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| Commande CDROM | Table de l'Histoire de l'empire de Russie|. HISTOIRE DE L’EMPIRE DE RUSSIE SOUS PIERRE LE GRAND SECONDE PARTIE(1). Campagne du Pruth. Le sultan Achmet III déclara la guerre à Pierre Ier; mais ce n’était pas pour le roi de Suède; c’était, comme on le croit bien, pour ses seuls intérêts. Le kan des Tartares de Crimée voyait avec crainte un voisin devenu si puissant. La Porte avait pris ombrage de ses vaisseaux sur les Palus-Méotides et sur la mer Noire, de la ville d’Azof fortifiée, du port de Taganrock, déjà célèbre, enfin de tant de grands succès, et de l’ambition, que les succès augmentent toujours. Il n’est ni vraisemblable ni vrai que la Porte-Ottomane ait fait la guerre au czar vers les Palus-Méotides parce qu’un vaisseau suédois avait pris sur la mer Baltique une barque dans laquelle on avait trouvé une lettre d’un ministre qu’on n’a jamais nommé. Nordberg a écrit que cette lettre contenait un plan de la conquête de l’empire turc; que la lettre fut portée à Charles XII, en Turquie; que Charles l’envoya au divan, et que, sur cette lettre, la guerre fut déclarée. Cette fable porte assez avec elle son caractère de fable. Le kan des Tartares, plus inquiet encore que le divan de Constantinople du voisinage d’Azof, fut celui qui, par ses instances, obtint qu’on entrerait en campagne(2). La Livonie n’était point encore tout entière au pouvoir du czar quand Achmet III prit, dès le mois d’auguste, la résolution de se déclarer. Il pouvait à peine savoir la reddition de Riga. La proposition de rendre en argent les effets perdus par le roi de Suède à Pultava serait de toutes les idées la plus ridicule, si celle de démolir Pétersbourg ne l’était davantage. Il y eut beaucoup de romanesque dans la conduite de Charles à Bender; mais celle du divan eût été plus romanesque encore s’il eût fait de telles demandes. Le kan des Tartares, qui fut le grand moteur de cette guerre(3), alla voir Charles dans sa retraite(4). Ils étaient unis par les mêmes intérêts, puisque Azof est frontière de la petite Tartarie. Charles et le kan de Crimée étaient ceux qui avaient le plus perdu par l’agrandissement du czar; mais ce kan ne commandait point les armées du Grand Seigneur: il était comme les princes feudataires d’Allemagne, qui ont servi l’empire avec leurs propres troupes, subordonnées au général de l’empereur allemand. La première démarche du divan fut de faire arrêter(5) dans les rues de Constantinople l’ambassadeur du czar Tolstoy, et trente de ses domestiques, et de l’enfermer au château des Sept-Tours. Cet usage barbare, dont les sauvages auraient honte, vient de ce que les Turcs ont toujours des ministres étrangers résidant continuellement chez eux, et qu’ils n’envoient jamais d’ambassadeurs ordinaires. Ils regardent les ambassadeurs des princes chrétiens comme des consuls de marchands; et, n’ayant pas d’ailleurs moins de mépris pour les chrétiens que pour les juifs, ils ne daignent observer avec eux le droit des gens que quand ils y sont forcés; du moins, jusqu’à présent, ils ont persisté dans cet orgueil féroce. Le célèbre vizir Achmet Couprougli, qui prit Candie sous Mahomet IV, avait traité le fils d’un ambassadeur de France avec outrage, et, ayant poussé la brutalité jusqu’à le frapper, l’avait envoyé en prison sans que Louis XIV, tout fier qu’il était, s’en fût autrement ressenti qu’en envoyant un autre ministre à la Porte. Les princes chrétiens, très délicats entre eux sur le point d’honneur, et qui l’ont même fait entrer dans le droit public, semblaient l’avoir oublié avec les Turcs. Jamais souverain ne fut plus offensé dans la personne de ses ministres que le czar de Russie. Il vit, dans l’espace de peu d’années, son ambassadeur à Londres mis en prison pour dettes; son plénipotentiaire en Pologne et en Saxe roué vif sur un ordre du roi de Suède; son ministre à la Porte-Ottomane saisi et mis en prison dans Constantinople comme un malfaiteur. La reine d’Angleterre lui fit, comme nous avons vu, satisfaction pour l’outrage de Londres. L’horrible affront reçu dans la personne de Patkul fut lavé dans le sang des Suédois à la bataille de Pultava; mais la fortune laissa impunie la violation du droit des gens par les Turcs. Le czar fut obligé de quitter le théâtre de la guerre en Occident(6) pour aller combattre sur les frontières de la Turquie. D’abord il fait avancer vers la Moldavie(7) dix régiments qui étaient en Pologne; il ordonne au maréchal Sheremetof de partir de la Livonie avec son corps d’armée; et, laissant le prince Menzikoff à la tête des affaires à Pétersbourg, il va donner dans Moscou tous les ordres pour la campagne qui doit s’ouvrir. Un sénat de régence est établi(8); ses régiments des gardes se mettent en marche; il ordonne à la jeune noblesse de venir apprendre sous lui le métier de la guerre; place les uns en qualité de cadets, les autres, d’officiers subalternes. L’amiral Apraxin va dans Azof commander sur terre et sur mer. Toutes ces mesures étant prises, il ordonne dans Moscou qu’on reconnaisse une nouvelle czarine: c’était cette même personne faite prisonnière de guerre dans Marienbourg en 1702. Pierre avait répudié, l’an 1696, Eudoxia Lapoukin(9), son épouse, dont il avait deux enfants. Les lois de son Église permettent le divorce; et si elles l’avaient défendu, il eût fait une loi pour le permettre. La jeune prisonnière de Marienbourg, à qui on avait donné le nom de Catherine, était au-dessus de son sexe et de son malheur. Elle se rendit si agréable par son caractère que le czar voulut l’avoir auprès de lui; elle l’accompagna dans ses courses et dans ses travaux pénibles, partageant ses fatigues, adoucissant ses peines par la gaieté de son esprit et par sa complaisance, ne connaissant point cet appareil de luxe et de mollesse dont les femmes se sont fait ailleurs des besoins réels. Ce qui rendit sa faveur plus singulière, c’est qu’elle ne fut ni enviée ni traversée, et que personne n’en fut la victime. Elle calma souvent la colère du czar, et le rendit plus grand encore en le rendant plus clément. Enfin elle lui devint si nécessaire qu’il l’épousa secrètement en 1707. Il en avait déjà deux filles, et il en eut l’année suivante une princesse qui épousa depuis le duc de Holstein. Le mariage secret de Pierre et de Catherine fut déclaré le jour même(10) que le czar(11) partit avec elle pour aller éprouver sa fortune contre l’empire Ottoman. Toutes les dispositions promettaient un heureux succès. L’hetman des Cosaques devait contenir les Tartares, qui déjà ravageaient l’Ukraine dès le mois de février; l’armée russe avançait vers le Niester; un autre corps de troupes, sous le prince Gallitzin, marchait par la Pologne. Tous les commencements furent favorables, car, Gallitzin ayant rencontré près de Kiovie un parti nombreux de Tartares joints à quelques Cosaques et à quelques Polonais du parti de Stanislas, et même de Suédois, il les défit entièrement et leur tua cinq mille hommes. Ces Tartares avaient déjà fait dix mille esclaves dans le plat pays. C’est de temps immémorial la coutume des Tartares de porter plus de cordes que de cimeterres, pour lier les malheureux qu’ils surprennent. Les captifs furent tous délivrés, et leurs ravisseurs passés au fil de l’épée. Toute l’armée, si elle eût été rassemblée, devait monter à soixante mille hommes. Elle dut être encore augmentée par les troupes du roi de Pologne. Ce prince, qui devait tout au czar, vint le trouver le 3 juin, à Jaroslau, sur la rivière de Sane, et lui promit de nombreux secours. On proclama la guerre contre les Turcs au nom des deux rois; mais la diète de Pologne ne ratifia pas ce qu’Auguste avait promis; elle ne voulut point rompre avec les Turcs. C’était le sort du czar d’avoir dans le roi Auguste un allié qui ne pouvait jamais l’aider. Il eut les mêmes espérances dans la Moldavie et dans la Valachie, et il fut trompé de même. La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain: Trajan les soumit; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric. Ces contrées restèrent depuis annexées à l’empire grec, et quand les Turcs eurent pris Constantinople, elles furent gouvernées et opprimées par des princes particuliers. Enfin elles ont été entièrement soumises par le padisha ou empereur turc, qui en donne l’investiture. Le hospodar ou vaivode que la Porte choisit pour gouverner ces provinces est toujours un chrétien grec. Les Turcs ont, par ce choix, fait connaître leur tolérance, tandis que nos déclamateurs ignorants leur reprochent la persécution. Le prince que la Porte nomme est tributaire, ou plutôt fermier: elle confère cette dignité à celui qui en offre davantage, et qui fait le plus de présents au vizir, ainsi qu’elle confère le patriarcat grec de Constantinople. C’est quelquefois un dragoman, c’est-à-dire un interprète du divan, qui obtient cette place. Rarement la Moldavie et la Valachie sont réunies sous un même vaivode; la Porte partage ces deux provinces, pour en être plus sûre. Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce vaivode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamerlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare: et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir. Bassaraba Brancovan avait été investi de la Valachie. Ce Bassaraba ne trouva point de généalogiste qui le fît descendre d’un conquérant tartare. Cantemir crut que le temps était venu de se soustraire à la domination des Turcs, et de se rendre indépendant par la protection du czar. Il fit précisément avec Pierre ce que Mazeppa avait fait avec Charles. Il engagea même d’abord le hospodar de Valachie, Bassaraba, à entrer dans la conspiration, dont il espérait recueillir tout le fruit. Son plan était de se rendre maître des deux provinces. L’évêque de Jérusalem, qui était alors en Valachie, fut l’âme de ce complot. Cantemir promit au czar des troupes et des vivres, comme Mazeppa en avait promis au roi de Suède, et ne tint pas mieux sa parole. Le général Sheremetof s’avança jusqu’à Yassi, capitale de la Moldavie, pour voir et pour soutenir l’exécution de ces grands projets. Cantemir l’y vint trouver, et en fut reçu en prince: mais il n’agit en prince qu’en publiant un manifeste contre l’empire turc. Le hospodar de Valachie, qui démêla bientôt ses vues ambitieuses, abandonna son parti et rentra dans son devoir. L’évêque de Jérusalem, craignant justement pour sa tête, s’enfuit et se cacha; les peuples de la Valachie et de la Moldavie demeurèrent fidèles à la Porte-Ottomane, et ceux qui devaient fournir des vivres à l’armée russe les allèrent porter à l’armée turque. Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu prés la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie. Il envoya alors le comte Poniatowski, gentilhomme polonais attaché à la fortune du roi de Suède, prier ce prince de venir lui rendre visite, et voir son armée. Charles ne put s’y résoudre; il exigeait que le grand vizir lui fît sa première visite dans son asile près de Bender: sa fierté l’emporta sur ses intérêts(12). Quand Poniatowski revint au camp des Turcs, et qu’il excusa les refus de Charles XII: « Je m’attendais bien, dit le vizir au kan des Tartares, que ce fier païen en userait ainsi. » Cette fierté réciproque, qui aliène toujours tous les hommes en place, n’avança pas les affaires du roi de Suède: il dut d’ailleurs s’apercevoir bientôt que les Turcs n’agissaient que pour eux, et non pas pour lui. Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle: l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats. On arrive enfin à Yassi(13), où l’on devait établir des magasins. Le hospodar de Valachie Bassaraba, rentré dans les intérêts de la Porte, et feignant d’être dans ceux du czar, lui proposa la paix, quoique le grand vizir ne l’en eût point chargé: on sentit le piège: on se borna à demander des vivres, qu’il ne pouvait ni ne voulait fournir. Il était difficile d’en faire venir de Pologne; les provisions que Cantemir avait promises, et qu’il espérait en vain tirer de la Valachie, ne pouvaient arriver; la situation devenait très inquiétante. Un fléau dangereux se joignit à tous ces contretemps; des nuées de sauterelles couvrirent les campagnes, les dévorèrent et les infectèrent: l’eau manquait souvent dans la marche, sous un soleil brûlant et dans des déserts arides; on fut obligé de faire porter à l’armée de l’eau dans des tonneaux. Pierre, dans cette marche, se trouvait, par une fatalité singulière, à portée de Charles XII: car Bender n’est éloigné que de vingt-cinq lieues communes de l’endroit où l’armée russe campait auprès d’Yassi. Des partis de Cosaques pénétrèrent jusqu’à la retraite de Charles; mais les Tartares de Crimée, qui voltigeaient dans ces quartiers, mirent le roi de Suède à couvert d’une surprise. Il attendait avec impatience et sans crainte dans son camp l’événement de la guerre. Pierre se hâta de marcher sur la rive droite du Pruth, dès qu’il eut formé quelques magasins. Le point décisif était d’empêcher les Turcs, postés au-dessous sur la rive gauche, de passer ce fleuve et de venir à lui. Cette manoeuvre devait le rendre maître de la Moldavie et de la Valachie: il envoya le général Janus avec l’avant-garde pour s’opposer à ce passage des Turcs; mais ce général n’arriva que dans le temps même qu’ils passaient sur leurs pontons il se retira, et son infanterie fut poursuivie jusqu’à ce que le czar vînt lui-même le dégager. L’armée du grand vizir s’avança donc bientôt vers celle du czar le long du fleuve. Ces deux armées étaient bien différentes: celle des Turcs, renforcée des Tartares, était, dit-on, de près de deux cent cinquante mille hommes; celle des Russes n’était alors que d’environ trente-sept mille combattants. Un corps assez considérable, sous le général Renne, était au delà des montagnes de la Moldavie sur la rivière de Sireth; et les Turcs coupèrent la communication. Le czar commençait à manquer de vivres, et à peine ses troupes, campées non loin du fleuve, pouvaient-elles avoir de l’eau; elles étaient exposées à une nombreuse artillerie placée par le grand vizir sur la rive gauche, avec un corps de troupes qui tirait sans cesse sur les Russes. Il paraît, par ce récit très détaillé et très fidèle, que le vizir Baltagi Mehemet, loin d’être un imbécile, comme les Suédois l’ont représenté, s’était conduit avec beaucoup d’intelligence. Passer le Pruth à la vue d’un ennemi, le contraindre à reculer, et le poursuivre; couper tout d’un coup la communication entre l’armée du czar et un corps de sa cavalerie, enfermer cette armée sans lui laisser de retraite, lui ôter l’eau et les vivres, la tenir sous des batteries de canon qui la menacent d’une rive opposée: tout cela n’était pas d’un homme sans activité et sans prévoyance. Pierre alors se trouva dans une plus mauvaise position que Charles XII à Pultava: enfermé comme lui par une armée supérieure, éprouvant plus que lui la disette, et s’étant fié comme lui aux promesses d’un prince trop peu puissant pour les tenir, il prit le parti de la retraite, et tenta d’aller choisir un camp avantageux, en retournant vers Yassi. Il décampa dans la nuit(14); mais à peine est-il en marche que les Turcs tombent sur son arrière-garde au point du jour. Le régiment des gardes Préobazinski arrêta longtemps leur impétuosité. On se forma, on fit des retranchements avec les chariots et le bagage. Le même jour(15) toute l’armée turque attaqua encore les Russes. Une preuve qu’ils pouvaient se défendre, quoi qu’on en ait dit, c’est qu’ils se défendirent très longtemps, qu’ils tuèrent beaucoup d’ennemis, et qu’ils ne furent point entamés. Il y avait dans l’armée ottomane deux officiers du roi de Suède, l’un le comte Poniatowski, l’antre le comte de Sparre, avec quelques Cosaques du parti de Charles XII. Mes Mémoires disent que ces généraux conseillèrent au grand vizir de ne point combattre, de couper l’eau et les vivres aux ennemis, et de les forcer à se rendre prisonniers ou de mourir. D’autres Mémoires prétendent qu’au contraire ils animèrent le grand vizir à détruire avec le sabre une armée fatiguée et languissante, qui périssait déjà par la disette. La première idée paraît plus circonspecte; la seconde, plus conforme au caractère des généraux élevés par Charles XII(16). Le fait est que le grand vizir tomba sur l’arrière-garde au point du jour. Cette arrière-garde était en désordre. Les Turcs ne rencontrèrent d’abord devant eux qu’une ligne de quatre cents hommes; on se forma avec célérité. Un général allemand, nommé Allard, eut la gloire de faire des dispositions si rapides et si bonnes que les Russes résistèrent pendant trois heures à l’armée ottomane sans perdre de terrain. La discipline à laquelle le czar avait accoutumé ses troupes le paya bien de ses peines. On avait vu à Narva soixante mille hommes défaits par huit mille, parce qu’ils étaient indisciplinés; et ici l’on voit une arrière-garde d’environ huit mille Russes soutenir les efforts de cent cinquante mille Turcs, leur tuer sept mille hommes, et les forcer à retourner en arrière. Après ce rude combat, les deux armées se retranchèrent pendant la nuit; mais l’armée russe restait toujours enfermée, privée de provisions et d’eau même. Elle était près des bords du Pruth, et ne pouvait approcher du fleuve: car sitôt que quelques soldats hasardaient d’aller puiser de l’eau, un corps de Turcs postés à la rive opposée faisait pleuvoir sur eux le plomb et le fer d’une artillerie nombreuse chargée à cartouche. L’armée turque, qui avait attaqué les Russes, continuait toujours de son côté à la foudroyer par son canon. Il était probable qu’enfin les Russes allaient être perdus sans ressource par leur position, par l’inégalité du nombre, et par la disette. Les escarmouches continuaient toujours; la cavalerie du czar, presque toute démontée, ne pouvait plus être d’aucun secours, à moins qu’elle ne combattît à pied; la situation paraissait désespérée. Il ne faut que jeter les yeux sur la carte exacte du camp du czar et de l’armée ottomane pour voir qu’il n’y eut jamais de position plus dangereuse, que la retraite était impossible, qu’il fallait remporter une victoire complète, ou périr jusqu’au dernier, ou être esclave des Turcs(17). Toutes les relations, tous les Mémoires du temps, conviennent unanimement que le czar, incertain s’il tenterait le lendemain le sort d’une nouvelle bataille, s’il exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux, à une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d’inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état, il défendit qu’on entrât dans sa tente. Il vit alors quel était son bonheur d’avoir permis à sa femme de le suivre. Catherine entra malgré la défense. Une femme qui avait affronté la mort pendant tous ces combats, exposée comme un autre au feu de l’artillerie des Turcs, avait le droit de parler. Elle persuada son époux de tenter la voie de la négociation. C’est la coutume immémoriale dans tout l’Orient, quand on demande audience aux souverains ou à leurs représentants, de ne les aborder qu’avec des présents. Catherine rassembla le peu de pierreries qu’elle avait apportées dans ce voyage guerrier, dont toute magnificence et tout luxe étaient bannis; elle y ajouta deux pelisses de renard noir; l’argent comptant qu’elle ramassa fut destiné pour le kiaia. Elle choisit elle-même un officier intelligent qui devait, avec deux valets, porter les présents au grand vizir, et ensuite faire conduire au kiaia en sûreté le présent qui lui était réservé. Cet officier fut chargé d’une lettre du maréchal Sheremetof à Mehemet Baltagi. Les Mémoires de Pierre conviennent de la lettre: ils ne disent rien des détails dans lesquels entra Catherine; mais tout est assez confirmé par la déclaration de Pierre lui-même, donnée en 1723, quand il fit couronner Catherine impératrice. « Elle nous a été, dit-il, d’un très grand secours dans tous les dangers, et particulièrement à la bataille du Pruth, où notre armée était réduite à vingt-deux mille hommes. » si le czar en effet n’avait plus alors que vingt-deux mille combattants, menacés de périr par la faim ou par le fer, le service rendu par Catherine était aussi grand que les bienfaits dont son époux l’avait comblée. Le journal manuscrit(18) de Pierre le Grand dit que, le jour même du grand combat du 20 juillet, il y avait trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie, presque tous démontés; il aurait donc perdu seize mille deux cent quarante-six combattants dans cette bataille. Les autres Mémoires assurent que la perte des Turcs fut beaucoup plus considérable que la sienne, et qu’attaquant en foule et sans ordre, aucun des coups tirés sur eux ne porta à faux. S’il est ainsi, la journée du Pruth, du 20 au 21 juillet, fut une des plus meurtrières qu’on ait vues depuis plusieurs siècles. Il faut, ou soupçonner Pierre le Grand de s’être trompé, lorsqu’en couronnant l’impératrice il lui témoigne sa reconnaissance « d’avoir sauvé son armée, réduite à vingt-deux mille combattants »; ou accuser de faux son journal, dans lequel il est dit que, le jour de cette bataille, son armée du Pruth, indépendamment du corps qui campait sur le Sireth, « montait à trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et à six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie. Suivant ce calcul, la bataille aurait été plus terrible que tous les historiens et tous les Mémoires pour et contre ne l’ont rapporté jusqu’ici. Il y a certainement ici quelque malentendu; et cela est très ordinaire dans les récits de campagnes, lorsqu’on entre dans les détails. Le plus sur est de s’en tenir toujours à l’événement principal, à la victoire et à la défaite: on sait rarement avec précision ce que l’une et l’autre ont coûté. A quelque petit nombre que l’armée russe fût réduite, on se flattait qu’une résistance si intrépide et si opiniâtre en imposerait au grand vizir; qu’on obtiendrait la paix à des conditions honorables pour la Porte-Ottomane; que ce traité, en rendant le vizir agréable à son maître, ne serait pas trop humiliant pour l’empire de Russie. Le grand mérite de Catherine fut, ce semble, d’avoir vu cette possibilité dans un moment où les généraux ne paraissaient voir qu’un malheur inévitable(19). Nordberg, dans son Histoire de Charles XII, rapporte une lettre du czar au grand vizir, dans laquelle il s’exprime en ces mots: « Si, contre mon attente, j’ai le malheur d’avoir déplu à Sa Hautesse, je suis prêt à réparer les sujets de plainte qu’elle peut avoir contre moi... Je vous conjure, très noble général, d’empêcher qu’il ne soit répandu plus de sang, et je vous supplie de faire cesser dans le moment le feu excessif de votre artillerie... Recevez l’otage que je viens de vous envoyer... » Cette lettre porte tous les caractères de fausseté, ainsi que la plupart des pièces rapportées au hasard par Nordberg: elle est datée du 11 juillet, nouveau style; et on n’écrivit à Baltagi Mehemet que le 21, nouveau style; ce ne fut point le czar qui écrivit, ce fut le maréchal Sheremetof; on ne se servit point dans cette lettre de ces expressions « le czar a eu le malheur de déplaire à Sa Hautesse », ces termes ne conviennent qu’à un sujet qui demande pardon à son maître; il n’est point question d’otage: on n’en envoya point; la lettre fut portée par un officier, tandis que l’artillerie tonnait des deux côtés. Sheremetof, dans sa lettre, faisait seulement souvenir le vizir de quelques offres de paix que la Porte avait faites au commencement de la campagne par les ministres d’Angleterre et de Hollande, lorsque le divan demandait la cession de la citadelle et du port de Taganrock, qui étaient les vrais sujets de la guerre. Il se passa quelques heures avant qu’on eût une réponse du grand vizir. On craignait que le porteur n’eût été tué par le canon, on n’eût été retenu par les Turcs. On dépêcha un second courrier(20) avec un duplicata, et on tint conseil de guerre en présence de Catherine. Dix officiers généraux signèrent le résultat que voici: « Si l’ennemi ne veut pas accepter les conditions qu’on lui offre, et s’il demande que nous posions les armes et que nous nous rendions à discrétion, tous les généraux et les ministres sont unanimement d’avis de se faire jour au travers des ennemis. » En conséquence de cette résolution, on entoura le bagage de retranchements, et on s’avança jusqu’à cent pas de l’armée turque, lorsque enfin le grand vizir fit publier une suspension d’armes. Tout le parti suédois a traité dans ses Mémoires ce vizir de lâche et d’infâme, qui s’était laissé corrompre. C’est ainsi que tant d’écrivains ont accusé le comte Piper d’avoir reçu de l’argent du duc de Marlborough pour engager le roi de Suède à continuer la guerre contre le czar, et qu’on a imputé à un ministre de France d’avoir fait, à prix d’argent, le traité de Séville. De telles accusations ne doivent être avancées que sur des preuves évidentes. Il est très rare que des premiers ministres s’abaissent à de si honteuses lâchetés, découvertes tôt ou tard par ceux qui ont donné l’argent, et par les registres qui en font foi. Un ministre est toujours un homme en spectacle à l’Europe, son honneur est la base de son crédit; il est toujours assez riche pour n’avoir pas besoin d’être un traître. La place de vice-roi de l’empire ottoman est si belle, les profits en sont si immenses en temps de guerre, l’abondance et la magnificence régnaient à un si haut point dans les tentes de Baltagi Mehemet, la simplicité et surtout la disette étaient si grandes dans l’armée du czar, que c’était bien plutôt au grand vizir à donner qu’à recevoir. Une légère attention de la part d’une femme qui envoyait des pelisses et quelques bagues, comme il est d’usage dans toutes les cours, ou plutôt dans toutes les Portes orientales, ne pouvait être regardée comme une corruption. La conduite franche et ouverte de Baltagi Mehemet semble confondre les accusations dont on a souillé tant d’écrits touchant cette affaire. Le vice-chancelier Schaffirof alla dans sa tente avec un grand appareil; tout se passa publiquement, et ne pouvait se passer autrement. La négociation même fut entamée en présence d’un homme attaché au roi de Suède, et domestique du comte Poniatowski, officier de Charles XII, lequel servit d’abord d’interprète; et les articles furent rédigés publiquement par le premier secrétaire du viziriat, nommé Hummer Effendi. Le comte Poniatowski y était présent lui-même. Le présent qu’on faisait au kiaia fut offert publiquement et en cérémonie; tout se passa selon l’usage des Orientaux; on se fit des présents réciproques: rien ne ressemble moins à une trahison. Ce qui détermina le vizir à conclure, c’est que dans ce temps-là même le corps d’armée commandé par le général Renne, sur la rivière de Sireth en Moldavie, avait passé trois rivières, et était alors vers le Danube, où Renne venait de prendre la ville et le château de Brahila, défendus par une garnison nombreuse commandée par un pacha. Le czar avait un autre corps d’armée qui avançait des frontières de la Pologne. Il est de plus très vraisemblable que le vizir ne fut pas instruit de la disette que souffraient les Russes. Le compte des vivres et des munitions n’est pas communiqué à son ennemi; on se vante, au contraire, devant lui d’être dans l’abondance, dans le temps qu’on souffre le plus. Il n’y a point de transfuge entre les Turcs et les Russes; la différence des vêtements, de la religion et du langage, ne le permet pas. Ils ne connaissent point comme nous la désertion; aussi le grand vizir ne savait pas au juste dans quel état déplorable était l’armée de Pierre. Baltagi, qui n’aimait pas la guerre, et qui cependant l’avait bien faite, crut que son expédition était assez heureuse s’il remettait aux mains du Grand Seigneur les villes et les ports pour lesquels il combattait; s’il renvoyait des bords du Danube en Russie l’armée victorieuse du général Renne, et s’il fermait à jamais l’entrée des Palus-Méotides, le Bosphore cimmérien, la mer Noire, à un prince entreprenant; enfin s’il ne mettait pas des avantages certains au risque d’une nouvelle bataille, qu’après tout le désespoir pouvait gagner contre la force: il avait vu ses janissaires repoussés la veille, et il y avait bien plus d’un exemple de victoires remportées par le petit nombre contre le grand. Telles furent ses raisons: ni les officiers de Charles qui étaient dans son armée, ni le kan des Tartares ne les approuvèrent: l’intérêt des Tartares était de pouvoir exercer leurs pillages sur les frontières de Russie et de Pologne; l’intérêt de Charles XII était de se venger du czar; mais le général, le premier ministre de l’empire ottoman, n’était animé ni par la vengeance particulière d’un prince chrétien, ni par l’amour du butin qui conduisait les Tartares. Dès qu’on fut convenu d’une suspension d’armes, les Russes achetèrent des Turcs les vivres dont ils manquaient. Les articles de cette paix ne furent point rédigés comme le voyageur La Motraye le rapporte, et comme Nordberg le copie d’après lui. Le vizir, parmi les conditions qu’il exigeait, voulait d’abord que le czar s’engageât à ne plus entrer dans les intérêts de la Pologne, et c’est sur quoi Poniatowski insistait; mais il était, au fond, convenable à l’empire turc que la Pologne restât désunie et impuissante: ainsi cet article se réduisit à retirer les troupes russes des frontières. Le kan des Tartares demandait un tribut de quarante mille sequins: ce point fut longtemps débattu, et ne passa point. Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof: « J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk: il me restera l’espérance de le recouvrer; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur: y renoncer, c’est cesser d’être monarque. » Enfin le traité fut conclu et signé près du village nommé Falksen, sur les bords du Pruth. Ou convint dans le traité qu’Azof et son territoire seraient rendus avec les munitions et l’artillerie dont il était pourvu avant que le czar l’eut pris, en 1696; que le port de Taganrock, sur la mer de Zabache, serait démoli, ainsi que celui de Samara, sur la rivière de ce nom, et d’autres petites citadelles. On ajouta enfin un article touchant le roi de Suède, et cet article même faisait assez voir combien le vizir était mécontent de lui. Il fut stipulé que ce prince ne serait point inquiété par le czar s’il retournait dans ses États, et que d’ailleurs le czar et lui pouvaient faire la paix s’ils en avaient envie. Il est bien évident, par la rédaction singulière de cet article, que Baltagi Mehemet se souvenait des hauteurs de Charles XII. Qui sait même si ces hauteurs n’avaient pas incliné Mehemet du côté de la paix? La perte du czar était la grandeur de Charles, et il n’est pas dans le coeur humain de rendre puissants ceux qui nous méprisent. Enfin ce prince, qui n’avait pas voulu venir à l’armée du vizir quand il avait besoin de le ménager, accourut quand l’ouvrage qui lui ôtait toutes ses espérances allait être consommé. Le vizir n’alla point à sa rencontre, et se contenta de lui envoyer deux bachas; il ne vint au-devant de Charles qu’à quelque distance de sa tente. La conversation ne se passa, comme on sait, qu’en reproches. Plusieurs historiens ont cru que la réponse du vizir au roi, quand ce prince lui reprocha d’avoir pu prendre le czar prisonnier, et de ne l’avoir pas fait, était la réponse d’un imbécile. « Si j’avais pris le czar, dit-il, qui aurait gouverné son empire? » Il est aisé pourtant de comprendre que c’était la réponse d’un homme piqué; et ces mots qu’il ajouta: « Il ne faut pas que tous les rois sortent de chez eux, » montrent assez combien il voulait mortifier l’hôte de Bender. Charles ne retira d’autre fruit de son voyage que celui de déchirer la robe du grand vizir avec l’éperon de ses bottes. Le vizir, qui pouvait l’en faire repentir, feignit de ne s’en pas apercevoir; et en cela il était très supérieur à Charles. Si quelque chose put faire sentir à ce monarque, dans sa vie brillante et tumultueuse, combien la fortune peut confondre la grandeur, c’est qu’à Pultava un pâtissier avait fait mettre bas les armes à toute son armée, et qu’au Pruth un fendeur de bois avait décidé du sort du czar et du sien: car ce vizir Baltagi Mehemet avait été fendeur de bois dans le sérail, comme son nom le signifie; et, loin d’en rougir, il s’en faisait honneur: tant les moeurs orientales diffèrent des nôtres. Le sultan et tout Constantinople furent d’abord très contents de la conduite du vizir: on fit des réjouissances publiques une semaine entière; le kiaia de Mehemet, qui porta le traité au divan, fut élevé incontinent à la dignité de boujouk imraour, grand-écuyer: ce n’est pas ainsi qu’on traite ceux dont on croit être mal servi. Il paraît que Nordberg connaissait peu le gouvernement ottoman, puisqu’il dit que « le Grand Seigneur ménageait son vizir, et que Baltagi Mehemet était à craindre ». Les janissaires ont été souvent dangereux aux sultans, mais il n’y a pas un exemple d’un seul vizir qui n’ait été aisément sacrifié sur un ordre de son maître; et Mehemet n’était pas en état de se soutenir par lui-même. C’est, de plus, se contredire que d’assurer dans la même page que les janissaires étaient irrités contre Mehemet, et que le sultan craignait son pouvoir. Le roi de Suède fut réduit à la ressource de cabaler à la cour ottomane. On vit un roi qui avait fait des rois s’occuper à faire présenter au sultan des mémoires et des placets qu’on ne voulait pas recevoir. Charles employa toutes les intrigues, comme un sujet qui veut décrier un ministre auprès de son maître. C’est ainsi qu’il se conduisit contre le vizir Mehemet et contre tous ses successeurs: tantôt on s’adressait à la sultane validé par une juive, tantôt on employait un eunuque; il y eut enfin un homme(21) qui, se mêlant parmi les gardes du Grand Seigneur, contrefit l’insensé, afin d’attirer ses regards, et de pouvoir lui donner un mémoire du roi. De toutes ces manoeuvres, Charles ne recueillit d’abord que la mortification de se voir retrancher son thaïm, c’est-à-dire la subsistance que la générosité de la Porte lui fournissait par jour, et qui se montait à quinze cents livres, monnaie de France. Le grand vizir, au lieu de thaïm, lui dépêcha un ordre, en forme de conseil, de sortir de la Turquie. Charles s’obstina plus que jamais à rester, s’imaginant toujours qu’il rentrerait en Pologne et dans l’empire russe avec une armée ottomane. Personne n’ignore quelle fut enfin, en 1714, l’issue de son audace inflexible, comment il se battit contre une armée de janissaires, de spahis, et de Tartares, avec ses secrétaires, ses valets de chambre, ses gens de cuisine et d’écurie; qu’il fut captif dans le pays où il avait joui de la plus généreuse hospitalité; qu’il retourna ensuite déguisé en courrier dans ses États, après avoir demeuré cinq années en Turquie. Il faut avouer que s’il y a eu de la raison dans sa conduite, cette raison n’était pas faite comme celle des autres hommes. Suite de l’affaire du Pruth. Il est utile de rappeler ici un fait déjà raconté dans l’Histoire de Charles XII. Il arriva, pendant la suspension d’armes qui précéda le traité du Pruth, que deux Tartares surprirent deux officiers italiens de l’armée du czar, et vinrent les vendre à un officier des janissaires; le vizir punit cet attentat contre la foi publique par la mort des deux Tartares. Comment accorder cette délicatesse si sévère avec la violation du droit des gens dans la personne de l’ambassadeur Tolstoy, que le même grand vizir avait fait arrêter dans les rues de Constantinople? Il y a toujours une raison des contradictions dans la conduite dos hommes. Baltagi Mehemet était piqué contre le kan des Tartares, qui ne voulait pas entendre parler de paix; et il voulut lui faire sentir qu’il était le maître. Le czar, après la paix signée, se retira par Yassi jusque sur la frontière, suivi d’un corps de huit mille Turcs, que le vizir envoya non seulement pour observer la marche de l’armée russe, mais pour empêcher que les Tartares vagabonds ne l’inquiétassent. Pierre accomplit d’abord le traité en faisant démolir la forteresse de Samara et de Kamienska; mais la reddition d’Azof et la démolition de Taganrock souffrirent plus de difficultés: il fallait, aux termes du traité, distinguer l’artillerie et les munitions d’Azof qui appartenaient aux Turcs de celles que le czar y avait mises depuis qu’il avait conquis cette place. Le gouverneur traîna en longueur cette négociation, et la Porte en fut justement irritée. Le sultan était impatient de recevoir les clefs d’Azof; le vizir les promettait; le gouverneur différait toujours. Baltagi Mehemet en perdit les bonnes grâces de son maître et sa place; le kan des Tartares et ses autres ennemis prévalurent contre lui: il fut enveloppé dans la disgrâce de plusieurs bachas; mais le Grand Seigneur, qui connaissait sa fidélité, ne lui ôta ni son bien ni sa vie; il fut envoyé à Mitylène(22), où il commanda. Cette simple déposition, cette conservation de sa fortune, et surtout ce commandement dans Mitylène, démontent évidemment tout ce que Nordborg avance pour faire croire que ce vizir avait été corrompu par l’argent du czar. Nordberg dit que le bostangi bachi qui vint lui redemander le bul de l’empire, et lui signifier son arrêt, le déclara « traître et désobéissant à son maître, vendu aux ennemis à prix d’argent, et coupable de n’avoir point veillé aux intérêts du roi de Suède ». Premièrement, ces sortes de déclarations ne sont point du tout en usage en Turquie: les ordres du sultan sont donnés en secret, et exécutés en silence. Secondement, si le vizir avait été déclaré traître, rebelle et corrompu, de tels crimes auraient été punis par la mort dans un pays où ils ne sont jamais pardonnés(23). Enfin, s’il avait été puni pour n’avoir pas assez ménagé l’intérêt de Charles XII, il est clair que ce prince aurait eu en effet à la Porte-Ottomane un pouvoir qui devait faire trembler les autres ministres; ils devaient, en ce cas, implorer sa faveur et prévenir ses volontés; mais, au contraire, Jussuf Bacha, aga des janissaires, qui succéda à Mehemet Baltagi dans le viziriat, pensa hautement comme son prédécesseur sur la conduite de ce prince loin de le servir, il ne songea qu’à se défaire d’un hôte dangereux; et quand Poniatowski, le confident et le compagnon de Charles XII, vint complimenter ce vizir sur sa nouvelle dignité, il lui dit: « Païen, je t’avertis qu’à la première intrigue que tu voudras tramer, je te ferai jeter dans la mer, une pierre au cou. » Ce compliment, que le comte Poniatowski rapporte lui-même dans des Mémoires qu’il fit à ma réquisition, ne laisse aucun doute sur le peu d’influence que Charles XII avait à la Porte. Tout ce que Nordberg a rapporté des affaires de Turquie paraît d’un homme passionné et mal informé. Il faut ranger parmi les erreurs de l’esprit de parti et parmi les mensonges politiques tout ce qu’il avance sans preuve touchant la prétendue corruption d’un grand vizir, c’est-à-dire d’un homme qui disposait de plus de soixante millions par an sans en rendre compte. J’ai encore entre les mains la lettre que le comte Poniatowski écrivit au roi Stanislas immédiatement après la paix du Pruth: il reproche à Baltagi Mehemet son éloignement pour le roi de Suède, son peu de goût pour la guerre, sa facilité; mais il se garde bien de l’accuser de corruption: il savait trop ce que c’est que la place d’un grand vizir pour penser que le czar pût mettre un prix à la trahison du vice-roi de l’empire ottoman. Schaffirof et Sheremetof, demeurés en otage à Constantinople, ne furent point traités comme ils l’auraient été s’ils avaient été convaincus d’avoir acheté la paix, et d’avoir trompé le sultan de concert avec le vizir: ils demeurèrent en liberté dans la ville, escortés de deux compagnies de janissaires. L’ambassadeur Tolstoy étant sorti des Sept-Tours immédiatement après la paix du Pruth, les ministres d’Angleterre et de Hollande s’entremirent auprès du nouveau vizir pour l’exécution des articles. Azof venait enfin d’être rendu aux Turcs; on démolissait les forteresses stipulées dans le traité. Quoique la Porte-Ottomane n’entre guère dans les différends des princes chrétiens, cependant elle était flattée alors de se voir arbitre entre la Russie, la Pologne et le roi de Suède: elle voulait que le czar retirât ses troupes de la Pologne, et délivrât la Turquie d’un voisinage si dangereux; elle souhaitait que Charles retournât dans ses États, afin que les princes chrétiens fussent continuellement divisés, mais jamais elle n’eut l’intention de lui fournir une armée. Les Tartares désiraient toujours la guerre, comme les artisans veulent exercer leurs professions lucratives. Les janissaires la souhaitaient, mais plus par haine contre les chrétiens, par fierté, par amour pour la licence, que par d’autres motifs. Cependant les négociations des ministres anglais et hollandais prévalurent contre le parti opposé. La paix du Pruth fut confirmée; mais on ajouta dans le nouveau traité que le czar retirerait dans trois mois toutes ses troupes de la Pologne, et que l’empereur turc renverrait incessamment Charles XII. On peut juger, par ce nouveau traité, si le roi de Suède avait à la Porte autant de pouvoir qu’on l’a dit. Il était évidemment sacrifié par le nouveau vizir Jussuf Bacha, ainsi que par Baltagi Mehemet. Ses historiens n’ont eu d’autre ressource, pour couvrir ce nouvel affront, que d’accuser Jussuf d’avoir été corrompu, ainsi que son prédécesseur. De pareilles imputations tant de fois renouvelées sans prouve sont bien plutôt les cris d’une cabale impuissante que les témoignages de l’histoire. L’esprit de parti, obligé d’avouer les faits, on altère les circonstances et les motifs; et malheureusement c’est ainsi que toutes les histoires contemporaines parviennent falsifiées à la postérité, qui ne peut plus guère démêler la vérité du mensonge. Mariage du czarovitz, et déclaration solennelle du mariage de Pierre avec Catherine, qui reconnaît son frère. Cette malheureuse campagne du Pruth fut plus funeste au czar que ne l’avait été la bataille de Narva: car, après Narva, il avait su tirer parti de sa défaite même, réparer toutes ses pertes, et enlever l’Ingrie à Charles XII; mais après avoir perdu, par le traité de Falksen avec le sultan, ses ports et ses forteresses sur les Palus-Méotides, il fallut renoncer à l’empire sur la mer Noire. Il lui restait un champ assez vaste pour ses entreprises; il avait à perfectionner tous ses établissements en Russie, ses conquêtes sur la Suède à poursuivre, le roi Auguste à raffermir en Pologne, et ses alliés à ménager. Les fatigues avaient alteré sa santé: il fallut qu’il allât aux eaux de Carlsbad en Bohême; mais pendant qu’il prenait les eaux, il faisait attaquer la Poméranie, Stralsund était bloqué, et cinq petites villes étaient prises. La Poméranie est la province d’Allemagne la plus septentrionale, bornée à l’orient par la Prusse et la Pologne, à l’occident par le Brandebourg, au midi par le Mecklenbourg, et au nord par la mer Baltique: elle eut presque de siècle en siècle différents maîtres. Gustave-Adolphe s’en empara dans la fameuse guerre de trente ans, et enfin elle fut cédée solennellement aux Suédois par le traité de Vestphalie, à la réserve de l’évêché de Camin et de quelques petites places situées dans la Poméranie ultérieure. Toute cette province devait naturellement appartenir à l’électeur de Brandebourg, en vertu des pactes de famille faits avec les ducs de Poméranie. La race de ces ducs s’était éteinte en 1637; par conséquent, suivant les lois de l’empire, la maison de Brandebourg avait un droit évident sur cette province; mais la nécessité, la première des lois, l’emporta dans le traité d’Osnabruck sur les pactes de famille, et depuis ce temps la Poméranie presque tout entière avait été le prix de la valeur suédoise. Le projet du czar était de dépouiller la couronne de Suède de toutes les provinces qu’elle possédait en Allemagne; il fallait, pour remplir ce dessein, s’unir avec les électeurs de Brandebourg et d’Hanovre, et avec le Danemark. Pierre écrivit tons les articles du traité qu’il projetait avec ces puissances, et tout le détail des opérations nécessaires pour se rendre maître de la Poméranie. Pendant ce temps-là même, il maria dans Torgau(24) son fils Alexis avec la princesse de Volfenbuttel, soeur de l’impératrice d’Allemagne, épouse de Charles VI: mariage qui fut depuis si funeste, et qui coûta la vie aux deux époux. Le czarovitz était né du premier mariage de Pierre avec Eudoxie Lapoukin, mariée, comme on l’a dit, en 1689. Elle était alors confinée dans un couvent à Susdal. Son fils, Alexis Pétrovitz, né le 1er mars 1690, était dans sa vingt-deuxième année. Ce prince n’était pas encore connu en Europe. Un ministre(25), dont on a imprimé des Mémoires sur la cour de Russie, dit, dans une lettre écrite à son maître, datée du 25 auguste 1711, que « ce prince était grand et bien fait, qu’il ressemblait beaucoup à son père, qu’il avait le coeur bon, qu’il était plein de piété, qu’il avait lu cinq fois l’Écriture sainte, qu’il se plaisait fort à la lecture des anciennes histoires grecques; il lui trouve l’esprit étendu et facile; il dit que ce prince sait les mathématiques, qu’il entend bien la guerre, la navigation, la science de l’hydraulique, qu’il sait l’allemand, qu’il apprend le français; mais que son père n’a jamais voulu qu’il fît ce qu’on appelle ses exercices. » Voilà un portrait bien différent de celui que le czar lui-même fit quelque temps après de ce fils infortuné; nous verrons avec quelle douleur son père lui reprocha tous les défauts contraires aux bonnes qualités que ce ministre admire en lui. C’est à la postérité à décider entre un étranger qui peut juger légèrement ou flatter le caractère d’Alexis, et un père qui a cru devoir sacrifier les sentiments de la nature au bien de son empire. Si le ministre n’a pas mieux connu l’esprit d’Alexis que sa figure, son témoignage a peu de poids: il dit que ce prince était grand et bien fait; les Mémoires que j’ai reçus de Pétersbourg disent qu’il n’était ni l’un ni l’autre. Catherine, sa belle-mère, n’assista point à ce mariage: car, quoiqu’elle fût regardée comme czarine, elle n’était point reconnue solennellement en cette qualité, et le titre d’altesse qu’on lui donnait à la cour du czar lui laissait encore un rang trop équivoque pour qu’elle signât au contrat, et pour que le cérémonial allemand lui accordât une place convenable à sa dignité d’épouse du czar Pierre. Elle était alors à Thorn dans la Prusse polonaise. Le czar envoya d’abord(26) les deux nouveaux époux à Volfenbuttel, et reconduisit bientôt la czarine à Pétersbourg avec cette rapidité et cette simplicité d’appareil qu’il mettait dans tous ses voyages. Ayant fait le mariage de son fils, il déclara plus solennellement le sien, et le célébra à Pétersbourg(27). La cérémonie fut aussi auguste qu’on peut la rendre dans un pays nouvellement créé, dans un temps où les finances étaient dérangées par la guerre soutenue contre les Turcs, et par celle qu’on faisait encore au roi de Suède. Le czar ordonna seul la fête, et y travailla lui-même selon sa coutume. Ainsi Catherine fut reconnue publiquement czarine, pour prix d’avoir sauvé sou époux et son armée. Les acclamations avec lesquelles ce mariage fut reçu dans Pétersbourg étaient sincères; mais les applaudissements des sujets aux actions d’un prince absolu sont toujours suspects: ils furent confirmés par tous les esprits sages de l’Europe, qui virent avec plaisir, presque dans le même temps, d’un côté l’héritier de cette vaste monarchie, n’ayant de gloire que celle de sa naissance, marié à une princesse; et de l’autre un conquérant, un législateur partageant publiquement son lit et son trône avec une inconnue, captive à Marienbourg, et qui n’avait que du mérite. L’approbation même est devenue plus générale, à mesure que les esprits se sont plus éclairés par cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans: philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeur et de puissance, et à réserver les respects véritables pour les talents et pour les services. Je dois fidèlement rapporter ce que je trouve concernant ce mariage, dans les dépêches du comte de Bassevitz, conseiller aulique à Vienne, et longtemps ministre de Holstein à la cour de Russie. C’était un homme de mérite, plein de droiture et de candeur, et qui a laissé en Allemagne une mémoire précieuse. Voici ce qu’il dit dans ses lettres: « La czarine avait été non seulement nécessaire à la gloire de Pierre, mais elle l’était à la conservation de sa vie. Ce prince était malheureusement sujet à des convulsions douloureuses, qu’on croyait être l’effet d’un poison qu’on lui avait donné dans sa jeunesse. Catherine seule avait trouvé le secret d’apaiser ses douleurs par des soins pénibles et des attentions recherchées dont elle seule était capable, et se donnait tout entière à la conservation d’une santé aussi précieuse à l’État qu’à elle-même. Ainsi le czar, ne pouvant vivre sans elle, la fit compagne de son lit et de son trône. » Je me borne à rapporter ses propres paroles. La fortune, qui dans cette partie du monde avait produit tant de scènes extraordinaires à nos yeux, et qui avait élevé l’impératrice Catherine de l’abaissement et de la calamité au plus haut degré d’élévation, la servit encore singulièrement quelques années après la solennité de son mariage. Voici ce que je trouve dans le manuscrit curieux d’un homme qui était alors au service du czar, et qui parle comme témoin: « Un envoyé du roi Auguste à la cour du czar, retournant à Dresde par la Courlande, entendit dans un cabaret un homme qui paraissait dans la misère, et à qui on faisait l’accueil insultant que cet état n’inspire que trop aux autres hommes. Cet inconnu, piqué, dit que l’on ne le traiterait pas ainsi s’il pouvait parvenir à être présenté au czar, et que peut-être il aurait dans sa cour de plus puissantes protections qu’on ne pensait. « L’envoyé du roi Auguste, qui entendit ce discours, eut la curiosité d’interroger cet homme, et sur quelques réponses vagues qu’il en reçut, l’ayant considéré plus attentivement, il crut démêler dans ses traits quelques ressemblances avec l’impératrice. Il ne put s’empêcher, quand il fut à Dresde, d’en écrire à un de ses amis à Pétersbourg. La lettre tomba dans les mains du czar, qui envoya ordre au prince Repnin, gouverneur de Riga, de tâcher de découvrir l’homme dont il était parlé dans la lettre. Le prince Repnin fit partir un homme de confiance pour Mittau, en Courlande; on découvrit l’homme: il s’appelait Charles Scavronski; il était fils d’un gentilhomme de Lithuanie, mort dans les guerres de Pologne, et qui avait laissé deux enfants au berceau, un garçon et une fille. L’un et l’autre n’eurent d’éducation que celle qu’on peut recevoir de la nature dans l’abandon général de toutes choses. Scavronski, séparé de sa soeur dès sa plus tendre enfance, savait seulement qu’elle avait été prise dans Marienbourg en 1704, et la croyait encore auprès du prince Menzikoff, où il pensait qu’elle avait fait quelque fortune. « Le prince Repnin, suivant les ordres exprès de son maître, fit conduire à Riga Scavronski, sous prétexte de quelque délit dont on l’accusait; on fit contre lui une espèce d’information, et on l’envoya sous bonne garde à Pétersbourg, avec ordre de le bien traiter sur la route. « Quand il fut arrivé à Pétersbourg, on le mena chez un maître d’hôtel du czar, nommé Shepleff. Ce maître d’hôtel, instruit du rôle qu’il devait jouer, tira de cet homme beaucoup de lumières sur son état, et lui dit enfin que l’accusation qu’on avait intentée contre lui à Riga était très grave, mais qu’il obtiendrait justice qu’il devait présenter une requête à Sa Majesté, qu’on dresserait cette requête en son nom, et qu’on ferait en sorte qu’il pût la lui donner lui-même. « Le lendemain, le czar alla dîner chez Shepleff; on lui présenta Scavronski: ce prince lui fit beaucoup de questions, et demeura convaincu, par la naïveté de ses réponses, qu’il était le propre frère de la czarine. Tous deux avaient été dans leur enfance en Livonie. Toutes les réponses que fit Scavronski aux questions du czar se trouvaient conformes à ce que sa femme lui avait dit de sa naissance et des premiers malheurs de sa vie. « Le czar, ne doutant plus de la vérité, proposa le lendemain à sa femme d’aller dîner avec lui chez ce même Shepleff: il fit venir, au sortir de table, ce même homme qu’il avait interrogé la veille. Il vint vêtu des mêmes habits qu’il avait portés dans le voyage, le czar ne voulant point qu’il parût dans un autre état que celui auquel sa mauvaise fortune l’avait accoutumé. » Il l’interrogea encore devant sa femme. Le manuscrit porte qu’à la fin il lui dit ces propres mots: « Cet homme est ton frère; allons, Charles, baise la main de l’impératrice, et embrasse ta soeur. » L’auteur de la relation ajoute que l’impératrice tomba en défaillance, et que lorsqu’elle eut repris ses sens le czar lui dit: « Il n’y a là rien que de simple; ce gentilhomme est mon beau-frère: s’il a du mérite, nous en ferons quelque chose; s’il n’en a point, nous n’en ferons rien. » Il me semble qu’un tel discours montre autant de grandeur que de simplicité, et que cette grandeur est très peu commune. L’auteur dit que Scavronski resta longtemps chez Shepleff, qu’on lui assigna une pension considérable, et qu’il vécut très retiré. Il ne pousse pas plus loin le récit de cette aventure, qui servit seulement à découvrir la naissance de Catherine; mais on sait d’ailleurs que ce gentilhomme fut créé comte, qu’il épousa une fille de qualité, et qu’il eut deux filles mariées à des premiers seigneurs de Russie. Je laisse au peu de personnes qui peuvent être instruites de ces détails à démêler ce qui est vrai dans cette aventure, et ce qui peut y avoir été ajouté. L’auteur du manuscrit ne paraît pas avoir raconté ces faits dans la vue de débiter du merveilleux à ses lecteurs, puisque son Mémoire n’était point destiné à voir le jour. Il écrit à un ami avec naïveté ce qu’il dit avoir vu. Il se peut qu’il se trompe sur quelques circonstances, mais le fond paraît très vrai: car si ce gentilhomme avait su qu’il était frère d’une personne si puissante, il n’aurait pas attendu tant d’années pour se faire reconnaître. Cette reconnaissance, toute singulière qu’elle paraît, n’est pas si extraordinaire que l’élévation de Catherine: l’une et l’autre sont une preuve frappante de la destinée, et peuvent servir à nous faire suspendre notre jugement quand nous traitons de fables tant d’événements de l’antiquité, moins opposés peut-être à l’ordre commun des choses que toute l’histoire de cette impératrice. Les fêtes que Pierre donna pour le mariage de son fils et le sien ne furent pas des divertissements passagers qui épuisent le trésor, et dont le souvenir reste à peine. Il acheva la fonderie des canons et les bâtiments de l’amirauté; les grands chemins furent perfectionnés; de nouveaux vaisseaux furent construits; il creusa des canaux; la bourse et les magasins furent achevés, et le commerce maritime de Pétersbourg commença à être dans sa vigueur. Il ordonna que le sénat de Moscou fût transporté à Pétersbourg: ce qui s’exécuta au mois d’avril 1712. Par là cette nouvelle ville devint comme la capitale de l’empire. Plusieurs prisonniers suédois furent employés aux embellissements de cette ville, dont la fondation était le fruit de leur défaite. Prise de Stetin. Descente en Finlande. Événements de 1712. Pierre, se voyant heureux dans sa maison, dans son gouvernement, dans ses guerres contre Charles XII, dans ses négociations avec tous les princes qui voulaient chasser les Suédois du continent, et les renfermer pour jamais dans la presqu’île de la Scandinavie, portait toutes ses vues sur les côtes occidentales du nord de l’Europe, et oubliait les Palus-Méotides et la mer Noire. Les clefs d’Azof, longtemps refusées au bacha qui devait entrer dans cette place au nom du Grand Seigneur, avaient été enfin rendues; et, malgré tous les soins de Charles XII, malgré toutes les intrigues de ses partisans à la cour ottomane, malgré même plusieurs démonstrations d’une nouvelle guerre, la Russie et la Turquie étaient en paix. Charles XII restait toujours obstinément à Bender, et faisait dépendre sa fortune et ses espérances du caprice d’un grand vizir, tandis que le czar menaçait toutes ses provinces, armait contre lui le Danemark et le Hanovre, était prêt à faire déclarer la Prusse, et réveillait la Pologne et la Saxe. La même fierté inflexible que Charles mettait dans sa conduite avec la Porte, dont il dépendait, il la déployait contre ses ennemis éloignés, réunis pour l’accabler. Il bravait, du fond de sa retraite, dans les déserts de la Bessarabie, et le czar, et les rois de Pologne, de Danemark et de Prusse, et l’électeur d’Hanovre, devenu bientôt après roi d’Angleterre, e t l’empereur d’Allemagne, qu’il avait tant offensé quand il traversa la Silésie en vainqueur. L’empereur s’en vengeait en l’abandonnant à sa mauvaise fortune, et en ne donnant aucune protection aux États que la Suède possédait encore en Allemagne. Il eût été aisé de dissiper la ligue qu’on formait contre lui. Il n’avait qu’à céder Stetin au premier roi de Prusse, Frédéric, électeur de Brandebourg, qui avait des droits très légitimes sur cette partie de la Poméranie; mais il ne regardait pas alors la Prusse comme une puissance prépondérante: ni Charles ni personne ne pouvait prévoir que le petit royaume de Prusse, presque désert, et l’électorat de Brandebourg, deviendraient formidables. Il ne voulut consentir à aucun accommodement; et, résolu de rompre plutôt que de plier, il ordonna qu’on résistât de tous côtés sur mer et sur terre. Ses États étaient presque épuisés d’hommes et d’argent; cependant on obéit: le sénat de Stockholm équipa une flotte de treize vaisseaux de ligne; on arma des milices; chaque habitant devint soldat. Le courage et la fierté de Charles XII semblèrent animer tous ses sujets, presque aussi malheureux que leur maître. Il est difficile de croire que Charles eût un plan réglé de conduite. Il avait encore un parti en Pologne, qui, aidé des Tartares de Crimée, pouvait ravager ce malheureux pays, mais non pas remettre le roi Stanislas sur le trône; son espérance d’engager la Porte-Ottomane à soutenir ce parti, et de prouver au divan qu’il devait envoyer deux cent mille hommes à son secours, sous prétexte que le czar défendait en Pologne son allié Auguste, était une espérance chimérique. Il attendait à Bender l’effet de tant de vaines intrigues; et les Russes, les Danois, les Saxons, étaient en Poméranie. Pierre mena son épouse à cette expédition(28). Déjà le roi de Danemark s’était emparé de Stade, ville maritime du duché de Brême; les armées russe, saxonne, et danoise, étaient devant Stralsund. Ce fut alors(29) que le roi Stanislas, voyant l’état déplorable de tant de provinces, l’impossibilité de remonter sur le trône de Pologne, et tout en confusion par l’absence obstinée de Chartes XII, assembla les généraux suédois qui défendaient la Poméranie avec une armée d’environ dix à onze mille hommes, seule et dernière ressource de la Suède dans ces provinces. Il leur proposa un accommodement avec le roi Auguste, et offrit d’en être la victime. Il leur parla en français; voici les propres paroles dont il se servit, et qu’il leur laissa par un écrit que signèrent neuf officiers généraux, entre lesquels il se trouvait un Patkul, cousin germain de cet infortuné Patkul que Chartes XII avait fait expirer sur la roue: « J’ai servi jusqu’ici d’instrument à la gloire des armes de la Suède; je ne prétends pas être le sujet funeste de leur perte. Je me déclare de sacrifier ma couronne(30) et mes propres intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi, ne voyant pas humainement d’autre moyen pour le retirer de l’endroit où il se trouve. » Ayant fait cette déclaration, il se disposa à partir pour la Turquie, dans l’espérance de fléchir l’opiniâtreté de son bienfaiteur, et de le toucher par ce sacrifice. Sa mauvaise fortune le fit arriver en Bessarabie, précisément dans le temps même que Charles, après avoir promis au sultan de quitter son asile, et ayant reçu l’argent et l’escorte nécessaire pour son retour, mais s’étant obstiné à rester et à braver les Turcs et les Tartares, soutint contre une armée entière, aidé de ses seuls domestiques, ce combat malheureux de Bender, où les Turcs, pouvant aisément le tuer, se contentèrent de le prendre prisonnier. Stanislas, arrivant dans cette étrange conjoncture, fut arrêté lui-même: ainsi deux rois chrétiens furent à la fois captifs en Turquie. Dans ce temps où toute l’Europe était troublée, et où la France achevait, contre une partie de l’Europe, une guerre non moins funeste pour mettre sur le trône d’Espagne le petit-fils de Louis XIV, l’Angleterre donna la paix à la France; et la victoire que le maréchal de Villars remporta à Denain, en Flandre, sauva cet État de ses autres ennemis. La France était, depuis un siècle, l’alliée de la Suède; il importait que son alliée ne fût pas privée de ses possessions en Allemagne. Charles, trop éloigné, ne savait pas même encore à Bender ce qui se passait en France. La régence de Stockholm hasarda de demander de l’argent à la France épuisée, dans un temps où Louis XIV n’avait pas même de quoi payer ses domestiques. Elle fit partir un comte de Sparre, chargé de cette négociation, qui ne devait pas réussir. Sparre vint à Versailles, et représenta au marquis de Torcy l’impuissance où l’on était de payer la petite armée suédoise qui restait à Charles XII en Poméranie, qu’elle était prête à se dissiper faute de paye, que le seul allié de la France allait perdre des provinces dont la conservation était nécessaire à la balance générale; qu’à la vérité Charles XII, dans ses victoires, avait trop négligé le roi de France; mais que la générosité de Louis XIV était aussi grande que les malheurs de Charles. Le ministre français fit voir au Suédois l’impuissance où l’on était de secourir son maître, et Sparre désespérait du succès. Un particulier de Paris fit ce que Sparre désespérait d’obtenir. Il y avait à Paris un banquier, nommé Samuel Bernard, qui avait fait une fortune prodigieuse, tant par les remises de la cour dans les pays étrangers que par d’autres entreprises; c’était un homme enivré d’une espèce de gloire rarement attachée à sa profession, qui aimait passionnément toutes les choses d’éclat, et qui savait que tôt ou tard le ministère de France rendait avec avantage ce qu’on hasardait pour lui. Sparre alla dîner chez lui, il le flatta, et au sortir de table le banquier fit délivrer au comte de Sparre six cent mille livres; après quoi il alla chez le ministre, marquis de Torcy, et lui dit: « J’ai donné en votre nom deux cent mille écus à la Suède; vous me les ferez rendre quand vous pourrez. » Le comte de Stenbock, général de l’armée de Charles, n’attendait pas un tel secours; il voyait ses troupes sur le point de se mutiner, et, n’ayant à leur donner que des promesses, voyant grossir l’orage autour de lui, craignant enfin d’être enveloppé par trois armées de Russes, de Danois, de Saxons, il demanda un armistice, jugeant que Stanislas allait abdiquer, qu’il fléchirait la hauteur de Charles XII, qu’il fallait au moins gagner du temps, et sauver ses troupes par les négociations. Il envoya donc un courrier à Bender, pour représenter au roi l’état déplorable de ses finances, de ses affaires et de ses troupes, et pour l’instruire qu’il se voyait forcé à cet armistice qu’il serait trop heureux d’obtenir. Il n’y avait pas trois jours que ce courrier était parti, et Stanislas ne l’était pas encore, quand Stenbock reçut les deux cent mille écus du banquier de Paris: c’était alors un trésor prodigieux dans un pays ruiné. Fort de ce secours avec lequel on remédie à tout, il encouragea son armée, il eut des munitions, des recrues; il se vit à la tête de douze mille hommes, et, renonçant à toute suspension d’armes, il ne chercha plus qu’à combattre. C’était ce même Stenbock qui, en 1710, après la défaite de Pultava, avait vengé la Suède sur les Danois dans une irruption qu’ils avaient faite en Scanie: il avait marché contre eux avec de simples milices qui n’avaient que des cordes pour bandoulières, et avait remporté une victoire complète. Il était, comme tous les autres généraux de Charles XII, actif et intrépide; mais sa valeur était souillée par la férocité. C’est lui qui, après un combat contre les Russes, ayant ordonné qu’on tuât tous les prisonniers, aperçut un officier polonais du parti du czar, qui se jetait à l’étrier de Stanislas, et que ce prince tenait embrassé pour lui sauver la vie; Stenbock le tua d’un coup de pistolet entre les bras du prince, comme il est rapporté dans la vie de Charles XII(31), et le roi Stanislas a dit à l’auteur qu’il aurait cassé la tête à Stenbock s’il n’avait été retenu par son respect et par sa reconnaissance pour le roi de Suède. Le général Stenbock marcha donc(32), dans le chemin de Vismar, aux Russes, aux Saxons et aux Danois réunis. Il se trouva vis-à-vis l’armée danoise et saxonne, qui précédait les Russes, éloignés de trois lieues. Le czar envoie trois courriers coup sur coup au roi de Danemark pour le prier de l’attendre, et pour l’avertir du danger qu’il court s’il combat les Suédois sans être supérieur en forces. Le roi de Danemark ne voulut point partager l’honneur d’une victoire qu’il croyait sûre: il s’avança contre les Suédois, et les attaqua près d’un endroit nommé Gadebesk. On vit encore à cette journée quelle était l’inimitié naturelle entre les Suédois et les Danois. Les officiers de ces deux nations s’acharnaient les uns contre les autres, et tombaient morts percés de coups. Stenbock remporta la victoire avant que les Russes pussent arriver à portée du champ de bataille; il reçut quelques jours après la réponse du roi son maître, qui condamnait toute idée d’armistice: il disait qu’il ne pardonnerait cette démarche honteuse qu’en cas qu’elle fût réparée; et que, fort ou faible, il fallait vaincre ou périr. Stenbock avait déjà prévenu cet ordre par la victoire. Mais cette victoire fut semblable à celle qui avait consolé un moment le roi Auguste quand, dans le cours de ses infortunes, il gagna la bataille de Calish contre les Suédois, vainqueurs de tous côtés. La victoire de Calish ne fit qu’aggraver les malheurs d’Auguste, et celle de Gadebesk recula seulement la perte de Stenbock et son armée. Le roi de Suède, en apprenant la victoire de Stenbock, crut ses affaires rétablies: il se flatta même de faire déclarer l’empire ottoman, qui menaçait encore le czar d’une nouvelle guerre: et dans cette espérance il ordonna à son général Stenbock de se porter en Pologne, croyant toujours, au moindre succès, que le temps de Narva et ceux où il faisait des lois(33) allaient renaître. Ces idées furent bientôt après confondues par l’affaire de Bender et par sa captivité chez les Turcs. Tout le fruit de la victoire de Gadebesk fut d’aller réduire en cendres pendant la nuit la petite ville d’Altena, peuplée de commerçants et de manufacturiers; ville sans défense, qui, n’ayant pas pris les armes, ne devait point être sacrifiée: elle fut entièrement détruite; plusieurs habitants expirèrent dans les flammes; d’autres, échappés nus à l’incendie, vieillards, femmes, enfants, expirèrent de froid et de fatigues aux portes de Hambourg(34). Tel a été souvent le sort de plusieurs milliers d’hommes pour les querelles de deux hommes. Stenbock ne recueillit que cet affreux avantage. Les Russes, les Danois, les Saxons, le poursuivirent si vivement, après sa victoire, qu’il fut obligé de demander un asile dans Tonninge, forteresse du Holstein, pour lui et pour son armée. Le pays de Holstein était alors un des plus dévastés du Nord, et son souverain un des plus malheureux princes. C’était le propre neveu de Charles XII; c’était pour son père, beau-frère de ce monarque, que Charles avait porté ses armes jusque dans Copenhague avant la bataille de Narva; c’était pour lui qu’il avait fait le traité de Travendal, par lequel les ducs de Holstein étaient rentrés dans leurs droits. Ce pays est en partie le berceau des Cimbres et de ces anciens Normands qui conquirent la Neustrie en France, l’Angleterre entière, Naples et Sicile. On ne peut être aujourd’hui moins en état de faire des conquêtes que l’est cette partie de l’ancienne Chersonèse cimbrique; deux petits duchés la composent: Slesvick, appartenant au roi de Danemark et au duc en commun; Gottorp, au duc de Holstein seul. Slesvick est une principauté souveraine; Holstein est membre de l’empire d’Allemagne, qu’on appelle empire romain. Le roi de Danemark et le duc de Holstein-Gottorp étaient de la même maison; mais le duc, neveu de Charles XII, et son héritier présomptif, était né l’ennemi du roi de Danemark, qui accablait son enfance. Un frère de son père, évêque de Lubeck, administrateur des États de cet infortuné pupille, se voyait entre l’armée suédoise, qu’il n’osait secourir, et les armées russe, danoise, et saxonne, qui menaçaient. Il fallait pourtant tâcher de sauver les troupes de Charles XII sans choquer le roi de Danemark, devenu maître du pays, dont il épuisait toute la substance. L’évêque administrateur du Holstein était entièrement gouverné par ce fameux baron de Görtz(35), le plus délié et le plus entreprenant des hommes, d’un esprit vaste et fécond en ressources, ne trouvant jamais rien de trop hardi ni de trop difficile, aussi insinuant dans les négociations qu’audacieux dans les projets; sachant plaire, sachant persuader, et entraînant les esprits par la chaleur de son génie, après les avoir gagnés par la douceur de ses paroles. Il eut depuis sur Charles XII le même ascendant qui lui soumettait l’évêque administrateur du Holstein, et l’on sait qu’il paya de sa tête l’honneur qu’il eut de gouverner le plus inflexible et le plus opiniâtre souverain qui jamais ait été sur le trône(36). Görtz(37) s’aboucha secrètement(38) à Usum avec Stenbock, et lui promit qu’il lui livrerait la forteresse de Tonninge, sans compromettre l’évêque administrateur son maître; et dans le même temps il fit assurer le roi de Danemark qu’on ne la livrerait pas. C’est ainsi que presque toutes les négociations se conduisent, les affaires d’État étant d’un autre ordre que celles des particuliers, l’honneur des ministres consistant uniquement dans le succès, et l’honneur des particuliers dans l’observation de leurs paroles. Stenbock se présenta devant Tonninge; le commandant de la ville refuse de lui ouvrir les portes: ainsi on met le roi de Danemark hors d’état de se plaindre de l’évêque administrateur; mais Görtz fait donner un ordre au nom du duc mineur de laisser entrer l’armée suédoise dans Tonninge. Le secrétaire du cabinet, nommé Stamke, signe le nom du duc de Holstein; par là Görtz ne compromet qu’un enfant qui n’avait pas encore le droit de donner ses ordres; il sert à la fois le roi de Suède, auprès duquel il voulait se faire valoir, et l’évêque administrateur son maître, qui paraît ne pas consentir à l’admission de l’armée suédoise. Le commandant de Tonninge, aisément gagné, livra la ville aux Suédois, et Görtz se justifia comme il put auprès du roi de Danemark, en protestant que tout avait été fait malgré lui. L’armée suédoise(39), retirée en partie dans la ville et en partie sous son canon, ne fut pas pour cela sauvée: le général Stenbock fut obligé de se rendre prisonnier de guerre avec onze mille hommes, de même qu’environ seize mille s’étaient rendus après Pultava. Il fut stipulé que Stenbock, ses officiers et soldats, pourraient être rançonnés ou échangés; on fixa la rançon de Stenbock à huit mille écus d’empire: c’est une bien petite somme, cependant on ne put la trouver, et Stenbock resta captif à Copenhague jusqu’à sa mort. Les États de Holstein demeurèrent à la discrétion d’un vainqueur irrité. Le jeune duc fut l’objet de la vengeance du roi de Danemark, pour prix de l’abus que Görtz avait fait de son nom les malheurs de Charles XII retombaient sur toute sa famille. Görtz, voyant ses projets évanouis, toujours occupé de jouer un grand rôle dans cette confusion, revint à l’idée qu’il avait eue d’établir une neutralité dans les États de Suède en Allemagne. Le roi de Danemark était près d’entrer dans Tonninge. George, électeur de Hanovre, voulait avoir les duchés de Brême et de Verden avec la ville de Stade. Le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, jetait la vue sur Stetin. Pierre 1er se disposait à se rendre maître de la Finlande. Tous les États de Charles XII, hors la Suède, étaient des dépouilles qu’on cherchait à partager: comment accorder tant d’intérêts avec une neutralité? Görtz négocia en même temps avec tous les princes qui avaient intérêt à ce partage: il courait jour et nuit d’une province à une autre; il engagea le gouverneur de Brême et de Verden à remettre ces deux duchés à l’électeur de Hanovre en séquestre, afin que les Danois ne les prissent pas pour eux: il fit tant qu’il obtint du roi de Prusse qu’il se chargerait conjointement avec le Holstein du séquestre de Stetin et de Vismar; moyennant quoi le roi de Danemark laisserait le Holstein en paix, et n’entrerait pas dans Tonninge. C’était assurément un étrange service à rendre à Charles XII que de mettre ses places entre les mains de ceux qui pourraient les garder à jamais; mais Görtz, en leur remettant ces villes comme en otage, les forçait à la neutralité, du moins pour quelque temps; il espérait qu’ensuite il pourrait faire déclarer le Hanovre et le Brandebourg en faveur de la Suède; il faisait entrer dans ses vues le roi de Pologne, dont les États ruinés avaient besoin de la paix; enfin il voulait se rendre nécessaire à tous les princes. Il disposait du bien de Charles XII comme un tuteur qui sacrifie une partie du bien d’un pupille ruiné pour sauver l’autre, et d’un pupille qui ne peut faire ses affaires par lui-même: tout cela sans mission, sans autre garantie de sa conduite qu’un plein pouvoir d’un évêque de Lubeck, qui n’était nullement autorisé lui-même par Charles XII. Tel a été ce Görtz, que jusqu’ici on n’a pas assez connu. On a vu des premiers ministres de grands États, comme un Oxenstiern, un Richelieu, un Albéroni, donner le mouvement à une partie de l’Europe; mais que le conseiller privé d’un évêque de Lubeck en ait fait autant qu’eux, sans être avoué de personne, c’était une chose inouïe. Il réussit d’abord: il fit un traité(40) avec le roi de Prusse, par lequel ce monarque s’engageait, en gardant Stetin en séquestre, a conserver à Charles XII le reste de la Poméranie. En vertu de ce traité, Görtz fit proposer au gouverneur de la Poméranie (Meyerfelt) de rendre la place de Stetin au roi de Prusse, pour le bien de la paix, croyant que le Suédois gouverneur de Stetin pourrait être aussi facile que l’avait été le Holstenois gouverneur de Tonninge; mais les officiers de Charles XII n’étaient pas accoutumés à obéir à de pareils ordres. Meyerfelt répondit qu’on n’entrerait dans Stetin que sur son corps et sur des ruines. Il informa son maître de cette étrange proposition. Le courrier trouva Charles XII captif à Démirtash, après son aventure de Bender. On ne savait alors si Charles ne resterait pas prisonnier des Turcs toute sa vie, si on ne le reléguerait pas dans quelque île de l’Archipel ou de l’Asie. Charles, de sa prison, manda à Meyerfelt ce qu’il avait mandé à Stenbock, qu’il fallait mourir plutôt que de plier sous ses ennemis, et lui ordonna d’être aussi inflexible qu’il l’était lui-même. Görtz, voyant que le gouverneur de Stetin dérangeait ses mesures, et ne voulait entendre parler ni de neutralité ni de séquestre, se mit dans la tête, non seulement de faire séquestrer cette ville de Stetin, mais encore Stralsund; et il trouva le secret de faire avec le roi de Pologne, électeur de Saxe(41), le même traité pour Stralsund qu’il avait fait avec l’électeur de Brandebourg pour Stetin. Il voyait clairement l’impuissance des Suédois de garder ces places sans argent et sans armée, pendant que le roi était captif en Turquie; et il comptait écarter le fléau de la guerre de tout le Nord au moyen de ces séquestres. Le Danemark lui-même se prêtait enfin aux négociations de Görtz: il gagna absolument l’esprit du prince Menzikoff, général et favori du czar: il lui persuada qu’on pourrait céder le Holstein à son maître; il flatta le czar de l’idée de percer un canal du Holstein dans la mer Baltique, entreprise si conforme au goût de ce fondateur, et surtout d’obtenir une puissance nouvelle en voulant bien être un des princes de l’empire d’Allemagne, et en acquérant aux diètes de Ratisbonne un droit de suffrage qui serait toujours soutenu par le droit des armes. On ne peut ni se plier en plus de manières, ni prendre plus de formes différentes, ni jouer plus de rôles que fit ce négociateur volontaire; il alla jusqu’à engager le prince Menzikoff à ruiner cette même ville de Stetin, qu’il voulait sauver, à la bombarder, afin de forcer le commandant Meyerfelt à la remettre en séquestre; et il osait ainsi outrager le roi de Suède, auquel il voulait plaire, et à qui en effet il ne plut que trop dans la suite, pour son malheur. Quand le roi de Prusse vit qu’une armée russe bombardait Stetin, il craignit que cette ville ne fût perdue pour lui, et ne restât à la Russie: c’était où Görtz l’attendait. Le prince Menzikoff manquait d’argent, il lui fit prêter quatre cent mille écus par le roi de Prusse; il fit parler ensuite au gouverneur de la place. « Lequel aimez-vous mieux, lui dit-on, ou de voir Stetin en cendres sous la domination de la Russie, ou de la confier au roi de Prusse, qui la rendra au roi votre maître? » Le commandant se laissa enfin persuader, il se rendit. Menzikoff entra dans la place, et, moyennant les quatre cent mille écus, il la remit, avec tout le territoire, entre les mains du roi de Prusse, qui, pour la forme, y laissa entrer deux bataillons de Holstein, et qui n’a jamais rendu depuis cette partie de la Poméranie. Dès lors le second roi de Prusse, successeur d’un roi faible et prodigue, jeta les fondements de la grandeur où son pays parvint dans la suite, par la discipline militaire et par l’économie. Le baron de Görtz, qui fit mouvoir tant de ressorts, ne put venir à bout d’obtenir que les Danois pardonnassent à la province de Holstein, ni qu’ils renonçassent à s’emparer de Tonninge: il manqua ce qui paraissait être son premier but; mais il réussit à tout le reste, et surtout à devenir un personnage important dans le nord, ce qui était en effet sa vue principale. Déjà l’électeur de Hanovre s’était assuré de Brême et de Verden, dont Charles XII était dépouillé; les Saxons étaient devant sa ville de Vismar; Stetin était entre les mains du roi de Prusse(42); les Russes allaient assiéger Stralsund avec les Saxons, et ceux-ci étaient déjà dans l’île de Rugen; le czar, au milieu de tant de négociations, était descendu en Finlande, pendant qu’on disputait ailleurs sur la neutralité et sur les partages. Après avoir lui-même pointé l’artillerie devant Stralsund, abandonnant le reste à ses alliés et au prince Menzikoff, il s’était embarqué, dans le mois de mai, sur la mer Baltique; et, montant un vaisseau de cinquante canons, qu’il avait fait construire lui-même à Pétersbourg; il vogua vers la Finlande, suivi de quatre-vingt-douze galères, et de cent dix demi-galères, qui portaient seize mille combattants. La descente se fit à Elsingford(43), qui est dans la partie la plus méridionale de cette froide et stérile contrée, par le 61e degré. Cette descente réussit malgré toutes les difficultés. On feignit d’attaquer par un endroit, on descendit par un autre: on mit les troupes à terre, et l’on prit la ville. Le czar s’empara de Borgo, d’Abo, et fut maître de toute la côte. Il ne paraissait pas que les Suédois eussent désormais aucune ressource: car c’était dans ce temps-là même que l’armée suédoise commandée par Stenbock se rendait prisonnière de guerre. Tous ces désastres de Charles XII furent suivis, comme nous l’avons vu, de la perte de Brême, de Verden, de Stetin, d’une partie de la Poméranie; et enfin le roi Stanislas et Charles lui-même étaient prisonniers en Turquie; cependant il n’était pas encore détrompé de l’idée de retourner en Pologne à la tête d’une armée ottomane, de remettre Stanislas sur le trône, et de faire trembler tous ses ennemis. Succès de Pierre le Grand. Retour de Charles XII dans ses états. Pierre, suivant le cours de ses conquêtes, perfectionnait l’établissement de sa marine, faisait venir douze mille familles à Pétersbourg, tenait tous ses alliés attachés à sa fortune et à sa personne, quoiqu’ils eussent tous des intérêts divers et des vues opposées. Sa flotte menaçait à la fois toutes les côtes de la Suède, sur les golfes de Finlande et de Bothnie. L’un de ses généraux de terre, le prince Gallitzin, formé par lui-même comme ils l’étaient tous, avançait d’Elsingford, où le czar avait débarqué, jusqu’au milieu des terres, vers le bourg de Tavastus: c’était un poste qui couvrait la Bothnie. Quelques régiments suédois, avec huit mille hommes de milice, le défendaient. Il fallut livrer une bataille; les Russes la gagnèrent entièrement(44); ils dissipèrent toute l’armée suédoise, et pénétrèrent jusqu’à Vasa: de sorte qu’ils furent les maîtres de quatre-vingts lieues de pays. Il restait aux Suédois une armée navale avec laquelle ils tenaient la mer. Pierre ambitionnait depuis longtemps de signaler la marine qu’il avait créée. Il était parti de Pétersbourg, et avait rassemblé une flotte de seize vaisseaux de ligne, cent quatre-vingts galères propres à manoeuvrer à travers les rochers qui entourent l’île d’Aland, et les autres îles de la mer Baltique non loin du rivage de la Suède, vers laquelle il rencontra la flotte suédoise. Cette flotte était plus forte en grands vaisseaux que la sienne, mais inférieure en galères, plus propre à combattre en pleine mer qu’à travers des rochers. C’était une supériorité que le czar ne devait qu’à son seul génie. Il servait dans sa flotte en qualité de contre-amiral, et recevait les ordres de l’amiral Apraxin. Pierre voulait s’emparer de l’île d’Aland, qui n’est éloignée de la Suède que de douze lieues. Il fallait passer à la vue de la flotte des Suédois: ce dessein hardi fut exécuté; les galères s’ouvrirent le passage sous le canon ennemi, qui ne plongeait pas assez. On entra dans Aland, et comme cette côte est hérissée d’écueils presque tout entière, le czar fit transporter à bras quatre-vingts petites galères par une langue de terre, et on les remit à flot dans la mer qu’on nomme de Hango, où étaient ses gros vaisseaux. Ehrensköld, contre-amiral des Suédois, crut qu’il allait prendre aisément ou couler à fond ces quatre-vingts galères: il avança de ce côté pour les reconnaître mais il fut reçu avec un feu si vif qu’il vit tomber presque tous ses soldats et tous ses matelots. On lui prit les galères et les prames qu’il avait amenées, et le vaisseau qu’il montait; il se sauvait dans une chaloupe(45), mais il y fut blessé: enfin, obligé de se rendre, on l’amena sur la galère où le czar manoeuvrait lui-même. Le reste de la flotte suédoise regagna la Suède. On fut consterné dans Stockholm, on ne s’y croyait pas en sûreté. Pendant ce temps-là même, le colonel Schouvaloff Neusholf attaquait la seule forteresse qui restait à prendre sur les côtes occidentales de la Finlande, et la soumettait au czar, malgré la plus opiniâtre résistance. Cette journée d’Aland fut, après celle de Pultava, la plus glorieuse de la vie de Pierre. Maître de la Finlande, dont il laissa le gouvernement au prince Gallitzin; vainqueur de toutes les forces navales de la Suède, et plus respecté que jamais de ses alliés, il retourna dans Pétersbourg(46) quand la saison, devenue très orageuse, ne lui permit plus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie(47). Son bonheur voulut encore qu’en arrivant dans sa nouvelle capitale la czarine accouchât d’une princesse, mais qui mourut un an après. Il institua l’ordre de Sainte-Catherine en l’honneur de son épouse, et célébra la naissance de sa fille par une entrée triomphale. C’était, de toutes les fêtes auxquelles il avait accoutumé ses peuples, celle qui leur était devenue la plus chère. Le commencement de cette fête fut d’amener dans le port de Cronslot neuf galères suédoises, sept prames remplies de prisonniers, et le vaisseau du contre-amiral Ehrensköld. Le vaisseau amiral de Russie était chargé de tous les canons, des drapeaux, et des étendards pris dans la conquête de la Fin-lande. On apporta toutes ces dépouilles à Pétersbourg, où l’on arriva en ordre de bataille. Un arc de triomphe que le czar avait dessiné, selon sa coutume, fut décoré des emblèmes de toutes ses victoires: les vainqueurs passèrent sous cet arc triomphal; l’amiral Apraxin marchait à leur tête, ensuite le czar, en qualité de contre-amiral, et tous les autres officiers selon leur rang: on les présenta tous au vice-roi Romanodowski, qui, dans ces cérémonies, représentait le maître de l’empire(48).Ce vice-czar distribua à tous les officiers des médailles d’or; tous les soldats et les matelots en eurent d’argent. Les Suédois prisonniers passèrent sous l’arc de triomphe, et l’amiral Ehrensköld suivait immédiatement le czar son vainqueur. Quand on fut arrivé au trône, où le vice-czar était, l’amiral Apraxin lui présenta le contre-amiral Pierre, qui demanda à être créé vice-amiral pour prix de ses services: on alla aux voix, et l’on croit bien que toutes les voix lui furent favorables. Après cette cérémonie, qui comblait de joie tous les assistants et qui inspirait à tout le monde l’émulation, l’amour de la patrie et celui de la gloire, le czar prononça ce discours, qui mérite de passer à la dernière postérité: « Mes frères, est-il quelqu’un de vous qui eût pensé, il y a vingt ans, qu’il combattrait avec moi sur la mer Baltique dans des vaisseaux construits par vous-mêmes, et que nous serons établis dans ces contrées conquises par nos fatigues et par notre courage?... On place l’ancien siège des sciences dans la Grèce; elles s’établirent ensuite dans l’Italie, d’où elles se répandirent dans toutes les parties de l’Europe; c’est à présent notre tour, si vous voulez seconder mes desseins, en joignant l’étude à l’obéissance. Les arts circulent dans le monde, comme le sang dans le corps humain; et peut-être ils établiront leur empire parmi nous pour retourner dans la Grèce, leur ancienne patrie. J’ose espérer que nous ferons un jour rougir les nations les plus civilisées, par nos travaux et par notre solide gloire. » C’est là le précis véritable de ce discours digne d’un fondateur. Il a été énervé dans toutes les traductions; mais le plus grand mérite de cette harangue éloquente est d’avoir été prononcée par un monarque victorieux, fondateur et législateur de son empire. Les vieux boïards écoutèrent cette harangue avec plus de regret pour leurs anciens usages que d’admiration pour la gloire de leur maître; mais les jeunes en furent touchés jusqu’aux larmes. Ces temps furent encore signalés par l’arrivée des ambassadeurs russes qui revinrent de Constantinople avec la confirmation de la paix avec les Turcs(49). Un ambassadeur de Perse était arrivé quelque temps auparavant de la part de Cha-Ussin; il avait amené au czar un éléphant et cinq lions. Il reçut en même temps une ambassade du kan des Usbecks, Mehemet Bahadir, qui lui demandait sa protection contre d’autres Tartares. Du fond de l’Asie et de l’Europe, tout rendait hommage à sa gloire. La régence de Stockholm, désespérée de l’état déplorable de ses affaires, et de l’absence de son roi, qui abandonnait le soin de ses États, avait pris enfin la résolution de ne le plus consulter et, immédiatement après la victoire navale du czar, elle avait demandé un passeport au vainqueur pour un officier chargé de propositions de paix. Le passeport fut envoyé; mais, dans ce temps-là même, la princesse Ulrique-Éléonore, soeur de Charles XII, reçut la nouvelle que le roi son frère se disposait enfin à quitter la Turquie, et à revenir se défendre. On n’osa pas alors envoyer au czar le négociateur qu’on avait nommé en secret: on supporta la mauvaise fortune, et l’on attendit que Charles XII se présentât pour la réparer. En effet Charles après cinq années et quelques mois de séjour en Turquie, en partit sur la fin d’octobre 1714. On sait qu’il mit dans son voyage la même singularité qui caractérisait toutes ses actions. Il arriva à Stralsund le 22 novembre 1714. Dès qu’il y fut, le baron de Görtz se rendit auprès de lui: il avait été l’instrument d’une partie de ses malheurs; mais il se justifia avec tant d’adresse, et lui fit concevoir de si hautes espérances, qu’il gagna sa confiance comme il avait gagné celle de tous les ministres et de tous les princes avec lesquels il avait négocié: il lui fit espérer qu’il détacherait les alliés du czar, et qu’alors on pourrait faire une paix honorable, ou du moins une guerre égale. Dès ce moment, Görtz eut sur l’esprit de Charles beaucoup plus d’empire que n’en avait jamais eu le comte Piper. La première chose que fit Charles en arrivant à Stralsund fut de demander de l’argent aux bourgeois de Stockholm. Le peu qu’ils avaient fut livré; on ne savait rien refuser à un prince qui ne demandait que pour donner, qui vivait aussi durement que les simples soldats, et qui exposait comme eux sa vie. Ses malheurs, sa captivité, son retour, touchaient ses sujets et les étrangers: on ne pouvait s’empêcher de le blâmer, ni de l’admirer, ni de le plaindre, ni de le secourir. Sa gloire était d’un genre tout opposé à celle de Pierre; elle ne consistait ni dans l’établissement des arts, ni dans la législation, ni dans la politique, ni dans le commerce; elle ne s’étendait pas au delà de sa personne: son mérite était une valeur au-dessus du courage ordinaire; il défendait ses États avec une grandeur d’âme égale à cette valeur intrépide, et c’en était assez pour que les nations fussent frappées de respect pour lui. Il avait plus de partisans que d’alliés. État de l’Europe au retour de Charles XII. Siège de Stralsund, etc. Lorsque Charles XII revint enfin dans ses États à la fin de 1714, il trouva l’Europe chrétienne dans un état bien différent de celui où il l’avait laissée. La reine Anne d’Angleterre était morte après avoir fait la paix avec la France; Louis XIV assurait l’Espagne à son petit-fils, et forçait l’empereur d’Allemagne Charles VI et les Hollandais à souscrire à une paix nécessaire: ainsi toutes les affaires du midi de l’Europe prenaient une face nouvelle. Celles du Nord étaient encore plus changées; Pierre en était devenu l’arbitre. L’électeur de Hanovre, appelé au royaume d’Angleterre, voulait agrandir ses terres d’Allemagne aux dépens de la Suède, qui n’avait acquis des domaines allemands que par les conquêtes du grand Gustave. Le roi de Danemark prétendait reprendre la Scanie, la meilleure province de la Suède, qui avait appartenu autrefois aux Danois. Le roi de Prusse, héritier des ducs de Poméranie, prétendait rentrer au moins dans une partie de cette province. D’un autre côté, la maison de Holstein, opprimée par le roi de Danemark, et le duc de Mecklenbourg, en guerre presque ouverte avec ses sujets, imploraient la protection de Pierre Ier. Le roi de Pologne, électeur de Saxe, désirait qu’on annexât la Courlande à la Pologne: ainsi, de l’Elbe jusqu’à la mer Baltique, Pierre était l’appui de tous les princes, comme Charles en avait été la terreur. On négocia beaucoup depuis le retour de Charles, et on n’avança rien. Il crut qu’il pourrait avoir assez de vaisseaux de guerre et d’armateurs pour ne point craindre la nouvelle puissance maritime du czar. A l’égard de la guerre de terre, il comptait sur son courage; et Görtz, devenu tout d’un coup son premier ministre, lui persuada qu’il pourrait subvenir aux frais avec une monnaie de cuivre qu’on fit valoir quatre-vingt-seize fois autant que sa valeur naturelle, ce qui est un prodige dans l’histoire des gouvernements. Mais dès le mois d’avril 1715 les vaisseaux de Pierre prirent les premiers armateurs suédois qui se mirent en mer, et une armée russe marcha en Poméranie. Les Prussiens, les Danois, et les Saxons, se joignirent devant Stralsund. Charles XII vit qu’il n’était revenu de sa prison de Démirtash et de Démotica vers la mer Noire que pour être assiégé sur le rivage de la mer Baltique. On a déjà vu dans son histoire avec quelle valeur fière et tranquille il brava dans Stralsund tous ses ennemis réunis. On n’y ajoutera ici qu’une petite particularité qui marque bien son caractère. Presque tous ses principaux officiers ayant été tués ou blessés dans le siège, le colonel baron de Reichel, après un long combat, accablé de veilles et de fatigues, s’étant jeté sur un banc pour prendre une heure de repos, fut appelé pour monter la garde sur le rempart: il s’y traîna en maudissant l’opiniâtreté du roi, et tant de fatigues, si intolérables et si inutiles. Le roi, qui l’entendit, courut à lui, et, se dépouillant de son manteau qu’il étendit devant lui: « Vous n’en pouvez plus, lui dit-il, mon cher Reichel: j’ai dormi une heure, je suis frais, je vais monter la garde pour vous: dormez, je vous éveillerai quand il en sera temps. » Après ces mots, il l’enveloppa malgré lui, le laissa dormir, et alla monter la garde. Ce fut pendant ce siège de Stralsund(50) que le nouveau roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, acheta du roi de Danemark la prince de Brême et de Verden avec la ville de Stade, que les Danois avaient prises sur Charles XII. Il en coûta au roi George huit cent mille écus d’Allemagne. On trafiquait ainsi des États de Charles, tandis qu’il défendait Stralsund pied à pied. Enfin cette ville n’étant plus qu’un monceau de ruines, ses officiers le forcèrent d’en sortir.(51) Quand il fut en sûreté, son général Dücker rendit ces ruines au roi de Prusse. Quelque temps après, Dücker s’étant présenté devant Charles XII, ce prince lui fit des reproches d’avoir capitulé avec ses ennemis. « J’aimais trop votre gloire, lui répondit Dücker, pour vous faire l’affront de tenir dans une ville dont Votre Majesté étant sortie. » Au reste, cette place ne demeura que jusqu’en 1721 aux Prussiens, qui la rendirent à la paix du Nord. Pendant ce siège de Stralsund, Charles reçut encore une mortification, qui eût été plus douloureuse si son coeur avait été sensible à l’amitié autant qu’il l’était à la gloire. Son premier ministre, le comte Piper, homme célèbre dans l’Europe, toujours fidèle à son prince (quoi qu’en aient dit tant d’auteurs indiscrets, sur la foi d’un seul, mal informé), Piper, dis-je, était sa victime depuis la bataille de Pultava. Comme il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois, il était resté prisonnier à Moscou; et quoiqu’il n’eût point été envoyé en Sibérie comme tant d’autres, son état était à plaindre. Les finances du czar n’étaient point alors administrées aussi fidèlement qu’elles devaient l’être, et tous ses nouveaux établissements exigeaient des dépenses auxquelles il avait peine à suffire; il devait une somme d’argent assez considérable aux Hollandais, au sujet de deux de leurs vaisseaux marchands brûlés sur les côtes de la Finlande. Le czar prétendit que c était aux Suédois à payer cette somme, et voulut engager le comte Piper à se charger de cette dette: on le fit venir de Moscou à Pétersbourg; on lui offrit sa liberté en cas qu’il pût tirer sur la Suède environ soixante mille écus en lettres de change. On dit qu’il tira en effet cette somme sur sa femme à Stockholm, qu’elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner, et que le roi de Suède ne fit aucun mouvement pour la payer. Quoi qu’il en soit, le comte Piper fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, où il mourut l’année d’après, à l’âge de soixante et dix ans. On rendit son corps au roi de Suède, qui lui fit faire des obsèques magnifiques; tristes et vains dédommagements de tant de malheurs et d’une fin si déplorable! Pierre était satisfait d’avoir la Livonie, l’Estonie, la Carélie, l’Ingrie, qu’il regardait comme des provinces de ses États, et d’y avoir ajouté encore presque toute la Finlande, qui servait de gage en cas qu’on pût parvenir à la paix. Il avait marié une fille de son frère avec le duc de Mecklenbourg Charles-Léopold, au mois d’avril de la même année, de sorte que tous les princes du Nord étaient ses alliés ou ses créatures. Il contenait en Pologne les ennemis du roi Auguste: une de ses armées, d’environ dix-huit mille hommes, y dissipait sans effort toutes ces confédérations si souvent renaissantes dans cette patrie de la liberté et de l’anarchie. Les Turcs, fidèles enfin aux traités, laissaient à sa puissance et à ses desseins toute leur étendue. Dans cet État florissant, presque tous les jours étaient marqués par de nouveaux établissements pour la marine, pour les troupes, le commerce, les lois; il composa lui-même un code militaire pour l’infanterie. Il fondait(52) une académie de marine à Pétersbourg. Lange, chargé des intérêts du commerce, partait pour la Chine par la Sibérie. Des ingénieurs levaient des cartes dans tout l’empire; on bâtissant la maison de plaisance de Pétershoff; et dans le même temps on élevait des forts sur l’Irtish, on arrêtait les brigandages des peuples de la Boukarie; et d’un autre côté les Tartares de Kouban étaient réprimés. Il semblait que ce fût le comble de la prospérité que dans la même année il lui naquît un fils de sa femme Catherine, et un héritier de ses États dans un fils du prince Alexis; mais l’enfant que lui donna la czarine fut bientôt enlevé par la mort, et nous verrons que la sort d’Alexis fut trop funeste pour que la naissance d’un fils de ce prince pût être regardée comme un bonheur. Les couches de la czarine interrompirent les voyages qu’elle faisait continuellement avec son époux sur terre et sur mer, et dès qu’elle fut relevée, elle l’accompagna dans des courses nouvelles. Prise de Vismar. Nouveaux voyages du czar. Vismar était alors assiégée par tous les alliés du czar. Cette ville, qui devait naturellement appartenir au duc de Mecklenbourg, est située sur la mer Baltique, à sept lieues de Lubeck, et pourrait lui disputer son grand commerce; elle était autrefois une des plus considérables villes anséatiques, et les ducs de Mecklenbourg y exerçaient le droit de protection beaucoup plus que celui de la souveraineté. C’était encore un de ces domaines d’Allemagne qui étaient demeures aux Suédois par la paix de Vestphalie. Il fallut enfin se rendre comme Stralsund: les alliés du czar se hâtèrent de s en rendre maîtres avant que ses troupes fussent arrivées mais Pierre étant venu lui-même devant la place (février), après la capitulation qui avait été faite sans lui, fit la garnison prisonnière de guerre. Il fut indigné que ses alliés laissassent au roi de Danemark une ville qui devait appartenir au prince auquel il avait donné sa nièce, et ce refroidissement, dont le ministre Görtz profita bientôt, fut la première source de la paix qu’il projeta de faire entre le czar et Charles XII. Görtz, dès ce moment, fit entendre au czar que la Suède était assez abaissée, qu’il ne fallait pas trop élever le Danemark et la Prusse. Le czar entrait dans ses vues: il n’avait jamais fait la guerre qu’en politique, au lieu que Charles XII ne l’avait faite qu’en guerrier. Dès lors il n’agit plus que mollement contre la Suède; et Charles XII, malheureux partout en Allemagne, résolut, par un de ces coups désespérés que le succès seul peut justifier, d’aller porter la guerre en Norvège. Le czar cependant voulut faire en Europe un second voyage. Il avait fait le premier en homme qui s’était voulu instruire des arts; il fit le second en prince qui cherchait à pénétrer le secret de toutes les cours. Il mena sa femme à Copenhague, à Lubeck, à Schwerin, à Neustadt; il vit le roi de Prusse dans la petite ville d’Aversberg; de là ils passèrent à Hambourg, à cette ville d’Altena que les Suédois avaient brûlée, et qu’on rebâtissait. Descendant l’Elbe jusqu’à Stade, ils passèrent par Brême, où le magistrat(53) donna un feu d’artifice et une illumination dont le dessin formait en cent endroits ces mots: Notre libérateur vient nous voir. Enfin il revit Amsterdam, et cette petite chaumière de Sardam, où il avait appris l’art de la construction des vaisseaux, il y avait environ dix-huit années: il trouva cette chaumière changée en une maison agréable et commode qui subsiste encore, et qu’on nomme la maison du prince. On peut juger avec quelle idolâtrie il fut reçu par un peuple de commerçants et de gens de mer dont il avait été le compagnon; ils croyaient voir dans le vainqueur de Pultava leur élève, qui avait fondé chez lui le commerce et la marine, et qui avait appris chez eux à gagner des batailles navales: ils le regardaient comme un de leurs concitoyens devenu empereur. Il paraît, dans la vie, dans les voyages, dans les actions de Pierre le Grand, comme dans celles de Charles XII, que tout est éloigné de nos moeurs, peut-être un peu trop efféminées, et c’est par cela même que l’histoire de ces deux hommes célèbres excite tant notre curiosité. L’épouse du czar était demeurée à Schwerin, malade, fort avancée de sa nouvelle grossesse; cependant, dès qu’elle put se mettre en route, elle voulut aller trouver le czar en Hollande: les douleurs la surprirent à Vésel, où elle accoucha(54) d’un prince qui ne vécut qu’un jour. Il n’est pas dans nos usages qu’une femme malade voyage immédiatement après ses couches: la czarine, au bout de dix jours, arriva dans Amsterdam; elle voulut voir cette chaumière de Sardam, dans laquelle le czar avait travaillé de ses mains. Tous deux allèrent sans appareil, sans suite, avec deux domestiques, dîner chez un riche charpentier de vaisseaux de Sardam, nommé Kalf, qui avait le premier commercé à Pétersbourg. Le fils revenait de France, où Pierre voulait aller. La czarine et lui écoutèrent avec plaisir l’aventure de ce jeune homme, que je ne rapporterais pas si elle ne faisait connaître des moeurs entièrement opposées aux nôtres. Ce fils du charpentier Kalf avait été envoyé à Paris par son père pour y apprendre le français, et son père avait voulu qu’il y vécût honorablement. Il ordonna que le jeune homme quittât l’habit plus que simple que tous les citoyens de Sardam portent, et qu’il fit à Paris une dépense plus convenable à sa fortune qu’à son éducation, connaissant assez son fils pour croire que ce changement ne corromprait pas sa frugalité et la bonté de son caractère. Kalf signifie veau dans toutes les langues du Nord; le voyageur prit à Paris le nom de du Veau: il vécut avec quelque magnificence; il fit des liaisons. Bien n’est plus commun à Paris que de prodiguer les titres de marquis et de comte à ceux qui n’ont pas même une terre seigneuriale, et qui sont à peine gentilshommes. Ce ridicule a toujours été toléré par le gouvernement, afin que les rangs étant plus confondus et la noblesse plus abaissée, on fût désormais à l’abri des guerres civiles, autrefois si fréquentes. Le titre de haut et puissant seigneur a été pris par des anoblis, par des roturiers qui avaient acheté chèrement des offices. Enfin les noms de marquis, de comte, sans marquisat et sans comté, comme de chevalier sans ordre, et d’abbé sans abbaye, sont sans aucune conséquence dans la nation. Les amis et les domestiques de Kalf l’appelèrent toujours le comte du Veau: il soupa chez les princesses, et joua chez la duchesse de Berry; peu d’étrangers furent plus fêtés. Un jeune marquis, qui avait été de tous ses plaisirs, lui promit de l’aller voir à Sardam, et tint parole. Arrivé dans ce village, il fit demander la maison du comte de Kalf. Il trouva un atelier de constructeurs de vaisseaux, et le jeune Kalf habillé en matelot hollandais, la hache à la main, conduisant les ouvrages de son père. Kalf reçut son hôte avec toute la simplicité antique qu’il avait reprise, et dont il ne s’écarta jamais. Un lecteur sage peut pardonner cette petite digression, qui n’est que la condamnation des vanités et l’éloge des moeurs(55). Le czar resta trois mois en Hollande. Il se passa, pendant son séjour, des choses plus sérieuses que l’aventure de Kalf. La Haye, depuis la paix de Nimègue, de Rysvick, et d’Utrecht, avait conservé la réputation d’être le centre des négociations de l’Europe: cette petite ville, ou plutôt ce village, le plus agréable du Nord, était principalement habité par des ministres de toutes les cours, et par des voyageurs qui venaient s’instruire à cette école. On jetait alors les fondements d’une grande révolution dans l’Europe. Le czar, informé des commencements de ces orages, prolongea son séjour dans les Pays-Bas pour être plus à portée de voir ce qui se tramait à la fois au Midi et au Nord, et pour se préparer au parti qu’il devait prendre. Suite des voyages de Pierre le Grand. Conspiration de Görtz; Réception de Pierre en France. Il voyait combien ses alliés étaient jaloux de sa puissance, et qu’on a souvent plus de peine avec ses amis qu’avec ses ennemis. Le Mecklenbourg était un des principaux sujets de ces divisions presque toujours inévitables entre des princes voisins qui partagent des conquêtes. Pierre n’avait point voulu que les Danois prissent Vismar pour eux, encore moins qu’ils démolissent les fortifications; cependant ils avaient fait l’un et l’autre. Le duc de Mecklenbourg, mari de sa nièce, et qu’il traitait comme son gendre, était ouvertement protégé par lui contre la noblesse du pays, et le roi d’Angleterre protégeait la noblesse. Enfin il commençait à être très mécontent du roi de Pologne, ou plutôt de son premier ministre, le comte Flemming, qui voulait secouer le joug de la dépendance imposé par les bienfaits et par la force. Les cours d’Angleterre, de Pologne, de Danemark, de Holstein, de Mecklenbourg, de Brandebourg, étaient agitées d’intrigues et de cabales. A la fin de 1716 et au commencement de 1717, Görtz, qui, comme le disent les Mémoires de Bassevitz, était las de n’avoir que le titre de conseiller de Holstein, et de n’être qu’un plénipotentiaire secret de Charles XII, avait fait naître la plupart de ces intrigues, et il résolut d’en profiter pour ébranler l’Europe. Son dessein était de rapprocher Charles XII du czar, non seulement de finir leur guerre, mais de les unir, de remettre Stanislas sur le trône de Pologne, et d’ôter au roi d’Angleterre George Ier Brême et Verden, et même le trône d’Angleterre, afin de le mettre hors d’état de s’approprier les dépouilles de Charles. Il se trouvait dans le même temps un ministre de son caractère, dont le projet était de bouleverser l’Angleterre et la France: c’était le cardinal Albéroni, plus maître alors en Espagne que Görtz ne l’était en Suède, homme aussi audacieux et aussi entreprenant que lui, mais beaucoup plus puissant, parce qu’il était à la tête d’un royaume plus riche, et qu’il ne payait pas ses créatures en monnaies de cuivre. Görtz, des bords de la mer Baltique, se lia bientôt avec la cour de Madrid. Albéroni et lui furent également d’intelligence avec tons les Anglais errants qui tenaient pour la maison Stuart. Görtz courut dans tous les États où il pouvait trouver des ennemis du roi George, en Allemagne, en Hollande, en Flandre, en Lorraine, et enfin à Paris, sur la fin de l’année 1716. Le cardinal Albéroni commença par lui envoyer, dans Paris même, un million de livres de France pour commencer à mettre le feu aux poudres: c’était l’expression d’Albéroni. Görtz voulait que Charles cédât beaucoup à Pierre pour reprendre tout le reste sur ses ennemis, et qu’il pût en liberté faire une descente en Écosse tandis que les partisans des Stuart se déclareraient efficacement en Angleterre, après s’être tant de fois montrés inutilement. Pour remplir ces vues il était nécessaire d’ôter au roi régnant d’Angleterre son plus grand appui; et cet appui était le régent de France. Il était extraordinaire qu’on vît la France unie avec un roi d’Angleterre contre le petit-fils de Louis XIV, que cette même France avait mis sur le trône d’Espagne au prix de ses trésors et de son sang, malgré tant d’ennemis conjurés; mais tout était sorti alors de sa route naturelle, et les intérêts du régent n’étaient pas les intérêts du royaume. Albéroni ménagea dès lors une conspiration en France contre ce même régent. Les fondements de toute cette vaste entreprise furent jetés presque aussitôt que le plan en eut été formé. Görtz fut le premier dans ce secret, et devait alors aller, déguisé, en Italie pour s’aboucher avec le prétendant auprès de Rome, et de là revoler à la Haye, y voir le czar, et terminer tout auprès du roi de Suède. Celui qui écrit cette histoire est très instruit de ce qu’il avance, puisque Görtz lui proposa de l’accompagner dans ses voyages, et que, tout jeune qu’il était alors, il fut un des premiers témoins d’une grande partie de ces intrigues(56). Görtz était revenu en Hollande à la fin de 1716, muni des lettres de change d’Albéroni et du plein pouvoir de Charles. Il est très certain que le parti du prétendant devait éclater, tandis que Charles descendrait de la Norvège dans le nord d’Écosse. Ce prince, qui n’avait pu conserver ses États dans le continent, allait envahir et bouleverser ceux d’un autre; et de la prison de Démirtash, en Turquie, et des cendres de Stralsund, on eût pu le voir couronner le fils de Jacques II à Londres, comme il avait couronné Stanislas à Varsovie. Le czar, qui savait une partie des entreprises de Görtz, en attendait le développement, sans entrer dans aucun de ses plans et sans les connaître tous: il aimait le grand et l’extraordinaire autant que Charles XII, Görtz et Albéroni; mais il l’aimait en fondateur d’un État, en législateur, en vrai politique; et peut-être Albéroni, Görtz, et Charles même, étaient-ils plutôt des hommes inquiets qui tentaient de grandes aventures que des hommes profonds qui prissent des mesures justes; peut-être, après tout, leurs mauvais succès les ont-ils fait accuser de témérité. Quand Görtz fut à la Haye, le czar ne le vit point; il aurait donné trop d’ombrage aux États-Généraux, ses amis, attachés au roi d’Angleterre. Ses ministres ne virent Görtz qu’en secret, avec les plus grandes précautions, avec ordre d’écouter tout et de donner des espérances, sans prendre aucun engagement, et sans le compromettre. Cependant les clairvoyants s’apercevaient bien, à son inaction pendant qu’il eût pu descendre en Scanie avec sa flotte et celle de Danemark, à son refroidissement envers ses alliés, aux plaintes qui échappaient à leurs cours, et enfin à son voyage même, qu’il y avait dans les affaires un grand changement qui ne tarderait pas à éclater. Au mois de janvier 1717, un paquebot suédois, qui portait des lettres en Hollande, ayant été forcé par la tempête de relâcher en Norvège, les lettres furent prises. On trouva dans celles de Görtz et de quelques ministres de quoi ouvrir les yeux sur la révolution qui se tramait. La cour de Danemark communiqua les lettres à celle d’Angleterre. Aussitôt on fait arrêter à Londres le ministre suédois Gyllenborg; on saisit ses papiers, et on y trouve une partie de sa correspondance avec les jacobites. Le roi George écrit incontinent(57) en Hollande; il requiert que, suivant les traités qui lient l’Angleterre et les États-Généraux à leur sûreté commune, le baron de Görtz soit arrêté. Ce ministre, qui se faisait partout des créatures, fut averti de l’ordre; il part incontinent: il était déjà dans Arnheim, sur les frontières, lorsque, les officiers et les gardes qui couraient après lui ayant fait une diligence peu commune en ce pays-là, il fut pris, ses papiers saisis, sa personne traitée durement; le secrétaire Stamke, celui-là même qui avait contrefait le seing du duc de Holstein dans l’affaire de Tonninge, plus maltraité encore. Enfin le comte de Gyllenborg, envoyé de Suède en Angleterre, et le baron de Görtz, avec des lettres de ministre plénipotentiaire de Charles XII, furent interrogés, l’un à Londres, l’autre à Arnheim, comme des criminels. Tous les ministres des souverains crièrent à la violation du droit des gens. Ce droit, qui est plus souvent réclamé que bien connu, et dont jamais l’étendue et les limites n’ont été fixées, a reçu dans tous les temps bien des atteintes. On a chassé plusieurs ministres des cours où ils résidaient; on a plus d’une fois arrêté leurs personnes; mais jamais encore on n’avait interrogé des ministres étrangers comme des sujets du pays. La cour de Londres et les États passèrent pardessus toutes les règles à la vue du péril qui menaçait la maison d’Hanovre; mais enfin, ce danger étant découvert, cessait d’être danger, du moins dans la conjoncture présente. Il faut que l’historien Nordberg ait été bien mal informé, qu’il ait bien mal connu les hommes et les affaires, ou qu’il ait été bien aveuglé par la partialité, ou du moins bien gêné par sa cour, pour essayer de faire entendre que le roi de Suède n’était pas entré très avant dans le complot. L’affront fait à ses ministres affermit en lui la résolution de tout tenter pour détrôner le roi d’Angleterre. Cependant il fallut qu’une fois en sa vie il usât de dissimulation, qu’il désavouât ses ministres auprès du régent de France, qui lui donnait un subside, et auprès des États-Généraux, qu’il voulait ménager: il fit moins de satisfaction au roi George. Görtz et Gyllenborg, ses ministres, furent retenus près de six mois, et ce long outrage confirma en lui tous ses desseins de vengeance. Pierre, au milieu de tant d’alarmes et de tant de jalousies, ne se commettant en rien, attendant tout du temps, et ayant mis un assez bon ordre dans ses vastes États pour n’avoir rien à craindre du dedans ni du dehors, résolut enfin d’aller en France: il n’entendait pas la langue du pays, et par là perdait le plus grand fruit de son voyage; mais il pensait qu’il y avait beaucoup à voir, et il voulut apprendre de près en quels termes était le régent de France avec l’Angleterre, et si ce prince était affermi. Pierre le Grand fut reçu en France comme il devait l’être. On envoya d’abord le maréchal de Tessé avec un grand nombre de seigneurs, un escadron des gardes, et les carrosses du roi à sa rencontre. Il avait fait, selon sa coutume, une si grande diligence, qu’il était déjà à Gournai lorsque les équipages arrivèrent à Elbeuf. On lui donna sur la route toutes les fêtes qu’il voulut bien recevoir. On le reçut d’abord au Louvre, où le grand appartement était préparé pour lui, et d’autres pour toute sa suite, pour les princes Kourakin et Dolkorouki, pour le vice-chancelier baron Schaffirof, pour l’ambassadeur Tolstoy, le même qui avait essuyé tant de violations du droit des gens en Turquie. Toute cette cour devait être magnifiquement logée et servie; mais Pierre étant venu pour voir ce qui pouvait lui être utile, et non pour essuyer de vaines cérémonies qui gênaient sa simplicité, et qui consumaient un temps précieux, alla se loger le soir même à l’autre bout de la ville, au palais ou hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi, où il fut traité et défrayé comme au Louvre. Le lendemain(58), le régent de France vint le saluer à cet hôtel; le surlendemain, on lui amena le roi encore enfant, conduit par le maréchal de Villeroi, son gouverneur, de qui le père avait été gouverneur de Louis XIV. On épargna adroitement au czar la gêne de rendre la visite immédiatement après l’avoir reçue; il y eut deux jours d’intervalle; il reçut les respects du corps de ville, et alla le soir voir le roi: la maison du roi é |