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HISTOIRE DE L’EMPIRE DE RUSSIE
SOUS PIERRE LE GRAND.

 PREMIÈRE PARTIE.

AVANT-PROPOS.

Dans les premières années du siècle où nous sommes, le vulgaire ne connaissait dans le Nord de héros que Charles XII. Sa valeur personnelle, qui tenait beaucoup plus d’un soldat que d’un roi, l’éclat de ses victoires et même de ses malheurs, frappaient tous les yeux qui voient aisément ces grands événements, et qui ne voient pas les travaux longs et utiles. Les étrangers doutaient même alors que les entreprises du czar Pierre Ier pussent se soutenir; elles ont subsisté, et se sont perfectionnées(1) sous les impératrices Anne et Élisabeth, mais surtout sous Catherine II, qui a porté si loin la gloire de la Russie. Cet empire est aujourd’hui compté parmi les plus florissants États, et Pierre est dans le rang des plus grands législateurs. Quoique ses entreprises n’eussent pas besoin de succès aux yeux des sages, ses succès ont affermi pour jamais sa gloire. On juge aujourd’hui que Charles XII méritait d’être le premier soldat de Pierre le Grand(2). L’un n’a laissé que des ruines, l’autre est un fondateur en tout genre. J’osai porter à peu près ce jugement, il y a trente années(3), lorsque j’écrivis l’histoire de Charles. Les Mémoires qu’on me fournit aujourd’hui sur la Russie(4) me mettent en état de faire connaître cet empire, dont les peuples sont si anciens et chez qui les lois, les moeurs et les arts sont d’une création nouvelle. L’histoire de Charles XII était amusante, celle de Pierre Ier est instructive. 

CHAPITRE I.

Description de la Russie.

L’empire de Russie est le plus vaste de notre hémisphère; il s’étend d’occident en orient l’espace de plus de deux mille lieues communes de France, et il a plus de huit cents lieues du sud au nord dans sa plus grande largeur. Il confine à la Pologne et à la mer Glaciale; il touche à la Suède et à la Chine. Sa longueur, de l’île de Dago, à l’occident de la Livonie, jusqu’à ses bornes les plus orientales, comprend près de cent soixante et dix degrés; de sorte que quand on a midi à l’occident on a près de minuit à l’orient de l’empire. Sa largeur est de trois mille six cents verstes du sud au nord, ce qui fait huit cent cinquante de nos lieues communes(5).

Nous connaissions si peu les limites de ce pays dans le siècle passé que, lorsque en 1689 nous apprîmes que les Chinois et les Russes étaient en guerre, et que l’empereur Cam-hi(6) d’un côté, et de l’autre les czars Ivan et Pierre, envoyaient, pour terminer leurs différends, une ambassade à trois cents lieues de Pékin, sur les limites des deux empires, nous traitâmes d’abord cet événement de fable. 

Ce qui est compris aujourd’hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est plus vaste que tout le reste de l’Europe, et que ne le fut jamais l’empire romain, ni celui de Darius conquis par Alexandre: car il contient plus de onze cent mille de lieues carrées. L’empire romain et celui d’Alexandre n’en contenaient chacun qu’environ cinq cent cinquante mille, et il n’y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l’empire romain. Pour rendre la Russie aussi peuplée, aussi abondante, aussi couverte de villes que nos pays méridionaux, il faudra encore des siècles et des czars tels que Pierre le Grand. 

Un ambassadeur anglais qui résidait, en 1733, à Pétersbourg, et qui avait été à Madrid, dit, dans sa relation manuscrite, que dans l’Espagne, qui est le royaume de l’Europe le moins peuplé, on peut compter quarante personnes par chaque mille carré, et que dans la Russie on n’en peut compter que cinq; nous verrons au chapitre second si ce ministre ne s’est pas abusé. Il est dit dans la Dîme, faussement attribuée au maréchal de Vauban(7), qu’en France chaque mille carré contient à peu près deux cents habitants l’un portant l’autre. Ces évaluations ne sont jamais exactes, mais elles servent à montrer l’énorme différence de la population d’un pays à celle d’un autre. 

Je remarquerai ici que de Pétersbourg à Pékin on trouverait à peine une grande montagne dans la route que les caravanes pourraient prendre par la Tartarie indépendante, en passant par les plaines des Calmoucks et par le grand désert de Cobi; et il est à remarquer que d’Archangel à Pétersbourg, et de Pétersbourg aux extrémités de la France septentrionale, en passant par Dantzick, Hambourg, Amsterdam, on ne voit pas seulement une colline un peu haute. Cette observation peut faire douter de la vérité du système dans lequel on veut que les montagnes n’aient été formées que par le roulement des flots de la mer, en supposant que tout ce qui est terre aujourd’hui a été mer très longtemps. Mais comment les îlots, qui dans cette supposition ont formé les Alpes, les Pyrénées, et le Taurus, n’auraient-ils pas formé aussi quelque coteau élevé de la Normandie à la Chine dans un espace tortueux de trois mille lieues? La géographie ainsi considérée pourrait prêter des lumières à la physique, ou du moins donner des doutes. 

Nous appelions autrefois la Russie du nom de Moscovie, parce que la ville de Moscou, capitale de cet empire, était la résidence des grands-ducs de Russie; aujourd’hui l’ancien nom de Russie a prévalu. 

Je ne dois point rechercher ici pourquoi on a nommé les contrées depuis Smolensko jusqu’au delà de Moscou la Russie blanche, et pourquoi Hubner la nomme noire, ni pour quelle raison la Kiovie doit être la Russie rouge. 

Il se peut encore que Madiès le Scythe, qui fit une irruption en Asie près de sept siècles avant notre ère, ait porté ses armes dans ces régions, comme ont fait depuis Gengis et Tamerlan, et comme probablement on avait fait longtemps avant Madiès. Toute antiquité ne mérite pas nos recherches; celles des Chinois, des Indes, des Perses, des Égyptiens, sont constatées par des monuments illustres et intéressants. Ces monuments en supposent encore d’autres très antérieurs, puisqu’il faut un grand nombre de siècles avant qu’on puisse seulement établir l’art de transmettre ses pensées par des signes durables, et qu’il faut encore une multitude de siècles précédents pour former un langage régulier. Mais nous n’avons point de tels monuments dans notre Europe aujourd’hui si policée; l’art de l’écriture fut longtemps inconnu dans tout le Nord; le patriarche Constantin, qui a écrit en russe l’histoire de Kiovie, avoue que dans ces pays on n’avait point l’usage de l’écriture au ve siècle. 

Que d’autres examinent si des Huns, des Slaves et des Tatars ont conduit autrefois des familles errantes et affamées vers la source du Borysthène. Mon dessein est de faire voir ce que le czar Pierre a créé, plutôt que de débrouiller inutilement l’ancien chaos. Il faut toujours se souvenir qu’aucune famille sur la terre ne connaît son premier auteur, et que par conséquent aucun peuple ne peut savoir sa première origine. 

Je me sers du nom de Russes pour désigner les habitants de ce grand empire. Celui de Roxelans(8), qu’on leur donnait autrefois, serait plus sonore; mais il faut se conformer à l’usage de la langue dans laquelle on écrit. Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps s’emploient le mot de Russiens; mais comme ce mot approche trop de Prussiens, je m’en tiens à celui de Russes, que presque tous nos auteurs leur ont donné; et il m’a paru que le peuple le plus étendu de la terre doit être connu par un terme qui le distingue absolument des autres nations(9).

Il faut d’abord que le lecteur se fasse, la carte à la main, une idée nette de cet empire, partagé aujourd’hui en seize grands gouvernements, qui seront un jour subdivisés, quand les contrées du septentrion et de l’orient auront plus d’habitants. 

Voici quels sont ces seize gouvernements, dont plusieurs renferment des provinces immenses. 

De la Livonie.

La province la plus voisine de nos climats est celle de la Livonie. C’est une des plus fertiles du Nord. Elle était païenne au xiie siècle. Des négociants de Brême et de Lubeck y commercèrent, et des religieux croisés, nommés porte-glaives, unis ensuite à l’ordre teutonique, s’en emparèrent au xiiie siècle, dans le temps que la fureur des croisades armait les chrétiens contre tout ce qui n’était pas de leur religion. Albert, margrave de Brandebourg, grand-maître de ces religieux conquérants, se fit souverain de la Livonie et de la Prusse brandebourgeoise vers l’an 1514. Les Russes et les Polonais se disputèrent dès lors cette province. Bientôt les Suédois y entrèrent: elle fut longtemps ravagée par toutes ces puissances. Le roi de Suède Gustave-Adolphe la conquit. Elle fut cédée à la Suède, en 1660, par la célèbre paix d’Oliva, et enfin le czar Pierre l’a conquise sur les Suédois, comme on le verra dans le cours de cette histoire(10).

La Courlande, qui tient à la Livonie, est toujours vassale de la Pologne, mais dépend beaucoup de la Russie. Ce sont là les limites occidentales de cet empire dans l’Europe chrétienne. 

Des gouvernement de Revel, de Pétersbourg et de Vibourg.

Plus au nord se trouve le gouvernement de Revel et de l’Estonie. Revel fut bâtie par les Danois au xiiie siècle. Les Suédois ont possédé l’Estonie depuis que le pays se fut mis sous la protection de la Suède, en 1561; et c’est encore une des conquêtes de Pierre. 

Au bord de l’Estonie est le golfe de Finlande. C’est à l’orient de cette mer, et à l’embouchure de la Neva et du lac Ladoga, qu’est la ville de Pétersbourg, la plus nouvelle et la plus belle ville de l’empire, bâtie par le czar Pierre, malgré tous les obstacles réunis qui s’opposaient à sa fondation. 

Elle s’élève sur le golfe de Cronstadt, au milieu de neuf bras de rivières qui divisent ses quartiers; un château occupe le centre de la ville, dans une île formée par le grand cours de la Neva: sept canaux tirés des rivières baignent les murs d’un palais, ceux de l’amirauté, du chantier des galères, et plusieurs manufactures. Trente-cinq grandes églises sont autant d’ornements à la ville; et parmi ces églises il y en a cinq pour les étrangers, soit catholiques romains, soit réformés, soit luthériens: ce sont cinq temples élevés à la tolérance, et autant d’exemples donnés aux autres nations. Il y a cinq palais; l’ancien, que l’on nomme celui d’été, situé sur la rivière de Neva, est bordé d’une balustrade immense de belles pierres tout le long du rivage. Le nouveau palais d’été, près de la porte triomphale, est un des plus beaux morceaux d’architecture qui soient en Europe; les bâtiments élevés pour l’amirauté, pour le corps des cadets, pour les collèges impériaux, pour l’académie des sciences, la bourse, le magasin des marchandises, celui des galères, sont autant de monuments magnifiques. La maison de la police; celle de la pharmacie publique, où tous les vases sont de porcelaine; le magasin pour la cour, la fonderie, l’arsenal, les ponts, les marchés, les places, les casernes pour la garde à cheval et pour les gardes à pied, contribuent à l’embellissement de la ville autant qu’à sa sûreté. On y compte actuellement quatre cent mille âmes. Aux environs de la ville sont des maisons de plaisance dont la magnificence étonne les voyageurs: il y en a une dont les jets d’eau sont très supérieurs à ceux de Versailles. Il n’y avait rien en 1702: c’était un marais impraticable. Pétersbourg est regardé comme la capitale de l’Ingrie, petite province conquise par Pierre Ier; Vibourg, conquis par lui, et la partie de la Finlande perdue et cédée par la Suède en 1742, sont un autre gouvernement. 

Archangel.

Plus haut, en montant au nord, est la province d’Archangel, pays entièrement nouveau pour les nations méridionales de l’Europe. Il prit son nom de saint Michel l’archange, sous la protection duquel il fut mis longtemps après que les Russes eurent reçu le christianisme, qu’ils n’ont embrassé qu’au commencement du xie siècle. Ce ne fut qu’au milieu du xvie que ce pays fut connu des autres nations. Les Anglais, en 1533, cherchèrent un passage entre les mers du nord et de l’est pour aller aux Indes orientales. Chancelor, capitaine d’un des vaisseaux équipés pour cette expédition, découvrit le port d’Archangel dans la mer Blanche. Il n’y avait dans ce désert qu’un couvent avec la petite église de Saint-Michel l’archange. 

De ce port, ayant remonté la rivière de la Duina, les Anglais arrivèrent au milieu des terres, et enfin à la ville de Moscou. Ils se rendirent aisément les maîtres du commerce de la Russie, lequel, de la ville de Novogorod où il se faisait par terre, fut transporté à ce port de mer. Il est, à la vérité, inabordable sept mois de l’année; cependant il fut beaucoup plus utile que les foires de la grande Novogorod, tombées en décadence par les guerres contre la Suède. Les Anglais obtinrent le privilège d’y commercer sans payer aucun droit, et c’est ainsi que toutes les nations devraient peut-être négocier ensemble. Les Hollandais partagèrent bientôt le commerce d’Archangel, qui ne fut pas connu des autres peuples. 

Longtemps auparavant, les Génois et les Vénitiens avaient établi un commerce avec les Russes par l’embouchure du Tanaïs, où ils avaient bâti une ville appelée Tana; mais depuis les ravages de Tamerlan dans cette partie du monde, cette branche du commerce des Italiens avait été détruite; celui d’Archangel a subsisté, avec de grands avantages pour les Anglais et les Hollandais, jusqu’au temps où Pierre le Grand a ouvert la mer Baltique à ses États. 

Laponie russe; du gouvernement d’Archangel.

A l’occident d’Archangel, et dans son gouvernement, est la Laponie russe, troisième partie de cette contrée; les deux autres appartiennent à la Suède et au Danemark. C’est un très grand pays, qui occupe environ huit degrés de longitude, et qui s’étend en latitude du cercle polaire au cap Nord. Les peuples qui l’habitent étaient confusément connus de l’antiquité sous le nom de Troglodytes et de Pygmées septentrionaux; ces noms convenaient en effet à des hommes hauts pour la plupart de trois coudées, et qui habitent des cavernes: ils sont tels qu’ils étaient alors, d’une couleur tannée, quoique les autres peuples septentrionaux soient blancs; presque tous petits, tandis que leurs voisins et les peuples d’Islande, sous le cercle polaire, sont d’une haute stature; ils semblent faits pour leur pays montueux, agiles, ramassés, robustes; la peau dure, pour mieux résister au froid; les cuisses, les jambes déliées, les pieds menus, pour courir plus légèrement au milieu des rochers dont leur terre est toute couverte; aimant passionnément leur patrie, qu’eux seuls peuvent aimer, et ne pouvant même vivre ailleurs. On a prétendu, sur la foi d’Olaüs, que ces peuples étaient originaires de Finlande, et qu’ils se sont retirés dans la Laponie, où leur taille a dégénéré. Mais pourquoi n’auraient-ils pas choisi des terres moins au nord, où la vie eût été plus commode? pourquoi leur visage, leur figure, leur couleur, tout diffère-t-il entièrement de leurs prétendus ancêtres? Il serait peut-être aussi convenable de dire que l’herbe qui croît en Laponie vient de l’herbe du Danemark, et que les poissons particuliers à leurs lacs viennent des poissons de Suède. Il y a grande apparence que les Lapons sont indigènes, comme leurs animaux sont une production de leur pays, et que la nature les a faits les uns pour les autres. 

Ceux qui habitent vers la Finlande ont adopté quelques expressions de leurs voisins, ce qui arrive à tous les peuples; mais quand deux nations donnent aux choses d’usage, aux objets qu’elles voient sans cesse, des noms absolument différents, c’est une grande présomption qu’un de ces peuples n’est pas une colonie de l’autre. Les Finlandais appellent un ours karu, et les Lapons, muriet; le soleil, en finlandais, se nomme auringa; en langue laponne, beve. Il n’y a là aucune analogie. Les habitants de Finlande et de la Laponie suédoise ont adoré autrefois une idole qu’ils nommaient Iumalac; et depuis le temps de Gustave-Adolphe, auquel ils doivent le nom de luthériens, ils appellent Jésus-Christ le fils d’Iumalac. Les Lapons moscovites sont aujourd’hui censés de l’Église grecque; mais ceux qui errent vers les montagnes septentrionales du cap Nord se contentent d’adorer un Dieu sous quelques formes grossières, ancien usage de tous les peuples nomades. 

Cette espèce d’hommes peu nombreuse a très peu d’idées, et ils sont heureux de n’en avoir pas davantage: car alors ils auraient de nouveaux besoins qu’ils ne pourraient satisfaire: ils vivent contents et sans maladies, en ne buvant guère que de l’eau dans le climat le plus froid, et arrivent à une longue vieillesse. La coutume qu’on leur imputait de prier les étrangers de faire à femmes et à leurs filles l’honneur de s’approcher d’elles vient probablement du sentiment de la supériorité qu’ils reconnaissaient dans ces étrangers, en voulant qu’ils puissent servir à corriger les défauts de leur race. C’était un usage établi chez les peuples vertueux de Lacédémone. Un époux priait un jeune homme bien fait de lui donner de beaux enfants qu’il pût adopter. La jalousie et les lois empêchent les autres hommes de donner leurs femmes; mais les Lapons étaient presque sans lois, et probablement n’étaient point jaloux. 

Moscou.

Quand on a remonté la Duina du nord au sud, on arrive au milieu des terres à Moscou, la capitale de l’empire. Cette ville fut longtemps le centre des États russes, avant qu’on se fût étendu du côté de la Chine et de la Perse. 

Moscou, situé par le 55e degré et demi de latitude, dans un terrain moins froid et plus fertile que Pétersbourg, est au milieu d’une vaste et belle plaine, sur la rivière de Moska(11), et de deux autres petites qui se perdent avec elle dans l’Occa, et vont ensuite grossir le fleuve du Volga. Cette ville n’était, au xiiie siècle, qu’un assemblage de cabanes peuplées de malheureux opprimés par la race de Gengis-kan. 

Le Kremelin(12), qui fut le séjour des grands-ducs, n’a été bâti qu’au xive siècle, tant les villes ont peu d’antiquité dans cette partie du monde. Ce Kremelin fut construit par des architectes italiens, ainsi que plusieurs églises, dans ce goût gothique, qui était alors celui de toute l’Europe; il y en a deux du célèbre Aristote de Bologne, qui florissait au xve siècle; mais les maisons des particuliers n’étaient que des buttes de bois. 

Le premier écrivain qui nous fit connaître Moscou est Oléarius(13), qui, en 1633, accompagna une ambassade d’un duc de Holstein, ambassade aussi vaine dans sa pompe qu’inutile dans son objet. Un Holstenois devait être frappé de l’immensité de Moscou, de ses cinq enceintes, du vaste quartier des czars, et d’une splendeur asiatique qui régnait alors à cette cour. Il n’y avait rien de pareil en Allemagne, nulle ville à beaucoup près aussi vaste, aussi peuplée. 

Le comte de Carlisle au contraire, ambassadeur de Charles II, en 1663, auprès du czar Alexis, se plaint, dans sa relation, de n’avoir trouvé ni aucune commodité de la vie dans Moscou, ni hôtellerie dans la route, ni secours d’aucune espèce. L’un jugeait comme un Allemand du Nord, l’autre comme un Anglais; et tous deux par comparaison. L’Anglais fut révolté de voir que la plupart des boïards avaient pour lit des planches ou des bancs sur lesquels on étendait une peau ou une couverture; c’est l’usage antique de tous les peuples: les maisons, presque toutes de bois, étaient sans meubles; presque toutes les tables à manger sans linge; point de pavé dans les rues, rien d’agréable et de commode; très peu d’artisans, encore étaient-ils grossiers, et ne travaillaient qu’aux ouvrages indispensables. Ces peuples auraient paru des Spartiates s’ils avaient été sobres. 

Mais la cour, dans les jours de cérémonie, paraissait celle d’un roi de Perse. Le comte de Carlisle dit qu’il ne vit qu’or et pierreries sur les robes du czar et de ses courtisans: ces habits n’étaient pas fabriqués dans le pays; cependant il était évident qu’on pouvait rendre les peuples industrieux, puisqu’on avait fondu à Moscou, longtemps auparavant, sous le règne du czar Boris Godonou, la plus grosse cloche qui soit en Europe, et qu’on voyait dans l’église patriarcale des ornements d’argent qui avaient exigé beaucoup de soins. Ces ouvrages, dirigés par des Allemands et des Italiens, étaient des efforts passagers; c’est l’industrie de tous les jours, et la multitude des arts continuellement exercés qui fait une nation florissante. La Pologne alors, et tous les pays voisins des Russes, ne leur étaient pas supérieurs. Les arts de la main n’étaient pas plus perfectionnés dans le nord de l’Allemagne; les beaux-arts n’y étaient guère plus connus au milieu du xviie siècle. 

Quoique Moscou n’eût rien alors de la magnificence et des arts de nos grandes villes d’Europe, cependant son circuit de vingt mille pas, la partie appelée la ville chinoise, où les raretés de la Chine s’étalaient; le vaste quartier du Kremelin, où est le palais des czars, quelques dômes dorés, des tours élevées et singulières, et enfin le nombre de ses habitants, qui monte à près de cinq cent mille: tout cela faisait de Moscou une des plus considérables villes de l’univers. 

Théodore, ou Foedor, frère aîné de Pierre le Grand, commença à policer Moscou. Il fit construire plusieurs grandes maisons de pierre, quoique sans aucune architecture régulière. Il encourageait les principaux de sa cour à bâtir, leur avançant de l’argent, et leur fournissant des matériaux. C’est à lui qu’on doit les premiers haras de beaux chevaux, et quelques embellissements utiles. Pierre, qui a tout fait, a eu soin de Moscou, en construisant Pétersbourg; il l’a fait paver, il l’a orné et enrichi par des édifices, par des manufactures; enfin un chambellan(14) de l’impératrice Élisabeth, fille de Pierre, y a été l’instituteur d’une université depuis quelques années. C’est le même qui m’a fourni tous les Mémoires sur lesquels j’écris. Il était bien plus capable que moi de composer cette histoire, même dans ma langue; tout ce qu’il m’a écrit fait foi que ce n’est que par modestie qu’il m’a laissé le soin de cet ouvrage. 

Smolensko.

A l’occident du duché de Moscou est celui de Smolensko, partie de l’ancienne Sarmatie européane. Les duchés de Moscovie et de Smolensko composaient la Russie blanche proprement dite. Smolensko, qui appartenait d’abord aux grands-ducs de Russie, fut conquise par le grand-duc de Lithuanie au commencement du xve siècle, reprise cent ans après par ses anciens maîtres. 

Le roi de Pologne Sigismond III s’en empara en 1611. Le czar Alexis, père de Pierre, la recouvra en 1654; et depuis ce temps elle a fait toujours partie de l’empire de Russie. Il est dit dans l’éloge du czar Pierre(15), prononcé à Paris dans l’Académie des sciences, que les Russes, avant lui, n’avaient rien conquis à l’occident et au midi: il est évident qu’on s’est trompé. 

Des gouvernements de Novogorod et de Kiovie ou Ukraine.

Entre Pétersbourg et Smolensko est la province de Novogorod. On dit que c’est dans ce pays que les anciens Slaves, ou Slavons, firent leur premier établissement. Mais d’où venaient ces Slaves, dont la langue s’est étendue dans le nord-est de l’Europe? Sla signifie un chef, et esclave, appartenant au chef (16). Tout ce qu’on sait de ces anciens Slaves, c’est qu’ils étaient des conquérants. Ils bâtirent la ville de Novogorod la grande, située sur une rivière navigable dès sa source, laquelle jouit longtemps d’un florissant commerce, et fut une puissante alliée des villes anséatiques. Le czar Ivan Basilovitz(17) la conquit en 1467, et en emporta toutes les richesses, qui contribuèrent à la magnificence de la cour de Moscou, presque inconnue jusqu’alors. 

Au midi de la province de Smolensko, vous trouvez la province de Kiovie, qui est la petite Russie, avec une partie de la Russie rouge, ou l’Ukraine, traversée parle Dnieper, que les Grecs ont appelé Borysthène. La différence de ces deux noms, l’un dur à prononcer, l’autre mélodieux, sert à faire voir, avec cent autres preuves, la rudesse de tous les anciens peuples du Nord, et les grâces de la langue grecque. La capitale Kiou, autrefois Kisovie, fut bâtie par les empereurs de Constantinople, qui en firent une colonie: on y voit encore des inscriptions grecques de douze cents années; c’est la seule ville qui ait quelque antiquité dans ces pays où les hommes ont vécu tant de siècles sans bâtir des murailles. Ce fut là que les grands-ducs de Russie firent leur résidence dans le xie siècle, avant que les Tartares asservissent la Russie. 

Les Ukraniens, qu’on nomme Cosaques, sont un ramas d’anciens Roxelans, de Sarmates, de Tartares réunis. Cette contrée faisait partie de l’ancienne Scythie. Il s’en faut beaucoup que Rome et Constantinople, qui ont dominé sur tant de nations, soient des pays comparables pour la fertilité à celui de l’Ukraine. La nature s’efforce d’y faire du bien aux hommes; mais les hommes n’y ont pas secondé la nature: vivant des fruits que produit une terre aussi inculte que féconde, et vivant encore plus de rapines; amoureux à l’excès d’un bien préférable à tout, la liberté, et cependant ayant servi tour à tour la Pologne et la Turquie. Enfin, ils se donnèrent à la Russie, en 1654, sans trop se soumettre; et Pierre les a soumis. 

Les antres nations sont distinguées par leurs villes et leurs bourgades. Celle-ci est partagée en dix régiments. A la tête de ces dix régiments était un chef élu à la pluralité des voix, nommé hetman ou itman. Ce capitaine de la nation n’avait pas le pouvoir suprême. C’est aujourd’hui un seigneur de la cour que les souverains de Russie leur donnent pour hetman; c’est un véritable gouverneur de province, semblable à nos gouverneurs de ces pays d’états qui ont encore quelques privilèges. 

Il n’y avait d’abord dans ce pays que des païens et des mahométans; ils ont été baptisés chrétiens de la communion romaine quand ils ont servi la Pologne; et ils sont aujourd’hui baptisés chrétiens de l’Église grecque, depuis qu’ils sont à la Russie. 

Parmi eux sont compris ces Cosaques zaporaviens, qui sont à peu près ce qu’étaient nos flibustiers, des brigands courageux. Ce qui les distingue de tous les autres peuples, c’est qu’ils ne souffrent jamais de femmes dans leurs peuplades, comme on prétend que les amazones ne souffraient point d’hommes chez elles. Les femmes qui leur servent à peupler demeurent dans d’autres îles du fleuve; point de mariage, point de famille: ils enrôlent les enfants mâles dans leurs milices, et laissent les filles à leurs mères. Souvent le frère a des enfants de sa soeur, et le père de sa fille. Point d’autres lois chez eux que les usages établis par les besoins: cependant ils ont quelques prêtres du rite grec. On a construit depuis quelque temps le fort Sainte-Élisabeth, sur le Borysthène, pour les contenir. Ils servent dans les armées comme troupes irrégulières, et malheur à qui tombe dans leurs mains! 

Des gouvernements de Belgorod, de Véronise, et de Nischgorod.

Si vous remontez au nord-est de la province de Kiovie, entre le Borysthène et le Tanaïs, c’est le gouvernement de Belgorod qui se présente: il est aussi grand que celui de Kiovie. C’est une des plus fertiles provinces de la Russie; c’est elle qui fournit à la Pologne une quantité prodigieuse de ce gros bétail qu’on connaît sous le nom de boeufs de l’Ukraine. Ces deux provinces sont à l’abri des incursions des petits Tartares, par des lignes qui s’étendent du Borysthène au Tanaïs, garnies de forts et de redoutes. 

Remontez encore au nord, passez le Tanaïs, vous entrez dans le gouvernement de Véronise, qui s’étend jusqu’aux bords des Palus-Méotides. Auprès de la capitale, que nous nommons Véronise(18), à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui se jette dans le Tanaïs, Pierre le Grand a fait construire sa première flotte: entreprise dont on n’avait point encore d’idée dans tous ces vastes États. Vous trouvez ensuite le gouvernement de Nischgorod, fertile en grains, traversé par le Volga. 

De cette province vous entrez, au midi, dans le royaume d’Astracan. Ce pays commence au 43e degré et demi de latitude, sous le plus beau des climats, et finit vers le 50e, comprenant environ autant de degrés de longitude que de latitude; borné d’un côté par la mer Caspienne, de l’autre par les montagnes de la Circassie, et s’avançant encore au delà de la mer Caspienne, le long du mont Caucase; arrosé du grand fleuve Volga, du Jaïk, et de plusieurs autres rivières entre lesquelles on peut, à ce que prétend l’ingénieur anglais Perri, tirer des canaux qui, en servant de lit aux inondations, feraient le même effet que les canaux du Nil, et augmenteraient la fertilité de la terre. Mais, à la droite et à la gauche du Volga et du Jaïk, ce beau pays était infesté plutôt qu’habité par des Tartares qui n’ont jamais rien cultivé, et qui ont toujours vécu comme étrangers sur la terre. 

L’ingénieur Perri, employé par Pierre le Grand dans ces quartiers, y trouva de vastes déserts couverts de pâturages, de légumes, de cerisiers, d’amandiers. Des moutons sauvages, d’une nourriture excellente, paissaient dans ces solitudes. Il fallait commencer par dompter et par civiliser les hommes de ces climats pour y seconder la nature, qui a été forcée dans le climat de Pétersbourg. 

Ce royaume d’Astracan est une partie de l’ancien Capshak, conquis par Gengis-kan, et ensuite par Tamerlan; ces Tartares dominèrent jusqu’à Moscou. Le czar Jean Basilides, petit-fils d’Ivan Basilovitz, et le plus grand conquérant d’entre les Russes, délivra son pays du joug tartare, au xvie siècle, et ajouta le royaume d’Astracan à ses autres conquêtes en 1554. 

Astracan est la borne de l’Asie et de l’Europe, et peut faire le commerce de l’une et de l’autre, en transportant par Je Volga les marchandises apportées par la mer Caspienne. C’était encore un des grands projets de Pierre le Grand: il a été exécuté en partie. Tout un faubourg d’Astracan est habité par des Indiens. 

Orenbourg.

Au sud-est du royaume d’Astracan est un petit pays nouvellement formé, qu’on appelle Orenbourg: la ville de ce nom a été bâtie en 1734, sur le bord du fleuve Jaïk. Ce pays est hérissé des branches du mont Caucase. Des forteresses élevées de distance en distance défendent les passages des montagnes et des rivières qui en descendent. C’est dans cette région, auparavant inhabitée, qu’aujourd’hui les Persans viennent déposer et cacher à la rapacité des brigands leurs effets échappés aux guerres civiles. La ville d’Orenbourg est devenue le refuge des Persans et de leurs fortunes, et s’est accrue de leurs calamités les Indiens, les peuples de la grande Bukarie, y viennent trafiquer; elle devient l’entrepôt de l’Asie. 

Des gouvernements de Casan et de la Grande Permie.

Au delà du Volga et du Jaïk, vers le septentrion, est le royaume de Casan, qui, comme Astracan, tomba dans le partage d’un fils de Gengis-kan, et ensuite d’un fils de Tamerlan, conquis de même par Jean Basilides. Il est encore peuplé de beaucoup de Tartares mahométans. Cette grande contrée s’étend jusqu’à la Sibérie: il est constant qu’elle a été florissante et riche autrefois; elle a conservé encore quelque opulence. Une province de ce royaume, appelée la grande Permie, et ensuite le Solikam, était l’entrepôt des marchandises de la Perse et des fourrures de Tartarie. On a trouvé dans cette Permie une grande quantité de monnaie au coin des premiers califes, et quelques idoles d’or des Tartares(19); mais ces monuments d’anciennes richesses ont été trouvés au milieu de la pauvreté et dans des déserts: il n’y avait plus aucune trace de commerce; ces révolutions n’arrivent que trop vite et trop aisément dans un pays ingrat, puisqu’elles sont arrivées dans les plus fertiles. 

Ce célèbre prisonnier suédois, Stralemberg, qui mit si bien à profit son malheur, et qui examina tous ces vastes pays avec tant d’attention, est le premier qui a rendu vraisemblable un fait qu’on n’avait jamais pu croire, concernant l’ancien commerce de ces régions. Pline et Pomponius Mela rapportent que du temps d’Auguste, un roi des Suèves fit présent à Metellus Celer de quelques Indiens jetés par la tempête sur les côtes voisines de l’Elbe. Comment des habitants de l’Inde auraient-ils navigué sur les mers germaniques? Cette aventure a paru fabuleuse à tous nos modernes, surtout depuis que le commerce de notre hémisphère a changé par la découverte du cap de Bonne-Espérance; mais autrefois il n’était pas plus étrange de voir un Indien trafiquer dans les pays septentrionaux de l’Occident que de voir un Romain passer dans l’Inde par l’Arabie. Les Indiens allaient en Perse, s’embarquaient sur la mer d’Hyrcanie, remontaient le Rha, qui est le Volga, allaient jusqu’à la grande Permie par la Kama, et de là pouvaient aller s’embarquer sur la mer du Nord ou sur la Baltique. Il y a eu de tout temps des hommes entreprenants. Les Tyriens firent de plus surprenants voyages. 

Si, après avoir parcouru de l’oeil toutes ces vastes provinces, vous jetez la vue sur l’orient, c’est là que les limites de l’Europe et de l’Asie se confondent encore. Il aurait fallu un nouveau nom pour cette grande partie du monde. Les anciens divisèrent en Europe, Asie, et Afrique, leur univers connu: ils n’en avaient pas vu la dixième partie; c’est ce qui fait que quand on a passé les Palus-Méotides, on ne sait plus où l’Europe finit et où l’Asie commence; tout ce qui est au delà du mont Taurus était désigné par le mot vague de Scythie, et le fut ensuite par celui de Tartarie ou Tatarie. Il serait convenable peut-être d’appeler terres arctiques ou terres du nord tout le pays qui s’étend depuis la mer Baltique jusqu’aux confins de la Chine, comme on donne le nom de terres australes à la partie du monde non moins vaste, située sous le pôle antarctique, et qui fait le contre-poids du globe. 

Du gouvernement de la Sibérie, des Samoyèdes, des Ostiaks, du Kamtschatka, etc.

Des frontières des provinces d’Archangel, de Résan, d’Astracan, s’étend à l’orient la Sibérie avec les terres ultérieures jusqu’à la mer du Japon; elle touche au midi de la Russie par le mont Caucase; de là au pays de Kamtschatka, on compte environ douze cents lieues de France; et de la Tartarie septentrionale, qui lui sert de limite, jusqu’à la mer Glaciale, on en compte environ quatre cents, ce qui est la moindre largeur de l’empire. Cette contrée produit les plus riches fourrures, et c’est ce qui servit à en faire la découverte en 1563. Ce ne fut pas sous le czar Foedor Ivanovitz, mais sous Ivan Basilides, au xvie siècle, qu’un particulier des environs d’Archangel, nommé Anika, homme riche pour son état et pour son pays, s’aperçut que des hommes d’une figure extraordinaire, vêtus d’une manière jusqu’alors inconnue dans ce canton, et parlant une langue que personne n’entendait, descendaient tous les ans une rivière qui tombe dans la Duina(20), et venaient apporter au marché des martres et des renards noirs qu’ils troquaient pour des clous et des morceaux de verre, comme les premiers sauvages de l’Amérique donnaient leur or aux Espagnols; il les fit suivre par ses enfants et par ses valets jusque dans leur pays. C’étaient des Samoyèdes, peuples qui paraissent semblables aux Lapons, mais qui ne sont pas de la même race. Ils ignorent comme eux l’usage du pain; ils ont comme eux le secours des rangifères ou rennes, qu’ils attellent à leurs traîneaux. Ils vivent dans des cavernes, dans des huttes au milieu des neiges(21); mais d’ailleurs la nature a mis entre cette espèce d’hommes et celle des Lapons des différences très marquées. On assure que leur mâchoire supérieure est plus avancée au niveau de leur nez, et que leurs oreilles sont plus rehaussées. Les hommes et les femmes n’ont de poil que sur la tête; le mamelon est d’un noir d’ébène. Les Lapons et les Laponnes ne sont marqués à aucun de ces signes. On m’a averti, par des mémoires envoyés de ces contrées si peu connues, qu’on s’est trompé dans la belle Histoire naturelle du jardin du Roi(22), lorsqu’en parlant de tant de choses curieuses concernant la nature humaine on a confondu l’espèce des Lapons avec l’espèce des Samoyèdes. Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu’on ne pense. Celles des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent; et si l’on fait attention aux mamelles noires des femmes Samoyèdes, et au tablier que la nature a donné aux Hottentotes, qui descend, dit-on, à la moitié de leurs cuisses, on aura quelque idée des variétés de notre espèce animale; variétés ignorées dans nos villes, où presque tout est inconnu, hors ce qui nous environne. 

Les Samoyèdes ont dans leur morale des singularités aussi grandes qu’en physique: ils ne rendent aucun culte à l’Être suprême; ils approchent du manichéisme, ou plutôt de l’ancienne religion des mages, en ce seul point qu’ils reconnaissent un bon et un mauvais principe. Le climat horrible qu’ils habitent semble en quelque manière excuser cette créance si ancienne chez tant de peuples, et si naturelle aux ignorants et aux infortunés. 

On n’entend parler chez eux ni de larcins ni de meurtres: étant presque sans passions, ils sont sans injustice. Il n’y a aucun terme dans leur langue pour exprimer le vice et la vertu. Leur extrême simplicité ne leur a pas encore permis de former des notions abstraites; le sentiment seul les dirige; et c’est peut-être une preuve incontestable que les hommes aiment la justice par instinct, quand leurs passions funestes ne les aveuglent pas. 

On persuada quelques-uns de ces sauvages de se laisser conduire à Moscou. Tout les y frappa d’admiration. Ils regardèrent l’empereur comme leur dieu, et se soumirent à lui donner tous les ans une offrande de deux martres zibelines par habitant. On établit bientôt quelques colonies au delà de l’Oby et de l’Irtis(23); on y bâtit même des forteresses. Un Cosaque fut envoyé dans le pays en 1595, et le conquit pour les czars avec quelques soldats et quelque artillerie, comme Cortès subjugua le Mexique; mais il ne conquit guère que des déserts. 

En remontant l’Oby, à la jonction de la rivière d’Irtis avec celle de Tobolsk, on trouva une petite habitation dont on a fait la ville de Tobolsk(24), capitale de la Sibérie, aujourd’hui considérable. Qui croirait que cette contrée a été longtemps le séjour de ces mêmes Huns qui ont tout ravagé jusqu’à Rome sous Attila, et que ces Huns venaient du nord de la Chine? Les Tartares usbecks ont succédé aux Huns, et les Russes aux Usbecks. On s’est disputé ces contrées sauvages, ainsi qu’on s’est exterminé pour les plus fertiles. La Sibérie fut autrefois plus peuplée qu’elle ne l’est, surtout vers le midi: on en juge par des tombeaux et par des ruines. 

Toute cette partie du monde, depuis le soixantième degré ou environ jusqu’aux montagnes éternellement glacées qui bornent les mers du Nord, ne ressemble en rien aux régions de la zone tempérée; ce ne sont ni les mêmes plantes, ni les mêmes animaux sur la terre, ni les mêmes poissons dans les lacs et dans les rivières. 

Au-dessous de la contrée des Samoyèdes est celle des Ostiaks le long du fleuve Oby. Ils ne tiennent en rien des Samoyèdes, sinon qu’ils sont, comme eux et comme tous les premiers hommes, chasseurs, pasteurs et pêcheurs; les uns sans religion, parce qu’ils ne sont pas rassemblés; les autres, qui composent des hordes, ayant une espèce de culte, faisant des voeux au principal objet de leurs besoins; ils adorent, dit-on, une peau de mouton(25), parce que rien ne leur est plus nécessaire que ce bétail; de même que les anciens Égyptiens agriculteurs choisissaient un boeuf, pour adorer dans l’emblème de cet animal la divinité qui l’a fait naître pour l’homme. Quelques auteurs prétendent que ces Ostiaks adorent une peau d’ours, attendu qu’elle est plus chaude que celle de mouton; il se peut qu’ils n’adorent ni l’une ni l’autre. 

Les Ostiaks ont aussi d’autres idoles dont ni l’origine ni le culte ne méritent pas plus notre attention que leurs adorateurs. On a fait chez eux quelques chrétiens vers l’an 1712; ceux-là sont chrétiens comme nos paysans les plus grossiers, sans savoir ce qu’ils sont. Plusieurs auteurs prétendent que ce peuple est originaire de la grande Permie; mais cette grande Permie est presque déserte: pourquoi ses habitants se seraient-ils établis si loin et si mal? Ces obscurités ne valent pas nos recherches. Tout peuple qui n’a point cultivé les arts doit être condamné à être inconnu. 

C’est surtout chez ces Ostiaks, chez les Burates, et les Jakutes, leurs voisins, qu’on trouve souvent dans la terre de cet ivoire dont on n’a jamais pu savoir l’origine: les uns le croient un ivoire fossile; les autres, les dents d’une espèce d’éléphant dont la race est détruite. Dans quel pays ne trouve-t-on pas des productions de la nature qui étonnent et qui confondent la philosophie? 

Plusieurs montagnes de ces contrées sont remplies de cet amiante, de ce lin incombustible dont on fait tantôt de la toile, tantôt une espèce de papier. 

Au midi des Ostiaks sont les Burates, autre peuple qu’on n’a pas encore rendu chrétien. A l’est il y a plusieurs hordes qu’on n’a pu entièrement soumettre. Aucun de ces peuples n’a la moindre connaissance du calendrier. Ils comptent par neiges, et non par la marche apparente du soleil: comme il neige régulièrement et longtemps chaque hiver, ils disent je suis âgé de tant de neiges, comme nous disons j’ai tant d’années. 

Je dois rapporter ici ce que raconte l’officier suédois Stralemberg, qui, ayant été pris à Pultava, passa quinze ans en Sibérie, et la parcourut tout entière; il dit qu’il y a encore des restes d’un ancien peuple dont la peau est bigarrée et tachetée; qu’il a vu des hommes de cette race; et ce fait m’a été confirmé par des Russes nés à Tobolsk. Il semble que la variété des espèces humaines ait beaucoup diminué; on trouve peu de ces races singulières que probablement les autres ont exterminées: par exemple, il y a très peu de ces Maures blancs ou de ces Albinos, dont un a été présenté à l’Académie des sciences de Paris(26), et que j’ai vu. Il en est ainsi de plusieurs animaux dont l’espèce est très rare. 

Quant aux Borandiens, dont il est parlé souvent dans la savante Histoire du jardin du Roi(27) de France, mes Mémoires disent que ce peuple est absolument inconnu. 

Tout le midi de ces contrées est peuplé de nombreuses hordes de Tartares. Les anciens Turcs sont sortis de cette Tartarie pour aller subjuguer tous les pays dont ils sont aujourd’hui en possession. Les Calmoucks, les Monguls, sont ces mêmes Scythes qui, conduits par Madiès, s’emparèrent de la haute Asie, et vainquirent le roi des Mèdes Cyaxares. Ce sont eux que Gengis-kan et ses enfants menèrent depuis jusqu’en Allemagne, et qui formèrent l’empire du Mogol sous Tamerlan. Ces peuples sont un grand exemple des changements arrivés chez toutes les nations. Quelques-unes de leurs hordes, loin d’être redoutables, sont devenues vassales de la Russie. 

Telle est une nation de Calmoucks qui habite entre la Sibérie et la mer Caspienne. C’est là qu’on a trouvé, en 1720, une maison souterraine de pierre, des urnes, des lampes, des pendants d’oreilles, une statue équestre d’un prince oriental portant un diadème sur sa tête, deux femmes assises sur des trônes, un rouleau de manuscrits envoyé par Pierre le Grand à l’Académie des inscriptions de Paris, et reconnu pour être en langue du Thibet: tous témoignages singuliers que les arts ont habité ce pays aujourd’hui barbare, et preuves subsistantes de ce qu’a dit Pierre le Grand plus d’une fois, que les arts avaient fait le tour du monde. 

La dernière province est le Kamtschatka, le pays le plus oriental du continent(28). Le nord de cette contrée fournit aussi de belles fourrures; les habitants s’en revêtaient l’hiver, et marchaient nus l’été. On fut surpris de trouver dans les parties méridionales des hommes avec de longues barbes, tandis que dans les parties septentrionales, depuis le pays des Samoyèdes jusqu’à l’embouchure du fleuve Amour ou Amur, les hommes n’ont pas plus de barbe que les Américains. C’est ainsi que dans l’empire de Russie il y a plus de différentes espèces, plus de singularités, plus de moeurs différentes que dans aucun pays de l’univers. 

(29)Des mémoires récents m’apprennent que ce peuple sauvage a aussi ses théologiens, qui font descendre les habitants de cette presqu’île d’une espèce d’être supérieur qu’ils appellent Kouthou. Ces Mémoires disent qu’ils ne lui rendent aucun culte, qu’ils ne l’aiment ni ne le craignent. 

Ainsi ils auraient une mythologie, et ils n’ont point de religion; cela pourrait être vrai, et n’est guère vraisemblable la crainte est l’attribut naturel des hommes. On prétend que dans leurs absurdités ils distinguent des choses permises et des choses défendues ce qui est permis, c’est de satisfaire toutes ses passions; ce qui est défendu, c’est d’aiguiser un couteau ou une hache quand on est en voyage, et de sauver un homme qui se noie. Si en effet c’est un péché parmi eux de sauver la vie à son prochain, ils sont en cela différents de tous les hommes, qui courent par instinct au secours de leurs semblables quand l’intérêt ou la passion ne corrompt pas en eux ce penchant naturel. Il semble qu’on ne pourrait parvenir à faire un crime d’une action si commune et si nécessaire qu’elle n’est pas même une vertu, que par une philosophie également fausse et superstitieuse, qui persuaderait qu’il ne faut pas s’opposer à la providence, et qu’un homme destiné par le ciel à être renoyé ne doit pas être secouru par un homme; mais les barbares sont bien loin d’avoir même une fausse philosophie. 

Cependant ils célèbrent, dit-on, une grande fête, qu’ils appellent dans leur langage d’un mot qui signifie purification; mais de quoi se purifient-ils si tout leur est permis? et pourquoi se purifient-ils s’ils ne craignent ni n’aiment leur dieu Kouthou? 

Il y a sans doute des contradictions dans leurs idées, comme dans celles de presque tous les peuples; les leurs sont un défaut d’esprit, et les nôtres en sont un abus; nous avons beaucoup plus de contradictions qu’eux, parce que nous avons plus raisonné. 

Comme ils ont une espèce de dieu, ils ont aussi des démons; enfin il y a parmi eux des sorciers, ainsi qu’il y en a toujours eu chez toutes les nations les plus policées. Ce sont les vieilles qui sont sorcières dans le Kamtschatka, comme elles l’étaient parmi nous avant que la saine physique nous éclairât. C’est donc partout l’apanage de l’esprit humain d’avoir des idées absurdes, fondées sur notre curiosité et sur notre faiblesse. Les Kamtschatkales ont aussi des prophètes qui expliquent les songes; et il n’y a pas longtemps que nous n’en avons plus. 

Depuis que la cour de Russie a assujetti ces peuples en bâtissant cinq forteresses dans leur pays, on leur a annoncé la religion grecque. Un gentilhomme russe très instruit m’a dit qu’une de leurs grandes objections était que ce culte ne pouvait être fait pour eux, puisque le pain et le vin sont nécessaires à nos mystères, et qu’ils ne peuvent avoir ni pain ni vin dans leur pays. 

Ce peuple d’ailleurs mérite peu d’observations; je n’en ferai qu’une: c’est que, si on jette les yeux sur les trois quarts de l’Amérique, sur toute la partie méridionale de l’Afrique, sur le Nord, depuis la Laponie jusqu’aux mers du Japon, on trouve que la moitié du genre humain n’est pas au-dessus des peuples du Kamtschatka. 

D’abord un officier cosaque alla par terre de la Sibérie au Kamtschatka, en 1701, par ordre de Pierre, qui, après la malheureuse journée de Narva, étendait encore ses soins d’un bord du continent à l’autre. Ensuite, en 1725, quelque temps avant que la mort le surprît au milieu de ses grands projets, il envoya le capitaine Béring, danois, avec ordre exprès d’aller par la mer du Kamtschatka sur les terres de l’Amérique, si cette entreprise était praticable. Béring ne put réussir dans sa première navigation. L’impératrice Anne l’y envoya encore en 1733. Spengenberg, capitaine de vaisseau, associé à ce voyage, partit le premier du Kamtschatka; mais il ne put se mettre en mer qu’en 1739, tant il avait fallu de temps pour arriver au port où l’on s’embarqua, pour y construire des vaisseaux, pour les gréer et les fournir des choses nécessaires. Spengenberg pénétra jusqu’au nord du Japon par un détroit que forme une longue suite d’îles, et revint sans avoir découvert que ce passage. 

En 1741, Béring courut cette mer accompagné de l’astronome Delisie de La Croyère, de cette famille Delisie qui a produit de si savants géographes; un autre capitaine allait de son côté à la découverte. Béring et lui atteignirent les côtes de l’Amérique, au nord de la Californie. Ce passage, si longtemps cherché par les mers du Nord, fut donc enfin découvert(30); mais on ne trouva nul secours sur ces côtes désertes. L’eau douce manqua; le scorbut fit périr une partie de l’équipage: on vit, l’espace de cent milles les rivages septentrionaux de la Californie; on aperçut des canots de cuir qui portaient des hommes semblables aux Canadiens. Tout fut infructueux. Béring mourut dans une île à laquelle il donna son nom. L’autre capitaine, se trouvant plus près de la Californie, fit descendre à terre dix hommes de son équipage; ils ne reparurent plus. Le capitaine fut forcé de regagner le Kamtschatka après les avoir attendus inutilement, et Delisie expira en descendant à terre. Ces désastres sont la destinée de presque toutes les premières tentatives sur les mers septentrionales. On ne sait pas encore quel fruit on tirera de ces découvertes si pénibles et si dangereuses. 

Nous avons marqué tout ce qui compose en général la domination de la Russie depuis la Finlande à la mer du Japon. Toutes les grandes parties de cet empire ont été unies en divers temps, comme dans tous les autres royaumes du monde. Des Scythes, des Huns, des Massagètes, des Slavons, des Cimbres, des Gètes, des Sarmates, sont aujourd’hui les sujets des czars; les Russes proprement dits sont les anciens Roxelans ou Slavons. 

Si l’on y fait réflexion, la plupart des autres États sont ainsi composés. La France est un assemblage de Goths, de Danois appelés Normands, de Germains septentrionaux appelés Bourguignons, de Francs, d’Allemands, de quelques Romains mêlés aux anciens Celtes. Il y a dans Rome et dans l’Italie beaucoup de familles descendues des peuples du nord, et l’on n’en connaît aucune des anciens Romains. Le souverain pontife est souvent le rejeton d’un Lombard, d’un Goth, d’un Teuton, où d’un Cimbre. Les Espagnols sont une race d’Arabes, de Carthaginois, de Juifs, de Tyriens, de Visigoths, de Vandales, incorporés avec les habitants du pays. Quand les nations se sont ainsi mêlées, elles sont longtemps à se civiliser, et même à former leur langage: les unes se policent plus tôt, les autres plus tard. La police et les arts s’établissent si difficilement, les révolutions ruinent si souvent l’édifice commencé, que si l’on doit s’étonner, c’est que la plupart des nations ne vivent pas en Tartares. 

CHAPITRE II.

Suite de la description de la Russie. Population, finance, armées, usages, religion. État de la Russie avant Pierre le Grand.

Plus un pays est civilisé, plus il est peuplé. Ainsi la Chine et l’Inde sont les plus peuplés de tous les empires, parce qu’après la multitude des révolutions qui ont changé la face de la terre, les Chinois et les Indiens ont formé le corps de peuple le plus anciennement policé que nous connaissions. Leur gouvernement a plus de quatre mille ans d’antiquité; ce qui suppose, comme on l’a dit, des essais et des efforts tentés dans des siècles précédents. Les Russes sont venus tard; et ayant introduit chez eux les arts tout perfectionnés, il est arrivé qu’ils ont fait plus de progrès en cinquante ans qu’aucune nation n’en avait fait par elle-même en cinq cents années. Le pays n’est pas peuplé à proportion de son étendue, il s’en faut beaucoup; mais tel qu’il est, il possède autant de sujets qu’aucun État chrétien. 

Je peux, d’après les rôles de la capitation et du dénombrement des marchands, des artisans, des paysans mâles, assurer qu’aujourd’hui la Russie contient au moins vingt-quatre millions d’habitants. De ces vingt-quatre millions d’hommes la plupart sont des serfs comme dans la Pologne, dans plusieurs provinces de l’Allemagne, et autrefois dans presque toute l’Europe. On compte en Russie et en Pologne les richesses d’un gentilhomme et d’un ecclésiastique, non par leur revenu en argent, mais par le nombre de leurs esclaves. 

Voici ce qui résulte d’un dénombrement fait en 1747 des mâles qui payaient la capitation. 
 

Marchands
198,000
Ouvriers
16,000
Paysans incorporés avec les marchands et les ouvriers
1,950
Paysans appelés odonoskis, qui contribuent à l’entretien de la milice
430,000
Autres qui n’y contribuent pas
26,000
Ouvriers de différents métiers, dont les parents sont inconnus
1,000
Autres qui ne sont point incorporés dans les classe des métiers
4,700
Paysans dépendants immédiatement de la couronne, environ
555,000
Employés aux mines de la couronne, tant chrétiens que mahométans et païens
64,000
Autres paysans de la couronne travaillant aux mines et aux fabriques des particuliers 
24,200
Nouveaux convertis à l’Église grecque
57,000
Tartares et Ostiaks païens
241,000
Mourses, Tartares, Morduates, et autres, soit païens, soit grecs, employés aux travaux de l’amirauté
7,800
Tartares contribuables, appelés tepteris et boblitz, etc.
28,900
Serfs de plusieurs marchands et autres privilégiés, lesquels, sans posséder de terres, peuvent avoir des esclaves
9,100
Paysans des terres destinées à l’entretien de la cour.
418,000
Paysans des terres appartenantes en propre à Sa Majesté, indépendamment du droit de la couronne
60,500
Paysans des terres confisquées à la couronne
13,600
Serfs des gentilshommes 
3,550,000
Serfs appartenant à l’assemblée du clergé, et qui défrayent ses dépenses
37,500
Serfs des évêques
116,400
Serfs des couvents, que Pierre avait beaucoup diminués
721,500
Serfs des églises cathédrales et paroissiales
23,700
Paysans travaillant aux ouvrages de l’amirauté, ou autres ouvrages publics, environ
4,000
Travailleurs aux mines et fabriques des particuliers
16,000
Paysans des terres données aux principaux manufacturiers
14,500
Travailleurs aux mines de la couronne
3,000
Bâtards élevés par des prêtres
40
Sectaires appelés raskolnikis
2,200
Total
6,646,390

Voilà en nombre rond six millions six cent quarante mille mâles payant la capitation. Dans ce dénombrement, les enfants et les vieillards sont comptés, mais les filles et les femmes ne le sont point, non plus que les garçons qui naissent depuis l’établissement d’un cadastre jusqu’à la confection d’un autre cadastre. Triplez seulement le nombre des têtes taillables, en y comptant les femmes et les filles, vous trouverez près de vingt millions d’âmes. 

Il faut ajouter à ce nombre l’état militaire, qui monte à trois cent cinquante mille hommes. Ni la noblesse de tout l’empire, ni les ecclésiastiques, qui sont au nombre de deux cent mille, ne sont soumis à cette capitation. Les étrangers dans l’empire sont tous exempts, de quelque profession et de quelque pays qu’ils soient. Les habitants des provinces conquises, savoir la Livonie, l’Estonie, l’Ingrie, la Carélie, et une partie de la Finlande; l’Ukraine et les Cosaques du Tanaïs, les Calmoucks et d’autres Tartares, les Samoyèdes, les Lapons, les Ostiaks et tous les peuples idolâtres de la Sibérie, pays plus grand que la Chine, ne sont pas compris dans le dénombrement. 

Par ce calcul, il est impossible que le total des habitants de la Russie ne montât au moins à vingt-quatre millions en 1759, lorsqu’on m’envoya de Pétersbourg ces Mémoires, tirés des archives de l’empire(31). A ce compte, il y a huit personnes par mille carré. L’ambassadeur anglais dont j’ai parlé(32) n’en donne que cinq; mais il n’avait pas sans doute des Mémoires aussi fidèles que ceux dont on a bien voulu me faire part. 

Le terrain de la Russie est donc, proportion gardée, précisément cinq fois moins peuplé que l’Espagne; mais il a près de quatre fois plus d’habitants: il est à peu près aussi peuplé que la France et que l’Allemagne; mais en considérant sa vaste étendue, le nombre des peuples y est trente fois plus petit(33).

Il y a une remarque importante à faire sur ce dénombrement, c’est que de six millions six cent quarante mille contribuables, on en trouve à peu près neuf cent mille appartenants au clergé de la Russie, en n’y comprenant ni le clergé des pays conquis, ni celui de l’Ukraine et de la Sibérie. 

Ainsi sur sept personnes contribuables le clergé en avait une; mais il s’en faut bien qu’en possédant ce système ils jouissent de la septième partie des revenus de l’État, comme en tant d’autres royaumes, où ils ont au moins la septième partie de toutes les richesses: car leurs paysans payaient une capitation au souverain, et il faut compter pour beaucoup les autres revenus de la couronne de Russie dont le clergé ne touche rien. 

Cette évaluation est très différente de celle de tous les écrivains qui ont fait mention de la Russie; les ministres étrangers qui ont envoyé des Mémoires à leurs souverains s’y sont tous trompés. Il faut fouiller dans les archives de l’empire. 

Il est très vraisemblable que la Russie a été beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, dans les temps où la petite vérole, venue du fond de l’Arabie, et l’autre, venue d’Amérique, n’avaient point encore fait de ravages dans ces climats où elles se sont enracinées. Ces deux fléaux, par qui le monde est plus dépeuplé que par la guerre, sont dus, l’un à Mahomet, l’autre à Christophe Colomb. La peste, originaire d’Afrique, approchait rarement des contrées du septentrion. Enfin les peuples du Nord, depuis les Sarmates jusqu’aux Tartares qui sont au delà de la grande muraille, ayant inondé le monde de leurs irruptions, cette ancienne pépinière d’hommes doit avoir étrangement diminué. 

Dans cette vaste étendue de pays, on compte environ sept mille quatre cents moines et cinq mille six cents religieuses, malgré le soin que prit Pierre le Grand de les réduire à un plus petit nombre: soin digne d’un législateur dans un empire où ce qui manque principalement c’est l’espèce humaine. Ces treize mille personnes cloîtrées et perdues pour l’État avaient, comme le lecteur a pu le remarquer, sept cent vingt mille(34) serfs pour cultiver leurs terres, et c’est évidemment beaucoup trop. Cet abus, si commun et si funeste à tant d’États, n’a été corrigé que par l’impératrice Catherine II. Elle a osé venger la nature et la religion, en ôtant au clergé et aux moines des richesses odieuses; elle les a payés du trésor public, et a voulu les forcer d’être utiles en les empêchant d’être dangereux. 

Je trouve, par un état des finances de l’empire, en 1725, en comptant le tribut des Tartares, tous les impôts et tous les droits en argent, que le total allait à treize millions de roubles, ce qui fait soixante-cinq millions de nos livres de France, indépendamment des tributs en nature. Cette somme modique suffisait alors pour entretenir trois cent trente-neuf mille cinq cents hommes, tant sur terre que sur mer. Les revenus et les troupes ont augmenté depuis(35).

Les usages, les vêtements, les moeurs, en Russie, avaient toujours plus tenu de l’Asie que de l’Europe chrétienne: telle était l’ancienne coutume de recevoir les tributs des peuples en denrées, de défrayer les ambassadeurs dans leur route et dans leur séjour, et celle de ne se présenter ni dans l’église ni devant le trône avec une épée, coutume orientale, opposée à notre usage ridicule et barbare d’aller parler à Dieu, aux rois, à ses amis et aux femmes, avec une longue arme offensive qui descend au bas des jambes(36). L’habit long, dans les jours de cérémonie, semblait plus noble que le vêtement court des nations occidentales de l’Europe. Une tunique doublée de pelisse avec une longue simarre enrichie de pierreries, dans les jours solennels, et ces espèces de hauts turbans, qui élevaient la taille, étaient plus imposants aux yeux que les perruques et le justaucorps, et plus convenables aux climats froids; mais cet ancien vêtement de tous les peuples paraît moins fait pour la guerre et moins commode pour les travaux. Presque tous les autres usages étaient grossiers; mais il ne faut pas se figurer que les moeurs fussent aussi barbares que le disent tant d’écrivains. Albert Krants(37) parle d’un ambassadeur Italien à qui un czar fit clouer son chapeau sur la tête, parce qu’il ne se découvrait pas en le haranguant. D’autres attribuent cette aventure à un Tartare; enfin on a fait ce conte d’un ambassadeur français(38).

Oléarius prétend que le czar Michel Fédérovitz relégua en Sibérie un marquis d’Exideuil, ambassadeur du roi de France Henri IV; mais jamais assurément ce monarque n’envoya d’ambassadeur à Moscou(39). C’est ainsi que les voyageurs parlent du pays de Borandie, qui n’existe pas; ils ont trafiqué avec les peuples de la Nouvelle-Zemble, qui à peine est habitée; ils ont eu de longues conversations avec des Samoyèdes, comme s’ils avaient pu les entendre. Si on retranchait des énormes compilations de voyages ce qui n’est ni vrai ni utile, ces ouvrages et le public y gagneraient. 

Le gouvernement ressemblait à celui des Turcs par la milice des strélitz, qui, comme celle des janissaires, disposa quelquefois du trône, et troubla l’État presque toujours autant qu’elle le soutint. Ces strélitz étaient au nombre de quarante mille hommes. Ceux qui étaient dispersés dans les provinces subsistaient de brigandages; ceux de Moscou vivaient en bourgeois, trafiquaient, ne servaient point, et poussaient à l’excès l’insolence. Pour établir l’ordre en Russie, il fallait les casser; rien n’était ni plus nécessaire ni plus dangereux. 

L’État ne possédait pas, au xviie siècle, cinq millions de roubles (environ vingt-cinq millions de France) de revenu. C’était assez quand Pierre parvint à la couronne, pour demeurer dans l’ancienne médiocrité: ce n’était pas le tiers de ce qu’il fallait pour en sortir et pour se rendre considérable en Europe; mais aussi beaucoup d’impôts étaient payés en denrées, selon l’usage des Turcs: usage qui foule bien moins les peuples que celui de payer leurs tributs en argent. 

Titre de Czar.

Quant au titre de czar, il se peut qu’il vienne des tzars ou tchars du royaume de Casan. Quand le souverain de Russie, Jean ou Ivan Basilides, eut, au xvie siècle, conquis ce royaume, subjugué par son aïeul, mais perdu ensuite, il en prit le titre, qui est demeuré à ses successeurs. Avant Ivan Basilides, les maîtres de la Russie portaient le nom de veliki knès (grand-prince, grand-seigneur, grand-chef) que les nations chrétiennes traduisent par celui de grand-duc. Le czar Michel Fédérovitz prit avec l’ambassade holstenoise les titres de grand-seigneur et grand-knès, conservateur de tous les Russes, prince de Vladimir, Moscou, Novogorod, etc.; tzar de Casan, tzar d’Astracan, tzar de Sibérie. Ce nom des tzars était donc le titre de ces princes orientaux; il était donc vraisemblable qu’ils dérivaient plutôt des Tshas de Perse que des Césars de Rome(40), dont probablement les tzars sibériens n’avaient jamais entendu parler sur les bords du fleuve Oby. 

Un titre, quel qu’il soit, n’est rien, si ceux qui le portent ne sont grands par eux-mêmes. Le nom d’empereur, qui ne signifiait que général d’armée, devint le nom des maîtres de la république romaine: on le donne aujourd’hui aux souverains des Russes à plus juste titre qu’à aucun autre potentat si l’on considère l’étendue et la puissance de leur domination. 

Religion.

La religion de l’État fut toujours, depuis le xie siècle, celle qu’on nomme grecque par opposition à la latine; mais il y avait plus de pays mahométans et de païens que de chrétiens. La Sibérie, jusqu’à la Chine, était idolâtre; et, dans plus d’une province, toute espèce de religion était inconnue. 

L’ingénieur Perri et le baron de Stralemberg, qui ont été si longtemps en Russie, disent qu’ils ont trouvé plus de bonne foi et de probité dans les païens que dans les autres: ce n’est pas le paganisme qui les rendait plus vertueux; mais, menant une vie pastorale, éloignés du commerce des hommes, et vivant comme dans ces temps qu’on appelle le premier âge du monde, exempts de grandes passions, ils étaient nécessairement plus gens de bien. 

Le christianisme ne fut reçu que très tard dans la Russie, ainsi que dans tous les autres pays du Nord. On prétend qu’une princesse nommée Olha l’y introduisit à la fin du xe siècle, comme Clotilde, nièce d’un prince arien, le fit recevoir chez les Francs; la femme d’un Micislas, duc de Pologne, chez les Polonais; et la soeur de l’empereur Henri II, chez les Hongrois. C’est le sort des femmes d’être sensibles aux persuasions des ministres de la religion, et de persuader les autres hommes. 

Cette princesse Olha, ajoute-t-on, se fit baptiser à Constantinople: on l’appela Hélène, et, dès qu’elle fut chrétienne, l’empereur Jean Zimiscès ne manqua pas d’en être amoureux. Apparemment qu’elle était veuve. Elle ne voulut point de l’empereur. L’exemple de la princesse Olha ou Olga ne fit pas d’abord un grand nombre de prosélytes: son fils, qui régna longtemps(41), ne pensa point du tout comme sa mère; mais son petit-fils Vladimir, né d’une concubine, ayant assassiné son frère pour régner, et ayant recherché l’alliance de l’empereur de Constantinople Basile, ne l’obtint qu’à condition qu’il se ferait baptiser. C’est à cette époque de l’année 987 que la religion grecque commença en effet à s’établir en Russie. Un patriarche de Constantinople, nommé Chrysoberge, envoya un évêque baptiser Vladimir, pour ajouter à son patriarcat cette partie du monde(42).

Vladimir acheva donc l’ouvrage commencé par son aïeule. Un Grec fut le premier métropolitain de Russie ou patriarche. C’est de là que les Russes ont adopté dans leur langue un alphabet tiré en partie du grec; ils y auraient gagné, si le fond de langue, qui est la slavone, n’était toujours demeuré le même, à quelques mots près qui concernent leur liturgie et leur hiérarchie(43). Un des patriarches grecs, nommé Jérémie, ayant un procès au divan, et étant venu à Moscou demander des secours, renonça enfin à sa prétention sur les Églises russes, et sacra patriarche l’archevêque de Novogorod, nommé Job, en 1588. 

Depuis ce temps l’Église russe fut aussi indépendante que son empire. Il était en effet dangereux, honteux, et ridicule, que l’Église russe dépendît d’une Église grecqué esclave des Turcs. Le patriarche de Russie fut dès lors sacré par les évêques russes, non par le patriarche de Constantinople. Il eut rang dans l’Église grecque après celui de Jérusalem; mais il fut en effet le seul patriarche libre et puissant, et par conséquent le seul réel. Ceux de Jérusalem, de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie, ne sont que les chefs mercenaires et avilis d’une Église esclave des Turcs. Ceux même d’Antioche et de Jérusalem ne sont plus regardés comme patriarches, et n’ont pas plus de crédit que les rabbins des synagogues établies en Turquie. 

C’est d’un homme devenu patriarche de toutes les Russies que descendait Pierre le Grand en droite ligne(44). Bientôt ces premiers prélats voulurent partager l’autorité des czars. C’était peu que le souverain marchât nu-tête une fois l’an devant le patriarche, en conduisant son cheval par la bride. Ces respects extérieurs ne servent qu’à irriter la soif de la domination. Cette fureur de dominer causa de grands troubles comme ailleurs. 

Le patriarche Nicon, que les moines regardent comme un saint, et qui siégeait du temps d’Alexis, père de Pierre le Grand, voulut élever sa chaire au-dessus du trône; non seulement il usurpait le droit de s’asseoir dans le sénat à côté du czar, mais il prétendait qu’on ne pouvait faire ni la guerre ni la paix sans son consentement. Son autorité, soutenue par ses richesses et par ses intrigues, par le clergé et par le peuple, tenait son maître dans une espèce de sujétion. Il osa excommunier quelques sénateurs qui s’opposèrent à ses excès, et enfin Alexis, qui ne se sentait pas assez puissant pour le déposer par sa seule autorité, fut obligé de convoquer un synode de tous les évêques. On l’accusa d’avoir reçu de l’argent des Polonais; on le déposa; on le confina pour le reste de ses jours dans un cloître, et les prélats élurent un autre patriarche. 

Il y eut toujours, depuis la naissance du christianisme en Russie, quelques sectes, ainsi que dans les autres États: car les sectes sont souvent le fruit de l’ignorance, aussi bien que de la science prétendue. Mais la Russie est le seul grand État chrétien où la religion n’ait pas excité de guerres civiles, quoiqu’elle ait produit quelques tumultes. 

La secte de ces raskolnikis, composée aujourd’hui d’environ deux mille mâles, et de laquelle il est fait mention dans le dénombrement, est la plus ancienne; elle s’établit, dès le xiie siècle, par des zélés qui avaient quelque connaissance du Nouveau Testament; ils eurent et ont encore la prétention de tous les sectaires, celle de le suivre à la lettre, accusant tous les autres chrétiens de relâchement, ne voulant point souffrir qu’un prêtre qui a bu de l’eau de vie confère le baptême, assurant avec Jésus-Christ qu’il n’y a ni premier ni dernier parmi les fidèles, et surtout qu’un fidèle peut se tuer pour l’amour de son Sauveur. C’est, selon eux, un très grand péché de dire alleluia trois fois; il ne faut le dire que deux, et ne donner jamais la bénédiction qu’avec trois doigts. Nulle société d’ailleurs n’est ni plus réglée ni plus sévère dans ses moeurs: ils vivent comme les quakers, mais ils n’admettent point comme eux les autres chrétiens dans leurs assemblées; c’est ce qui fait que les autres leur ont imputé toutes les abominations dont les païens accusèrent les premiers Galiléens, dont ceux-ci chargèrent les gnostiques, dont les catholiques ont chargé les protestants. On leur a souvent imputé d’égorger un enfant, de boire son sang, et de se mêler ensemble dans leurs cérémonies secrètes, sans distinction de parenté, d’âge, ni même de sexe. Quelquefois on les a persécutés: ils se sont alors enfermés dans leurs bourgades, ont mis le feu à leurs maisons, et se sont jetés dans les flammes. Pierre a pris avec eux le seul parti qui puisse les ramener, celui de les laisser vivre en paix. 

Au reste, il n’y a, dans un si vaste empire, que vingt-huit sièges épiscopaux; et du temps de Pierre on n’en comptait que vingt-deux: ce petit nombre était peut-être une des raisons qui avaient tenu l’Église russe en paix. Cette Église, d’ailleurs, était si peu instruite que le czar Foedor, frère de Pierre le Grand, fut le premier qui introduisit le plain-chant chez elle. 

Foedor, et surtout Pierre, admirent indifféremment dans leurs armées et dans leurs conseils ceux du rite grec, latin, luthérien, calviniste: ils laissèrent à chacun la liberté de servir Dieu suivant sa conscience, pourvu que l’État fut bien servi. Il n’y avait, dans cet empire de deux mille lieues de longueur, aucune église latine. Seulement, lorsque Pierre eut établi de nouvelles manufactures dans Astracan, il y eut environ soixante familles catholiques dirigées par des capucins; mais quand les jésuites voulurent s’introduire dans ses États, il les en chassa par un édit, au mois d’avril 1718. Il souffrait les capucins comme des moines sans conséquence, et regardait les jésuites comme des politiques dangereux. Ces jésuites s’étaient établis en Russie en 1685; ils furent expulsés quatre ans après; ils revinrent encore, et furent encore chassés(45).

L’Église grecque est flattée de se voir étendue dans un empire de deux mille lieues, tandis que la romaine n’a pas la moitié de ce terrain en Europe. Ceux du rite grec ont voulu surtout conserver dans tous les temps leur égalité avec ceux du rite latin, et ont toujours craint le zèle de l’Église de Rome, qu’il ont pris pour de l’ambition, parce qu’en effet l’Église romaine, très resserrée dans notre hémisphère, et se disant universelle(46), a voulu remplir ce grand titre. 

Il n’y a jamais eu en Russie d’établissements pour les Juifs, comme ils en ont dans tant d’États de l’Europe depuis Constantinople jusqu’à Rome. Les Russes ont toujours fait leur commerce par eux-mêmes, et par les nations établies chez eux. De toutes les Églises grecques, la leur est la seule qui ne voie pas des synagogues à côté de ses temples. 

Suite de l’état ou était la Russie avant Pierre le Grand.

La Russie, qui doit uniquement à Pierre le Grand sa grande influence dans les affaires de l’Europe, n’en avait aucune depuis qu’elle était chrétienne. On la voit auparavant faire sur la mer Noire ce que les Normands faisaient sur nos côtes maritimes de l’Océan, armer du temps d’Héraclius quarante mille petites barques, se présenter pour as siéger Constantinople, imposer un tribut aux Césars grecs. Mais le grand-knès Vladimir, occupé du soin d’introduire chez lui le christianisme, et fatigué des troubles intestins de sa maison, affaiblit encore ses États en les partageant entre ses enfants. Ils furent presque tous la proie des Tartares, qui asservirent la Russie pendant deux cents années. Ivan Basilides la délivra et l’agrandit; mais après lui les guerres civiles la ruinèrent. 

Il s’en fallait beaucoup avant Pierre le Grand que la Russie fût aussi puissante, qu’elle eût autant de terres cultivées, autant de sujets, autant de revenus que de nos jours. Elle ne possédait rien dans la Finlande, rien dans la Livonie; et la Livonie seule vaut mieux que n’a valu longtemps toute la Sibérie. Les Cosaques n’étaient point soumis; les peuples d’Astracan obéissaient mal; le peu de commerce que l’on faisait était désavantageux. La mer Blanche, la Baltique, celle du Pont-Euxin, d’Azof, et la mer Caspienne, étaient entièrement inutiles à une nation qui n’avait pas un vaisseau, et qui même dans sa langue manquait de terme pour exprimer une flotte. S’il n’eût fallu qu’être au-dessus des Tartares et des peuples du Nord jusqu’à la Chine, la Russie jouissait de cet avantage; mais il fallait s’égaler aux nations policées, et se mettre en état d’en surpasser un jour plusieurs. Une telle entreprise paraissait impraticable, puisqu’on n’avait pas un seul vaisseau sur les mers, qu’on ignorait absolument sur terre la discipline militaire, que les manufactures les plus simples étaient à peine encouragées, et que l’agriculture même, qui est le premier mobile de tout, était négligée. Elle exige du gouvernement de l’attention et des encouragements, et c’est ce qui a fait trouver aux Anglais dans leurs blés un trésor supérieur à celui de leurs laines. 

Ce peu de culture des arts nécessaires montre assez qu’on n’avait pas d’idée des beaux-arts, qui deviennent nécessaires à leur tour quand on a tout le reste. On aurait pu envoyer quelques naturels du pays s’instruire chez les étrangers; mais la différence des langues, des moeurs et de la religion, s’y opposait; une loi même d’État et de religion, également sacrée et pernicieuse, défendait aux Russes de sortir de leur patrie, et semblait les condamner à une éternelle ignorance. Ils possédaient les plus vastes États de l’univers, et tout y était à faire. Enfin Pierre naquit, et la Russie fut formée. 

Heureusement, de tous les grands législateurs du monde Pierre est le seul dont l’histoire soit bien connue. Celle des Thésée, des Romulus, qui firent beaucoup moins que lui, celles des fondateurs de tous les autres États policés sont mêlées de fables absurdes, et nous avons ici l’avantage d’écrire des vérités, qui passeraient pour des fables si elles n’étaient attestées. 

CHAPITRE III.

Des ancêtres de Pierre le Grand.

La famille de Pierre était sur le trône depuis l’an 1613. La Russie, avant ce temps, avait essuyé des révolutions qui éloignaient encore la réforme et les arts. C’est le sort de toutes les sociétés d’hommes. Jamais il n’y eut de troubles plus cruels dans aucun royaume. Le tyran Boris Godonou(47) fit assassiner, en 1597, l’héritier légitime Demetri, que nous nommons Demetrius, et usurpa l’empire. Un jeune moine prit le nom de Demetrius, prétendit être le prince échappé aux assassins, et, secouru des Polonais et d’un grand parti que les tyrans ont toujours contre eux, il chassa l’usurpateur, et usurpa lui-même la couronne. On reconnut son imposture dès qu’il fut maître, parce qu’on fut mécontent de lui: il fut assassiné. Trois autres faux Demetrius s’élevèrent l’un après l’autre. Cette suite d’impostures supposait un pays tout en désordre. Moins les hommes sont civilisés, plus il est aisé de leur en imposer. On peut juger à quel point ces fraudes augmentaient la confusion et le malheur public. Les Polonais, qui avaient commencé les révolutions en établissant le premier faux Demetri, furent sur le point de régner en Russie. Les Suédois partagèrent les dépouilles du côté de la Finlande, et prétendirent aussi au trône; l’État était menacé d’une ruine entière. 

Au milieu de ces malheurs, une assemblée composée des principaux boïards élut pour souverain, en 1613, un jeune homme de quinze ans: ce qui ne paraissait pas un moyen sur de finir les troubles. Ce jeune homme était Michel Romano(48), grand-père du czar Pierre, fils de l’archevêque de Rostou, surnommé Philarète, et d’une religieuse, allié par les femmes aux anciens czars. 

Il faut savoir que cet archevêque était un seigneur puissant que le tyran Boris avait forcé de se faire prêtre. Sa femme Sheremeto(49) fut aussi contrainte de prendre le voile: c’était un ancien usage des tyrans occidentaux chrétiens latins; celui des chrétiens grecs était de crever les yeux. Le tyran Demetri donna à Philarète l’archevêché de Rostou, et l’envoya ambassadeur en Pologne. Cet ambassadeur était prisonnier chez les Polonais, alors en guerre avec les Russes, tant le droit des gens était ignoré chez tous ces peuples. Ce fut pendant sa détention que le jeune Romano, fils de cet archevêque, fut élu czar. On échangea son père contre des prisonniers polonais, et le jeune czar créa son père patriarche: ce vieillard fut souverain en effet sous le nom de son fils. 

Si un tel gouvernement paraît singulier aux étrangers, le mariage du czar Michel Romano le semble davantage. Les monarques des Russies ne prenaient plus des épouses dans les autres États depuis l’an 1490. Il paraît que depuis qu’ils eurent Casan et Astracan, ils suivirent presque en tout les coutumes asiatiques, et principalement celle de ne se marier qu’à leurs sujettes. 

Ce qui ressemble encore plus aux usages de l’ancienne Asie, c’est que pour marier un czar on faisait venir à la cour les plus belles filles des provinces; la grande maîtresse de la cour les recevait chez elle, les logeait séparément, et les faisait manger toutes ensemble. Le czar les voyait ou sous un nom emprunté ou sans déguisement. Le jour du mariage était fixé sans que le choix fût encore connu; et le jour marqué, on présentait un habit de noce à celle sur qui le choix secret était tombé: on distribuait d’autres habits aux prétendantes, qui s’en retournaient chez elles. Il y eut quatre exemples de pareils mariages. 

C’est de cette manière que Michel Romano épousa Eudoxe, fille d’un pauvre gentilhomme nommé Streshneu. Il cultivait ses champs lui-même avec ses domestiques, lorsque des chambellans, envoyés par le czar avec des présents, lui apprirent que sa fille était sur le trône. Le nom de cette princesse est encore cher à la Russie. Tout cela est éloigné de nos moeurs, et n’en est pas moins respectable. 

Il est nécessaire de dire qu’avant l’élection de Romano, un grand parti avait élu le prince Ladislas, fils du roi de Pologne Sigismond III. Les provinces voisines de la Suède avaient offert la couronne à un frère de Gustave-Adolphe; ainsi la Russie était dans la même situation où l’on a vu si souvent la Pologne, chez qui le droit d’élire un monarque a été une source de guerres civiles. Mais les Russes n’imitèrent point les Polonais, qui font un contrat avec le roi qu’ils élisent. Quoiqu’ils eussent éprouvé la tyrannie, ils se soumirent à un jeune homme sans rien exiger de lui. 

La Russie n’avait jamais été un royaume électif; mais la race masculine des anciens souverains ayant manqué, six czars ou prétendants ayant péri malheureusement dans les derniers troubles, il fallut, comme ou l’a vu, élire un monarque; et cette élection causa de nouvelles guerres avec la Pologne et la Suède, qui combattirent pour leurs prétendus droits au trône de Russie. Ces droits de gouverner une nation malgré elle ne se soutiennent jamais longtemps. Les Polonais d’un côté, après s’être avancés jusqu’à Moscou, et après des pillages qui étaient les expéditions militaires de ces temps-là, conclurent une trêve de quatorze ans. La Pologne, par cette trêve, demeura en possession du duché de Smolensko, dans lequel le Borysthène prend sa source. Les Suédois firent aussi la paix; ils restèrent en possession de l’Ingrie, et privèrent les Russes de toute communication avec la mer Baltique, de sorte que cet empire resta plus que jamais séparé du reste de l’Europe. 

Michel Romano, depuis cette paix, régna tranquille, et il ne se fit dans ses États aucun changement qui corrompît ni qui perfectionnât l’administration. Après sa mort, arrivée en 1645, son fils Alexis Michaelovitz(50), ou fils de Michel, âgé de seize ans, régna par le droit héréditaire. On peut remarquer que les czars étaient sacrés par le patriarche, suivant quelques rites de Constantinople, à cela près que le patriarche de Russie était assis sur la même estrade avec le souverain, et affectait toujours une égalité qui choquait le pouvoir suprême. 

Alexis Michaelovitz, fils de Michel.

Alexis se maria comme son père, et choisit parmi les filles qu’on lui amena celle qui lui parut la plus aimable. Il épousa une des deux filles du boïard Miloslauski, en 1647, et ensuite une Nariskin, en 1671. Son favori Morosou épousa l’autre. On ne peut donner à ce Morosou un titre plus convenable que celui de vizir, puisque il était despotique dans l’empire, et que sa puissance excita des révoltes parmi les strélitz et le peuple, comme il est arrivé souvent à Constantinople. 

Le règne d’Alexis fut troublé par des séditions sanglantes, par des guerres intestines et étrangères. Un chef des Cosaques du Tanaïs, nommé Stenko-Rasin, voulut se faire roi d’Astracan: il inspira longtemps la terreur; mais enfin, vaincu et pris, il finit par le dernier supplice, comme tous ses semblables, pour lesquels il n’y a jamais que le trône ou l’échafaud. Environ douze mille de ses partisans furent pendus, dit-on, sur le grand chemin d’Astracan. Cette partie du monde était celle où les hommes, étant le moins gouvernés par les moeurs, ne l’étaient que par les supplices; et de ces supplices affreux naissaient la servitude et la fureur secrète de la vengeance. 

Alexis eut une guerre contre la Pologne; elle fut heureuse et terminée par une paix qui lui assura la possession de Smolensko, de Kiovie, et de l’Ukraine; mais il fut malheureux avec les Suédois, et les bornes de l’empire étaient toujours très resserrées du côté de la Suède. 

Les Turcs étaient alors plus à craindre: ils tombaient sur la Pologne, et menaçaient les pays du czar, voisins de la Tartarie-Crimée, l’ancienne Chersonèse taurique. Ils prirent, en 1671, la ville importante de Kaminieck, et tout ce qui dépendait de la Pologne en Ukraine. Les Cosaques de l’Ukraine, qui n’avaient jamais voulu de maîtres, ne savaient alors s’ils appartenaient à la Turquie, à la Pologne, ou à la Russie. Le sultan Mahomet IV, vainqueur des Polonais, et qui venait de leur imposer un tribut, demanda avec tout l’orgueil d’un Ottoman et d’un vainqueur que le czar évacuât tout ce qu’il possédait en Ukraine, et fut refusé avec la même fierté. On ne savait point alors déguiser l’orgueil par les dehors de la bienséance. Le sultan, dans sa lettre, ne traitait le souverain des Russies que de hospodar chrétien, et s’intitulait très glorieuse majesté, roi de tout l’univers. Le czar répondit: « qu’il n’était pas fait pour se soumettre à un chien de mahométan, et que son cimeterre valait bien le sabre du Grand Seigneur ». 

Alexis alors forma un dessein qui semblait annoncer l’influence que la Russie devait avoir un jour dans l’Europe chrétienne. Il envoya des ambassadeurs au pape et à presque tous les grands souverains de l’Europe, excepté à la France, alliée des Turcs, pour tâcher de former une ligue contre la Porte-Ottomane. Ses ambassadeurs ne réussirent dans Rome qu’à ne point baiser les pieds du pape, et n’obtinrent ailleurs que des voeux impuissants; les querelles des princes chrétiens, et les intérêts qui naissent de ces querelles mêmes, les mettant toujours hors d’état de se réunir contre l’ennemi de la chrétienté. 

Les Ottomans cependant menaçaient de subjuguer la Pologne, qui refusait de payer le tribut. Le czar Alexis la secourut du côté de la Crimée, et le général de la couronne, Jean Sobieski, lava la honte de son pays dans le sang des Turcs(51), à la célèbre bataille de Choczim, qui lui fraya le chemin au trône. Alexis disputa ce trône, et proposa d’unir ses vastes États à la Pologne, comme les Jagellons y avaient joint la Lithuanie; mais plus son offre était grande, moins elle fut acceptée. Il était très digne, dit-on, de ce nouveau royaume par la manière dont il gouvernait les siens. C’est lui qui le premier fit rédiger un code de lois, quoique imparfaites; il introduisit des manufactures de toile et de soie, qui à la vérité ne se soutinrent pas, mais qu’il eut le mérite d’établir. Il peupla des déserts vers le Volga et la Kama des familles lithuaniennes, polonaises, et tartares, prises dans ses guerres. Tous les prisonniers auparavant étaient esclaves de ceux auxquels ils tombaient en partage; Alexis en fit des cultivateurs: il mit autant qu’il put la discipline dans ses armées; enfin il était digne d’être le père de Pierre le Grand; mais il n’eut le temps de perfectionner rien de ce qu’il entreprit; une mort prématurée l’enleva à l’âge de quarante-six ans, au commencement de 1677(52) selon notre calendrier, qui avance toujours de onze jours sur celui des Russes. 

Foedor Alexiovitz.

Après Alexis, fils de Michel, tout retomba dans la confusion. Il laissait de son premier mariage deux princes et six princesses. L’aîné, Foedor, monta sur le trône, âgé de quinze ans(53); prince d’un tempérament faible et valétudinaire, mais d’un mérite qui ne tenait pas de la faiblesse de son corps. Alexis, son père, l’avait fait reconnaître pour son successeur un an auparavant. C’est ainsi qu’en usèrent les rois de France depuis Hugues Capet jusqu’à Louis le Jeune, et tant d’autres souverains. 

Le second des fils d’Alexis était Ivan ou Jean, encore plus maltraité par la nature que son frère Foedor, presque privé de la vue et de la parole, ainsi que de santé, et attaqué souvent de convulsions. Des six filles nées de ce premier mariage, la seule célèbre en Europe fut la princesse Sophie, distinguée par les talents de son esprit, mais malheureusement plus connue encore par le mal qu’elle voulut faire à Pierre le Grand. 

Alexis, de son second mariage avec une autre de ses sujettes, fille du boïard Nariskin, laissa Pierre et la princesse Nathalie. Pierre, né le 30 mai 1672, et suivant le nouveau style, 10 juin, avait à peine quatre ans et demi quand il perdit son père. On n’aimait pas les enfants d’un second lit, et on ne s’attendait pas qu’il dût un jour régner. 

L’esprit de la famille de Romano fut toujours de policer l’État; tel fut encore le caractère de Foedor. Nous avons déjà remarqué, en parlant de Moscou, qu’il encouragea les citoyens à bâtir plusieurs maisons de pierre. Il agrandit cette capitale; on lui doit 

quelques règlements de police générale. Mais en voulant réformer les boïards, il les indisposa tous. D’ailleurs il n’était ni assez instruit, ni assez actif, ni assez déterminé, pour oser concevoir un changement général. La guerre avec les Turcs, ou plutôt avec les Tartares de la Crimée, qui continuait toujours avec des succès balancés, ne permettait pas à un prince d’une santé faible de tenter ce grand ouvrage. Foedor épousa, comme ses autres prédécesseurs, une de ses sujettes, originaire des frontières de Pologne; et, l’avant perdue au bout d’une année, il prit pour seconde femme, en 1682, Marthe Mateona, fille du secrétaire Apraxin. Il tomba malade quelques mois après de la maladie dont il mourut, et ne laissa point d’enfant. Comme les czars se mariaient sans avoir égard à la naissance, ils pouvaient aussi choisir (du moins alors) un successeur sans égard à la primogéniture. Il semblait que le rang de femme et d’héritier du souverain dût être uniquement le prix du mérite; et en cela l’usage de cet empire était bien supérieur aux coutumes des États les plus civilisés. 

Foedor(54), avant d’expirer, voyant que son frère Ivan, trop disgracié de la nature, était incapable de régner, nomma pour héritier des Russies son second frère Pierre, qui n’était âgé que de dix ans, et qui faisait déjà concevoir de grandes espérances. 

Si la coutume d’élever les sujettes au rang de czarine était favorable aux femmes, il y en avait une autre bien dure: les filles des czars se mariaient alors rarement; la plupart passaient leur vie dans un monastère. 

La princesse Sophie, la troisième des filles du premier lit du czar Alexis, princesse d’un esprit aussi supérieur que dangereux, ayant vu qu’il restait à son frère Foedor peu de temps à vivre, ne prit point le parti du couvent; et, se trouvant entre ses deux autres frères qui ne pouvaient gouverner, l’un par son incapacité, l’autre par son enfance, elle conçut le dessein de se mettre à la tête de l’empire: elle voulut, dans les derniers temps de la vie du czar Foedor, renouveler le rôle que joua autrefois Pulchérie avec l’empereur Théodose son frère(55).

CHAPITRE IV.

Ivan et Pierre. Horrible sédition de la milice des strélitz.

A peine Foedor fut-il expiré(56) que la nomination d’un prince de dix ans au trône, l’exclusion de l’aîné, et les intrigues de la princesse Sophie, leur soeur, excitèrent dans le corps des strélitz une des plus sanglantes révoltes. Les janissaires ni les gardes prétoriennes ne furent jamais si barbares. D’abord, deux jours après les obsèques du czar Foedor, ils courent en armes au Kremelin; c’est, comme on sait, le palais des czars à Moscou: ils commencent par se plaindre de neuf de leurs colonels qui ne les avaient pas assez exactement payés. Le ministère est obligé de casser les colonels, et de donner aux strélitz l’argent qu’ils demandent. Ces soldats ne sont pas contents; ils veulent qu’on leur remette les neuf officiers, et les condamnent, à la pluralité des voix, au supplice qu’on appelle des batoques; voici comme on inflige ce supplice. 

On dépouille nu le patient; on le couche sur le ventre, et deux bourreaux le frappent sur le dos avec des baguettes jusqu’à ce que le juge dise: C’est assez. Les colonels, ainsi traités par leurs soldats, furent encore obligés de les remercier, selon l’usage oriental des criminels, qui, après avoir été punis, baisent la main de leurs juges; ils ajoutèrent à leurs remerciements une somme d’argent, ce qui n’était pas d’usage. 

Tandis que les strélitz commençaient ainsi à se faire craindre, la princesse Sophie, qui les animait sous main pour les conduire de crime en crime, convoquait chez elle une assemblée des princesses du sang, des généraux d’armée, des boïards, du patriarche, des évêques, et même des principaux marchands: elle leur représentait que le prince Ivan, par son droit d’aînesse et par son mérite, devait avoir l’empire, dont elle espérait en secret tenir les rênes. Au sortir de l’assemblée, elle fait promettre aux strélitz une augmentation de paye et des présents. Ses émissaires excitent surtout la soldatesque contre la famille des Nariskins, et principalement contre les deux Nariskins, frères de la jeune czarine douairière, mère de Pierre Ier. On persuade aux strélitz qu’un de ces frères, nommé Jean, a pris la robe du czar, qu’il s’est mis sur le trône, et qu’il a voulu étouffer le prince Ivan; on ajoute qu’un malheureux médecin hollandais, nommé Daniel Vangad, a empoisonné le czar Foedor. Enfin Sophie fait remettre entre leurs mains une liste de quarante seigneurs, qu’elle appelle leurs ennemis et ceux de l’État, et qu’ils doivent massacrer. Rien ne ressemble plus aux proscriptions de Sylla et des triumvirs de Rome. Christiern II les avait renouvelées en Danemark et en Suède. On voit par là que ces horreurs sont de tout pays dans les temps de trouble et d’anarchie(57).

On jette d’abord par les fenêtres les knès Dolgorouki et Maffeu(58): les strélitz les reçoivent sur la pointe de leurs piques, les dépouillent, et les traînent sur la grande place; aussitôt ils entrent dans le palais, ils y trouvent un des oncles du czar Pierre, Athanase Nariskin, frère de la jeune czarine; ils le massacrent de la même manière; ils forcent les portes d’une église voisine où trois proscrits s’étaient réfugiés; ils les arrachent de l’autel, les dépouillent, et les assassinent à coups de couteau. 

Leur fureur était si aveugle que, voyant passer un jeune seigneur de la maison de Soltikoff, qu’ils aimaient, et qui n’était point sur la liste des proscrits, quelques-uns d’eux ayant pris ce jeune homme pour Jean Nariskin, qu’ils cherchaient, ils le tuèrent sur-le-champ. Ce qui découvre bien les moeurs de ces temps-là, c’est qu’ayant reconnu leur erreur, ils portèrent le corps du jeune Soltikoff à son père pour l’enterrer, et le père malheureux, loin d’oser se plaindre, leur donna des récompenses pour lui avoir rapporté le corps sanglant de son fils. Sa femme, ses filles, et l’épouse du mort, en pleurs, lui reprochèrent sa faiblesse. Attendons le temps de la vengeance, leur dit le vieillard. Quelques strélitz entendirent ces paroles; ils rentrent furieux dans la chambre, traînent le père par les cheveux, et l’égorgent à la porte de sa maison. 

D’autres strélitz vont chercher partout le médecin hollandais Vangad; ils rencontrent son fils, ils lui demandent où est son père; le jeune homme, en tremblant, répond qu’il l’ignore, et sur cette réponse il est égorgé. Ils trouvent un autre médecin allemand: « Tu es médecin, lui disent-ils; si tu n’as pas empoisonné notre maître Foedor, tu en as empoisonné d’autres: tu mérites bien la mort; » et ils le tuent. 

Enfin ils trouvent le Hollandais qu’ils cherchaient, il s’était déguisé en mendiant; ils le traînent devant le palais: les princesses, qui aimaient ce bonhomme, et qui avaient confiance en lui, demandent sa grâce aux strélitz, en les assurant qu’il est un fort bon médecin, et qu’il a très bien traité leur frère Foedor. Les strélitz répondent que non seulement il mérite la mort comme médecin, mais aussi comme sorcier, et qu’ils ont trouvé chez lui un grand crapaud séché et une peau de serpent. Ils ajoutent qu’il leur faut absolument livrer le jeune Ivan Nariskin, qu’ils cherchent en vain depuis deux jours, qu’il est sûrement caché dans le palais, qu’ils y mettront le feu si on ne leur donne leur victime. La soeur d’Ivan Nariskin, les autres princesses, épouvantées, vont dans la retraite où Jean Nariskin est caché; le patriarche le confesse, lui donne le viatique et l’extrême-onction; après quoi il prend une image de la Vierge qui passait pour miraculeuse; il mène par la main le jeune homme, et s’avance aux strélitz en leur montrant l’image de la Vierge. Les princesses en larmes entourent Nariskin, se mettent à genoux devant les soldats, les conjurent, au nom de la Vierge, d’accorder la vie à leur parent; mais les soldats l’arrachent des mains des princesses, ils le traînent au bas des escaliers avec Vangad: alors ils forment entre eux une espèce de tribunal; ils appliquent à la question Nariskin et le médecin. Un d’entre eux, qui savait écrire, dresse un procès-verbal; ils condamnent les deux infortunés à être hachés en pièces; c’est un supplice usité à la Chine et en Tartarie pour les parricides: on l’appelle le supplice des dix mille morceaux. Après avoir ainsi traité Nariskin et Vangad, ils exposent leurs têtes, leurs pieds et leurs mains, sur les pointes de fer d’une balustrade. 

Pendant qu’ils assouvissaient leur fureur aux yeux des princesses, d’autres massacraient tous ceux qui leur étaient odieux, ou suspects à Sophie. 

Cette exécution horrible finit par proclamer souverains les deux princes Ivan et Pierre(59), en leur associant leur soeur Sophie en qualité de co-régente. Alors elle approuva tous leurs crimes, et les récompensa, confisqua les biens des proscrits, et les donna aux assassins: elle leur permit même d’élever un monument, sur lequel ils firent graver les noms de ceux qu’ils avaient massacrés comme traîtres à la patrie; elle leur donna enfin des lettres patentes par lesquelles elle les remerciait de leur zèle et de leur fidélité. 

CHAPITRE V.

Gouvernement de la princesse Sophie. Querelle singulière de religion. Conspiration.

Voilà par quels degrés la princesse Sophie(60) monta en effet sur le trône de Russie sans être déclarée czarine, et voilà les premiers exemples qu’eut Pierre Ier devant les yeux. Sophie eut tous les honneurs d’une souveraine; son buste sur les monnaies, la signature pour toutes les expéditions, la première place au conseil, et surtout la puissance suprême. Elle avait beaucoup d’esprit, faisait même des vers dans sa langue, écrivait et parlait bien: une figure agréable relevait encore tant de talents; son ambition seule les ternit. 

Elle maria son frère Ivan suivant la coutume dont nous avons vu tant d’exemples. Une jeune Soltikoff, de la maison de ce même Soltikoff que les strélitz avaient assassiné, fut choisie au milieu de la Sibérie, où son père commandait dans une forteresse, pour être présentée au czar Ivan à Moscou. Sa beauté l’emporta sur les brigues de toutes ses rivales. Ivan l’épousa en 1684. Il semble, à chaque mariage d’un czar, qu’on lise l’histoire d’Assuérus, ou celle du second Théodose. 

Au milieu des fêtes de ce mariage, les strélitz excitèrent un nouveau soulèvement; et, qui le croirait? c’était pour la religion, c’était pour le dogme. S’ils n’avaient été que soldats, ils ne seraient pas devenus controversistes; mais ils étaient bourgeois de Moscou. Du fond des Indes jusqu’aux extrémités de l’Europe, quiconque se trouve ou se met en droit de parler avec autorité à la populace peut fonder une secte; et c’est ce qu’on a vu dans tous les temps, surtout depuis que la fureur du dogme est devenue l’arme des audacieux et le joug des imbéciles. 

On avait déjà essuyé quelques séditions en Russie, dans les temps où l’on disputait si la bénédiction devait se donner avec trois doigts ou avec deux. Un certain Abakum, archiprêtre, avait dogmatisé à Moscou sur le Saint-Esprit, qui, selon l’Évangile, doit illuminer tout fidèle; sur l’égalité des premiers chrétiens; sur ces paroles de Jésus: Il n’y aura parmi vous ni premier ni dernier. Plusieurs citoyens, plusieurs strélitz, embrassèrent les opinions d’Abakum: le parti se fortifia; un certain Raspop(61) en fut le chef(62). Les sectaires enfin entrèrent dans la cathédrale, où le patriarche et son clergé officiaient: ils le chassèrent, lui et les siens, à coups de pierres, et se mirent dévotement à leur place pour recevoir le Saint-Esprit. Ils appelaient le patriarche loup ravisseur dans le bercail, titre que toutes les communions se sont libéralement donné les unes aux autres. On courut avertir la princesse Sophie et les deux jeunes czars de ces désordres; on fit dire aux autres strélitz qui soutenaient la bonne cause que les czars et l’Église étaient en danger. Le parti des strélitz et bourgeois patriarcaux en vint aux mains contre la faction des abakumistes; mais le carnage fut suspendu dès qu’on parla de convoquer un concile. Aussitôt un concile s’assemble dans une salle du palais: cette convocation n’était pas difficile; on fit venir tous les prêtres qu’on trouva. Le patriarche et un évêque disputèrent contre Raspop, et, au second syllogisme, on se jeta des pierres au visage. Le concile finit par couper le cou à Raspop et à quelques-uns de ses fidèles disciples, qui furent exécutés sur les seuls ordres des trois souverains, Sophie, Ivan et Pierre. 

Dans ce temps de trouble, il y avait un knès, Chovanskoi, qui, ayant contribué à l’élévation de la princesse Sophie, voulait, pour prix de ses services, partager le gouvernement. On croit bien qu’il trouva Sophie ingrate. Alors il prit le parti de la dévotion et des raspopites persécutés; il souleva encore une partie des strélitz et du peuple au nom de Dieu: la conspiration fut plus sérieuse que l’enthousiasme de Raspop. Un ambitieux hypocrite va toujours plus loin qu’un simple fanatique. Chovanskoi ne prétendait pas moins que l’empire; et, pour n’avoir désormais rien à craindre, il résolut de massacrer, et les deux czars, et Sophie, et les autres princesses, et tout ce qui était attaché à la famille czarienne. Les czars et les princesses furent obligés de se retirer au monastère de la Trinité, à douze lieues de Moscou. C’était à la fois un couvent, un palais et une forteresse, comme Mont-Cassin, Corbie, Fulde, Kempten, et tant d’autres, chez les chrétiens du rite latin. Ce monastère de la Trinité appartient aux moines basiliens; il est entouré de larges fossés et de remparts de briques garnis d’une artillerie nombreuse. Les moines possédaient quatre lieues de pays à la ronde. La famille czarienne y était en sûreté, plus encore par la force que par la sainteté du lieu. De là Sophie négocia avec le rebelle, le trompa, l’attira à moitié chemin, et lui fit trancher la tête, ainsi qu’à un de ses fils, et à trente-sept strélitz qui l’accompagnaient(63).

Le corps des strélitz, à cette nouvelle, s’apprête à marcher en armes au couvent de la Trinité, il menace de tout exterminer: la famille czarienne se fortifie; les boïards arment leurs vassaux; tous les gentilshommes accourent; une guerre civile sanglante commençait. Le patriarche apaisa un peu les strélitz; les troupes qui venaient contre eux de tous côtés les intimidèrent: ils passèrent enfin de la fureur à la crainte, et de la crainte à la plus aveugle soumission, changement ordinaire à la multitude(64). Trois mille sept cents des leurs, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se mirent une corde au cou, et marchèrent en cet état au couvent de la Trinité, que trois jours auparavant ils voulaient réduire en cendres. Ces malheureux se rendirent devant le monastère, portant deux à deux un billot et une hache; ils se prosternèrent à terre, et attendirent leur supplice; on leur pardonna(65). Ils s’en retournèrent à Moscou en bénissant leurs maîtres, et prêts, sans le savoir, à renouveler tous leurs attentats à la première occasion. 

Après ces convulsions, l’État reprit un extérieur tranquille; Sophie eut toujours la principale autorité abandonnant Ivan à son incapacité, et tenant Pierre en tutelle. Pour augmenter sa puissance, elle la partagea avec le prince Basile Gallitzin, qu’elle fit généralissime, administrateur de l’État, et garde des sceaux: homme supérieur en tout genre à tout ce qui était alors dans cette cour orageuse; poli, magnifique, n’ayant que de grands desseins, plus instruit qu’aucun Russe parce qu’il avait reçu une éducation meilleure, possédant même la langue latine, presque totalement ignorée en Russie; homme d’un esprit actif, laborieux, d’un génie au-dessus de son siècle, et capable de changer la Russie s’il en avait eu le temps et le pouvoir comme il en avait la volonté. C’est l’éloge que fait de lui La Neuville(66), envoyé pour lors de Pologne en Russie, et les éloges des étrangers sont les moins suspects. 

Ce ministre contint la milice des strélitz en distribuant les plus mutins dans des régiments en Ukraine, à Casan, en Sibérie. C’est sous son administration que la Pologne, longtemps rivale de la Russie, céda, en 1686, toutes ses prétentions sur les grandes provinces de Smolensko et de l’Ukraine. C’est lui qui, le premier, fit envoyer, en 1687, une ambassade en France, pays qui était depuis vingt ans dans toute sa gloire, par les conquêtes et les nouveaux établissements de Louis XIV, par sa magnificence, et surtout par la perfection des arts, sans lesquels on n’a que de la grandeur, et point de gloire véritable. La France n’avait eu encore aucune correspondance avec la Russie, on ne la connaissait pas; et l’Académie des inscriptions célébra par une médaille cette ambassade, comme si elle fut venue des Indes; mais, malgré la médaille, l’ambassadeur Dolgorouki échoua; il essuya même de violents dégouts par la conduite de ses domestiques. On eut mieux fait de tolérer leurs fautes; mais la cour de Louis XIV ne pouvait prévoir alors que la Russie et la France compteraient un jour parmi leurs avantages celui d’être étroitement alliées. 

L’État était alors tranquille au dedans, toujours resserré du côté de la Suède, mais étendu du côté de la Pologne, sa nouvelle alliée, continuellement en alarmes vers la Tartarie-Crimée, et en mésintelligence avec la Chine pour les frontières. 

Ce qui était le plus intolérable pour cet empire, et ce qui marquait bien qu’il n’était point parvenu encore à une administration vigoureuse et régulière, c’est que le kan des Tartares de Crimée exigeait un tribut annuel de soixante mille roubles, comme la Turquie en avait imposé un à la Pologne. 

La Tartarie-Crimée est cette même Chersonèse taurique, célèbre autrefois par le commerce des Grecs, et plus encore par leurs fables; contrée fertile et toujours barbare, nommée Crimée, du titre des premiers kans, qui s’appelaient crim avant les conquêtes des enfants de Gengis. C’est pour s’affranchir et se venger de la honte d’un tel tribut que le premier ministre Gallitzin alla lui-même en Crimée à la tête d’une armée nombreuse(67). Ces armées ne ressemblaient en rien à celles que le gouvernement entretient aujourd’hui; point de discipline, pas même de régiment bien armé, point d’habits uniformes, rien de régulier; une milice à la vérité endurcie au travail et à la disette, mais une profusion de bagages qu’on ne voit pas même dans nos camps, où règne le luxe. Ce nombre prodigieux de chars qui portaient des munitions et des vivres dans des pays dévastés et dans des déserts nuisit aux entreprises sur la Crimée. On se trouva dans de vastes solitudes sur la rivière de Samare, sans magasins. Gallitzin fit dans ces déserts ce qu’on n’a point, je pense, fait ailleurs: il employa trente mille hommes à bâtir sur la Samare une ville qui put servir d’entrepôt pour la campagne prochaine; elle fut commencée dès cette année, et achevée en trois mois, l’année suivante, toute de bois à la vérité, avec deux maisons de briques et des remparts de gazon, mais munies d’artillerie, et en état de défense. 

C’est tout ce qui se fit de singulier dans cette expédition ruineuse. Cependant Sophie régnait: Ivan n’avait que le nom de czar; et Pierre, âgé de dix-sept ans, avait déjà le courage de l’être. L’envoyé de Pologne, La Neuville, résident alors à Moscou, et témoin oculaire de ce qui se passa, prétend que Sophie et Gallitzin engagèrent le nouveau chef des strélitz à leur sacrifier leur jeune czar: il parait au moins que six cents de ces strélitz devaient s’emparer de sa personne. Les Mémoires secrets que la cour de Russie m’a confiés assurent que le parti était pris de tuer Pierre Ier: le coup allait être porté, et la Russie était privée à jamais de la nouvelle existence qu’elle a reçue depuis(68). Le czar fut encore obligé de se sauver au couvent de la Trinité, refuge ordinaire de la cour menacée de la soldatesque. Là il convoque les boïards de son parti, assemble une milice, fait parler aux capitaines des strélitz, appelle à lui quelques Allemands établis dans Moscou depuis longtemps, tous attachés à sa personne, parce qu’il favorisait déjà les étrangers. Sophie et Ivan, restés dans Moscou, conjurent le corps des strélitz de leur demeurer fidèles; mais la cause de Pierre, qui se plaint d’un attentat médité contre sa personne et contre sa mère, l’emporte sur celle d’une princesse et d’un czar dont le seul aspect éloignait les coeurs. Tous les complices furent punis avec une sévérité à laquelle le pays était alors aussi accoutumé qu’aux attentats. Quelques-uns furent décapités, après avoir éprouvé le supplice du knout ou des batoques. Le chef des strélitz périt de cette manière: On coupa la langue à d’autres qu’on soupçonnait. Le prince Gallitzin, qui avait un de ses parents auprès du czar Pierre, obtint la vie; mais, dépouillé de tous ses biens, qui étaient immenses, il fut relégué sur le chemin d’Archangel. La Neuville, présent à toute cette catastrophe, dit qu’on prononça la sentence à Gallitzin en ces termes: « Il t’est ordonné par le très clément czar de te rendre à Karga, ville sous le pôle, et d’y rester le reste de tes jours. La bonté extrême de Sa Majesté t’accorde trois sous par jour. » 

Il n’y a point de ville sons le pôle. Karga est au soixante et deuxième degré de latitude, six degrés et demi seulement plus au nord que Moscou. Celui qui aurait prononcé cette sentence eut été mauvais géographe: on prétend que La Neuville a été trompé par un rapport infidèle. 

Enfin la princesse Sophie(69) fut reconduite dans son monastère de Moscou: après avoir régné longtemps, ce changement était un assez grand supplice. 

De ce moment Pierre régna. Son frère Ivan n’eut d’autre part au gouvernement que celle de voir son nom dans les actes publics; il mena une vie privée, et mourut en 1696. 

CHAPITRE VI.

Règne de Pierre Ier. Commencement de la grande réforme.

Pierre le Grand avait une taille haute, dégagée, bien formée, le visage noble, des yeux animés, un tempérament robuste, propre à tous les exercices et à tous les travaux; son esprit était juste, ce qui est le fond de tous les vrais talents, et cette justesse était mêlée d’une inquiétude qui le portait à tout entreprendre et à tout faire. Il s’en fallait beaucoup que son éducation eut été digne de son génie: l’intérêt de la princesse Sophie avait été surtout de le laisser dans l’ignorance, et de l’abandonner aux excès que la jeunesse, l’oisiveté, la coutume, et son rang, ne rendaient que trop permis. Cependant il était récemment marié(70), et il avait épousé, comme tous les autres czars, une de ses sujettes, fille du colonel Lapuchin(71); mais étant jeune, et n’ayant eu pendant quelque temps d’autre prérogative du trône que celle de se livrer à ses plaisirs, les liens sérieux du mariage ne le retinrent pas assez. Les plaisirs de la table avec quelques étrangers attirés à Moscou par le ministre Gallitzin ne firent pas augurer qu’il serait un réformateur; cependant, malgré les mauvais exemples, et même malgré les plaisirs, il s’appliquait à l’art militaire et au gouvernement: on devait déjà reconnaître en lui le germe d’un grand homme. 

On s’attendait encore moins qu’un prince qui était saisi d’un effroi machinal qui allait jusqu’à la sueur froide et à des convulsions quand il fallait passer un ruisseau deviendrait un jour le meilleur homme de mer dans le Septentrion. Il commença par dompter la nature en se jetant dans l’eau malgré son horreur pour cet élément; l’aversion se changea même en un goût dominant. 

L’ignorance dans laquelle on l’éleva le faisait rougir. Il apprit de lui-même, et presque sans maîtres, assez d’allemand et de hollandais pour s’expliquer et pour écrire intelligiblement dans ces deux langues. Les Allemands et les Hollandais étaient pour lui les peuples les plus polis; puisque les uns exerçaient déjà dans Moscou une partie des arts qu’il voulait faire naître dans son empire, et les autres excellaient dans la marine, qu’il regardait comme l’art le plus nécessaire. 

Telles étaient ses dispositions malgré les penchants de sa jeunesse. Cependant il avait toujours des factions à craindre, l’humeur turbulente des strélitz à réprimer, et une guerre presque continuelle contre les Tartares de la Crimée à soutenir. Cette guerre avait fini, en 1689, par une trêve qui ne dura que peu de temps. 

Dans cet intervalle, Pierre se fortifia dans le dessein d’appeler les arts dans sa patrie. 

Son père Alexis avait eu déjà les mêmes vues; mais ni la fortune ni le temps ne le secondèrent; il transmit son génie à son fils, mais plus développé, plus vigoureux, plus opiniâtre dans les difficultés. 

Alexis avait fait venir de Hollande à grands frais le(72) constructeur Bothler, patron de vaisseau, avec des charpentiers et des matelots, qui bâtirent sur le Volga une grande frégate et un yacht: ils descendirent le fleuve jusqu’à Astracan; on devait les employer avec des navires qu’on allait construire pour trafiquer avantageusement avec la Perse par la mer Caspienne. Ce fut alors qu’éclata la révolte de Stenko-Rasin. Ce rebelle fit détruire les deux bâtiments qu’il eut du conserver pour son intérêt; il massacra le capitaine; le reste de l’équipage se sauva en Perse, et de là gagna les terres de la compagnie hollandaise des Indes. Un maître charpentier, bon constructeur, resta dans la Russie, et y fut longtemps ignoré. 

Un jour Pierre, se promenant à Ismaël-of, une des maisons de plaisance de son aïeul, aperçut parmi quelques raretés une petite chaloupe anglaise qu’on avait absolument abandonnée: il demanda à l’Allemand Timmerman, son maître de mathématiques, pourquoi ce petit bateau était autrement construit que ceux qu’il avait vus sur la Moska. Timmerman lui répondit qu’il était fait pour aller à voiles et à rames. Le jeune prince voulut incontinent en faire l’épreuve; mais il fallait le radouber, le ragréer: on retrouva ce même constructeur Brant; il était retiré à Moscou: il mit en état la chaloupe, et la fit voguer sur la rivière d’Yauza, qui baigne les faubourgs de la ville. 

Pierre fit transporter sa chaloupe sur un grand lac dans le voisinage du monastère de la Trinité; il fit bâtir par Brant deux frégates et trois yachts, et en fut lui-même le pilote. Enfin longtemps après, en l694, il alla à Archangel; et ayant fait construire un petit vaisseau dans ce port par ce même Brant, il s’embarqua sur la mer Glaciale, qu’aucun souverain ne vit jamais avant lui: il était escorté d’un vaisseau de guerre hollandais commandé par le capitaine Jolson, et suivi de tous les navires marchands abordés à Archangel. Déjà il apprenait la manoeuvre, et malgré l’empressement des courtisans à imiter leur maître, il était le seul qui l’apprît. 

Il n’était pas moins difficile de former des troupes de terre affectionnées et disciplinées que d’avoir une flotte. Ses premiers essais de marine sur un lac, avant son voyage d’Archangel, semblèrent seulement des amusements de l’enfance d’un homme de génie; et ses premières tentatives pour former des troupes ne parurent aussi qu’un jeu. C’était pendant la régence de Sophie: et si l’on eût soupçonné ce jeu d’être sérieux, il eût pu lui être funeste. 

Il donna sa confiance à un étranger: c’est ce célèbre Le Fort, d’une noble et ancienne famille de Piémont, transplantée depuis près de deux siècles à Genève, où elle a occupé les premiers emplois. On voulut l’élever dans le négoce, qui seul a rendu considérable cette ville, autrefois connue uniquement par la controverse. 

Son génie, qui le portait à de plus grandes choses, lui fit quitter la maison paternelle dès l’âge de quatorze ans; il servit quatre mois en qualité de cadet dans la citadelle de Marseille; de là il passa en Hollande, servit quelque temps volontaire, et fut blessé au siège de Grave sur la Meuse, ville assez forte, que le prince d’orange, depuis roi d’Angleterre, reprit sur Louis XIV en 1674. Cherchant ensuite son avancement partout où l’espérance le guidait, il s’embarqua, en 1675, avec un colonel allemand nommé Verstin, qui s’était fait donner par le czar Alexis, père de Pierre, une commission de lever quelques soldats dans les Pays-Bas, et de les amener au port d’Archangel. Mais quand on y arriva après avoir essuyé tous les périls de la mer, le czar Alexis n’était plus; le gouvernement avait changé; la Russie était troublée; le gouverneur d’Archangel laissa longtemps Verstin, Le Fort et toute sa troupe dans la plus grande misère, et les menaça de les envoyer au fond de la Sibérie: chacun se sauva comme il put. Le Fort, manquant de tout, alla à Moscou, et se présenta au résident de Danemark, nommé de Horn, qui le fit son secrétaire; il y apprit la langue russe; quelque temps après il trouva le moyen d’être présenté au czar Pierre. L’aîné Ivan n’était pas ce qu’il lui fallait; Pierre le goûta, et lui donna d’abord une compagnie d’infanterie. A peine Le Fort avait-il servi; il n’était point savant; il n’avait étudié à fond aucun art, mais il avait beaucoup vu avec le talent de bien voir; sa conformité avec le czar était de devoir tout à son génie il savait d’ailleurs le hollandais et l’allemand, que Pierre apprenait comme les langues de deux nations qui pouvaient être utiles à ses desseins. Tout le rendit agréable à Pierre, il s’attacha à lui; les plaisirs commencèrent la faveur, et les talents la confirmèrent: il fut confident du plus dangereux dessein que pût former un czar, celui de se mettre en état de casser un jour sans péril la milice séditieuse et barbare des strélitz. Il en avait coûté la vie au grand sultan ou padisha Osman pour avoir voulu réformer les janissaires. Pierre, tout jeune qu’il était, s’y prit avec plus d’adresse qu’Osman. Il forma d’abord, dans sa maison de campagne Préobazinski, une compagnie de cinquante de ses plus jeunes domestiques: quelques enfants de boïards furent choisis pour en être officiers mais, pour apprendre à ces boïards une subordination qu’ils ne connaissaient pas, il les fit passer par tous les grades, et lui-même en donna l’exemple, servant d’abord comme tambour, ensuite soldat, sergent, et lieutenant dans la compagnie. Rien n’était plus extraordinaire ni plus utile: les Russes avaient toujours fait la guerre comme nous la faisions du temps du gouvernement féodal, lorsque des seigneurs sans expérience menaient au combat des vassaux sans discipline et mal armés; méthode barbare, suffisante contre des armées pareilles, impuissante contre des troupes régulières. 

Cette compagnie, formée par le seul Pierre, fut bientôt nombreuse, et devint depuis le régiment des gardes Préobazinski. Une autre compagnie, formée sur ce modèle, devint l’autre régiment des gardes Semenouski. 

Il y avait déjà un régiment de cinq mille hommes sur lequel on pouvait compter, formé par le général Gordon, Écossais, et composé presque tout entier d’étrangers. Le Fort, qui avait porté les armes peu de temps, mais qui était capable de tout, se chargea de lever un régiment de douze mille hommes, et il en vint à bout; cinq colonels furent établis sous lui; il se vit tout d’un coup général de cette petite armée, levée en effet contre les strélitz autant que contre les ennemis de l’État. 

Ce qu’on doit remarquer(73), et ce qui confond bien l’erreur téméraire de ceux qui prétendent que la révocation de l’édit de Nantes et ses suites avaient coûté peu d’hommes à la France, c’est que le tiers de cette armée, appelée régiment, fut composé de Français réfugiés. Le Fort exerça sa nouvelle troupe comme s’il n’eût jamais eu d’autre profession. 

Pierre voulut voir une de ces images de la guerre, un de ces camps dont l’usage commençait à s’introduire en temps de paix. On construisit un fort, qu’une partie de ses nouvelles troupes devait défendre, et que l’autre devait attaquer. La différence entre ce camp et les autres fut qu’au lieu de l’image d’un combat(74) on donna un combat réel, dans lequel il y eut des soldats de tués et beaucoup de blessés. Le Fort, qui commandait l’attaque, reçut une blessure considérable. Ces jeux sanglants devaient aguerrir les troupes; cependant il fallut de longs travaux, et même de longs malheurs pour en venir à bout. Le czar mêla ces fêtes guerrières aux soins qu’il se donnait pour la marine, et comme il avait fait Le Fort général de terre sans qu’il eût encore commandé, il le fit amiral sans qu’il eût jamais conduit un vaisseau; mais il le voyait digne de l’un et de l’autre. Il est vrai que cet amiral était sans flotte, et que ce général n’avait d’armée que son régiment. 

On réformait peu à peu le grand abus du militaire, cette indépendance des boïards qui amenaient à l’armée les milices de leurs paysans: c’était le véritable gouvernement des Francs, des Huns, des Goths et des Vandales; peuples vainqueurs de l’empire romain dans sa décadence, et qui eussent été exterminés s’ils avaient eu à combattre les anciennes légions romaines disciplinées, ou des armées telles que celles de nos jours. 

Bientôt l’amiral Le Fort n’eut pas tout à fait un vain titre; il fit construire par des Hollandais et des Vénitiens des barques longues, et même deux vaisseaux d’environ trente pièces de canon, à l’embouchure de la Veronise, qui se jette dans le Tanaïs; ces vaisseaux pouvaient descendre le fleuve, et tenir en respect les Tartares de la Crimée. Les hostilités avec ces peuples se renouvelaient tous les jours. Le czar avait à choisir, en 1689, entre la Turquie, la Suède et la Chine, à qui il ferait la guerre. Il faut commencer par faire voir en quels termes il était avec la Chine, et quel fut le premier traité de paix que firent les Chinois. 

CHAPITRE VII.

Congrès et traité avec les Chinois(75).

On doit d’abord se représenter quelles étaient les limites de l’empire chinois et de l’empire russe. Quand on est sorti de la Sibérie proprement dite, et qu’on a laissé loin au midi cent hordes de Tartares, Calmoucks blancs, Calmoucks noirs, Monguls mahométans, Monguls nommés idolâtres, on avance vers le 130e degré de longitude, et au 52e de latitude, sur le fleuve d’Amur ou d’Amour. Au nord de ce fleuve est une grande chaîne de montagnes qui s’étend jusqu’à la mer Glaciale par-delà le cercle polaire. Ce fleuve, qui coule l’espace de cinq cents lieues dans la Sibérie et dans la Tartarie chinoise, va se perdre après tant de détours dans la mer de Kamtschatka. On assure qu’à son embouchure dans cette mer on pêche quelquefois un poisson monstrueux, beaucoup plus gros que l’hippopotame du Nil, et dont la mâchoire est d’un ivoire plus dur et plus parfait(76). On prétend que cet ivoire faisait autrefois un objet de commerce, qu’on le transportait par la Sibérie, et que c’est la raison pour laquelle on en trouve encore plusieurs morceaux enfouis dans les campagnes. C’est cet ivoire fossile dont nous avons déjà parlé: mais on prétend qu’autrefois il y eut des éléphants en Sibérie; que des Tartares vainqueurs des Indes amenèrent dans la Sibérie plusieurs de ces animaux dont les os se sont conservés dans la terre. 

Ce fleuve d’Amour est nommé le fleuve Noir par les Tartares mantchoux, et le fleuve du Dragon par les Chinois. 

C’était(77) dans ces pays si longtemps inconnus que la Chine et la Russie se disputaient les limites de leurs empires. La Russie possédait quelques forts vers le fleuve d’Amour, à trois cents lieues de la grande muraille. Il y eut beaucoup d’hostilités entre les Chinois et les Russes au sujet de ces forts: enfin les deux États entendirent mieux leurs intérêts; l’empereur Kang-hi préféra la paix et le commerce à une guerre inutile. Il envoya sept ambassadeurs a Nipchou, l’un de ces établissements. Ces ambassadeurs menaient environ dix mille hommes avec eux, en comptant leur escorte. C’était là le faste asiatique; mais ce qui est très remarquable, c’est qu’il n’y avait point d’exemple dans les annales de l’empire d’une ambassade vers une autre puissance: ce qui est encore unique, c’est que les Chinois n’avaient jamais fait de traité de paix depuis la fondation de l’empire. Deux fois subjugués par les Tartares, qui les attaquèrent et qui les domptèrent, ils ne firent jamais la guerre à aucun peuple, excepté à quelques hordes, ou bientôt subjuguées, ou bientôt abandonnées à elles-mêmes sans aucun traité. Ainsi cette nation si renommée pour la morale ne connaissait point ce que nous appelons droit des gens, c’est-à-dire ces règles incertaines de la guerre et de la paix, ces droits des ministres publics, ces formules de traites, les obligations qui en résultent, les disputes sur la préséance et le point d’honneur. 

En quelle langue d’ailleurs les Chinois pouvaient-ils traiter avec les Russes au milieu des déserts? Deux jésuites, l’un Portugais, nommé Péreira, l’autre Français, nommé Gerbillon, partis de Pékin avec les ambassadeurs chinois, leur aplanirent toutes ces difficultés nouvelles, et furent les véritables médiateurs. Ils traitèrent en latin avec un Allemand de l’ambassade russe, qui savait cette langue. Le chef de l’ambassade russe était Gollovin, gouverneur de Sibérie; il étala une plus grande magnificence que les Chinois, et par là donna une noble idée de son empire à ceux qui s’étaient crus les seuls puissants sur la terre. Les deux jésuites réglèrent les limites des deux dominations; elles furent posées à la rivière de Kerbechi, prés de l’endroit même où l’on négociait. Le midi resta aux Chinois, le nord aux Russes. Il n’en coûta à ceux-ci qu’une petite forteresse qui se trouva bâtie au delà des limites; on jura une paix éternelle, et, après quelques contestations, les Russes et les Chinois la jurèrent(78) au nom du même Dieu en ces termes: « Si quelqu’un a jamais la pensée secrète de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses, qui connaît les coeurs, de punir ces traîtres par une mort précipitée. » 

Cette formule, commune à des Chinois et à des chrétiens, peut faire connaître deux choses importantes: la première que le gouvernement chinois n’est ni athée ni idolâtre, comme on l’en a si souvent accusé par des imputations contradictoires; la seconde, que tous les peuples qui cultivent leur raison reconnaissent en effet le même Dieu, malgré tous les égarements de cette raison mal instruite. Le traité fut rédigé en latin dans deux exemplaires. Les ambassadeurs russes signèrent les premiers la copie qui leur demeura, et les Chinois signèrent aussi la leur les premiers, selon l’usage des nations de l’Europe qui traitent de couronne à couronne. On observa un autre usage des nations asiatiques et des premiers âges du monde connu; le traité fut gravé sur deux gros marbres qui furent posés pour servir de bornes aux deux empires(79). Trois ans après, le czar envoya le Danois Ilbrand Ide(80) en ambassade à la Chine, et le commerce établi a subsisté depuis avec avantage jusqu’à une rupture entre la Russie et la Chine en 1722; mais après cette interruption il a repris une nouvelle vigueur. 

CHAPITRE VIII.

Expédition vers les Palus-Méotides. Conquête d’Azof. Le czar envoie des jeunes gens s’instruire dans les pays étrangers.

Il ne fut pas si aisé d’avoir la paix avec les Turcs; le temps même paraissait venu de s’élever sur leurs ruines. Venise, accablée par eux, commençait à se relever. Le même Morisini qui avait rendu Candie aux Turcs leur prenait le Péloponèse, et cette conquête lui mérita le surnom de Péloponésiaque, honneur qui rappelait le temps de la république romaine. L’empereur d’Allemagne Léopold avait quelques succès contre l’empire turc en Hongrie, et les Polonais repoussaient au moins les courses des Tartares de Crimée. 

Pierre profita de ces circonstances pour aguerrir ses troupes, et pour se donner, s’il pouvait, l’empire de la mer Noire. Le général Gordon marcha le long du Tanaïs, vers Azof, avec son grand régiment de cinq mille hommes; le général Le Fort, avec le sien de douze mille, un corps de strélitz commandé par Sheremeto(81) et Shein, originaire de Prusse; un corps de Cosaques, un grand train d’artillerie tout fut prêt pour cette expédition(82).

Cette grande armée s’avance sous les ordres du maréchal Sheremeto, au commencement de l’été de 1695, vers Azof, à l’embouchure du Tanaïs, et à l’extrémité des Palus-Méotides, qu’on nomme aujourd’hui la mer de Zabache. Le czar était à l’armée, mais en qualité de volontaire, voulant longtemps apprendre avant de commander. Pendant la marche on prit d’assaut deux tours que les Turcs avaient bâties sur les deux bords du fleuve. 

L’entreprise était difficile; la place, assez bien fortifiée, était défendue par une garnison nombreuse. Des barques longues, semblables aux saïques turques, construites par des Vénitiens, et deux petits vaisseaux de guerre hollandais, sortis de la Véronise, ne furent pas assez tôt prêts, et ne purent entrer dans la mer d’Azof. Tout commencement éprouve toujours des obstacles. Les Russes n’avaient point encore fait de siège régulier. Cet essai ne fut pas d’abord heureux. 

Un nommé Jacob, natif de Dantzick, dirigeait l’artillerie sous le commandement du général Shein car on n’avait guère que des étrangers pour principaux artilleurs, pour ingénieurs, comme pour pilotes. Ce Jacob fut condamné au châtiment des batoques, par son général Shein, Prussien. Le commandement semblait alors affermi par ces rigueurs. Les Russes s’y soumettaient, malgré leur penchant pour les séditions, et après ces châtiments ils servaient comme à l’ordinaire. Le Dantzickois pensait autrement; il voulut se venger: il encloua le canon, se jeta dans Azof, embrassa la religion musulmane, et défendit la place avec succès. Cet exemple fait voir que l’humanité qu’on exerce aujourd’hui en Russie est préférable aux anciennes cruautés, et retient mieux dans le devoir les hommes qui, avec une éducation heureuse, ont pris des sentiments d’honneur. L’extrême rigueur était alors nécessaire envers le bas peuple; mais quand les moeurs ont changé, l’impératrice Élisabeth a achevé par la clémence l’ouvrage que son père commença par les lois. Cette indulgence a été même poussée à un point dont il n’y a point d’exemple dans l’histoire d’aucun peuple. Elle a promis que pendant son règne personne ne serait puni de mort, et a tenu sa promesse. Elle est la première souveraine qui ait ainsi respecté la vie des hommes. Les malfaiteurs ont été condamnés aux mines, aux travaux publics; leurs châtiments sont devenus utiles à l’État: institution non moins sage qu’humaine. Partout ailleurs on ne sait que tuer un criminel avec appareil, sans avoir jamais empêché les crimes. La terreur de la mort fait moins d’impression peut-être sur des méchants, pour la plupart fainéants, que la crainte d’un châtiment et d’un travail pénible qui renaissent tous les jours. 

Pour revenir au siège d’Azof, soutenu désormais par le même homme qui avait dirigé les attaques, on tenta vainement un assaut, et après avoir perdu beaucoup de monde on fut obligé de lever le siège. 

La constance dans toute entreprise formait le caractère de Pierre. Il conduisit une armée plus considérable encore devant Azof au printemps de 1696. Le czar Ivan son frère venait de mourir. Quoique son autorité n’eût pas été gênée par Ivan, qui n’avait que le nom de czar, elle l’avait toujours été un peu par les bienséances. Les dépenses de la maison d’Ivan retournaient par sa mort à l’entretien de l’armée: c’était un secours pour un État qui n’avait pas alors d’aussi grands revenus qu’aujourd’hui. Pierre écrivit à l’empereur Léopold, aux États-Généraux, à l’électeur de Brandebourg, pour en obtenir des ingénieurs, des artilleurs, des gens de mer. Il engagea à sa solde des Calmoucks dont la cavalerie est très utile contre celle des Tartares de Crimée. 

Le succès le plus flatteur pour le czar fut celui de sa petite flotte, qui fut enfin complète et bien gouvernée. Elle battit les saïques turques envoyées de Constantinople, et en prit quelques-unes. Le siège fut poussé régulièrement par tranchées, non pas tout à fait selon notre méthode; les tranchées étaient trois fois plus profondes, et les parapets étaient de hauts remparts. Enfin les assiégés rendirent la place le 28 juillet n. st.(83), sans aucun honneur de la guerre, sans emporter ni armes ni munitions, et ils furent obligés de livrer le transfuge Jacob aux assiégeants(84).

Le czar voulut d’abord, en fortifiant Azof, en le couvrant par des forts, en creusant un port capable de contenir les plus gros vaisseaux, se rendre maître du détroit de Caffa, de ce Bosphore cimmérien qui donne entrée dans le Pont-Euxin, lieux célèbres autrefois par les armements de Mithridate. Il laissa trente-deux saïques armées devant Azof(85), et prépara tout pour former contre les Turcs une flotte de neuf vaisseaux de soixante pièces de canon, et de quarante et un portant depuis trente jusqu’à cinquante pièces d’artillerie. Il exigea que les plus grands seigneurs, les plus riches négociants, contribuassent à cet armement; et, croyant que les biens des ecclésiastiques devaient servir à la cause commune, il obligea le patriarche, les évêques, les archimandrites, à payer de leur argent cet effort nouveau qu’il faisait pour l’honneur de sa patrie et pour l’avantage de la chrétienté. On fit faire par des Cosaques des bateaux légers auxquels ils sont accoutumés, et qui peuvent côtoyer aisément les rivages de la Crimée. La Turquie devait être alarmée d’un tel armement, le premier qu’on eût jamais tenté sur les Palus-Méotides. Le projet était de chasser pour jamais les Tartares et les Turcs de la Crimée, et d’établir ensuite un grand commerce aisé et libre avec la Perse par la Géorgie. C’est le même commerce que firent autrefois les Grecs à Colchos, et dans cette Chersonèse taurique que le czar semblait devoir soumettre. 

Vainqueur des Turcs et des Tartares, il voulut accoutumer son peuple à la gloire comme aux travaux. Il fit entrer à Moscou son armée sous des arcs de triomphe, au milieu des feux d’artifice et de tout ce qui put embellir cette fête. Les soldats qui avaient combattu sur les saïques vénitiennes contre les Turcs, et qui formaient une troupe séparée, marchèrent les premiers. Le maréchal Sheremeto, les généraux Gordon et Shein, l’amiral Le Fort, les autres officiers généraux, précédèrent dans cette pompe le souverain, qui disait n’avoir point encore de rang dans l’armée, et qui, par cet exemple, voulait faire sentir à toute la noblesse qu’il faut mériter les grades militaires pour en jouir. 

Ce triomphe semblait tenir en quelque chose des anciens Romains; il leur ressembla surtout en ce que les triomphateurs exposaient dans Rome les vaincus aux regards des peuples, et les livraient quelquefois à la mort: les esclaves faits dans cette expédition suivaient l’armée, et ce Jacob qui l’avait trahi était mené dans un chariot sur lequel on avait dressé une potence, à laquelle il fut ensuite attaché après avoir souffert le supplice de la roue. 

On frappa alors la première médaille en Russie. La légende russe est remarquable: « Pierre Ier, empereur de Moscovie, toujours auguste. » Sur le revers est Azof, avec ces mots: « Vainqueur par les flammes et les eaux. » 

Pierre était affligé, dans ce succès, de ne voir ses vaisseaux et ses galères de la mer d’Azof bâtis que par des mains étrangères. Il avait encore autant d’envie d’avoir un port sur la mer Baltique que sur le Pont-Euxin. 

Il envoya, au mois de mars 1697, soixante jeunes Russes du régiment de Le Fort en Italie, la plupart à Venise, quelques-uns à Livourne, pour y apprendre la marine et la construction des galères; il en fit partir quarante autres(86) pour s’instruire en Hollande de la fabrique et de la manoeuvre des grands vaisseaux; d’autres furent envoyés en Allemagne pour servir dans les armées de terre, et pour se former à la discipline allemande. Enfin il résolut de s’éloigner quelques années de ses États, dans le dessein d’apprendre à les mieux gouverner. Il ne pouvait résister au violent désir de s’instruire par ses yeux, et même par ses mains, de la marine et des arts qu’il voulait établir dans sa patrie. Il se proposa de voyager inconnu en Danemark, dans le Brandebourg, en Hollande, à Vienne, à Venise et à Rome. Il n’y eut que la France et l’Espagne qui n’entrassent point dans son plan; l’Espagne, parce que ces arts qu’il cherchait y étaient alors trop négligés et la France, parce qu’ils y régnaient peut-être avec trop de faste, et que la hauteur de Louis XIV, qui avait choqué tant de potentats, convenait mal à la simplicité avec laquelle il comptait faire ses voyages. De plus, il était lié avec la plupart de toutes les puissances chez lesquelles il allait, excepté avec la France et avec Rome. Il se souvenait encore avec quelque dépit du peu d’égards que Louis XIV avait eu pour l’ambassade de 1687, qui n’eut pas autant de succès que de célébrité; et enfin il prenait déjà le parti d’Auguste, électeur de Saxe, à qui le prince de Conti disputait la couronne de Pologne. 

CHAPITRE IX.

Voyage de Pierre le Grand.

Le dessein étant pris de voir tant d’États et tant de cours, en simple particulier, il se mit lui-même(87) à la suite de trois ambassadeurs, comme il s’était mis à la suite de ses généraux à son entrée triomphante dans Moscou. 

(88)Les trois ambassadeurs étaient le général Le Fort, le boïard Alexis Gollovin, commissaire général des guerres et gouverneur de la Sibérie, le même qui avait signé le traité d’une paix perpétuelle avec les plénipotentiaires de la Chine, sur les frontières de cet empire, et Vonitsin, diak ou secrétaire d’État, longtemps employé dans les cours étrangères. Quatre premiers secrétaires, douze gentilshommes, deux pages pour chaque ambassadeur, une compagnie de cinquante gardes, avec leurs officiers, tous du régiment Préobazinski, composaient la suite principale de cette ambassade; il y avait en tout deux cents personnes, et le czar, se réservant pour tous domestiques un valet de chambre, un homme de livrée et un nain, se confondait dans la foule. C’était une chose inouïe dans l’histoire du monde qu’un roi de vingt-cinq ans qui abandonnait ses royaumes pour mieux régner. Sa victoire sur les Turcs et les Tartares, l’éclat de son entrée triomphante à Moscou, les nombreuses troupes étrangères affectionnées à son service, la mort d’Ivan son frère, la clôture de la princesses Sophie, et plus encore le respect général pour sa personne, devaient lui répondre de la tranquillité de ses États pendant son absence. Il confia la régence au boïard Strecknef et au knès Romadonoski, lesquels devaient, dans les affaires importantes, délibérer avec d’autres boïards. 

Les troupes formées par le général Gordon restèrent à Moscou pour assurer la tranquillité de la capitale. Les strélitz, qui pouvaient la troubler, furent distribués sur les frontières de la Crimée, pour conserver la conquête d’Azof et pour réprimer les incursions des Tartares. Ayant ainsi pourvu à tout, il se livrait à son ardeur de voyager et de s’instruire(89).

Ce voyage ayant été l’occasion ou le prétexte de la sanglante guerre qui traversa si longtemps le czar dans tous ses grands projets, et enfin les seconda; qui détrôna le roi de Pologne Auguste, donna la couronne à Stanislas, et la lui ôta; qui fit du roi de Suède Charles XII le premier des conquérants pendant neuf années, et le plus malheureux des rois pendant neuf autres; il est nécessaire, pour entrer dans le détail de ces événements, de représenter ici en quelle situation était alors l’Europe. 

Le sultan Mustapha II régnait en Turquie. Sa faible administration ne faisait de grands efforts, ni contre l’empereur d’Allemagne Léopold, dont les armes étaient heureuses en Hongrie, ni contre le czar, qui venait de lui enlever Azof et qui menaçait le Pont-Euxin, ni même contre Venise, qui enfin s’était emparée de tout le Péloponèse. 

Jean Sobieski, roi de Pologne, à jamais célèbre par la victoire de Choczim et par la délivrance de Vienne, était mort le 17 juin 1696; et cette couronne était disputée par Auguste, électeur de Saxe, qui l’emporta, et par Armand, prince de Conti, qui n’eut que l’honneur d’être élu. 

La Suède venait de perdre(90) et regrettait peu Charles XI, premier souverain véritablement absolu dans ce pays, père d’un roi qui le fut davantage, et avec lequel s’est éteint le despotisme. Il laissait sur le trône Charles, XII, son fils, âgé de quinze ans. C’était une conjoncture favorable en apparence aux projets du czar; il pouvait s’agrandir sur le golfe de Finlande et vers la Livonie. Ce n’était pas assez d’inquiéter les Turcs sur la mer Noire; des établissements sur les Palus-Méotides et vers lu mer Caspienne ne suffisaient pas à ses projets de marine, de commerce et de puissance; la gloire même, que tout réformateur désire ardemment, n’était ni en Perse ni en Turquie; elle était dans notre partie de l’Europe, où l’on éternise les grands talents en tout genre. Enfin Pierre ne voulait introduire dans ses États ni les moeurs turques ni les persanes, mais les nôtres. 

L’Allemagne, en guerre à la fois avec la Turquie et avec la France, ayant pour ses alliées l’Espagne, l’Angleterre et la Hollande, contre le seul Louis XIV, était prête à conclure la paix, et les plénipotentiaires étaient déjà assemblés au château de Rysvick, auprès de la Haye. 

Ce fut dans Ces circonstances que Pierre et son ambassade prirent leur route, au mois d’avril 1697, par la grande Novogorod. De là on voyagea par l’Estonie et par la Livonie, provinces autrefois contestées entre les Russes, les Suédois et les Polonais, et acquises enfin à la Suède par la force des armes. 

La fertilité de la Livonie, la situation de Riga sa capitale, pouvaient tenter le czar; il eut du moins la curiosité de voir les fortifications des citadelles. Le comte d’Albert, gouverneur de Riga, en prit de l’ombrage; il lui refusa cette satisfaction, et parut témoigner peu d’égards pour l’ambassade. Cette conduite ne servit pas à refroidir dans le coeur du czar le désir qu’il pouvait concevoir d’être un jour le maître de ces provinces(91).

De la Livonie on alla dans la Prusse brandebourgeoise, dont une partie a été habitée par les anciens Vandales: la Prusse polonaise avait été comprise dans la Sarmatie d’Europe; la brandebourgeoise était un pays pauvre, mal peuplé, mais où l’électeur, qui se fit donner depuis le titre de roi, étalait une magnificence nouvelle et ruineuse. Il se piqua de recevoir l’ambassade dans sa ville de Koenisberg avec un faste royal. On se fit de part et d’autre les présents les plus magnifiques. Le contraste de la parure française, que lu cour de Berlin affectait, avec les longues robes asiatiques des Russes, leurs bonnets rehaussés de perles et de pierreries, leurs cimeterres pendants à la ceinture, fit un effet singulier. Le czar était vêtu à l’allemande. Un prince de Géorgie qui était avec lui, vêtu à la mode des Persans, étalait une autre sorte de magnificence: c’est le même qui fut pris à la journée de Narva, et qui est mort en Suède. 

Pierre méprisait tout ce faste; il eût été à désirer qu’il eut également méprisé ces plaisirs de table dans lesquels l’Allemagne mettait alors sa gloire(92). Ce fut dans un de ces repas, trop à la mode alors, aussi dangereux pour la santé que pour les moeurs, qu’il tira l’épée contre son favori Le Fort; mais il témoigna autant de regret de cet emportement passager qu’Alexandre en eut du meurtre de Clytus. Il demanda pardon à Le Fort: il disait qu’il voulait réformer sa nation, et qu’il ne pouvait pas encore se réformer lui-même. Le général Le Fort, dans son manuscrit, loue encore plus le fond du caractère du czar qu’il ne blâme cet excès de colère(93).

L’ambassade passe par la Poméranie, par Berlin; une partie prend sa route par Magdebourg, l’autre par Hambourg, ville que son grand commerce rendait déjà puissante, mais non pas aussi opulente et aussi sociable qu’elle l’est devenue depuis. On tourne vers Minden; on passe la Vestphalie, et enfin on arrive par Clèves dans Amsterdam. 

Le czar se rendit dans cette ville quinze jours avant l’ambassade; il logea d’abord dans la maison de la compagnie des Indes, mais bientôt il choisit un petit logement dans les chantiers de l’amirauté. Il prit un habit de pilote et alla dans cet équipage au village de Sardam, où l’on construisait alors beaucoup plus de vaisseaux encore qu’aujourd’hui. Ce village est aussi grand, aussi peuplé, aussi riche et plus propre que beaucoup de villes opulentes. Le czar admira cette multitude d’hommes toujours occupés, l’ordre, l’exactitude des travaux, la célérité prodigieuse à construire un vaisseau et à le munir de tous ses agrès, et cette quantité incroyable de magasins et de machines qui rendent le travail plus facile et plus sur. Le czar commença par acheter une barque à laquelle il fit de ses mains un mât brisé; ensuite il travailla à toutes les parties de la construction d’un vaisseau, menant la même vie que les artisans de Sardam, s’habillant, se nourrissant comme eux(94), travaillant dans les forges, dans les corderies, dans ces moulins dont la quantité prodigieuse borde le village, et dans lesquels on scie le sapin et le chêne, on tire l’huile, on fabrique le papier, ou file les métaux ductiles. Il se fit inscrire dans le nombre des charpentiers sous le nom de Pierre Michaeloff. On l’appelait communément maître Pierre (Peterbas), et les ouvriers, d’abord interdits d’avoir un souverain pour compagnon, s’y accoutumèrent familièrement(95).

Tandis qu’il maniait à Sardam le compas et la hache, on lui confirma la nouvelle de la scission de la Pologne et de la double nomination de l’électeur Auguste et du prince de Conti. Le charpentier de Sardam promit aussitôt trente mille hommes au roi Auguste. Il donnait de son atelier des ordres à son armée d’Ukraine, assemblée contre les Turcs. 

Ses troupes(96), commandées par le général Shein et par le prince Dolgorouki, venaient de remporter une victoire auprès d’Azof, sur les Tartares(97) et même sur un corps de janissaires que le sultan Mustapha leur avait envoyé. Pour lui, il persistait à s’instruire dans plus d’un art; il allait de Sardam à Amsterdam travailler chez le célèbre anatomiste Ruysch; il faisait des opérations de chirurgie, qui, en un besoin, pouvaient le rendre utile à ses officiers ou à lui-même. Il s’instruisait de la physique naturelle dans la maison du bourgmestre Visten, citoyen recommandable à jamais par son patriotisme et par l’emploi de ses richesses immenses, qu’il prodiguait en citoyen du monde, envoyant à grands frais des hommes habiles chercher ce qu’il y avait de plus rare dans toutes les parties de l’univers, et frétant des vaisseaux à ses dépens pour découvrir de nouvelles terres. 

Peterbas ne suspendit ses travaux que pour aller voir, sans cérémonie, à Utrecht et à la Haye, Guillaume, roi d’Angleterre et stathouder des Provinces-Unies. Le général Le Fort était seul en tiers avec les deux monarques. Il assista ensuite à la cérémonie de l’entrée de ses ambassadeurs, et à leur audience; ils présentèrent en son nom, aux députés des états, six cents des plus belles martres zibelines; et les états, outre le présent ordinaire qu’ils leur firent à chacun d’une chaîne d’or et d’une médaille, leur donnèrent trois carrosses magnifiques(98). Ils reçurent les premières visites de tous les ambassadeurs plénipotentiaires qui étaient au congrès de Rysvick, excepté des Français, à qui ils n’avaient pas notifié leur arrivée, non seulement parce que le czar prenait le parti du roi Auguste contre le prince de Conti, mais parce que le roi Guillaume, dont il cultivait l’amitié, ne voulait point la paix avec la France. 

De retour à Amsterdam, il y reprit ses premières occupations, et acheva de ses mains un vaisseau de soixante pièces de canon qu’il avait commencé, et qu’il fit partir pour Archangel, n’ayant pas alors d’autre port sur les mers de l’Océan. Non seulement il faisait engager à son service des réfugiés français, des Suisses, des Allemands, mais il faisait partir des artisans de toute espèce pour Moscou, et n’envoyait que ceux qu’il avait vus travailler lui-même. Il est très peu de métiers et d’arts qu’il n’approfondît dans les détails: il se plaisait surtout à réformer les cartes des géographes, qui, alors, plaçaient au hasard toutes les positions des villes et des fleuves de ses États, peu connus. On a conservé la carte sur laquelle il traça la communication de la mer Caspienne et de la mer Noire, qu’il avait déjà projetée et dont il avait chargé un ingénieur allemand nommé Brakel. La jonction de ces deux mers était plus facile que celle de l’Océan et de la Méditerranée, exécutée en France; mais l’idée d’unir la mer d’Azof et la Caspienne effrayait alors l’imagination. De nouveaux établissements dans ce pays lui paraissaient d’autant plus convenables que ses succès lui donnaient de nouvelles espérances. 

Ses troupes remportaient(99) une victoire contre les Tartares, assez près d’Azof(100), et même quelques mois après elles prirent la ville d’Or ou Orkapi, que nous nommons Précop. Ce succès servit à le faire respecter davantage de ceux qui blâmaient un souverain d’avoir quitté ses États pour exercer des métiers dans Amsterdam. Ils virent que les affaires du monarque ne souffraient pas des travaux du philosophe voyageur et artisan. 

Il continua dans Amsterdam ses occupations ordinaires de constructeur de vaisseaux, d’ingénieur, de géographe, de physicien pratique, jusqu’au milieu de janvier 1698, et alors il partit pour l’Angleterre, toujours à la suite de sa propre ambassade. 

Le roi Guillaume lui envoya son yacht et deux vaisseaux de guerre. Sa manière de vivre fut la même que celle qu’il s’était prescrite dans Amsterdam et dans Sardam. Il se logea près du grand chantier à Deptford, et ne s’occupa guère qu’à s’instruire. Les constructeurs hollandais ne lui avaient enseigné que leur méthode et leur routine: il connut mieux l’art en Angleterre; les vaisseaux s’y bâtissaient suivant des proportions mathématiques. Il se perfectionna dans cette science, et bientôt il en pouvait donner des leçons. Il travailla selon la méthode anglaise à la construction d’un vaisseau qui se trouva un des meilleurs voiliers de la mer. L’art de l’horlogerie, déjà perfectionné à Londres, attira son attention; il en connut parfaitement toute la théorie. Le capitaine et ingénieur Perri, qui le suivit de Londres en Russie, dit que depuis la fonderie des canons jusqu’à la filerie des cordes, il n’y eut aucun métier qu’il n’observât et auquel il ne mît la main toutes les fois qu’il était dans les ateliers. 

On trouva bon, pour cultiver son amitié, qu’il engageât des ouvriers comme il avait fait en Hollande; mais outre les artisans, il eut ce qu’il n’aurait pas trouvé si aisément à Amsterdam, des mathématiciens. Fergusson, Écossais, bon géomètre, se mit à son service; c’est lui qui a établi l’arithmétique en Russie, dans les bureaux des finances, où l’on ne se servait auparavant que de la méthode tartare de compter avec des boules enfilées dans du fil d’archal; méthode qui suppléait à l’écriture, mais embarrassante et fautive, parce qu’après le calcul on ne peut voir si on s’est trompé. Nous n’avons connu les chiffres indiens dont nous nous servons que par les Arabes, au ixe siècle; l’empire de Russie ne les a reçus que mille ans après: c’est le sort de tous les arts; ils ont fait lentement le tour du monde. Deux jeunes gens de l’école des mathématiques accompagnèrent Fergusson, et ce fut le commencement de l’école de marine que Pierre établit depuis. Il observait et calculait les éclipses avec Fergusson. L’ingénieur Perri, quoique très mécontent de n’avoir pas été assez récompensé, avoue que Pierre s’était instruit dans l’astronomie: il connaissait bien les mouvements des corps célestes, et même les lois de la gravitation qui les dirige. Cette force si démontrée, et avant le grand Newton si inconnue, par laquelle toutes les planètes pèsent les unes sur les autres, et qui les retient dans leurs orbites, était déjà familière à un souverain de la Russie, tandis qu’ailleurs on se repaissait de tourbillons chimériques, et que dans la patrie de Galilée des ignorants ordonnaient à des ignorants de croire la terre immobile. 

Perri partit de son côté pour aller travailler à des jonctions de rivières, à des ponts, à des écluses. Le plan du czar était de faire communiquer par des canaux l’Océan, la mer Caspienne et la mer Noire. 

On ne doit pas omettre que des négociants anglais, à la tête desquels se mit le marquis de Carmathen, amiral, lui donnèrent quinze mille livres sterling pour obtenir la permission de débiter du tabac en Russie. Le patriarche, par une sévérité mal entendue, avait proscrit cet objet de commerce; l’Église russe défendait le tabac comme un péché. Pierre, mieux instruit, et qui parmi tous les changements projetés méditait la réforme de l’Église, introduisit ce commerce dans ses États. 

Avant que Pierre quittât l’Angleterre, le roi Guillaume lui fit donner le spectacle le plus digne d’un tel hôte, celui d’une bataille navale. On ne se doutait pas alors que le czar en livrerait un jour de véritables contre les Suédois, et qu’il remporterait des victoires sur la mer Baltique. Enfin Guillaume lui fit présent du vaisseau sur lequel il avait coutume de passer en Hollande, nommé le Royal Transport, aussi bien construit que magnifique. Pierre retourna sur ce vaisseau en Hollande, à la fin de mai 1698. Il amenait avec lui trois capitaines de vaisseau de guerre, vingt-cinq patrons de vaisseau, nommés aussi capitaines, quarante lieutenants, trente pilotes, trente chirurgiens, deux cent cinquante canonniers, et plus de trois cents artisans. Cette colonie d’hommes habiles en tout genre passa de Hollande à Archangel sur le Royal Transport, et de là fut répandue dans les endroits où leurs services étaient nécessaires. Ceux qui furent engagés à Amsterdam prirent la route de Narva, qui appartenait à la Suède. 

Pendant qu’il faisait ainsi transporter les arts d’Angleterre et de Hollande dans son pays, les officiers qu’il avait envoyés à Rome et en Italie engageaient aussi quelques artistes. Son général Sheremetoff, qui était à la tête de son ambassade en Italie, allait de Rome à Naples, à Venise, à Malte; et le czar passa à Vienne avec les autres ambassadeurs. Il avait à voir la discipline guerrière des Allemands après les flottes anglaises et les ateliers de Hollande. La politique avait encore autant de part au voyage que l’instruction. L’empereur était l’allié nécessaire du czar contre les Turcs. Pierre vit Léopold incognito. Les deux monarques s’entretinrent debout pour éviter les embarras du cérémonial. 

Il n’y eut rien de marqué dans son séjour à Vienne, que l’ancienne fête de l’hôte et de l’hôtesse(101), que Léopold renouvela pour lui, et qui n’avait point été en usage pendant son règne. Cette fête, qui se nomme wurtchafft, se célèbre de cette manière. L’empereur est l’hôtelier, l’impératrice l’hôtelière, le roi des Romains, les archiducs, les archiduchesses, sont d’ordinaire les aides, et reçoivent dans l’hôtellerie toutes les nations vêtues à la plus ancienne mode de leur pays; ceux qui sont appelés à la fête tirent au sort des billets. Sur chacun est écrit le nom de la nation et de la condition qu’on doit représenter. L’un a un billet de mandarin chinois, l’autre de mirza tartare, de satrape persan ou de sénateur romain; une princesse tire un billet de jardinière ou de laitière; un prince est paysan ou soldat. On forme des danses convenables à tous ces caractères. L’hôte, l’hôtesse, et sa famille, servent à table. Telle est l’ancienne institution(102); mais, dans cette occasion, le roi des Romains, Joseph, et la comtesse de Traun représentèrent les anciens Égyptiens; l’archiduc Charles et la comtesse de Valstein figuraient les Flamands du temps de Charles-Quint. L’archiduchesse Marie-Élisabeth et le comte de Traun étaient en Tartares; l’archiduchesse Joséphine avec le comte de Vorkla étaient à la persane; l’archiduchesse Marianne et le prince Maximilien de Hanovre en paysans de la Nord-Hollande. Pierre s’habilla en paysan de Frise, et on ne lui adressa la parole qu’en cette qualité, en lui parlant toujours du grand czar de Russie. Ce sont de très petites particularités; mais ce qui rappelle les anciennes moeurs peut, à quelques égards, mériter qu’on en parle. 

Pierre était prêt à partir de Vienne pour aller achever de s’instruire à Venise lorsqu’il eut la nouvelle d’une révolte qui troublait ses États. 

CHAPITRE X.

Conjuration punie. Milice des strélitz abolie. Changements dans les usages, dans les moeurs, dans l’état et dans l’église.

Il avait pourvu à tout en partant, et même aux moyens de réprimer une rébellion. Ce qu’il faisait de grand et d’utile pour son pays fut la cause même de cette révolte. 

De vieux boïards, à qui les anciennes coutumes étaient chères; des prêtres, à qui les nouvelles paraissaient des sacrilèges, commencèrent les troubles. L’ancien parti de la princesse Sophie se réveilla. Une de ses soeurs(103), dit-on, renfermée avec elle dans le même monastère, ne servit pas peu à exciter les esprits: on représentait de tous côtés combien il était à craindre que des étrangers ne vinssent instruire la nation(104). Enfin, qui le croirait? la permission que le czar avait donnée de vendre du tabac dans son empire, malgré le clergé, fut un des grands motifs des séditieux. La superstition, qui, dans toute la terre, est un fléau si funeste et si cher aux peuples, passa du peuple russe aux strélitz répandus sur les frontières de la Lithuanie: ils s’assemblèrent, ils marchèrent vers Moscou, dans le dessein de mettre Sophie sur le trône, et de fermer le retour à un czar qui avait violé les usages en osant s’instruire chez les étrangers. Le corps commandé par Shein et par Gordon, mieux discipliné qu’eux, les battit à quinze lieues de Moscou; mais cette supériorité d’un général étranger sur l’ancienne milice, dans laquelle plusieurs bourgeois de Moscou étaient enrôlés, irrita encore la nation. 

Pour étouffer ces troubles, le czar part secrètement de Vienne, passe par la Pologne, voit incognito le roi Auguste, avec lequel il prend déjà des mesures pour s’agrandir du côté de la mer Baltique. Il arrive enfin à Moscou(105), et surprend tout le monde par sa présence: il récompense les troupes qui ont vaincu les strélitz; les prisons étaient pleines de ces malheureux. Si leur crime était grand, le châtiment le fut aussi. Leurs chefs, plusieurs officiers et quelques prêtres, furent condamnés à la mort(106); quelques-uns furent roués, deux femmes enterrées vives. On pendit autour des murailles de la ville et on fit périr dans d’autres supplices deux mille strélite(107); leurs corps restèrent deux jours exposés sur les grands chemins, et surtout autour du monastère où résidaient les princesses Sophie et Eudoxe. On érigea des colonnes de pierre où le crime et le châtiment furent gravés. Un très grand nombre qui avaient leurs femmes et leurs enfants à Moscou furent dispersés avec leurs familles dans la Sibérie, dans le royaume d’Astracan, dans le pays d’Azof: par là du moins leur punition fut utile à l’État; ils servirent à défricher et à peupler des terres qui manquaient d’habitants et de culture. 

Peut-être si le czar n’avait pas eu besoin d’un exemple terrible, il eut fait travailler aux ouvrages publics une partie des strélitz qu’il fit exécuter, et qui furent perdus pour lui et pour l’État, la vie des hommes devant être comptée pour beaucoup, surtout dans un pays où la population demandait tous les soins d’un légistateur; mais il crut devoir étonner et subjuguer pour jamais l’esprit de la nation par l’appareil et par la multitude des supplices. Le corps entier des strélitz, qu’aucun de ses prédécesseurs n’aurait osé seulement diminuer, fut cassé à perpétuité, et leur nom aboli. Ce grand changement se fit sans la moindre résistance, parce qu’il avait été préparé. Le sultan des Turcs, Osman, comme on l’a déjà remarqué, fut déposé dans le même siècle, et égorgé, pour avoir laissé seulement soupçonner aux janissaires qu’il voulait diminuer leur nombre. Pierre eut plus de bonheur, ayant mieux pris ses mesures. Il ne resta de toute cette grande milice des strélite que quelques faibles régiments qui n’étaient plus dangereux, et qui cependant, conservant encore leur ancien esprit, se révoltèrent dans Astracan, en 1705, mais furent bientôt réprimés. 

Autant Pierre avait déployé de sévérité dans cette affaire d’État, autant il montra d’humanité quand il perdit quelque temps après son favori Le Fort, qui mourut d’une mort prématurée à l’âge de quarante-six ans(108). Il l’honora d’une pompe funèbre telle qu’on en fait aux grands souverains. Il assista lui-même au convoi, une pique à la main, marchant après les capitaines, au rang de lieutenant qu’il avait pris dans le grand régiment du général, enseignant à la fois à sa noblesse à respecter le mérite et les grades militaires. 

On connut après la mort de Le Fort que les changements préparés dans l’État ne venaient pas de lui, mais du czar. Il s’était confirmé dans ses projets par les conversations avec Le Fort; mais il les avait tous conçus, et il les exécuta sans lui. 

Dès qu’il eut détruit les strélitz, il établit des régiments réguliers sur le modèle allemand; ils eurent des habits courts et uniformes, au lieu de ces jaquettes incommodes dont ils étaient vêtus auparavant l’exercice fut plus régulier. 

Les gardes Préobazinski étaient déjà formées: ce nom leur venait de cette première compagnie de cinquante hommes que le czar, jeune encore, avait exercée dans la retraite de Préobazinski, du temps que sa soeur Sophie gouvernait l’État; et l’autre régiment des gardes était aussi établi. 

Comme il avait passé lui-même par les plus bas grades militaires, il voulut que les fils de ses boïards et de ses knès commençassent par être soldats avant d’être officiers. Il en mit d’autres sur la flotte à Véronise et vers Azof, et il fallut qu’ils fissent l’apprentissage de matelot. On n’osait refuser un maître qui avait donné l’exemple. Les Anglais et les Hollandais travaillaient à mettre cette flotte en état, à construire des écluses, à établir des chantiers où l’on put caréner les vaisseaux à sec, à reprendre le grand ouvrage de la jonction du Tanaïs et du Volga, abandonné par l’Allemand Brakel. Dès lors les réformes dans son conseil d’État, dans les finances, dans l’Église, dans la société même, furent commencées. 

Les finances étaient à peu près administrées comme en Turquie. Chaque boïard payait pour ses terres une somme convenue qu’il levait sur ses paysans serfs; le czar établit pour ses receveurs des bourgeois, des bourgmestres, qui n’étaient pas assez puissants pour s’arroger le droit de ne payer au trésor public que ce qu’ils voudraient. Cette nouvelle administration des finances fut ce qui lui coûta le plus de peine; il fallut essayer de plus d’une méthode avant de se fixer. 

La réforme dans l’Église, qu’on croit partout difficile et dangereuse, ne le fut point pour lui. Les patriarches avaient quelquefois combattu l’autorité du trône, ainsi que les strélitz: Nicon, avec audace; Joachim, un des successeurs de Nicon, avec souplesse. Les évêques s’étaient arrogé le droit du glaive, celui de condamner à des peines afflictives et à la mort, droit contraire à l’esprit de la religion et au gouvernement: cette usurpation ancienne leur fut ôtée. Le patriarche Adrien étant mort à la fin du siècle, Pierre déclara qu’il n’y en aurait plus. Cette dignité fut entièrement abolie; les grands biens affectés au patriarcat furent réunis aux finances publiques, qui en avaient besoin. Si le czar ne se fit pas le chef de l’Église russe, comme les rois de la Grande-Bretagne le sont de l’Église anglicane, il en fut en effet le maître absolu, parce que les synodes n’osaient ni désobéir à un souverain despotique, ni disputer contre un prince plus éclairé qu’eux. 

Il ne faut que jeter les yeux sur le préambule de l’édit de ses règlements ecclésiastiques, donné en 1721, pour voir qu’il agissait en législateur et en maître. « Nous nous croirions coupable d’ingratitude envers le Très Haut si, après avoir réformé l’ordre militaire et le civil, nous négligions l’ordre spirituel, etc. A ces causes, suivant l’exemple des plus anciens rois dont la piété est célèbre, nous avons pris sur nous le soin de donner de bons règlements au clergé. » Il est vrai qu’il établit un synode pour faire exécuter ses lois ecclésiastiques; mais les membres du synode devaient commencer leur ministère par un serment dont lui-même avait écrit et signé la formule: ce serment était celui de l’obéissance; en voici les termes: « Je jure d’être fidèle et obéissant serviteur et sujet à mon naturel et véritable souverain, aux augustes successeurs qu’il lui plaira de nommer, en vertu du pouvoir incontestable qu’il en a. Je reconnais qu’il est le juge suprême de ce collège spirituel; je jure par le Dieu qui voit tout, que j’entends et que j’explique ce serment dans toute la force et le sens que les paroles présentent à ceux qui le lisent ou qui l’écoutent. » Ce serment est encore plus fort que celui de suprématie en Angleterre. Le monarque russe n’était pas à la vérité un des pères du synode, mais il dictait leurs lois; il ne touchait point à l’encensoir, mais il dirigeait les mains qui le portaient. 

En attendant ce grand ouvrage, il crut que, dans ses États, qui avaient besoin d’être peuplés, le célibat des moines était contraire à la nature et au bien public. L’ancien usage de l’Église russe est que les prêtres séculiers se marient au moins une fois; ils y sont même obligés, et autrefois, quand ils avaient perdu leur femme, ils cessaient d’être prêtres; mais une multitude de jeunes gens et de jeunes filles, qui font voeu dans un cloître d’être inutiles et de vivre aux dépens d’autrui, lui parut dangereuse: il ordonna qu’on n’entrerait dans les cloîtres qu’à cinquante ans, c’est-à-dire dans un âge où cette tentation ne prend presque jamais, et il défendit qu’on y reçût, à quelque âge que ce fût, un homme revêtu d’un emploi public. 

Ce règlement a été aboli depuis lui, lorsqu’on a cru devoir plus de condescendance aux monastères; mais, pour la dignité de patriarche, elle n’a jamais été rétablie, les grands revenus du patriarcat ayant été employés au payement des troupes. 

Ces changements excitèrent d’abord quelques murmures; un prêtre écrivit que Pierre était l’Antechrist, parce qu’il ne voulait point de patriarche; et l’art de l’imprimerie, que le czar encourageait, servit à faire imprimer contre lui des libelles; mais aussi un autre prêtre répondit que ce prince ne pouvait être l’Antechrist, parce que le nombre de 666 ne se trouvait pas dans son nom, et qu’il n’avait point le signe de la bête. Les plaintes furent bientôt réprimées(109). Pierre, en effet, donna bien plus à son Église qu’il ne lui ôta: car il rendit peu à peu le clergé plus régulier et plus savant. Il a fondé à Moscou trois collèges où l’on apprend les langues, et où ceux qui se destinaient à la prêtrise étaient obligés d’étudier. 

Une des réformes les plus nécessaires était l’abolition ou du moins l’adoucissement de quatre grands carêmes: ancien assujettissement de l’Église grecque, aussi pernicieux pour ceux qui travaillent aux ouvrages publics, et surtout pour les soldats, que le fut l’ancienne superstition des Juifs de ne point combattre le jour du sabbat. Aussi le czar dispensa-t-il au moins ses troupes et ses ouvriers de ces carêmes, dans lesquels d’ailleurs, s’il n’était pas permis de manger, il était d’usage de s’enivrer. Il les dispensa même de l’abstinence les jours maigres; les aumôniers de vaisseau et de régiment furent obligés d’en donner l’exemple, et le donnèrent sans répugnance. 

Le calendrier était un objet important. L’année fut autrefois réglée dans tous les pays de la terre par les chefs de la religion, non seulement à cause des fêtes, mais parce que anciennement l’astronomie n’était guère connue que des prêtres. L’année commençait au premier de septembre chez les Russes; il ordonna que désormais l’année commencerait au premier de janvier, comme dans notre Europe. Ce changement fut indiqué pour l’année 1700, à l’ouverture du siècle, qu’il fit célébrer par un jubilé et par de grandes solennités. La populace admirait comment le czar avait pu changer le cours du soleil. Quelques obstinés, persuadés que Dieu avait créé le monde en septembre, continuèrent leur ancien style mais il changea dans les bureaux, dans les chancelleries, et bientôt dans tout l’empire. Pierre n’adoptait pas le calendrier grégorien que les mathématiciens anglais rejetaient, et qu’il faudra bien un jour recevoir dans tous les pays(110).

Depuis le ve siècle, temps auquel on avait connu l’usage des lettres, on écrivait sur des rouleaux, soit d’écorce, soit de parchemin, et ensuite sur du papier. Le czar fut obligé de donner un édit par lequel il était ordonné de n’écrire que selon notre usage. 

La réforme s’étendit à tout. Les mariages se faisaient auparavant comme dans la Turquie et dans la Perse, où l’on ne voit celle qu’on épouse que lorsque le contrat est signé, et qu’on ne peut plus s’en dédire. Cet usage est bon chez des peuples où la polygamie est établie, et où les femmes sont renfermées; il est mauvais pour les pays où l’on est réduit à une femme, et où le divorce est rare. 

Le czar voulut accoutumer sa nation aux moeurs et aux coutumes des nations chez lesquelles il avait voyagé, et dont il avait tiré tous les maîtres qui instruisaient alors la sienne. 

Il était utile que les Russes ne fussent point vêtus d’une autre manière que ceux qui leur enseignaient les arts, la haine contre les étrangers étant trop naturelle aux hommes, et trop entretenue par la différence des vêtements. L’habit de cérémonie, qui tenait alors du polonais, du tartare, et de l’ancien hongrois, était, comme on l’a dit, très noble; mais l’habit des bourgeois et du bas peuple ressemblait à ces jaquettes plissées vers la ceinture, qu’on donne encore à certains pauvres dans quelques-uns de nos hôpitaux. En général la robe fut autrefois le vêtement de toutes les nations; ce vêtement demandait moins de façons et moins d’art: on laissait croître sa barbe par la même raison. Le czar n’eut pas de peine à introduire l’habit de nos nations, et la coutume de se raser à sa cour; mais le peuple fut plus difficile; on fut obligé d’imposer une taxe sur les habits longs et sur les barbes. On suspendait aux portes de la ville des modèles de justaucorps: on coupait les robes et les barbes à qui ne voulait pas payer. Tout cela s’exécutait gaiement, et cette gaieté même prévint les séditions(111).

L’attention de tous les législateurs fut toujours de rendre les hommes sociables; mais, pour l’être, ce n’est pas assez d’être rassemblés dans une ville, il faut se communiquer avec politesse: cette communication adoucit partout les amertumes de la vie. Le czar introduisit les assemblées, en italien ridotti, mot que les gazetiers ont traduit par le terme impropre de redoute. Il fit inviter à ces assemblées les dames avec leurs filles habillées à la mode des nations méridionales de l’Europe; il donna même des règlements pour ces petites fêtes de société. Ainsi jusqu’à la civilité de ses sujets, tout fut son ouvrage et celui du temps. 

Pour mieux faire goûter ces innovations, il abolit le mot de golut, esclave, dont les Russes se servaient quand ils voulaient(112) parler aux czars, et quand ils présentaient des requêtes; il ordonna qu’on se servît du mot de raad, qui signifie sujet. Ce changement n’ôta rien à l’obéissance, et devait concilier l’affection. Chaque mois voyait un établissement ou un changement nouveau. Il porta l’attention jusqu’à faire placer sur le chemin de Moscou à Véronise des poteaux peints qui servaient de colonnes milliaires de verste en verste, c’est-à-dire à la distance de sept cent cinquante pas, et fit construire des espèces de caravansérails de vingt verstes en vingt verstes. 

En étendant ainsi ses soins sur le peuple, sur les marchands, sur les voyageurs, il voulut mettre quelque pompe dans sa cour, haïssant le faste dans sa personne, et le croyant nécessaire aux autres. Il institua l’ordre de Saint-André(113) à l’imitation de ces ordres dont toutes les cours de l’Europe sont remplies. Gollovin, successeur de Le Fort dans la dignité de grand-amiral, fut le premier chevalier de cet ordre. On regarda l’honneur d’y être admis comme une grande récompense. C’est un avertissement qu’on porte sur soi d’être respecté par le peuple; cette marque d’honneur ne coûte rien à un souverain, et flatte l’amour-propre d’un sujet sans le rendre puissant. 

Tant d’innovations utiles étaient reçues avec applaudissement de la plus saine partie de la nation, et les plaintes des partisans des anciennes moeurs étaient étouffées par les acclamations des hommes raisonnables. 

Pendant que Pierre commençait cette création dans l’intérieur de ses États, une trêve avantageuse avec l’empire turc le mettait en liberté d’étendre ses frontières d’un autre côté. Mustapha II, vaincu par le prince Eugène à la bataille de Zenta, en 1697, ayant perdu la Morée conquise par les Vénitiens, et n’ayant pu défendre Azof, fut obligé de faire la paix avec tous ses vainqueurs; elle fut conclue à Carlovitz(114) entre Petervaradin et Salankemen, lieux devenus célèbres par ses défaites. Temisvar fut la borne des possessions allemandes et des domaines ottomans. Kaminieck fut rendu aux Polonais; la Morée et quelques villes de la Dalmatie, prises par les Vénitiens, leur restèrent pour quelque temps, et Pierre Ier demeura maître d’Azof et de quelques forts construits dans les environs. Il n’était guère possible au czar de s’agrandir du côté des Turcs, dont les forces, auparavant divisées, et maintenant réunies, seraient tombées sur lui. Ses projets de marine étaient trop grands pour les Palus-Méotides. Les établissements sur la mer Caspienne ne comportaient pas une flotte guerrière: il tourna donc ses desseins vers la mer Baltique, sans abandonner la marine du Tanaïs et du Volga. 

CHAPITRE XI.

Guerre contre la Suède. Bataille de Narva.

Il s’ouvrait alors une grande scène vers les frontières de la Suède. Une des principales causes de toutes les révolutions qui arrivèrent de l’Ingrie jusqu’à Dresde, et qui désolèrent tant d’États pendant dix-huit années, fut l’abus du pouvoir suprême dans Charles XI, roi de Suède, père de Charles XII. On ne peut trop répéter ce fait, il importe à tous les trônes et à tous les peuples. Presque toute la Livonie avec l’Estonie entière avait été abandonnée par la Pologne au roi de Suède Charles XI, qui succéda à Charles X précisément pendant le traité d’Oliva: elle fut cédée, comme c’est l’usage, sous la réserve de tous ses privilèges. Charles XI les respecta peu. Jean Reginold Patkul, gentilhomme livonien, vint à Stockholm, en 1692, à la tête de six députés de la province, porter aux pieds du trône des plaintes respectueuses et fortes(115): pour toute réponse ou mit les six députés en prison, et on condamna Patkul à perdre l’honneur et la vie: il ne perdit ni l’un ni l’autre; il s’évada, et resta quelque temps dans le pays de Vaud en Suisse. Lorsque depuis il apprit qu’Auguste, électeur de Saxe, avait promis, à son avènement au trône de Pologne, de recouvrer les provinces arrachées au royaume, il courut à Dresde représenter la facilité de reprendre la Livonie, et de se venger sur un roi de dix-sept ans des conquêtes de ses ancêtres. 

Dans le même temps, le czar Pierre pensait à se saisir de l’Ingrie et de la Carélie. Les Russes avaient autrefois possédé ces provinces. Les Suédois s’en étaient emparés par le droit de la guerre dans le temps des faux Demetrius: ils les avaient conservées par des traités. Une nouvelle guerre et de nouveaux traités pouvaient les donner à la Russie. Patkul alla de Dresde à Moscou, et, animant deux monarques à sa propre vengeance, il cimenta leur union et hâta leurs préparatifs pour saisir tout ce qui est à l’orient et au midi de la Finlande. 

Précisément dans le même temps le nouveau roi de Danemark, Frédéric IV, se liguait avec le czar et le roi de Pologne contre le jeune Charles, qui semblait devoir succomber. Patkul eut la satisfaction d’as siéger les Suédois dans Riga, capitale de la Livonie, et de presser le siège en qualité de général major. 

(Septembre.) Le czar fit marcher environ soixante mille hommes vers l’Ingrie. Il est vrai que dans cette grande armée il n’y avait guère que douze mille soldats bien aguerris qu’il avait disciplinés lui-même, tels que ses deux régiments des gardes et quelques autres; le reste était des milices mal armées: il y avait quelques Cosaques et des Tartares circassiens; mais il traînait après lui cent quarante-cinq pièces de canon. Il mit le siège devant Narva, petite ville en Ingrie, qui a un port commode; et il était très vraisemblable que la place serait bientôt emportée. 

Toute l’Europe sait comment Charles XII, n’ayant pas dix-huit ans accomplis, alla attaquer tous ses ennemis l’un après l’autre, descendit dans le Danemark, finit la guerre de Danemark en moins de six semaines, envoya du secours à Riga, en fit lever le siège, et marcha aux Russes devant Narva, au milieu des glaces, au mois de novembre. 

Le czar, comptant sur la prise de la ville, était allé à Novogorod(116), amenant avec lui son favori Menzikoff, alors lieutenant dans la compagnie des bombardiers du régiment Préobazinski, devenu depuis feld-maréchal et prince, homme dont la singulière fortune mérite qu’on en parle ailleurs(117) avec plus d’étendue. 

Pierre laissa son armée et ses instructions pour le siège au prince de Croï, originaire de Flandre, qui depuis peu était passé à son service(118). Le prince Dolgorouki fut le commissaire de l’armée. La jalousie entre ces deux chefs et l’absence du czar furent en partie cause de la défaite inouïe de Narva. Charles XII ayant débarqué à Pernaw en Livonie avec ses troupes, au mois d’octobre, s’avance au nord à Revel, défait dans ces quartiers un corps avancé de Russes. Il marche et en bat encore un autre. Les fuyards retournent au camp devant Narva, et y portent l’épouvante. Cependant on était déjà au mois de novembre. Narva, quoique mal assiégée, était prête de se rendre. Le jeune roi de Suède n’avait pas alors avec lui neuf mille hommes, et ne pouvait opposer que dix pièces d’artillerie à cent quarante-cinq canons dont les retranchements des Russes étaient bordés. Toutes les relations de ce temps-là, tous les historiens sans exception, font monter l’armée russe devant Narva à quatre-vingt mille combattants. Les Mémoires qu’on m’a fait tenir disent soixante, d’autres quarante mille: quoi qu’il en soit, il est certain que Charles n’en avait pas neuf mille, et que cette journée est une de celles qui prouvent que les grandes victoires ont souvent été remportées par le plus petit nombre depuis la bataille d’Arbelles. 

Charles ne balança pas à attaquer avec sa petite troupe cette armée si supérieure; et, profitant d’un vent violent et d’une grosse neige que ce vent portait contre les Russes, il fondit dans leurs retranchements(119) à l’aide de quelques pièces de canon avantageusement postées. Les Russes n’eurent pas le temps de se reconnaître au milieu de ce nuage de neige qui leur donnait au visage, foudroyés par les canons qu’ils ne voyaient pas, et n’imaginant point quel petit nombre ils avaient à combattre. 

Le duc de Croï voulut donner des ordres, et le prince Dolgorouki ne voulut pas les recevoir. Les officiers russes se soulèvent contre les officiers allemands; ils massacrent le secrétaire du duc, le colonel Lyon, et plusieurs autres. Chacun quitte son poste; le tumulte, la confusion, la terreur panique se répand dans toute l’armée. Les troupes suédoises n’eurent alors à tuer que des hommes qui fuyaient. Les uns courent se jeter dans la rivière de Narva, et une foule de soldats y furent noyés; les autres abandonnaient leurs armes et se mettaient à genoux devant les Suédois. Le duc de Croï, le général Allard, les officiers allemands, qui craignaient plus les Russes, soulevés contre eux, que les Suédois, vinrent se rendre au comte Stenbock; le roi de Suède, maître de toute l’artillerie, voit trente mille vaincus à ses pieds, jetant les armes, défilant devant lui, nu-tête. Le knès Dolgorouki et tous les autres généraux moscovites se rendent à lui comme les généraux allemands; et ce ne fut qu’après s’être rendus qu’ils apprirent qu’ils avaient été vaincus par huit mille hommes. Parmi les prisonniers se trouva le fils du roi de Géorgie, qui fut envoyé à Stockholm; on l’appelait Mittelleski(120), czarovitz, fils de czar: ce qui est une nouvelle preuve que ce titre de czar ou tzar ne tirait point son origine des Césars romains. 

Du côté de Charles XII il n’y eut guère que douze cents soldats de tués dans cette bataille. Le journal du czar, qu’on m’a envoyé de Pétersbourg, dit qu’en comptant les soldats qui périrent au siège de Narva et dans la bataille, et qui se noyèrent dans leur fuite, on ne perdit que six mille hommes. L’indiscipline et la terreur firent donc tout dans cette journée. Les prisonniers de guerre étaient quatre fois plus nombreux que les vainqueurs, et si on en croit Nordberg(121), le comte Piper, qui fut depuis prisonnier des Russes, leur reprocha qu’à cette bataille le nombre des prisonniers avait excédé huit fois celui de l’armée suédoise. Si ce fait était vrai, les Suédois auraient fait soixante-douze mille prisonniers. On voit par là combien il est rare d’être instruit des détails. Ce qui est incontestable et singulier, c’est que le roi de Suède permit à la moitié des soldats russes de s’en retourner désarmés, et à l’autre moitié de repasser la rivière avec leurs armes. Cette étrange confiance rendit au czar des troupes qui enfin, étant disciplinées, devinrent redoutables(122).

Tous les avantages qu’on peut tirer d’une bataille gagnée, Charles XII les eut; magasins immenses, bateaux de transport chargés de provisions, postes évacués ou pris, tout le pays à la discrétion des Suédois: voilà quel fut le fruit de la victoire. Narva délivrée, les débris des Russes ne se montrant pas, toute la contrée ouverte jusqu’à Pleskow, le czar parut sans ressource pour soutenir la guerre; et le roi de Suède, vainqueur en moins d’une année des monarques de Danemark, de Pologne, et de Russie, fut regardé comme le premier homme de l’Europe, dans un âge où les antres n’osent encore prétendre à la réputation. Mais Pierre, qui dans son caractère avait une constance inébranlable, ne fut découragé dans aucun de ses projets. 

Un évêque de Russie composa une prière(123) à saint Nicolas au sujet de cette défaite; on la récita dans la Russie. Cette pièce, qui fait voir l’esprit du temps et de quelle ignorance Pierre a tiré son pays, disait que les enragés et épouvantables Suédois étaient des sorciers: on s’y plaignait d’avoir été abandonné par saint Nicolas. Les évêques russes d’aujourd’hui n’écriraient pas de pareilles pièces; et, sans faire tort à saint Nicolas, on s’aperçut bientôt que c’était à Pierre qu’il fallait s’adresser. 

CHAPITRE XII.

Ressources après la bataille de Narva; ce désastre entièrement réparé. Conquête de Pierre auprès de Narva même. Ses travaux dans son empire. La personne qui fut depuis impératrice, prise dans le sac d’une ville. Succès de Pierre; son triomphe à Moscou(124).

(Années 1701 et 1702.)

Le czar, ayant quitté son armée devant Narva, sur la fin de novembre 1700, pour se concerter avec le roi de Pologne, apprit en chemin la victoire des Suédois. Sa constance était aussi inébranlable que la valeur de Charles XII était intrépide et opiniâtre. Il différa ses conférences avec Auguste pour apporter un prompt remède au désordre des affaires. Les troupes dispersées se rendirent à la grande Novogorod, et de là à Pleskow sur le lac Peipus. 

C’était beaucoup de se tenir sur la défensive après un si rude échec. « Je sais bien, disait-il, que les Suédois seront longtemps supérieurs; mais enfin ils nous apprendront à les vaincre. » 

Pierre, après avoir pourvu aux premiers besoins, après avoir ordonné partout des levées, court à Moscou faire fondre du canon. Il avait perdu tout le sien devant Narva; on manquait de bronze: il prend les cloches des églises et des monastères. Ce trait ne marquait pas de superstition, mais aussi il ne marquait pas d’impiété. On fabrique donc avec des cloches cent gros canons, cent quarante-trois pièces de campagne, depuis trois jusqu’à six livres de balle, des mortiers, des obus; il les envoie à Pleskow. Dans d’autres pays un chef ordonne, et on exécute; mais alors il fallait que le czar fît tout par lui-même. Tandis qu’il hâte ces préparatifs, il négocie avec le roi de Danemark, qui s’engage à lui fournir trois régiments de pied et trois de cavalerie, engagement que ce roi n’osa remplir. 

A peine ce traité est-il signé qu’il revoie vers le théâtre de la guerre; il va trouver le roi Auguste(125) à Birzen, sur les frontières de Courlande et de Lithuanie. Il fallait fortifier ce prince dans la résolution de soutenir la guerre contre Charles XII; il fallait engager la diète polonaise dans cette guerre. On sait assez qu’un roi de Pologne n’est que le chef d’une république. Le czar avait l’avantage d’être toujours obéi; mais un roi de Pologne, un roi d’Angleterre, et aujourd’hui un roi de Suède(126), négocient toujours avec leurs sujets. Patkul et les Polonais partisans de leur roi assistèrent à ces conférences. Pierre promit des subsides et vingt mille soldats(127). La Livonie devait être rendue à la Pologne en cas que la diète voulût s’unir à son roi, et l’aider à recouvrer cette province; mais les propositions du czar firent moins d’effet sur la diète que la crainte. Les Polonais redoutaient à la fois de se voir gênés par les Saxons et par les Russes, et ils redoutaient encore plus Charles XII. Ainsi le plus nombreux parti conclut à ne point servir son roi et à ne point combattre. 

Les partisans du roi de Pologne s’animèrent contre la faction contraire; et enfin, de ce qu’Auguste avait voulu rendre à la Pologne une grande province, il en résulta dans ce royaume une guerre civile. 

Pierre n’avait donc dans le roi Auguste qu’un allié peu puissant, et dans les troupes saxonnes qu’un faible secours. La crainte qu’inspirait partout Charles XII réduisait Pierre à ne se soutenir que par ses propres forces. 

Ayant couru de Moscou en Courlande pour s’aboucher avec Auguste, il revole(128) de Courlande à Moscou pour hâter l’accomplissement de ses promesses. Il fait en effet marcher le prince Repnin avec quatre mille hommes vers Riga, sur les bords de la Duina, où les Saxons étaient retranchés. 

Cette terreur commune augmenta quand Charles, passant la Duina(129) malgré les Saxons campés avantageusement sur le bord opposé, eut remporté une victoire complète; quand, sans attendre un moment, il eut soumis la Courlande, qu’on le vit avancer en Lithuanie, et que la faction polonaise, ennemie d’Auguste, fut encouragée par le vainqueur. 

Pierre n’en suivit pas moins tous ses desseins. Le général Patkul, qui avait été l’âme des conférences de Birzen, et qui avait passé à son service, lui fournissait des officiers allemands, disciplinait ses troupes, et lui tenait lieu du général Le Fort; il perfectionnait ce que l’autre avait commencé. Le czar fournissait des relais à tous les officiers et même aux soldats allemands, ou livoniens, ou polonais, qui venaient servir dans ses armées; il entrait dans les détails de leur armure, de leur habillement, de leur subsistance. 

Aux confins de la Livonie et de l’Estonie, et à l’occident de la province de Novogorod, est le grand lac Peipus, qui reçoit du midi de la Livonie la rivière Vélika, et duquel sort, au septentrion, la rivière de Naiova qui baigne les murs de cette ville de Narva, près de laquelle les Suédois avaient remporté leur célèbre victoire. Ce lac a trente de nos lieues communes de long, tantôt douze, tantôt quinze de large: il était nécessaire d’y entretenir une flotte pour empêcher les vaisseaux suédois d’insulter la province de Novogorod, pour être à portée d’entrer sur leurs côtes, mais surtout pour former des matelots. Pierre, pendant toute l’année 1701, fit construire sur ce lac cent demi-galères qui portaient environ cinquante hommes chacune; d’autres barques furent armées en guerre sur le lac Ladoga. Il dirigea lui-même tous les ouvrages, et fit manoeuvrer ses nouveaux matelots. Ceux qui avaient été employés, en 1697, sur les Palus-Méotides, l’étaient alors près de la Baltique. Il quittait souvent ces ouvrages pour aller à Moscou et dans ses autres provinces affermir toutes les innovations commencées, et en faire de nouvelles. 

Les princes qui ont employé le loisir de la paix à construire des ouvrages publics se sont fait un nom; mais que Pierre, après l’infortune de Narva, s’occupât à joindre par des canaux la mer Baltique, la mer Caspienne et le Pont-Euxin, il y a là plus de gloire véritable que dans le gain d’une bataille. Ce fut en 1702 qu’il commença à creuser ce profond canal qui va du Tanaïs au Volga. D’autres canaux devaient faire communiquer par des lacs le Tanaïs avec la Duina, dont la mer Baltique reçoit les eaux à Riga; mais ce second projet était encore fort éloigné, puisque Pierre était bien loin d’avoir Riga en sa puissance. 

Charles dévastait la Pologne, et Pierre faisait venir de Pologne et de Saxe à Moscou des bergers et des brebis pour avoir des laines avec lesquelles on pût fabriquer de bons draps; il établissait des manufactures de linge, des papeteries: on faisait venir par ses ordres des ouvriers en fer, en laiton, des armuriers, des fondeurs; les mines de la Sibérie étaient fouillées. Il travaillait à enrichir ses États et à les défendre. 

Charles poursuivait le cours de ses victoires, et laissait vers les États du czar assez de troupes pour conserver, à ce qu’il croyait, toutes les possessions de la Suède. Le dessein était déjà pris de détrôner le roi Auguste, et de poursuivre ensuite le czar jusqu’à Moscou avec ses armes victorieuses. 

Il y eut quelques petits combats cette année entre les Russes et les Suédois. Ceux-ci ne furent pas toujours supérieurs; et dans les rencontres même où ils avaient l’avantage, les Russes s’aguerrissaient. Enfin, un an après la bataille de Narva, le czar avait déjà des troupes si bien disciplinées qu’elles vainquirent un des meilleurs généraux de Charles. 

Pierre était à Pleskow, et de là il envoyait de tous côtés des corps nombreux pour attaquer les Suédois. Ce ne fut point un étranger, mais un Russe qui les défit. Son général Sheremetof enleva près de Derpt, sur les frontières de la Livonie(130), plusieurs quartiers au général suédois Slipenbach, par une manoeuvre habile, et ensuite le battit lui-même. On gagna pour la première fois des drapeaux suédois au nombre de quatre, et c’était beaucoup alors. 

Les lacs de Peipus et de Ladoga furent quelque temps après des théâtres de batailles navales; les Suédois y avaient le même avantage que sur terre, celui de la discipline et d’un long usage; cependant les Russes combattirent quelquefois avec succès sur leurs demi-galères; et dans un combat général sur le lac de Peipus, le feld-maréchal Sheremetof prit une frégate suédoise(131).

C’était par ce lac Peipus que le czar tenait continuellement la Livonie et l’Estonie en alarme: ses galères y débarquaient souvent plusieurs régiments; on se rembarquait quand le succès n’était pas favorable; et, s’il l’était, on poursuivait ses avantages. On battit deux fois(132) les Suédois dans ces quartiers auprès de Derpt, tandis qu’ils étalent victorieux partout ailleurs. 

Les Russes, dans toutes ces actions, étaient toujours supérieurs en nombre: c’est ce qui fit que Charles XII, qui combattait si heureusement ailleurs, ne s’inquiéta jamais des succès du czar; mais il dut considérer que ce grand nombre s’aguerrissait tous les jours, et qu’il pouvait devenir formidable pour lui-même. 

Pendant qu’on se bat sur terre et sur mer(133), vers la Livonie, l’Ingrie et l’Estonie, le czar apprend qu’une flotte suédoise est destinée pour aller ruiner Archangel; il y marche: on est étonné d’entendre qu’il est sur les bords de la mer Glaciale, tandis qu’on le croit à Moscou. Il met tout en état de défense, prévient la descente, trace lui-même le plan d’une citadelle nommée la nouvelle Duina, pose la première pierre, retourne à Moscou, et de là vers le théâtre de la guerre. 

Charles avançait en Pologne, mais les Russes avançaient en Ingrie et en Livonie. Le maréchal Sheremetof va à la rencontre des Suédois commandés par Slipenbach; il lui livre bataille auprès de la petite rivière d’Embac, et la gagne; il prend seize drapeaux et vingt canons. Nordberg met ce combat au 1er décembre 1701, et le journal de Pierre le Grand le place au 19 juillet 1702. 

Il avance, il met tout à contribution; il prend la petite ville de Marienbourg(134), sur les confins de la Livonie et de l’Ingrie. Il y a dans le Nord beaucoup de villes de ce nom; mais celle-ci, quoiqu’elle n’existe plus, est cependant plus célèbre que toutes les autres, par l’aventure de l’impératrice Catherine. 

Cette petite ville s’étant rendue à discrétion, les Suédois, soit par inadvertance, soit à dessein, mirent le feu aux magasins. Les Russes, irrités, détruisirent la ville et emmenèrent en captivité tout ce qu’ils trouvèrent d’habitants. Il y avait parmi eux une jeune Livonienne, élevée chez le ministre luthérien du lieu, nommé Gluk; elle fut du nombre des captifs: c’est celle-là même qui devint depuis la souveraine de ceux qui l’avaient prise, et qui a gouverné les Russes sous le nom d’impératrice Catherine. 

On avait vu auparavant des citoyennes sur le trône: rien n’était plus commun en Russie, et dans tous les royaumes de l’Asie, que les mariages des souverains avec leurs sujettes; mais qu’une étrangère, prise dans les ruines d’une ville saccagée, soit devenue la souveraine absolue de l’empire où elle fut amenée captive, c’est ce que la fortune et le mérite n’ont fait voir que cette fois dans les annales du monde. 

La suite de ce succès ne se démentit point en Ingrie; la flotte des demi-galères russes sur le lac Ladoga contraignit celle des Suédois de se retirer à Vibourg, à une extrémité de ce grand lac: de là ils purent voir à l’autre bout le siège de la forteresse de Notebourg, que le czar fit entreprendre par le général Sheremetof. C’était une entreprise bien plus importante qu’on ne pensait; elle pouvait donner une communication avec la mer Baltique, objet constant des desseins de Pierre. 

Notebourg était une place très forte, bâtie dans une île du lac Ladoga, et qui, dominant sur ce lac, rendait son possesseur maître du cours de la Néva qui tombe dans la mer; elle fut battue nuit et jour depuis le 18 septembre jusqu’au 12 octobre. Enfin les Russes montèrent à l’assaut par trois brèches. La garnison suédoise était réduite à cent soldats en état de se défendre; et, ce qui est bien étonnant, ils se défendirent, et ils obtinrent sur la brèche même une capitulation honorable; encore le colonel Slipenbach, qui commandait dans la place, ne voulut se rendre(135) qu’à condition qu’on lui permettrait de faire venir deux officiers suédois du poste le plus voisin pour examiner les brèches, et pour rendre compte au roi son maître que quatre-vingt-trois combattants qui restaient alors, et cent cinquante-six blessés ou malades, ne s’étaient rendus à une armée entière que quand il était impossible de combattre plus longtemps et de conserver la place. Ce trait seul fait voir à quels ennemis le czar avait affaire, et de quelle nécessité avaient été pour lui ses efforts et sa discipline militaire. 

Il distribua des médailles d’or aux officiers, et récompensa tous les soldats; mais aussi il en fit punir quelques-uns qui avaient fui à un assaut: leurs camarades leur crachèrent au visage, et ensuite les arquebusèrent pour joindre la honte au supplice. 

Notebourg fut réparé; son nom fut changé en celui de Schlusselbourg, ville de la clef, parce que cette place est la clef de l’Ingrie et de la Finlande. Le premier gouverneur fut ce même Menzikoff qui était devenu un très bon officier, et qui, s’étant signalé dans le siège, mérita cet honneur. Son exemple encourageait quiconque avait du mérite sans naissance. 

Après cette campagne de 1702, le czar voulut que Sheremetof et tous les officiers qui s’étaient distingués entrassent en triomphe dans Moscou. Tous les prisonniers faits dans cette campagne marchèrent à la suite des vainqueurs(136); on portait devant eux les drapeaux et les étendards des Suédois, avec le pavillon de la frégate prise sur le lac Peipus. Pierre travailla lui-même aux préparatifs de la pompe, comme il avait travaillé aux entreprises qu’elle célébrait. 

Ces solennités devaient inspirer l’émulation, sans quoi elles eussent été vaines. Charles les dédaignait, et depuis le jour de Narva il méprisait ses ennemis, et leurs efforts, et leurs triomphes 

CHAPITRE XIII.

Réforme à Moscou. Nouveau succès. Fondation de Pétersbourg. Pierre prend Narva, etc.

Le peu de séjour que le czar fit à Moscou, au commencement de l’hiver 1703, fut employé à faire exécuter tous ses nouveaux règlements, et à perfectionner le civil ainsi que le militaire; ses divertissements même furent consacrés à faire goûter le nouveau genre de vie qu’il introduisait parmi ses sujets. C’est dans cette vue qu’il fit inviter tous les boïards et les dames aux noces d’un de ses bouffons: il exigea que tout le monde y parût vêtu à l’ancienne mode. On servit un repas tel qu’on le faisait au xvie siècle(137). Une ancienne superstition ne permettait pas qu’on allumât du feu le jour d’un mariage pendant le froid le plus rigoureux: cette coutume fut sévèrement observée le jour de la fête. Les Russes ne buvaient point de vin autrefois, mais de l’hydromel et de l’eau-de-vie; il ne permit pas ce jour-là d’autre boisson: on se plaignait en vain; il répondait en raillant: « Vos ancêtres en usaient ainsi, les usages anciens sont toujours les meilleurs. » Cette plaisanterie contribua beaucoup à corriger ceux qui préféraient toujours le temps passé au présent, ou du moins à décréditer leurs murmures: et il y a encore des nations qui auraient besoin d’un tel exemple. 

Un établissement plus utile fut celui d’une imprimerie(138) en caractères russes et latins, dont tous les instruments avaient été tirés de Hollande, et où l’on commença dès lors à imprimer des traductions russes de quelques livres sur la morale et les arts. Fergusson établit des écoles de géométrie, d’astronomie, de navigation. 

Une fondation non moins nécessaire fut celle d’un vaste hôpital, non pas de ces hôpitaux qui encouragent la fainéantise, et qui perpétuent la misère, mais tel que le czar en avait vu dans Amsterdam, où l’on fait travailler les vieillards et les enfants, et où quiconque est renfermé devient utile. 

Il établit plusieurs manufactures; et dès qu’il eut mis en mouvement tous les nouveaux arts auxquels il donnait naissance dans Moscou, il courut à Véronise, et il y fit commencer deux vaisseaux de quatre-vingts pièces de canon, avec de longues caisses exactement fermées sous les varangues, pour élever le vaisseau et le faire passer sans risque au-dessus des barres et des bancs de sable qu’on rencontre près d’Azof; industrie à peu près semblable à celle dont on se sert en Hollande pour franchir le Pampus. 

Ayant préparé ses entreprises contre les Turcs, il revole contre les Suédois(139); il va voir les vaisseaux qu’il faisait construire dans les chantiers d’Olonitz entre le lac Ladoga et celui d’Onega. Il avait établi dans cette ville des fabriques d’armes; tout y respirait la guerre, tandis qu’il faisait fleurir à Moscou les arts de la paix: une source d’eaux minérales, découverte depuis dans Olonitz, augmenta sa célébrité. D’Olonitz il alla fortifier Schlusselbourg. 

Nous avons déjà dit qu’il avait voulu passer par tous les grades militaires: il était lieutenant des bombardiers sous le prince Menzikoff, avant que ce favori eut été fait gouverneur de Schlusselbourg. Il prit alors la place de capitaine, et servit sous le maréchal Sheremetof. 

Il y avait une forteresse importante près du lac Ladoga, nommée Niantz ou Nya, près de la Néva. Il était nécessaire de s’en rendre maître, pour s’assurer ses conquêtes et pour favoriser ses desseins. Il fallut l’assiéger par terre, et empêcher que les secours ne vinssent par eau. Le czar se chargea lui-même de conduire des barques chargées de soldats, et d’écarter les convois des Suédois. Sheremetof conduisit les tranchées; la citadelle se rendit(140). Deux vaisseaux suédois abordèrent trop tard pour la secourir; le czar les attaqua avec ses barques, et s’en rendit maître. Son journal porte que, pour récompense de ce service, « le capitaine des bombardiers(141) fut créé chevalier de l’ordre de Saint-André par l’amiral Gollovin, premier chevalier de l’ordre ». 

Après la prise du fort de Nya, il résolut enfin de bâtir sa ville de Pétersbourg, à l’embouchure de la Néva, sur le golfe de Finlande. 

Les affaires du roi Auguste étaient ruinées; les victoires consécutives des Suédois en Pologne avaient enhardi le parti contraire, et ses amis mêmes l’avaient forcé de renvoyer au czar environ vingt mille Russes dont son armée était fortifiée. Ils prétendaient par ce sacrifice ôter aux mécontents le prétexte de se joindre au roi de Suède; mais on ne désarme ses ennemis que par la force, et on les enhardit par la faiblesse. Ces vingt mille hommes, que Patkul avait disciplinés, servirent utilement dans la Livonie et dans l’Ingrie pendant qu’Auguste perdait ses États. Ce renfort, et surtout la possession de Nya, mirent le czar en état de fonder sa nouvelle capitale. 

Ce fut donc dans ce terrain désert et marécageux, qui ne communique à la terre ferme que par un seul chemin, qu’il jeta(142) les premiers fondements de Pétersbourg, au soixantième degré de latitude et au quarante-quatrième et demi de longitude. Les débris de quelques bastions de Niantz furent les premières pierres de cette fondation. On commença par élever un petit fort dans une des îles qui est aujourd’hui au milieu de la ville. Les Suédois ne craignaient pas cet établissement dans un marais où les grands vaisseaux ne pouvaient aborder; mais bientôt après ils virent les fortifications s’avancer, une ville se former, et enfin la petite île de Cronslot, qui est devant la ville, devenir, en 1704, une forteresse imprenable, sous le canon de laquelle les plus grandes flottes peuvent être à l’abri. 

Ces ouvrages, qui semblaient demander un temps de paix, s’exécutaient au milieu de la guerre; et des ouvriers de toute espèce venaient de Moscou, d’Astracan, de Casan, de l’Ukraine, travailler à la ville nouvelle. La difficulté du terrain, qu’il fallut raffermir et élever, l’éloignement des secours, les obstacles imprévus qui renaissent à chaque pas en tout genre de travail, enfin les maladies épidémiques qui enlevèrent un nombre prodigieux de manoeuvres, rien ne découragea le fondateur(143): il eut une ville en cinq mois de temps. Ce n’était qu’un assemblage de cabanes avec deux maisons de briques, entourées de remparts, et c’était tout ce qu’il fallait alors; la constance et le temps ont fait le reste. Il n’y avait encore que cinq mois que Pétersbourg était fondée, lorsqu’un vaisseau hollandais y vint trafiquer(144); le patron reçut des gratifications, et les Hollandais apprirent bientôt le chemin de Pétersbourg. 

Pierre, en dirigeant cette colonie, la mettait en sûreté tous les jours par la prise des postes voisins. Un colonel suédois, nommé Croniort, s’était posté sur la rivière Sestra, et menaçait la ville naissante. Pierre court à lui(145) avec ses deux régiments des gardes, le défait, et lui fait repasser la rivière. Ayant ainsi mis sa ville en sûreté, il va à Olonitz commander la construction de plusieurs petits vaisseaux, et retourne à Pétersbourg(146) sur une frégate qu’il fait construire avec six bâtiments de transport, en attendant qu’on achève les autres. 

Dans ce temps-là même il tend toujours la main au roi de Pologne; il lui envoie(147) douze mille hommes d’infanterie et un subside de trois cent mille roubles, qui font plus de quinze cent mille francs de notre monnaie. Nous avons déjà remarqué qu’il n’avait qu’environ cinq millions de roubles de revenu; les dépenses pour ses flottes, pour ses armées, pour tous ses nouveaux établissements, devaient l’épuiser. Il avait fortifié presque à la fois Novogorod, Pleskow, Kiovie, Smolensko, Azof, Archangel. Il fondait une capitale. Cependant il avait encore de quoi secourir son allié d’hommes et d’argent. Le Hollandais Corneille le Bruyn, qui voyageait vers ce temps-là en Russie, et avec qui Pierre s’entretint, comme il faisait avec tous les étrangers, rapporte que le czar lui dit qu’il avait encore trois cent mille roubles de reste dans ses coffres, après avoir pourvu à tous les frais de la guerre. 

Pour mettre sa ville naissante de Pétersbourg hors d’insulte, il va lui-même sonder la profondeur de la mer, assigne l’endroit où il doit élever le fort Cronslot, en fait un modèle en bois, et laisse à Menzikoff le soin de faire exécuter l’ouvrage sur son modèle. De là il va passer l’hiver à Moscou(148) pour y établir insensiblement tous les changements qu’il fait dans les lois, dans les moeurs, dans les usages. Il règle ses finances, et y met un nouvel ordre; il presse les ouvrages entrepris sur la Véronise, dans Azof, dans un port qu’il établissait sur les Palus-Méotides, sous le fort de Taganrock. 

La Porte, alarmée, lui envoya(149) un ambassadeur pour se plaindre de tant de préparatifs; il répondit qu’il était le maître dans ses États, comme le Grand Seigneur dans les siens, et que ce n’était point enfreindre la paix que de rendre la Russie respectable sur le Pont-Euxin. 

Retourné à Pétersbourg(150), il trouva sa nouvelle citadelle de Cronslot fondée dans la mer, et achevée; il la garnit d’artillerie. Il fallait, pour s’affermir dans l’Ingrie, et pour réparer entièrement la disgrâce essuyée devant Narva, prendre enfin cette ville. Tandis qu’il fait les préparatifs de ce siège, une petite flotte de brigantins suédois paraît sur le lac Peipus pour s’opposer à ses desseins. Les demi-galères russes vont à sa rencontre, l’attaquent, et la prennent tout entière: elle portait quatre-vingt-dix-huit canons. Alors(151) on assiège Narva par terre et par mer; et, ce qui est plus singulier, on assiège en même temps la ville de Derpt en Estonie. 

Qui croirait qu’il y eût une université dans Derpt? Gustave-Adolphe l’avait fondée, et elle n’avait pas rendu la ville plus célèbre. Derpt n’est connue que par l’époque de ces deux sièges. Pierre va incessamment de l’un à l’autre, presser les attaques, et diriger toutes les opérations. Le général suédois Slipenbach était auprès de Derpt avec environ deux mille cinq cents hommes. 

Les assiégés attendaient le moment où il allait jeter du secours dans la place. Pierre imagina une ruse de guerre dont on ne se sert pas assez. Il fait donner à deux régiments d’infanterie, et à un de cavalerie, des uniformes, des étendards, des drapeaux suédois. Ces prétendus Suédois attaquent les tranchées. Les Russes feignent de fuir; la garnison, trompée par l’apparence, fait une sortie(152):alors les faux attaquants et les attaqués se réunissent, ils fondent sur la garnison, dont la moitié est tuée, et l’autre moitié rentre dans la ville. Slipenbach arrive bientôt en effet pour la secourir, et il est entièrement battu. Enfin Derpt est contrainte de capituler(153) au moment que Pierre allait donner un assaut général. 

Un assez grand échec que le czar reçoit en même temps sur le chemin de sa nouvelle ville de Pétersbourg ne l’empêche ni de continuer à bâtir sa ville, ni de presser le siège de Narva. Il avait, comme on l’a vu, envoyé des troupes et de l’argent au roi Auguste, qu’on détrônait; ces deux secours furent également inutiles. Les Russes, joints aux Lithuaniens du parti d’Auguste, furent absolument défaits en Courlande(154) par le général suédois Levenhaupt. Si les vainqueurs avaient dirigé leurs efforts vers la Livonie, l’Estonie et l’Ingrie, ils pouvaient ruiner les travaux du czar, et lui faire perdre tout le fruit de ses grandes entreprises. Pierre minait chaque jour l’avant-mur de la Suède, et Charles ne s’y opposait pas assez: il cherchait une gloire moins utile et plus brillante. 

Dès le 12 juillet 1704, un simple colonel suédois, à la tête d’un détachement, avait fait élire un nouveau roi par la noblesse polonaise dans le champ d’élection, nommé Kolo, près de Varsovie. Un cardinal primat du royaume, et plusieurs évêques, se soumettaient aux volontés d’un prince luthérien, malgré toutes les menaces et les excommunications du pape: tout cédait à la force. Personne n’ignore comment fut faite l’élection de Stanislas Leczinski, et comment Charles XII le fit reconnaître dans une grande partie de la Pologne. 

Pierre n’abandonna pas le roi détrôné; il redoubla ses secours à mesure qu’il fut plus malheureux; et pendant que son ennemi faisait des rois, il battait les généraux suédois en détail dans l’Estonie, dans l’Ingrie, il courait au siège de Narva, et faisait donner des assauts. Il y avait trois bastions fameux, du moins par leurs noms: on les appelait la Victoire, l’Honneur, et la Gloire. Le czar les emporta tous trois l’épée à la main. Les assiégeants entrent dans la ville, la pillent, et y exercent toutes les cruautés qui n’étaient que trop ordinaires entre les Suédois et les Russes. 

Pierre donna alors un exemple qui dut lui concilier les coeurs de ses nouveaux sujets(155); il court de tous côtés pour arrêter le pillage et le massacre; arrache des femmes des mains de ses soldats, et, ayant tué deux de ces emportés qui n’obéissaient pas à ses ordres, il entre à l’hôtel de ville, où les citoyens se réfugiaient en foule; là, posant son épée sanglante sur la table: « Ce n’est pas du sang des habitants, dit-il, que cette épée est teinte, mais du sang de mes soldats, que j’ai versé pour vous sauver la vie ». 

CHAPITRE XIV(156).

Toute l’Ingrie demeure à Pierre le Grand, tandis que Charles XII triomphe ailleurs. Élévation de Menzikoff. Pétersbourg en sûreté. Desseins toujours exécutés malgré les victoires de Charles.

Maître de toute l’Ingrie, Pierre en conféra le gouvernement à Menzikoff, et lui donna le titre de prince et le rang de général-major. L’orgueil et le préjugé pouvaient ailleurs trouver mauvais qu’un garçon pâtissier devînt général, gouverneur et prince; mais Pierre avait déjà accoutumé ses sujets à ne se pas étonner de voir donner tout aux talents, et rien à la seule noblesse. Menzikoff, tiré de son premier état dans son enfance, par un hasard heureux qui le plaça dans la maison du czar, avait appris plusieurs langues, s’était formé aux affaires et aux armes; et, ayant su d’abord se rendre agréable à son maître, il sut se rendre nécessaire. Il hâtait les travaux de Pétersbourg; on y bâtissait déjà plusieurs maisons de briques et de pierres, un arsenal, des magasins; on achevait les fortifications; les palais ne sont venus qu’après. 

Pierre était à peine établi dans Narva qu’il offrit de nouveaux secours au roi de Pologne détrôné: il promit encore des troupes, outre les douze mille hommes qu’il avait déjà envoyés; et en effet il fit partir(157) pour les frontières de la Lithuanie le général Repnin avec six mille hommes de cavalerie et six mille d’infanterie. Il ne perdait pas de vue sa colonie de Pétersbourg un seul moment; la ville se bâtissait, la marine s’augmentait; des vaisseaux, des frégates, se construisaient dans les chantiers d’Olonitz; il alla les faire achever, et les conduisit à Pétersbourg(158).

Tous ses retours à Moscou étaient marqués par des entrées triomphantes: c’est ainsi qu’il y revint cette année(159), et il n’en partit que pour aller faire lancer à l’eau son premier vaisseau de quatre-vingts pièces de canon, dont il avait donné les dimensions l’année précédente sur la Véronise. 

Dès que la campagne put s’ouvrir en Pologne(160), il courut à l’armée qu’il avait envoyée sur les frontières de la Lithuanie au secours d’Auguste; mais pendant qu’il aidait ainsi son allié, une flotte suédoise s’avançait pour détruire Pétersbourg et Cronslot, à peine bâtis; elle était composée de vingt-deux vaisseaux de cinquante-quatre à soixante-quatre pièces de canon, de six frégates, de deux galiotes à bombes, de deux brûlots. Les troupes de transport firent leur descente dans la petite île de Kotin. Un colonel russe, nommé Tolboguin, ayant fait coucher son régiment ventre à terre pendant que les Suédois débarquaient sur le rivage(161), le fit lever tout à coup; et le feu fut si vif et si bien ménagé que les Suédois, renversés, furent obligés de regagner leurs vaisseaux, d’abandonner leurs morts, et de laisser trois cents prisonniers. 

Cependant leur flotte restait toujours dans ces parages, et menaçait Pétersbourg. Ils firent encore une descente, et furent repoussés de même; des troupes de terre avançaient de Vibourg, sous le général suédois Meidel; elles marchaient du côté de Schlusselbourg: c’était la plus grande entreprise qu’eût encore faite Charles XII sur les États que Pierre avait conquis ou créés. Les Suédois furent repoussés partout(162), et Pétersbourg resta tranquille. 

Pierre, de son côté, avançait vers la Courlande, et voulait pénétrer jusqu’à Riga. Son plan était de prendre la Livonie, tandis que Charles XII achevait de soumettre la Pologne au nouveau roi qu’il lui avait donné. Le czar était encore à Vilna en Lithuanie, et son maréchal Sheremetof s’approchait de Mittau, capitale de la Courlande; mais il y trouva le général Levenhaupt, déjà célèbre par plus d’une victoire. Il se donna une bataille rangée dans un lieu appelé Gémavershof, ou Gémavers. 

Dans ces affaires, où l’expérience et la discipline prévalent, les Suédois, quoique inférieurs en nombre, avaient toujours l’avantage: les Russes furent entièrement défaits, toute leur artillerie prise(163). Pierre, après trois batailles ainsi perdues, à Gémavers, à Jacobstadt, à Narva, réparait toujours ses pertes, et en tirait même avantage. 

Il marche en forces en Courlande, après la journée de Gémavers: il arrive devant Mittau, s’empare de la ville, assiège la citadelle, et y entre par capitulation(164).

Les troupes russes avaient alors la réputation de signaler leurs succès par les pillages, coutume trop ancienne chez toutes les nations. Pierre avait, à la prise de Narva, tellement changé cet usage que les soldats russes commandés pour garder, dans le château de Mittau, les caveaux où étaient inhumés les grands-ducs de Courlande, voyant que les corps avaient été tirés de leurs tombeaux et dépouillés de leurs ornements, refusèrent d’en prendre possession, et exigèrent auparavant qu’on fît venir un colonel suédois reconnaître l’état des lieux: il en vint un en effet, qui leur délivra un certificat par lequel il avouait que les Suédois étaient les auteurs de ce désordre. 

Le bruit qui avait couru dans tout l’empire que le czar avait été totalement défait à la journée de Gémavers lui fit encore plus de tort que cette bataille même. Un reste d’anciens strélitz, en garnison dans Astracan, s’enhardit, sur cette fausse nouvelle, à se révolter: ils tuèrent le gouverneur de la ville, et le czar fut obligé d’y envoyer le maréchal Sheremetof avec des troupes, pour les soumettre et les punir. 

Tout conspirait contre lui: la fortune et la valeur de Charles XII, les malheurs d’Auguste, la neutralité forcée du Danemark; les révoltes des anciens strélitz, les murmures d’un peuple qui ne sentait alors que la gêne de la réforme et non l’utilité, les mécontentements des grands, assujettis à la discipline militaire, l’épuisement des finances; rien ne découragea Pierre un seul moment: il étouffa la révolte, et ayant mis en sûreté l’Ingrie, s’étant assuré de la citadelle de Mittau, malgré Levenhaupt vainqueur, qui n’avait pas assez de troupes pour s’opposer à lui, il eut alors la liberté de traverser la Samogitie et la Lithuanie. 

Il partageait avec Charles XII la gloire de dominer en Pologne: il s’avança jusqu’à Tykoczin; ce fut là qu’il vit pour la seconde fois le roi Auguste; il le consola de ses infortunes, lui promit de le venger, lui fit présent de quelques drapeaux pris par Menzikoff sur des partis de troupes de son rival; ils allèrent ensuite à Grodno, capitale de la Lithuanie, et y restèrent jusqu’au 15 décembre. Pierre, en partant(165), lui laissa de l’argent et une armée, et, selon sa coutume, alla passer quelque temps de l’hiver à Moscou pour y faire fleurir les arts et les lois, après avoir fait une campagne très difficile. 

CHAPITRE XV.

Tandis que Pierre se soutient dans ses conquêtes et police ses états, son ennemi Charles XII gagne des batailles, domine dans la Pologne et dans la Saxe. Auguste, malgré une victoire des Russes, reçoit la loi de Charles XII. Il renonce à la couronne; il livre Patkul, ambassadeur du czar; meurtre de Patkul condamné à la roue.

Pierre à peine était à Moscou qu’il apprit que Charles XII, partout victorieux, s’avançait du côté de Grodno pour combattre son armée; le roi Auguste avait été obligé de fuir de Grodno, et se retirait en hâte vers la Saxe avec quatre régiments de dragons russes; il affaiblissait ainsi l’armée de son protecteur et la décourageait par sa retraite; le czar trouva tous les chemins de Grodno occupés par les Suédois, et son armée dispersée. 

Tandis qu’il rassemblait ses quartiers avec une peine extrême en Lithuanie, le célèbre Schulenbourg, qui était la dernière ressource d’Auguste, et qui s’acquit depuis tant de gloire par la défense de Corfou contre les Turcs(166), avançait du côté de la grande Pologne avec environ douze mille Saxons et six mille Russes tirés des troupes que le czar avait confiées à ce malheureux prince. Schulenbourg avait une juste espérance de soutenir la fortune d’Auguste: il voyait Charles XII occupé alors du côté de la Lithuanie; il n’y avait qu’environ dix mille Suédois sous le général Rehnsköld qui pussent arrêter sa marche; il s’avançait donc avec confiance jusqu’aux frontières de la Silésie, qui est le passage de la Saxe dans la haute Pologne. Quand il fut près du bourg de Frauenstadt, sur les frontières de Pologne, il trouva le maréchal Rehnsköld qui venait lui livrer bataille. 

Quelque effort que je fasse pour ne pas répéter ce que j’ai déjà dit dans l’Histoire de Charles XII, je dois redire ici qu’il y avait dans l’armée saxonne un régiment français qui, ayant été fait prisonnier tout entier à la fameuse bataille d’Hochstedt, avait été forcé de servir dans les troupes saxonnes. Mes Mémoires disent qu’on lui avait confié la garde de l’artillerie; ils ajoutent que ces Français, frappés de la gloire de Charles XII et mécontents du service de Saxe, posèrent les armes dès qu’ils virent les ennemis(167), et demandèrent d’être reçus parmi les Suédois, qu’ils servirent depuis en effet jusqu’à la fin de la guerre. Ce fut là le commencement et le signal d’une déroute entière. Il ne se sauva pas trois bataillons russes, et encore tous les soldats qui échappèrent étaient blessés; tout le reste fut tué sans qu’on fît quartier à personne. Le chapelain Nordberg prétend que le mot des Suédois, dans cette bataille, était au nom de Dieu, et que celui des Russes était massacrez tout; mais ce furent les Suédois qui massacrèrent tout au nom de Dieu. Le czar même assure dans un de ses manifestes(168) que beaucoup de prisonniers, Russes, Cosaques, Calmoucks, furent tués trois jours après la bataille. Les troupes irrégulières des deux armées avaient accoutumé les généraux à ces cruautés: il ne s’en commit jamais de plus grandes dans les temps barbares. Le roi Stanislas m’a fait l’honneur de me dire que dans un de ces combats qu’on livrait si souvent en Pologne, un officier russe, qui avait été son ami, vint, après la défaite d’un corps qu’il commandait, se mettre sous sa protection, et que le général suédois Stenbock le tua, d’un coup de pistolet, entre ses bras. 

Voilà quatre batailles perdues par les Russes contre les Suédois, sans compter les autres victoires de Charles XII en Pologne. Les troupes du czar, qui étaient dans Grodno, couraient risque d’essuyer une plus grande disgrâce, et d’être enveloppées de tous côtés; il sut heureusement les rassembler, et même les augmenter; il fallait à la fois pourvoir à la sûreté de cette armée et à celle de ses conquêtes dans l’Ingrie. Il fit marcher son armée sous le prince Menzikoff vers l’orient, et de là au midi, jusqu’à Kiovie. 

Tandis qu’elle marchait(169), il se rend à Schlusselbourg, à Narva, à sa colonie de Pétersbourg, met tout en sûreté; et des bords de la mer Baltique il court à ceux du Borysthène, pour rentrer par la Kiovie dans la Pologne, s’appliquant toujours à rendre inutiles les victoires de Charles XII, qu’il n’avait pu empêcher, préparant même déjà une conquête nouvelle: c’était celle de Vibourg, capitale de la Carélie, sur le golfe de Finlande. Il alla l’assiéger(170); mais cette fois elle résista à ses armes: les secours vinrent à propos, et il leva le siège. Son rival, Charles XII, ne faisait réellement aucune conquête en gagnant des batailles: il poursuivait alors le roi Auguste en Saxe, toujours plus occupé d’humilier ce prince et de l’accabler du poids de sa puissance et de sa gloire que du soin de reprendre l’Ingrie sur un ennemi vaincu qui la lui avait enlevée. 

Il répandait la terreur dans la haute Pologne, en Silésie, en Saxe. Toute la famille du roi Auguste, sa mère, sa femme, son fils, les principales familles du pays, se retiraient dans le coeur de l’empire. Auguste implorait la paix; il aimait mieux se mettre à la discrétion de son vainqueur que dans les bras de son protecteur. Il négociait un traité qui lui ôtait la couronne de Pologne, et qui le couvrait de confusion: ce traité était secret; il fallait le cacher aux généraux du czar, avec lesquels il était alors comme réfugié en Pologne, pendant que Charles XII donnait des lois dans Leipsick et régnait dans tout son électorat. Déjà était signé(171) par ses plénipotentiaires le fatal traité par lequel il renonçait à la couronne de Pologne, promettait de ne prendre jamais le titre de roi de ce pays, reconnaissait Stanislas, renonçait à l’alliance du czar son bienfaiteur, et, pour comble d’humiliation, s’engageait à remettre à Charles XII l’ambassadeur du czar, Jean Réginold Patkul, général des troupes russes, qui combattait pour sa défense. Il avait fait, quelque temps auparavant, arrêter Patkul contre le droit des gens, sur de faux soupçons; et contre ce même droit des gens il le livrait à son ennemi. Il valait mieux mourir les armes à la main que de conclure un tel traité: non seulement il perdait sa couronne et sa gloire, mais il risquait même sa liberté, puisqu’il était alors entre les mains du prince Menzikoff, en Posnanie, et que le peu de Saxons qu’il avait avec lui recevaient alors leur solde de l’argent des Russes(172).

Le prince Menzikoff avait en tête, dans ces quartiers, une armée suédoise renforcée des Polonais du parti du nouveau roi Stanislas, commandée par le général Meyerfelt(173); et ignorant qu’Auguste traitait avec ses ennemis, il lui proposa de les attaquer. Auguste n’osa refuser: la bataille se donna auprès de Calish(174), dans le palatinat même du roi Stanislas: ce fut la première bataille rangée que les Russes gagnèrent contre les Suédois; le prince Menzikoff en eut la gloire: on tua aux ennemis quatre mille hommes, on leur en prit deux mille cinq cent quatre-vingt-dix huit. 

Il est difficile de comprendre comment Auguste put, après cette victoire, ratifier un traité qui lui en ôtait tout le fruit; mais Charles était en Saxe, et y était tout-puissant; son nom imprimait tellement la terreur; on comptait si peu sur des succès soutenus de la part des Russes, le parti polonais contre le roi Auguste était si fort, et enfin Auguste était si mal conseillé, qu’il signa ce traité funeste. Il ne s’en tint pas là; il écrivit à son envoyé Fingsten une lettre plus triste que le traité même, par laquelle il demandait pardon de sa victoire, « protestant que la bataille s’était donnée malgré lui; que les Russes et les Polonais de son parti l’y avaient obligé; qu’il avait fait, dans ce dessein, des mouvements pour abandonner Menzikoff; que Meyerfelt aurait pu le battre s’il avait profité de l’occasion; qu’il rendrait tous les prisonniers suédois, ou qu’il romprait avec les Russes; et qu’enfin il donnerait au roi de Suède toutes les satisfactions convenables pour avoir osé battre ses troupes ». 

Tout cela est unique, inconcevable, et pourtant de la plus exacte vérité. Quand on songe qu’avec cette faiblesse Auguste était un des plus braves princes de l’Europe, on voit bien que c’est le courage d’esprit qui fait perdre ou conserver les États, qui les élève ou qui les abaisse. 

Deux traits achevèrent de combler l’infortune du roi de Pologne, électeur de Saxe, et l’abus que Chartes XII faisait de son bonheur: le premier fut une lettre de félicitation que Charles força Auguste d’écrire au nouveau roi Stanislas(175). Le second fut horrible: ce même Auguste fut contraint de lui livrer Patkul, cet ambassadeur, ce général du czar. L’Europe sait assez que ce ministre fut depuis roué vif à Casimir, au mois de septembre 1707. Le chapelain Nordberg avoue que tous les ordres pour cette exécution furent écrits de la propre main de Charles. 

Il n’est point de jurisconsulte en Europe, il n’est pas même d’esclave qui ne sente toute l’horreur de cette injustice barbare. Le premier crime de cet infortuné était d’avoir représenté respectueusement les droits de sa patrie, à la tête de six gentilshommes livoniens, députés de tout l’État: condamné pour avoir rempli le premier des devoirs, celui de servir son pays selon les lois, cette sentence inique l’avait mis dans le plein droit naturel qu’ont tous les hommes de se choisir une patrie. Devenu ambassadeur d’un des plus grands monarques du monde, sa personne était sacrée. Le droit du plus fort viola en lui le droit de la nature et celui des nations. Autrefois l’éclat de la gloire couvrait de telles cruautés, aujourd’hui elles la ternissent. 

CHAPITRE XVI.

On veut faire un troisième roi en Pologne. Charles XII part de Saxe avec une armée florissante, traverse la Pologne en vainqueur. Cruautés exercées. Conduite du czar. Succès de Charles, qui s’avance enfin vers la Russie.

Charles XII jouissait de ses succès dans Alt-Rantstadt, près de Leipsick. Les princes protestants de l’empire d’Allemagne venaient en foule lui rendre leurs hommages et lui demander sa protection. Presque toutes les puissances lui envoyaient des ambassadeurs. L’empereur Joseph Ier déférait à toutes ses volontés. Pierre alors, voyant que le roi Auguste avait renoncé à sa protection et au trône, et qu’une partie de la Pologne reconnaissait Stanislas, écouta les propositions que lui fit Yolkova d’élire un troisième roi(176).

On proposa plusieurs palatins dans une diète à Lublin: on mit sur les rangs le prince Ragotski; c’était ce même prince Ragotski longtemps retenu en prison dans sa jeunesse par l’empereur Léopold, et qui depuis fut son compétiteur au trône de Hongrie, après s’être procuré la liberté. Cette négociation fut poussée très loin, et il s’en fallut peu qu’on ne vît trois rois de Pologne à la fois. Le prince Ragotski n’ayant pu réussir, Pierre voulut donner le trône au grand-général de la république Siniawski, homme puissant, accrédité, chef d’un tiers parti, ne voulant reconnaître ni Auguste détrôné ni Stanislas élu par un parti contraire. 

Au milieu de ces troubles on parla de paix, comme on fait toujours. Buzenval, envoyé de France en Saxe, s’entremit pour réconcilier le czar et le roi de Suède. On pensait alors à la cour de France que Charles, n’ayant plus à combattre ni les Russes ni les Polonais, pourrait tourner ses armes contre l’empereur Joseph, dont il était mécontent, et auquel il imposait des lois dures pendant son séjour en Saxe; mais Charles répondit qu’il traiterait de la paix avec le czar dans Moscou. C’est alors que Pierre dit: « Mon frère Charles veut faire l’Alexandre, mais il ne trouvera pas en moi un Darius. » 

Cependant les Russes étaient encore en Pologne, et même à Varsovie, tandis que le roi donné aux Polonais par Charles XII était à peine reconnu d’eux, et que Charles enrichissait son armée des dépouilles des Saxons. 

Enfin il partit(177) de son quartier d’Alt-Rantstadt à la tête d’une armée de quarante-cinq mille hommes, à laquelle il semblait que son ennemi ne dût jamais résister, puisqu’il l’avait entièrement défait avec huit mille à Narva. 

Ce fut en passant sous les murs de Dresde qu’il alla(178) faire au roi Auguste cette étrange visite qui doit causer de l’admiration à la postérité, à ce que dit Nordberg: elle peut au moins causer quelque étonnement. C’était beaucoup risquer que de se mettre entre les mains d’un prince auquel il avait ôté un royaume. Il repassa par la Silésie, et rentra en Pologne. 

Ce pays était entièrement dévasté par la guerre, ruiné par les factions, et en proie à toutes les calamités. Charles avançait par la Masovie, et choisissait le chemin le moins praticable. Les habitants, réfugiés dans des marais, voulurent au moins lui faire acheter le passage. Six mille paysans lui députèrent un vieillard de leur corps: cet homme, d’une figure extraordinaire, vêtu tout de blanc et armé de deux carabines, harangua Charles; et comme on n’entendait pas trop bien ce qu’il disait, on prit le parti de le tuer aux yeux du prince, au milieu de sa harangue. Les paysans, désespérés, se retirèrent et s’armèrent. On saisit tous ceux qu’on put trouver; ou les obligeait de se pendre les uns les autres, et le dernier était forcé de se passer lui-même la corde au cou, et d’être son propre bourreau. Ou réduisit en cendres toutes leurs habitations. C’est le chapelain Nordberg qui atteste ce fait dont il fut témoin: on ne peut ni le récuser, ni s’empêcher de frémir(179).

Charles arrive à quelques lieues de Grodno en Lithuanie(180); on lui dit que le czar est en personne dans cette ville avec quelques troupes; il prend avec lui, sans délibérer, huit cents gardes seulement, et court à Grodno. Un officier allemand, nommé Mulfelds, qui commandait un corps de troupes à une porte de la ville, ne doute pas, en voyant Charles XII, qu’il ne soit suivi de son armée: il lui livre le passage au lieu de le disputer; l’alarme se répand dans la ville; chacun croit que l’armée suédoise est entrée: le peu de Russes qui veulent résister sont taillés en pièces par la garde Suédoise; tous les officiers confirment au czar qu’une armée victorieuse se rend maîtresse de tous les postes de la ville. Pierre se retire au delà des remparts, et Charles met une garde de trente hommes à la porte même par où le czar vient de sortir. 

Dans cette confusion, quelques jésuites, dont on avait pris la maison pour loger le roi de Suède parce que c’était la plus belle de Grodno, se rendent la nuit auprès du czar, et lui apprennent cette fois la vérité. Aussitôt Pierre rentre dans la ville, force la garde suédoise: on combat dans les rues, dans les places; mais déjà l’armée du roi arrivait. Le czar fut enfin obligé de céder, et de laisser la ville au pouvoir du vainqueur, qui faisait trembler la Pologne. 

Charles avait augmenté ses troupes en Livonie et en Finlande, et tout était à craindre de ce côté pour les conquêtes de Pierre, comme du côté de la Lithuanie pour ses anciens États, et pour Moscou même. Il fallait donc se fortifier dans toutes ces parties si éloignées les unes des autres. Charles ne pouvait faire de progrès rapides en tirant à l’orient par la Lithuanie, au milieu d’une saison rude, dans des pays marécageux, infectés de maladies contagieuses que la pauvreté et la famine avaient répandues de Varsovie à Minski. Pierre posta ses troupes dans les quartiers sur le passage des rivières, garnit les postes importants, fit tout ce qu’il put pour arrêter à chaque pas la marche de son ennemi, et courut(181) ensuite mettre ordre à tout vers Pétersbourg. 

Charles, en dominant chez les Polonais, ne leur prenait rien; mais Pierre, en faisant usage de sa nouvelle marine, en descendant en Finlande, en prenant Borgo qu’il détruisit(182), et en faisant un grand butin sur ses ennemis, se donnait des avantages utiles. 

Charles(183), longtemps retenu dans la Lithuanie par des pluies continuelles, s’avança enfin sur la petite rivière de Bérézine, à quelques lieues du Borysthène. Rien ne put résister à son activité; il jeta un pont à la vue des Russes; il battit le détachement qui gardait ce passage, et arriva à Hollosin, sur la rivière de Vabis. C’était là que le czar avait posté un corps considérable qui devait arrêter l’impétuosité de Charles. La petite rivière de Vabis(184) n’est qu’un ruisseau dans les sécheresses; mais alors c’était un torrent impétueux, profond, grossi par les pluies. Au delà était un marais, et derrière ce marais les Russes avaient tiré un retranchement d’un quart de lieue, défendu par un large fossé, et couvert par un parapet garni d’artillerie. Neuf régiments de cavalerie et onze d’infanterie étaient avantageusement disposés dans ces lignes. Le passage de la rivière paraissait impossible. 

Les Suédois, selon l’usage de la guerre, préparèrent des pontons pour passer, et établirent des batteries de canons pour favoriser la marche; mais Charles n’attendit pas que les pontons fussent prêts; son impatience de combattre ne souffrait jamais le moindre retardement. Le maréchal de Schwerin, qui a longtemps servi sous lui, m’a confirmé plusieurs fois qu’un jour d’action il disait à ses généraux, occupés du détail de ses dispositions: Aurez-vous bientôt terminé ces bagatelles? et il s’avançait alors le premier à la tête de ses drabans: c’est ce qu’il fit surtout dans cette journée mémorable. 

Il s’élance dans la rivière, suivi de son régiment des gardes. Cette foule rompait l’impétuosité du flot; mais on avait de l’eau jusqu’aux épaules, et ou ne pouvait se servir de ses armes. Pour peu que l’artillerie du parapet eût été bien servie, et que les bataillons eussent tiré à propos, il ne serait pas échappé un seul Suédois. 

Le roi, après avoir traversé la rivière(185), passa encore le marais à pied. Dès que l’armée eut franchi ces obstacles à la vue des Russes, on se mit en bataille; ou attaqua sept fois leurs retranchements, et les Russes ne cédèrent qu’à la septième. On ne leur prit que douze pièces de campagne et vingt-quatre mortiers à grenades, de l’aveu même des historiens suédois. 

Il était donc visible que le czar avait réussi à former des troupes aguerries, et cette victoire d’Hollosin, en comblant Charles XII de gloire, pouvait lui faire sentir tous les dangers qu’il allait courir en pénétrant dans des pays si éloignés: on ne pouvait marcher qu’en corps séparés, de bois en bois, de marais en marais, et à chaque pas il fallait combattre; mais les Suédois, accoutumés à tout renverser devant eux, ne redoutèrent ni danger ni fatigue. 

CHAPITRE XVII.

Charles XII passe le Borysthène, s’enfonce en Ukraine, prend mal ses mesures. Une de ses armées est défaite par Pierre le Grand; ses munitions sont perdues. Il s’avance dans des déserts. Aventures en Ukraine.

Enfin Charles arriva sur la rive du Borysthène, à une petite ville nommée Mohilou(186). C’était à cet endroit fatal qu’on devait apprendre s’il dirigerait sa route à l’orient vers Moscou, ou au midi vers l’Ukraine. Son armée, ses ennemis, ses amis, s’attendaient qu’il marcherait à la capitale. Quelque chemin qu’il prît, Pierre le suivait depuis Smolensko avec une forte armée; on ne s’attendait pas qu’il prendrait le chemin de l’Ukraine: cette étrange résolution lui fut inspirée par Mazeppa, hetman des Cosaques; c’était un vieillard de soixante et dix ans, qui, n’ayant point d’enfants, semblait ne devoir penser qu’à finir tranquillement sa vie: la reconnaissance devait encore l’attacher au czar, auquel il devait sa place; mais, soit qu’il eût en effet à se plaindre de ce prince, soit que la gloire de Charles XII l’eût ébloui, soit plutôt qu’il cherchât à devenir indépendant, il avait trahi son bienfaiteur(187), et s’était donné en secret au roi de Suède, se flattant de faire avec lui révolter toute sa nation. 

Charles ne douta pas de triompher de tout l’empire russe quand ses troupes victorieuses seraient secondées d’un peuple si belliqueux. Il devait recevoir de Mazeppa les vivres, les munitions, l’artillerie, qui pouvaient lui manquer: à ce puissant secours devait se joindre une armée de seize à dix-huit mille combattants, qui arrivait de Livonie, conduite par le général Levenhaupt, conduisant après elle une quantité prodigieuse de provisions de guerre et de bouche. Charles ne s’inquiétait pas si le czar était à portée de tomber sur cette armée, et de le priver d’un secours si nécessaire. Il ne s’informait pas si Mazeppa était en état de tenir toutes ses promesses, si ce Cosaque avait assez de crédit pour faire changer une nation entière, qui ne prend conseil que d’elle-même, et s’il restait enfin assez de ressources à son armée dans un malheur; et en cas que Mazeppa fût sans fidélité ou sans pouvoir, il comptait sur sa valeur et sur sa fortune. L’armée suédoise avança donc au delà du Borysthène, vers la Desna; et c’était entre ces deux rivières que Mazeppa était attendu. La route était pénible, et des corps de Russes voltigeant dans ces quartiers rendaient la marche dangereuse. 

Menzikoff, à la tête de quelques régiments de cavalerie et de dragons, attaqua(188) l’avant-garde du roi, la mit en désordre, tua beaucoup de Suédois, perdit encore plus des siens, mais ne se rebuta pas. Charles, qui accourut sur le champ de bataille, ne repoussa les Russes que difficilement, en risquant longtemps sa vie, et en combattant contre plusieurs dragons qui l’environnaient. Cependant Mazeppa ne venait point; les vivres commençaient à manquer; les soldats suédois, voyant leur roi partager tous leurs dangers, leurs fatigues et leur disette, ne se décourageaient pas; mais, en l’admirant, ils le blâmaient et murmuraient. 

L’ordre envoyé par le roi à Levenhaupt de marcher avec son armée, et d’amener des munitions en diligence, avait été rendu douze jours trop tard, et ce temps était long dans une telle circonstance. Levenhaupt marchait enfin: Pierre le laissa passer le Borysthène, et quand cette armée fut engagée entre ce fleuve et les petites rivières qui s’y perdent, il passa le fleuve après lui, et l’attaqua avec ses corps rassemblés qui se suivaient presque en échelons. La bataille se donna entre le Borysthène et la Sossa(189).

Le prince Menzikoff revenait avec ce même corps de cavalerie qui s’était mesuré contre Charles XII; le général Bayer le suivait, et Pierre conduisait de son côté l’élite de son armée. Les Suédois crurent avoir à faire à quarante mille combattants; et on le crut longtemps sur la foi de leur relation. Mes nouveaux Mémoires m’apprennent que Pierre n’avait que vingt mille hommes dans cette journée(190); ce nombre n’était pas fort supérieur à celui de ses ennemis. L’activité du czar, sa patience, son opiniâtreté, celle de ses troupes animées par sa présence, décidèrent du sort, non pas de cette journée, mais de trois journées consécutives, pendant lesquelles on combattit à plusieurs reprises. 

D’abord on attaqua l’arrière-garde de l’armée suédoise près du village de Lesuau, qui a donné le nom à cette bataille. Ce premier choc fut sanglant, sans être décisif. Levenhaupt se retira dans un bois, et conserva son bagage(191); le lendemain il fallut chasser les Suédois de ce bois; le combat fut plus meurtrier et plus heureux: c’est là que le czar, voyant ses troupes en désordre, s’écria qu’on tirât sur les fuyards et sur lui-même s’il se retirait. Les Suédois furent repoussés, mais ne furent point mis en déroute. 

Enfin un renfort de quatre mille dragons arriva; on fondit sur les Suédois pour la troisième fois: ils se retirèrent vers un bourg nommé Prospock; on les y attaqua encore; ils marchèrent vers la Desna, et on les y poursuivit. Jamais ils ne furent entièrement rompus, mais ils perdirent plus de huit mille hommes, dix-sept canons, quarante-quatre drapeaux: le czar fit prisonniers cinquante-six officiers, et près de neuf cents soldats: tout ce grand convoi qu’on amenait à Charles demeura au pouvoir du vainqueur. 

Ce fut la première fois que le czar défit en personne, dans une bataille rangée, ceux qui s’étaient signalés par tant de victoires sur ses troupes: il remerciait Dieu de ce succès quand il apprit que son général, Apraxin venait de remporter(192) un avantage en Ingrie, à quelques lieues de Narva: avantage, à la vérité, moins considérable que la victoire de Lesnau; mais ce concours d’événements heureux fortifiait ses espérances et le courage de son armée. 

Charles XII apprit toutes ces funestes nouvelles lorsqu’il était prêt de passer la Desna dans l’Ukraine. Mazeppa vint enfin le trouver: il devait lui amener vingt mille hommes(193) et des provisions immenses, mais il n’arriva qu’avec deux régiments, et plutôt en fugitif qui demandait du secours qu’en prince qui venait en donner. Ce Cosaque avait marché en effet avec quinze à seize mille des siens, leur ayant dit d’abord qu’ils allaient contre le roi de Suède, qu’ils auraient la gloire d’arrêter ce héros dans sa marche, et que le czar leur aurait une éternelle obligation d’un si grand service. 

A quelques milles de la Desna, il leur déclara enfin son projet; mais ces braves gens en eurent horreur; ils ne voulurent point trahir un monarque dont ils n’avaient point à se plaindre, pour un Suédois qui venait à main armée dans leur pays, qui, après l’avoir quitté, ne pourrait plus les défendre, et qui les laisserait à la discrétion des Russes irrités, et des Polonais, autrefois leurs maîtres et toujours leurs ennemis: ils retournèrent chez eux, et donnèrent avis au czar de la défection de leur chef: il ne resta auprès de Mazeppa qu’environ deux régiments dont les officiers étaient à ses gages(194).

Il était encore maître de quelques places dans l’Ukraine, et surtout de Bathurin, lieu de sa résidence, regardée comme la capitale des Cosaques: elle est située prés des forêts, sur la rivière Desna, mais fort loin du champ de bataille où Pierre avait vaincu Levenhaupt. Il y avait toujours quelques régiments russes dans ces quartiers. Le prince Menzikoff fut détaché de l’armée du czar; il y arriva par de grands détours. Charles ne pouvait garder tous les passages, il ne les connaissait pas même; il avait négligé de s’emparer du poste important de Strarodoub, qui mène droit à Bathurin, à travers sept ou huit lieues de forêts que la Desna traverse. Son ennemi avait toujours sur lui l’avantage de connaître le pays. Menzikoff passa aisément avec le prince Gallitzin; on se présenta devant Bathurin(195); elle fut prise presque sans résistance, saccagée, et réduite en cendres: un magasin destiné pour le roi de Suède, et les trésors de Mazeppa, furent enlevés; les Cosaques élurent un autre hetman, nommé Skoropaski, que le czar agréa. Il voulut qu’un appareil imposant fît sentir au peuple l’énormité de la trahison; l’archevêque de Kiovie et deux autres excommunièrent publiquement Mazeppa; il fut pendu en effigie(196), et quelques-uns de ses complices moururent par le supplice de la roue(197).

Cependant Charles XII, à la tête d’environ vingt-cinq à vingt-sept mille Suédois, ayant encore reçu les débris de l’armée de Levenhaupt, fortifié de deux ou trois mille hommes que Mazeppa lui avait amenés, et toujours séduit par l’espérance de faire déclarer toute l’Ukraine, passa la Desna loin de Bathurin et près du Borysthène(198), malgré les troupes du czar qui l’entouraient de tous côtés, dont les unes suivaient son arrière-garde, et les autres, répandues au delà de la rivière, s’opposaient à son passage. 

Il marchait, mais par des déserts, et ne trouvait que des villages ruinés et brûlés. Le froid se fit sentir dès le mois de décembre avec une rigueur si excessive que, dans une de ses marches, près de deux mille hommes tombèrent morts à ses yeux: les troupes du czar souffraient moins parce qu’elles avaient plus de secours; celles de Charles, manquant presque de vêtements, étaient plus exposées à l’âpreté de la saison. 

Dans cet état déplorable, le comte Piper, chancelier de Suède, qui ne donna jamais que de bons conseils à son maître, le conjura de rester, de passer au moins le temps le plus rigoureux de l’hiver dans une petite ville de l’Ukraine, nommée Romna, où il pourrait se fortifier, et faire quelques provisions par le secours de Mazeppa. Charles répondit qu’il n’était pas homme à s’enfermer dans une ville. Piper alors le conjura de repasser la Desna et le Borysthène, de rentrer en Pologne, d’y donner à ses troupes des quartiers dont elles avaient besoin, de s’aider de la cavalerie légère des Polonais qui lui était absolument nécessaire, de soutenir le roi qu’il avait fait nommer, et de contenir le parti d’Auguste, qui commençait à lever la tête. Charles répliqua que ce serait fuir devant le czar, que la saison deviendrait plus favorable, qu’il fallait subjuguer l’Ukraine et marcher à Moscou(199).

Les armées russes et suédoises furent quelques semaines dans l’inaction, tant le froid fut violent au mois de janvier 1709; mais dès que le soldat put se servir de ses armes, Charles attaqua tous les petits postes qui se trouvèrent sur son passage. Il fallait envoyer de tous côtés des partis pour chercher des vivres, c’est-à-dire pour aller ravir à vingt lieues à la ronde la subsistance des paysans. Pierre sans se hâter veillait sur ses marches, et le laissait se consumer. 

Il est impossible au lecteur de suivre la marche des Suédois dans ces contrées; plusieurs rivières qu’ils passèrent ne se trouvent point dans les cartes: il ne faut pas croire que les géographes connaissent ces pays comme nous connaissons l’Italie, la France, et l’Allemagne; la géographie est encore de tous les arts celui qui a le plus besoin d’être perfectionné, et l’ambition a jusqu’ici pris plus de soin de dévaster la terre que de la décrire. 

Contentons-nous de savoir que Charles enfin traversa toute l’Ukraine, au mois de février, brûlant partout des villages, et en trouvant que les Russes avaient brûlés. Il s’avança au sud-est jusqu’aux déserts arides bordés par les montagnes qui séparent les Tartares Nogaïs des Cosaques du Tanaïs: c’est à l’orient de ces montagnes que sont les autels d’Alexandre. Il se trouvait donc au delà de l’Ukraine, dans le chemin que prennent les Tartares pour aller en Russie; et quand il fut là, il fallut retourner sur ses pas pour subsister: les habitants se cachaient dans des tanières avec leurs bestiaux; ils disputaient quelquefois leur nourriture aux soldats qui venaient l’enlever: les paysans dont on put se saisir furent mis à mort: ce sont là, dit-on, les droits de la guerre. Je dois transcrire ici quelques lignes du chapelain Nordberg(200). « Pour faire voir, dit-il, combien le roi aimait la justice, nous insérerons un billet de sa main au colonel Hielmen: « Monsieur le colonel, je suis bien aise qu’on ait attrapé les paysans qui ont enlevé un Suédois; quand on les aura convaincus de leur crime, on les punira suivant l’exigence du cas, en les faisant mourir. charles, et plus bas Budis(201). » Tels sont les sentiments de justice et d’humanité du confesseur d’un roi; mais si les paysans de l’Ukraine avaient pu faire pendre des paysans d’Ostrogothie enrégimentés, qui se croyaient en droit de venir de si loin leur ravir la nourriture de leurs femmes et de leurs enfants, les confesseurs et les chapelains de ces Ukraniens n’auraient-ils pas pu bénir leur justice? 

Mazeppa négociait depuis longtemps avec les Zaporaviens, qui habitent vers les deux rives du Borysthène, et dont une partie habite les îles de ce fleuve(202). C’est cette partie qui compose ce peuple, sans femmes et sans familles, subsistant de rapines, entassant leurs provisions dans leurs îles pendant l’hiver, et les allant vendre au printemps dans la petite ville de Pultava; les autres habitent des bourgs à droite et à gauche du fleuve. Tous ensemble choisissent un hetman particulier, et cet hetman est subordonné à celui de l’Ukraine. Celui qui était alors à la tête des Zaporaviens alla trouver Mazeppa: ces deux barbares s’abouchèrent, faisant porter chacun devant eux une queue de cheval et une massue. 

Pour faire connaître ce que c’était que cet hetman des Zaporaviens et son peuple, je ne crois pas indigne de l’histoire de rapporter comment le traité fut fait. Mazeppa donna un grand repas servi avec quelque vaisselle d’argent à l’hetman zaporavien et à ses principaux officiers quand ces chefs furent ivres d’eau-de-vie, ils jurèrent à table, sur l’Évangile, qu’ils fourniraient des hommes et des vivres à Charles XII; après quoi ils emportèrent la vaisselle et tous les meubles. Le maître d’hôtel de la maison courut après eux, et leur remontra que cette conduite ne s’accordait pas avec l’Évangile sur lequel ils avaient juré; les domestiques de Mazeppa voulurent reprendre la vaisselle les Zaporaviens s’attroupèrent; ils vinrent en corps se plaindre à Mazeppa de l’affront inouï qu’on faisait à de si braves gens, et demandèrent qu’on leur livrât le maître d’hôtel pour le punir selon les lois; il leur fut abandonné, et les Zaporaviens, selon les lois, se jetèrent les uns aux autres ce pauvre homme, comme on pousse un ballon; après quoi on lui plongea un couteau dans le coeur. 

Tels furent les nouveaux alliés que fut obligé de recevoir Charles XII: il en composa un régiment de deux mille hommes; le reste marcha par troupes séparées contre les Cosaques et les Calmoucks du czar, répandus dans ces quartiers. 

La petite ville de Pultava, dans laquelle ces Zaporaviens trafiquent, était remplie de provisions, et pouvait servir à Charles d’une place d’armes; elle est située sur la rivière de Vorskla, assez près d’une chaîne de montagnes qui la dominent au nord; le côté de l’orient est un vaste désert; celui de l’occident est plus fertile et plus peuplé. La Vorskla va se perdre à quinze grandes lieues au-dessous dans le Borysthène. On peut aller de Pultava au septentrion gagner le chemin de Moscou, par les défilés qui servent de passage aux Tartares; cette route est difficile; les précautions du czar l’avaient rendue presque impraticable; mais rien ne paraissait impossible à Charles, et il comptait toujours prendre le chemin de Moscou après s’être emparé de Pultava: il mit donc le siège devant cette ville au commencement de mai. 

CHAPITRE XVIII.

Bataille de Pultava.

C’était là que Pierre l’attendait: il avait disposé ses corps d’armée à portée de se joindre, et de marcher tous ensemble aux assiégeants; il avait visité toutes les contrées qui entourent l’Ukraine, le duché de Séverie, où coule la Desna, devenue célèbre par sa victoire, et où cette rivière est déjà profonde; le pays de Bolcho, dans lequel l’Occa prend sa source; les déserts et les montagnes qui conduisent aux Palus-Méotides: il était enfin auprès d’Azof, et là il faisait nettoyer le port, construire des vaisseaux, fortifier la citadelle de Taganrock, mettant ainsi à profit, pour l’avantage de ses États, le temps qui s’écoula entre les batailles de Desna et de Pultava. 

Dès qu’il sait que cette ville est assiégée, il rassemble ses quartiers. Sa cavalerie, ses dragons, son infanterie, Cosaques, Calmoucks, s’avancent de vingt endroits; rien ne manque à son armée, ni gros canon, ni pièces de campagne, ni munitions de toute espèce, ni vivres, ni médicaments; c’était encore une supériorité qu’il s’était donnée sur son rival. 

Le 15 juin 1709, il arrive devant Pultava avec une armée d’environ soixante mille combattants; la rivière Vorskla était entre lui et Charles: les assiégeants au nord-ouest; les Russes au sud-est. 

Pierre remonte la rivière au-dessus de la ville, établit ses ponts, fait passer son armée(203), et tire un long retranchement, qu’on commence et qu’on achève en une seule nuit, vis-à-vis l’armée ennemie. Charles put juger alors si celui qu’il méprisait, et qu’il comptait détrôner à Moscou, entendait l’art de la guerre. Cette disposition faite, Pierre posta sa cavalerie entre deux bois, et la couvrit de plusieurs redoutes garnies d’artillerie. Toutes les mesures ainsi prises, il va reconnaître le camp des assiégeants pour en former l’attaque. 

Cette bataille allait décider du destin de la Russie, de la Pologne, de la Suède, et des deux monarques sur qui l’Europe avait les yeux. On ne savait, chez la plupart des nations attentives à ces grands intérêts, ni où étaient ces deux princes, ni quelle était leur situation; mais après avoir vu partir de Saxe Charles XII victorieux, à la tête de l’armée la plus formidable, après avoir vu qu’il poursuivait partout son ennemi, on ne doutait pas qu’il ne dût l’accabler, et qu’ayant donné des lois en Danemark, en Pologne, en Allemagne, il n’allât dicter dans le Kremelin de Moscou les conditions de la paix, et faire un czar après avoir fait un roi de Pologne. J’ai vu des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale. 

Le risque n’était point égal entre ces deux rivaux. Si Charles perdait une vie tant de fois prodiguée, ce n’était, après tout, qu’un héros de moins. Les provinces de l’Ukraine, les frontières de Lithuanie et de Russie cessaient alors d’être dévastées; la Pologne reprenait avec sa tranquillité son roi légitime, déjà réconcilié avec le czar son bienfaiteur. 

La Suède enfin, épuisée d’hommes et d’argent, pouvait trouver des motifs de consolation; mais si le czar périssait, des travaux immenses, utiles à tout le genre humain, étaient ensevelis avec lui, et le plus vaste empire de la terre retombait dans le chaos dont il était à peine tiré. 

Quelques corps suédois et russes avaient été plus d’une fois aux mains sous les murs de la ville. Charles, dans une de ces rencontres(204), avait été blessé d’un coup de carabine qui lui fracassa les os du pied; il essuya des opérations douloureuses, qu’il soutint avec son courage ordinaire, et fut obligé d’être quelques jours au lit. Dans cet état, il apprit que Pierre devait l’attaquer; ses idées de gloire ne lui permirent pas de l’attendre dans ses retranchements; il sortit du sien en se faisant porter sur un brancard. Le Journal de Pierre le Grand avoue que les Suédois attaquèrent avec une ardeur si opiniâtre les redoutes garnies de canons qui protégeaient sa cavalerie que, malgré sa résistance et malgré un feu continuel, ils se rendirent maîtres de deux redoutes. On a écrit que l’infanterie suédoise, maîtresse des deux redoutes, crut la bataille gagnée, et cria victoire! Le chapelain Nordberg, qui était loin du champ de bataille, au bagage (où il devait être), prétend que c’est une calomnie; mais que les Suédois aient crié victoire ou non, il est certain qu’ils ne l’eurent pas. Le feu des autres redoutes ne se ralentit point, et les Russes résistèrent partout avec autant de fermeté qu’on les attaquait avec ardeur. Ils ne firent aucun mouvement irrégulier. Le czar rangea son année en bataille hors de ses retranchements avec ordre et promptitude. 

La bataille devint générale. Pierre faisait dans son armée la fonction de général-major; le général Bayer commandait la droite; Menzikoff, la gauche; Sheremetof le centre. L’action dura deux heures. Charles, le pistolet à la main, allait de rang en rang sur son brancard, porté par ses drabans. Un coup de canon tua un des gardes qui le portaient, et mit le brancard en pièces. Charles se fit alors porter sur des piques; car il est difficile, quoi qu’en dise Nordberg, que dans une action aussi vive on eût trouvé un nouveau brancard tout prêt. Pierre reçut plusieurs coups dans ses habits et dans son chapeau; ces deux princes furent continuellement au milieu du feu pendant toute l’action. Enfin, après deux heures de combat, les Suédois furent partout enfoncés; la confusion se mit parmi eux, et Charles XII fut obligé de fuir devant celui qu’il avait tant méprisé. On mit à cheval, dans sa fuite, ce même héros qui n’avait pu y monter pendant la bataille; la nécessité lui rendit un peu de force; il courut en souffrant d’extrêmes douleurs, devenues encore plus cuisantes par celle d’être vaincu sans ressource. Les Russes comptèrent neuf mille deux cent vingt-quatre Suédois morts sur le champ de bataille: ils firent pendant l’action deux à trois mille prisonniers, surtout dans la cavalerie(205).

Charles XII précipitait sa fuite avec environ quatorze mille combattants, très peu d’artillerie de campagne, de vivres, de munitions et de poudre. Il marcha vers le Borysthène, au midi, entre les rivières de Vorskla et de Sol(206), dans le pays des Zaporaviens. Par-delà le Borysthène, en cet endroit, sont de grands déserts qui conduisent aux frontières de la Turquie. Nordberg assure que les vainqueurs n’osèrent poursuivre Charles; cependant il avoue que le prince Menzikoff se présenta sur les hauteurs avec dix mille hommes de cavalerie et un train d’artillerie considérable, quand le roi passait le Borysthène. 

Quatorze mille Suédois se rendirent prisonniers de guerre(207) à ces dix mille Russes; Levenhaupt, qui les commandait, signa cette fatale capitulation, par laquelle il livrait au czar les Zaporaviens, qui, ayant combattu pour son roi, se trouvaient dans cette armée fugitive. Les principaux prisonniers faits dans la bataille et par la capitulation furent le comte Piper, premier ministre, avec deux secrétaires d’État et deux du cabinet; le feld-maréchal Rehnsköld, les généraux Levenhaupt, Slipenbach, Rosen, Stackelberg, Creutz, Hamilton, trois aides de camp généraux, l’auditeur général de l’armée, cinquante-neuf officiers de l’état-major, cinq colonels, parmi lesquels était un prince de Vurtenberg; seize mille neuf cent quarante-deux soldats ou bas officiers; enfin, en y comprenant les domestiques du roi et d’autres personnes suivant l’armée, il y en eut dix-huit mille sept cent quarante-six au pouvoir du vainqueur: ce qui, joint aux neuf mille deux cent vingt-quatre qui furent tués dans la bataille, et à près de deux mille hommes qui passèrent le Borysthène à la suite du roi, fait voir qu’il avait en effet vingt-sept mille combattants sous ses ordres dans cette journée mémorable(208).

Il était parti de Saxe avec quarante-cinq mille combattants; Levenhaupt en avait amené plus de seize mille de Livonie; rien ne restait de tonte cette armée florissante; et d’une nombreuse artillerie perdue dans ses marches, enterrée dans des marais, il n’avait conservé que dix-huit canons de fonte, deux obus, et douze mortiers. C’était avec ces faibles armes qu’il avait entrepris le siège de Pultava, et qu’il avait attaqué une armée pourvue d’une artillerie formidable: aussi l’accuse-t-on d’avoir montré, depuis son départ d’Allemagne, plus de valeur que de prudence. Il n’y eut de morts du côté des Russes que cinquante-deux officiers et douze cent quatre-vingt-treize soldats: c’est une preuve que leur disposition était meilleure que celle de Charles, et que leur feu fut infiniment supérieur. 

Un ministre envoyé à la cour du czar prétend, dans ses Mémoires, que Pierre ayant appris le dessein de Charles XII de se retirer chez les Turcs, lui écrivit pour le conjurer de ne point prendre cette résolution désespérée, et de se remettre plutôt entre ses mains qu’entre celles de l’ennemi naturel de tous les princes chrétiens. Il lui donnait sa parole d’honneur de ne point le retenir prisonnier, et de terminer leurs différends par une paix raisonnable. La lettre fut portée par un exprès jusqu’à la rivière de Bog, qui sépare les déserts de l’Ukraine des États du Grand Seigneur. Il arriva lorsque Charles était déjà en Turquie, et rapporta la lettre à son maître. Le ministre ajoute qu’il tient ce fait(209) de celui-là même qui avait été chargé de la lettre. Cette anecdote n’est pas sans vraisemblance, mais elle ne se trouve ni dans le Journal de Pierre le Grand, ni dans aucun des Mémoires qu’on m’a confiés. Ce qui est le plus important dans cette bataille, c’est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c’est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction, ait servi au bonheur du genre humain, puisqu’elle a donné au czar la liberté de policer une grande partie du monde. 

Il s’est donné en Europe plus de deux cents batailles rangées depuis le commencement de ce siècle jusqu’à l’année où j’écris. Les victoires les plus signalées et les plus sanglantes n’ont eu d’autres suites que la réduction de quelques petites provinces, cédées ensuite par des traités et reprises par d’autres batailles. Des armées de cent mille hommes ont souvent combattu, mais les plus violents efforts n’ont eu que des succès faibles et passagers: on a fait les plus petites choses avec les plus grands moyens. Il n’y a point d’exemple dans nos nations modernes d’aucune guerre qui ait compensé par un peu de bien le mal qu’elle a fait; mais il a résulté de la journée de Pultava la félicité du plus vaste empire de la terre(210).

CHAPITRE XIX.

Suite de la victoire de Pultava. Charles XII réfugié chez les Turcs. Auguste, détrôné par lui, rentre dans ses états. Conquêtes de Pierre le Grand.

Cependant on présentait au vainqueur tous les principaux prisonniers; le czar leur fit rendre leurs épées, et les invita à sa table. Il est assez connu qu’en buvant à leur santé il leur dit: « Je bois à la santé de mes maîtres dans l’art de la guerre; » mais la plupart de ses maîtres, du moins tous les officiers subalternes et tous les soldats, furent bientôt envoyés en Sibérie. Il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois: le czar en avait proposé un avant le siège de Pultava; Charles le refusa, et ses Suédois furent en tout les victimes de son indomptable fierté(211).

C’est cette fierté, toujours hors de saison, qui causa toutes les aventures de ce prince en Turquie, et toutes ses calamités plus dignes d’un héros de l’Arioste que d’un roi sage: car, dés qu’il fut auprès de Bender, on lui conseilla d’écrire au grand vizir selon l’usage, et il crut que ce serait trop s’abaisser. Une pareille opiniâtreté le brouilla avec tous les ministres de la Porte successivement: il ne savait s’accommoder ni aux temps ni aux lieux(212).

Aux premières nouvelles de la bataille de Pultava, ce fut une révolution générale dans les esprits et dans les affaires en Pologne, en Saxe, en Suède, en Silésie. Charles, quand il donnait des lois, avait exigé de l’empereur d’Allemagne Joseph Ier qu’on dépouillât les catholiques de cent cinq églises en faveur des Silésiens de la confession d’Augsbourg; les catholiques reprirent presque tous les temples luthériens, dès qu’ils furent informés de la disgrâce de Charles. Les Saxons ne songèrent qu’à se venger des extorsions d’un vainqueur qui leur avait coûté, disaient-ils, vingt-trois millions d’écus. Leur électeur, roi de Pologne, protesta sur-le-champ(213) contre l’abdication qu’on lui avait arrachée, et, étant rentré dans les bonnes grâces du czar, il s’empressa de remonter sur le trône de Pologne. La Suède, consternée, crut longtemps son roi mort, et le sénat incertain ne pouvait prendre aucun parti. 

Pierre prit incontinent celui de profiter de sa victoire: il fait partir le maréchal Sheremetof avec une armée pour la Livonie, sur les frontières de laquelle ce général s’était signalé tant de fois. Le prince Menzikoff fut envoyé en diligence avec une nombreuse cavalerie pour seconder le peu de troupes laissées en Pologne, pour encourager toute la noblesse du parti d’Auguste, pour chasser le compétiteur que l’on ne regardait plus que comme un rebelle, et pour dissiper quelques troupes suédoises qui restaient encore sous le général suédois Crassau. 

Pierre part bientôt lui-même, passe par la Kiovie, par les palatinats de Chelm et de la haute Volhinie, arrive à Lublin, se concerte avec le général de la Lithuanie; il voit ensuite les troupes de la couronne, qui prêtent serment de fidélité au roi Auguste(214); de là se rend à Varsovie, et jouit à Thorn du plus beau de tous les triomphes, celui de recevoir(215) les remerciements d’un roi auquel il rendait ses États. C’est là qu’il conclut un traité contre la Suède avec les rois de Danemark, de Pologne, et de Prusse. Il s’agissait déjà de reprendre toutes les conquêtes de Gustave-Adolphe. Pierre faisait revivre les anciennes prétentions des czars sur la Livonie. l’Ingrie, la Carélie, et sur une partie de la Finlande; le Danemark revendiquait la Scanie; le roi de Prusse, la Poméranie. 

La valeur infortunée de Charles ébranlait ainsi tous les édifices que la valeur heureuse de Gustave-Adolphe avait élevés. La noblesse polonaise venait en foule confirmer ses serments à son roi, ou lui demander pardon de l’avoir abandonné; presque tous reconnaissaient Pierre pour leur protecteur. 

Aux armes du czar, à ces traités, à cette révolution subite, Stanislas n’eut à opposer que sa résignation; il répandit un écrit qu’on appelle Universal, dans lequel il dit qu’il est prêt à renoncer à la couronne si la république l’exige. 

Pierre, après avoir tout concerté avec le roi de Pologne, et ayant ratifié le traité avec le Danemark, partit incontinent pour achever sa négociation avec le roi de Prusse. Il n’était pas encore en usage chez les souverains d’aller faire eux-mêmes les fonctions de leurs ambassadeurs: ce fut Pierre qui introduisit cette coutume nouvelle et peu suivie. L’électeur de Brandebourg, premier roi de Prusse, alla conférer avec le czar à Marienverder, petite ville située dans la partie occidentale de la Poméranie, bâtie par les chevaliers teutoniques, et enclavée dans la lisière de la Prusse devenue royaume. Ce royaume était petit et pauvre, mais son nouveau roi y étalait, quand il y voyageait, la pompe la plus fastueuse: c’est dans cet éclat qu’il avait déjà reçu Pierre à son premier passage, quand ce prince quitta son empire pour aller s’instruire chez les étrangers. Il reçut le vainqueur de Charles XII avec encore plus de magnificence. Pierre ne conclut d’abord avec le roi de Prusse qu’un traité défensif(216), mais qui ensuite acheva la ruine des affaires de Suède. 

Nul instant n’était perdu. Pierre, après avoir achevé rapidement les négociations qui partout ailleurs sont si longues, va joindre son armée devant Riga, la capitale de la Livonie, commence par bombarder la place(217), met feu lui-même aux trois premières bombes, forme ensuite un blocus; et, sûr que Riga ne lui peut échapper, il va veiller aux ouvrages de sa ville de Pétersbourg, à la construction des maisons, à sa flotte, pose de ses mains la quille d’un vaisseau(218) de cinquante-quatre canons, et part ensuite pour Moscou. Il se fit un amusement de travailler aux préparatifs du triomphe qu’il étala dans cette capitale; il ordonna toute la fête, travailla lui-même, disposa tout. 

L’année 1710 commença(219) par cette solennité nécessaire alors à ses peuples, auxquels elle inspirait des sentiments de grandeur, et agréable à ceux qui avaient craint de voir entrer en vainqueurs dans leurs murs ceux dont on triomphait: on vit passer sous sept arcs magnifiques l’artillerie des vaincus, leurs drapeaux, leurs étendards, le brancard de leur roi, les soldats, les officiers, les généraux, les ministres prisonniers, tous à pied, au bruit des cloches, des trompettes, de cent pièces de canon, et des acclamations d’un peuple innombrable, qui se faisaient entendre quand les canons se taisaient. Les vainqueurs à cheval fermaient la marche, les généraux à la tête, et Pierre à son rang de général-major. A chaque arc de triomphe on trouvait des députés des différents ordres de l’État, et au dernier une troupe choisie de jeunes enfants de boïards vêtus à la romaine, qui présentaient des lauriers au monarque victorieux. 

A cette fête publique succéda une cérémonie non moins satisfaisante. Il était arrivé, en 1708, une aventure d’autant plus désagréable que Pierre était alors malheureux. Matéof, son ambassadeur à Londres auprès de la reine Anne, ayant pris congé, fut arrêté avec violence par deux officiers de justice, au nom de quelques marchands anglais, et conduit chez un juge de paix pour la sûreté de leurs créances. Les marchands anglais prétendaient que les lois du commerce devaient l’emporter sur les privilèges des ministres: l’ambassadeur du czar et tous les ministres publics qui se joignirent à lui disaient que leur personne doit être toujours inviolable. Le czar demanda fortement justice par ses lettres à la reine Anne; mais elle ne pouvait la lui faire, parce que les lois d’Angleterre permettaient aux marchands de poursuivre leurs débiteurs, et qu’aucune loi n’exemptait les ministres publics de cette poursuite. Le meurtre de Patkul, ambassadeur du czar, exécuté l’année précédente par les ordres de Charles XII, enhardissait le peuple d’Angleterre à ne pas respecter un caractère si cruellement profané; les autres ministres qui étaient alors à Londres furent obligés de répondre pour celui du czar, et enfin, tout ce que put faire la reine en sa faveur, ce fut d’engager le parlement à passer un acte par lequel dorénavant il ne serait plus permis de faire arrêter un ambassadeur pour ses dettes; mais, après la bataille de Pultava, il fallut faire une satisfaction plus authentique. La reine lui fit des excuses publiques par une ambassade solennelle. M. de Withworth, choisi pour cette cérémonie(220), commença sa harangue par ces mots: Très haut et très puissant empereur. Il lui dit qu’on avait mis en prison ceux qui avaient osé arrêter son ambassadeur, et qu’on les avait déclarés infâmes; il n’en était rien, mais il suffisait de le dire, et le titre d’empereur, que la reine ne lui donnait pas avant la bataille de Pultava, marquait assez la considération qu’il avait en Europe(221). On lui donnait déjà communément ce titre en Hollande; et non seulement ceux qui l’avaient vu travailler avec eux dans les chantiers de Sardam, et qui s’intéressaient davantage à sa gloire, mais tous les principaux de l’État l’appelaient à l’envi du nom d’empereur, et célébraient sa victoire par des fêtes en présence du ministre de Suède. 

Cette considération universelle qu’il s’était donnée par sa victoire, il l’augmentait en ne perdant pas un moment pour en profiter. Elbing est d’abord assiégée; c’est une ville anséatique de la Prusse royale, en Pologne; les Suédois y avaient encore une garnison. Les Russes montent à l’assaut(222), entrent dans la ville, et la garnison se rend prisonnière de guerre: cette place était un des grands magasins de Charles XII; on y trouva cent quatre-vingt-trois canons de bronze, et cent cinquante-sept mortiers. Aussitôt Pierre se hâte d’aller de Moscou à Pétersbourg: à peine arrivé(223), il s embarque sous sa nouvelle forteresse de Cronslot, côtoie les côtes de la Carélie, et, malgré une violente tempête, il amène sa flotte devant Vibourg, la capitale de la Carélie en Finlande, tandis que ses troupes de terre approchent sur des marais glacés: la ville est investie, et le blocus de la capitale de la Livonie est resserré. Vibourg se rend(224) bientôt après la brèche faite, et une garnison, composée d’environ quatre mille hommes, capitule, mais sans pouvoir obtenir les honneurs de la guerre; elle fut faite prisonnière malgré la capitulation. Pierre se plaignait de plusieurs infractions de la part des Suédois; il promit de rendre la liberté à ces troupes quand les Suédois auraient satisfait à ses plaintes; il fallut, sur cette affaire, demander les ordres du roi de Suède, toujours inflexible; et ces soldats, que Charles aurait pu délivrer, restèrent captifs. C’est ainsi que le prince d’Orange, roi d’Angleterre, Guillaume III, avait arrêté, en 1695, le maréchal de Boufflers, malgré la capitulation de Namur. Il y a plusieurs exemples de ces violations, et il serait à souhaiter qu’il n’y en eût point(225).

Après la prise de cette capitale, le siège de Riga devint bientôt un siège régulier, poussé avec vivacité: il fallait rompre les glaces dans la rivière de Duina, qui baigne au nord les murs de la ville. La contagion, qui désolait depuis quelque temps ces climats, se mit dans l’armée assiégeante, et lui enleva neuf mille hommes; cependant le siège ne fut point ralenti; il fut long, et la garnison obtint les honneurs de la guerre: mais on stipula dans la capitulation(226) que tous les officiers et soldats livoniens resteraient au service de la Russie, comme citoyens d’un pays qui en avait été démembré, et que les ancêtres de Charles XII avaient usurpé; les privilèges dont son père avait dépouillé des Livoniens leur furent rendus, et tous les officiers entrèrent au service du czar: c’était la plus noble vengeance qu’il pût prendre du meurtre du Livonien Patkul, son ambassadeur, condamné pour avoir défendu ces mêmes privilèges. La garnison était composée d’environ cinq mille hommes. Peu de temps après, la citadelle de Pennamunde fut prise; on trouva, tant dans la ville que dans ce fort, plus de huit cents bouches à feu. 

Il manquait, pour être entièrement maître de la Carélie, la forte ville de Kexholm, sur le lac Ladoga, située dans une île, et qu’on regardait comme imprenable; elle fut bombardée quelque temps après(227), et bientôt rendue(228). L’île d’Oesel, dans la mer qui borde le nord de la Livonie, fut soumise avec la même rapidité. 

Du côté de l’Estonie, province de la Livonie, vers le septentrion, et sur le golfe de Finlande, sont les villes de Pernau et de Revel; si on en était maître, la conquête de la Livonie était achevée. Pernau se rendit après un siège de peu de jours(229), et Revel se soumit(230) sans qu’on tirât contre la ville un seul coup de canon; mais les assiégés trouvèrent le moyen d’échapper au vainqueur dans le temps même qu’ils se rendaient prisonniers de guerre: quelques vaisseaux de Suède abordèrent à la rade pendant la nuit; la garnison s’embarqua, ainsi que la plupart des bourgeois; et les assiégeants, en entrant dans la ville, furent étonnés de la trouver déserte. Quand Charles XII remportait la victoire de Narva, il ne s’attendait pas que ses troupes auraient un jour besoin de pareilles ruses de guerre. 

En Pologne, Stanislas, voyant son parti détruit, s’était réfugié dans la Poméranie, qui restait à Charles XII, Auguste régnait, et il était difficile de décider si Charles avait eu plus de gloire à le détrôner que Pierre à le rétablir. 

Les États du roi de Suède étaient encore plus malheureux que lui; cette maladie contagieuse qui avait ravagé toute la Livonie passa en Suède, et enleva trente mille personnes dans la seule ville de Stockholm: elle y ravagea les provinces déjà trop dénuées d’habitants, car, pendant dix années de suite, la plupart étaient sortis du pays pour aller périr à la suite de leur maître. 

Sa mauvaise fortune le poursuivait dans la Poméranie. Ses troupes de Pologne s’y étaient retirées au nombre de onze mille combattants; le czar, le roi de Danemark, celui de Prusse, l’électeur de Hanovre, le duc de Holstein, s’unirent tous ensemble pour rendre cette armée inutile, et pour forcer le général Crassau, qui la commandait, à la neutralité. La régence de Stockholm, ne recevant point de nouvelles de son roi, se crut trop heureuse, au milieu de la contagion qui dévastait la ville, de signer cette neutralité, qui semblait du moins devoir écarter les horreurs de la guerre d’une de ses provinces. L’empereur d’Allemagne favorisa ce traité singulier. On stipula que l’armée suédoise qui était en Poméranie n’en pourrait sortir pour aller défendre ailleurs son monarque; il fut même résolu, dans l’empire d’Allemagne, de lever une armée pour faire exécuter cette convention, qui n’avait point d’exemple: c’est que l’empereur, qui était alors en guerre contre la France, espérait faire entrer l’armée suédoise à son service. Toute cette négociation fut conduite pendant que Pierre s’emparait de la Livonie, de l’Estonie, et de la Carélie. 

Charles XII, qui pendant tout ce temps-là faisait jouer, de Bender à la Porte-Ottomane, tous les ressorts possibles pour engager le divan à déclarer la guerre au czar, reçut cette nouvelle comme un des plus funestes coups que lui portait sa mauvaise fortune: il ne put soutenir que son sénat de Stockholm eût lié les mains à son armée: ce fut alors qu’il lui écrivit qu’il lui enverrait une de ses bottes pour le gouverner(231).

Les Danois cependant préparaient une descente en Suède. Toutes les nations de l’Europe étaient alors en guerre: l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la France, l’Allemagne, la Hollande l’Angleterre, combattaient encore pour la succession du roi d’Espagne Charles II; et tout le Nord était armé contre Charles XII. Il ne manquait qu’une querelle avec la Porte-Ottomane pour qu’il n’y eût pas un village d’Europe qui ne fût exposé aux ravages. Cette querelle arriva lorsque Pierre était au plus haut point de sa gloire, et précisément parce qu’il y était.