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| Commande CDROM | Table de l'Histoire de l'empire de Russie|. HISTOIRE DE L’EMPIRE DE RUSSIE SOUS PIERRE LE GRAND. PRÉFACE HISTORIQUE ET CRITIQUE. Ier. (1)Lorsque, vers le commencement du siècle où nous sommes, le czar Pierre jetait les fondements de Pétersbourg, ou plutôt de son empire, personne ne prévoyait le succès. Quiconque aurait imaginé alors qu’un souverain de Russie pourrait envoyer des hottes victorieuses aux Dardanelles, subjuguer la Crimée, chasser les Turcs de quatre grandes provinces, dominer sur la mer Noire, établir la plus brillante cour de l’Europe, et faire fleurir tous les arts au milieu de la guerre; quiconque l’eût dit n’eût passé que pour un visionnaire. Mais un visionnaire plus avéré est l’écrivain qui prédit en 1762, dans je ne sais quel Contrat social ou insocial, que l’empire de Russie allait tomber. Il dit en propres mots(2): « Les Tartares, ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maîtres et les nôtres: cela me parait infaillible. » C’est une étrange manie que celle d’un polisson qui parle en maître aux souverains, et qui prédit infailliblement la chute prochaine des empires, du fond du tonneau où il prêche, et qu’il croit avoir appartenu autrefois à Diogène(3). Les étonnants progrès de l’impératrice Catherine II et de la nation russe sont une preuve assez forte que Pierre le Grand a bâti sur un fondement ferme et durable. Il est même de tous les législateurs, après Mahomet, celui dont le peuple s’est le plus signalé après lui. Les Romulus et les Thésée n’en approchent pas(4). Une preuve assez belle qu’on doit tout en Russie à Pierre le Grand est ce qui arriva dans la cérémonie de l’action de grâces rendue à Dieu, selon l’usage, dans la cathédrale de Pétersbourg, pour la victoire du comte d’Orlof, qui brûla la flotte ottomane tout entière en 1770. Le prédicateur, nommé Platon(5), et digne de ce nom, passa, au milieu de son discours, de la chaire où il parlait au tombeau de Pierre le Grand, et, embrassant la statue de ce fondateur: « C’est toi, dit-il, qui as remporté cette victoire, c’est toi qui as construit parmi nous le premier vaisseau, etc. etc. » Ce trait que nous avons rapporté ailleurs(6), et qui charmera la postérité la plus reculée, est, comme la conduite de plusieurs officiers russes, un exemple du sublime. Un comte de Schouvaloff(7), chambellan de l’impératrice Élisabeth, l’homme de l’empire peut-être le plus instruit, voulut, en 1759, communiquer à l’historien de Pierre les documents authentiques nécessaires, et on n’a écrit que d’après eux. II. Le public a quelques prétendues histoires de Pierre le Grand; la plupart ont été composées sur des gazettes. Celle qu’on a donnée à Amsterdam, en quatre volumes, sous le nom du boïard Nestesuranoy, est une de ces fraudes typographiques trop communes(8). Tels sont les Mémoires d’Espagne, sous le nom de don Juan de Colmenar; l’Histoire de Louis XIV, composée par le jésuite La Motte sur de prétendus mémoires d’un ministre d’État, et attribuée à La Martinière; telles sont l’histoire de l’empereur Charles VI, et celle du prince Eugène, et tant d’autres. C’est ainsi qu’on a fait servir le bel art de l’imprimerie au plus méprisable des commerces. Un libraire de Hollande commande un livre comme un manufacturier fait fabriquer des étoffes; et il se trouve malheureusement des écrivains que la nécessité force de vendre leur peine à ces marchands, comme des ouvriers à leurs gages: de là tous ces insipides panégyriques; ces libelles diffamatoires dont le public est surchargé c’est un des vices les plus honteux de notre siècle. Jamais l’histoire n’eut plus besoin de preuves authentiques que dans nos jours, où l’on trafique si insolemment du mensonge. L’auteur qui donne au public l’Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand est le même qui écrivit, il y a trente ans, l’Histoire de Charles XII sur les Mémoires de plusieurs personnes publiques qui avaient longtemps vécu auprès de ce monarque. La présente histoire est une confirmation et un supplément de la première. On se croit obligé ici, par respect pour le public et pour la vérité, de mettre au jour un témoignage irrécusable, qui apprendra quelle foi on doit ajouter à l’Histoire de Charles XII. Il n’y a pas longtemps que le roi de Pologne, duc de Lorraine, se faisait relire cet ouvrage à Commercy; il fut si frappé de la vérité de tant de faits dont il avait été le témoin, et si indigné de la hardiesse avec laquelle on les a combattus dans quelques libelles et dans quelques journaux, qu’il voulut fortifier par le sceau de son témoignage la créance que mérite l’historien, et que, ne pouvant écrire lui-même, il ordonna à un de ses grands officiers d’en dresser un acte authentique(9). Cet acte envoyé à l’auteur lui causa une surprise d’autant plus agréable qu’il venait d’un roi aussi instruit de tous ces événements que Charles XII lui-même, et qui d’ailleurs est connu dans l’Europe par son amour pour le vrai, autant que par sa bienfaisance. On a une foule de témoignages aussi incontestables sur l’histoire du siècle de Louis XIV(10), ouvrage non moins vrai et non moins important, qui respire l’amour de la patrie, mais dans lequel cet esprit de patriotisme n’a rien dérobé à la vérité, et n’a jamais ni outré le bien, ni déguisé le mal; ouvrage composé sans intérêt, sans crainte et sans espérance, par un homme que sa situation met en état de ne flatter personne. Il y a peu de citations dans le Siècle de Louis XIV, parce que les événements des premières années, connus de tout le monde, n’avaient besoin que d’être mis dans leur jour, et que l’auteur a été témoin des derniers. Au contraire, on cite toujours ses garants dans l’Histoire de l’empire de Russie, et le premier de ces témoins, c’est Pierre le Grand lui-même. III. On ne s’est point fatigué, dans cette Histoire de Pierre le Grand, à rechercher vainement l’origine de la plupart des peuples qui composent l’empire immense de Russie, depuis le Kamtschatka jusqu’à la mer Baltique. C’est une étrange entreprise de vouloir prouver par des pièces authentiques que les Huns vinrent autrefois du nord de fa Chine en Sibérie, et que les Chinois eux-mêmes sont une colonie d’Égyptiens. Je sais que des philosophes d’un grand mérite(11) ont cru voir quelque conformité entre ces peuples; mais on a trop abusé de leurs doutes; on a voulu convertir en certitude leurs conjectures(12). Voici, par exemple, comme on s’y prend aujourd’hui pour prouver que les Égyptiens sont les pères des Chinois. Un ancien a conté que l’Égyptien Sésostris alla jusqu’au Gange: or, s’il alla vers le Gange, il put aller à la Chine, qui est très loin du Gange, donc il y alla; or la Chine alors n’était point peuplée, il est donc clair que Sésostris la peupla. Les Égyptiens, dans leurs fêtes, allumaient des chandelles; les Chinois ont des lanternes, donc on ne peut douter que les Chinois ne soient une colonie d’Égypte. De plus, les Égyptiens ont un grand fleuve; les Chinois en ont un. Enfin il est évident que les premiers rois de la Chine ont porté les noms des anciens rois d’Égypte: car dans le nom de la famille Yu, on peut trouver les caractères qui, arrangés d’une autre façon, forment le mot Menès. Il est donc incontestable que l’empereur Yu prit son nom de Mènes, roi d’Égypte, et l’empereur Ki est évidemment le roi Atoës en changeant k en a et i en toës. Mais si un savant de Tobolsk ou de Pékin avait lu quelqu’un de nos livres, il pourrait prouver bien plus démonstrativement que nous venons des Troyens. Voici comme il pourrait s’y prendre, et comme il étonnerait son pays par ses profondes recherches. Les livres les plus anciens, dirait-il, et les plus respectés dans le petit pays d’Occident nommé France, sont les romans; ils étaient écrits dans une langue pure, dérivée des anciens Romains, qui n’ont jamais menti: or plus de vingt de ces livres authentiques déposent que Francus, fondateur de la monarchie des Francs, était fils d’Hector; le nom d’Hector s’est toujours conservé depuis dans la nation, et, même dans ce siècle, un de ses plus grands généraux s’appelait Hector de Villars. Les nations voisines ont reconnu si unanimement cette vérité que l’Arioste, un des plus savants Italiens, avoue, dans son Roland, que les chevaliers de Charlemagne combattaient pour avoir le casque d’Hector. Enfin une preuve sans réplique, c’est que les anciens Francs, pour perpétuer la mémoire des Troyens leurs pères, bâtirent une nouvelle ville de Troyes en Champagne; et ces nouveaux Troyens ont toujours conservé une si grande aversion pour les Grecs leurs ennemis qu’il n’y a pas aujourd’hui quatre de ces Champenois qui veuillent apprendre le grec. Ils n’ont même jamais voulu recevoir de jésuites chez eux; et c’est probablement parce qu’ils avaient entendu dire que quelques jésuites expliquaient autrefois Homère aux jeunes lettrés. Il est certain que de tels raisonnements feraient un grand effet à Pékin et à Tobolsk; mais aussi un autre savant renverserait cet édifice en prouvant que les Parisiens descendent des Grecs: car, dirait-il, le premier président d’un tribunal de Paris s’appelait Achille de Harlai. Achille vient certainement de l’Achille grec, et Harlai vient d’Aristos, en changeant istos en lai. Les Champs-Élysées, qui sont encore à la porte de la ville, et le mont Olympe, qu’on voit encore prés de Mézières, sont des monuments contre lesquels l’incrédulité la plus déterminée ne peut tenir. D’ailleurs toutes les coutumes d’Athènes sont conservées dans Paris; on y juge les tragédies et les comédies avec autant de légèreté qu’elles l’étaient par les Athéniens; on y couronne les généraux des armées sur les théâtres comme dans Athènes; et en dernier lieu(13) le maréchal de Saxe reçut publiquement des mains d’une actrice une couronne qu’on ne lui aurait pas donnée dans la cathédrale. Les Parisiens ont des académies qui viennent de celles d’Athènes, une église, une liturgie, des paroisses, des diocèses, toutes inventions grecques, tous mots tirés du grec; les maladies des Parisiens sont grecques, apoplexie, phtisie, péripneumonie, cachexie, dysenterie, jalousie, etc. Il faut avouer que ce sentiment balancerait beaucoup l’autorité du savant personnage qui a démontré tout à l’heure que nous sommes une colonie troyenne. Ces deux opinions seraient encore combattues par d’autres profonds antiquaires; les uns feraient voir que nous sommes Égyptiens, attendu que le culte d’Isis fut établi au village d’Issy, sur le chemin de Paris à Versailles. D’autres prouveraient que nous sommes des Arabes, comme le témoignent le mot d’almanach, d’alambic, d’algèbre, d’amiral. Les savants chinois et sibériens seraient très embarrassés à décider, et nous laisseraient enfin pour ce que nous sommes. Il paraît qu’il faut s’en tenir à cette incertitude sur l’origine de toutes les nations. Il en est des peuples comme des familles plusieurs barons allemands se font descendre en droite ligne d’Arminius; on composa pour Mahomet une généalogie pat laquelle il venait d’Abraham et d’Agar. Ainsi la maison des anciens czars de Russie venait du roi de Hongrie Bela; ce Bela, d’Attila; Attila, de Turck, père des Huns, et Turck était fils de Japhet. Son frère Russ avait fondé le trône de Russie; un autre frère, nommé Camari, établit sa puissance vers le Volga. Tous ces fils de Japhet étaient, comme chacun sait, les petits-fils de Noé, inconnu à toute la terre, excepté à un petit peuple très longtemps inconnu lui-même. Les trois enfants de ce Noé allèrent vite s’établir à mille lieues les uns des autres, de peur de se donner des secours, et firent probablement avec leurs soeurs des millions d’habitants en très peu d’années. Plusieurs graves personnages ont suivi exactement ces filiations avec la même sagacité qu’ils ont découvert comment les Japonais avaient peuplé le Pérou. L’histoire a été longtemps écrite dans ce goût, qui n’est pas celui du président de Thou et de Rapin de Thoiras. IV. S’il faut être un peu en garde contre les historiens qui remontent à la Tour de Babel et au déluge, il ne faut pas moins se défier de ceux qui particularisent toute l’histoire moderne, qui entrent dans tous les secrets des ministres, et qui vous donnent audacieusement la relation exacte de toutes les batailles dont les généraux auraient eu bien de la peine à rendre compte. Il s’est donné depuis le commencement du dernier siècle près de deux cents grands combats en Europe, la plupart plus meurtriers que les batailles d’Arbelle et de Pharsale; mais très peu de ces actions ayant eu de grandes suites, elles sont perdues pour la postérité. S’il n’y avait qu’un livre dans le monde, les enfants en sauraient par coeur toutes les lignes, on en compterait toutes les syllabes; s’il n’y avait eu qu’une bataille, le nom de chaque soldat serait connu, et sa généalogie passerait à la dernière postérité mais dans cette longue suite à peine interrompue de guerres sanglantes que se font les princes chrétiens, les anciens intérêts, qui tous ont changé, sont effacés par les nouveaux; les batailles données il y a vingt ans sont oubliées pour celles qu’on donne de nos jours; comme, dans Paris, les nouvelles d’hier sont étouffées par celles d’aujourd’hui, qui vont l’être à leur tour par celles de demain; et presque tous les événements sont précipités les uns par les autres dans un éternel oubli. C’est une réflexion qu’on ne saurait trop faire: elle sert à consoler des malheurs qu’on essuie; elle montre le néant des choses humaines. Il ne reste, pour fixer l’attention des hommes, que les révolutions frappantes qui ont changé les moeurs et les lois des grands États; et c’est à ce titre que l’histoire de Pierre le Grand mérite d’être connue. Si on s’est trop appesanti sur quelques détails de combats et de prises de villes qui ressemblent à d’autres combats et à d’autres sièges, on en demande pardon au lecteur philosophe, et ou n’a d’autre excuse, sinon que ces petits faits étant liés aux grands, marchent nécessairement à leur suite. On a réfuté Nordberg(14) dans les endroits qui ont paru les plus importants, et on l’a laissé se tromper impunément sur les petites choses. V. On a fait l’Histoire de Pierre le Grand la plus courte et la plus pleine qu’on a pu. Il y a des histoires de petites provinces, de petites villes, d’abbayes même de moines, en plusieurs volumes in-folio; les Mémoires d’un abbé(15) retiré quelques années en Espagne, où il n’a presque rien fait, contiennent huit tomes: un seul a suffi pour la vie d’Alexandre. Il se peut qu’il y ait encore des hommes enfants qui aiment mieux les fables des Osiris, des Bacchus, des Hercule, des Thésée, consacrées par l’antiquité, que l’histoire véritable d’un prince moderne, soit parce que ces noms antiques d’Osiris et d’Hercule flattent plus l’oreille que celui de Pierre, soit parce que des géants et des lions terrassés plaisent plus à une imagination faible que des lois et des entreprises utiles. Cependant il faut avouer que la défaite du géant d’Épidaure et du voleur Sinnis, et le combat contre la truie de Crommion, ne valent pas les exploits du vainqueur de Charles XII, du fondateur de Pétersbourg, et du législateur d’un empire redoutable. Les anciens nous ont appris à penser, il est vrai; mais il serait bien étrange de préférer le Scythe Anacharsis, parce qu’il était ancien, au Scythe moderne qui a policé tant de peuples(16). Cette histoire contient la vie publique du czar, laquelle a été utile, non sa vie privée, sur laquelle on n’a que quelques anecdotes d’ailleurs assez connues(17). Les secrets de son cabinet, de son lit, et de sa table, ne peuvent être bien dévoilés par un étranger, et ne doivent point l’être. Si quelqu’un eût pu donner de tels mémoires, c’eût été un prince Menzikoff, un général Czeremetoff, qui l’ont vu si longtemps dans son intérieur; ils ne l’ont pas fait, et tout ce qui, aujourd’hui, ne serait appuyé que sur des bruits publics, ne mériterait point de créance. Les esprits sages aiment mieux voir un grand homme travailler vingt-cinq ans an bonheur d’un vaste empire que d’apprendre d’une manière très incertaine ce que ce grand homme pouvait avoir de commun avec le vulgaire de son pays. Suétone rapporte ce que les premiers empereurs de Rome avaient fait de plus secret; mais avait-il vécu familièrement avec douze Césars? VI. Quand il ne s’agit que de style, que de critique, que de petits intérêts d’auteur, il faut laisser aboyer(18) les petits faiseurs de brochures; on se rendrait presque aussi ridicule qu’eux si on perdait son temps à leur répondre ou même à les lire; mais quand il s’agit de faits importants, il faut quelquefois que la vérité s’abaisse à confondre même les mensonges des hommes méprisables: leur opprobre ne doit pas plus empêcher la vérité de s’expliquer, que la bassesse d’un criminel de la lie du peuple n’empêche la justice d’agir contre lui: c’est par cette double raison qu’on a été obligé d’imposer silence au coupable ignorant(19) qui avait corrompu l’Histoire du Siècle de Louis XIV, par des notes aussi absurdes que calomnieuses dans lesquelles il outrageait brutalement une branche de la maison de France et toute la maison d’Autriche, et cent familles illustres de l’Europe, dont les antichambres lui étaient aussi inconnues que les faits qu’il osait falsifier. C’est un grand inconvénient attaché au bel art de l’imprimerie, que cette facilité malheureuse de publier les impostures et les calomnies. Le prêtre de l’Oratoire Levassor et le jésuite La Motte, l’un mendiant en Angleterre, l’autre mendiant en Hollande, écrivirent tous deux l’histoire pour gagner du pain: l’un choisit le roi de France Louis XIII pour l’objet de sa satire; l’autre prit pour but Louis XIV(20). Leur qualité de moines apostats ne devait pas leur concilier la créance publique; cependant c’est un plaisir de voir avec quelle confiance ils annoncent tous deux qu’ils sont chargés du dépôt de la vérité: ils rebattent sans cesse cette maxime, qu’il faut oser dire tout ce qui est vrai; ils devaient ajouter qu’il faut commencer par en être instruit. Leur maxime dans leur bouche est leur propre condamnation; mais cette maxime en elle-même mérite bien d’être examinée, puisqu’elle est devenue l’excuse de toutes les satires. Toute vérité publique, importante, utile, doit être dite, sans doute; mais s’il y a quelque anecdote odieuse sur un prince, si, dans l’intérieur de son domestique, il s’est livré, comme tant de particuliers, à des faiblesses de l’humanité, connues peut-être d’un ou deux confidents, qui vous a chargé de révéler au public ce que ces deux confidents ne devaient révéler à personne? Je veux que vous ayez pénétré dans ce mystère, pourquoi déchirez-vous le voile dont tout homme a droit de se couvrir dans le secret de sa maison? et par quelle raison publiez-vous ce scandale? Pour flatter la curiosité des hommes, répondez-vous, pour plaire à leur malignité, pour débiter mon livre, qui, sans cela, ne serait pas lu. Vous n’êtes donc qu’un satirique, qu’un faiseur de libelles, qui vendez des médisances; et non pas un historien. Si cette faiblesse d’un homme public, si ce vice secret que vous cherchez à faire connaître, a influé sur les affaires publiques, s’il a fait perdre une bataille, dérangé les finances de l’État, rendu les citoyens malheureux, vous devez en parler: votre devoir est de démêler ce petit ressort caché qui a produit de grands événements; hors de là vous devez vous taire. Que nulle vérité ne soit cachée: c’est une maxime qui peut souffrir quelques exceptions. Mais en voici une qui n’en admet point: « Ne dites à la postérité que ce que ce qui est digne de la postérité. » VII. Outre le mensonge dans les faits, il y a encore le mensonge dans les portraits. Cette fureur de charger une histoire de portraits a commencé en France par les romans. C’est Clélie(21) qui mit cette manie à la mode. Sarrasin, dans l’aurore du bon goût(22), fit l’Histoire de la conspiration de Valstein, qui n’avait jamais conspiré; il ne manque pas, en faisant le portrait de Valstein, qu’il n’avait jamais vu, de traduire presque tout ce que Salluste dit de Catilina, que Salluste avait beaucoup vu. C’est écrire l’histoire en bel esprit; et qui veut trop faire parade de son esprit ne réussit qu’à le montrer, ce qui est bien peu de chose. Il convenait au cardinal de Retz de peindre les principaux personnages de son temps, qu’il avait tous pratiqués, et qui avaient été ou ses amis ou ses ennemis; il ne les a pas peints sans doute de ces couleurs fades dont Maimbourg enlumine dans ses histoires romanesques les princes des temps passés. Mais était-il un peintre fidèle? la passion, le goût de la singularité, n’égaraient-ils pas son pinceau? Devait-il, par exemple, s’exprimer ainsi sur la reine, mère de Louis XIV: « Elle avait de cette sorte d’esprit qui lui était nécessaire pour ne pas paraître sotte aux yeux de ceux qui ne la connaissaient pas; plus d’aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, plus d’application à l’argent que de libéralité, plus de libéralité que d’intérêt, plus d’intérêt que de désintéressement, plus d’attachement que de passion, plus de dureté que de fierté, plus d’intention de piété que de piété, plus d’opiniâtreté que de fermeté, et plus d’incapacité que tout ce que dessus »? Il faut avouer que les obscurités de ces expressions, cette foule d’antithèses et de comparatifs, et le burlesque de cette peinture si indigne de l’histoire, ne doivent pas plaire aux esprits bien faits. Ceux qui aiment la vérité doutent de celle du portrait, en lui comparant la conduite de la reine; et les coeurs vertueux sont aussi révoltés de l’aigreur et du mépris que l’historien déploie en parlant d’une princesse qui le combla de bienfaits, qu’ils sont indignés de voir un archevêque faire la guerre civile, comme il l’avoue, uniquement pour le plaisir de la faire. S’il faut se défier de ces portraits tracés par ceux qui étaient si à portée de bien peindre, comment pourrait-on croire sur sa parole un historien s’il affectait de vouloir pénétrer un prince qui aurait vécu à six cents lieues de lui? Il faut en ce cas le peindre par ses actions, et laisser à ceux qui ont approché longtemps de sa personne le soin de dire le reste. Les harangues sont une autre espèce de mensonge oratoire que les historiens se sont permis autrefois. On faisait dire à ses héros ce qu’ils n’auraient pu dire. Cette liberté, surtout, pouvait se prendre avec un personnage d’un temps éloigné; mais aujourd’hui ces fictions ne sont plus tolérées: on exige bien plus, car si on mettait dans la bouche d’un prince une harangue qu’il n’eût pas prononcée, ou ne regarderait l’historien que comme un rhéteur. Une troisième espèce de mensonge, et la plus grossière de toutes, mais qui fut longtemps la plus séduisante, c’est le merveilleux: il domine dans toutes les histoires anciennes, sans en excepter une seule. On trouve même encore quelques prédictions dans l’Histoire de Charles XII par Nordberg; mais on n’en voit dans aucun de nos historiens sensés qui ont écrit dans ce siècle; les signes, les prodiges, les apparitions, sont renvoyés à la fable. L’histoire avait besoin d’être éclairée par la philosophie. VIII(23). Il y a un article important qui peut intéresser la dignité des couronnes. Oléarius, qui accompagnait, en 1634(24), des envoyés de Holstein en Russie et en Perse, rapporte, au livre troisième de son histoire, que le czar Ivan Basilovitz avait relégué en Sibérie un ambassadeur de l’empereur: c’est un fait dont aucun autre historien, que je sache, n’a jamais parlé; il n’est pas vraisemblable que l’empereur eut souffert une violation du droit des gens si extraordinaire et si outrageante. Le même Oléarius dit dans un autre endroit: « Nous partîmes le 13 février, de compagnie avec un certain ambassadeur de France, qui s’appelait Charles de Talleyrand, prince de Chalais, etc. Louis l’avait envoyé avec Jacques Roussel en ambassade en Turquie et en Moscovie; mais son collègue lui rendit de si mauvais offices auprès du patriarche que le grand-duc le relégua en Sibérie. » Au livre troisième, il dit que cet ambassadeur, prince de Chalais, et le nommé Roussel, son collègue, qui était marchand, étaient envoyés de Henri IV(25). Il est assez probable que Henri IV, mort en 1610, n’envoya point d’ambassade en Moscovie en 1634. Si Louis XIII avait fait partir pour ambassadeur un homme d’une maison aussi illustre que celle de Talleyrand, il ne lui eût point donné un marchand pour collègue; l’Europe aurait été informée de cette ambassade, et l’outrage singulier fait au roi de France eût fait encore plus de bruit. Ayant contesté ce fait incroyable, et voyant que la fable d’Oléarius avait pris quelque crédit, je me suis cru obligé de demander des éclaircissements au dépôt des affaires étrangères en France. Voici ce qui a donné lieu à la méprise d’Oléarius. Il y eut en effet un homme de la maison de Talleyrand qui, ayant la passion des voyages, alla jusqu’en Turquie, sans en parler à sa famille et sans demander de lettres de recommandation. Il rencontra un marchand hollandais, nommé Roussel, député d’une compagnie de négoce, et qui n’était pas sans liaison avec le ministère de France. Le marquis de Talleyrand se joignit avec lui pour aller voir la Perse, et, s’étant brouillé en chemin avec son compagnon de voyage, Roussel le calomnia auprès du patriarche de Moscou: on l’envoya en effet en Sibérie; il trouva le moyen d’avertir sa famille, et au bout de trois ans, le secrétaire d’État, M. Desnoyers, obtint sa liberté de la cour de Moscou. Voilà le fait mis au jour il n’est digne d’entrer dans l’histoire qu’autant qu’il met en garde contre la prodigieuse quantité d’anecdotes de cette espèce, rapportées par les voyageurs(26). Il y a des erreurs historiques; il y a des mensonges historiques. Ce que rapporte Oléarius n’est qu’une erreur; mais quand on dit qu’un czar(27) fit clouer le chapeau d’un ambassadeur sur sa tête, c’est un mensonge. Qu’on se trompe sur le nombre et la force des vaisseaux d’une armée navale, qu’on donne à une contrée plus ou moins d’étendue, ce n’est qu’une erreur, et une erreur très pardonnable. Ceux qui répètent les anciennes fables, dans lesquelles l’origine de toutes les nations est enveloppée, peuvent être accusés d’une faiblesse commune à tous les auteurs de l’antiquité; ce n’est pas là mentir, ce n’est proprement que transcrire des contes. L’inadvertance nous rend encore sujets à bien des fautes, qu’on ne peut appeler mensonges. Si dans la nouvelle géographie d’Hubner(28) on trouve que les bornes de l’Europe sont à l’endroit où le fleuve Oby se jette dans la mer Noire, et que l’Europe a trente millions d’habitants, voilà des inattentions que tout lecteur instruit rectifie. Cette géographie vous présente souvent des villes grandes, fortifiées, peuplées, qui ne sont plus que des bourgs presque déserts: il est aisé alors de s’apercevoir que le temps a tout changé; l’auteur a consulté des anciens, et ce qui était vrai de leur temps ne l’est plus aujourd’hui. On se trompe encore en tirant des inductions. Pierre le Grand abolit le patriarcat. Hubner ajoute qu’il se déclara patriarche lui-même. Des anecdotes prétendues de Russie vont plus loin, et disent qu’il officia pontificalement; ainsi d’un fait avéré on tire des conclusions erronées, ce qui n’est que trop commun. Ce que j’ai appelé mensonge historique est plus commun encore; c’est ce que la flatterie, la satire, ou l’amour insensé du merveilleux, font inventer. L’historien qui, pour plaire à une famille puissante, loue un tyran est un lâche, celui qui veut flétrir la mémoire d’un bon prince est un monstre, et le romancier qui donne ses imaginations pour la vérité est méprisé. Tel qui autrefois faisait respecter des fables par des nations entières ne serait pas lu aujourd’hui des derniers des hommes. Il y a des critiques plus menteurs encore, qui altèrent des passages, ou qui ne les entendent pas; qui, inspirés par l’envie, écrivent avec ignorance contre des ouvrages utiles: ce sont les serpents qui rongent la lime, il faut les laisser faire.
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