoisonneur et de parricide, quand on peut si aisément ne se donner que celui d’un juge sévère(63)?

Il paraît qu’il résulte de tout ce que j’ai rapporté que Pierre fut plus roi que père, qu’il sacrifia son propre fils aux intérêts d’un fondateur et d’un législateur, et à ceux de sa nation, qui retombait dans l’état dont il l’avait tirée sans cette sévérité malheureuse. Il est évident qu’il n’immola point son fils à une marâtre et à l’enfant mâle qu’il avait d’elle, puisqu’il le menaça souvent de le déshériter avant que Catherine lui eut donné ce fils, dont l’enfance infirme était menacée d’une mort prochaine, et qui mourut en effet bientôt après. Si Pierre avait fait un si grand éclat uniquement pour complaire à sa femme, il eut été faible, insensé et lâche; et certes il ne l’était pas. Il prévoyait ce qui arriverait à ses fondations et à sa nation, si l’on suivait après lui ses vues. Toutes ses entreprises ont été perfectionnées selon ses prédictions; sa nation est devenue célèbre et respectée dans l’Europe, dont elle était auparavant séparée; et si Alexis eut régné, tout aurait été détruit. Enfin, quand on considère cette catastrophe, les coeurs sensibles frémissent et les sévères approuvent. 

Ce grand et terrible événement est encore si frais dans la mémoire des hommes, on en parle si souvent avec étonnement, qu’il est absolument nécessaire d’examiner ce qu’en ont dit les auteurs contemporains. Un de ces écrivains faméliques qui prennent hardiment le titre d’historien(64) parle ainsi dans son livre dédié au comte de Bruhl, premier ministre du roi de Pologne, dont le nom peut donner du poids à ce qu’il avance: « Toute la Russie est persuadée que le czarovitz ne mourut que du poison préparé par la main d’une marâtre. » Cette accusation est détruite par l’aveu que fit le czar au duc de Holstein que la czarine Catherine lui avait conseillé d’enfermer dans un cloître son fils condamné. 

A l’égard du poison donné depuis par cette impératrice même à Pierre, son époux, ce conte se détruit lui-même par le seul récit de l’aventure du page et des tablettes. Un homme s’avise-t-il d’écrire sur ses tablettes: « Il faut que je me ressouvienne de faire enfermer ma femme? » Sont-ce là de ces détails qu’on puisse oublier, et dont on soit obligé de tenir registre? Si Catherine avait empoisonné son beau-fils et son mari, elle eut fait d’autres crimes: non seulement on ne lui a jamais reproché aucune cruauté, mais elle ne fut connue que par sa douceur et par son indulgence. 

Il est nécessaire à présent de faire voir ce qui fut la première cause de la conduite d’Alexis, de son évasion, de sa mort, et de celle des complices qui périrent par la main du bourreau. Ce fut l’abus de la religion, ce furent des prêtres et des moines; et cette source de tant de malheurs est assez indiquée dans quelques aveux d’Alexis que nous avons rapportés, et surtout dans cette expression du czar Pierre, dans une lettre à son fils: « Ces longues barbes pourront vous tourner à leur fantaisie(65). » 

Voici presque mot à mot comment les Mémoires d’un ambassadeur à Pétersbourg expliquent ces paroles: « Plusieurs ecclésiastiques, dit-il, attachés à leur ancienne barbarie, et plus encore à leur autorité, qu’ils perdaient à mesure que la nation s’éclairait, languissaient après le règne d’Alexis, qui leur promettait de les replonger dans cette barbarie si chère. De ce nombre était Dozithée, évêque de Rostou. Il supposa une révélation de saint Demetrius. Ce saint lui était apparu, et l’avait assuré, de la part de Dieu, que Pierre n’avait pas trois mois à vivre; qu’Eudoxie, renfermée dans le couvent de Susdal, et religieuse sous le nom d’Hélène, ainsi que la princesse Marie, soeur du czar, devaient monter sur le trône, et régner conjointement avec son fils Alexis. Eudoxie et Marie eurent la faiblesse de croire cette imposture; elles en furent si persuadées qu’Hélène quitta, dans son couvent, l’habit de religieuse, reprit le nom d’Eudoxie, se fit traiter de majesté, et fit effacer des prières publiques le nom de sa rivale Catherine; elle ne parut plus que revêtue des anciens habits de cérémonie que portaient les czarines. La trésorière du couvent se déclara contre cette entreprise. Eudoxie répondit hautement: Pierre a puni les strélitz, qui avaient outragé sa mère; mon fils Alexis punira quiconque aura insulté la sienne. Elle fit renfermer la trésorière dans sa cellule. Un officier, nommé Étienne Glebo, fut introduit dans le couvent. Eudoxie en fit l’instrument de ses desseins, et l’attacha à elle par ses faveurs. Glebo répand dans la petite ville de Susdal et dans les environs la prédiction de Dozithée. Cependant les trois mois s’écoulèrent. Eudoxie reproche à l’évêque que le czar est encore en vie. Les péchés de mon père en sont cause, dit Dozithée; il est en purgatoire, et il m’en a averti. Aussitôt Eudoxie fait dire mille messes des morts; Dozithée l’assure qu’elles opèrent. Il vient au bout d’un mois lui dire que son père a déjà la tête hors du purgatoire; un mois après, le défunt n’en a plus que jusqu’à la ceinture; enfin il ne tient plus au purgatoire que par les pieds, et quand les pieds seront dégagés, ce qui est le plus difficile, le czar Pierre mourra infailliblement. 

« La princesse Marie, persuadée par Dozithée, se livra à lui, à condition que le père du prophète sortirait incessamment du purgatoire, et que la prédiction s’accomplirait; et Glebo continua son commerce avec l’ancienne czarine. 

« Ce fut principalement sur la foi de ces prédictions que le czarovitz s’évada, et alla attendre la mort de son père dans les pays étrangers. Tout cela fut bientôt découvert. Dozithée et Glebo furent arrêtés; les lettres de la princesse Marie à Dozithée, et d’Hélène à Glebo, furent lues en plein sénat. La princesse Marie fut enfermée à Schlusselbourg; l’ancienne czarine, transférée dans un autre couvent, où elle fut prisonnière; Dozithée et Glebo, tous les complices de cette vaine et superstitieuse intrigue, furent appliqués à la question, ainsi que les confidents de l’évasion d’Alexis. Son confesseur, son gouverneur, son maréchal de cour, moururent tous dans les supplices. » 

« On voit donc à quel prix cher et funeste Pierre le Grand acheta le bonheur qu’il procura à ses peuples; combien d’obstacles publics et secrets il eut à surmonter au milieu d’une guerre longue et difficile, des ennemis au dehors, des rebelles au dedans, la moitié de sa famille animée contre lui, la plupart des prêtres obstinément déclarés contre ses entreprises, presque toute la nation irritée longtemps contre sa propre félicité, qui ne lui était pas encore sensible; des préjugés à détruire dans les têtes, le mécontentement à calmer dans les coeurs. Il fallait qu’une génération nouvelle, formée par ses soins, embrassât enfin les idées de bonheur et de gloire que n’avaient pu supporter leurs pères(66).

CHAPITRE XI.

Travaux et établissements vers l’an 1718 et suivants.

Pendant cette horrible catastrophe, il parut bien que Pierre n’était que le père de sa patrie, et qu’il considérait sa patrie comme sa famille. Les supplices dont il avait été obligé de punir la partie de sa nation qui voulait empêcher l’autre d’être heureuse étaient des sacrifices faits au public par une nécessité douloureuse. 

Ce fut dans cette année 1718, époque de l’exhérédation et de la mort de son fils aîné, qu’il procura le plus d’avantages à ses sujets, par la police générale, auparavant inconnue; par les manufactures et les fabriques en tout genre, ou établies ou perfectionnées; par les branches nouvelles d’un commerce qui commençait à fleurir; et par ces canaux qui joignent les fleuves, les mers, et les peuples, que la nature a séparés. Ce ne sont pas là de ces événements frappants qui charment le commun des lecteurs, de ces intrigues de cour qui amusent la malignité, de ces grandes révolutions qui intéressent la curiosité ordinaire des hommes; mais ce sont les ressorts véritables de la félicité publique, que les yeux philosophiques aiment à considérer. 

Il y eut donc un lieutenant général de la police de tout l’empire établi à Pétersbourg, à la tête d’un tribunal qui veillait au maintien de l’ordre, d’un bout de la Russie à l’autre. Le luxe dans les habits, et les jeux de hasard, plus dangereux que le luxe, furent sévèrement défendus. On établit des écoles d’arithmétique, déjà ordonnées en 1716, dans toutes les villes de l’empire. Les maisons pour les orphelins et pour les enfants trouvés, déjà commencées, furent achevées, dotées et remplies. 

Nous joindrons ici tous les établissements utiles, auparavant projetés, et finis quelques années après. Toutes les grandes villes furent délivrées de la foule odieuse de ces mendiants qui ne veulent avoir d’autre métier que celui d’importuner ceux qui en ont, et de traîner aux dépens des autres hommes une vie misérable et honteuse: abus trop souffert dans d’autres États. 

Les riches furent obligés de bâtir à Pétersbourg des maisons régulières suivant leur fortune. Ce fut une excellente police de faire venir sans frais tous les matériaux à Pétersbourg par toutes les barques et chariots qui revenaient à vide des provinces voisines. 

Les poids et les mesures furent fixés et rendus uniformes, ainsi que les lois. Cette uniformité tant désirée, mais si inutilement, dans des États dès longtemps policés, fut établie en Russie sans difficulté et sans murmure; et nous pensons que parmi nous cet établissement salutaire serait impraticable. Le prix des denrées nécessaires fut réglé; ces fanaux que Louis XIV établit le premier dans Paris, qui ne sont pas même encore connus à Rome, éclairèrent pendant la nuit la ville de Pétersbourg; les pompes pour les incendies, les barrières dans les rues solidement pavées, tout ce qui regarde la sûreté, la propreté, et le bon ordre, les facilités pour le commerce intérieur, les privilèges donnés à des étrangers, et les règlements qui empêchaient l’abus de ces privilèges: tout fit prendre à Pétersbourg et à Moscou une face nouvelle(67).

On perfectionna plus que jamais les fabriques des armes, surtout celle que le czar avait formée à dix milles environ de Pétersbourg; il en était le premier intendant; mille ouvriers y travaillaient souvent sous ses yeux. Il allait donner ses ordres lui-même à tous les entrepreneurs des moulins à grains, à poudre, à scie; aux directeurs des fabriques de corderies et de voiles, des briqueteries, des ardoises, des manufactures de toiles; beaucoup d’ouvriers de toute espèce lui arrivèrent de France: c’était le fruit de son voyage. 

Il établit un tribunal de commerce dont les membres étaient mi-partie nationaux et étrangers, afin que la faveur fut égale pour tous les fabricants et pour tous les artistes. Un Français forma une manufacture de très belles glaces à Pétersbourg, avec les secours du prince Menzikoff. Un autre fit travailler à des tapisseries de haute-lice sur le modèle de celle des Gobelins; et cette manufacture est encore aujourd’hui très encouragée. Un troisième fit réussir les fileries d’or et d’argent, et le czar ordonna qu’il ne serait employé par année dans cette manufacture que quatre mille marcs, soit d’argent, soit d’or, afin de n’en point diminuer la masse dans ses États. 

Il donna trente mille roubles, c’est-à-dire cent cinquante mille livres de France, avec tous les matériaux et tous les instruments nécessaires, à ceux qui entreprirent les manufactures de draperies et des autres étoffes de laine. Cette libéralité utile le mit en état d’habiller ses troupes de draps faits dans son pays auparavant on tirait ces draps de Berlin et d’autres pays étrangers. 

On fit à Moscou d’aussi belles toiles qu’en Hollande, et à sa mort il y avait déjà à Moscou et à Jaroslau quatorze fabriques de toiles de lin et de chanvre. 

On n’aurait certainement pas imaginé autrefois, lorsque la soie était vendue en Europe au poids de l’or, qu’un jour, au delà du lac Ladoga, sous un climat glacé et dans des marais inconnus, il s’élèverait une ville opulente et magnifique dans laquelle la soie de Perse se manufacturerait aussi bien que dans Ispahan. Pierre l’entreprit, et y réussit. Les mines de fer furent exploitées mieux que jamais: on découvrit quelques mines d’or et d’argent, et un conseil des mines fut établi pour constater si les exploitations donneraient plus de profit qu’elles ne coûteraient de dépense. 

Pour faire fleurir tant de manufactures, tant d’arts différents, tant d’entreprises, ce n’était pas assez de signer des patentes, et de nommer des inspecteurs; il fallait dans ces commencements qu’il vît tout par ses yeux, et qu’il travaillât même de ses mains, comme ou l’avait vu auparavant construire des vaisseaux, les appareiller et les conduire. Quand il s’agissait de creuser des canaux dans des terres fangeuses et presque impraticables, on le voyait quelquefois se mettre à la tête des travailleurs, fouiller la terre, et la transporter lui-même. 

Il fit cette année 1718 le plan du canal et des écluses de Ladoga. Il s’agissait de faire communiquer la Néva à une autre rivière navigable, pour amener facilement les marchandises à Pétersbourg, sans faire un grand détour par le lac Ladoga, trop sujet aux tempêtes, et souvent impraticable pour les barques; il nivela lui-même le terrain; on conserve encore les instruments dont il se servit pour ouvrir la terre et la voiturer; cet exemple fut suivi de toute sa cour, et hâta un ouvrage qu’on regardait comme impossible: il a été achevé après sa mort, car aucune de ses entreprises reconnues possibles n’a été abandonnée. 

Le grand canal de Cronstadt, qu’on met aisément à sec, et dans lequel on carène et on radoube les vaisseaux de guerre, fut aussi commencé dans le temps même des procédures contre son fils. 

Il bâtit, cette même année, la ville neuve de Ladoga. Bientôt après il tira ce canal qui joint la mer Caspienne au golfe de Finlande et à l’Océan; d’abord les eaux des deux rivières qu’il fit communiquer reçoivent les barques qui ont remonté le Volga: de ces rivières on passe par un autre canal dans le lac d’Ilmen; on entre ensuite dans le canal de Ladoga, où les marchandises peuvent être transportées par la grande mer dans toutes les parties du monde. 

Occupé de ces travaux qui s’exécutaient sous ses yeux, il portait ses soins jusqu’au Kamtschatka, à l’extrémité de l’Orient, et il fit bâtir deux forts dans ce pays si longtemps inconnu au reste du monde. Cependant des ingénieurs de son académie de marine, établie en 1715, marchaient déjà dans tout l’empire pour lever des cartes exactes, et pour mettre sous les yeux de tous les hommes cette vaste étendue des contrées qu’il avait policées et enrichies. 

CHAPITRE XII.

Du commerce.

Le commerce extérieur était presque tombé entièrement avant lui; il le fit renaître. On sait assez que le commerce a changé plusieurs fois son cours dans le monde. La Russie méridionale était, avant Tamerlan, l’entrepôt de la Grèce, et même des Indes; les Génois étaient les principaux facteurs. Le Tanaïs et le Borysthène étaient chargés des productions de l’Asie. Mais lorsque Tamerlan eut conquis, sur la fin du xive siècle, la Chersonèse taurique, appelée depuis la Crimée, lorsque les Turcs furent maîtres d’Azof, cette grande branche du commerce du monde fut anéantie. Pierre avait voulu la faire revivre en se rendant maître d’Azof. La malheureuse campagne du Pruth lui fit perdre cette ville, et avec elle toutes les vues du commerce par la mer Noire: il restait à s’ouvrir la voie d’un négoce non moins étendu par la mer Caspienne. Déjà dans le xvie siècle, et au commencement du xviie, les Anglais, qui avaient fait naître le commerce à Archangel, l’avaient tenté sur la mer Caspienne; mais toutes ces épreuves furent inutiles. 

Nous avons déjà dit que le père de Pierre le Grand avait fait bâtir un vaisseau par un Hollandais, pour aller trafiquer d’Astracan sur les côtes de la Perse: le vaisseau fut brûlé par le rebelle Stenko-Rasin. Alors toutes les espérances de négocier en droiture avec les Persans s’évanouirent. Les Arméniens, qui sont les facteurs de cette partie de l’Asie, furent reçus par Pierre le Grand dans Astracan; on fut obligé de passer par leurs mains, et de leur laisser tout l’avantage du commerce; c’est ainsi que dans l’Inde on en use avec les Banians, et que les Turcs, ainsi que beaucoup d’États chrétiens, en usent encore avec les Juifs: car ceux qui n’ont qu’une ressource se rendent toujours très savants dans l’art qui leur est nécessaire; les autres peuples deviennent volontairement tributaires d’un savoir-faire qui leur manque. 

Pierre avait déjà remédié à cet inconvénient en faisant un traité avec l’empereur de Perse, par lequel toute la soie qui ne serait pas destinée aux manufactures persanes serait livrée aux Arméniens d’Astracan, pour être par eux transportée en Russie. 

Les troubles de la Perse détruisirent bientôt cet arrangement. Nous verrons comment le sha ou empereur persan Hussein, persécuté par des rebelles, implora l’assistance de Pierre, et comment Pierre, après avoir soutenu des guerres si difficiles contre les Turcs et contre les Suédois, alla conquérir trois provinces de Perse; mais il n’est ici question que du commerce. 

Du commerce avec la Chine.

L’entreprise de négocier avec la Chine semblait devoir être la plus avantageuse. Deux États immenses qui se touchent, et dont l’un possède réciproquement ce qui manque à l’autre, paraissaient être tous deux dans l’heureuse nécessité de lier une correspondance utile, surtout depuis la paix jurée solennellement entre l’empire russe et l’empire chinois, en l’an 1689 selon notre manière de compter. 

Les premiers fondements de ce commerce avaient été jetés dès l’année 1653. Il se forma dans Tobolsk des compagnies de Sibériens et de familles de Bukarie établies en Sibérie. Ces caravanes passèrent par les plaines des Calmoucks, traversèrent ensuite les déserts jusqu’à la Tartarie chinoise, et firent des profits considérables; mais les troubles survenus dans le pays des Calmoucks, et les querelles des Russes et des Chinois pour les frontières, dérangèrent ces entreprises. 

Après la paix de 1689, il était naturel que les deux nations convinssent d’un lieu neutre, où les marchandises seraient portées. Les Sibériens, ainsi que tous les autres peuples, avaient plus besoin des Chinois que les Chinois n’en avaient d’eux: ainsi on demanda la permission à l’empereur de la Chine d’envoyer des caravanes à Pékin, et on l’obtint aisément au commencement du siècle où nous sommes. 

Il est très remarquable que l’empereur Kang-hi avait permis qu’il y eût déjà dans un faubourg de Pékin une église russe desservie par quelques prêtres de Sibérie, aux dépens mêmes du trésor impérial. Kang-hi avait eu l’indulgence de bâtir cette église en faveur de plusieurs familles de la Sibérie orientale, dont les unes avaient été faites prisonnières avant la paix de 1689, et les autres étaient des transfuges. Aucune d’elles, après la paix de Nipchou, n’avait voulu retourner dans sa patrie: le climat de Pékin, la douceur des moeurs chinoises, la facilité de se procurer une vie commode par un peu de travail, les avaient toutes fixées à la Chine. Leur petite église grecque n’était point dangereuse au repos de l’empire, comme l’ont été les établissements des jésuites. L’empereur Kang-hi favorisait d’ailleurs la liberté de conscience: cette tolérance fut établie de tout temps dans toute l’Asie, ainsi qu’elle le fut autrefois dans la terre entière jusqu’au temps de l’empereur romain Théodose 1er. Ces familles russes, s’étant mêlées depuis aux familles chinoises, ont abandonné leur christianisme; mais leur église subsiste encore. 

Il fut établi que les caravanes de Sibérie jouiraient toujours de cette église, quand elles viendraient apporter des fourrures, et d’autres objets de commerce à Pékin: le voyage, le séjour, et le retour, se faisaient en trois années. Le prince Gagarin, gouverneur de la Sibérie, fut vingt ans à la tête de ce commerce. Les caravanes étaient quelquefois très nombreuses, et il était difficile de contenir la populace qui composait le plus grand nombre. 

On passait sur les terres d’un prêtre lama, espèce de souverain qui réside sur la rivière d’Orkon, et qu’on appelle le Koutoukas: c’est un vicaire du grand lama, qui s’est rendu indépendant en changeant quelque chose à la religion du pays, dans laquelle l’ancienne opinion indienne de la métempsycose est l’opinion dominante: on ne peut mieux comparer ce prêtre qu’aux évêques luthériens de Lubeck et d’Osnabruck, qui ont secoué le joug de l’évêque de Rome. Ce prélat tartare fut insulté par les caravanes; les Chinois le furent aussi. Le commerce fut encore dérangé par cette mauvaise conduite, et les Chinois menacèrent de fermer l’entrée de leur empire à ces caravanes si on n’arrêtait pas ces désordres. Le commerce avec la Chine était alors très avantageux aux Russes: ils rapportaient de l’or, de l’argent, et des pierreries. Le plus gros rubis qu’on connaisse dans le monde fut apporté de la Chine au prince Gagarin, passa depuis dans les mains de Menzikoff, et est actuellement un des ornements de la couronne impériale. 

Les vexations du prince Gagarin nuisirent beaucoup au commerce qui l’avait enrichi; mais enfin elles le perdirent lui-même: il fut accusé devant la chambre de justice établie par le czar, et on lui trancha la tête une année après que le czarovitz fut condamné, et que la plupart de ceux qui avaient eu des liaisons avec ce prince furent exécutés à mort. 

En ce temps-là même l’empereur Kang-hi, se sentant affaiblir, et ayant l’expérience que les mathématiciens d’Europe étaient plus savants que les mathématiciens de la Chine, crut que les médecins d’Europe valaient aussi mieux que les siens; il fit prier le czar, par les ambassadeurs qui revenaient de Pékin à Pétersbourg, de lui envoyer un médecin. Il se trouva un chirurgien anglais à Pétersbourg, qui s’offrit à faire ce personnage; il partit avec un nouvel ambassadeur et avec Laurent Lange, qui a laissé une description de ce voyage. Cette ambassade fut reçue et défrayée avec magnificence. Le chirurgien anglais trouva l’empereur en bonne santé, et passa pour un médecin très habile. La caravane qui suivit cette ambassade gagna beaucoup; mais de nouveaux excès commis par cette caravane même indisposèrent tellement les Chinois qu’on renvoya Lange, alors résident du czar auprès de l’empereur de la Chine, et qu’on renvoya avec lui tous les marchands de Russie. 

L’empereur Kang-hi mourut; son fils Yonng-tching, aussi sage et plus ferme que son père, celui-là même qui chassa les jésuites de son empire, comme le czar les en avait chassés en 1718, conclut avec Pierre un traité par lequel les caravanes russes ne commerceraient plus que sur les frontières des deux empires. Il n’y a que les facteurs dépêchés au nom du souverain, ou de la souveraine de la Russie, qui aient la permission d’entrer dans Pékin; ils y sont logés dans une vaste maison que l’empereur Kang-hi avait assignée autrefois aux envoyés de la Corée. Il y a longtemps qu’on n’a fait partir ni de caravanes ni de facteurs de la couronne pour la ville de Pékin. Ce commerce est languissant, mais prêt à se ranimer. 

Du commerce de Pétersbourg et des autres ports de l’Europe.

On voyait dés lors plus de deux cents vaisseaux étrangers aborder chaque année à la nouvelle ville impériale. Ce commerce s’est accru de jour en jour, et a valu plus d’une fois cinq millions (argent de France) à la couronne. C’était beaucoup plus que l’intérêt des fonds que cet établissement avait coûtés. Ce commerce diminua beaucoup celui d’Archangel: et c’est ce que voulait le fondateur, parce qu’Archangel est trop impraticable, trop éloigné de toutes les nations, et que le commerce qui se fait sous les yeux d’un souverain appliqué est toujours plus avantageux. Celui de la Livonie resta toujours sur le même pied. La Russie, en général, a trafiqué avec succès; mille à douze cents vaisseaux sont entrés tous les ans dans ses ports, et Pierre a su joindre l’utilité à la gloire. 

CHAPITRE XIII.

Des lois.

On sait que les bonnes lois sont rares, mais que leur exécution l’est encore davantage. Plus un État est vaste et composé de nations diverses, plus il est difficile de les réunir par une même jurisprudence. Le père du czar Pierre avait fait rédiger un code sous le titre d’Oulogénie; il était même imprimé, mais il s’en fallait beaucoup qu’il put suffire. 

Pierre avait, dans ses voyages, amassé des matériaux pour rebâtir ce grand édifice qui croulait de toutes parts: il tira des instructions du Danemark, de la Suède, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la France, et prit de ces différentes nations ce qu’il crut qui convenait à la sienne. 

Il y avait une cour de boïards qui décidait en dernier ressort des affaires contentieuses; le rang et la naissance y donnaient séance, il fallait que la science la donnât: cette cour fut cassée. 

Il créa un procureur général, auquel il joignit quatre assesseurs dans chacun des gouvernements de l’empire: ils furent chargés de veiller à la conduite des juges, dont les sentences ressortirent au sénat qu’il établit; chacun de ces juges fut pourvu d’un exemplaire de l’Oulogénie, avec les additions et les changements nécessaires, en attendant qu’on pût rédiger un corps complet de lois. 

Il défendit à tous ces juges, sous peine de mort, de recevoir ce que nous appelons des épices: elles sont médiocres chez nous; mais il serait bon qu’il n’y en eût point. Les grands frais de notre justice sont les salaires des subalternes, la multiplicité des écritures, et surtout cet usage onéreux, dans les procédures, de composer les lignes de trois mots, et d’accabler ainsi sous un tas immense de papiers les fortunes des citoyens. Le czar eut soin que les frais fussent médiocres, et la justice prompte. Les juges, les greffiers, eurent des appointements du trésor public, et n’achetèrent point leurs charges. 

Ce fut principalement dans l’année 1718, pendant qu’il instruisait solennellement le procès de son fils, qu’il fit ces règlements. La plupart des lois qu’il porta furent tirées de celles de la Suède, et il ne fit point de difficulté d’admettre dans les tribunaux les prisonniers suédois instruits de la jurisprudence de leur pays, et qui, ayant appris la langue de l’empire, voulurent rester en Russie. 

Les causes des particuliers ressortirent au gouvernement de la province et à ses assesseurs; ensuite on pouvait en appeler au sénat, et si quelqu’un, après avoir été condamné par le sénat, en appelait au czar même, il était déclaré digne de mort en cas que son appel fût injuste; mais, pour tempérer la rigueur de cette loi, il créa un maître général des requêtes, qui recevait les placets de tous ceux qui avaient au sénat, ou dans les cours inférieures, des affaires sur lesquelles la loi ne s’était pas encore expliquée. 

Enfin il acheva, en 1722, son nouveau code, et il défendit, sons peine de mort, à tous les juges de s’en écarter, et de substituer leur opinion particulière à la loi générale. Cette ordonnance terrible fut affichée, et l’est encore dans tous les tribunaux de l’empire. 

Il créait tout. Il n’y avait pas jusqu’à la société qui ne fût son ouvrage. Il régla les rangs entre les hommes, suivant leurs emplois, depuis l’amiral et le maréchal jusqu’à l’enseigne, sans aucun égard pour la naissance, ayant toujours dans l’esprit, et voulant apprendre à sa nation, que des services étaient préférables à des aïeux. Les rangs furent aussi fixés pour les femmes, et quiconque, dans une assemblée, prenait une place qui ne lui était pas assignée payait une amende. 

Par un règlement plus utile, tout soldat qui devenait officier devenait gentilhomme, et tout boïard flétri par la justice devenait roturier. 

Après la rédaction de ces lois et de ces règlements, il arriva que l’augmentation du commerce, l’accroissement des villes et des richesses, la population de l’empire, les nouvelles entreprises, la création de nouveaux emplois, amenèrent nécessairement une multitude d’affaires nouvelles et de cas imprévus, qui tous étaient la suite des succès mêmes de Pierre dans la réforme générale de ses États. 

L’impératrice Élisabeth acheva le corps de lois que son père avait commencé, et ces lois se sont ressenties de la douceur de son règne. 

CHAPITRE XIV.

De la religion.

Dans ce temps-là même, Pierre travaillait plus que jamais à la réforme du clergé. Il avait aboli le patriarcat, et cet acte d’autorité ne lui avait pas gagné le coeur des ecclésiastiques. Il voulait que l’administration impériale fût toute-puissante, et que l’administration ecclésiastique fût respectée et obéissante. Son dessein était d’établir un conseil de religion toujours subsistant, qui dépendît du souverain et qui ne donnât de lois à l’Église que celles qui seraient approuvées par le maître de tout l’État, dont l’Église fait partie. Il fut aidé, dans cette entreprise, par un archevêque de Novogorod, nommé Théophane Procop ou Procopvitz, c’est-à-dire fils de Procop. 

Ce prélat était savant et sage; ses voyages en diverses parties de l’Europe l’avaient instruit des abus qui y règnent; le czar, qui en avait été témoin lui-même, avait dans tous ses établissements ce grand avantage de pouvoir, sans contradiction, choisir l’utile et éviter le dangereux. Il travailla lui-même, en 1718 et 1719, avec cet archevêque. Un synode perpétuel fut établi, composé de douze membres, soit évêques, soit archimandrites, tous choisis par le souverain. Ce collège fut augmenté depuis jusqu’à quatorze. 

Les motifs de cet établissement furent expliqués par le czar dans un discours préliminaire; le plus remarquable, et le plus grand de ces motifs, est: « Qu’on n’a point à craindre, sous l’administration d’un collège de prêtres, les troubles et les soulèvements qui pourraient arriver sous le gouvernement d’un seul chef ecclésiastique; que le peuple, toujours enclin à la superstition, pourrait, en voyant d’un côté un chef de l’État, et de l’autre un chef de l’Église, imaginer qu’il y a en effet deux puissances. » Il cite sur ce point important l’exemple des longues divisions entre l’empire et le sacerdoce, qui ont ensanglanté tant de royaumes. 

Il pensait et il disait publiquement que l’idée des deux puissances, fondée sur l’allégorie de deux épées qui se trouvèrent chez les apôtres, était une idée absurde. 

Le czar attribua à ce tribunal le droit de régler toute la discipline ecclésiastique, l’examen des moeurs et de la capacité de ceux qui sont nommés aux évêchés par le souverain, le jugement définitif des causes religieuses dans lesquelles on appelait autrefois au patriarche, la connaissance des revenus des monastères et des distributions des aumônes. 

Cette assemblée eut le titre de très saint synode, titre qu’avaient pris les patriarches. Ainsi le czar rétablit en effet la dignité patriarcale, partagée en quatorze membres, mais tous dépendants du souverain, et tous faisant serment de lui obéir, serment que les patriarches ne faisaient pas. Les membres de ce sacré synode assemblés avaient le même rang que les sénateurs; mais aussi ils dépendaient du prince, ainsi que le sénat. 

Cette nouvelle administration et le nouveau code ecclésiastique ne furent en vigueur et ne reçurent une forme constante que quatre ans après, en l’année 1722. Pierre voulut d’abord que le synode lui présentât ceux qu’il jugerait les plus dignes des prélatures. L’empereur choisissait un évêque, et le synode le sacrait. Pierre présidait souvent à cette assemblée. Un jour qu’il s’agissait de présenter un évêque, le synode remarqua qu’il n’avait encore que des ignorants à présenter au czar: « Hé bien! dit-il, il n’y a qu’à choisir le plus honnête homme, cela vaudra bien un savant. » 

Il est à remarquer que, dans l’Église grec que, il n’y a point de ce que nous appelons abbés séculiers: le petit collet n’y est connu que par son ridicule; mais, par un autre abus, puisqu’il faut que tout soit abus dans le monde, les prélats sont tirés de l’ordre monastique. Les premiers moines n’étaient que des séculiers, les uns dévots, les autres fanatiques, qui se retiraient dans des déserts: ils furent rassemblés enfin par saint Basile, reçurent de lui une règle, firent des voeux, et furent comptés pour le dernier ordre de la hiérarchie, par lequel il faut commencer pour monter aux dignités. C’est ce qui remplit de moines la Grèce et l’Asie. La Russie en était inondée: ils étaient riches, puissants, et, quoique très ignorants, ils étaient, à l’avènement de Pierre, presque les seuls qui sussent écrire; ils en avaient abusé dans les premiers temps, où ils furent si étonnés et si scandalisés des innovations que faisait Pierre en tout genre. Il avait été obligé, en 1703, de défendre l’encre et les plumes aux moines: il fallait une permission expresse de l’archimandrite, qui répondait de ceux à qui il la donnait. 

Pierre voulut que cette ordonnance subsistât. Il avait voulu d’abord qu’on n’entrât dans l’ordre monastique qu’à l’âge de cinquante ans; mais c’était trop tard: la vie de l’homme est trop courte, on n’avait pas le temps de former des évêques; il régla avec son synode qu’il serait permis de se faire moine à trente ans passés, mais jamais au-dessous; défense aux militaires et aux cultivateurs d’entrer jamais dans un couvent, à moins d’un ordre exprès de l’empereur ou du synode: jamais un homme marié ne peut être reçu dans un monastère, même après le divorce, à moins que sa femme ne se fasse aussi religieuse de son plein consentement, et qu’ils n’aient point d’enfants. Quiconque est au service de l’État ne peut se faire moine, à moins d’une permission expresse. Tout moine doit travailler de ses mains à quelque métier. Les religieuses ne doivent jamais sortir de leur monastère; on leur donne la tonsure à l’âge de cinquante ans, comme aux diaconesses de la primitive Église, et si, avant d’avoir reçu la tonsure, elles veulent se marier, non seulement elles le peuvent, mais on les y exhorte: règlement admirable dans un pays où la population est beaucoup plus nécessaire que les monastères. 

Pierre voulut que ces malheureuses filles, que Dieu a fait naître pour peupler l’État, et qui, par une dévotion mal entendue ensevelissent dans les cloîtres la race dont elles devaient être mères, fussent du moins de quelque utilité à la société qu’elles trahissent: il ordonna qu’elles fussent toutes employées à des ouvrages de la main, convenables à leur sexe. L’impératrice Catherine se chargea de faire venir des ouvrières du Brabant et de la Hollande; elle les distribua dans les monastères, et on y fit bientôt des ouvrages dont Catherine et les dames de la cour se parèrent. 

Il n’y a peut-être rien au monde de plus sage que toutes ces institutions; mais ce qui mérite l’attention de tous les siècles, c’est le règlement que Pierre porta lui-même, et qu’il adressa au synode en 1724. Il fut aidé en cela par Théophane Procopvitz. L’ancienne institution ecclésiastique est très savamment expliquée dans cet écrit; l’oisiveté monacale y est combattue avec force; le travail, non seulement recommandé, mais ordonné, et la principale occupation doit être de servir les pauvres, il ordonne que les soldats invalides soient répartis dans les couvents, qu’il y ait des religieux préposés pour avoir soin d’eux, que les plus robustes cultivent les terres appartenantes aux couvents; il ordonne la même chose dans les monastères des filles: les plus fortes doivent avoir soin des jardins; les autres doivent servir les femmes et les filles malades qu’on amène du voisinage dans le couvent. Il entre dans les plus petits détails de ces différents services; il destine quelques monastères de l’un et de l’autre sexe à recevoir les orphelins, et à les élever. 

Il semble, en lisant cette ordonnance de Pierre le Grand, du 31 janvier 1724, qu’elle soit composée à la fois par un ministre d’État et par un père de l’Église. 

Presque tous les usages de l’Église russe sont différents des nôtres. Dès qu’un homme est sous-diacre parmi nous, le mariage lui est interdit, et c’est un sacrilège pour lui de servir à peupler sa patrie. Au contraire, sitôt qu’un homme est ordonné sous-diacre en Russie, on l’oblige de prendre une femme: il devient prêtre, archiprêtre; mais, pour devenir évêque, il faut qu’il soit veuf et moine. 

Pierre défendit à tous les curés d’employer plus d’un de leurs enfants au service de leur église, de peur qu’une famille trop nombreuse ne tyrannisât la paroisse; et il ne leur fut permis d’employer plus d’un de leurs enfants que quand la paroisse le demandait elle-même. On voit que dans les plus petits détails de ces ordonnances ecclésiastiques, tout est dirigé au bien de l’État, et qu’on prend toutes les mesures possibles pour que les prêtres soient considérés sans être dangereux, et qu’ils ne soient ni avilis ni puissants. 

Je trouve dans des Mémoires curieux, composés par un officier fort aimé de Pierre le Grand, qu’un jour on lisait à ce prince le chapitre du Spectateur anglais(68) qui contient un parallèle entre lui et Louis XIV; il dit, après l’avoir écouté: « Je ne crois pas mériter la préférence qu’on me donne sur ce monarque; mais j’ai été assez heureux pour lui être supérieur dans un point essentiel: j’ai forcé mon clergé à l’obéissance et à la paix, et Louis XIV s’est laissé subjuguer par le sien. » 

Un prince qui passait les jours au milieu des fatigues de la guerre, et les nuits à rédiger tant de lois, à policer un si vaste empire, à conduire tant d’immenses travaux, dans l’espace de deux mille lieues, avait besoin de délassements. Les plaisirs ne pouvaient être alors ni aussi nobles ni aussi délicats qu’ils le sont devenus depuis. Il ne faut pas s’étonner si Pierre s’amusait à sa fête des cardinaux, dont nous avons déjà parlé, et à quelques autres divertissements de cette espèce; ils furent quelquefois aux dépens de l’Église romaine, pour laquelle il avait une aversion très pardonnable à un prince du rite grec, qui veut être le maître chez lui. Il donna aussi de pareils spectacles aux dépens des moines de sa patrie, mais des anciens moines, qu’il voulait rendre ridicules, tandis qu’il réformait les nouveaux. 

Nous avons déjà vu qu’avant qu’il promulguât ses lois ecclésiastiques, il avait créé pape un de ses fous, et qu’il avait célébré la fête du conclave. Ce fou, nommé Sotof, était âgé de quatre-vingt-quatre ans. Le czar imagina de lui faire épouser une veuve de son âge, et de célébrer solennellement cette noce: il fit faire l’invitation par quatre bègues; des vieillards décrépits conduisaient la mariée; quatre des plus gros hommes de Russie servaient de coureurs; la musique était sur un char conduit par des ours qu’on piquait avec des pointes de fer, et qui, par leurs mugissements, formaient une basse digne des airs qu’on jouait sur le chariot. Les mariés furent bénis dans la cathédrale par un prêtre aveugle et sourd, à qui on avait mis des lunettes. La procession, le mariage, le repas des noces, le déshabillé des mariés, la cérémonie de les mettre au lit, tout fut également convenable à la bouffonnerie de ce divertissement. 

Une telle fête nous paraît bien bizarre; mais l’est-elle plus que nos divertissements du carnaval? est-il plus beau de voir cinq cents personnes, portant sur le visage des masques hideux, et sur le corps des habits ridicules, sauter toute une nuit dans une salle sans se parler. 

Nos anciennes fêtes des fous, et de l’âne, et de l’abbé des cornards, dans nos églises, étaient-elles plus majestueuses? et nos comédies de la Mère sotte montraient-elles plus de génie? 

CHAPITRE XV.

Des négociations d’Aland. De la mort de Charles XII. De la paix de Neustadt.

Ces travaux immenses du czar, ce détail de tout l’empire russe, et le malheureux procès du prince Alexis, n’étaient pas les seules affaires qui l’occupassent: il fallait se couvrir au dehors, en réglant l’intérieur de ses États. La guerre continuait toujours avec la Suède, mais mollement, et ralentie par les espérances d’une paix prochaine. 

Il est constant que, dans l’année 1717, le cardinal Albéroni, premier ministre de Philippe V, roi d’Espagne, et le baron de Görtz, devenu maître de l’esprit de Charles XII, avaient voulu changer la face de l’Europe en réunissant Pierre avec Charles, en détrônant le roi d’Angleterre George Ier, en rétablissant Stanislas en Pologne, tandis qu’Albéroni donnerait à Philippe son maître la régence de la France. Görtz s’était, comme on a vu, ouvert au czar même. Albéroni avait entamé une négociation avec le prince Kourakin, ambassadeur du czar à la Haye, par l’ambassadeur d’Espagne, Baretti Landi, Mantouan transplanté en Espagne ainsi que le cardinal. 

C’étaient des étrangers qui voulaient tout bouleverser pour des maîtres dont ils n’étaient pas nés sujets, ou plutôt pour eux-mêmes. Charles XII donna dans tous ces projets, et le czar se contenta de les examiner. Il n’avait fait, dès l’année 1716, que de faibles efforts contre la Suède, plutôt pour la forcer à acheter la paix par la cession des provinces qu’il avait conquises que pour achever de l’accabler. 

Déjà l’activité du baron de Görtz avait obtenu du czar qu’il envoyât des plénipotentiaires dans l’île d’Aland pour traiter de cette paix. L’Écossais Bruce, grand-maître d’artillerie en Russie, et le célèbre Osterman, qui depuis fut à la tête des affaires, arrivèrent au congrès précisément dans le temps qu’on arrêtait le czarovitz dans Moscou. Görtz et Gyllenborg étaient déjà au congrès de la part de Charles XII, tous deux impatients d’unir ce prince avec Pierre, et de se venger du roi d’Angleterre. Ce qui était étrange, c’est qu’il y avait un congrès et point d’armistice. La flotte du czar croisait toujours sur les côtes de Suède, et faisait des prises: il prétendait, par ces hostilités, accélérer la conclusion d’une paix si nécessaire à la Suède, et qui devait être si glorieuse à son vainqueur. 

Déjà, malgré les petites hostilités qui duraient encore, toutes les apparences d’une paix prochaine étaient manifestes. Les préliminaires étaient des actions de générosité qui font plus d’effet que des signatures. Le czar renvoya sans rançon le maréchal Rehnsköld, que lui-même avait fait prisonnier; et le roi de Suède rendit de même les généraux Trubletskoy et Gollovin, prisonniers en Suède depuis la journée de Narva. 

Les négociations avançaient; tout allait changer dans le Nord. Görtz proposait au czar l’acquisition du Mecklenbourg. Le duc Charles, qui possédait ce duché, avait épousé une fille du czar Ivan, frère aîné de Pierre. La noblesse de son pays était soulevée contre lui. Pierre avait une armée dans le Mecklenbourg, et prenait le parti du prince, qu’il regardait comme son gendre. Le roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre, se déclarait pour la noblesse: c’était encore une manière de mortifier le roi d’Angleterre, en assurant le Mecklenbourg à Pierre, déjà maître de la Livonie, et qui allait devenir plus puissant en Allemagne qu’aucun électeur. On donnait en équivalent au duc de Mecklenbourg le duché de Courlande et une partie de la Prusse, aux dépens de la Pologne, à laquelle on rendait le roi Stanislas. Brême et Verden devaient revenir à la Suède; mais on ne pouvait en dépouiller le roi George Ier que par la force des armes. Le projet de Görtz était donc, comme on l’a déjà dit, que Pierre et Charles XII, unis non seulement par la paix, mais par une alliance offensive, envoyassent en Écosse une armée. Charles XII, après avoir conquis la Norvège, devait descendre en personne dans la Grande-Bretagne, et se flattait d’y faire un nouveau roi, après en avoir fait un en Pologne. Le cardinal Albéroni promettait des subsides à Pierre et à Charles. Le roi George, en tombant, entraînait probablement dans sa chute le régent de France son allié, qui, demeurant sans support, était livré à l’Espagne triomphante et à la France soulevée. 

Albéroni et Görtz se croyaient sur le point de bouleverser l’Europe d’un bout à l’autre. Une balle de couleuvrine, lancée au hasard des bastions de Frédrickhall, en Norvège, confondit tous ces projets Charles XII fut tué; la flotte d’Espagne fut battue par les Anglais; la conjuration fomentée en France, découverte et dissipée; Albéroni, chassé d’Espagne; Görtz, décapité à Stockholm; et de toute cette ligue terrible, à peine commencée, il ne resta de puissant que le czar, qui, ne s’étant compromis avec personne, donna la loi à tous ses voisins. 

Toutes les mesures furent changées en Suède après la mort de Charles XII: il avait été despotique, et on n’élut sa soeur Ulrique reine qu’à condition qu’elle renoncerait au despotisme. Il avait voulu s’unir avec le czar contre l’Angleterre et ses alliés, et le nouveau gouvernement suédois s’unit à ces alliés contre le czar. 

Le congrès d’Aland ne fut pas à la vérité rompu; mais la Suède, liguée avec l’Angleterre, espéra que des flottes anglaises, envoyées dans la Baltique, lui procureraient une paix plus avantageuse. Les troupes hanovriennes entrèrent dans les États du duc de Mecklenbourg(69); mais les troupes du czar les en chassèrent. 

Il entretenait aussi un corps de troupes en Pologne, qui en imposait à la fois aux partisans d’Auguste et à ceux de Stanislas; et à l’égard de la Suède, il tenait une flotte prête qui devait, ou faire une descente sur les côtes, ou forcer le gouvernement suédois à ne pas faire languir le congrès d’Aland. Cette flotte fut composée de douze grands vaisseaux de ligne, de plusieurs du second rang, de frégates et de galères: le czar en était le vice-amiral, commandant toujours sous l’amiral Apraxin. 

Une escadre de cette flotte se signala d’abord contre une escadre suédoise, et, après un combat opiniâtre, prit un vaisseau et deux frégates. Pierre, qui encourageait par tous les moyens possibles la marine qu’il avait créée, donna soixante mille livres de notre monnaie aux officiers de l’escadre, des médailles d’or, et surtout des marques d’honneur. 

Dans ce temps-là même la flotte anglaise, sous le commandement de l’amiral Norris, entra dans la mer Baltique pour favoriser les Suédois. Pierre eut assez de confiance dans sa nouvelle marine pour ne se pas laisser imposer par les Anglais; il tint hardiment la mer, et envoya demander à l’amiral anglais s’il venait simplement comme ami des Suédois, ou comme ennemi de la Russie. L’amiral répondit qu’il n’avait point encore d’ordre positif. Pierre, malgré cette réponse équivoque, ne laissa pas de tenir la mer. 

Les Anglais, en effet, n’étaient venus que dans l’intention de se montrer, et d’engager le czar, par ces démonstrations, à faire aux Suédois des conditions de paix acceptables. L’amiral Norris alla à Copenhague, et les Russes firent quelques descentes en Suède dans le voisinage même de Stockholm: ils ruinèrent des forges de cuivre; ils brûlèrent près de quinze mille maisons(70), et causèrent assez de mal pour faire souhaiter aux Suédois que la paix fût incessamment conclue. 

En effet, la nouvelle reine de Suède pressa le renouvellement des négociations; Osterman même fut envoyé à Stockholm: les choses restèrent dans cet état pendant toute l’année 1719. 

L’année suivante, le prince de Hesse, mari de la reine de Suède, devenu roi de son chef, par la cession de sa femme, commença son règne par l’envoi d’un ministre à Pétersbourg, pour hâter cette paix tant désirée; mais, au milieu de ces négociations, la guerre durait toujours. 

La flotte anglaise se joignit à la suédoise, mais sans commettre encore d’hostilités: il n’y avait point de rupture déclarée entre la Russie et l’Angleterre; l’amiral Norris offrait la médiation de son maître, mais il l’offrait à main armée, et cela même arrêtait les négociations. Telle est la situation des côtes de la Suède et de celles des nouvelles provinces de Russie sur la mer Baltique que l’on peut aisément insulter celles de Suède, et que les autres sont d’un abord très difficile. Il y parut bien lorsque l’amiral Norris, ayant levé le masque, fit enfin une descente, conjointement avec les Suédois, dans une petite île de l’Estonie, nommée Narguen, appartenante au czar: ils brûlèrent une cabane(71); mais les Russes, dans le même temps, descendirent vers Vasa, brûlèrent quarante et un villages et plus de mille maisons, et causèrent dans tout le pays un dommage inexprimable. Le prince Gallitzin prit quatre frégates suédoises à l’abordage; il semblait que l’amiral anglais ne fût venu que pour voir de ses yeux à quel point le czar avait rendu sa marine redoutable. Norris ne fit presque que se montrer à ces mêmes mers sur lesquelles on menait les quatre frégates suédoises en triomphe au port de Cronslot devant Pétersbourg. Il paraît que les Anglais en firent trop s’ils n’étaient que médiateurs, et trop peu s’ils étaient ennemis. 

Enfin(72) le nouveau roi de Suède(73) demanda une suspension d’armes; et, n’ayant pu réussir jusqu’alors par les menaces de l’Angleterre, il employa la médiation du duc d’Orléans, régent de France: ce prince, allié de la Russie et de la Suède, eut l’honneur de la conciliation; il envoya(74) Campredon plénipotentiaire à Pétersbourg, et de là à Stockholm. Le congrès s’assembla dans Neustadt, petite ville de Finlande; mais le czar ne voulut accorder l’armistice que quand on fut sur le point de conclure et de signer. Il avait une armée en Finlande, prête à subjuguer le reste de cette province; ses escadres menaçaient continuellement la Suède: il fallait que la paix ne se fît que suivant ses volontés. On souscrivit enfin à tout ce qu’il voulut: on lui céda à perpétuité tout ce qu’il avait conquis, depuis les frontières de la Courlande jusqu’au fond du golfe de Finlande, et par delà encore, le long du pays de Kexholm, et cette lisière de la Finlande même qui se prolonge des environs de Kexholm au nord; ainsi il resta souverain reconnu de la Livonie, de l’Estonie, de l’Ingrie, de la Carélie, du pays de Vibourg, et des îles voisines, qui lui assuraient encore la domination de la mer, comme les îles d’Oesel, de Dago, de Mône, et beaucoup d’autres. Le tout formait une étendue de trois cents lieues communes, sur des largeurs inégales, et composait un grand royaume, qui était le prix de vingt années de peines. 

Cette paix de Neustadt fut signée, le 10 septembre 1721, n. st., par son ministre Osterman et le général Bruce. 

Pierre eut d’autant plus de joie que, se voyant délivré de la nécessité d’entretenir de grandes armées vers la Suède, libre d’inquiétude avec l’Angleterre et avec ses voisins, il se voyait en état de se livrer tout entier à la réforme de son empire, déjà si bien commencée, et à faire fleurir en paix les arts et le commerce, introduits par ses soins avec tant de travaux. 

Dans les premiers transports de sa joie, il écrivit à ses plénipotentiaires: « Vous avez dressé le traité comme si nous l’avions rédigé nous-mêmes, et si nous vous l’avions envoyé pour le faire signer aux Suédois; ce glorieux événement sera toujours présent à notre mémoire. » 

Des fêtes de toute espèce signalèrent la satisfaction des peuples dans tout l’empire, et surtout à Pétersbourg. Les pompes triomphales que le czar avait étalées pendant la guerre n’approchaient pas des réjouissances paisibles au-devant desquelles tous les citoyens allaient avec transport: cette paix était le plus beau de ses triomphes, et ce qui plut bien plus encore que toutes ces fêtes éclatantes, ce fut une rémission entière pour tous les coupables détenus dans les prisons, et l’abolition de tout ce qu’on devait d’impôts au trésor du czar dans toute l’étendue de l’empire jusqu’au jour de la publication de la paix. On brisa les chaînes d’une foule de malheureux; les voleurs publics, les assassins, les criminels de lèse-majesté, furent seuls exceptés. 

Ce fut alors que le sénat et le synode décernèrent à Pierre les titres de grand, d’empereur, et de père de la patrie. Le chancelier Golofkin porta la parole au nom de tous les ordres de l’État, dans l’église cathédrale; les sénateurs crièrent ensuite trois fois: Vive notre empereur et notre père! et ces acclamations furent suivies de celles du peuple. Les ministres de France, d’Allemagne, de Pologne, de Danemark, de Hollande, le félicitèrent le même jour, le nommèrent de ces titres qu’on venait de lui donner, et reconnurent empereur celui qu’on avait déjà désigné publiquement par ce titre, en Hollande, après la bataille de Pultava. Les noms de père et de grand étaient des noms glorieux que personne ne pouvait lui disputer en Europe; celui d’empereur n’était qu’un titre honorifique décerné par l’usage à l’empereur d’Allemagne, comme roi titulaire des Romains; et ces appellations demandent du temps pour être formellement usitées dans les chancelleries des cours, où l’étiquette est différente de la gloire. Bientôt après, Pierre fut reconnu empereur par toute l’Europe, excepté par la Pologne, que la discorde divisait toujours, et par le pape, dont le suffrage est devenu fort inutile depuis que la cour romaine a perdu sou crédit à mesure que les nations se sont éclairées. 

CHAPITRE XVI.

Des conquêtes en Perse.

La situation de la Russie est telle qu’elle a nécessairement des intérêts à ménager avec tous les peuples qui habitent vers le 50e degré de latitude. Quand elle fut mal gouvernée, elle fut en proie tour à tour aux Tartares, aux Suédois, aux Polonais; et sous un gouvernement ferme et vigoureux, elle fut redoutable à toutes les nations. Pierre avait commencé son règne par un traité avantageux avec la Chine. Il avait à la fois combattu les Suédois et les Turcs: il finit par conduire des armées en Perse. 

La Perse commençait à tomber dans cet état déplorable où elle est encore de nos jours. Qu’on se figure la guerre de trente ans dans l’Allemagne, les temps de la Fronde, les temps de la Saint-Barthélemy, de Charles VI, et du roi Jean en France, les guerres civiles d’Angleterre, la longue dévastation de la Russie entière par les Tartares, ou ces mêmes Tartares envahissant la Chine, on aura quelque idée des fléaux qui ont désolé la Perse. 

Il suffit d’un prince faible et inappliqué, et d’un sujet puissant et entreprenant, pour plonger un royaume entier dans cet abîme de désastres. Le sha ou shac, ou sophi de Perse, Hussein, descendant du grand Sha-Abas, était alors sur le trône; il se livrait à la mollesse; son premier ministre commit des injustices et des cruautés que la faiblesse d’Hussein toléra: voilà la source de quarante ans de carnage. 

La Perse, de même que la Turquie, a des provinces différemment gouvernées; elle a des sujets immédiats, des vassaux, des princes tributaires, des peuples même à qui la cour payait un tribut sous le nom de pension ou de subside; tels étaient, par exemple, les peuples du Daguestan, qui habitent les branches du mont Caucase, à l’occident de la mer Caspienne: ils faisaient autrefois partie de l’ancienne Albanie, car tous les peuples ont changé leurs noms et leurs limites; ces peuples s’appellent aujourd’hui les Lesguis: ce sont des montagnards plutôt sous la protection que sous la domination de la Perse; on leur payait des subsides pour défendre ces frontières. 

A l’autre extrémité de l’empire, vers les Indes, était le prince de Candahar, qui commandait à la milice des Aguans. Ce prince était un vassal de la Perse, comme les hospodars de Valachie et de Moldavie sont vassaux de l’empire turc: ce vasselage n’est point héréditaire; il ressemble parfaitement aux anciens fiefs établis dans l’Europe par les espèces de Tartares qui bouleversèrent l’empire romain. La milice des Aguans, gouvernée par le prince de Candahar, était celle de ces mêmes Albanais des côtes de la mer Caspienne, voisins du Daguestan, mêlés de Circasses et de Géorgiens, pareils aux anciens Mameluks qui subjuguèrent l’Égypte: on les appela les Aguans, par corruption. Timur, que nous nommons Tamerlan, avait mené cette milice dans l’Inde; et elle resta établie dans cette province de Candahar, qui tantôt appartint à l’Inde, tantôt à la Perse. C’est par ces Aguans et par ces Lesguis que la révolution commença. 

Myr Veitz ou Mirivitz(75), intendant de la province, préposé uniquement à la levée des tributs, assassina le prince de Candahar, souleva la milice, et fut maître du Candahar jusqu’à sa mort, arrivée en 1717. Son frère lui succéda paisiblement, en payant un léger tribut à la Porte persane; mais le fils de Mirivitz, né avec la même ambition que son père, assassina son oncle, et voulut devenir un conquérant. Ce jeune homme s’appelait Myr Mahmoud; mais il ne fut connu en Europe que sous le nom de son père, qui avait commencé la rébellion. Mahmoud joignit à ses Aguans ce qu’il put ramasser de Guèbres, anciens Perses dispersés autrefois par le calife Omar, toujours attachés à la religion des mages, si florissante autrefois sous Cyrus, et toujours ennemis secrets des nouveaux Persans. Enfin il marcha dans le coeur de la Perse, à la tête de cent mille combattants. 

Dans le même temps, les Lesguis ou Albanais, à qui le malheur des temps n’avait pas permis qu’on payât leurs subsides, descendirent en armes de leurs montagnes, de sorte que l’incendie s’alluma des deux bouts de l’empire jusqu’à la capitale. 

Ces Lesguis ravagèrent tout le pays qui s’étend le long du bord occidental de la mer Caspienne jusqu’à Derbent ou la porte de fer. Dans cette contrée, qu’ils dévastèrent, est la ville de Shamachie, à quinze lieues communes de la mer: on prétend que c’est l’ancienne demeure de Cyrus, à laquelle les Grecs donnèrent le nom de Cyropolis, car nous ne connaissons que par les Grecs la position et les noms de ce pays, et de même que les Persans n’eurent jamais de prince qu’ils appelassent Cyrus, ils eurent encore moins de ville qui s’appelât Cyropolis. C’est ainsi que les Juifs, qui se mêlèrent d’écrire quand ils furent établis dans Alexandrie, imaginèrent une ville de Scythopolis, bâtie, disaient-ils, par les Scythes auprès de la Judée; comme si les Scythes et les anciens Juifs avaient pu donner des noms grecs à des villes. 

Cette ville de Shamachie était opulente. Les Arméniens voisins de cette partie de la Perse y faisaient un commerce immense, et Pierre venait d’y établir, à ses frais, une compagnie de marchands russes qui commençait à être florissante. Les Lesguis surprirent la ville, la saccagèrent, égorgèrent tous les Russes qui trafiquaient sous la protection de Sha-Hussein, et pillèrent leurs magasins, dont on fit monter la perte à près de quatre millions de roubles. 

Pierre envoya demander satisfaction à l’empereur Hussein, qui disputait encore sa couronne, et au tyran Mahmoud, qui l’usurpait. Hussein ne put lui rendre justice, et Mahmoud ne le voulut pas. Pierre résolut de se faire justice lui-même, et de profiter des désordres de la Perse. 

Myr Mahmoud poursuivait toujours en Perse le cours de ses conquêtes. Le sophi, apprenant que l’empereur de Russie se préparait à entrer dans la mer Caspienne pour venger le meurtre de ses sujets égorgés dans Shamachie, le pria secrètement, par la voie d’un Arménien, de venir en même temps au secours de la Perse. 

Pierre méditait depuis longtemps le projet de dominer sur la mer Caspienne par une puissante marine, et de faire passer par ses États le commerce de la Perse et d’une partie de l’Inde. Il avait fait sonder les profondeurs de cette mer, examiner les côtes, et dresser des cartes exactes. Il partit donc pour la Perse le 15 mai 1722. Son épouse l’accompagna dans ce voyage comme dans les autres. On descendit le Volga jusqu’à la ville d’Astracan. De là il courut faire rétablir les canaux qui devaient joindre la mer Caspienne, la mer Baltique, et la mer Blanche: ouvrage qui a été achevé en partie sous le règne de son petit-fils. 

Pendant qu’il dirigeait ces ouvrages, son infanterie, ses munitions, étaient déjà sur la mer Caspienne. Il avait vingt-deux mille hommes d’infanterie, neuf mille dragons, quinze mille Cosaques; trois mille matelots manoeuvraient, et pouvaient servir de soldats dans les descentes. La cavalerie prit le chemin de terre par des déserts où l’eau manque souvent; et quand on a passé ces déserts, il faut franchir les montagnes du Caucase, où trois cents hommes pourraient arrêter une armée; mais dans l’anarchie où était la Perse, on pouvait tout tenter. 

Le czar vogua environ cent lieues au midi d’Astracan jusqu’à la petite ville d’Andréhof. On est étonné de voir le nom d’André sur le rivage de la mer d’Hyrcanie; mais quelques Géorgiens, autrefois espèces de chrétiens, avaient bâti cette ville, et les Persans l’avaient fortifiée: elle fut aisément prise. De là on s’avança toujours par terre dans le Daguestan; on répandit des manifestes en persan et en turc: il était nécessaire de ménager la Porte-Ottomane, qui comptait parmi ses sujets non seulement les Circasses et les Géorgiens, voisins de ce pays, mais encore quelques grands vassaux, rangés depuis peu sous la protection de la Turquie. 

Entre autres il y en avait un fort puissant, nommé Mahmoud d’Utmich, qui prenait le titre de sultan, et qui osa attaquer les troupes de l’empereur russe; il fut défait entièrement, et la relation porte qu’on fit de son pays un feu de joie.

Bientôt Pierre arriva à Derbent(76), que les Persans et les Turcs appellent Demircapi, la porte de fer: elle est ainsi nommée, parce qu’en effet il y avait une porte de fer du côté du midi. C’est une ville longue et étroite, qui se joint par en haut à une branche escarpée du Caucase, et dont les murs sont baignés, à l’autre bout, par les vagues de la mer, qui s’élèvent souvent au-dessus d’eux dans les tempêtes. Ces murs pourraient passer pour une merveille de l’antiquité, hauts de quarante pieds et larges de six, flanqués de tours carrées à cinquante pieds l’une de l’autre: tout cet ouvrage paraît d’une seule pièce; il est bâti de grès et de coquillages broyés qui ont servi de mortier, et le tout forme une masse plus dure que le marbre: on peut y entrer par mer; mais la ville, du côté de terre, paraît inexpugnable. Il reste encore les débris d’une ancienne muraille semblable à celle de la Chine, qu’on avait bâtie dans les temps de la plus haute antiquité; elle était prolongée des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Noire, et c’était probablement un rempart élevé par les anciens rois de Perse contre cette foule de hordes barbares qui habitaient entre ces deux mers. 

La tradition persane porte que la ville de Derbent fut en partie réparée et fortifiée par Alexandre. Arrien, Quinte-Curce, disent qu’en effet Alexandre fit relever cette ville: ils prétendent, à la vérité, que ce fut sur les bords du Tanaïs; mais c’est que, de leur temps, les Grecs donnaient le nom de Tanaïs au fleuve Cyrus, qui passe auprès de la ville. Il serait contradictoire qu’Alexandre eût bâti la porte Caspienne sur un fleuve dont l’embouchure est dans le Pont-Euxin. 

Il y avait autrefois trois ou quatre portes caspiennes en différents passages, toutes vraisemblablement construites dans la même vue: car tous les peuples qui habitent l’occident, l’orient, et le septentrion de cette mer, ont toujours été des barbares redoutables au reste du monde; et c’est de là principalement que sont partis tous ces essaims de conquérants qui ont subjugué l’Asie et l’Europe. 

Qu’il me soit permis de remarquer ici combien les auteurs se sont plu, dans tous les temps, à tromper les hommes, et combien ils ont préféré une vaine éloquence à la vérité. Quinte-Curce met dans la bouche de je ne sais quels Scythes un discours admirable, plein de modération et de philosophie, comme si les Tartares de ces climats eussent été autant de sages, et comme si Alexandre n’avait pas été le général nommé par les Grecs contre le roi de Perse, seigneur d’une grande partie de la Scythie méridionale et des Indes. Les rhéteurs qui ont cru imiter Quinte-Curce se sont efforcés de nous faire regarder ces sauvages du Caucase et des déserts, affamés de rapine et de carnage, comme les hommes du monde les plus justes; et ils ont peint Alexandre, vengeur de la Grèce et vainqueur de celui qui voulait l’asservir, comme un brigand qui courait le monde sans raison et sans justice. 

On ne songe pas que ces Tartares ne furent jamais que des destructeurs, et qu’Alexandre bâtit des villes dans leur propre pays; c’est en quoi j’oserais comparer Pierre le Grand à Alexandre: aussi actif, aussi ami des arts utiles, plus appliqué à la législation, il voulut changer comme lui le commerce du monde, et bâtit ou répara autant de villes qu’Alexandre. 

Le gouverneur de Derbent, à l’approche de l’armée russe, ne voulut point soutenir de siège, soit qu’il crût ne pouvoir se défendre, soit qu’il préférât la protection de l’empereur Pierre à celle du tyran Mahmoud; il apporta les clefs d’argent de la ville et du château: l’armée entra paisiblement dans Derbent, et alla camper sur le bord de la mer. 

L’usurpateur Mahmoud, déjà maître d’une grande partie de la Perse, voulut en vain prévenir le czar, et l’empêcher d’entrer dans Derbent. Il excita les Tartares voisins, il accourut lui-même mais Derbent était déjà rendu. 

Pierre ne put alors pousser plus loin ses conquêtes. Les bâtiments qui apportaient de nouvelles provisions, des recrues, des chevaux, avaient péri vers Astracan, et la saison s’avançait(77); il retourna à Moscou(78), et y entra en triomphe: là, selon sa coutume, il rendit solennellement compte de son expédition au vice-czar Romanodowski, continuant jusqu’au bout cette singulière comédie qui, selon ce qui est dit dans son éloge prononcé à Paris à l’Académie des sciences(79), aurait dû être jouée devant tous les monarques de la terre. 

La Perse était encore partagée entre Hussein et l’usurpateur Mahmoud: le premier cherchait à se faire un appui de l’empereur de Russie; le second craignait en lui un vengeur qui lui arracherait le fruit de sa rébellion. Mahmoud fit ce qu’il put pour soulever la Porte-Ottomane contre Pierre: il envoya une ambassade à Constantinople; les princes du Daguestan, sous la protection du Grand Seigneur, dépouillés par les armes de la Russie, demandèrent vengeance. Le divan craignit pour la Géorgie, que les Turcs comptaient au nombre de leurs États. 

Le Grand Seigneur fut près de déclarer la guerre. La cour de Vienne et celle de Paris l’en empêchèrent. L’empereur d’Allemagne notifia que si les Turcs attaquaient la Russie il serait obligé de la défendre. Le marquis de Bonac, ambassadeur de France à Constantinople, appuya habilement par ses représentations les menaces des Allemands; il fit sentir que c’était même l’intérêt de la Porte de ne pas souffrir qu’un rebelle usurpateur de la Perse enseignât à détrôner les souverains; que l’empereur russe n’avait fait que ce que le Grand Seigneur aurait dû faire. 

Pendant ces négociations délicates, le rebelle Myr Mahmoud s’était avancé aux portes de Derbent: il ravagea les pays voisins, afin que les Russes n’eussent pas de quoi subsister. La partie de l’ancienne Hyrcanie aujourd’hui Guilan fut saccagée, et ces peuples, désespérés, se mirent d’eux-mêmes sous la protection des Russes, qu’ils regardèrent comme leurs libérateurs. 

Ils suivaient en cela l’exemple du sophi même. Ce malheureux monarque avait envoyé un ambassadeur à Pierre le Grand pour implorer solennellement son secours. A peine cet ambassadeur fut-il en route que le rebelle Myr Mahmoud se saisit d’Ispahan et de la personne de son maître. 

Le fils du sophi détrôné et prisonnier, nommé Thamaseb, échappa au tyran, rassembla quelques troupes, et combattit l’usurpateur. Il ne fut pas moins ardent que son père à presser Pierre le Grand de le protéger, et envoya à l’ambassadeur les mêmes instructions que Sha-Hussein avait données. 

Cet ambassadeur persan, nommé Ismaël-Beg, n’était pas encore arrivé, et sa négociation avait déjà réussi. Il sut, en abordant à Astracan, que le général Matufkin allait partir avec de nouvelles troupes pour renforcer l’armée du Daguestan. On n’avait point encore pris la ville de Baku ou Bachu, qui donne à la mer Caspienne le nom de mer de Bachu chez les Persans. Il donna au général russe une lettre pour les habitants, par laquelle il les exhortait, au nom de son maître, à se soumettre a l’empereur de Russie. L’ambassadeur continua sa route pour Pétersbourg, et le général Matufkin alla mettre le siège devant la ville de Bachu. L’ambassadeur persan arriva à la cour(80) en même temps que la nouvelle de la prise de la ville. 

Cette ville est près de Shamachie, où les facteurs russes avaient été égorgés; elle n’est pas si peuplée ni si opulente que Shamachie, mais elle est renommée pour le naphte qu’elle fournit à toute la Perse. Jamais traité ne fut plus tôt conclu que celui d’Ismaël-Beg(81). L’empereur Pierre, pour venger la mort de ses sujets, et pour secourir le sophie Thamaseb contre l’usurpateur, promettait de marcher en Perse avec des armées; et le nouveau sophi lui cédait non seulement les villes de Bachu et de Derbent, mais les provinces de Guilan, de Mazanderan, et d’Asterabath. 

Le Guilan est, comme nous l’avons déjà dit, l’Hyrcanie méridionale; le Mazanderan, qui la touche, est le pays des Mardes; Asterabath joint le Mazanderan; et c’étaient les trois provinces principales des anciens rois mèdes: de sorte que Pierre se voyait maître, par ses armes et par les traités, du premier royaume de Cyrus. 

Il n’est pas inutile de dire que dans les articles de cette convention on régla le prix des denrées qu’on devait fournir à l’armée. Un chameau ne devait coûter que soixante francs de notre monnaie (douze roubles); la livre de pain ne revenait pas à cinq liards, la livre de boeuf à peu près à six: ce prix était une preuve évidente de l’abondance qu’on voyait en ces pays des vrais biens, qui sont ceux de la terre, et de la disette de l’argent, qui n’est qu’un bien de convention. 

Tel était le sort misérable de la Perse que le malheureux sophi Thamaseb, errant dans son royaume, poursuivi par le rebelle Mahmoud, assassin de son père et de ses frères, était obligé de conjurer à la fois la Russie et la Turquie de vouloir bien prendre une partie de ses États pour lui conserver l’autre. 

L’empereur Pierre, le sultan Achmet III, et le sophi Thamaseb, convinrent donc que la Russie garderait les trois provinces dont nous venons de parler, et que la Porte-Ottomane aurait Casbin, Tauris, Érivan, outre ce qu’elle prenait alors sur l’usurpateur de la Perse. Ainsi ce beau royaume était à la fois démembré par les Russes, par les Turcs, et par les Persans mêmes. 

L’empereur Pierre régna ainsi jusqu’à sa mort du fond de la mer Baltique par delà les bornes méridionales de la mer Caspienne. La Perse continua d’être la proie des révolutions et des ravages. Les Persans, auparavant riches et polis, furent plongés dans la misère et dans la barbarie, tandis que la Russie parvint de la pauvreté et de la grossièreté à l’opulence et à la politesse. Un seul homme, parce qu’il avait un génie actif et ferme, éleva sa patrie; et un seul homme, parce qu’il était faible et indolent, fit tomber la sienne. 

Nous sommes encore très mal informés du détail de toutes les calamités qui ont désolé la Perse si longtemps; on a prétendu que le malheureux Sha-Hussein fut assez lâche pour mettre lui-même sa mitre persane, ce que nous appelons la couronne, sur la tête de l’usurpateur Mahmoud. On dit que ce Mahmoud tomba ensuite en démence: ainsi un imbécile et un fou décidèrent du sort de tant de milliers d’hommes. On ajoute que Mahmoud tua de sa main, dans un accès de folie, tous les fils et les neveux de Sha-Hussein, au nombre de cent, qu’il se fit réciter l’évangile de saint Jean sur la tête pour se purifier et pour se guérir. Ces contes persans ont été débités par nos moines, et imprimés à Paris. 

Ce tyran, qui avait assassiné son oncle, fut enfin assassiné à son tour par son neveu Eshreff, qui fut aussi cruel et aussi tyran que Mahmoud. 

Le sha Thamaseb implora toujours l’assistance de la Russie. C’est ce même Thamaseb ou Thamas, secouru depuis et rétabli par le célèbre Kouli-Kan, et ensuite détrôné par Kouli-Kan même. 

Ces révolutions et les guerres que la Russie eut ensuite à soutenir contre les Turcs dont elle fut victorieuse, l’évacuation des trois provinces de Perse, qui contaient à la Russie beaucoup plus qu’elles ne rendaient, ne sont pas des événements qui concernent Pierre le Grand: ils n’arrivèrent que plusieurs années après sa mort; il suffit de dire qu’il finit sa carrière militaire par ajouter trois provinces à son empire du côté de la Perse, lorsqu’il venait d’en ajouter trois autres vers les frontières de la Suède. 

CHAPITRE XVII.

Couronnement et sacre de l’impératrice Catherine Ire. Mort de Pierre le Grand.

Pierre, au retour de son expédition de Perse, se vit plus que jamais l’arbitre du Nord. Il se déclara le protecteur de la famille de ce même Charles XII dont il avait été dix-huit ans l’ennemi. 

Il fit venir à la cour le duc de Holstein, neveu de ce monarque; il lui destina sa fille aînée, et se prépara dès lors à soutenir ses droits sur le duché de Holstein-Slesvick; il s’y engagea même dans un traité d’alliance qu’il conclut avec la Suède(82).

Il continuait les travaux commencés dans toute l’étendue de ses États, jusqu’au fond de Kamtschatka; et pour mieux diriger ces travaux il établissait à Pétersbourg son académie des sciences(83). Les arts florissaient de tous côtés; les manufactures étaient encouragées, la marine augmentée, les armées bien entretenues, les lois observées; il jouissait en paix de sa gloire; il voulut la partager d’une manière nouvelle avec celle qui, en réparant le malheur de la campagne du Pruth, avait, disait-il, contribué à cette gloire même. 

Ce fut à Moscou qu’il fit couronner et sacrer sa femme, Catherine(84), en présence de la duchesse de Courlande, fille de son frère aîné, et du duc de Holstein, qu’il allait faire son gendre. La déclaration qu’il publia mérite attention; on y rappelle l’usage de plusieurs rois chrétiens de faire couronner leurs épouses; on y rappelle les exemples des empereurs Basilide, Justinien, Héraclius, et Léon le Philosophe. L’empereur y spécifie les services rendus à l’État par Catherine, et surtout dans la guerre contre les Turcs, lorsque son armée réduite, dit-il, à vingt-deux mille hommes, en avait plus de deux cent mille à combattre. Il n’était point dit dans cette ordonnance que l’impératrice dût régner après lui; mais il y préparait les esprits par cette cérémonie inusitée dans ses États. 

Ce qui pouvait peut-être encore faire regarder Catherine comme destinée à posséder le trône après son époux, c’est que lui-même marcha devant elle à pied le jour du couronnement, en qualité de capitaine d’une nouvelle compagnie qu’il créa sous le nom de chevaliers de l’Impératrice.

Quand on fut arrivé a l’église, Pierre lui posa la couronne sur la tête; elle voulut lui embrasser les genoux; il l’en empêcha, et, au sortir de la cathédrale, il fit porter le sceptre et le globe devant elle. La fête fut digne en tout d’un empereur. Pierre étalait dans les occasions d’éclat autant de magnificence qu’il mettait de simplicité dans sa vie privée(85).

Ayant couronné sa femme, il se résolut enfin a donner sa fille aînée, Anne Pétrowna, au duc de Holstein. Cette princesse avait beaucoup des traits de son père; elle était d’une taille majestueuse et d’une grande beauté. On la fiança au duc de Holstein(86), mais sans grand appareil. Pierre sentait déjà sa santé très altérée, et un chagrin domestique, qui peut-être aigrit encore le mal dont il mourut, rendit ces derniers temps de sa vie peu convenables à la pompe des fêtes. 

Catherine avait un jeune chambellan(87), nommé Moëns de La Croix, né en Russie d’une famille flamande: il était d’une figure distinguée; sa soeur, Mme de Balc, était dame d’atour de l’impératrice: tous deux gouvernaient sa maison. On les accusa l’un et l’autre auprès de l’empereur: ils furent mis en prison, et on leur fit leur procès pour avoir reçu des présents(88). Il avait été défendu, dès l’an 1714, à tout homme en place d’en recevoir, sous peine d’infamie et de mort; et cette défense avait été plusieurs fois renouvelée. 

Le frère et la soeur furent convaincus: tous ceux qui avaient ou acheté ou récompensé leurs services furent nommés dans la sentence, excepté le duc de Holstein et son ministre, le comte de Bassevitz: il est vraisemblable même que des présents faits par ce prince à ceux qui avaient contribué à faire réussir son mariage ne furent pas regardés comme une chose criminelle. 

Moëns fut condamné à perdre la tête(89), et sa soeur, favorite de l’impératrice, à recevoir onze coups de knout. Les deux fils de cette dame, l’un chambellan, et l’autre page, furent dégradés et envoyés, en qualité de simples soldats, dans l’armée de Perse. 

Ces sévérités, qui révoltent nos moeurs, étaient peut-être nécessaires dans un pays où le maintien des lois semblait exiger une rigueur effrayante. L’impératrice demanda la grâce de sa dame d’atour, et son mari irrité la refusa. Il cassa, dans sa colère, une glace de Venise, et dit à sa femme: « Tu vois qu’il ne faut qu’un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle était sortie. » Catherine le regarda avec une douleur attendrissante, et lui dit: « Hé bien, vous avez cassé ce qui faisait l’ornement de votre palais, croyez-vous qu’il en devienne plus beau? » Ces paroles apaisèrent l’empereur; mais toute la grâce que sa femme put obtenir de lui fut que sa dame d’atour ne recevrait que cinq coups de knout au lieu de onze. 

Je ne rapporterais pas ce fait s’il n’était attesté par un ministre témoin oculaire, qui lui-même ayant fait des présents au frère et à la soeur fut peut-être une des principales causes de leur malheur. Ce fut cette aventure qui enhardit ceux qui jugent de tout avec malignité à débiter que Catherine hâta les jours d’un mari qui lui inspirait plus de crainte par sa colère que de reconnaissance par ses bienfaits. 

On se confirma dans ces soupçons cruels par l’empressement qu’eut Catherine de rappeler sa dame d’atour immédiatement après la mort de son époux; et de lui donner toute sa faveur. Le devoir d’un historien est de rapporter ces bruits publics qui ont éclaté dans tous les temps et dans tous les États à la mort des princes enlevés par une mort prématurée, comme si la nature ne suffisait pas à nous détruire; mais le même devoir exige qu’on fasse voir combien ces bruits étaient téméraires et injustes. 

Il y a une distance immense entre le mécontentement passager que peut causer un mari sévère et la résolution désespérée d’empoisonner un époux et un maître auquel on doit tout. Le danger d’une telle entreprise eut été aussi grand que le crime. Il y avait alors un grand parti contre Catherine en faveur du fils de l’infortuné czarovitz. Cependant ni cette faction ni aucun homme de la cour ne soupçonnèrent Catherine, et les bruits vagues qui coururent ne furent que l’opinion de quelques étrangers mal instruits, qui se livrèrent, sans aucune raison, à ce plaisir malheureux de supposer de grands crimes à ceux qu’on croit intéressés à les commettre. Cet intérêt même était fort douteux dans Catherine: il n’était pas sûr qu’elle dût succéder; elle avait été couronnée, mais seulement en qualité d’épouse du souverain, et non comme devant être souveraine après lui. 

La déclaration de Pierre n’avait ordonné cet appareil que comme une cérémonie, et non comme un droit de régner: elle rappelait les exemples des empereurs romains qui avaient fait couronner leurs épouses, et aucune d’elles ne fut maîtresse de l’empire. Enfin, dans le temps même de la maladie de Pierre, plusieurs crurent que la princesse Anne Pétrowna lui succéderait conjointement avec le duc de Holstein son époux, ou que l’empereur nommerait son petit-fils pour son successeur: ainsi, bien loin que Catherine eût intérêt à la mort de l’empereur, elle avait besoin de sa conservation. 

Il était constant que Pierre était attaqué depuis longtemps d’un abcès et d’une rétention d’urine qui lui causait des douleurs aiguës(90). Les eaux minérales d’Olonitz, et d’autres qu’il mit en usage, ne furent que d’inutiles secours: on le vit s’affaiblir sensiblement depuis le commencement de l’année 1724. Ses travaux, dont il ne se relâcha jamais, augmentèrent son mal et hâtèrent sa fin: son état parut bientôt mortel(91); il ressentit des chaleurs brûlantes qui le jetaient dans un délire presque continuel: il voulut écrire dans un moment d’intervalle que lui laissèrent ses douleurs(92), mais sa main ne forma que des caractères inlisibles, dont on ne put déchiffrer que ces mots ou russe: Rendez tout à...

Il cria qu’on fît venir la princesse Anne Pétrowna, à laquelle il voulait dicter; mais lorsqu’elle parut devant son lit, il avait déjà perdu la parole, et il tomba dans une agonie qui dura seize heures. L’impératrice Catherine n’avait pas quitté son chevet depuis trois nuits; il mourut enfin entre ses bras, le 28 janvier, vers les quatre heures du matin. 

On porta son corps dans la grand’salle du palais, suivi de toute la famille impériale, du sénat, de toutes les personnes de la première distinction, et d’une foule de peuple: il fut exposé sur un lit de parade, et tout le monde eut la liberté de l’approcher, et de lui baiser la main jusqu’au jour de son enterrement, qui se fit le 10/21 mars 1725. 

On a cru, on a imprimé qu’il avait nommé son épouse Catherine héritière de l’empire par son testament; mais la vérité est qu’il n’avait point fait de testament(93), ou que du moins il n’en a jamais paru: négligence bien étonnante dans un législateur, et qui prouve qu’il n’avait pas cru sa maladie mortelle. 

On ne savait point, à l’heure de sa mort, qui remplirait son trône: il laissait Pierre, son petit-fils, né de l’infortuné Alexis; il laissait sa fille aînée, la duchesse de Holstein. Il y avait une faction considérable en faveur du jeune Pierre. Le prince Menzikoff, lié avec l’impératrice Catherine dans tous les temps, prévint tous les partis et tous les desseins. Pierre était prêt d’expirer quand Menzikoff fit passer l’impératrice dans une salle où leurs amis étaient déjà assemblés; on fait transporter le trésor à la forteresse, on s’assure des gardes; le prince Menzikoff gagna l’archevêque de Novogorod; Catherine tint avec eux et avec un secrétaire de confiance, nommé Macarof, un conseil secret où assista le ministre du duc de Holstein. 

L’impératrice, au sortir de ce conseil, revint auprès de son époux mourant, qui rendit les derniers soupirs entre ses bras. Aussitôt les sénateurs, les officiers généraux, accoururent au palais; l’impératrice les harangua; Menzikoff répondit en leur nom; on délibéra, pour la forme, hors de la présence de l’impératrice. L’archevêque de Plescow, Théophane, déclara que l’empereur avait dit, la veille du couronnement de Catherine, qu’il ne la couronnait que pour la faire régner après lui; toute l’assemblée signa la proclamation, et Catherine succéda à son époux le jour même de sa mort. 

Pierre le Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu’il avait formés, et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes moeurs le regarda bientôt comme son père. Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient durables, ils ont eu pour lui une admiration constante, et ils ont avoué qu’il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire que par l’envie de faire des choses étonnantes. L’Europe a reconnu qu’il avait aimé la gloire, mais qu’il l’avait mise à faire du bien, que ses défauts n’avaient jamais affaibli ses grandes qualités, qu’en lui l’homme eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand. Il a forcé la nature en tout, dans ses sujets, dans lui-même, et sur la terre, et sur les eaux; mais il l’a forcée pour l’embellir. Les arts, qu’il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant, rendu témoignage à son génie, et éternisé sa mémoire; ils paraissent aujourd’hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois, police, politique, discipline militaire, marine, commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout s’est perfectionné selon ses vues; et, par une singularité dont il n’est point d’exemple, ce sont quatre femmes, montées après lui successivement sur le trône, qui ont maintenu tout ce qu’il acheva, et ont perfectionné tout ce qu’il entreprit. 

Le palais a eu des révolutions après sa mort; l’État n’en a éprouvé aucune. La splendeur de cet empire s’est augmentée sous Catherine Ire; il a triomphé des Turcs et des Suédois sous Anne Pétrowna; il a conquis, sous Élisabeth, la Prusse et une partie de la Poméranie; il a joui d’abord de la paix, et il a vu fleurir les arts sous Catherine II. C’est aux historiens nationaux d’entrer dans tous les détails des fondations, des lois, des guerres, et des entreprises de Pierre le Grand; ils encourageront leurs compatriotes en célébrant tous ceux qui ont aidé ce monarque dans ses travaux guerriers et politiques. Il suffit à un étranger, amateur désintéressé du mérite, d’avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre, qui sortit deux fois de ses États pour les mieux gouverner, qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires, pour en donner l’exemple à son peuple, et qui fut le fondateur et le père de son empire. 

Les souverains des États depuis longtemps policés se diront à eux-mêmes: « Si, dans les climats glacés de l’ancienne Scythie, un homme, aidé de son seul génie, a fait de si grandes choses, que devons-nous faire dans des royaumes où les travaux accumulés de plusieurs siècles nous ont rendu tout facile? » 

FIN DE L’HISTOIRE DE PIERRE LE GRAND.