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| Commande CDROM | Table de Charles XII |. HISTOIRE DE CHARLES XII, ROI DE SUÈDE ARGUMENT. Histoire abrégée de la Suède jusqu’à Charles XII. Son éducation; ses ennemis. Caractère du czar Pierre Alexiowits. Particularités très curieuses sur ce prince et sur la nation russe. La Moscovie, la Pologne et le Danemark ce réunissent contre Charles XII. La Suède et la Finlande composent un royaume(1) large d’environ deux cents de nos lieues, et long de trois cents. Il s’étend du midi au nord depuis le cinquante-cinquième degré, ou à peu prés, jusqu’au soixante et dixième, sous un climat rigoureux, qui n’a presque ni printemps ni automne. L’hiver y règne neuf mois de l’année: les chaleurs de l’été succèdent tout à coup à un froid excessif; et il y gèle dès le mois d’octobre, sans aucune de ces gradations insensibles qui amènent ailleurs les saisons, et en rendent le changement plus doux. La nature, en récompense, a donné à ce climat rude un ciel serein, un air pur. L’été, presque toujours échauffé par le soleil, y produit les fleurs et les fruits en peu de temps. Les longues nuits de l’hiver y sont adoucies par des aurores et des crépuscules qui durent à proportion que le soleil s’éloigne moins de la Suède; et la lumière de la lune, qui n’y est obscurcie par aucun nuage, augmentée encore par le reflet de la neige qui couvre la terre, et très souvent par des feux semblables à la lumière zodiacale(2), fait qu’on voyage en Suède la nuit comme le jour. Les bestiaux y sont plus petits que dans les pays méridionaux de l’Europe, faute de pâturages. Les hommes y sont grands; la sérénité du ciel les rend sains, la rigueur du climat les fortifie: ils vivent longtemps, quand ils ne s’affaiblissent pas par l’usage immodéré des liqueurs fortes et des vins, que les nations septentrionales semblent aimer d’autant plus que la nature les leur a refusés. Les Suédois sont bien faits, robustes, agiles, capables de soutenir les plus grands travaux, la faim et la misère; nés guerriers, pleins de fierté, plus braves qu’industrieux, ayant longtemps négligé et cultivant mal aujourd’hui le commerce, qui seul pourrait leur donner ce qui manque à leur pays. Ou dit que c’est principalement de la Suède, dont une partie se nomme encore Gothie, que se débordèrent ces multitudes de Goths qui inondèrent l’Europe, et l’arrachèrent à l’empire romain, qui en avait été cinq cents années l’usurpateur, le législateur et le tyran. Les pays septentrionaux étaient alors beaucoup plus peuplés qu’ils ne le sont de nos jours, parce que la religion laissait aux habitants la liberté de donner plus de citoyens à l’État par la pluralité de leurs femmes; que ces femmes elles-mêmes ne connaissaient d’opprobre que la stérilité et l’oisiveté, et qu’aussi laborieuses et aussi robustes que les hommes, elles en étaient plus tôt et plus longtemps fécondes. Mais la Suède, avec ce qui lui reste aujourd’hui de la Finlande, n’a pas plus de quatre millions d’habitants. Le pays est stérile et pauvre. La Scanie est sa seule province qui porte du froment. Il n’y a pas plus de neuf millions de nos livres en argent monnayé dans tout le pays. La banque publique, qui est la plus ancienne de l’Europe, y fut introduite par nécessité, parce que les payements se faisant en monnaie de cuivre et de fer, le transport était trop difficile. La Suède fut toujours libre jusqu’au milieu du xive siècle. Dans ce long espace de temps, le gouvernement changea plus d’une fois; mais toutes les innovations furent en faveur de la liberté. Leur premier magistrat eut le nom de roi, titre qui, en différents pays, se donne à des puissances bien différentes; car en France, en Espagne, il signifie un homme absolu, et en Pologne, en Suède, en Angleterre, l’homme de la république(3). Ce roi ne pouvait rien sans le sénat et le sénat dépendait des états généraux, que l’on convoquait souvent. Les représentants de la nation, dans ces grandes assemblées, étaient le gentilshommes, les évêques, les députés des villes; avec le temps on y admit les paysans mêmes, portion du peuple injustement méprisée ailleurs, et esclave dans presque tout le Nord. Environ l’an 1492(4), cette nation, si jalouse de sa liberté, et qui est encore fière aujourd’hui d’avoir subjugué Rome il y a treize siècles(5), fut mise sous le joug par une femme et par un peuple moins puissant que les Suédois. Marguerite de Valdemar, la Sémiramis du Nord(6), reine de Danemark et de Norvège, conquit la Suède par force et par adresse, et fit un seul royaume de ces trois vastes États. Après sa mort, la Suède fut déchirée par des guerres civiles: elle secoua le joug des Danois, elle le reprit; elle eut des rois, elle eut des administrateurs. Deux tyrans l’opprimèrent d’une manière horrible vers l’an 1520: l’un était Christiern II, roi de Danemark, monstre formé de vices sans aucune vertu; l’autre, un archevêque d’Upsal(7), primat du royaume, aussi barbare que Christiern. Tous deux de concert firent saisir un jour les consuls, les magistrats de Stockholm, avec quatre-vingt-quatorze sénateurs, et les firent massacrer par des bourreaux, sous prétexte qu’ils étaient excommuniés par le pape pour avoir défendu les droits de l’État contre l’archevêque(8). Tandis que ces deux hommes, ligués pour opprimer, désunis quand il fallait partager les dépouilles, exerçaient ce que le despotisme a de plus tyrannique, et ce que la vengeance a de plus cruel, un nouvel événement changea la face du Nord. Gustave Vasa, jeune homme descendu des anciens rois du pays, sortit du fond des forêts de la Dalécarlie ou il était caché, et vint délivrer la Suède. C’était une de ces grandes âmes que la nature forme si rarement, avec toutes les qualités nécessaires pour commander aux hommes. Sa taille avantageuse et son grand air lui faisaient des partisans dès qu’il se montrait. Son éloquence, à qui sa bonne mine donnait de la force, était d’autant plus persuasive qu’elle était sans art; son génie formait de ces entreprises que le vulgaire croit téméraires, et qui ne sont que hardies aux yeux des grands hommes; son courage infatigable les faisait réussir. Il était intrépide avec prudence, d’un naturel doux dans un siècle féroce, vertueux enfin, à ce que l’on dit, autant qu’un chef de parti peut l’être. Gustave Vasa avait été otage de Christiern, et retenu prisonnier contre le droit des gens. Échappé de sa prison, il avait erré, déguisé en paysan, dans les montagnes et dans les bois de la Dalécarlie. Là, il s’était vu réduit à la nécessité de travailler aux mines de cuivre, pour vivre et pour se cacher. Enseveli dans ces souterrains, il osa songer à détrôner le tyran. Il se découvrit aux paysans; il leur parut un homme d’une nature supérieure, pour qui les hommes ordinaires croient sentir une soumission naturelle. Il fit en peu de temps de ces sauvages des soldats aguerris. Il attaqua Christiern et l’archevêque, les vainquit souvent, les chassa tous deux de la Suède, et fut élu avec justice, par les états, roi du pays dont il était le libérateur. A peine affermi sur le trône, il tenta une entreprise plus difficile que des conquêtes. Les véritables tyrans de l’État étaient les évêques, qui, ayant presque toutes les richesses de la Suède, s’en servaient pour opprimer les sujets et pour faire la guerre aux rois. Cette puissance était d’autant plus terrible que l’ignorance des peuples l’avait rendue sacrée. Il punit la religion catholique des attentats de ses ministres. En moins de deux ans, il rendit la Suède luthérienne, par la supériorité de sa politique plus encore que par autorité. Ayant ainsi conquis ce royaume, comme il le disait, sur les Danois et sur le clergé, il régna heureux et absolu jusqu’à l’âge de soixante et dix ans, et mourut plein de gloire, laissant sur le trône sa famille et sa religion. L’un de ses descendants fut ce Gustave-Adolphe, qu’on nomme le grand Gustave. Ce roi conquit l’Ingrie, la Livonie, Brême, Verden, Vismar, la Poméranie, sans compter plus de cent places en Allemagne, rendues par la Suède après sa mort. Il ébranla le trône de Ferdinand II. Il protégea les luthériens en Allemagne, secondé en cela par les intrigues de Rome même, qui craignait encore plus la puissance de l’empereur que celle de l’hérésie. Ce fut lui qui, par ses victoires, contribua alors en effet à l’abaissement de la maison d’Autriche; entreprise dont on attribue toute la gloire au cardinal de Richelieu, qui savait l’art de se faire une réputation, tandis que Gustave se bornait à faire de grandes choses. Il allait porter la guerre au-delà du Danube, et peut-être détrôner l’empereur, lorsqu’il fut tué, à l’âge de trente-sept ans, dans la bataille de Lutzen(9), qu’il gagna contre Valstein, emportant dans le tombeau le nom de Grand, les regrets du Nord, et l’estime de ses ennemis. Sa fille Christine, née avec un génie rare, aima mieux converser avec des savants que de régner sur un peuple qui ne connaissait que les armes. Elle se rendit aussi illustre en quittant le trône, que ses ancêtres l’étaient pour l’avoir conquis ou affermi. Les protestants l’ont déchirée, comme si on ne pouvait pas avoir de grandes vertus sans croire à Luther; et les papes triomphèrent trop de la conversion d’une femme qui n’était que philosophe(10). Elle se retira à Rome, où elle passa le reste de ses jours dans le centre des arts qu’elle aimait, et pour lesquels elle avait renoncé à un empire à l’âge de vingt-sept ans. Avant d’abdiquer, elle engagea les états de la Suède à élire en sa place son cousin Charles-Gustave, dixième de ce nom, fils du comte palatin, duc de Deux-Ponts. Ce roi ajouta de nouvelles conquêtes à celles de Gustave-Adolphe: il porta d’abord ses armes en Pologne, où il gagna la célèbre bataille de Varsovie, qui dura trois jours. Il fit longtemps la guerre heureusement contre les Danois, as siégea leur capitale, réunit la Scanie à la Suède, et fit assurer, du moins pour un temps, la possession de Slesvick au duc de Holstein. Ensuite, ayant éprouvé des revers et fait la paix avec ses ennemis, il tourna son ambition contre ses sujets. Il conçut le dessein d’établir en Suède la puissance arbitraire; mais il mourut à l’âge de trente-sept ans, comme le grand Gustave, avant d’avoir pu achever cet ouvrage du despotisme, que son fils Charles XI éleva jusqu’au comble. Charles XI, guerrier comme tous ses ancêtres, fut plus absolu qu’eux. Il abolit l’autorité du sénat, qui fut déclaré le sénat du roi, et non du royaume. Il était frugal, vigilant, laborieux, tel qu’on l’eût aimé si son despotisme n’eût réduit les sentiments de ses sujets pour lui à celui de la crainte. Il épousa, en 1680, Ulrique-Éléonore, fille de Frédéric III, roi de Danemark, princesse vertueuse et digne de plus de confiance que son époux ne lui en témoigna. De ce mariage naquit, le 27 de juin 1682, le roi Charles XII, l’homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux, et qui n’a eu d’autre défaut ni d’autre malheur que de les avoir toutes outrées. C’est lui dont on se propose ici d’écrire ce qu’on a appris de certain touchant sa personne et ses actions(11). Le premier livre qu’on lui fit lire fut l’ouvrage de Samuel Puffendorf(12), afin qu’il pût connaître de bonne heure ses États et ceux de ses voisins. Il apprit d’abord l’allemand, qu’il parla toujours depuis aussi bien que sa langue maternelle. A l’âge de sept ans, il savait manier un cheval. Les exercices violents(13) où il se plaisait, et qui découvraient ses inclinations martiales, lui formèrent de bonne heure une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament. Quoique doux dans son enfance, il avait une opiniâtreté insurmontable; le seul moyen de le plier était de le piquer d’honneur: avec le mot de gloire on obtenait tout de lui. Il avait de l’aversion pour le latin; mais dès qu’on lui eut dit que le roi de Pologne et le roi de Danemark l’entendaient, il l’apprit bien vite, et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s’y prit de la même manière pour l’engager à entendre le français; mais il s’obstina tant qu’il vécut a ne jamais s’en servir, même avec des ambassadeurs français qui ne savaient point d’autre langue. Dès qu’il eut quelque connaissance de la langue latine, on lui fit traduire Quinte-Curce: il prit pour ce livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus encore que le style. Celui qui lui expliquait cet auteur lui avant demandé ce qu’il pensait d’Alexandre: « Je pense, dit le prince, que je voudrais lui ressembler. — Mais, lui dit-on, il n’a vécu que trente-deux ans. — Ah! reprit-il, n’est-ce pas assez quand on a conquis des royaumes(14)? » On ne manqua pas de rapporter ces réponses au roi son père, qui s’écria: « Voilà un enfant qui vaudra mieux que moi, et qui ira plus loin que le grand Gustave. » Un jour il s’amusait dans l’appartement du roi à regarder deux cartes géographiques, l’une d’une ville de Hongrie prise par les Turcs sur l’empereur, et l’autre de Riga, capitale de la Livonie, province conquise par les Suédois depuis un siècle. Au bas de la carte de la ville hongroise, il y avait ces mots tirés du livre de Job: « Dieu me l’a donnée, Dieu me l’a ôtée; le nom du Seigneur soit béni. » Le jeune prince, ayant lu ces paroles, prit sur-le-champ un crayon, et écrivit au bas de la carte de Riga: « Dieu me l’a donnée, le diable ne me l’ôtera pas(15). » Ainsi dans les actions les plus indifférentes de son enfance, ce naturel indomptable laissait souvent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières, et qui marquaient ce qu’il devait être un jour. Il avait onze ans lorsqu’il perdit sa mère. Cette princesse mourut en 1693, le 5 août, d’une maladie causée, dit-on, par les chagrins que lui donnait son mari, et par les efforts qu’elle faisait pour les dissimuler(16). Charles XI avait dépouillé de leurs biens un grand nombre de ses sujets par le moyen d’une espèce de cour de justice nommée la chambre des liquidations, établie de son autorité seule. Une foule de citoyens ruinés par cette chambre, nobles, marchands, fermiers, veuves, orphelins, remplissaient les rues de Stockholm, et venaient tous les jours à la porte du palais pousser des cris inutiles. La reine secourut ces malheureux de tout ce qu’elle avait: elle leur donna son argent, ses pierreries, ses meubles, ses habits même. Quand elle n’eut plus rien à leur donner, elle se jeta en larmes aux pieds de son mari pour le prier d’avoir compassion de ses sujets. Le roi lui répondit gravement: « Madame, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non pour nous donner des avis. » Depuis ce temps il la traita, dit-on, avec une dureté qui avança ses jours. Il mourut quatre ans après elle, le 15 avril 1697, dans la cinquante-deuxième(17) année de son âge, et dans la trente-septième son règne, lorsque l’empire, l’Espagne, la Hollande, d’un côté, et la France de l’autre, venaient de remettre la décision de leurs querelles à sa médiation, et qu’il avait déjà entamé l’ouvrage de la paix entre ces puissances. Il laissa à son fils, âgé de quinze ans, un trône affermi et respecté au dehors, des sujets pauvres, mais belliqueux et soumis, avec des finances en bon ordre, ménagées par des ministres habiles. Charles XII, à son avènement, non seulement se trouva maître absolu et paisible de la Suède et de la Finlande, mais il régnait encore sur la Livonie, la Carélie, l’Ingrie; il possédait Vismar, Vibourg, les îles de Rugen, d’Oesel, et la plus belle partie de la Poméranie, le duché de Brême et de Verden: toutes conquêtes de ses ancêtres, assurées à sa couronne par une longue possession et par la foi des traités solennels de Munster et d’Oliva, soutenus de la terreur des armes suédoises. La paix de Rysvick, commencée sous les auspices du père, fut conclue sous ceux du fils: il fut le médiateur de l’Europe dès qu’il commença à régner. Les lois suédoises fixent la majorité des rois à quinze ans; mais Charles XI, absolu en tout, retarda, par son testament, celle de son fils jusqu’à dix-huit. Il favorisait, par cette disposition, les vues ambitieuses de sa mère, Edwige-Éléonore de Holstein, veuve de Charles X. Cette princesse fut déclarée, par le roi son fils, tutrice du jeune roi son petit-fils, et régente du royaume, conjointement avec un conseil de cinq personnes(18). La régente avait eu part aux affaires sous le règne du roi son fils. Elle était avancée en âge mais son ambition, plus grande que ses forces et que son génie, lui faisait espérer de jouir longtemps des douceurs de l’autorité sous le roi son petit-fils. Elle l’éloignait autant qu’elle pouvait des affaires. Le jeune prince passait son temps à la chasse, ou s’occupait à faire la revue des troupes: il faisait même quelquefois l’exercice avec elles; ces amusements ne semblaient que l’effet naturel de la vivacité de son âge. Il ne paraissait dans sa conduite aucun dégoût qui pût alarmer la régente, et cette princesse se flattait que les dissipations de ces exercices le rendraient incapable d’application, et qu’elle en gouvernerait plus longtemps. Un jour, au mois de novembre, la même année de la mort de son père, il venait de faire la revue de plusieurs régiments: le conseiller d’État Piper était auprès de lui; le roi paraissait abîmé dans une rêverie profonde. « Puis-je prendre la liberté, lui dit Piper, de demander à Votre Majesté à quoi elle songe si sérieusement? — Je songe, répondit le prince, que je me sens digne de commander à ces braves gens, et je voudrais que ni eux ni moi ne reçussions l’ordre d’une femme. » Piper saisit dans le moment l’occasion de faire une grande fortune. Il n’avait pas assez de crédit pour oser se charger lui-même de l’entreprise dangereuse d’ôter la régence à la reine, et d’avancer la majorité du roi; il proposa cette négociation au comte Axel Sparre, homme ardent, et qui cherchait à se donner de la considération: il le flatta de la confiance du roi. Sparre le crut, se chargea de tout, et ne travailla que pour Piper. Les conseillers de la régence furent bientôt persuadés. C’était à qui précipiterait l’exécution de ce dessein pour s’en faire un mérite auprès du roi. Ils altèrent en corps en faire la proposition à la reine, qui ne s’attendait pas à une pareille déclaration. Les états généraux étaient assemblés alors. Les conseillers de la régence y proposèrent l’affaire: il n’y eut pas une voix contre; la chose fut emportée d’une rapidité que rien ne pouvait arrêter, de sorte que Charles XII souhaita de régner, et en trois jours les états lui déférèrent le gouvernement. Le pouvoir de la reine et son crédit tombèrent en un instant. Elle mena depuis une vie privée, plus sortable à son âge, quoique moins à son humeur. Le roi fut couronné le 24 décembre suivant. Il fit son entrée dans Stockholm sur un cheval alezan, ferré d’argent, ayant le sceptre à la main et la couronne en tête, aux acclamations de tout un peuple, idolâtre de ce qui est nouveau, et concevant toujours de grandes espérances d’un jeune prince. L’archevêque d’Upsal est en possession de faire la cérémonie du sacre et du couronnement: c’est, de tant de droits que ses prédécesseurs s’étaient arrogés, presque le seul qui lui reste. Après avoir, selon l’usage, donné l’onction au prince, il tenait entre ses mains la couronne pour la lui remettre sur la tête; Charles l’arracha des mains de l’archevêque, et se couronna lui-même(19) en regardant fièrement le prélat. La multitude, à qui tout air de grandeur impose toujours, applaudit à l’action du roi. Ceux mêmes qui avaient le plus gémi sous le despotisme du père se laissèrent entraîner a louer dans le fils cette fierté qui était l’augure de leur servitude. Dès que Charles fut maître, il donna sa confiance et le maniement du affaires au conseiller Piper, qui fut bientôt son premier ministre sans en avoir le nom. Peu de jours après il le fit comte; ce qui est une qualité éminente en Suède, et non un vain titre qu’on puisse prendre sans conséquence comme en France. Les premiers temps de l’administration du roi ne donnèrent point de lui des idées favorables: il parut qu’il avait été plus impatient que digne de régner. Il n’avait, à la vérité, aucune passion dangereuse; mais on ne voyait dans sa conduite que des emportements de jeunesse et de l’opiniâtreté. Il paraissait inappliqué et hautain. Les ambassadeurs qui étaient à sa cour le prirent même pour un génie médiocre, et le peignirent tel à leurs maîtres(20). La Suède avait de lui la même opinion: personne ne connaissait son caractère; il l’ignorait lui-même, lorsque des orages formés tout à coup dans le Nord donnèrent à ses talents cachés occasion de se déployer. Trois puissants princes, voulant se prévaloir de son extrême jeunesse, conspirèrent sa ruine presque en même temps. Le premier fut Frédéric IV, roi de Danemark, son cousin; le second, Auguste, électeur de Saxe, roi de Pologne; Pierre le Grand, czar de Moscovie, était le troisième et le plus dangereux(21). Il faut développer l’origine de ces guerres, qui ont produit de si grands événements, et commencer par le Danemark. De deux soeurs qu’avait Charles XII, l’aînée avait épousé le duc de Holstein, jeune prince plein de bravoure et de douceur. Le duc, opprimé par le roi de Danemark, vint à Stockholm avec son épouse se jeter entre les bras du roi, et lui demander du secours, non seulement comme à son beau-frère, mais comme au roi d’une nation qui a pour les Danois une haine irréconciliable. L’ancienne maison de Holstein, fondue dans celle d’Oldenbourg, était montée sur le trône de Danemark par élection en 1449. Tous les royaumes du Nord étaient alors électifs. Celui de Danemark devint bientôt héréditaire. Un de ses rois, nommé Christiern III, eut pour son frère Adolphe une tendresse ou du ménagements dont on ne trouve guère d’exemple chez les princes. Il ne voulait point le laisser sans souveraineté, mais il ne pouvait démembrer ses propres États. Il partagea avec lui, par un accord bizarre, les duchés de Holstein-Gottorp et de Slesvick, établissant que les descendants d’Adolphe gouverneraient désormais le Holstein conjointement avec les rois de Danemark; que ces deux duchés leur appartiendraient en commun, et que le roi de Danemark ne pourrait rien innover dans le Holstein sans le duc, ni le duc sans le roi. Une union si étrange, dont pourtant il y avait déjà eu un exemple dans la même maison pendant quelques années, était, depuis près de quatre-vingts ans, une source de querelles entre la branche de Danemark et celle de Holstein-Gottorp: les rois cherchant toujours à opprimer les ducs, et les ducs à être indépendants. Il en avait coûté la liberté et la souveraineté au dernier duc. Il avait recouvré l’une et l’autre aux conférences d’Altena, en 1689, par l’entremise de la Suède, de l’Angleterre, et de la Hollande, garants de l’exécution du traité. Mais comme un traité entre les souverains n’est souvent qu’une soumission à la nécessité jusqu’à ce que le plus fort puisse accabler le plus faible, la querelle renaissait plus envenimée que jamais entre le nouveau roi de Danemark et le jeune duc. Tandis que le duc était à Stockholm, les Danois faisaient déjà des actes d’hostilité dans le pays de Holstein, et se liguaient secrètement avec le roi de Pologne pour accabler le roi de Suède lui-même. Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, que ni l’éloquence et les négociations de l’abbé de Polignac(22), ni les grandes qualités du prince de Conti, son concurrent au trône, n’avaient pu empêcher d’être élu depuis deux ans roi de Pologne, était un prince moins connu encore par sa force de corps incroyable que par sa bravoure et la galanterie de son esprit. Sa cour était la plus brillante de l’Europe après celle de Louis XIV. Jamais prince ne fut plus généreux, ne donna plus, n’accompagna ses dons de tant de grâce. Il avait acheté la moitié des suffrages de la noblesse polonaise, et forcé l’autre par l’approche d’une armés saxonne. Il crut avoir besoin de ses troupes pour se mieux affermir sur le trône, mais il fallait un prétexte pour les retenir en Pologne. Il les destina à attaquer le roi de Suède en Livonie, à l’occasion que l’on va rapporter. La Livonie, la plus belle et la plus fertile province du Nord, avait appartenu autrefois aux chevaliers de l’ordre teutonique. Les Russes, les Polonais et les Suédois s’en étaient disputé la possession. La Suède l’avait enlevée depuis près de cent années, et elle lui avait été enfin cédée solennellement par la paix d’Oliva. (23)Le feu roi Charles XI, dans ses sévérités pour ses sujets, n’avait pas épargné les Livoniens. Il les avait dépouillés de leurs privilèges et d’une partie de leurs patrimoines. Patkul, malheureusement célèbre depuis par sa mort tragique, fut député de la noblesse livonienne pour porter au trône les plaintes de la province. Il fit à son maître une harangue respectueuse, mais forte et pleine de cette éloquence mâle que donne la calamité quand elle est jointe a la hardiesse. Mais les rois ne regardent trop souvent ces harangues publiques que comme des cérémonies vaines qu’il est d’usage de souffrir, sans y faire attention. Toutefois Charles XI, dissimulé quand il ne se livrait pas aux emportements de sa colère, frappa doucement sur l’épaule de Patkul: « Vous avez parlé pour votre patrie en brave homme, lui dit-il, je vous en estime; continuez. » Mais peu de jours après il le fit déclarer coupable de lèse-majesté, et, comme tel, condamner à la mort. Patkul, qui s’était caché, prit la fuite. Il porta dans la Pologne ses ressentiments. Il fut admis depuis devant le roi Auguste. Charles XI était mort; mais la sentence de Patkul et son indignation subsistaient. Il représenta au monarque polonais la facilité de la conquête de la Livonie: des peuples désespérés, prêts à secouer le joug de la Suède; un roi enfant, incapable de se défendre. Ces sollicitations furent bien reçues d’un prince déjà tenté de cette conquête. Auguste, à son couronnement, avait promis de faire ses efforts pour recouvrer les provinces que la Pologne avait perdues. Il crut, par son irruption en Livonie, plaire à la république, et affermir son pouvoir; mais il se trompa dans ces deux idées, qui paraissaient si vraisemblables. Tout fut prêt bientôt pour une invasion soudaine, sans même daigner recourir d’abord à la vaine formalité des déclarations de guerre et des manifestes. Le nuage grossissait en même temps du côté de la Moscovie. Le monarque qui la gouvernait mérite l’attention de la postérité(24). Pierre Alexiowitz, czar de Russie, s’était déjà rendu redoutable par la bataille qu’il avait gagnée sur les Turcs en 1697(25), et par la prise d’Azof, qui lui ouvrait l’empire de la mer Noire. Mais c’était par des actions plus étonnantes que des victoires qu’il cherchait le nom de grand. La Moscovie, ou Russie, embrasse le nord de l’Asie et celui de l’Europe, et, depuis les frontières de la Chine, s’étend l’espace de quinze cents lieues jusqu’aux confins de la Pologne et de la Suède. Mais ce pays immense était à peine connu de l’Europe avant le czar Pierre. Les Moscovites étaient moins civilisés que les Mexicain quand ils furent découverts par Cortès(26); nés tous esclaves de maîtres aussi barbares qu’eux, ils croupissaient dans l’ignorance, dans le besoin de tous les arts, et dans l’insensibilité de ces besoins, qui étouffait toute industrie. Une ancienne loi, sacrée parmi eux, leur défendait, sous peine de mort, de sortir de leur pays sans la permission de leur patriarche. Cette loi, faite pour leur ôter les occasions de connaître leur joug, plaisait à une nation qui, dans l’abîme de son ignorance et de sa misère, dédaignait tout commerce avec les nations étrangères. L’ère des Moscovites commençait à la création du monde; ils comptaient 7207 ans au commencement du siècle passé(27), sans pouvoir rendre raison de cette date. Le premier jour de leur année revenait au 13 de notre mois de septembre. Ils alléguaient, pour raison de cet établissement, qu’il était vraisemblable que Dieu avait créé le monde en automne, dans la saison où les fruits de la terre sont dans leur maturité. Ainsi les seules apparences de connaissances qu’ils eussent étaient des erreurs grossières: personne ne se doutait parmi eux que l’automne de Moscovie pût être le printemps d’un autre pays dans les climats opposés. Il n’y avait pas longtemps que le peuple avait voulu brûler à Moscou le secrétaire d’un ambassadeur de Perse, qui avait prédit une éclipse de soleil. Ils ignoraient jusqu’à l’usage des chiffres; ils se servaient, pour leurs calculs, de petites boules enfilées dans des fils d’archal. Il n’y avait pas d’autre manière de compter dans tous les bureaux de recettes et dans le trésor du czar. (28)Leur religion était et est encore celle des chrétiens grecs, mais mêlée de superstitions, auxquelles ils étaient d’autant plus fortement attachés qu’elles étaient plus extravagantes, et que le joug en était plus gênant. Peu de Moscovites osaient manger du pigeon, parce que le Saint-Esprit est peint en forme de colombe. Ils observaient régulièrement quatre carêmes par an; et, dans ces temps d’abstinence, ils n’osaient se nourrir ni d’oeufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas étaient les objets de leur culte, et immédiatement après eux, le czar et le patriarche. L’autorité de ce dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices les plus cruels, sans qu’on pût appeler de son tribunal. Il se promenait à cheval deux fois l’an, suivi de tout son clergé en cérémonie: le czar, à pied, tenait la bride du cheval; et le peuple se prosternait dans les rues comme les Tartares devant leur grand-lama. La confession était pratiquée; mais ce n’était que dans le cas des plus grands crimes: alors l’absolution leur paraissait nécessaire, mais non le repentir. Ils se croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de leurs papas. Ainsi ils passaient sans remords de la confession au vol et à l’homicide; et ce qui est un frein pour d’autres chrétiens était chez eux un encouragement à l’iniquité. Ils faisaient scrupule de boire du lait un jour de jeûne; mais les pères de famille, les prêtres, les femmes, les filles, s’enivraient d’eau-de-vie les jours de fête. On disputait cependant sur la religion en ce pays comme ailleurs; la plus grande querelle était pour savoir si les laïques devaient faire le signe de la croix avec deux doigts ou avec trois. Un certain Jacob Nursuff, sous le précédent règne, avait excité une sédition dans Astracan au sujet de cette dispute. Il y avait même des fanatiques, comme parmi ces nallous policées chez qui tout le monde est théologien; et(29) Pierre, qui poussa toujours la justice jusqu’à la cruauté, fit périr par le feu quelques-uns de ces misérables qu’on nommait vosko-jésuites. Le czar, dans son vaste empire, avait beaucoup d’autres sujets qui n’étaient pas chrétiens. Les Tartares, qui habitent le bord occidental de la mer Caspienne et des Palus-Méotides, sont mahométans. Les Sibériens, les Ostiaques, les Samoïèdes, qui sont vers la mer Glaciale, étaient des sauvages dont les uns étaient idolâtres, les autres n’avaient pas même la connaissance d’un dieu: et cependant les Suédois envoyés prisonniers parmi eux ont été plus contents de leurs moeurs que de celles des anciens Moscovites. Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui tendait à augmenter encore la barbarie de cette partie du monde. Son naturel lui fit d’abord aimer les étrangers, avant qu’il sût a quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort, comme on l’a déjà dit(30), fut le premier instrument dont il se servit pour changer depuis la face de la Moscovie. Son puissant génie, qu’une éducation barbare avait retenu et n’avait pu détruire, se développa presque tout à coup. Il résolut d’être homme, de commander à des hommes, et de créer une nation nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires; mais aucun n’avait cessé d’être roi pour apprendre mieux à régner: c’est ce que fit Pierre le Grand. Il quitta la Russie en 1698, n’ayant encore régné que deux années, et alla en Hollande déguisé sous un nom vulgaire, comme s’il avait été un domestique de ce même Le Fort, qu’il envoyait ambassadeur extraordinaire auprès des États-Généraux. Arrivé à Amsterdam, inscrit dans le rôle des charpentiers de l’amirauté des Indes, il y travaillait dans le chantier comme les autres charpentiers. Dans les intervalles de son travail, il apprenait les parties des mathématiques qui peuvent être utiles à un prince, les fortifications, la navigation, l’art de lever des plans. Il entrait dans les boutiques des ouvriers, examinait toutes les manufactures; rien n’échappait à ses observations. De là il passa en Angleterre, où il se perfectionna dans la science de la construction des vaisseaux; il repassa en Hollande, et vit tout ce qui pouvait tourner à l’avantage de son pays. Enfin, après deux ans de voyages et de travaux auxquels nul autre homme que lui n’eût voulu se soumettre, il reparut en Russie, amenant avec lui les arts de l’Europe. Des artisans de toute espèce l’y suivirent en foule. On rit pour la première fois de grands vaisseaux russes sur la mer Noire, dans la Baltique, et dans l’Océan. Des bâtiments d’une architecture régulière et noble furent élevés au milieu des huttes moscovites. Il établit des collèges, des académies, des imprimeries, des bibliothèques; les villes furent policées; les habillements, les coutumes, changèrent peu à peu, quoique avec difficulté. Les Moscovites connurent par degrés ce que c’est que la société. Les superstitions même furent abolies; la dignité de patriarche fut éteinte: le czar se déclara le chef de la religion, et cette dernière entreprise, qui aurait coûté le trône et la vie à un prince moins absolu, réussit presque sans contradiction, et lui assura le succès de toutes les autres nouveautés(31). Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare, il osa essayer de l’instruire, et par là même il risqua de le rendre redoutable; mais il se croyait assez puissant pour ne le pas craindre. Il a fait enseigner, dans le peu de cloîtres qui restent, la philosophie et la théologie. Il est vrai que cette théologie tient encore de ce temps sauvage dont Pierre Alexiowitz a retiré sa patrie. Un homme digne de foi m’a assuré qu’il avait assisté à une thèse publique où il s’agissait de savoir si l’usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant prétendait qu’il était permis de s’enivrer d’eau-de-vie, mais non de fumer, parce que la très sainte Écriture dit que ce qui sort de la bouche de l’homme le souille; et que ce qui y entre ne le souille point(32). Les moines ne furent pas contents de la réforme. A peine le czar eut-il établi des imprimeries qu’ils s’en servirent pour le décrier: ils imprimèrent qu’il était l’Antéchrist; leurs preuves étaient qu’il ôtait la barbe aux vivants, et qu’on faisait, dans son académie, des dissections de quelques morts. Mais un autre moine, qui voulait faire fortune, réfuta ce livre, et démontra que Pierre n’était pas l’Antéchrist, parce que le nombre 666(33) n’était pas dans son nom. L’auteur du libelle fut roué, et celui de la réfutation fut fait évêque de Rezan. Le réformateur de la Moscovie a surtout porté une loi sage, qui fait honte à beaucoup d’États policés; c’est qu’il n’est permis à aucun homme au service de l’État, ni à un bourgeois établi, ni surtout à un mineur, de passer dans un cloître. Ce prince comprit combien il importe de ne point consacrer à l’oisiveté des sujets qui peuvent être utiles, et de ne point permettre qu’on dispose à jamais de sa liberté dans un âge où l’on ne peut disposer de la moindre partie de sa fortune. Cependant l’industrie des moines élude tous les jours cette loi, faite pour le bien de l’humanité; comme si les moines gagnaient en effet à peupler les cloîtres aux dépens de la patrie. Le czar n’a pas assujetti seulement l’Église à l’État, à l’exemple des sultans turcs; mais, plus grand politique, il a détruit une milice semblable à celle des janissaires; et ce que les Ottomans ont vainement tenté(34), il l’a exécuté en peu de temps; il a dissipé les janissaires moscovites, nommés strélitz, qui tenaient les czars en tutelle. Cette milice, plus formidable à ses maîtres qu’à ses voisins, était composée d’environ trente mille hommes de pied, dont la moitié restait à Moscou, et l’autre était répandue sur le frontières. Un strélitz n’avait que quatre roubles par an de paye; mais des privilèges ou des abus le dédommageaient amplement. Pierre forma d’abord une compagnie d’étrangers, dans laquelle il s’enrôla lui-même, et ne dédaigna pas de commencer par être tambour, et d’en faire les fonctions, tant la nation avait besoin d’exemples. Il fut officier par degrés(35). Il fit petit à petit de nouveaux régiments; et enfin, se sentant maître de troupes disciplinées, il cassa les strélitz, qui n’osèrent désobéir. La cavalerie était à peu près ce qu’est la cavalerie polonaise, et ce qu’était autrefois la française, quand le royaume de France n’était qu’un assemblage de fiefs. Les gentilshommes russes montaient à cheval à leurs dépens, et combattaient sans discipline, quelquefois sans autres armes qu’un sabre ou un carquois, incapables d’être commandés, et par conséquent de vaincre. Pierre le Grand leur apprit à obéir par son exemple et par les supplices: car il servait en qualité de soldat et d’officier subalterne, et punissait rigoureusement en czar les boïards, c’est-à-dire les gentilshommes qui prétendaient que le privilège de la noblesse était de ne servir l’État qu’à leur volonté. Il établit un corps régulier pour servir l’artillerie, et prit cinq cents cloches aux églises pour fondre des canons. Il a eu treize mille canons de fonte en l’année 1741. Il a formé aussi des corps de dragons, milice très convenable au génie des Moscovites, et à la forme de leurs chevaux, qui sont petits. La Moscovie a aujourd’hui, en 1738, trente régiments de dragons de mille hommes chacun, bien entretenus. C’est lui qui a établi des houssards en Russie. Enfin il a eu jusqu’à une école d’ingénieurs, dans un pays où personne ne savait avant lui les éléments de la géométrie. Il était bon ingénieur lui-même mais surtout il excellait dans tous les arts de la marine; bon capitaine de vaisseau, habile pilote, bon matelot, adroit charpentier, et d’autant plus estimable dans ces arts qu’il était né avec une crainte extrême de l’eau. Il ne pouvait, dans sa jeunesse, passer sur un pont sans frémir: il faisait fermer alors les volets de bois de son carrosse; le courage et le génie domptèrent en lui cette faiblesse machinale. Il fit construire un beau port auprès d’Azof, à l’embouchure du Tanaïs: il voulait y entretenir des galères, et, dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats et légers, devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville favorite de Pétersbourg; il a montré à ses sujets l’art de les bâtir avec du simple sapin, et celui de les conduire. Il avait appris jusqu’à la chirurgie: on l’a vu, dans un besoin, faire la ponction à un hydropique; il réussissait dans les mécaniques, et instruisait les artisans. Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose par rapport à l’immensité de ses États; il n’a jamais eu vingt-quatre millions de revenu, à compter le marc à près de cinquante livres, comme nous faisons aujourd’hui, et comme nous ne ferons peut-être pas demain; mais c’est être très riche chez soi que de pouvoir faire de grandes choses. Ce n’est pas la rareté de l’argent, mais celle des hommes et des talents, qui rend un empire faible. La nation russe n’est pas nombreuse, quoique les femmes y soient fécondes et les hommes robustes. Pierre lui-même, en poliçant ses États, a malheureusement contribué à leur dépopulation. De fréquentes recrues dans des guerres longtemps malheureuses; des nations transplantées des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Baltique, consumées dans les travaux, détruites par les maladies, les trois quarts des enfants mourant en Moscovie de la petite vérole, plus dangereuse en ces climats qu’ailleurs; enfin les tristes suites d’un gouvernement longtemps sauvage et barbare, même dans sa police, sont cause que cette grande partie du continent a encore de vastes déserts. On compte à présent en Russie cinq cent mille familles de gentilshommes, deux cent mille de gens de loi, un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans payant une espèce de taille, six cent mille hommes dans les provinces conquises sur la Suède: les Cosaques de l’Ukraine et les Tartares, vassaux de la Moscovie, ne montent pas à plus de deux millions; enfin l’on a trouvé que ces pays immenses ne contiennent pas plus de quatorze millions d’hommes(36), c’est-à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de la France. Le czar Pierre, en changeant les moeurs, les lois, la milice, la face de son pays, voulut aussi être grand par le commerce, qui fait à la fois la richesse d’un État et les avantages du monde entier. Il entreprit de rendre la Russie le centre du négoce de l’Asie et de l’Europe. Il voulait joindre par des canaux, dont il dressa le plan, la Duine, le Volga, le Tanaïs, et s’ouvrir des chemins nouveaux de la mer Baltique au Pont-Euxin et à la mer Caspienne, et de ces deux mers à l’Océan septentrional. Le port d’Archangel, fermé par les glaces neuf mois de l’année, et dont l’abord exigeait un circuit long et dangereux, ne lui paraissait pas assez commode. Il avait, dès l’an 1700, le dessein de bâtir sur la mer Baltique un port qui deviendrait le magasin du Nord, et une ville qui serait la capitale de son empire. Il cherchait déjà un passage par les mers du nord-est à la Chine; et les manufactures de Paris et de Pékin devaient embellir sa nouvelle ville. Un chemin par terre, de sept cent cinquante-quatre verstes(37), pratiqué à travers des marais qu’il fallait combler, conduit de Moscou à sa nouvelle ville. La plupart de ses projets ont été exécutés par ses mains; et deux impératrices(38), qui lui ont succédé l’une après l’autre, ont encore été au delà de ses vues, quand elles étaient praticables, et n’ont abandonné que l’impossible. Il a voyagé toujours dans ses États, autant que ses guerres l’ont pu permettre; mais il a voyagé en législateur et en physicien, examinant partout la nature, cherchant à la corriger ou à la perfectionner, sondant lui-même les profondeurs des fleuves et des mers, ordonnant des écluses, visitant des chantiers, faisant fouiller des mines, éprouvant les métaux, faisant lever des cartes exactes, et y travaillant de sa main. Il a bâti dans un lieu sauvage la ville impériale de Pétersbourg, qui contient aujourd’hui soixante mille maisons, où s’est formée de nos jours une cour brillante, et où enfin on connaît les plaisirs délicats. Il a bâti le port de Cronstadt sur la Néva, Sainte-Croix sur les frontières de la Perse, des forts dans l’Ukraine, dans la Sibérie; des amirautés à Archangel, à Pétersbourg, à Astracan, à Azof; des arsenaux, des hôpitaux; il faisait toutes ses maisons petites et de mauvais goût, mais il prodiguait pour les maisons publiques la magnificence et la grandeur. Les sciences, qui ont été ailleurs le fruit tardif de tant de siècles, sont venues par ses soins dans ses États toutes perfectionnées. Il a créé une académie sur le modèle des sociétés fameuses de Paris et de Londres: les Delisle, les Bulfinger, les Hermann, les Bernoulli, le célèbre Wolf, homme excellent en tout genre de philosophie, ont été appelés à grands frais à Pétersbourg. Cette académie subsiste encore, et il se forme enfin des philosophes moscovites. Il a forcé la jeune noblesse de ses États à voyager, à s’instruire, à rapporter en Russie la politesse étrangère. J’ai vu de jeunes Russes pleins d’esprit et de connaissances. C’est ainsi qu’un seul homme a changé le plus grand empire du monde. Il est affreux qu’il ait manqué à ce réformateur des hommes la principale vertu, l’humanité. De la brutalité dans ses plaisirs, de la férocité dans ses moeurs, de la barbarie dans ses vengeances, se mêlaient à tant de vertus. Il poliçait ses peuples, et il était sauvage. Il a, de ses propres mains, été l’exécuteur de ses sentences sur des criminels; et dans une débauche de table il a fait voir son adresse à couper des têtes. Il y a dans l’Afrique des souverains qui versent le sang de leurs sujets de leurs mains mais ces monarques passent pour des barbares. La mort d’un fils qu’il fallait corriger ou déshériter rendrait la mémoire de Pierre odieuse, si le bien qu’il a fait à ses sujets ne faisait presque pardonner sa cruauté envers son propre sang. Tel était le czar Pierre; et ses grands desseins n’étaient encore qu’ébauchés lorsqu’il se joignit aux rois de Pologne et de Danemark contre un enfant qu’ils méprisaient tous. Le fondateur de la Russie voulut être conquérant; il crut qu’il pourrait le devenir sans peine, et qu’une guerre si bien projetée serait utile à tous ses desseins. L’art de la guerre était un art nouveau qu’il fallait montrer à ses peuples. D’ailleurs il avait besoin d’un port à l’orient de la mer Baltique pour l’exécution de toutes ses idées. Il avait besoin de la province de l’Ingrie, qui est au nord-est de la Livonie; les Suédois en étaient maîtres, il fallait la leur arracher. Ses prédécesseurs avaient eu des droits sur l’Ingrie, l’Estonie, la Livonie; le temps semblait propice pour faire revivre ces droits, perdus depuis cent ans et anéantis par des traités. Il conclut donc une ligue avec le roi de Pologne, pour enlever au jeune Charles XII tous ces pays qui sont entre le golfe de Finlande, la mer Baltique, la Pologne, et la Moscovie(39). FIN DU LIVRE PREMIER.
ARGUMENT. Changement prodigieux et subit dans le caractère de Charles XII. A l’âge de dix-huit ans il soutient la guerre contre le Danemark, la Pologne, et la Moscovie; termine la guerre de Danemark en six semaines; défait quatre-vingt mille Moscovites avec huit mille Suédois, et passe en Pologne. Description de la Pologne et de son gouvernement. Charles gagne plusieurs batailles, et est maître de la Pologne, où il se prépare à nommer un roi. Trois puissants rois menaçaient ainsi l’enfance de Charles XII. Les bruits de ces préparatifs consternaient la Suède, et alarmaient le conseil. Les grands généraux étaient morts; on avait raison de tout craindre sous un jeune roi qui n’avait encore donné de lui que de mauvaises impressions. Il n’assistait presque jamais dans le conseil que pour croiser les jambes sur la table; distrait, indifférent, il n’avait paru prendre part à rien. Le conseil délibéra en sa présence sur le danger où l’on était: quelques conseillers proposaient de détourner la tempête par des négociations; tout d’un coup le jeune prince se lève avec l’air de gravité et d’assurance d’un homme supérieur qui a pris son parti. « Messieurs, dit-il, j’ai résolu de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n’en finir une légitime que par la perte de mes ennemis. Ma résolution est prise: j’irai attaquer le premier qui se déclarera; et, quand je l’aurai vaincu, j’espère faire quelque peur aux autres. » Ces paroles étonnèrent tous ces vieux conseillers; ils se regardèrent sans oser répondre. Enfin, étonnés d’avoir un tel roi, et honteux d’espérer moins que lui, ils reçurent avec admiration ses ordres pour la guerre. On fut bien plus surpris encore quand on le vit renoncer tout d’un coup aux amusements les plus innocents de la jeunesse. Du moment qu’il se prépara à la guerre, il commença une vie toute nouvelle, dont il ne s’est jamais depuis écarté un seul moment. Plein de l’idée d’Alexandre et de César, il se proposa d’imiter tout de ces deux conquérants, hors leurs vices. Il ne connut plus ni magnificence, ni jeux, ni délassements; il réduisit sa table à la frugalité la plus grande. Il avait aimé le faste dans les habits; il ne fut vêtu depuis que comme un simple soldat. On l’avait soupçonné d’avoir eu une passion pour une femme de sa cour: soit que cette intrigue fût vraie ou non, il est certain qu’il renonça alors aux femmes pour jamais, non seulement de peur d’en être gouverné, mais pour donner l’exemple à ses soldats, qu’il voulait contenir dans la discipline la plus rigoureuse; peut-être encore par la vanité d’être le seul de tous les rois qui domptât un penchant si difficile à surmonter. Il résolut aussi de s’abstenir de vin tout le reste de sa vie(40). Les uns m’ont dit qu’il n’avait pris ce parti que pour dompter en tout la nature, et pour ajouter une nouvelle vertu à son héroïsme; mais le plus grand nombre m’a assuré qu’il voulut par là se punir d’un excès qu’il avait commis, et d’un affront qu’il avait fait à table à une femme, en présence même de la reine sa mère. Si cela est ainsi, cette condamnation de soi-même, et cette privation qu’il s’imposa toute sa vie, sont une espèce d’héroïsme non moins admirable(41). Il commença par assurer des secours au duc de Holstein, son beau-frère. Huit mille hommes furent envoyés d’abord en Poméranie, province voisine du Holstein, pour fortifier le duc contre les attaques des Danois. Le duc en avait besoin. Ses États étaient déjà ravagés, son château de Cottorp pris, sa ville de Tonningue pressée par un siège opiniâtre, où le roi de Danemark était venu en personne, pour jouir d’une conquête qu’il croyait sure. Cette étincelle commençait à embraser l’empire. D’un côté, les troupes saxonnes du roi de Pologne, celles de Brandebourg, de Vulfenbuttel, de Hesse-Cassel, marchaient pour se joindre aux Danois. De l’autre, les huit mille hommes du roi de Suède, les troupes d’Hanovre et de Zell, et trois régiments de Hollande, venaient secourir le duc(42). Tandis que le petit pays de Holstein était ainsi le théâtre de la guerre, deux escadres, l’une d’Angleterre et l’autre de Hollande, parurent dans la mer Baltique. Ces deux États étaient garants du traité d’Altena, rompu par les Danois; l’Angleterre et les États-Généraux s’empressaient alors à secourir le duc de Holstein opprimé, parce que l’intérêt de leur commerce s’opposait à l’agrandissement du roi de Danemark. Ils savaient que le Danois, étant maître du passage du Sund, imposerait des lois onéreuses aux nations commerçantes quand il serait assez fort pour en user impunément. Cet intérêt a longtemps engagé les Anglais et les Hollandais à tenir, autant qu’ils l’ont pu, la balance égale entre les princes du Nord: ils se joignirent au jeune roi de Suède, qui semblait devoir être accablé par tant d’ennemis réunis, et le secoururent par la même raison pour laquelle on l’attaquait, parce qu’on ne le croyait pas capable de se défendre. Il était à la chasse aux ours quand il reçut la nouvelle de l’irruption des Saxons en Livonie: il faisait cette chasse d’une manière aussi nouvelle que dangereuse. On n’avait d’autres armes que des bâtons fourchus derrière un filet tendu à des arbres. Un ours d’une grandeur démesurée vint droit au roi, qui le terrassa après une longue lutte, à l’aide du filet et de son bâton. Il faut avouer qu’en considérant de telles aventures, la force prodigieuse du roi Auguste et les voyages du czar, on croirait être au temps des Hercule et des Thésée(43). Il partit pour sa première campagne le 8 mai nouveau style(44) de l’année 1700. Il quitta Stockholm, où il ne revint jamais. Une foule innombrable de peuple l’accompagna jusqu’au port de Carlscrona, en faisant des voeux pour lui, en versant des larmes, et en l’admirant. Avant de sortir de Suède, il établit à Stockholm un conseil de défense composé de plusieurs sénateurs. Cette commission devait prendre soin de tout ce qui regardait la flotte, les troupes et les fortifications du pays. Le corps du sénat devait régler tout le reste provisionnellement dans l’intérieur du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans ses États, son esprit, libre de tout autre soin, ne s’occupa plus que de la guerre. Sa flotte était composée de quarante-trois vaisseaux: celui qu’il monta, nommé le roi Charles, le plus grand qu’on ait jamais vu, était de cent vingt pièces de canon; le comte de Piper, son premier ministre, et le général Rehnsköld(45), s’y embarquèrent avec lui. Il joignit les escadres des alliés. La flotte danoise évita le combat, et laissa la liberté aux trois flottes combinées de s’approcher assez près de Copenhague pour y jeter quelques bombes. Il est certain que ce fut le roi lui-même qui proposa alors au général Rehnsköld de faire une descente, et d’as siéger Copenhague par terre, tandis qu’elle serait bloquée par mer. Rehnsköld fut étonné d’une proposition qui marquait autant d’habileté que de courage dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut prêt pour la descente(46); les ordres furent donnés pour faire embarquer cinq mille hommes qui étaient sur les côtes de Suède, et qui furent joints aux troupes qu’on avait à bord. Le roi quitta son grand vaisseau, et monta une frégate plus légère: on commença par faire partir trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre ces chaloupes, de petits bateaux plats portaient des fascines, des chevaux de frise, et les instruments des pionniers: cinq cents hommes d’élite suivaient dans d’autres chaloupes; après venaient les vaisseaux de guerre du roi, avec deux frégates anglaises et deux hollandaises, qui devaient favoriser la descente à coups de canon. Copenhague, ville capitale du Danemark, est située dans l’île de Séeland, au milieu d’une belle plaine, ayant au nord-ouest le Sund, et à l’orient la mer Baltique, où était alors le roi de Suède. Au mouvement imprévu des vaisseaux qui menaçaient d’une descente, les habitants, consternés par l’inaction de leur flotte et par le mouvement des vaisseaux suédois, regardaient avec crainte en quel endroit fondrait l’orage: la flotte de Charles s’arrêta vis-à-vis Humblebek, à sept milles de Copenhague. Aussitôt les Danois rassemblent en cet endroit leur cavalerie. Des milices furent placées derrière d’épais retranchements, et l’artillerie qu’on put y conduire fut tournée contre les Suédois. Le roi quitta alors sa frégate pour s’aller mettre dans la première chaloupe, à la tète de ses gardes. L’ambassadeur de France était alors auprès de lui. « Monsieur l’ambassadeur, lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français), vous n’avez rien à démêler avec les Danois: vous n’irez pas plus loin, s’il vous plaît. — Sire, lui répondit le comte de Guiscard en français, le roi mon maître m’a ordonné de résider auprès de Votre Majesté; je me flatte que vous ne me chasserez pas aujourd’hui de votre cour, qui n’a jamais été si brillante. » En disant ces paroles, il donna la main au roi, qui sauta dans la chaloupe où le comte de Piper et l’ambassadeur entrèrent(47). On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaient encore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée à la main, ayant de l’eau par-delà la ceinture: ses ministres, l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats, suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades(48). Le roi, qui n’avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie chargée à balle, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifflement qu’il entendait à ses oreilles. « C’est le bruit que font les balles de fusil qu’on vous tire, lui dit le major. — Bon, dit le roi, ce sera là dorénavant ma musique. » Dans le même moment le major, qui expliquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans l’épaule, et un lieutenant tomba mort à l’autre côté du roi. Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d’être battues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu’attendre les ennemis dans ses lignes c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance. Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles. Les neuf mille hommes étaient sur le rivage, prêts à s’embarquer, et dès le lendemain un vent favorable les lui amena. Tout cela s’était fait à la vue de la flotte danoise, qui n’avait osé s’avancer. Copenhague, intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval, à la tête de son régiment des gardes: les députés se mirent à genoux devant lui; il fit payer à la ville quatre cent mille rixdales, avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions, qu’il promit de faire payer fidèlement. On lui apporta des vivres, parce qu’il fallait obéir; mais on ne s’attendait guère que des vainqueurs daignassent payer; ceux qui les apportèrent furent bien étonnés d’être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l’armée. Il régnait depuis longtemps dans les troupes suédoises une discipline qui n’avait pas peu contribué à leurs victoires: le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat n’eût pas osé refuser le payement de ce qu’il achetait, encore moins aller en maraude, pas même sortir du camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses troupes ne dépouillassent les morts qu’après en avoir eu la permission; et il parvint aisément à faire observer cette loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre heures du soir: il ne manqua jamais d’y assister, et de donner à ses soldats l’exemple de la piété(49), qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n’y soupçonnent pas de l’hypocrisie. Son camp, mieux policé que Copenhague, eut tout en abondance; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Suédois, leurs ennemis, qu’aux Danois, qui ne les payaient pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obligés de venir plus d’une fois chercher au camp du roi de Suède des provisions qui manquaient dans leurs marchés. Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s’être rendu que pour lever le siège de Tonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis, un jeune conquérant déjà maître de la Séeland, et prêt à s’emparer de la capitale. Il fit publier dans ses États que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d’un grand poids dans un pays autrefois libre, où tous les paysans, et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves aujourd’hui(50). Charles fit dire au roi de Danemark qu’il ne faisait la guerre que pour l’obliger à faire la paix, qu’il n’avait qu’à se résoudre à rendre justice au duc de Holstein, où à voir Copenhague détruite, et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d’avoir affaire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congrès dans la ville de Travendal, sur les frontières du Holstein. Le roi de Suède ne souffrit pas que l’art des ministres traînât les négociations en longueur: il voulut que le traité s’achevât aussi rapidement qu’il était descendu en Séeland. Effectivement il fut conclu le 5 d’août, à l’avantage du duc de Holstein, qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre, et délivré d’oppression. Le roi de Suède ne voulut rien pour lui-même, satisfait d’avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII, à dix-huit ans, commença et finit cette guerre en moins de six semaines. Précisément dans le même temps, le roi de Pologne investissait la ville de Riga, capitale de la Livonie, et le czar s’avançait du côté de l’orient, à la tête de près de cent mille hommes. Riga était défendue par le vieux comte Dahlberg, général suédois, qui, à l’âge de quatre-vingts ans, joignait le feu d’un jeune homme à l’expérience de soixante campagnes. Le comte Flemming, depuis ministre de Pologne, grand homme de guerre et de cabinet, et le Livonien Patkul, pressaient tous deux le siège sous les yeux du roi(51); mais, malgré plusieurs avantages que les as siégeants avaient remportés, l’expérience du vieux comte Dahlberg rendait inutiles leurs efforts, et le roi de Pologne désespérait de prendre la ville. Il saisit enfin une occasion honorable de lever le siège. Riga était pleine de marchandises appartenantes aux Hollandais. Les États-Généraux ordonnèrent à leur ambassadeur auprès du roi Auguste de lui faire sur cela des représentations. Le roi de Pologne ne se fit pas longtemps prier. Il consentit à lever le siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de complaisance, dont ils surent la véritable cause. Il ne restait donc plus à Charles XII, pour achever sa première campagne, que de marcher contre son rival de gloire, Pierre Alexiowitz. Il était d’autant plus animé contre lui qu’il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscovites qui venaient de jurer le renouvellement d’une paix inviolable. Il ne pouvait comprendre, lui qui se piquait d’une probité sévère, qu’un législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit être si sacré. Le jeune prince, plein d’honneur, ne pensait pas qu’il y eût une morale différente(52) pour les rois et pour les particuliers. L’empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste(53) qu’il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé incognito à Riga, et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C’étaient là les griefs pour lesquels il ravageait l’Ingrie avec quatre-vingt mille hommes. Il parut devant Narva à la tête de cette grande armée, le 1er octobre, dans un temps plus rude en ce climat que ne l’est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents lieues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n’épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d’ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au coeur de l’hiver comme dans l’été: il voulut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre as siégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s’avançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place qu’il se hâta de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Croï, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n’avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l’exemple de l’obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés(54). Il n’était pas étonnant que celui qui s’était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l’art de la guerre. Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois; mais c’est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre(55). Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues: peu avaient des fusils; aucun n’avait vu un siège régulier; il n’avait pas un bon canonnier dans toute l’armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l’artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications: le baron de Horn, qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes réglées; cependant cette armée innombrable n’avait pu la réduire en six semaines. On était déjà au 15 de novembre, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n’étaient que vingt mille. Le czar n’avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l’arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s’avançaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l’eût rendu méprisable si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l’être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l’attaquer. Quoi qu’il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre doux armées. Ce n’était pas tout trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède; vingt mille(56) strélitz étaient plus loin sur le même chemin; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes avant que d’arriver devant le camp, qui était muni d’un rempart et d’un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d’infanterie et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait précipité sa marche jusqu’à Revel, suivi de toute sa cavalerie, et seulement de quatre mille fantassins. Il marchait toujours en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d’apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qui gardait, entre des rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s’enfuit à la première approche des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l’épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours; et ce qui, en d’autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d’une heure la marche du roi. Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d’une si longue marche, devant un camp de quatre-vingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos que, sans délibérer, il donna ses ordres pour l’attaque. Le signal était deux fusées, et le mot en allemand: avec l’aide de Dieu. Un officier général lui ayant représenté la grandeur du péril: « Quoi! vous doutez, dit-il, qu’avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? » Un moment après, craignant qu’il n’y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut lui-même après cet officier: « N’êtes-vous donc pas de mon avis? lui dit-il; n’ai-je pas deux avantages sur les ennemis: l’un, que leur cavalerie ne pourra leur servir; et l’autre, que, le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder? et ainsi je serai réellement plus fort qu’eux. » L’officier n’eut garde d’être d’un autre avis et on marcha aux Moscovites à midi, le 30 novembre 1700. Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s’avancèrent la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à la droite du camp où était le quartier du czar; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l’empereur lui-même avait été chercher ces quarante mille(57) hommes qui devaient arriver dans peu. Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie le roi reçut une balle à la gorge(58); mais c’était une balle morte qui s’arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m’a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant: « Ces gens-ci me font faire mes exercices »; et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d’esprit. Après trois heures de combat les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu’à la rivière de Narva avec son aile gauche, si l’on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards; la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient: ils trouvèrent quelques barques derrière lesquelles ils se mirent; là, ils se défendirent encore, parce qu’ils ne pouvaient pas se sauver; mais enfin leurs généraux Dolgorowki, Colowkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi, et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu’on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l’armée, qui venait se rendre lui-même avec trente officiers. (59)Charles reçut tous ces prisonniers d’importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s’il leur eût fait dans sa cour les honneurs d’une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits désarmés jusqu’à la rivière de Narva; on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s’en retourner chez eux. Cependant la nuit s’approchait; la droite des Moscovites se battait encore: les Suédois n’avaient pas perdu six cents hommes; dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements, un grand nombre était noyé, beaucoup avaient passé la rivière: il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu’au dernier Suédois mais ce n’est pas le nombre des morts, c’est l’épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir l’artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville: là il dormit quelques heures sur la terre, enveloppé dans son manteau, en attendant qu’il pût fondre, au point du jour, sur l’aile gauche des ennemis, qui n’avait point encore été tout à fait rompue. A deux heures du matin le général Vede, qui commandait cette gauche, ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux, et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats, l’envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui fit dire qu’il n’avait qu’à s’approcher à la tête de ses troupes, et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites, qui étaient au nombre d’environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers, à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il fit repasser la rivière à toute cette multitude, sans en retenir un seul soldat prisonnier(60). S’il les avait gardés, le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs. Alors il entra victorieux dans Narva, accompagné du duc de Croï et des autres officiers généraux moscovites: il leur fit rendre à tous leurs épées, et, sachant qu’ils manquaient d’argent, et que les marchands de Narva ne voulaient point leur en prêter, il envoya mille ducats au duc de Croï, et cinq cents à chacun des officiers moscovites, qui ne pouvaient se lasser d’admirer ce traitement, dont ils n’avaient pas même d’idée. On dressa aussitôt à Narva une relation de la victoire pour l’envoyer à Stockholm et aux alliés de la Suède; mais le roi retrancha de sa main tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop injurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher qu’on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles pour perpétuer la mémoire de ces événements. Entre autres on en frappa une qui le représentait d’un côté sur un piédestal où paraissaient enchaînés un Moscovite, un Danois, un Polonais; de l’autre était un Hercule armé de sa massue, tenant sous ses pieds un Cerbère avec cette légende: Tres uno contudit ictu. Parmi les prisonniers faits à la journée de Narva, on en vit un qui était un grand exemple des révolutions de la fortune: il était fils aîné et héritier du roi de Géorgie; on le nommait le czarafis Artfchelou; ce titre de czarafis signifie prince, ou fils du czar, chez tous les Tartares comme en Moscovie; car le mot de czar ou tzar voulait dire roi chez les anciens Scythes, dont tous ces peuples sont descendus, et ne vient point des Césare de Rome, si longtemps inconnus à ces barbares. Son père Mittelleski, czar et maître de la plus belle partie des pays qui sont entre les montagnes d’Ararat et les extrémités orientales de la mer Noire, avait été chassé de son royaume par ses propres sujets en 1688, et avait mieux aimé se jeter entre les bras de l’empereur de Moscovie que recourir à celui des Turcs. Le fils de ce roi, âgé de dix-neuf ans, voulut suivre Pierre le Grand dans son expédition contre les Suédois, et fut pris en combattant par quelques soldats finlandais qui l’avaient déjà dépouillé, et qui allaient le massacrer. Le comte Rehnsköld l’arracha de leurs mains, lui fit donner un habit, et le présenta à son maître: Charles l’envoya à Stockholm, où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s’empêcher, en le voyant partir, de faire tout haut devant ses officiers une réflexion naturelle sur l’étrange destinée d’un prince asiatique, né au pied du mont Caucase, qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suède. « C’est, dit-il, comme si j’étais un jour prisonnier chez les Tartares de Crimée. » Ces paroles ne firent alors aucune impression; mais dans la suite on ne s’en souvint que trop, lorsque l’événement en eût fait une prédiction. Le czar s’avançait à grandes journées avec l’armée de quarante mille Russes, comptant envelopper son ennemi de tous côtés. Il apprit à moitié chemin la bataille de Narva et la dispersion de tout son camp. Il ne s’obstina pas à vouloir attaquer, avec ses quarante mille hommes sans expérience et sans discipline, un vainqueur qui venait d’en détruire quatre-vingt mille dans un camp retranché; il retourna sur ses pas, poursuivant toujours le dessein de discipliner ses troupes pendant qu’il civilisait ses sujets. « Je sais bien, dit-il, que les Suédois nous battront longtemps; mais à la fin ils nous apprendront eux-mêmes à les vaincre. » Moscou, sa capitale, fut dans l’épouvante et dans la désolation à la nouvelle de cette défaite. Telle était la fierté et l’ignorance de ce peuple, qu’ils crurent avoir été vaincus par un pouvoir plus qu’humain, et que les Suédois étaient de vrais magiciens. Cette opinion fut si générale que l’on ordonna à ce sujet des prières publiques à saint Nicolas, patron de la Moscovie. Cette prière est trop singulière pour n’être pas rapportée. La voici: « O toi qui es notre consolateur perpétuel dans toutes nos adversités, grand saint Nicolas, infiniment puissant, par quel péché t’avons-nous offensé dans nos sacrifices, génuflexions, révérences et actions de grâces, pour que tu nous aies ainsi abandonnés? Nous avions imploré ton assistance contre ces terribles, insolants, enragés, épouvantables, indomptables destructeurs, lorsque, comme des lions et des ours qui ont perdu leurs petits, ils nous ont attaqués, effrayés, blessés, tués par milliers, nous qui sommes ton peuple. Comme il est impossible que cela soit arrivé sans sortilège et enchantement, nous te supplions, ô grand saint Nicolas, d’être notre champion et notre porte-étendard, de nous délivrer de cette foule de sorciers, et de les chasser bien loin de nos frontières avec la récompense qui leur est due. » Tandis que les Russes se plaignaient à saint Nicolas de leur défaite, Charles XII faisait rendre grâces à Dieu, et se préparait à de nouvelles victoires(61). Le roi de Pologne s’attendit bien que son ennemi, vainqueur des Danois et des Moscovites, viendrait bientôt fondre sur lui. Il se ligua plus étroitement que jamais avec le czar. Ces deux princes convinrent d’une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Ils se virent à Birzen, petite ville de Lithuanie, sans aucune de ces formalités qui ne servent qu’à retarder les affaires, et qui ne convenaient ni à leur situation ni à leur humeur. Les princes du Nord se voient avec une familiarité qui n’est point encore établie dans le midi de l’Europe(62). Pierre et Auguste passèrent quinze jours ensemble dans des plaisirs qui allèrent jusqu’à l’excès: car le czar, qui voulait réformer sa nation, ne put jamais corriger dans lui-même son penchant dangereux pour la débauche. Le roi de Pologne s’engagea à fournir au czar cinquante mille hommes de troupes allemandes, qu’on devait acheter de divers princes, et que le czar devait soudoyer. Celui-ci, de son côté, devait envoyer cinquante mille Russes en Pologne(63) pour y apprendre l’art de la guerre, et promettait de payer au roi Auguste trois millions de rixdales en deux ans. Ce traité, s’il eût été exécuté, eût pu être fatal au roi de Suède.. c’était un moyen prompt et sûr d’aguerrir les Moscovites; c’était peut-être forger des fers à une partie de l’Europe. Charles XII se mit en devoir d’empêcher le roi de Pologne de recueillir le fruit de cette ligue. Après avoir passé l’hiver auprès de Narva, il parut en Livonie auprès de cette même ville de Riga que le roi auguste avait assiégée inutilement. Les troupes saxonnes étaient postées le long de la rivière de duina, qui est fort large en cet endroit: il fallait disputer le passage à Charles, qui était à l’autre bord du fleuve. Les Saxons n’étaient pas commandés par leur prince, alors malade; mais ils avaient à leur tête le maréchal Stenau, qui faisait les fonctions de général: sous lui commandait le prince Ferdinand duc de Courlande, et ce même Patkul, qui défendait sa patrie contre Charles XII, l’épée à la main, après en avoir soutenu les droits par la plume, au péril de sa vie, contre Charles XI. Le roi de suède avait fait construire de grands bateaux d’une invention nouvelle, dont les bords, beaucoup plus hauts qu’à l’ordinaire, pouvaient se lever et se baisser comme des pont-levis. En se levant, ils couvraient les troupes qu’ils portaient en se baissant, ils servaient de pont pour le débarquement. Il mit encore en usage un autre artifice. Ayant remarqué que le vent soufflait du nord, où il était, au sud, où étaient campés les ennemis, il fit mettre le feu à quantité de paille mouillée, dont la fumée épaisse, se répandant sur la rivière, dérobait aux Saxons la vue de ses troupes et de ce qu’il allait faire. A la faveur de ce nuage, il fit avancer des barques remplies de cette même paille fumante; de sorte que le nuage, grossissant toujours, et chassé par le vent dans les yeux des ennemis, les mettait dans l’impossibilité de savoir si le roi passait ou non. Cependant il conduisait seul l’exécution de son stratagème. Étant déjà au milieu de la rivière: « Hé bien, dit-il au général Rehnsköld, la Duina ne sera pas plus méchante que la mer de Copenhague; croyez-moi, général, nous les battrons. » Il arriva en un quart d’heure à l’autre bord, et fut mortifié de ne sauter à terre que le quatrième. Il fait aussitôt débarquer son canon, et forme sa bataille sans que les ennemis, offusqués de la fumée, puissent s’y opposer que par quelques coups tirés au hasard. Le vent ayant dissipé ce brouillard, les Saxons virent le roi de Suède marchant déjà à eux. Le maréchal Stenau ne perdit pas un moment: à peine aperçut-il les Suédois qu’il fondit sur eux avec la meilleure partie de sa cavalerie. Le choc violent de cette troupe, tombant sur les Suédois dans l’instant qu’ils formaient leurs bataillons, les mit en désordre. Ils s’ouvrirent; ils furent rompus et poursuivis jusque dans la rivière. Le roi de Suède les rallia, le moment d’après, au milieu de l’eau, aussi aisément que s’il eût fait une revue. Alors ses soldats, marchant plus serrés qu’auparavant, repoussèrent le maréchal Stenau, et s’avancèrent dans la plaine. Stenau sentit que ses troupes étaient étonnées il les fit retirer, en habile homme, dans un lieu sec, flanqué d’un marais et d’un bois où était son artillerie. L’avantage du terrain, et le temps qu’il avait donné aux Saxons de revenir de leur première surprise, leur rendit tout leur courage. Charles ne balança pas à les attaquer: il avait avec lui quinze mille hommes; Stenau et le duc de Courlande, environ douze mille, n’ayant pour toute artillerie qu’un canon de fer sans affût. La bataille fut rude et sanglante: le duc eut deux chevaux tués sous lui; il pénétra trois fois au milieu de la garde du roi; mais enfin, ayant été renversé de son cheval d’un coup de crosse de mousquet, le désordre se mit dans son armée, qui ne disputa plus la victoire. Ses cuirassiers le retirèrent avec peine, tout froissé et à demi mort, du milieu de la mêlée et de dessous les chevaux, qui le foulaient aux pieds. Le roi de Suède, après sa victoire, court à Mittau, capitale de la Courlande(64). Toutes les villes de ce duché se rendent à lui à discrétion: c’était un voyage plutôt qu’une conquête. Il passa sans s’arrêter en Lithuanie, soumettant tout sur son passage. Il sentit une satisfaction flatteuse, et il l’avoua lui-même, quand il entra en vainqueur dans cette ville de Birzen où le roi de Pologne et le czar avaient conspiré sa ruine quelques mois auparavant. Ce fut dans cette place qu’il conçut le dessein de détrôner le roi de Pologne par les mains des Polonais mêmes. Là, étant un jour à table, tout occupé de cette entreprise, et observant sa sobriété extrême, dans un silence profond, paraissant comme enseveli dans ses grandes idées, un colonel allemand qui assistait à son dîner dit, assez haut pour être entendu, que les repas que le czar et le roi de Pologne avaient faits au même endroit étaient un peu différents de ceux de Sa Majesté. « Oui, dit le roi en se levant, et j’en troublerai plus aisément leur digestion. » En effet, mêlant alors un peu de politique à la force de ses armes, il ne tarda pas à préparer l’événement qu’il méditait. La Pologne, cette partie de l’ancienne Sarmatie, est un peu plus grande que la France, moins peuplée qu’elle, mais plus que la Suède. Ses peuples ne sont chrétiens que depuis environ sept cent cinquante ans. C’est une chose singulière, que la langue des Romains, qui n’ont jamais pénétré dans ces climats, ne se parle aujourd’hui communément qu’en Pologne: tout y parle latin, jusqu’aux domestiques. Ce grand pays est très fertile; mais les peuples n’en sont que moins industrieux(65). Les ouvriers et les marchands qu’on voit en Pologne sont des Écossais, des Français, surtout des Juifs. Ils y ont près de trois cents synagogues et à force de multiplier, ils en seront chassés comme ils l’ont été en Espagne. Ils achètent à vil prix les blés, les bestiaux, les denrées du pays, les trafiquent à Dantzick et en Allemagne, et vendent chèrement aux nobles de quoi satisfaire l’espèce de luxe qu’ils connaissent et qu’ils aiment. Ainsi ce pays, arrosé des plus belles rivières, riche en pâturages, en mines de sel, et couvert de moissons, reste pauvre malgré son abondance parce que le peuple est esclave et que la noblesse est fière et oisive. Son gouvernement est la plus fidèle image de l’ancien gouvernement celte et gothique, corrigé ou altéré partout ailleurs. C’est le seul État qui ait conservé le nom de république avec la dignité royale(66). Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix dans l’élection d’un roi, et de pouvoir l’être lui-même. Ce plus beau des droits est joint au plus grand des abus: le trône est presque toujours à l’enchère; et comme un Polonais est rarement assez riche pour l’acheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La noblesse et le clergé défendent leur liberté contre leur roi, et l’ôtent au reste de la nation. Tout le peuple y est esclave, tant la destinée des hommes est que le plus grand nombre soit partout, de façon ou d’autre, subjugué parle plus petit! Là le paysan ne sème point pour lui, mais pour des seigneurs à qui lui, son champ et le travail de ses mains appartiennent, et qui peuvent le vendre et l’égorger avec le bétail de la terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de soi. Il faut, pour le juger dans une affaire criminelle, une assemblée entière de la nation: il ne peut être arrêté qu’après avoir été condamné ainsi il n’est presque jamais puni. Il y en a beaucoup de pauvres; ceux-là se mettent au service des plus puissants, en reçoivent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils aiment mieux servir leurs égaux que de s’enrichir par le commerce; et, en pansant les chevaux de leurs maîtres, ils se donnent le titre d’électeurs des rois et de destructeurs des tyrans(67). Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale le croirait le prince le plus absolu de l’Europe; c’est cependant celui qui l’est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat qu’on suppose chez d’autres nations entre le souverain et les sujets. Le roi de Pologne, à son sacre même, et en jurant les pacta conventa, dispense ses sujets du serment d’obéissance en cas qu’il viole les lois de la république. Il nomme à toutes les charges, et confère tous les honneurs. Bien n’est héréditaire en Pologne que les terres et le rang de noble. Le fils d’un palatin et celui du roi n’ont nul droit aux dignités de leur père mais il y a cette grande différence entre le roi et la république, qu’il ne peut ôter aucune charge après l’avoir donnée, et que la république a le droit de lui ôter la couronne s’il transgressait les lois de l’État. La noblesse, jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages et rarement ses affections. A peine ont-ils élu un roi, qu’ils craignent son ambition, et lui opposent leurs cabales. Les grands qu’il a faits, et qu’il ne peut défaire, deviennent souvent ses ennemis, au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont l’objet de la haine du reste de la noblesse: ce qui forme toujours deux partis; division inévitable, et même nécessaire, dans des pays où l’on veut avoir des rois et conserver sa liberté. Ce qui concerne la nation est réglé dans les états généraux qu’on appelle diètes. Ces états sont composés du corps du sénat et de plusieurs gentilshommes; les sénateurs sont les palatins et les évêques: le second ordre est composé des députés des diètes particulières de chaque palatinat. A ces grandes assemblées préside l’archevêque de Gnesne, primat de Pologne, vicaire du royaume dans les interrègnes, et la première personne de l’État après le roi. Rarement y a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui, parce que la pourpre romaine ne donnant aucune préséance dans le sénat, un évêque qui serait cardinal serait obligé ou de s’asseoir à son rang de sénateur, ou de renoncer aux droits solides de la dignité qu’il a dans sa patrie pour soutenir les prétentions d’un honneur étranger. Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume, alternativement en Pologne et en Lithuanie. Les députés y décident souvent leurs affaires le sabre à la main comme les anciens Sarmates, dont ils sont descendus(68) et quelquefois même au milieu de l’ivresse, vice que les Sarmates ignorent. Chaque gentilhomme député à ces états généraux jouit du droit qu’avaient à Rome les tribuns du peuple de s’opposer aux lois du sénat. Le seul gentilhomme qui dit je proteste arrête(69), par ce mot seul, les résolutions unanimes de tout le reste; et s’il part de l’endroit où se tient la diète, il faut alors qu’elle se sépare. On apporte aux désordres qui naissent de cette loi un remède plus dangereux encore. La Pologne est rarement sans deux factions. L’unanimité dans les diètes étant alors impossible, chaque parti forme des confédérations dans lesquelles on décide à la pluralité des voix, sans avoir égard aux protestations du plus petit nombre. Ces assemblées, illégitimes selon les lois, mais autorisées par l’usage, se font au nom du roi, quoique souvent contre son consentement et contre ses intérêts; à peu près comme la Ligue se servait en France du nom de Henri III pour l’accabler; et comme en Angleterre le parlement, qui fit mourir Charles Ier sur un échafaud, commença par mettre le nom de ce prince à la tête de toutes les résolutions qu’il prenait pour le perdre. Lorsque les troubles sont finis, alors c’est aux diètes générales à confirmer ou à casser les actes de ces confédérations. Une diète même peut changer tout ce qu’a fait la précédente par la même raison que dans les États monarchiques un roi peut abolir les lois de son prédécesseur et les siennes propres. La noblesse, qui fait les lois de la république, en fait aussi la force. Elle monte à cheval dans les grandes occasions, et peut composer un corps de plus de cent mille hommes. Cette grande armée, nommée pospolite(70), se meut difficilement, et se gouverne mal: la difficulté des vivres et des fourrages la met dans l’impuissance de subsister longtemps assemblée. La discipline, la subordination, l’expérience, lui manquent; mais l’amour de la liberté, qui l’anime, la rend toujours formidable. On peut la vaincre ou la dissiper, ou la tenir même pour un temps dans l’esclavage; mais elle secoue bientôt le joug: ils se comparent eux-mêmes aux roseaux que la tempête couche par terre, et qui se relèvent dès que le vent ne souffle plus. C’est pour cette raison qu’ils n’ont point de places de guerre: ils veulent être les seuls remparts de leur république; ils ne souffrent jamais que leur roi bâtisse des forteresses, de peur qu’il ne s’en serve, moins pour les défendre que pour les opprimer. Leur pays est tout ouvert, à la réserve de deux ou trois places frontières. Que si dans leurs guerres, ou civiles ou étrangères, ils s’obstinent à soutenir chez eux quelque siège, il faut faire à la hâte des fortifications de terre, réparer de vieilles murailles à demi ruinées, élargir des fossés presque comblés, et la ville est prise avant que les retranchements soient achevés. La pospolite n’est pas toujours à cheval pour garder le pays; elle n’y monte que par l’ordre des diètes, ou même quelquefois sur le simple ordre du roi, dans les dangers extrêmes. La garde ordinaire de la Pologne est une armée qui doit toujours subsister aux dépens de la république. Elle est composée de deux corps sous deux grands-généraux différents. Le premier corps est celui de la Pologne, et doit être de trente-six mille hommes; le second, au nombre de douze mille, est celui de Lithuanie. Les deux grands-généraux sont indépendants l’un de l’autre: quoique nommés par le roi, ils ne rendent jamais compte de leurs opérations qu’à la république, et ont une autorité suprême sur leurs troupes. Les colonels sont les maîtres absolus de leurs régiments; c’est à eux à les faire subsister comme ils peuvent, et à leur payer leur solde. Mais étant rarement payés eux-mêmes, ils désolent le pays, et ruinent les laboureurs pour satisfaire leur avidité et celle de leurs soldats(71). Les seigneurs polonais paraissent dans ces armées avec plus de magnificence que dans les villes; leurs tentes sont plus belles que leurs maisons. La cavalerie, qui fait les deux tiers de l’armée, est presque toute composée de gentilshommes: elle est remarquable par la beauté des chevaux, et par la richesse des habillements et des harnais. Les gendarmes surtout, que l’on distingue en houssards et pancernes(72), ne marchent qu’accompagnes de plusieurs valets, qui leur tiennent des chevaux de main, ornés de brides à plaques et clous d’argent, de selles brodées, d’arçons, d’étriers dorés, et quelquefois d’argent massif, avec de grandes housses traînantes, à la manière des Turcs, dont les Polonais imitent autant qu’ils peuvent la magnificence. Autant cette cavalerie est parée et superbe, autant l’infanterie était alors délabrée, mal vêtue, mal armée, sans habits d’ordonnance ni rien d’uniforme. C’est ainsi du moins qu’elle fut jusque vers 1710. Ces fantassins, qui ressemblent à des Tartares vagabonds, supportent avec une étonnante fermeté la faim, le froid, la fatigue, et tout le poids de la guerre. On voit encore dans les soldats polonais le caractère des anciens Sarmates, leurs ancêtres: aussi peu de discipline, la même fureur à attaquer, la même promptitude à fuir et à revenir au combat, le même acharnement dans le carnage quand ils sont vainqueurs. Le roi de Pologne s’était flatté d’abord que dans le besoin ces deux armées combattraient en sa faveur, que la pospolite polonaise s’armerait à ses ordres, et que toutes ces forces, jointes aux Saxons ses sujets, et aux Moscovites ses alliés, composeraient une multitude devant qui le petit nombre des Suédois n’oserait paraître. Il se vit presque tout à coup privé de ces secours par les soins mêmes qu’il avait pris pour les avoir tous à la fois. Accoutumé dans ses pays héréditaires au pouvoir absolu, il crut trop peut-être qu’il pourrait gouverner la Pologne comme la Saxe. Le commencement de son règne fit des mécontents; ses premières démarches irritèrent le parti qui s’était opposé à son élection, et aliénèrent presque tout le reste. La Pologne murmura de voir ses villes remplies de garnisons saxonnes, et ses frontières de troupes. Cette nation, bien plus jalouse de maintenir sa liberté qu’empressée à attaquer ses voisins, ne regarda point la guerre du roi Auguste contre la Suède, et l’irruption en Livonie, comme une entreprise avantageuse à la république. On trompe difficilement une nation libre sur ses vrais intérêts. Les Polonais sentaient que si cette guerre, entreprise sans leur consentement, était malheureuse, leur pays, ouvert de tous côtés, serait en proie au roi de Suède; et que si elle était heureuse, ils seraient subjugués par leur roi même, qui, maître alors de la Livonie, comme de la Saxe, enclaverait la Pologne entre ces deux pays(73). Dans cette alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou d’être ravagés par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède. Ils regardèrent les Saxons et les Moscovites comme les instruments de leurs chaînes. Bientôt, voyant que le roi de Suède avait renversé tout ce qui était sur son passage, et s’avançait avec une l’armée victorieuse au coeur de la Lithuanie, ils éclatèrent contre leur souverain avec d’autant plus de liberté qu’il était malheureux. Deux partis divisaient alors la Lithuanie celui des princes Sapieha, et celui d’Oginski. Ces deux factions avaient commencé par des querelles particulières dégénérées en guerre civile. Le roi de Suède s’attacha les princes Sapieha, et Oginski, mal secouru par les Saxons, vit son parti presque anéanti. L’armée lithuanienne, que ces troubles et le défaut d’argent réduisaient à un petit nombre, était en partie dispersée par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Pologne était séparé en petits corps de troupes fugitives, qui erraient dans la campagne et subsistaient de rapines. Auguste ne voyait en Lithuanie que de l’impuissance dans son parti, de la haine dans ses sujets, et une armée ennemie conduite par un jeune roi outragé, victorieux et implacable. Il y avait à la vérité en Pologne une armée; mais au lieu d’être de trente-six mille hommes, nombre prescrit par les lois, elle n’était pas de dix-huit mille. Non seulement elle était mal payée et mal armée, mais ses généraux ne savaient encore quel parti prendre. La ressource du roi était d’ordonner à la noblesse de le suivre; mais il n’osait s’exposer à un refus, qui eût trop découvert et par conséquent augmenté sa faiblesse. Dans cet état de trouble et d’incertitude, tous les palatinats du royaume demandaient au roi une diète, de même qu’en Angleterre, dans les temps difficiles, tous les corps de l’État présentent des adresses au roi pour le prier de convoquer un parlement. Auguste avait plus besoin d’une armée que d’une diète, où les actions des rois sont pesées. Il fallut bien cependant qu’il la convoquât, pour ne point aigrir la nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie pour le 2 de décembre de l’année 1701. Il s’aperçut bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui tenaient pour les Sapieha, les Lubomirski, et leurs amis, le palatin Leczinski, trésorier de la couronne, qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les partisans des princes Sobieski étaient tous secrètement attachés au roi de Suède. Le plus considérable de ces partisans et le plus dangereux ennemi qu’eût le roi de Pologne, était le cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat du royaume, et président de la diète. C’était un homme plein d’artifice et d obscurité dans sa conduite, entièrement gouverné par une femme ambitieuse que les Suédois appelaient madame la cardinale, laquelle ne cessait de le pousser à l’intrigue et à la faction(74). Le roi Jean Sobieski prédécesseur d’Auguste, l’avait d’abord fait évêque de Varmie et vice chancelier du royaume. Radjouski, n’étant encore qu’évêque, obtint le cardinalat par la faveur du même roi. Cette dignité lui ouvrit bientôt le chemin à celle de primat; ainsi, réunissant dans sa personne tout ce qui impose aux hommes, il était en état d’entreprendre beaucoup impunément. Il essaya son crédit après la mort de Jean pour mettre le prince Jacques Sobieski sur le trône; mais le torrent de la haine qu’on portait au père, tout grand homme qu’il était, en écarta le fils. Le cardinal primat se joignit alors à l’abbé de Polignac, ambassadeur de France, pour donner la couronne au prince de Conti, qui en effet fut élu. Mais l’argent et les troupes de Saxe triomphèrent de ses négociations. Il se laissa enfin entraîner au parti qui couronna l’électeur de Saxe, et attendit avec patience l’occasion de mettre la division entre la nation et ce nouveau roi. Les victoires de Charles XII, protecteur du prince Jacques Sobieski, la guerre civile de Lithuanie, le soulèvement général de tous les esprits contre le roi Auguste firent croire au cardinal primat que le temps était arrivé où il pourrait renvoyer Auguste en Saxo, et ouvrir au fils du roi Jean le chemin du trône. Ce prince, autrefois l’objet innocent de la haine des Polonais, commençait à devenir leurs délices depuis que le roi Auguste était haï; mais il n’osait concevoir alors l’idée d’une si grande révolution; et cependant le cardinal en jetait insensiblement les fondements. D’abord il sembla vouloir réconcilier le roi avec la république. Il envoya des lettres circulaires, dictées en apparence par l’esprit de concorde et par la charité, pièges usés et connus, mais où les hommes sont toujours pris. Il écrivit au roi de Suède une lettre touchante, le conjurant, au nom de celui que tous les chrétiens adorent également, de donner la paix à la Pologne et à son roi. Charles XII répondit aux intentions du cardinal plus qu’à ses paroles. Cependant il restait dans le grand-duché de Lithuanie avec son armée victorieuse, déclarant qu’il ne voulait point troubler la diète; qu’il faisait la guerre à Auguste et aux Saxons, non aux Polonais; et que, loin d’attaquer la république, il venait la tirer d’oppression. Ces lettres et ces réponses étaient pour le public. Des émissaires qui allaient et venaient continuellement de la part du cardinal au comte Piper, et des assemblées secrètes chez ce prélat, étaient les ressorts qui faisaient mouvoir la diète: elle proposa d’envoyer une ambassade à Charles XII, et demanda unanimement au roi qu’il n’appelât plus les Moscovites sur les frontières, et qu’il renvoyât ses troupes saxonnes. La mauvaise fortune d’Auguste avait déjà fait ce que la diète exigeait de lui. La ligue conclue secrètement à Birzen avec le Moscovite était devenue aussi inutile qu’elle avait paru d’abord formidable. Il était bien éloigné de pouvoir envoyer au czar les cinquante mille Allemands qu’il avait promis de faire lever dans l’empire. Le czar même, dangereux voisin de la Pologne, ne se pressait pas de secourir alors de toutes ses forces un royaume divisé, dont il espérait recueillir quelques dépouilles. Il se contenta d’envoyer dans la Lithuanie vingt mille Moscovites, qui y firent plus de mal que les Suédois, fuyant partout devant le vainqueur et ravageant les terres des Polonais, jusqu’à ce que, poursuivis par les généraux suédois, et ne trouvant plus rien à piller, ils s’en retournèrent par troupes dans leur pays. A l’égard des débris de l’armée saxonne battue à Riga, le roi Auguste les envoya hiverner et se recruter en Saxe, afin que ce sacrifice, tout forcé qu’il était, pût ramener à lui la nation polonaise irritée. Alors la guerre se changea en intrigues. La diète était partagée en presque autant de factions qu’il y avait de palatins. Un jour les intérêts du roi Auguste y dominaient, le lendemain ils y étaient proscrits. Tout le monde criait pour la liberté et la justice, mais on ne savait point ce que c’était que d’être libre et juste. Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer en public. La diète ne savait ni ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle devait faire. Les grandes compagnies n’ont presque jamais pris de bons conseils dans les troubles civils, parce que les factieux y sont hardis, et que les gens de bien y sont timides pour l’ordinaire. La diète se sépara en tumulte le 17 février de l’année 1702, après trois mois de cabales et d’irrésolutions. Les sénateurs, qui sont les palatins et les évêques, restèrent dans Varsovie. Le sénat de Pologne a le droit de faire provisionnellement des lois, que rarement les diètes infirment; ce corps, moins nombreux, accoutumé aux affaires, fut bien moins tumultueux et décida plus vite. Ils arrêtèrent qu’on enverrait au roi de Suède l’ambassade proposée dans la diète, que la pospolite monterait à cheval et se tiendrait prête à tout événement; ils firent plusieurs règlements pour apaiser les troubles de Lithuanie, et plus encore pour diminuer l’autorité de leur roi, quoique moins à craindre que celle de Charles. Auguste aima mieux alors recevoir des lois dures de son
vainqueur que de ses sujets. Il se détermina à demander la
paix au roi de Suède, et voulut entamer avec lui un traité
secret. Il fallait cacher cette démarche au sénat, qu’il
regardait comme un ennemi encore plus intraitable. L’affaire était
délicate; il s’en reposa sur la comtesse de Koënigsmark, Suédoise
d’une grande naissance, à laquelle il était alors attaché.
C’est elle dont le frère est connu par sa mort malheureuse(75),
et dont le fils(76) a commandé
les armées en France avec tant de succès et de gloire. Cette
femme, célèbre dans le monde par son esprit et par sa beauté,
était plus capable qu’aucun ministre de faire réussir une
négociation. De plus, comme elle avait du bien dans les États
de Charles XII, et qu’elle avait été longtemps à sa
cour, elle avait un prétexte plausible d’aller trouver ce prince.
Elle vint donc au camp des Suédois en Lithuanie, et s’adressa d’abord
au comte Piper, qui lui promit trop légèrement une audience
de son maître. La comtesse, parmi les perfections qui la rendaient
une des plus aimables personnes de l’Europe, avait le talent singulier
de parler les langues de plusieurs pays qu’elle n’avait jamais vus, avec
autant de délicatesse que si elle y était née; elle
s’amusait même quelquefois à faire des vers français(77)
qu’on eût pris pour être d’une personne née à
Versailles. Elle en composa pour Charles XII, que l’histoire ne doit point
omettre. Elle introduisait les dieux de la fable, qui tous louaient les
différentes vertus de Charles. La pièce finissait ainsi:
Le plaçait par avance au temple de mémoire; Mais Vénus ni Bacchus n’en dirent pas un mot. Il fallut alors que le roi de Pologne se jetât dans les bras du sénat. Il lui fit deux propositions par le palatin de Marienbourg: l’une, qu’on lui laissât la disposition de l’armée de la république, à laquelle il payerait de ses propres deniers deux quartiers d’avance; l’autre, qu’on lui permît de faire revenir en Pologne douze mille Saxons. Le cardinal primat fit une réponse aussi dure qu’était le refus du roi de Suède. Il dit au palatin de Marienbourg, au nom de l’assemblée, « qu’on avait résolu d’envoyer à Charles XII une ambassade, et qu’il ne lui conseillait pas de faire venir les Saxons ». Le roi, dans cette extrémité, voulut au moins conserver les apparences de l’autorité royale. Un de ses chambellans alla de sa part trouver Charles, pour savoir de lui où et comment Sa Majesté suédoise voudrait recevoir l’ambassade du roi son maître et de la république. On avait oublié malheureusement de demander un passeport aux Suédois pour ce chambellan. Le roi de Suède le fit mettre en prison au lieu de lui donner audience, en disant qu’il comptait recevoir une ambassade de la république, et rien du roi Auguste. Cette violation du droit des gens n’était permise que par la loi du plus fort. Alors Charles, ayant laissé derrière lui des garnisons dans quelques villes de Lithuanie, s’avança au delà de Grodno, ville connue en Europe par les diètes qui s’y tiennent, mais mal bâtie, et plus mal fortifiée. A quelques milles par delà Grodno, il rencontra l’ambassade de la république: elle était composée de cinq sénateurs. Ils voulurent d’abord faire régler un cérémonial que le roi ne connaissait guère; ils demandèrent qu’on traitât la république de sérénissime, qu’on envoyât au-devant d’eux les carrosses du roi, et des sénateurs. On leur répondit que la république serait appelée illustre, et non sérénissime; que le roi ne se servait jamais de carrosse qu’il avait auprès de lui beaucoup d’officiers, et point de sénateurs qu’on leur enverrait un lieutenant général, et qu’ils arriveraient sur leurs propres chevaux(78). Charles XII les reçut dans sa tente, avec quelque appareil d’une pompe militaire; leurs discours furent pleins de ménagements et d’obscurités. On remarquait qu’ils craignaient Charles XII, qu’ils n’aimaient pas Auguste, mais qu’ils étaient honteux d’ôter par l’ordre d’un étranger la couronne au roi qu’ils avaient élu. Rien ne se conclut, et Charles XII leur fit comprendre enfin qu’il conclurait dans Varsovie. Sa marche fut précédée par un manifeste dont le cardinal et son parti inondèrent la Pologne en huit jours. Charles, par cet écrit, invitait tous les Polonais à joindre leur vengeance à la sienne, et prétendait leur faire voir que leurs intérêts et les siens étaient les mêmes. Ils étaient cependant bien différents; mais le manifeste, soutenu par un grand parti, par le trouble du sénat et par l’approche du conquérant, fit de très fortes impressions. Il fallut reconnaître Charles pour protecteur, puisqu’il voulait l’être, et qu’on était encore trop heureux qu’il se contentât de ce titre. Les sénateurs contraires à Auguste publièrent hautement l’écrit sous ses yeux mêmes. Le peu qui lui étaient attachés demeurèrent dans le silence. Enfin, quand on apprit que Charles avançait à grandes journées, tous se préparèrent en confusion à partir: le cardinal quitta Varsovie des premiers; la plupart précipitèrent leur fuite, les uns pour aller attendre dans leurs terres le dénouement de cette affaire, les autres pour aller soulever leurs amis. Il ne demeura auprès du roi que l’ambassadeur de l’empereur, celui du czar, le nonce du pape, et quelques évêques et palatins liés à sa fortune. Il fallait fuir, et on n’avait encore rien décidé en sa faveur. Il se hâta, avant de partir, de tenir un conseil avec ce petit nombre de sénateurs qui représentaient encore le sénat. Quelque zélés qu’ils fussent pour son service, ils étaient Polonais: ils avaient tous conçu une si grande aversion pour les troupes saxonnes qu’ils n’osèrent pas lui accorder la liberté d’en faire venir au delà de six mille pour sa défense; encore votèrent-ils que ces six mille hommes seraient commandés par le grand-général de la Pologne, et renvoyés immédiatement après la paix. Quant aux armées de la république, ils lui en laissèrent la disposition. Après ce résultat, le roi quitta Varsovie, trop faible contre ses ennemis, et peu satisfait de son parti même. Il fit aussitôt publier ses universaux(79) pour assembler la pospolite et les armées, qui n’étaient guère que de vains noms: il n’y avait rien à espérer en Lithuanie, où étaient les Suédois. L’armée de Pologne, réduite à peu de troupes, manquait d’armes, de provisions et de bonne volonté. La plus grande partie de la noblesse, intimidée, irrésolue, ou mal disposée, demeura dans ses terres. En vain le roi, autorisé par les lois de l’État, ordonne, sur peine de la vie, à tous les gentilshommes de monter à cheval et de le suivre; il commençait à devenir problématique si on devait lui obéir. Sa grande ressource était dans les troupes de son électorat, où la forme du gouvernement, entièrement absolue, ne lui laissait pas craindre une désobéissance. Il avait déjà mandé secrètement douze mille Saxons qui s’avançaient avec précipitation. Il en faisait encore revenir huit mille qu’il avait promis à l’empereur dans la guerre de l’empire contre la France, et qu’il fut obligé de rappeler par la nécessité où il était réduit. Introduire tant de Saxons en Pologne, c’était révolter contre lui tous les esprits et violer la loi faite par son parti même, qui ne lui en permettait que six mille; mais il savait bien que s’il était vainqueur on n’oserait pas se plaindre, et que s’il était vaincu on ne lui pardonnerait pas d’avoir même amené les six mille hommes. Pendant que ces soldats arrivaient par troupes, et qu’il allait de palatinat en palatinat rassembler la noblesse qui lui était attachée, le roi de Suède arriva enfin devant Varsovie le 5 mai 1702. A la première sommation les portes lui furent ouvertes. Il renvoya la garnison polonaise, congédia la garde bourgeoise, établit des corps de garde partout, et ordonna aux habitants de venir remettre toutes leurs armes mais, content de les désarmer, et ne voulant pas les aigrir, il n’exigea d’eux qu’une contribution de cent mille francs. Le roi Auguste assemblait alors ses forces à Cracovie: il fut bien surpris d’y voir arriver le cardinal primat(80). Cet homme(81) prétendait peut-être garder jusqu’au bout la décence de son caractère, et chasser son roi avec des dehors respectueux; il lui fit entendre que le roi de Suède paraissait disposé à un accommodement raisonnable, et demanda humblement la permission d’aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu’il ne pouvait refuser, c’est-à-dire la liberté de lui nuire. Le cardinal primat(82) courut incontinent voir le roi de Suède, auquel il n’avait point encore osé se présenter. Il vit ce prince à Praag(83), près de Varsovie, mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les ambassadeurs de la république. Il trouva ce conquérant vêtu d’un habit de gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré, de grosses bottes, des gants de buffle qui lui venaient jusqu’au coude, dans une chambre sans tapisserie où étaient le duc de Holstein, son beau-frère, le comte Piper, son premier ministre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança quelques pas au-devant du cardinal; ils eurent ensemble debout une conférence d’un quart d’heure, que Charles finit en disant tout haut: « Je ne donnerai point la paix aux Polonais qu’ils n’aient élu un autre roi. » Le cardinal, qui s’attendait à cette déclaration, la fit savoir aussitôt à tous les palatinats, les assurant de l’extrême déplaisir qu’il disait en avoir, et en même temps de la nécessité où l’on était de complaire au vainqueur. A cette nouvelle, le roi de Pologne vit bien qu’il fallait perdre ou conserver son trône par une bataille. Il épuisa ses ressources pour cette grande décision. Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des frontières de Saxe; la noblesse du palatinat de Cracovie, où il était encore, venait en foule lui offrir ses services. Il encourageait lui-même chacun de ses gentilshommes à se souvenir de leurs serments; ils lui promirent de verser pour lui jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Fortifié de leurs secours, et des troupes qui portaient le nom de l’armée de la couronne, il alla pour la première fois chercher en personne le roi de Suède. Il le trouva bientôt qui s’avançait lui-même vers Cracovie. Les deux rois parurent en présence le 13 juillet de cette année 1702, dans une vaste plaine auprès de Clissau, entre Varsovie et Cracovie. Auguste avait près de vingt-quatre mille hommes. Charles XII n’en avait que douze mille. Le combat commença par des décharges d’artillerie. A la première volée qui fut tirée par les Saxons, le duc de Holstein, qui commandait la cavalerie suédoise, jeune prince plein de courage et de vertu, reçut un coup de canon dans les reins. Le roi demanda s’il était mort; on lui dit que oui; il ne répondit rien. Quelques larmes tombèrent de ses yeux: il se cacha un moment le visage avec les mains; puis tout à coup, poussant son cheval à toute bride, il s’élança au milieu des ennemis à la tête de ses gardes. Le roi de Pologne fit tout ce qu’on devait attendre d’un prince qui combattait pour sa couronne. Il ramena lui-même trois fois ses troupes à la charge; mais il ne combattait qu’avec ses Saxons; les Polonais, qui formaient son aile droite, s’enfuirent tous dès le commencement de la bataille, les uns par terreur, les autres par mauvaise volonté. L’ascendant de Charles XII prévalut. Il remporta une victoire complète. Le camp ennemi, les drapeaux, l’artillerie, la caisse militaire d’Auguste, lui demeurèrent. Il ne s’arrêta pas sur le champ de bataille(84), et marcha droit à Cracovie, poursuivant le roi de Pologne, qui fuyait devant lui. Les bourgeois de Cracovie furent assez hardis pour fermer leurs portes au vainqueur. Il les fit rompre; la garnison n’osa tirer un seul coup: on la chassa à coups de fouet et de canne jusque dans le château, où le roi entra avec elle. Un seul officier d’artillerie osant se préparer à mettre le feu au canon, Charles court à lui, et lui arrache la mèche: le commandant se jette aux genoux du roi. Trois régiments suédois furent logés à discrétion chez les citoyens, et la ville taxée à une contribution de cent mille rixdales. Le comte de Steinbock, fait gouverneur de la ville, ayant ouï dire qu’on avait caché des trésors dans les tombeaux des rois de Pologne, qui sont à Cracovie dans l’église Saint-Nicolas, les fit ouvrir: on n’y trouva que des ornements d’or et d’argent qui appartenaient aux églises; on en prit une partie, et Charles XII envoya même un calice d’or à une église de Suède, ce qui aurait soulevé contre lui les Polonais catholiques, si quelque chose avait pu prévaloir contre la terreur de ses armes. Il sortait de Cracovie bien résolu de poursuivre le roi Auguste sans relâche. A quelques milles de la ville, son cheval s’abattit, et lui fracassa la cuisse(85). Il fallut le reporter à Cracovie, où il demeura au lit six semaines entre les mains des chirurgiens. Cet accident donna à Auguste le loisir de respirer. Il fit aussitôt répandre dans la Pologne et dans l’empire que Charles XII était mort de sa chute. Cette fausse nouvelle, crue quelque temps, jeta tous les esprits dans l’étonnement et dans l’incertitude. Dans ce petit intervalle il assemble à Marienbourg, puis à Lublin, tons les ordres du royaume déjà convoqués à Sandomir. La foule y fut grande: peu de palatinats refusèrent d’y envoyer. Il regagna presque tous les esprits par des largesses, par des promesses, et par cette affabilité nécessaire aux rois absolus pour se faire aimer, et aux rois électifs pour se maintenir(86). La diète fut bientôt détrompée de la fausse nouvelle de la mort du roi de Suède; mais le mouvement était déjà donné à ce grand corps: il se laissa emporter à l’impulsion qu’il avait reçue; tous les membres jurèrent de demeurer fidèles à leur souverain; tant les compagnies sont sujettes aux variations. Le cardinal primat lui-même, affectant encore d’être attaché au roi Auguste, vint à la diète de Lublin; il y baisa la main au roi, et ne refusa point de prêter le serment comme les autres. Ce serment consistait à jurer que l’on n’avait rien entrepris et qu’on n’entreprendrait rien contre Auguste. Le roi dispensa le cardinal de la première partie du serment, et le prélat jura le reste en rougissant. Le résultat de cette diète fut que la république de Pologne entretiendrait une armée de cinquante mille hommes à ses dépens pour le service de son souverain; qu’on donnerait six semaines aux Suédois pour déclarer s’ils voulaient la paix ou la guerre, et pareil terme aux princes de Sapieha, les premiers auteurs des troubles de Lithuanie, pour venir demander pardon au roi de Pologne. Mais durant ces délibérations, Charles XII, guéri de sa blessure, renversait tout devant lui. Toujours ferme dans le dessein de forcer les Polonais à détrôner eux-mêmes leur roi, il fit convoquer, par les intrigues du cardinal primat, une nouvelle assemblée à Varsovie, pour l’opposer à celle de Lublin. Ses généraux lui représentaient que cette affaire pourrait encore avoir des longueurs, et s’évanouir dans des délais; que pendant ce temps les Moscovites s’aguerrissaient tous les jours contre les troupes qu’il avait laissées en Livonie et en Ingrie; que les combats qui se donnaient souvent dans ces provinces entre les Suédois et les Russes n’étaient pas toujours à l’avantage des premiers, et qu’enfin sa présence y serait peut-être bientôt nécessaire. Charles, aussi inébranlable dans ses projets que vif dans ses actions, leur répondit: « Quand je devrais rester ici cinquante ans, je n’en sortirai point que je n’aie détrôné le roi de Pologne. » Il laissa l’assemblée de Varsovie combattre par des discours et par des écrits celle de Lublin, et chercher de quoi justifier ses procédés dans les lois du royaume; lois toujours équivoques, que chaque parti interprète à son gré, et que le succès seul rend incontestables. Pour lui, ayant augmenté ses troupes victorieuses de six mille hommes de cavalerie, et de huit mille d’infanterie, qu’il reçut de Suède, il marcha contre les restes de l’armée saxonne, qu’il avait battue à Clissau, et qui avait eu le temps de se ral |