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| Commande CDROM | Table de l'Histoire de l'empire de Russie|. HISTOIRE DE L’EMPIRE DE RUSSIE
PREMIÈRE PARTIE. Dans les premières années du siècle où nous sommes, le vulgaire ne connaissait dans le Nord de héros que Charles XII. Sa valeur personnelle, qui tenait beaucoup plus d’un soldat que d’un roi, l’éclat de ses victoires et même de ses malheurs, frappaient tous les yeux qui voient aisément ces grands événements, et qui ne voient pas les travaux longs et utiles. Les étrangers doutaient même alors que les entreprises du czar Pierre Ier pussent se soutenir; elles ont subsisté, et se sont perfectionnées(1) sous les impératrices Anne et Élisabeth, mais surtout sous Catherine II, qui a porté si loin la gloire de la Russie. Cet empire est aujourd’hui compté parmi les plus florissants États, et Pierre est dans le rang des plus grands législateurs. Quoique ses entreprises n’eussent pas besoin de succès aux yeux des sages, ses succès ont affermi pour jamais sa gloire. On juge aujourd’hui que Charles XII méritait d’être le premier soldat de Pierre le Grand(2). L’un n’a laissé que des ruines, l’autre est un fondateur en tout genre. J’osai porter à peu près ce jugement, il y a trente années(3), lorsque j’écrivis l’histoire de Charles. Les Mémoires qu’on me fournit aujourd’hui sur la Russie(4) me mettent en état de faire connaître cet empire, dont les peuples sont si anciens et chez qui les lois, les moeurs et les arts sont d’une création nouvelle. L’histoire de Charles XII était amusante, celle de Pierre Ier est instructive. Description de la Russie. L’empire de Russie est le plus vaste de notre hémisphère; il s’étend d’occident en orient l’espace de plus de deux mille lieues communes de France, et il a plus de huit cents lieues du sud au nord dans sa plus grande largeur. Il confine à la Pologne et à la mer Glaciale; il touche à la Suède et à la Chine. Sa longueur, de l’île de Dago, à l’occident de la Livonie, jusqu’à ses bornes les plus orientales, comprend près de cent soixante et dix degrés; de sorte que quand on a midi à l’occident on a près de minuit à l’orient de l’empire. Sa largeur est de trois mille six cents verstes du sud au nord, ce qui fait huit cent cinquante de nos lieues communes(5). Nous connaissions si peu les limites de ce pays dans le siècle passé que, lorsque en 1689 nous apprîmes que les Chinois et les Russes étaient en guerre, et que l’empereur Cam-hi(6) d’un côté, et de l’autre les czars Ivan et Pierre, envoyaient, pour terminer leurs différends, une ambassade à trois cents lieues de Pékin, sur les limites des deux empires, nous traitâmes d’abord cet événement de fable. Ce qui est compris aujourd’hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est plus vaste que tout le reste de l’Europe, et que ne le fut jamais l’empire romain, ni celui de Darius conquis par Alexandre: car il contient plus de onze cent mille de lieues carrées. L’empire romain et celui d’Alexandre n’en contenaient chacun qu’environ cinq cent cinquante mille, et il n’y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l’empire romain. Pour rendre la Russie aussi peuplée, aussi abondante, aussi couverte de villes que nos pays méridionaux, il faudra encore des siècles et des czars tels que Pierre le Grand. Un ambassadeur anglais qui résidait, en 1733, à Pétersbourg, et qui avait été à Madrid, dit, dans sa relation manuscrite, que dans l’Espagne, qui est le royaume de l’Europe le moins peuplé, on peut compter quarante personnes par chaque mille carré, et que dans la Russie on n’en peut compter que cinq; nous verrons au chapitre second si ce ministre ne s’est pas abusé. Il est dit dans la Dîme, faussement attribuée au maréchal de Vauban(7), qu’en France chaque mille carré contient à peu près deux cents habitants l’un portant l’autre. Ces évaluations ne sont jamais exactes, mais elles servent à montrer l’énorme différence de la population d’un pays à celle d’un autre. Je remarquerai ici que de Pétersbourg à Pékin on trouverait à peine une grande montagne dans la route que les caravanes pourraient prendre par la Tartarie indépendante, en passant par les plaines des Calmoucks et par le grand désert de Cobi; et il est à remarquer que d’Archangel à Pétersbourg, et de Pétersbourg aux extrémités de la France septentrionale, en passant par Dantzick, Hambourg, Amsterdam, on ne voit pas seulement une colline un peu haute. Cette observation peut faire douter de la vérité du système dans lequel on veut que les montagnes n’aient été formées que par le roulement des flots de la mer, en supposant que tout ce qui est terre aujourd’hui a été mer très longtemps. Mais comment les îlots, qui dans cette supposition ont formé les Alpes, les Pyrénées, et le Taurus, n’auraient-ils pas formé aussi quelque coteau élevé de la Normandie à la Chine dans un espace tortueux de trois mille lieues? La géographie ainsi considérée pourrait prêter des lumières à la physique, ou du moins donner des doutes. Nous appelions autrefois la Russie du nom de Moscovie, parce que la ville de Moscou, capitale de cet empire, était la résidence des grands-ducs de Russie; aujourd’hui l’ancien nom de Russie a prévalu. Je ne dois point rechercher ici pourquoi on a nommé les contrées depuis Smolensko jusqu’au delà de Moscou la Russie blanche, et pourquoi Hubner la nomme noire, ni pour quelle raison la Kiovie doit être la Russie rouge. Il se peut encore que Madiès le Scythe, qui fit une irruption en Asie près de sept siècles avant notre ère, ait porté ses armes dans ces régions, comme ont fait depuis Gengis et Tamerlan, et comme probablement on avait fait longtemps avant Madiès. Toute antiquité ne mérite pas nos recherches; celles des Chinois, des Indes, des Perses, des Égyptiens, sont constatées par des monuments illustres et intéressants. Ces monuments en supposent encore d’autres très antérieurs, puisqu’il faut un grand nombre de siècles avant qu’on puisse seulement établir l’art de transmettre ses pensées par des signes durables, et qu’il faut encore une multitude de siècles précédents pour former un langage régulier. Mais nous n’avons point de tels monuments dans notre Europe aujourd’hui si policée; l’art de l’écriture fut longtemps inconnu dans tout le Nord; le patriarche Constantin, qui a écrit en russe l’histoire de Kiovie, avoue que dans ces pays on n’avait point l’usage de l’écriture au ve siècle. Que d’autres examinent si des Huns, des Slaves et des Tatars ont conduit autrefois des familles errantes et affamées vers la source du Borysthène. Mon dessein est de faire voir ce que le czar Pierre a créé, plutôt que de débrouiller inutilement l’ancien chaos. Il faut toujours se souvenir qu’aucune famille sur la terre ne connaît son premier auteur, et que par conséquent aucun peuple ne peut savoir sa première origine. Je me sers du nom de Russes pour désigner les habitants de ce grand empire. Celui de Roxelans(8), qu’on leur donnait autrefois, serait plus sonore; mais il faut se conformer à l’usage de la langue dans laquelle on écrit. Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps s’emploient le mot de Russiens; mais comme ce mot approche trop de Prussiens, je m’en tiens à celui de Russes, que presque tous nos auteurs leur ont donné; et il m’a paru que le peuple le plus étendu de la terre doit être connu par un terme qui le distingue absolument des autres nations(9). Il faut d’abord que le lecteur se fasse, la carte à la main, une idée nette de cet empire, partagé aujourd’hui en seize grands gouvernements, qui seront un jour subdivisés, quand les contrées du septentrion et de l’orient auront plus d’habitants. Voici quels sont ces seize gouvernements, dont plusieurs renferment des provinces immenses. La province la plus voisine de nos climats est celle de la Livonie. C’est une des plus fertiles du Nord. Elle était païenne au xiie siècle. Des négociants de Brême et de Lubeck y commercèrent, et des religieux croisés, nommés porte-glaives, unis ensuite à l’ordre teutonique, s’en emparèrent au xiiie siècle, dans le temps que la fureur des croisades armait les chrétiens contre tout ce qui n’était pas de leur religion. Albert, margrave de Brandebourg, grand-maître de ces religieux conquérants, se fit souverain de la Livonie et de la Prusse brandebourgeoise vers l’an 1514. Les Russes et les Polonais se disputèrent dès lors cette province. Bientôt les Suédois y entrèrent: elle fut longtemps ravagée par toutes ces puissances. Le roi de Suède Gustave-Adolphe la conquit. Elle fut cédée à la Suède, en 1660, par la célèbre paix d’Oliva, et enfin le czar Pierre l’a conquise sur les Suédois, comme on le verra dans le cours de cette histoire(10). La Courlande, qui tient à la Livonie, est toujours vassale de la Pologne, mais dépend beaucoup de la Russie. Ce sont là les limites occidentales de cet empire dans l’Europe chrétienne. Plus au nord se trouve le gouvernement de Revel et de l’Estonie. Revel fut bâtie par les Danois au xiiie siècle. Les Suédois ont possédé l’Estonie depuis que le pays se fut mis sous la protection de la Suède, en 1561; et c’est encore une des conquêtes de Pierre. Au bord de l’Estonie est le golfe de Finlande. C’est à l’orient de cette mer, et à l’embouchure de la Neva et du lac Ladoga, qu’est la ville de Pétersbourg, la plus nouvelle et la plus belle ville de l’empire, bâtie par le czar Pierre, malgré tous les obstacles réunis qui s’opposaient à sa fondation. Elle s’élève sur le golfe de Cronstadt, au milieu de neuf bras de rivières qui divisent ses quartiers; un château occupe le centre de la ville, dans une île formée par le grand cours de la Neva: sept canaux tirés des rivières baignent les murs d’un palais, ceux de l’amirauté, du chantier des galères, et plusieurs manufactures. Trente-cinq grandes églises sont autant d’ornements à la ville; et parmi ces églises il y en a cinq pour les étrangers, soit catholiques romains, soit réformés, soit luthériens: ce sont cinq temples élevés à la tolérance, et autant d’exemples donnés aux autres nations. Il y a cinq palais; l’ancien, que l’on nomme celui d’été, situé sur la rivière de Neva, est bordé d’une balustrade immense de belles pierres tout le long du rivage. Le nouveau palais d’été, près de la porte triomphale, est un des plus beaux morceaux d’architecture qui soient en Europe; les bâtiments élevés pour l’amirauté, pour le corps des cadets, pour les collèges impériaux, pour l’académie des sciences, la bourse, le magasin des marchandises, celui des galères, sont autant de monuments magnifiques. La maison de la police; celle de la pharmacie publique, où tous les vases sont de porcelaine; le magasin pour la cour, la fonderie, l’arsenal, les ponts, les marchés, les places, les casernes pour la garde à cheval et pour les gardes à pied, contribuent à l’embellissement de la ville autant qu’à sa sûreté. On y compte actuellement quatre cent mille âmes. Aux environs de la ville sont des maisons de plaisance dont la magnificence étonne les voyageurs: il y en a une dont les jets d’eau sont très supérieurs à ceux de Versailles. Il n’y avait rien en 1702: c’était un marais impraticable. Pétersbourg est regardé comme la capitale de l’Ingrie, petite province conquise par Pierre Ier; Vibourg, conquis par lui, et la partie de la Finlande perdue et cédée par la Suède en 1742, sont un autre gouvernement. Plus haut, en montant au nord, est la province d’Archangel, pays entièrement nouveau pour les nations méridionales de l’Europe. Il prit son nom de saint Michel l’archange, sous la protection duquel il fut mis longtemps après que les Russes eurent reçu le christianisme, qu’ils n’ont embrassé qu’au commencement du xie siècle. Ce ne fut qu’au milieu du xvie que ce pays fut connu des autres nations. Les Anglais, en 1533, cherchèrent un passage entre les mers du nord et de l’est pour aller aux Indes orientales. Chancelor, capitaine d’un des vaisseaux équipés pour cette expédition, découvrit le port d’Archangel dans la mer Blanche. Il n’y avait dans ce désert qu’un couvent avec la petite église de Saint-Michel l’archange. De ce port, ayant remonté la rivière de la Duina, les Anglais arrivèrent au milieu des terres, et enfin à la ville de Moscou. Ils se rendirent aisément les maîtres du commerce de la Russie, lequel, de la ville de Novogorod où il se faisait par terre, fut transporté à ce port de mer. Il est, à la vérité, inabordable sept mois de l’année; cependant il fut beaucoup plus utile que les foires de la grande Novogorod, tombées en décadence par les guerres contre la Suède. Les Anglais obtinrent le privilège d’y commercer sans payer aucun droit, et c’est ainsi que toutes les nations devraient peut-être négocier ensemble. Les Hollandais partagèrent bientôt le commerce d’Archangel, qui ne fut pas connu des autres peuples. Longtemps auparavant, les Génois et les Vénitiens avaient établi un commerce avec les Russes par l’embouchure du Tanaïs, où ils avaient bâti une ville appelée Tana; mais depuis les ravages de Tamerlan dans cette partie du monde, cette branche du commerce des Italiens avait été détruite; celui d’Archangel a subsisté, avec de grands avantages pour les Anglais et les Hollandais, jusqu’au temps où Pierre le Grand a ouvert la mer Baltique à ses États. A l’occident d’Archangel, et dans son gouvernement, est la Laponie russe, troisième partie de cette contrée; les deux autres appartiennent à la Suède et au Danemark. C’est un très grand pays, qui occupe environ huit degrés de longitude, et qui s’étend en latitude du cercle polaire au cap Nord. Les peuples qui l’habitent étaient confusément connus de l’antiquité sous le nom de Troglodytes et de Pygmées septentrionaux; ces noms convenaient en effet à des hommes hauts pour la plupart de trois coudées, et qui habitent des cavernes: ils sont tels qu’ils étaient alors, d’une couleur tannée, quoique les autres peuples septentrionaux soient blancs; presque tous petits, tandis que leurs voisins et les peuples d’Islande, sous le cercle polaire, sont d’une haute stature; ils semblent faits pour leur pays montueux, agiles, ramassés, robustes; la peau dure, pour mieux résister au froid; les cuisses, les jambes déliées, les pieds menus, pour courir plus légèrement au milieu des rochers dont leur terre est toute couverte; aimant passionnément leur patrie, qu’eux seuls peuvent aimer, et ne pouvant même vivre ailleurs. On a prétendu, sur la foi d’Olaüs, que ces peuples étaient originaires de Finlande, et qu’ils se sont retirés dans la Laponie, où leur taille a dégénéré. Mais pourquoi n’auraient-ils pas choisi des terres moins au nord, où la vie eût été plus commode? pourquoi leur visage, leur figure, leur couleur, tout diffère-t-il entièrement de leurs prétendus ancêtres? Il serait peut-être aussi convenable de dire que l’herbe qui croît en Laponie vient de l’herbe du Danemark, et que les poissons particuliers à leurs lacs viennent des poissons de Suède. Il y a grande apparence que les Lapons sont indigènes, comme leurs animaux sont une production de leur pays, et que la nature les a faits les uns pour les autres. Ceux qui habitent vers la Finlande ont adopté quelques expressions de leurs voisins, ce qui arrive à tous les peuples; mais quand deux nations donnent aux choses d’usage, aux objets qu’elles voient sans cesse, des noms absolument différents, c’est une grande présomption qu’un de ces peuples n’est pas une colonie de l’autre. Les Finlandais appellent un ours karu, et les Lapons, muriet; le soleil, en finlandais, se nomme auringa; en langue laponne, beve. Il n’y a là aucune analogie. Les habitants de Finlande et de la Laponie suédoise ont adoré autrefois une idole qu’ils nommaient Iumalac; et depuis le temps de Gustave-Adolphe, auquel ils doivent le nom de luthériens, ils appellent Jésus-Christ le fils d’Iumalac. Les Lapons moscovites sont aujourd’hui censés de l’Église grecque; mais ceux qui errent vers les montagnes septentrionales du cap Nord se contentent d’adorer un Dieu sous quelques formes grossières, ancien usage de tous les peuples nomades. Cette espèce d’hommes peu nombreuse a très peu d’idées, et ils sont heureux de n’en avoir pas davantage: car alors ils auraient de nouveaux besoins qu’ils ne pourraient satisfaire: ils vivent contents et sans maladies, en ne buvant guère que de l’eau dans le climat le plus froid, et arrivent à une longue vieillesse. La coutume qu’on leur imputait de prier les étrangers de faire à femmes et à leurs filles l’honneur de s’approcher d’elles vient probablement du sentiment de la supériorité qu’ils reconnaissaient dans ces étrangers, en voulant qu’ils puissent servir à corriger les défauts de leur race. C’était un usage établi chez les peuples vertueux de Lacédémone. Un époux priait un jeune homme bien fait de lui donner de beaux enfants qu’il pût adopter. La jalousie et les lois empêchent les autres hommes de donner leurs femmes; mais les Lapons étaient presque sans lois, et probablement n’étaient point jaloux. Quand on a remonté la Duina du nord au sud, on arrive au milieu des terres à Moscou, la capitale de l’empire. Cette ville fut longtemps le centre des États russes, avant qu’on se fût étendu du côté de la Chine et de la Perse. Moscou, situé par le 55e degré et demi de latitude, dans un terrain moins froid et plus fertile que Pétersbourg, est au milieu d’une vaste et belle plaine, sur la rivière de Moska(11), et de deux autres petites qui se perdent avec elle dans l’Occa, et vont ensuite grossir le fleuve du Volga. Cette ville n’était, au xiiie siècle, qu’un assemblage de cabanes peuplées de malheureux opprimés par la race de Gengis-kan. Le Kremelin(12), qui fut le séjour des grands-ducs, n’a été bâti qu’au xive siècle, tant les villes ont peu d’antiquité dans cette partie du monde. Ce Kremelin fut construit par des architectes italiens, ainsi que plusieurs églises, dans ce goût gothique, qui était alors celui de toute l’Europe; il y en a deux du célèbre Aristote de Bologne, qui florissait au xve siècle; mais les maisons des particuliers n’étaient que des buttes de bois. Le premier écrivain qui nous fit connaître Moscou est Oléarius(13), qui, en 1633, accompagna une ambassade d’un duc de Holstein, ambassade aussi vaine dans sa pompe qu’inutile dans son objet. Un Holstenois devait être frappé de l’immensité de Moscou, de ses cinq enceintes, du vaste quartier des czars, et d’une splendeur asiatique qui régnait alors à cette cour. Il n’y avait rien de pareil en Allemagne, nulle ville à beaucoup près aussi vaste, aussi peuplée. Le comte de Carlisle au contraire, ambassadeur de Charles II, en 1663, auprès du czar Alexis, se plaint, dans sa relation, de n’avoir trouvé ni aucune commodité de la vie dans Moscou, ni hôtellerie dans la route, ni secours d’aucune espèce. L’un jugeait comme un Allemand du Nord, l’autre comme un Anglais; et tous deux par comparaison. L’Anglais fut révolté de voir que la plupart des boïards avaient pour lit des planches ou des bancs sur lesquels on étendait une peau ou une couverture; c’est l’usage antique de tous les peuples: les maisons, presque toutes de bois, étaient sans meubles; presque toutes les tables à manger sans linge; point de pavé dans les rues, rien d’agréable et de commode; très peu d’artisans, encore étaient-ils grossiers, et ne travaillaient qu’aux ouvrages indispensables. Ces peuples auraient paru des Spartiates s’ils avaient été sobres. Mais la cour, dans les jours de cérémonie, paraissait celle d’un roi de Perse. Le comte de Carlisle dit qu’il ne vit qu’or et pierreries sur les robes du czar et de ses courtisans: ces habits n’étaient pas fabriqués dans le pays; cependant il était évident qu’on pouvait rendre les peuples industrieux, puisqu’on avait fondu à Moscou, longtemps auparavant, sous le règne du czar Boris Godonou, la plus grosse cloche qui soit en Europe, et qu’on voyait dans l’église patriarcale des ornements d’argent qui avaient exigé beaucoup de soins. Ces ouvrages, dirigés par des Allemands et des Italiens, étaient des efforts passagers; c’est l’industrie de tous les jours, et la multitude des arts continuellement exercés qui fait une nation florissante. La Pologne alors, et tous les pays voisins des Russes, ne leur étaient pas supérieurs. Les arts de la main n’étaient pas plus perfectionnés dans le nord de l’Allemagne; les beaux-arts n’y étaient guère plus connus au milieu du xviie siècle. Quoique Moscou n’eût rien alors de la magnificence et des arts de nos grandes villes d’Europe, cependant son circuit de vingt mille pas, la partie appelée la ville chinoise, où les raretés de la Chine s’étalaient; le vaste quartier du Kremelin, où est le palais des czars, quelques dômes dorés, des tours élevées et singulières, et enfin le nombre de ses habitants, qui monte à près de cinq cent mille: tout cela faisait de Moscou une des plus considérables villes de l’univers. Théodore, ou Foedor, frère aîné de Pierre le Grand, commença à policer Moscou. Il fit construire plusieurs grandes maisons de pierre, quoique sans aucune architecture régulière. Il encourageait les principaux de sa cour à bâtir, leur avançant de l’argent, et leur fournissant des matériaux. C’est à lui qu’on doit les premiers haras de beaux chevaux, et quelques embellissements utiles. Pierre, qui a tout fait, a eu soin de Moscou, en construisant Pétersbourg; il l’a fait paver, il l’a orné et enrichi par des édifices, par des manufactures; enfin un chambellan(14) de l’impératrice Élisabeth, fille de Pierre, y a été l’instituteur d’une université depuis quelques années. C’est le même qui m’a fourni tous les Mémoires sur lesquels j’écris. Il était bien plus capable que moi de composer cette histoire, même dans ma langue; tout ce qu’il m’a écrit fait foi que ce n’est que par modestie qu’il m’a laissé le soin de cet ouvrage. A l’occident du duché de Moscou est celui de Smolensko, partie de l’ancienne Sarmatie européane. Les duchés de Moscovie et de Smolensko composaient la Russie blanche proprement dite. Smolensko, qui appartenait d’abord aux grands-ducs de Russie, fut conquise par le grand-duc de Lithuanie au commencement du xve siècle, reprise cent ans après par ses anciens maîtres. Le roi de Pologne Sigismond III s’en empara en 1611. Le czar Alexis, père de Pierre, la recouvra en 1654; et depuis ce temps elle a fait toujours partie de l’empire de Russie. Il est dit dans l’éloge du czar Pierre(15), prononcé à Paris dans l’Académie des sciences, que les Russes, avant lui, n’avaient rien conquis à l’occident et au midi: il est évident qu’on s’est trompé. Entre Pétersbourg et Smolensko est la province de Novogorod. On dit que c’est dans ce pays que les anciens Slaves, ou Slavons, firent leur premier établissement. Mais d’où venaient ces Slaves, dont la langue s’est étendue dans le nord-est de l’Europe? Sla signifie un chef, et esclave, appartenant au chef (16). Tout ce qu’on sait de ces anciens Slaves, c’est qu’ils étaient des conquérants. Ils bâtirent la ville de Novogorod la grande, située sur une rivière navigable dès sa source, laquelle jouit longtemps d’un florissant commerce, et fut une puissante alliée des villes anséatiques. Le czar Ivan Basilovitz(17) la conquit en 1467, et en emporta toutes les richesses, qui contribuèrent à la magnificence de la cour de Moscou, presque inconnue jusqu’alors. Au midi de la province de Smolensko, vous trouvez la province de Kiovie, qui est la petite Russie, avec une partie de la Russie rouge, ou l’Ukraine, traversée parle Dnieper, que les Grecs ont appelé Borysthène. La différence de ces deux noms, l’un dur à prononcer, l’autre mélodieux, sert à faire voir, avec cent autres preuves, la rudesse de tous les anciens peuples du Nord, et les grâces de la langue grecque. La capitale Kiou, autrefois Kisovie, fut bâtie par les empereurs de Constantinople, qui en firent une colonie: on y voit encore des inscriptions grecques de douze cents années; c’est la seule ville qui ait quelque antiquité dans ces pays où les hommes ont vécu tant de siècles sans bâtir des murailles. Ce fut là que les grands-ducs de Russie firent leur résidence dans le xie siècle, avant que les Tartares asservissent la Russie. Les Ukraniens, qu’on nomme Cosaques, sont un ramas d’anciens Roxelans, de Sarmates, de Tartares réunis. Cette contrée faisait partie de l’ancienne Scythie. Il s’en faut beaucoup que Rome et Constantinople, qui ont dominé sur tant de nations, soient des pays comparables pour la fertilité à celui de l’Ukraine. La nature s’efforce d’y faire du bien aux hommes; mais les hommes n’y ont pas secondé la nature: vivant des fruits que produit une terre aussi inculte que féconde, et vivant encore plus de rapines; amoureux à l’excès d’un bien préférable à tout, la liberté, et cependant ayant servi tour à tour la Pologne et la Turquie. Enfin, ils se donnèrent à la Russie, en 1654, sans trop se soumettre; et Pierre les a soumis. Les antres nations sont distinguées par leurs villes et leurs bourgades. Celle-ci est partagée en dix régiments. A la tête de ces dix régiments était un chef élu à la pluralité des voix, nommé hetman ou itman. Ce capitaine de la nation n’avait pas le pouvoir suprême. C’est aujourd’hui un seigneur de la cour que les souverains de Russie leur donnent pour hetman; c’est un véritable gouverneur de province, semblable à nos gouverneurs de ces pays d’états qui ont encore quelques privilèges. Il n’y avait d’abord dans ce pays que des païens et des mahométans; ils ont été baptisés chrétiens de la communion romaine quand ils ont servi la Pologne; et ils sont aujourd’hui baptisés chrétiens de l’Église grecque, depuis qu’ils sont à la Russie. Parmi eux sont compris ces Cosaques zaporaviens, qui sont à peu près ce qu’étaient nos flibustiers, des brigands courageux. Ce qui les distingue de tous les autres peuples, c’est qu’ils ne souffrent jamais de femmes dans leurs peuplades, comme on prétend que les amazones ne souffraient point d’hommes chez elles. Les femmes qui leur servent à peupler demeurent dans d’autres îles du fleuve; point de mariage, point de famille: ils enrôlent les enfants mâles dans leurs milices, et laissent les filles à leurs mères. Souvent le frère a des enfants de sa soeur, et le père de sa fille. Point d’autres lois chez eux que les usages établis par les besoins: cependant ils ont quelques prêtres du rite grec. On a construit depuis quelque temps le fort Sainte-Élisabeth, sur le Borysthène, pour les contenir. Ils servent dans les armées comme troupes irrégulières, et malheur à qui tombe dans leurs mains! Des gouvernements de Belgorod, de Véronise, et de Nischgorod. Si vous remontez au nord-est de la province de Kiovie, entre le Borysthène et le Tanaïs, c’est le gouvernement de Belgorod qui se présente: il est aussi grand que celui de Kiovie. C’est une des plus fertiles provinces de la Russie; c’est elle qui fournit à la Pologne une quantité prodigieuse de ce gros bétail qu’on connaît sous le nom de boeufs de l’Ukraine. Ces deux provinces sont à l’abri des incursions des petits Tartares, par des lignes qui s’étendent du Borysthène au Tanaïs, garnies de forts et de redoutes. Remontez encore au nord, passez le Tanaïs, vous entrez dans le gouvernement de Véronise, qui s’étend jusqu’aux bords des Palus-Méotides. Auprès de la capitale, que nous nommons Véronise(18), à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui se jette dans le Tanaïs, Pierre le Grand a fait construire sa première flotte: entreprise dont on n’avait point encore d’idée dans tous ces vastes États. Vous trouvez ensuite le gouvernement de Nischgorod, fertile en grains, traversé par le Volga. De cette province vous entrez, au midi, dans le royaume d’Astracan. Ce pays commence au 43e degré et demi de latitude, sous le plus beau des climats, et finit vers le 50e, comprenant environ autant de degrés de longitude que de latitude; borné d’un côté par la mer Caspienne, de l’autre par les montagnes de la Circassie, et s’avançant encore au delà de la mer Caspienne, le long du mont Caucase; arrosé du grand fleuve Volga, du Jaïk, et de plusieurs autres rivières entre lesquelles on peut, à ce que prétend l’ingénieur anglais Perri, tirer des canaux qui, en servant de lit aux inondations, feraient le même effet que les canaux du Nil, et augmenteraient la fertilité de la terre. Mais, à la droite et à la gauche du Volga et du Jaïk, ce beau pays était infesté plutôt qu’habité par des Tartares qui n’ont jamais rien cultivé, et qui ont toujours vécu comme étrangers sur la terre. L’ingénieur Perri, employé par Pierre le Grand dans ces quartiers, y trouva de vastes déserts couverts de pâturages, de légumes, de cerisiers, d’amandiers. Des moutons sauvages, d’une nourriture excellente, paissaient dans ces solitudes. Il fallait commencer par dompter et par civiliser les hommes de ces climats pour y seconder la nature, qui a été forcée dans le climat de Pétersbourg. Ce royaume d’Astracan est une partie de l’ancien Capshak, conquis par Gengis-kan, et ensuite par Tamerlan; ces Tartares dominèrent jusqu’à Moscou. Le czar Jean Basilides, petit-fils d’Ivan Basilovitz, et le plus grand conquérant d’entre les Russes, délivra son pays du joug tartare, au xvie siècle, et ajouta le royaume d’Astracan à ses autres conquêtes en 1554. Astracan est la borne de l’Asie et de l’Europe, et peut faire le commerce de l’une et de l’autre, en transportant par Je Volga les marchandises apportées par la mer Caspienne. C’était encore un des grands projets de Pierre le Grand: il a été exécuté en partie. Tout un faubourg d’Astracan est habité par des Indiens. Au sud-est du royaume d’Astracan est un petit pays nouvellement formé, qu’on appelle Orenbourg: la ville de ce nom a été bâtie en 1734, sur le bord du fleuve Jaïk. Ce pays est hérissé des branches du mont Caucase. Des forteresses élevées de distance en distance défendent les passages des montagnes et des rivières qui en descendent. C’est dans cette région, auparavant inhabitée, qu’aujourd’hui les Persans viennent déposer et cacher à la rapacité des brigands leurs effets échappés aux guerres civiles. La ville d’Orenbourg est devenue le refuge des Persans et de leurs fortunes, et s’est accrue de leurs calamités les Indiens, les peuples de la grande Bukarie, y viennent trafiquer; elle devient l’entrepôt de l’Asie. Au delà du Volga et du Jaïk, vers le septentrion, est le royaume de Casan, qui, comme Astracan, tomba dans le partage d’un fils de Gengis-kan, et ensuite d’un fils de Tamerlan, conquis de même par Jean Basilides. Il est encore peuplé de beaucoup de Tartares mahométans. Cette grande contrée s’étend jusqu’à la Sibérie: il est constant qu’elle a été florissante et riche autrefois; elle a conservé encore quelque opulence. Une province de ce royaume, appelée la grande Permie, et ensuite le Solikam, était l’entrepôt des marchandises de la Perse et des fourrures de Tartarie. On a trouvé dans cette Permie une grande quantité de monnaie au coin des premiers califes, et quelques idoles d’or des Tartares(19); mais ces monuments d’anciennes richesses ont été trouvés au milieu de la pauvreté et dans des déserts: il n’y avait plus aucune trace de commerce; ces révolutions n’arrivent que trop vite et trop aisément dans un pays ingrat, puisqu’elles sont arrivées dans les plus fertiles. Ce célèbre prisonnier suédois, Stralemberg, qui mit si bien à profit son malheur, et qui examina tous ces vastes pays avec tant d’attention, est le premier qui a rendu vraisemblable un fait qu’on n’avait jamais pu croire, concernant l’ancien commerce de ces régions. Pline et Pomponius Mela rapportent que du temps d’Auguste, un roi des Suèves fit présent à Metellus Celer de quelques Indiens jetés par la tempête sur les côtes voisines de l’Elbe. Comment des habitants de l’Inde auraient-ils navigué sur les mers germaniques? Cette aventure a paru fabuleuse à tous nos modernes, surtout depuis que le commerce de notre hémisphère a changé par la découverte du cap de Bonne-Espérance; mais autrefois il n’était pas plus étrange de voir un Indien trafiquer dans les pays septentrionaux de l’Occident que de voir un Romain passer dans l’Inde par l’Arabie. Les Indiens allaient en Perse, s’embarquaient sur la mer d’Hyrcanie, remontaient le Rha, qui est le Volga, allaient jusqu’à la grande Permie par la Kama, et de là pouvaient aller s’embarquer sur la mer du Nord ou sur la Baltique. Il y a eu de tout temps des hommes entreprenants. Les Tyriens firent de plus surprenants voyages. Si, après avoir parcouru de l’oeil toutes ces vastes provinces, vous jetez la vue sur l’orient, c’est là que les limites de l’Europe et de l’Asie se confondent encore. Il aurait fallu un nouveau nom pour cette grande partie du monde. Les anciens divisèrent en Europe, Asie, et Afrique, leur univers connu: ils n’en avaient pas vu la dixième partie; c’est ce qui fait que quand on a passé les Palus-Méotides, on ne sait plus où l’Europe finit et où l’Asie commence; tout ce qui est au delà du mont Taurus était désigné par le mot vague de Scythie, et le fut ensuite par celui de Tartarie ou Tatarie. Il serait convenable peut-être d’appeler terres arctiques ou terres du nord tout le pays qui s’étend depuis la mer Baltique jusqu’aux confins de la Chine, comme on donne le nom de terres australes à la partie du monde non moins vaste, située sous le pôle antarctique, et qui fait le contre-poids du globe. Du gouvernement de la Sibérie, des Samoyèdes, des Ostiaks, du Kamtschatka, etc. Des frontières des provinces d’Archangel, de Résan, d’Astracan, s’étend à l’orient la Sibérie avec les terres ultérieures jusqu’à la mer du Japon; elle touche au midi de la Russie par le mont Caucase; de là au pays de Kamtschatka, on compte environ douze cents lieues de France; et de la Tartarie septentrionale, qui lui sert de limite, jusqu’à la mer Glaciale, on en compte environ quatre cents, ce qui est la moindre largeur de l’empire. Cette contrée produit les plus riches fourrures, et c’est ce qui servit à en faire la découverte en 1563. Ce ne fut pas sous le czar Foedor Ivanovitz, mais sous Ivan Basilides, au xvie siècle, qu’un particulier des environs d’Archangel, nommé Anika, homme riche pour son état et pour son pays, s’aperçut que des hommes d’une figure extraordinaire, vêtus d’une manière jusqu’alors inconnue dans ce canton, et parlant une langue que personne n’entendait, descendaient tous les ans une rivière qui tombe dans la Duina(20), et venaient apporter au marché des martres et des renards noirs qu’ils troquaient pour des clous et des morceaux de verre, comme les premiers sauvages de l’Amérique donnaient leur or aux Espagnols; il les fit suivre par ses enfants et par ses valets jusque dans leur pays. C’étaient des Samoyèdes, peuples qui paraissent semblables aux Lapons, mais qui ne sont pas de la même race. Ils ignorent comme eux l’usage du pain; ils ont comme eux le secours des rangifères ou rennes, qu’ils attellent à leurs traîneaux. Ils vivent dans des cavernes, dans des huttes au milieu des neiges(21); mais d’ailleurs la nature a mis entre cette espèce d’hommes et celle des Lapons des différences très marquées. On assure que leur mâchoire supérieure est plus avancée au niveau de leur nez, et que leurs oreilles sont plus rehaussées. Les hommes et les femmes n’ont de poil que sur la tête; le mamelon est d’un noir d’ébène. Les Lapons et les Laponnes ne sont marqués à aucun de ces signes. On m’a averti, par des mémoires envoyés de ces contrées si peu connues, qu’on s’est trompé dans la belle Histoire naturelle du jardin du Roi(22), lorsqu’en parlant de tant de choses curieuses concernant la nature humaine on a confondu l’espèce des Lapons avec l’espèce des Samoyèdes. Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu’on ne pense. Celles des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent; et si l’on fait attention aux mamelles noires des femmes Samoyèdes, et au tablier que la nature a donné aux Hottentotes, qui descend, dit-on, à la moitié de leurs cuisses, on aura quelque idée des variétés de notre espèce animale; variétés ignorées dans nos villes, où presque tout est inconnu, hors ce qui nous environne. Les Samoyèdes ont dans leur morale des singularités aussi grandes qu’en physique: ils ne rendent aucun culte à l’Être suprême; ils approchent du manichéisme, ou plutôt de l’ancienne religion des mages, en ce seul point qu’ils reconnaissent un bon et un mauvais principe. Le climat horrible qu’ils habitent semble en quelque manière excuser cette créance si ancienne chez tant de peuples, et si naturelle aux ignorants et aux infortunés. On n’entend parler chez eux ni de larcins ni de meurtres: étant presque sans passions, ils sont sans injustice. Il n’y a aucun terme dans leur langue pour exprimer le vice et la vertu. Leur extrême simplicité ne leur a pas encore permis de former des notions abstraites; le sentiment seul les dirige; et c’est peut-être une preuve incontestable que les hommes aiment la justice par instinct, quand leurs passions funestes ne les aveuglent pas. On persuada quelques-uns de ces sauvages de se laisser conduire à Moscou. Tout les y frappa d’admiration. Ils regardèrent l’empereur comme leur dieu, et se soumirent à lui donner tous les ans une offrande de deux martres zibelines par habitant. On établit bientôt quelques colonies au delà de l’Oby et de l’Irtis(23); on y bâtit même des forteresses. Un Cosaque fut envoyé dans le pays en 1595, et le conquit pour les czars avec quelques soldats et quelque artillerie, comme Cortès subjugua le Mexique; mais il ne conquit guère que des déserts. En remontant l’Oby, à la jonction de la rivière d’Irtis avec celle de Tobolsk, on trouva une petite habitation dont on a fait la ville de Tobolsk(24), capitale de la Sibérie, aujourd’hui considérable. Qui croirait que cette contrée a été longtemps le séjour de ces mêmes Huns qui ont tout ravagé jusqu’à Rome sous Attila, et que ces Huns venaient du nord de la Chine? Les Tartares usbecks ont succédé aux Huns, et les Russes aux Usbecks. On s’est disputé ces contrées sauvages, ainsi qu’on s’est exterminé pour les plus fertiles. La Sibérie fut autrefois plus peuplée qu’elle ne l’est, surtout vers le midi: on en juge par des tombeaux et par des ruines. Toute cette partie du monde, depuis le soixantième degré ou environ jusqu’aux montagnes éternellement glacées qui bornent les mers du Nord, ne ressemble en rien aux régions de la zone tempérée; ce ne sont ni les mêmes plantes, ni les mêmes animaux sur la terre, ni les mêmes poissons dans les lacs et dans les rivières. Au-dessous de la contrée des Samoyèdes est celle des Ostiaks le long du fleuve Oby. Ils ne tiennent en rien des Samoyèdes, sinon qu’ils sont, comme eux et comme tous les premiers hommes, chasseurs, pasteurs et pêcheurs; les uns sans religion, parce qu’ils ne sont pas rassemblés; les autres, qui composent des hordes, ayant une espèce de culte, faisant des voeux au principal objet de leurs besoins; ils adorent, dit-on, une peau de mouton(25), parce que rien ne leur est plus nécessaire que ce bétail; de même que les anciens Égyptiens agriculteurs choisissaient un boeuf, pour adorer dans l’emblème de cet animal la divinité qui l’a fait naître pour l’homme. Quelques auteurs prétendent que ces Ostiaks adorent une peau d’ours, attendu qu’elle est plus chaude que celle de mouton; il se peut qu’ils n’adorent ni l’une ni l’autre. Les Ostiaks ont aussi d’autres idoles dont ni l’origine ni le culte ne méritent pas plus notre attention que leurs adorateurs. On a fait chez eux quelques chrétiens vers l’an 1712; ceux-là sont chrétiens comme nos paysans les plus grossiers, sans savoir ce qu’ils sont. Plusieurs auteurs prétendent que ce peuple est originaire de la grande Permie; mais cette grande Permie est presque déserte: pourquoi ses habitants se seraient-ils établis si loin et si mal? Ces obscurités ne valent pas nos recherches. Tout peuple qui n’a point cultivé les arts doit être condamné à être inconnu. C’est surtout chez ces Ostiaks, chez les Burates, et les Jakutes, leurs voisins, qu’on trouve souvent dans la terre de cet ivoire dont on n’a jamais pu savoir l’origine: les uns le croient un ivoire fossile; les autres, les dents d’une espèce d’éléphant dont la race est détruite. Dans quel pays ne trouve-t-on pas des productions de la nature qui étonnent et qui confondent la philosophie? Plusieurs montagnes de ces contrées sont remplies de cet amiante, de ce lin incombustible dont on fait tantôt de la toile, tantôt une espèce de papier. Au midi des Ostiaks sont les Burates, autre peuple qu’on n’a pas encore rendu chrétien. A l’est il y a plusieurs hordes qu’on n’a pu entièrement soumettre. Aucun de ces peuples n’a la moindre connaissance du calendrier. Ils comptent par neiges, et non par la marche apparente du soleil: comme il neige régulièrement et longtemps chaque hiver, ils disent je suis âgé de tant de neiges, comme nous disons j’ai tant d’années. Je dois rapporter ici ce que raconte l’officier suédois Stralemberg, qui, ayant été pris à Pultava, passa quinze ans en Sibérie, et la parcourut tout entière; il dit qu’il y a encore des restes d’un ancien peuple dont la peau est bigarrée et tachetée; qu’il a vu des hommes de cette race; et ce fait m’a été confirmé par des Russes nés à Tobolsk. Il semble que la variété des espèces humaines ait beaucoup diminué; on trouve peu de ces races singulières que probablement les autres ont exterminées: par exemple, il y a très peu de ces Maures blancs ou de ces Albinos, dont un a été présenté à l’Académie des sciences de Paris(26), et que j’ai vu. Il en est ainsi de plusieurs animaux dont l’espèce est très rare. Quant aux Borandiens, dont il est parlé souvent dans la savante Histoire du jardin du Roi(27) de France, mes Mémoires disent que ce peuple est absolument inconnu. Tout le midi de ces contrées est peuplé de nombreuses hordes de Tartares. Les anciens Turcs sont sortis de cette Tartarie pour aller subjuguer tous les pays dont ils sont aujourd’hui en possession. Les Calmoucks, les Monguls, sont ces mêmes Scythes qui, conduits par Madiès, s’emparèrent de la haute Asie, et vainquirent le roi des Mèdes Cyaxares. Ce sont eux que Gengis-kan et ses enfants menèrent depuis jusqu’en Allemagne, et qui formèrent l’empire du Mogol sous Tamerlan. Ces peuples sont un grand exemple des changements arrivés chez toutes les nations. Quelques-unes de leurs hordes, loin d’être redoutables, sont devenues vassales de la Russie. Telle est une nation de Calmoucks qui habite entre la Sibérie et la mer Caspienne. C’est là qu’on a trouvé, en 1720, une maison souterraine de pierre, des urnes, des lampes, des pendants d’oreilles, une statue équestre d’un prince oriental portant un diadème sur sa tête, deux femmes assises sur des trônes, un rouleau de manuscrits envoyé par Pierre le Grand à l’Académie des inscriptions de Paris, et reconnu pour être en langue du Thibet: tous témoignages singuliers que les arts ont habité ce pays aujourd’hui barbare, et preuves subsistantes de ce qu’a dit Pierre le Grand plus d’une fois, que les arts avaient fait le tour du monde. La dernière province est le Kamtschatka, le pays le plus oriental du continent(28). Le nord de cette contrée fournit aussi de belles fourrures; les habitants s’en revêtaient l’hiver, et marchaient nus l’été. On fut surpris de trouver dans les parties méridionales des hommes avec de longues barbes, tandis que dans les parties septentrionales, depuis le pays des Samoyèdes jusqu’à l’embouchure du fleuve Amour ou Amur, les hommes n’ont pas plus de barbe que les Américains. C’est ainsi que dans l’empire de Russie il y a plus de différentes espèces, plus de singularités, plus de moeurs différentes que dans aucun pays de l’univers. (29)Des mémoires récents m’apprennent que ce peuple sauvage a aussi ses théologiens, qui font descendre les habitants de cette presqu’île d’une espèce d’être supérieur qu’ils appellent Kouthou. Ces Mémoires disent qu’ils ne lui rendent aucun culte, qu’ils ne l’aiment ni ne le craignent. Ainsi ils auraient une mythologie, et ils n’ont point de religion; cela pourrait être vrai, et n’est guère vraisemblable la crainte est l’attribut naturel des hommes. On prétend que dans leurs absurdités ils distinguent des choses permises et des choses défendues ce qui est permis, c’est de satisfaire toutes ses passions; ce qui est défendu, c’est d’aiguiser un couteau ou une hache quand on est en voyage, et de sauver un homme qui se noie. Si en effet c’est un péché parmi eux de sauver la vie à son prochain, ils sont en cela différents de tous les hommes, qui courent par instinct au secours de leurs semblables quand l’intérêt ou la passion ne corrompt pas en eux ce penchant naturel. Il semble qu’on ne pourrait parvenir à faire un crime d’une action si commune et si nécessaire qu’elle n’est pas même une vertu, que par une philosophie également fausse et superstitieuse, qui persuaderait qu’il ne faut pas s’opposer à la providence, et qu’un homme destiné par le ciel à être renoyé ne doit pas être secouru par un homme; mais les barbares sont bien loin d’avoir même une fausse philosophie. Cependant ils célèbrent, dit-on, une grande fête, qu’ils appellent dans leur langage d’un mot qui signifie purification; mais de quoi se purifient-ils si tout leur est permis? et pourquoi se purifient-ils s’ils ne craignent ni n’aiment leur dieu Kouthou? Il y a sans doute des contradictions dans leurs idées, comme dans celles de presque tous les peuples; les leurs sont un défaut d’esprit, et les nôtres en sont un abus; nous avons beaucoup plus de contradictions qu’eux, parce que nous avons plus raisonné. Comme ils ont une espèce de dieu, ils ont aussi des démons; enfin il y a parmi eux des sorciers, ainsi qu’il y en a toujours eu chez toutes les nations les plus policées. Ce sont les vieilles qui sont sorcières dans le Kamtschatka, comme elles l’étaient parmi nous avant que la saine physique nous éclairât. C’est donc partout l’apanage de l’esprit humain d’avoir des idées absurdes, fondées sur notre curiosité et sur notre faiblesse. Les Kamtschatkales ont aussi des prophètes qui expliquent les songes; et il n’y a pas longtemps que nous n’en avons plus. Depuis que la cour de Russie a assujetti ces peuples en bâtissant cinq forteresses dans leur pays, on leur a annoncé la religion grecque. Un gentilhomme russe très instruit m’a dit qu’une de leurs grandes objections était que ce culte ne pouvait être fait pour eux, puisque le pain et le vin sont nécessaires à nos mystères, et qu’ils ne peuvent avoir ni pain ni vin dans leur pays. Ce peuple d’ailleurs mérite peu d’observations; je n’en ferai qu’une: c’est que, si on jette les yeux sur les trois quarts de l’Amérique, sur toute la partie méridionale de l’Afrique, sur le Nord, depuis la Laponie jusqu’aux mers du Japon, on trouve que la moitié du genre humain n’est pas au-dessus des peuples du Kamtschatka. D’abord un officier cosaque alla par terre de la Sibérie au Kamtschatka, en 1701, par ordre de Pierre, qui, après la malheureuse journée de Narva, étendait encore ses soins d’un bord du continent à l’autre. Ensuite, en 1725, quelque temps avant que la mort le surprît au milieu de ses grands projets, il envoya le capitaine Béring, danois, avec ordre exprès d’aller par la mer du Kamtschatka sur les terres de l’Amérique, si cette entreprise était praticable. Béring ne put réussir dans sa première navigation. L’impératrice Anne l’y envoya encore en 1733. Spengenberg, capitaine de vaisseau, associé à ce voyage, partit le premier du Kamtschatka; mais il ne put se mettre en mer qu’en 1739, tant il avait fallu de temps pour arriver au port où l’on s’embarqua, pour y construire des vaisseaux, pour les gréer et les fournir des choses nécessaires. Spengenberg pénétra jusqu’au nord du Japon par un détroit que forme une longue suite d’îles, et revint sans avoir découvert que ce passage. En 1741, Béring courut cette mer accompagné de l’astronome Delisie de La Croyère, de cette famille Delisie qui a produit de si savants géographes; un autre capitaine allait de son côté à la découverte. Béring et lui atteignirent les côtes de l’Amérique, au nord de la Californie. Ce passage, si longtemps cherché par les mers du Nord, fut donc enfin découvert(30); mais on ne trouva nul secours sur ces côtes désertes. L’eau douce manqua; le scorbut fit périr une partie de l’équipage: on vit, l’espace de cent milles les rivages septentrionaux de la Californie; on aperçut des canots de cuir qui portaient des hommes semblables aux Canadiens. Tout fut infructueux. Béring mourut dans une île à laquelle il donna son nom. L’autre capitaine, se trouvant plus près de la Californie, fit descendre à terre dix hommes de son équipage; ils ne reparurent plus. Le capitaine fut forcé de regagner le Kamtschatka après les avoir attendus inutilement, et Delisie expira en descendant à terre. Ces désastres sont la destinée de presque toutes les premières tentatives sur les mers septentrionales. On ne sait pas encore quel fruit on tirera de ces découvertes si pénibles et si dangereuses. Nous avons marqué tout ce qui compose en général la domination de la Russie depuis la Finlande à la mer du Japon. Toutes les grandes parties de cet empire ont été unies en divers temps, comme dans tous les autres royaumes du monde. Des Scythes, des Huns, des Massagètes, des Slavons, des Cimbres, des Gètes, des Sarmates, sont aujourd’hui les sujets des czars; les Russes proprement dits sont les anciens Roxelans ou Slavons. Si l’on y fait réflexion, la plupart des autres États sont ainsi composés. La France est un assemblage de Goths, de Danois appelés Normands, de Germains septentrionaux appelés Bourguignons, de Francs, d’Allemands, de quelques Romains mêlés aux anciens Celtes. Il y a dans Rome et dans l’Italie beaucoup de familles descendues des peuples du nord, et l’on n’en connaît aucune des anciens Romains. Le souverain pontife est souvent le rejeton d’un Lombard, d’un Goth, d’un Teuton, où d’un Cimbre. Les Espagnols sont une race d’Arabes, de Carthaginois, de Juifs, de Tyriens, de Visigoths, de Vandales, incorporés avec les habitants du pays. Quand les nations se sont ainsi mêlées, elles sont longtemps à se civiliser, et même à former leur langage: les unes se policent plus tôt, les autres plus tard. La police et les arts s’établissent si difficilement, les révolutions ruinent si souvent l’édifice commencé, que si l’on doit s’étonner, c’est que la plupart des nations ne vivent pas en Tartares. Suite de la description de la Russie. Population, finance, armées, usages, religion. État de la Russie avant Pierre le Grand. Plus un pays est civilisé, plus il est peuplé. Ainsi la Chine et l’Inde sont les plus peuplés de tous les empires, parce qu’après la multitude des révolutions qui ont changé la face de la terre, les Chinois et les Indiens ont formé le corps de peuple le plus anciennement policé que nous connaissions. Leur gouvernement a plus de quatre mille ans d’antiquité; ce qui suppose, comme on l’a dit, des essais et des efforts tentés dans des siècles précédents. Les Russes sont venus tard; et ayant introduit chez eux les arts tout perfectionnés, il est arrivé qu’ils ont fait plus de progrès en cinquante ans qu’aucune nation n’en avait fait par elle-même en cinq cents années. Le pays n’est pas peuplé à proportion de son étendue, il s’en faut beaucoup; mais tel qu’il est, il possède autant de sujets qu’aucun État chrétien. Je peux, d’après les rôles de la capitation et du dénombrement des marchands, des artisans, des paysans mâles, assurer qu’aujourd’hui la Russie contient au moins vingt-quatre millions d’habitants. De ces vingt-quatre millions d’hommes la plupart sont des serfs comme dans la Pologne, dans plusieurs provinces de l’Allemagne, et autrefois dans presque toute l’Europe. On compte en Russie et en Pologne les richesses d’un gentilhomme et d’un ecclésiastique, non par leur revenu en argent, mais par le nombre de leurs esclaves. Voici ce qui résulte d’un dénombrement fait
en 1747 des mâles qui payaient la capitation.
Voilà en nombre rond six millions six cent quarante mille mâles payant la capitation. Dans ce dénombrement, les enfants et les vieillards sont comptés, mais les filles et les femmes ne le sont point, non plus que les garçons qui naissent depuis l’établissement d’un cadastre jusqu’à la confection d’un autre cadastre. Triplez seulement le nombre des têtes taillables, en y comptant les femmes et les filles, vous trouverez près de vingt millions d’âmes. Il faut ajouter à ce nombre l’état militaire, qui monte à trois cent cinquante mille hommes. Ni la noblesse de tout l’empire, ni les ecclésiastiques, qui sont au nombre de deux cent mille, ne sont soumis à cette capitation. Les étrangers dans l’empire sont tous exempts, de quelque profession et de quelque pays qu’ils soient. Les habitants des provinces conquises, savoir la Livonie, l’Estonie, l’Ingrie, la Carélie, et une partie de la Finlande; l’Ukraine et les Cosaques du Tanaïs, les Calmoucks et d’autres Tartares, les Samoyèdes, les Lapons, les Ostiaks et tous les peuples idolâtres de la Sibérie, pays plus grand que la Chine, ne sont pas compris dans le dénombrement. Par ce calcul, il est impossible que le total des habitants de la Russie ne montât au moins à vingt-quatre millions en 1759, lorsqu’on m’envoya de Pétersbourg ces Mémoires, tirés des archives de l’empire(31). A ce compte, il y a huit personnes par mille carré. L’ambassadeur anglais dont j’ai parlé(32) n’en donne que cinq; mais il n’avait pas sans doute des Mémoires aussi fidèles que ceux dont on a bien voulu me faire part. Le terrain de la Russie est donc, proportion gardée, précisément cinq fois moins peuplé que l’Espagne; mais il a près de quatre fois plus d’habitants: il est à peu près aussi peuplé que la France et que l’Allemagne; mais en considérant sa vaste étendue, le nombre des peuples y est trente fois plus petit(33). Il y a une remarque importante à faire sur ce dénombrement, c’est que de six millions six cent quarante mille contribuables, on en trouve à peu près neuf cent mille appartenants au clergé de la Russie, en n’y comprenant ni le clergé des pays conquis, ni celui de l’Ukraine et de la Sibérie. Ainsi sur sept personnes contribuables le clergé en avait une; mais il s’en faut bien qu’en possédant ce système ils jouissent de la septième partie des revenus de l’État, comme en tant d’autres royaumes, où ils ont au moins la septième partie de toutes les richesses: car leurs paysans payaient une capitation au souverain, et il faut compter pour beaucoup les autres revenus de la couronne de Russie dont le clergé ne touche rien. Cette évaluation est très différente de celle de tous les écrivains qui ont fait mention de la Russie; les ministres étrangers qui ont envoyé des Mémoires à leurs souverains s’y sont tous trompés. Il faut fouiller dans les archives de l’empire. Il est très vraisemblable que la Russie a été beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, dans les temps où la petite vérole, venue du fond de l’Arabie, et l’autre, venue d’Amérique, n’avaient point encore fait de ravages dans ces climats où elles se sont enracinées. Ces deux fléaux, par qui le monde est plus dépeuplé que par la guerre, sont dus, l’un à Mahomet, l’autre à Christophe Colomb. La peste, originaire d’Afrique, approchait rarement des contrées du septentrion. Enfin les peuples du Nord, depuis les Sarmates jusqu’aux Tartares qui sont au delà de la grande muraille, ayant inondé le monde de leurs irruptions, cette ancienne pépinière d’hommes doit avoir étrangement diminué. Dans cette vaste étendue de pays, on compte environ sept mille quatre cents moines et cinq mille six cents religieuses, malgré le soin que prit Pierre le Grand de les réduire à un plus petit nombre: soin digne d’un législateur dans un empire où ce qui manque principalement c’est l’espèce humaine. Ces treize mille personnes cloîtrées et perdues pour l’État avaient, comme le lecteur a pu le remarquer, sept cent vingt mille(34) serfs pour cultiver leurs terres, et c’est évidemment beaucoup trop. Cet abus, si commun et si funeste à tant d’États, n’a été corrigé que par l’impératrice Catherine II. Elle a osé venger la nature et la religion, en ôtant au clergé et aux moines des richesses odieuses; elle les a payés du trésor public, et a voulu les forcer d’être utiles en les empêchant d’être dangereux. Je trouve, par un état des finances de l’empire, en 1725, en comptant le tribut des Tartares, tous les impôts et tous les droits en argent, que le total allait à treize millions de roubles, ce qui fait soixante-cinq millions de nos livres de France, indépendamment des tributs en nature. Cette somme modique suffisait alors pour entretenir trois cent trente-neuf mille cinq cents hommes, tant sur terre que sur mer. Les revenus et les troupes ont augmenté depuis(35). Les usages, les vêtements, les moeurs, en Russie, avaient toujours plus tenu de l’Asie que de l’Europe chrétienne: telle était l’ancienne coutume de recevoir les tributs des peuples en denrées, de défrayer les ambassadeurs dans leur route et dans leur séjour, et celle de ne se présenter ni dans l’église ni devant le trône avec une épée, coutume orientale, opposée à notre usage ridicule et barbare d’aller parler à Dieu, aux rois, à ses amis et aux femmes, avec une longue arme offensive qui descend au bas des jambes(36). L’habit long, dans les jours de cérémonie, semblait plus noble que le vêtement court des nations occidentales de l’Europe. Une tunique doublée de pelisse avec une longue simarre enrichie de pierreries, dans les jours solennels, et ces espèces de hauts turbans, qui élevaient la taille, étaient plus imposants aux yeux que les perruques et le justaucorps, et plus convenables aux climats froids; mais cet ancien vêtement de tous les peuples paraît moins fait pour la guerre et moins commode pour les travaux. Presque tous les autres usages étaient grossiers; mais il ne faut pas se figurer que les moeurs fussent aussi barbares que le disent tant d’écrivains. Albert Krants(37) parle d’un ambassadeur Italien à qui un czar fit clouer son chapeau sur la tête, parce qu’il ne se découvrait pas en le haranguant. D’autres attribuent cette aventure à un Tartare; enfin on a fait ce conte d’un ambassadeur français(38). Oléarius prétend que le czar Michel Fédérovitz relégua en Sibérie un marquis d’Exideuil, ambassadeur du roi de France Henri IV; mais jamais assurément ce monarque n’envoya d’ambassadeur à Moscou(39). C’est ainsi que les voyageurs parlent du pays de Borandie, qui n’existe pas; ils ont trafiqué avec les peuples de la Nouvelle-Zemble, qui à peine est habitée; ils ont eu de longues conversations avec des Samoyèdes, comme s’ils avaient pu les entendre. Si on retranchait des énormes compilations de voyages ce qui n’est ni vrai ni utile, ces ouvrages et le public y gagneraient. Le gouvernement ressemblait à celui des Turcs par la milice des strélitz, qui, comme celle des janissaires, disposa quelquefois du trône, et troubla l’État presque toujours autant qu’elle le soutint. Ces strélitz étaient au nombre de quarante mille hommes. Ceux qui étaient dispersés dans les provinces subsistaient de brigandages; ceux de Moscou vivaient en bourgeois, trafiquaient, ne servaient point, et poussaient à l’excès l’insolence. Pour établir l’ordre en Russie, il fallait les casser; rien n’était ni plus nécessaire ni plus dangereux. L’État ne possédait pas, au xviie siècle, cinq millions de roubles (environ vingt-cinq millions de France) de revenu. C’était assez quand Pierre parvint à la couronne, pour demeurer dans l’ancienne médiocrité: ce n’était pas le tiers de ce qu’il fallait pour en sortir et pour se rendre considérable en Europe; mais aussi beaucoup d’impôts étaient payés en denrées, selon l’usage des Turcs: usage qui foule bien moins les peuples que celui de payer leurs tributs en argent. Quant au titre de czar, il se peut qu’il vienne des tzars ou tchars du royaume de Casan. Quand le souverain de Russie, Jean ou Ivan Basilides, eut, au xvie siècle, conquis ce royaume, subjugué par son aïeul, mais perdu ensuite, il en prit le titre, qui est demeuré à ses successeurs. Avant Ivan Basilides, les maîtres de la Russie portaient le nom de veliki knès (grand-prince, grand-seigneur, grand-chef) que les nations chrétiennes traduisent par celui de grand-duc. Le czar Michel Fédérovitz prit avec l’ambassade holstenoise les titres de grand-seigneur et grand-knès, conservateur de tous les Russes, prince de Vladimir, Moscou, Novogorod, etc.; tzar de Casan, tzar d’Astracan, tzar de Sibérie. Ce nom des tzars était donc le titre de ces princes orientaux; il était donc vraisemblable qu’ils dérivaient plutôt des Tshas de Perse que des Césars de Rome(40), dont probablement les tzars sibériens n’avaient jamais entendu parler sur les bords du fleuve Oby. Un titre, quel qu’il soit, n’est rien, si ceux qui le portent ne sont grands par eux-mêmes. Le nom d’empereur, qui ne signifiait que général d’armée, devint le nom des maîtres de la république romaine: on le donne aujourd’hui aux souverains des Russes à plus juste titre qu’à aucun autre potentat si l’on considère l’étendue et la puissance de leur domination. La religion de l’État fut toujours, depuis le xie siècle, celle qu’on nomme grecque par opposition à la latine; mais il y avait plus de pays mahométans et de païens que de chrétiens. La Sibérie, jusqu’à la Chine, était idolâtre; et, dans plus d’une province, toute espèce de religion était inconnue. L’ingénieur Perri et le baron de Stralemberg, qui ont été si longtemps en Russie, disent qu’ils ont trouvé plus de bonne foi et de probité dans les païens que dans les autres: ce n’est pas le paganisme qui les rendait plus vertueux; mais, menant une vie pastorale, éloignés du commerce des hommes, et vivant comme dans ces temps qu’on appelle le premier âge du monde, exempts de grandes passions, ils étaient nécessairement plus gens de bien. Le christianisme ne fut reçu que très tard dans la Russie, ainsi que dans tous les autres pays du Nord. On prétend qu’une princesse nommée Olha l’y introduisit à la fin du xe siècle, comme Clotilde, nièce d’un prince arien, le fit recevoir chez les Francs; la femme d’un Micislas, duc de Pologne, chez les Polonais; et la soeur de l’empereur Henri II, chez les Hongrois. C’est le sort des femmes d’être sensibles aux persuasions des ministres de la religion, et de persuader les autres hommes. Cette princesse Olha, ajoute-t-on, se fit baptiser à Constantinople: on l’appela Hélène, et, dès qu’elle fut chrétienne, l’empereur Jean Zimiscès ne manqua pas d’en être amoureux. Apparemment qu’elle était veuve. Elle ne voulut point de l’empereur. L’exemple de la princesse Olha ou Olga ne fit pas d’abord un grand nombre de prosélytes: son fils, qui régna longtemps(41), ne pensa point du tout comme sa mère; mais son petit-fils Vladimir, né d’une concubine, ayant assassiné son frère pour régner, et ayant recherché l’alliance de l’empereur de Constantinople Basile, ne l’obtint qu’à condition qu’il se ferait baptiser. C’est à cette époque de l’année 987 que la religion grecque commença en effet à s’établir en Russie. Un patriarche de Constantinople, nommé Chrysoberge, envoya un évêque baptiser Vladimir, pour ajouter à son patriarcat cette partie du monde(42). Vladimir acheva donc l’ouvrage commencé par son aïeule. Un Grec fut le premier métropolitain de Russie ou patriarche. C’est de là que les Russes ont adopté dans leur langue un alphabet tiré en partie du grec; ils y auraient gagné, si le fond de langue, qui est la slavone, n’était toujours demeuré le même, à quelques mots près qui concernent leur liturgie et leur hiérarchie(43). Un des patriarches grecs, nommé Jérémie, ayant un procès au divan, et étant venu à Moscou demander des secours, renonça enfin à sa prétention sur les Églises russes, et sacra patriarche l’archevêque de Novogorod, nommé Job, en 1588. Depuis ce temps l’Église russe fut aussi indépendante que son empire. Il était en effet dangereux, honteux, et ridicule, que l’Église russe dépendît d’une Église grecqué esclave des Turcs. Le patriarche de Russie fut dès lors sacré par les évêques russes, non par le patriarche de Constantinople. Il eut rang dans l’Église grecque après celui de Jérusalem; mais il fut en effet le seul patriarche libre et puissant, et par conséquent le seul réel. Ceux de Jérusalem, de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie, ne sont que les chefs mercenaires et avilis d’une Église esclave des Turcs. Ceux même d’Antioche et de Jérusalem ne sont plus regardés comme patriarches, et n’ont pas plus de crédit que les rabbins des synagogues établies en Turquie. C’est d’un homme devenu patriarche de toutes les Russies que descendait Pierre le Grand en droite ligne(44). Bientôt ces premiers prélats voulurent partager l’autorité des czars. C’était peu que le souverain marchât nu-tête une fois l’an devant le patriarche, en conduisant son cheval par la bride. Ces respects extérieurs ne servent qu’à irriter la soif de la domination. Cette fureur de dominer causa de grands troubles comme ailleurs. Le patriarche Nicon, que les moines regardent comme un saint, et qui siégeait du temps d’Alexis, père de Pierre le Grand, voulut élever sa chaire au-dessus du trône; non seulement il usurpait le droit de s’asseoir dans le sénat à côté du czar, mais il prétendait qu’on ne pouvait faire ni la guerre ni la paix sans son consentement. Son autorité, soutenue par ses richesses et par ses intrigues, par le clergé et par le peuple, tenait son maître dans une espèce de sujétion. Il osa excommunier quelques sénateurs qui s’opposèrent à ses excès, et enfin Alexis, qui ne se sentait pas assez puissant pour le déposer par sa seule autorité, fut obligé de convoquer un synode de tous les évêques. On l’accusa d’avoir reçu de l’argent des Polonais; on le déposa; on le confina pour le reste de ses jours dans un cloître, et les prélats élurent un autre patriarche. Il y eut toujours, depuis la naissance du christianisme en Russie, quelques sectes, ainsi que dans les autres États: car les sectes sont souvent le fruit de l’ignorance, aussi bien que de la science prétendue. Mais la Russie est le seul grand État chrétien où la religion n’ait pas excité de guerres civiles, quoiqu’elle ait produit quelques tumultes. La secte de ces raskolnikis, composée aujourd’hui d’environ deux mille mâles, et de laquelle il est fait mention dans le dénombrement, est la plus ancienne; elle s’établit, dès le xiie siècle, par des zélés qui avaient quelque connaissance du Nouveau Testament; ils eurent et ont encore la prétention de tous les sectaires, celle de le suivre à la lettre, accusant tous les autres chrétiens de relâchement, ne voulant point souffrir qu’un prêtre qui a bu de l’eau de vie confère le baptême, assurant avec Jésus-Christ qu’il n’y a ni premier ni dernier parmi les fidèles, et surtout qu’un fidèle peut se tuer pour l’amour de son Sauveur. C’est, selon eux, un très grand péché de dire alleluia trois fois; il ne faut le dire que deux, et ne donner jamais la bénédiction qu’avec trois doigts. Nulle société d’ailleurs n’est ni plus réglée ni plus sévère dans ses moeurs: ils vivent comme les quakers, mais ils n’admettent point comme eux les autres chrétiens dans leurs assemblées; c’est ce qui fait que les autres leur ont imputé toutes les abominations dont les païens accusèrent les premiers Galiléens, dont ceux-ci chargèrent les gnostiques, dont les catholiques ont chargé les protestants. On leur a souvent imputé d’égorger un enfant, de boire son sang, et de se mêler ensemble dans leurs cérémonies secrètes, sans distinction de parenté, d’âge, ni même de sexe. Quelquefois on les a persécutés: ils se sont alors enfermés dans leurs bourgades, ont mis le feu à leurs maisons, et se sont jetés dans les flammes. Pierre a pris avec eux le seul parti qui puisse les ramener, celui de les laisser vivre en paix. Au reste, il n’y a, dans un si vaste empire, que vingt-huit sièges épiscopaux; et du temps de Pierre on n’en comptait que vingt-deux: ce petit nombre était peut-être une des raisons qui avaient tenu l’Église russe en paix. Cette Église, d’ailleurs, était si peu instruite que le czar Foedor, frère de Pierre le Grand, fut le premier qui introduisit le plain-chant chez elle. Foedor, et surtout Pierre, admirent indifféremment dans leurs armées et dans leurs conseils ceux du rite grec, latin, luthérien, calviniste: ils laissèrent à chacun la liberté de servir Dieu suivant sa conscience, pourvu que l’État fut bien servi. Il n’y avait, dans cet empire de deux mille lieues de longueur, aucune église latine. Seulement, lorsque Pierre eut établi de nouvelles manufactures dans Astracan, il y eut environ soixante familles catholiques dirigées par des capucins; mais quand les jésuites voulurent s’introduire dans ses États, il les en chassa par un édit, au mois d’avril 1718. Il souffrait les capucins comme des moines sans conséquence, et regardait les jésuites comme des politiques dangereux. Ces jésuites s’étaient établis en Russie en 1685; ils furent expulsés quatre ans après; ils revinrent encore, et furent encore chassés(45). L’Église grecque est flattée de se voir étendue dans un empire de deux mille lieues, tandis que la romaine n’a pas la moitié de ce terrain en Europe. Ceux du rite grec ont voulu surtout conserver dans tous les temps leur égalité avec ceux du rite latin, et ont toujours craint le zèle de l’Église de Rome, qu’il ont pris pour de l’ambition, parce qu’en effet l’Église romaine, très resserrée dans notre hémisphère, et se disant universelle(46), a voulu remplir ce grand titre. Il n’y a jamais eu en Russie d’établissements pour les Juifs, comme ils en ont dans tant d’États de l’Europe depuis Constantinople jusqu’à Rome. Les Russes ont toujours fait leur commerce par eux-mêmes, et par les nations établies chez eux. De toutes les Églises grecques, la leur est la seule qui ne voie pas des synagogues à côté de ses temples. La Russie, qui doit uniquement à Pierre le Grand sa grande influence dans les affaires de l’Europe, n’en avait aucune depuis qu’elle était chrétienne. On la voit auparavant faire sur la mer Noire ce que les Normands faisaient sur nos côtes maritimes de l’Océan, armer du temps d’Héraclius quarante mille petites barques, se présenter pour as siéger Constantinople, imposer un tribut aux Césars grecs. Mais le grand-knès Vladimir, occupé du soin d’introduire chez lui le christianisme, et fatigué des troubles intestins de sa maison, affaiblit encore ses États en les partageant entre ses enfants. Ils furent presque tous la proie des Tartares, qui asservirent la Russie pendant deux cents années. Ivan Basilides la délivra et l’agrandit; mais après lui les guerres civiles la ruinèrent. Il s’en fallait beaucoup avant Pierre le Grand que la Russie fût aussi puissante, qu’elle eût autant de terres cultivées, autant de sujets, autant de revenus que de nos jours. Elle ne possédait rien dans la Finlande, rien dans la Livonie; et la Livonie seule vaut mieux que n’a valu longtemps toute la Sibérie. Les Cosaques n’étaient point soumis; les peuples d’Astracan obéissaient mal; le peu de commerce que l’on faisait était désavantageux. La mer Blanche, la Baltique, celle du Pont-Euxin, d’Azof, et la mer Caspienne, étaient entièrement inutiles à une nation qui n’avait pas un vaisseau, et qui même dans sa langue manquait de terme pour exprimer une flotte. S’il n’eût fallu qu’être au-dessus des Tartares et des peuples du Nord jusqu’à la Chine, la Russie jouissait de cet avantage; mais il fallait s’égaler aux nations policées, et se mettre en état d’en surpasser un jour plusieurs. Une telle entreprise paraissait impraticable, puisqu’on n’avait pas un seul vaisseau sur les mers, qu’on ignorait absolument sur terre la discipline militaire, que les manufactures les plus simples étaient à peine encouragées, et que l’agriculture même, qui est le premier mobile de tout, était négligée. Elle exige du gouvernement de l’attention et des encouragements, et c’est ce qui a fait trouver aux Anglais dans leurs blés un trésor supérieur à celui de leurs laines. Ce peu de culture des arts nécessaires montre assez qu’on n’avait pas d’idée des beaux-arts, qui deviennent nécessaires à leur tour quand on a tout le reste. On aurait pu envoyer quelques naturels du pays s’instruire chez les étrangers; mais la différence des langues, des moeurs et de la religion, s’y opposait; une loi même d’État et de religion, également sacrée et pernicieuse, défendait aux Russes de sortir de leur patrie, et semblait les condamner à une éternelle ignorance. Ils possédaient les plus vastes États de l’univers, et tout y était à faire. Enfin Pierre naquit, et la Russie fut formée. Heureusement, de tous les grands législateurs du monde Pierre est le seul dont l’histoire soit bien connue. Celle des Thésée, des Romulus, qui firent beaucoup moins que lui, celles des fondateurs de tous les autres États policés sont mêlées de fables absurdes, et nous avons ici l’avantage d’écrire des vérités, qui passeraient pour des fables si elles n’étaient attestées. Des ancêtres de Pierre le Grand. La famille de Pierre était sur le trône depuis l’an 1613. La Russie, avant ce temps, avait essuyé des révolutions qui éloignaient encore la réforme et les arts. C’est le sort de toutes les sociétés d’hommes. Jamais il n’y eut de troubles plus cruels dans aucun royaume. Le tyran Boris Godonou(47) fit assassiner, en 1597, l’héritier légitime Demetri, que nous nommons Demetrius, et usurpa l’empire. Un jeune moine prit le nom de Demetrius, prétendit être le prince échappé aux assassins, et, secouru des Polonais et d’un grand parti que les tyrans ont toujours contre eux, il chassa l’usurpateur, et usurpa lui-même la couronne. On reconnut son imposture dès qu’il fut maître, parce qu’on fut mécontent de lui: il fut assassiné. Trois autres faux Demetrius s’élevèrent l’un après l’autre. Cette suite d’impostures supposait un pays tout en désordre. Moins les hommes sont civilisés, plus il est aisé de leur en imposer. On peut juger à quel point ces fraudes augmentaient la confusion et le malheur public. Les Polonais, qui avaient commencé les révolutions en établissant le premier faux Demetri, furent sur le point de régner en Russie. Les Suédois partagèrent les dépouilles du côté de la Finlande, et prétendirent aussi au trône; l’État était menacé d’une ruine entière. Au milieu de ces malheurs, une assemblée composée des principaux boïards élut pour souverain, en 1613, un jeune homme de quinze ans: ce qui ne paraissait pas un moyen sur de finir les troubles. Ce jeune homme était Michel Romano(48), grand-père du czar Pierre, fils de l’archevêque de Rostou, surnommé Philarète, et d’une religieuse, allié par les femmes aux anciens czars. Il faut savoir que cet archevêque était un seigneur puissant que le tyran Boris avait forcé de se faire prêtre. Sa femme Sheremeto(49) fut aussi contrainte de prendre le voile: c’était un ancien usage des tyrans occidentaux chrétiens latins; celui des chrétiens grecs était de crever les yeux. Le tyran Demetri donna à Philarète l’archevêché de Rostou, et l’envoya ambassadeur en Pologne. Cet ambassadeur était prisonnier chez les Polonais, alors en guerre avec les Russes, tant le droit des gens était ignoré chez tous ces peuples. Ce fut pendant sa détention que le jeune Romano, fils de cet archevêque, fut élu czar. On échangea son père contre des prisonniers polonais, et le jeune czar créa son père patriarche: ce vieillard fut souverain en effet sous le nom de son fils. Si un tel gouvernement paraît singulier aux étrangers, le mariage du czar Michel Romano le semble davantage. Les monarques des Russies ne prenaient plus des épouses dans les autres États depuis l’an 1490. Il paraît que depuis qu’ils eurent Casan et Astracan, ils suivirent presque en tout les coutumes asiatiques, et principalement celle de ne se marier qu’à leurs sujettes. Ce qui ressemble encore plus aux usages de l’ancienne Asie, c’est que pour marier un czar on faisait venir à la cour les plus belles filles des provinces; la grande maîtresse de la cour les recevait chez elle, les logeait séparément, et les faisait manger toutes ensemble. Le czar les voyait ou sous un nom emprunté ou sans déguisement. Le jour du mariage était fixé sans que le choix fût encore connu; et le jour marqué, on présentait un habit de noce à celle sur qui le choix secret était tombé: on distribuait d’autres habits aux prétendantes, qui s’en retournaient chez elles. Il y eut quatre exemples de pareils mariages. C’est de cette manière que Michel Romano épousa Eudoxe, fille d’un pauvre gentilhomme nommé Streshneu. Il cultivait ses champs lui-même avec ses domestiques, lorsque des chambellans, envoyés par le czar avec des présents, lui apprirent que sa fille était sur le trône. Le nom de cette princesse est encore cher à la Russie. Tout cela est éloigné de nos moeurs, et n’en est pas moins respectable. Il est nécessaire de dire qu’avant l’élection de Romano, un grand parti avait élu le prince Ladislas, fils du roi de Pologne Sigismond III. Les provinces voisines de la Suède avaient offert la couronne à un frère de Gustave-Adolphe; ainsi la Russie était dans la même situation où l’on a vu si souvent la Pologne, chez qui le droit d’élire un monarque a été une source de guerres civiles. Mais les Russes n’imitèrent point les Polonais, qui font un contrat avec le roi qu’ils élisent. Quoiqu’ils eussent éprouvé la tyrannie, ils se soumirent à un jeune homme sans rien exiger de lui. La Russie n’avait jamais été un royaume électif; mais la race masculine des anciens souverains ayant manqué, six czars ou prétendants ayant péri malheureusement dans les derniers troubles, il fallut, comme ou l’a vu, élire un monarque; et cette élection causa de nouvelles guerres avec la Pologne et la Suède, qui combattirent pour leurs prétendus droits au trône de Russie. Ces droits de gouverner une nation malgré elle ne se soutiennent jamais longtemps. Les Polonais d’un côté, après s’être avancés jusqu’à Moscou, et après des pillages qui étaient les expéditions militaires de ces temps-là, conclurent une trêve de quatorze ans. La Pologne, par cette trêve, demeura en possession du duché de Smolensko, dans lequel le Borysthène prend sa source. Les Suédois firent aussi la paix; ils restèrent en possession de l’Ingrie, et privèrent les Russes de toute communication avec la mer Baltique, de sorte que cet empire resta plus que jamais séparé du reste de l’Europe. Michel Romano, depuis cette paix, régna tranquille, et il ne se fit dans ses États aucun changement qui corrompît ni qui perfectionnât l’administration. Après sa mort, arrivée en 1645, son fils Alexis Michaelovitz(50), ou fils de Michel, âgé de seize ans, régna par le droit héréditaire. On peut remarquer que les czars étaient sacrés par le patriarche, suivant quelques rites de Constantinople, à cela près que le patriarche de Russie était assis sur la même estrade avec le souverain, et affectait toujours une égalité qui choquait le pouvoir suprême. Alexis se maria comme son père, et choisit parmi les filles qu’on lui amena celle qui lui parut la plus aimable. Il épousa une des deux filles du boïard Miloslauski, en 1647, et ensuite une Nariskin, en 1671. Son favori Morosou épousa l’autre. On ne peut donner à ce Morosou un titre plus convenable que celui de vizir, puisque il était despotique dans l’empire, et que sa puissance excita des révoltes parmi les strélitz et le peuple, comme il est arrivé souvent à Constantinople. Le règne d’Alexis fut troublé par des séditions sanglantes, par des guerres intestines et étrangères. Un chef des Cosaques du Tanaïs, nommé Stenko-Rasin, voulut se faire roi d’Astracan: il inspira longtemps la terreur; mais enfin, vaincu et pris, il finit par le dernier supplice, comme tous ses semblables, pour lesquels il n’y a jamais que le trône ou l’échafaud. Environ douze mille de ses partisans furent pendus, dit-on, sur le grand chemin d’Astracan. Cette partie du monde était celle où les hommes, étant le moins gouvernés par les moeurs, ne l’étaient que par les supplices; et de ces supplices affreux naissaient la servitude et la fureur secrète de la vengeance. Alexis eut une guerre contre la Pologne; elle fut heureuse et terminée par une paix qui lui assura la possession de Smolensko, de Kiovie, et de l’Ukraine; mais il fut malheureux avec les Suédois, et les bornes de l’empire étaient toujours très resserrées du côté de la Suède. Les Turcs étaient alors plus à craindre: ils tombaient sur la Pologne, et menaçaient les pays du czar, voisins de la Tartarie-Crimée, l’ancienne Chersonèse taurique. Ils prirent, en 1671, la ville importante de Kaminieck, et tout ce qui dépendait de la Pologne en Ukraine. Les Cosaques de l’Ukraine, qui n’avaient jamais voulu de maîtres, ne savaient alors s’ils appartenaient à la Turquie, à la Pologne, ou à la Russie. Le sultan Mahomet IV, vainqueur des Polonais, et qui venait de leur imposer un tribut, demanda avec tout l’orgueil d’un Ottoman et d’un vainqueur que le czar évacuât tout ce qu’il possédait en Ukraine, et fut refusé avec la même fierté. On ne savait point alors déguiser l’orgueil par les dehors de la bienséance. Le sultan, dans sa lettre, ne traitait le souverain des Russies que de hospodar chrétien, et s’intitulait très glorieuse majesté, roi de tout l’univers. Le czar répondit: « qu’il n’était pas fait pour se soumettre à un chien de mahométan, et que son cimeterre valait bien le sabre du Grand Seigneur ». Alexis alors forma un dessein qui semblait annoncer l’influence que la Russie devait avoir un jour dans l’Europe chrétienne. Il envoya des ambassadeurs au pape et à presque tous les grands souverains de l’Europe, excepté à la France, alliée des Turcs, pour tâcher de former une ligue contre la Porte-Ottomane. Ses ambassadeurs ne réussirent dans Rome qu’à ne point baiser les pieds du pape, et n’obtinrent ailleurs que des voeux impuissants; les querelles des princes chrétiens, et les intérêts qui naissent de ces querelles mêmes, les mettant toujours hors d’état de se réunir contre l’ennemi de la chrétienté. Les Ottomans cependant menaçaient de subjuguer la Pologne, qui refusait de payer le tribut. Le czar Alexis la secourut du côté de la Crimée, et le général de la couronne, Jean Sobieski, lava la honte de son pays dans le sang des Turcs(51), à la célèbre bataille de Choczim, qui lui fraya le chemin au trône. Alexis disputa ce trône, et proposa d’unir ses vastes États à la Pologne, comme les Jagellons y avaient joint la Lithuanie; mais plus son offre était grande, moins elle fut acceptée. Il était très digne, dit-on, de ce nouveau royaume par la manière dont il gouvernait les siens. C’est lui qui le premier fit rédiger un code de lois, quoique imparfaites; il introduisit des manufactures de toile et de soie, qui à la vérité ne se soutinrent pas, mais qu’il eut le mérite d’établir. Il peupla des déserts vers le Volga et la Kama des familles lithuaniennes, polonaises, et tartares, prises dans ses guerres. Tous les prisonniers auparavant étaient esclaves de ceux auxquels ils tombaient en partage; Alexis en fit des cultivateurs: il mit autant qu’il put la discipline dans ses armées; enfin il était digne d’être le père de Pierre le Grand; mais il n’eut le temps de perfectionner rien de ce qu’il entreprit; une mort prématurée l’enleva à l’âge de quarante-six ans, au commencement de 1677(52) selon notre calendrier, qui avance toujours de onze jours sur celui des Russes. Après Alexis, fils de Michel, tout retomba dans la confusion. Il laissait de son premier mariage deux princes et six princesses. L’aîné, Foedor, monta sur le trône, âgé de quinze ans(53); prince d’un tempérament faible et valétudinaire, mais d’un mérite qui ne tenait pas de la faiblesse de son corps. Alexis, son père, l’avait fait reconnaître pour son successeur un an auparavant. C’est ainsi qu’en usèrent les rois de France depuis Hugues Capet jusqu’à Louis le Jeune, et tant d’autres souverains. Le second des fils d’Alexis était Ivan ou Jean, encore plus maltraité par la nature que son frère Foedor, presque privé de la vue et de la parole, ainsi que de santé, et attaqué souvent de convulsions. Des six filles nées de ce premier mariage, la seule célèbre en Europe fut la princesse Sophie, distinguée par les talents de son esprit, mais malheureusement plus connue encore par le mal qu’elle voulut faire à Pierre le Grand. Alexis, de son second mariage avec une autre de ses sujettes, fille du boïard Nariskin, laissa Pierre et la princesse Nathalie. Pierre, né le 30 mai 1672, et suivant le nouveau style, 10 juin, avait à peine quatre ans et demi quand il perdit son père. On n’aimait pas les enfants d’un second lit, et on ne s’attendait pas qu’il dût un jour régner. L’esprit de la famille de Romano fut toujours de policer l’État; tel fut encore le caractère de Foedor. Nous avons déjà remarqué, en parlant de Moscou, qu’il encouragea les citoyens à bâtir plusieurs maisons de pierre. Il agrandit cette capitale; on lui doit quelques règlements de police générale. Mais en voulant réformer les boïards, il les indisposa tous. D’ailleurs il n’était ni assez instruit, ni assez actif, ni assez déterminé, pour oser concevoir un changement général. La guerre avec les Turcs, ou plutôt avec les Tartares de la Crimée, qui continuait toujours avec des succès balancés, ne permettait pas à un prince d’une santé faible de tenter ce grand ouvrage. Foedor épousa, comme ses autres prédécesseurs, une de ses sujettes, originaire des frontières de Pologne; et, l’avant perdue au bout d’une année, il prit pour seconde femme, en 1682, Marthe Mateona, fille du secrétaire Apraxin. Il tomba malade quelques mois après de la maladie dont il mourut, et ne laissa point d’enfant. Comme les czars se mariaient sans avoir égard à la naissance, ils pouvaient aussi choisir (du moins alors) un successeur sans égard à la primogéniture. Il semblait que le rang de femme et d’héritier du souverain dût être uniquement le prix du mérite; et en cela l’usage de cet empire était bien supérieur aux coutumes des États les plus civilisés. Foedor(54), avant d’expirer, voyant que son frère Ivan, trop disgracié de la nature, était incapable de régner, nomma pour héritier des Russies son second frère Pierre, qui n’était âgé que de dix ans, et qui faisait déjà concevoir de grandes espérances. Si la coutume d’élever les sujettes au rang de czarine était favorable aux femmes, il y en avait une autre bien dure: les filles des czars se mariaient alors rarement; la plupart passaient leur vie dans un monastère. La princesse Sophie, la troisième des filles du premier lit du czar Alexis, princesse d’un esprit aussi supérieur que dangereux, ayant vu qu’il restait à son frère Foedor peu de temps à vivre, ne prit point le parti du couvent; et, se trouvant entre ses deux autres frères qui ne pouvaient gouverner, l’un par son incapacité, l’autre par son enfance, elle conçut le dessein de se mettre à la tête de l’empire: elle voulut, dans les derniers temps de la vie du czar Foedor, renouveler le rôle que joua autrefois Pulchérie avec l’empereur Théodose son frère(55). Ivan et Pierre. Horrible sédition de la milice des strélitz. A peine Foedor fut-il expiré(56) que la nomination d’un prince de dix ans au trône, l’exclusion de l’aîné, et les intrigues de la princesse Sophie, leur soeur, excitèrent dans le corps des strélitz une des plus sanglantes révoltes. Les janissaires ni les gardes prétoriennes ne furent jamais si barbares. D’abord, deux jours après les obsèques du czar Foedor, ils courent en armes au Kremelin; c’est, comme on sait, le palais des czars à Moscou: ils commencent par se plaindre de neuf de leurs colonels qui ne les avaient pas assez exactement payés. Le ministère est obligé de casser les colonels, et de donner aux strélitz l’argent qu’ils demandent. Ces soldats ne sont pas contents; ils veulent qu’on leur remette les neuf officiers, et les condamnent, à la pluralité des voix, au supplice qu’on appelle des batoques; voici comme on inflige ce supplice. On dépouille nu le patient; on le couche sur le ventre, et deux bourreaux le frappent sur le dos avec des baguettes jusqu’à ce que le juge dise: C’est assez. Les colonels, ainsi traités par leurs soldats, furent encore obligés de les remercier, selon l’usage oriental des criminels, qui, après avoir été punis, baisent la main de leurs juges; ils ajoutèrent à leurs remerciements une somme d’argent, ce qui n’était pas d’usage. Tandis que les strélitz commençaient ainsi à se faire craindre, la princesse Sophie, qui les animait sous main pour les conduire de crime en crime, convoquait chez elle une assemblée des princesses du sang, des généraux d’armée, des boïards, du patriarche, des évêques, et même des principaux marchands: elle leur représentait que le prince Ivan, par son droit d’aînesse et par son mérite, devait avoir l’empire, dont elle espérait en secret tenir les rênes. Au sortir de l’assemblée, elle fait promettre aux strélitz une augmentation de paye et des présents. Ses émissaires excitent surtout la soldatesque contre la famille des Nariskins, et principalement contre les deux Nariskins, frères de la jeune czarine douairière, mère de Pierre Ier. On persuade aux strélitz qu’un de ces frères, nommé Jean, a pris la robe du czar, qu’il s’est mis sur le trône, et qu’il a voulu étouffer le prince Ivan; on ajoute qu’un malheureux médecin hollandais, nommé Daniel Vangad, a empoisonné le czar Foedor. Enfin Sophie fait remettre entre leurs mains une liste de quarante seigneurs, qu’elle appelle leurs ennemis et ceux de l’État, et qu’ils doivent massacrer. Rien ne ressemble plus aux proscriptions de Sylla et des triumvirs de Rome. Christiern II les avait renouvelées en Danemark et en Suède. On voit par là que ces horreurs sont de tout pays dans les temps de trouble et d’anarchie(57). On jette d’abord par les fenêtres les knès Dolgorouki et Maffeu(58): les strélitz les reçoivent sur la pointe de leurs piques, les dépouillent, et les traînent sur la grande place; aussitôt ils entrent dans le palais, ils y trouvent un des oncles du czar Pierre, Athanase Nariskin, frère de la jeune czarine; ils le massacrent de la même manière; ils forcent les portes d’une église voisine où trois proscrits s’étaient réfugiés; ils les arrachent de l’autel, les dépouillent, et les assassinent à coups de couteau. Leur fureur était si aveugle que, voyant passer un jeune seigneur de la maison de Soltikoff, qu’ils aimaient, et qui n’était point sur la liste des proscrits, quelques-uns d’eux ayant pris ce jeune homme pour Jean Nariskin, qu’ils cherchaient, ils le tuèrent sur-le-champ. Ce qui découvre bien les moeurs de ces temps-là, c’est qu’ayant reconnu leur erreur, ils portèrent le corps du jeune Soltikoff à son père pour l’enterrer, et le père malheureux, loin d’oser se plaindre, leur donna des récompenses pour lui avoir rapporté le corps sanglant de son fils. Sa femme, ses filles, et l’épouse du mort, en pleurs, lui reprochèrent sa faiblesse. Attendons le temps de la vengeance, leur dit le vieillard. Quelques strélitz entendirent ces paroles; ils rentrent furieux dans la chambre, traînent le père par les cheveux, et l’égorgent à la porte de sa maison. D’autres strélitz vont chercher partout le médecin hollandais Vangad; ils rencontrent son fils, ils lui demandent où est son père; le jeune homme, en tremblant, répond qu’il l’ignore, et sur cette réponse il est égorgé. Ils trouvent un autre médecin allemand: « Tu es médecin, lui disent-ils; si tu n’as pas empoisonné notre maître Foedor, tu en as empoisonné d’autres: tu mérites bien la mort; » et ils le tuent. Enfin ils trouvent le Hollandais qu’ils cherchaient, il s’était déguisé en mendiant; ils le traînent devant le palais: les princesses, qui aimaient ce bonhomme, et qui avaient confiance en lui, demandent sa grâce aux strélitz, en les assurant qu’il est un fort bon médecin, et qu’il a très bien traité leur frère Foedor. Les strélitz répondent que non seulement il mérite la mort comme médecin, mais aussi comme sorcier, et qu’ils ont trouvé chez lui un grand crapaud séché et une peau de serpent. Ils ajoutent qu’il leur faut absolument livrer le jeune Ivan Nariskin, qu’ils cherchent en vain depuis deux jours, qu’il est sûrement caché dans le palais, qu’ils y mettront le feu si on ne leur donne leur victime. La soeur d’Ivan Nariskin, les autres princesses, épouvantées, vont dans la retraite où Jean Nariskin est caché; le patriarche le confesse, lui donne le viatique et l’extrême-onction; après quoi il prend une image de la Vierge qui passait pour miraculeuse; il mène par la main le jeune homme, et s’avance aux strélitz en leur montrant l’image de la Vierge. Les princesses en larmes entourent Nariskin, se mettent à genoux devant les soldats, les conjurent, au nom de la Vierge, d’accorder la vie à leur parent; mais les soldats l’arrachent des mains des princesses, ils le traînent au bas des escaliers avec Vangad: alors ils forment entre eux une espèce de tribunal; ils appliquent à la question Nariskin et le médecin. Un d’entre eux, qui savait écrire, dresse un procès-verbal; ils condamnent les deux infortunés à être hachés en pièces; c’est un supplice usité à la Chine et en Tartarie pour les parricides: on l’appelle le supplice des dix mille morceaux. Après avoir ainsi traité Nariskin et Vangad, ils exposent leurs têtes, leurs pieds et leurs mains, sur les pointes de fer d’une balustrade. Pendant qu’ils assouvissaient leur fureur aux yeux des princesses, d’autres massacraient tous ceux qui leur étaient odieux, ou suspects à Sophie. Cette exécution horrible finit par proclamer souverains les deux princes Ivan et Pierre(59), en leur associant leur soeur Sophie en qualité de co-régente. Alors elle approuva tous leurs crimes, et les récompensa, confisqua les biens des proscrits, et les donna aux assassins: elle leur permit même d’élever un monument, sur lequel ils firent graver les noms de ceux qu’ils avaient massacrés comme traîtres à la patrie; elle leur donna enfin des lettres patentes par lesquelles elle les remerciait de leur zèle et de leur fidélité. Gouvernement de la princesse Sophie. Querelle singulière de religion. Conspiration. Voilà par quels degrés la princesse Sophie(60) monta en effet sur le trône de Russie sans être déclarée czarine, et voilà les premiers exemples qu’eut Pierre Ier devant les yeux. Sophie eut tous les honneurs d’une souveraine; son buste sur les monnaies, la signature pour toutes les expéditions, la première place au conseil, et surtout la puissance suprême. Elle avait beaucoup d’esprit, faisait même des vers dans sa langue, écrivait et parlait bien: une figure agréable relevait encore tant de talents; son ambition seule les ternit. Elle maria son frère Ivan suivant la coutume dont nous avons vu tant d’exemples. Une jeune Soltikoff, de la maison de ce même Soltikoff que les strélitz avaient assassiné, fut choisie au milieu de la Sibérie, où son père commandait dans une forteresse, pour être présentée au czar Ivan à Moscou. Sa beauté l’emporta sur les brigues de toutes ses rivales. Ivan l’épousa en 1684. Il semble, à chaque mariage d’un czar, qu’on lise l’histoire d’Assuérus, ou celle du second Théodose. Au milieu des fêtes de ce mariage, les strélitz excitèrent un nouveau soulèvement; et, qui le croirait? c’était pour la religion, c’était pour le dogme. S’ils n’avaient été que soldats, ils ne seraient pas devenus controversistes; mais ils étaient bourgeois de Moscou. Du fond des Indes jusqu’aux extrémités de l’Europe, quiconque se trouve ou se met en droit de parler avec autorité à la populace peut fonder une secte; et c’est ce qu’on a vu dans tous les temps, surtout depuis que la fureur du dogme est devenue l’arme des audacieux et le joug des imbéciles. On avait déjà essuyé quelques séditions en Russie, dans les temps où l’on disputait si la bénédiction devait se donner avec trois doigts ou avec deux. Un certain Abakum, archiprêtre, avait dogmatisé à Moscou sur le Saint-Esprit, qui, selon l’Évangile, doit illuminer tout fidèle; sur l’égalité des premiers chrétiens; sur ces paroles de Jésus: Il n’y aura parmi vous ni premier ni dernier. Plusieurs citoyens, plusieurs strélitz, embrassèrent les opinions d’Abakum: le parti se fortifia; un certain Raspop(61) en fut le chef(62). Les sectaires enfin entrèrent dans la cathédrale, où le patriarche et son clergé officiaient: ils le chassèrent, lui et les siens, à coups de pierres, et se mirent dévotement à leur place pour recevoir le Saint-Esprit. Ils appelaient le patriarche loup ravisseur dans le bercail, titre que toutes les communions se sont libéralement donné les unes aux autres. On courut avertir la princesse Sophie et les deux jeunes czars de ces désordres; on fit dire aux autres strélitz qui soutenaient la bonne cause que les czars et l’Église étaient en danger. Le parti des strélitz et bourgeois patriarcaux en vint aux mains contre la faction des abakumistes; mais le carnage fut suspendu dès qu’on parla de convoquer un concile. Aussitôt un concile s’assemble dans une salle du palais: cette convocation n’était pas difficile; on fit venir tous les prêtres qu’on trouva. Le patriarche et un évêque disputèrent contre Raspop, et, au second syllogisme, on se jeta des pierres au visage. Le concile finit par couper le cou à Raspop et à quelques-uns de ses fidèles disciples, qui furent exécutés sur les seuls ordres des trois souverains, Sophie, Ivan et Pierre. Dans ce temps de trouble, il y avait un knès, Chovanskoi, qui, ayant contribué à l’élévation de la princesse Sophie, voulait, pour prix de ses services, partager le gouvernement. On croit bien qu’il trouva Sophie ingrate. Alors il prit le parti de la dévotion et des raspopites persécutés; il souleva encore une partie des strélitz et du peuple au nom de Dieu: la conspiration fut plus sérieuse que l’enthousiasme de Raspop. Un ambitieux hypocrite va toujours plus loin qu’un simple fanatique. Chovanskoi ne prétendait pas moins que l’empire; et, pour n’avoir désormais rien à craindre, il résolut de massacrer, et les deux czars, et Sophie, et les autres princesses, et tout ce qui était attaché à la famille czarienne. Les czars et les princesses furent obligés de se retirer au monastère de la Trinité, à douze lieues de Moscou. C’était à la fois un couvent, un palais et une forteresse, comme Mont-Cassin, Corbie, Fulde, Kempten, et tant d’autres, chez les chrétiens du rite latin. Ce monastère de la Trinité appartient aux moines basiliens; il est entouré de larges fossés et de remparts de briques garnis d’une artillerie nombreuse. Les moines possédaient quatre lieues de pays à la ronde. La famille czarienne y était en sûreté, plus encore par la force que par la sainteté du lieu. De là Sophie négocia avec le rebelle, le trompa, l’attira à moitié chemin, et lui fit trancher la tête, ainsi qu’à un de ses fils, et à trente-sept strélitz qui l’accompagnaient(63). Le corps des strélitz, à cette nouvelle, s’apprête à marcher en armes au couvent de la Trinité, il menace de tout exterminer: la famille czarienne se fortifie; les boïards arment leurs vassaux; tous les gentilshommes accourent; une guerre civile sanglante commençait. Le patriarche apaisa un peu les strélitz; les troupes qui venaient contre eux de tous côtés les intimidèrent: ils passèrent enfin de la fureur à la crainte, et de la crainte à la plus aveugle soumission, changement ordinaire à la multitude(64). Trois mille sept cents des leurs, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, se mirent une corde au cou, et marchèrent en cet état au couvent de la Trinité, que trois jours auparavant ils voulaient réduire en cendres. Ces malheureux se rendirent devant le monastère, portant deux à deux un billot et une hache; ils se prosternèrent à terre, et attendirent leur supplice; on leur pardonna(65). Ils s’en retournèrent à Moscou en bénissant leurs maîtres, et prêts, sans le savoir, à renouveler tous leurs attentats à la première occasion. Après ces convulsions, l’État reprit un extérieur tranquille; Sophie eut toujours la principale autorité abandonnant Ivan à son incapacité, et tenant Pierre en tutelle. Pour augmenter sa puissance, elle la partagea avec le prince Basile Gallitzin, qu’elle fit généralissime, administrateur de l’État, et garde des sceaux: homme supérieur en tout genre à tout ce qui était alors dans cette cour orageuse; poli, magnifique, n’ayant que de grands desseins, plus instruit qu’aucun Russe parce qu’il avait reçu une éducation meilleure, possédant même la langue latine, presque totalement ignorée en Russie; homme d’un esprit actif, laborieux, d’un génie au-dessus de son siècle, et capable de changer la Russie s’il en avait eu le temps et le pouvoir comme il en avait la volonté. C’est l’éloge que fait de lui La Neuville(66), envoyé pour lors de Pologne en Russie, et les éloges des étrangers sont les moins suspects. Ce ministre contint la milice des strélitz en distribuant les plus mutins dans des régiments en Ukraine, à Casan, en Sibérie. C’est sous son administration que la Pologne, longtemps rivale de la Russie, céda, en 1686, toutes ses prétentions sur les grandes provinces de Smolensko et de l’Ukraine. C’est lui qui, le premier, fit envoyer, en 1687, une ambassade en France, pays qui était depuis vingt ans dans toute sa gloire, par les conquêtes et les nouveaux établissements de Louis XIV, par sa magnificence, et surtout par la perfection des arts, sans lesquels on n’a que de la grandeur, et point de gloire véritable. La France n’avait eu encore aucune correspondance avec la Russie, on ne la connaissait pas; et l’Académie des inscriptions célébra par une médaille cette ambassade, comme si elle fut venue des Indes; mais, malgré la médaille, l’ambassadeur Dolgorouki échoua; il essuya même de violents dégouts par la conduite de ses domestiques. On eut mieux fait de tolérer leurs fautes; mais la cour de Louis XIV ne pouvait prévoir alors que la Russie et la France compteraient un jour parmi leurs avantages celui d’être étroitement alliées. L’État était alors tranquille au dedans, toujours resserré du côté de la Suède, mais étendu du côté de la Pologne, sa nouvelle alliée, continuellement en alarmes vers la Tartarie-Crimée, et en mésintelligence avec la Chine pour les frontières. Ce qui était le plus intolérable pour cet empire, et ce qui marquait bien qu’il n’était point parvenu encore à une administration vigoureuse et régulière, c’est que le kan des Tartares de Crimée exigeait un tribut annuel de soixante mille roubles, comme la Turquie en avait imposé un à la Pologne. La Tartarie-Crimée est cette même Chersonèse taurique, célèbre autrefois par le commerce des Grecs, et plus encore par leurs fables; contrée fertile et toujours barbare, nommée Crimée, du titre des premiers kans, qui s’appelaient crim avant les conquêtes des enfants de Gengis. C’est pour s’affranchir et se venger de la honte d’un tel tribut que le premier ministre Gallitzin alla lui-même en Crimée à la tête d’une armée nombreuse(67). Ces armées ne ressemblaient en rien à celles que le gouvernement entretient aujourd’hui; point de discipline, pas même de régiment bien armé, point d’habits uniformes, rien de régulier; une milice à la vérité endurcie au travail et à la disette, mais une profusion de bagages qu’on ne voit pas même dans nos camps, où règne le luxe. Ce nombre prodigieux de chars qui portaient des munitions et des vivres dans des pays dévastés et dans des déserts nuisit aux entreprises sur la Crimée. On se trouva dans de vastes solitudes sur la rivière de Samare, sans magasins. Gallitzin fit dans ces déserts ce qu’on n’a point, je pense, fait ailleurs: il employa trente mille hommes à bâtir sur la Samare une ville qui put servir d’entrepôt pour la campagne prochaine; elle fut commencée dès cette année, et achevée en trois mois, l’année suivante, toute de bois à la vérité, avec deux maisons de briques et des remparts de gazon, mais munies d’artillerie, et en état de défense. C’est tout ce qui se fit de singulier dans cette expédition ruineuse. Cependant Sophie régnait: Ivan n’avait que le nom de czar; et Pierre, âgé de dix-sept ans, avait déjà le courage de l’être. L’envoyé de Pologne, La Neuville, résident alors à Moscou, et témoin oculaire de ce qui se passa, prétend que Sophie et Gallitzin engagèrent le nouveau chef des strélitz à leur sacrifier leur jeune czar: il parait au moins que six cents de ces strélitz devaient s’emparer de sa personne. Les Mémoires secrets que la cour de Russie m’a confiés assurent que le parti était pris de tuer Pierre Ier: le coup allait être porté, et la Russie était privée à jamais de la nouvelle existence qu’elle a reçue depuis(68). Le czar fut encore obligé de se sauver au couvent de la Trinité, refuge ordinaire de la cour menacée de la soldatesque. Là il convoque les boïards de son parti, assemble une milice, fait parler aux capitaines des strélitz, appelle à lui quelques Allemands établis dans Moscou depuis longtemps, tous attachés à sa personne, parce qu’il favorisait déjà les étrangers. Sophie et Ivan, restés dans Moscou, conjurent le corps des strélitz de leur demeurer fidèles; mais la cause de Pierre, qui se plaint d’un attentat médité contre sa personne et contre sa mère, l’emporte sur celle d’une princesse et d’un czar dont le seul aspect éloignait les coeurs. Tous les complices furent punis avec une sévérité à laquelle le pays était alors aussi accoutumé qu’aux attentats. Quelques-uns furent décapités, après avoir éprouvé le supplice du knout ou des batoques. Le chef des strélitz périt de cette manière: On coupa la langue à d’autres qu’on soupçonnait. Le prince Gallitzin, qui avait un de ses parents auprès du czar Pierre, obtint la vie; mais, dépouillé de tous ses biens, qui étaient immenses, il fut relégué sur le chemin d’Archangel. La Neuville, présent à toute cette catastrophe, dit qu’on prononça la sentence à Gallitzin en ces termes: « Il t’est ordonné par le très clément czar de te rendre à Karga, ville sous le pôle, et d’y rester le reste de tes jours. La bonté extrême de Sa Majesté t’accorde trois sous par jour. » Il n’y a point de ville sons le pôle. Karga est au soixante et deuxième degré de latitude, six degrés et demi seulement plus au nord que Moscou. Celui qui aurait prononcé cette sentence eut été mauvais géographe: on prétend que La Neuville a été trompé par un rapport infidèle. Enfin la princesse Sophie(69) fut reconduite dans son monastère de Moscou: après avoir régné longtemps, ce changement était un assez grand supplice. De ce moment Pierre régna. Son frère Ivan n’eut d’autre part au gouvernement que celle de voir son nom dans les actes publics; il mena une vie privée, et mourut en 1696. Règne de Pierre Ier. Commencement de la grande réforme. Pierre le Grand avait une taille haute, dégagée, bien formée, le visage noble, des yeux animés, un tempérament robuste, propre à tous les exercices et à tous les travaux; son esprit était juste, ce qui est le fond de tous les vrais talents, et cette justesse était mêlée d’une inquiétude qui le portait à tout entreprendre et à tout faire. Il s’en fallait beaucoup que son éducation eut été digne de son génie: l’intérêt de la princesse Sophie avait été surtout de le laisser dans l’ignorance, et de l’abandonner aux excès que la jeunesse, l’oisiveté, la coutume, et son rang, ne rendaient que trop permis. Cependant il était récemment marié(70), et il avait épousé, comme tous les autres czars, une de ses sujettes, fille du colonel Lapuchin(71); mais étant jeune, et n’ayant eu pendant quelque temps d’autre prérogative du trône que celle de se livrer à ses plaisirs, les liens sérieux du mariage ne le retinrent pas assez. Les plaisirs de la table avec quelques étrangers attirés à Moscou par le ministre Gallitzin ne firent pas augurer qu’il serait un réformateur; cependant, malgré les mauvais exemples, et même malgré les plaisirs, il s’appliquait à l’art militaire et au gouvernement: on devait déjà reconnaître en lui le germe d’un grand homme. On s’attendait encore moins qu’un prince qui était saisi d’un effroi machinal qui allait jusqu’à la sueur froide et à des convulsions quand il fallait passer un ruisseau deviendrait un jour le meilleur homme de mer dans le Septentrion. Il commença par dompter la nature en se jetant dans l’eau malgré son horreur pour cet élément; l’aversion se changea même en un goût dominant. L’ignorance dans laquelle on l’éleva le faisait rougir. Il apprit de lui-même, et presque sans maîtres, assez d’allemand et de hollandais pour s’expliquer et pour écrire intelligiblement dans ces deux langues. Les Allemands et les Hollandais étaient pour lui les peuples les plus polis; puisque les uns exerçaient déjà dans Moscou une partie des arts qu’il voulait faire naître dans son empire, et les autres excellaient dans la marine, qu’il regardait comme l’art le plus nécessaire. Telles étaient ses dispositions malgré les penchants de sa jeunesse. Cependant il avait toujours des factions à craindre, l’humeur turbulente des strélitz à réprimer, et une guerre presque continuelle contre les Tartares de la Crimée à soutenir. Cette guerre avait fini, en 1689, par une trêve qui ne dura que peu de temps. Da |