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| Commande CDROM | Table de Charles XII |. HISTOIRE DE CHARLES XII, ROI DE SUÈDE ARGUMENT. Histoire abrégée de la Suède jusqu’à Charles XII. Son éducation; ses ennemis. Caractère du czar Pierre Alexiowits. Particularités très curieuses sur ce prince et sur la nation russe. La Moscovie, la Pologne et le Danemark ce réunissent contre Charles XII. La Suède et la Finlande composent un royaume(1) large d’environ deux cents de nos lieues, et long de trois cents. Il s’étend du midi au nord depuis le cinquante-cinquième degré, ou à peu prés, jusqu’au soixante et dixième, sous un climat rigoureux, qui n’a presque ni printemps ni automne. L’hiver y règne neuf mois de l’année: les chaleurs de l’été succèdent tout à coup à un froid excessif; et il y gèle dès le mois d’octobre, sans aucune de ces gradations insensibles qui amènent ailleurs les saisons, et en rendent le changement plus doux. La nature, en récompense, a donné à ce climat rude un ciel serein, un air pur. L’été, presque toujours échauffé par le soleil, y produit les fleurs et les fruits en peu de temps. Les longues nuits de l’hiver y sont adoucies par des aurores et des crépuscules qui durent à proportion que le soleil s’éloigne moins de la Suède; et la lumière de la lune, qui n’y est obscurcie par aucun nuage, augmentée encore par le reflet de la neige qui couvre la terre, et très souvent par des feux semblables à la lumière zodiacale(2), fait qu’on voyage en Suède la nuit comme le jour. Les bestiaux y sont plus petits que dans les pays méridionaux de l’Europe, faute de pâturages. Les hommes y sont grands; la sérénité du ciel les rend sains, la rigueur du climat les fortifie: ils vivent longtemps, quand ils ne s’affaiblissent pas par l’usage immodéré des liqueurs fortes et des vins, que les nations septentrionales semblent aimer d’autant plus que la nature les leur a refusés. Les Suédois sont bien faits, robustes, agiles, capables de soutenir les plus grands travaux, la faim et la misère; nés guerriers, pleins de fierté, plus braves qu’industrieux, ayant longtemps négligé et cultivant mal aujourd’hui le commerce, qui seul pourrait leur donner ce qui manque à leur pays. Ou dit que c’est principalement de la Suède, dont une partie se nomme encore Gothie, que se débordèrent ces multitudes de Goths qui inondèrent l’Europe, et l’arrachèrent à l’empire romain, qui en avait été cinq cents années l’usurpateur, le législateur et le tyran. Les pays septentrionaux étaient alors beaucoup plus peuplés qu’ils ne le sont de nos jours, parce que la religion laissait aux habitants la liberté de donner plus de citoyens à l’État par la pluralité de leurs femmes; que ces femmes elles-mêmes ne connaissaient d’opprobre que la stérilité et l’oisiveté, et qu’aussi laborieuses et aussi robustes que les hommes, elles en étaient plus tôt et plus longtemps fécondes. Mais la Suède, avec ce qui lui reste aujourd’hui de la Finlande, n’a pas plus de quatre millions d’habitants. Le pays est stérile et pauvre. La Scanie est sa seule province qui porte du froment. Il n’y a pas plus de neuf millions de nos livres en argent monnayé dans tout le pays. La banque publique, qui est la plus ancienne de l’Europe, y fut introduite par nécessité, parce que les payements se faisant en monnaie de cuivre et de fer, le transport était trop difficile. La Suède fut toujours libre jusqu’au milieu du xive siècle. Dans ce long espace de temps, le gouvernement changea plus d’une fois; mais toutes les innovations furent en faveur de la liberté. Leur premier magistrat eut le nom de roi, titre qui, en différents pays, se donne à des puissances bien différentes; car en France, en Espagne, il signifie un homme absolu, et en Pologne, en Suède, en Angleterre, l’homme de la république(3). Ce roi ne pouvait rien sans le sénat et le sénat dépendait des états généraux, que l’on convoquait souvent. Les représentants de la nation, dans ces grandes assemblées, étaient le gentilshommes, les évêques, les députés des villes; avec le temps on y admit les paysans mêmes, portion du peuple injustement méprisée ailleurs, et esclave dans presque tout le Nord. Environ l’an 1492(4), cette nation, si jalouse de sa liberté, et qui est encore fière aujourd’hui d’avoir subjugué Rome il y a treize siècles(5), fut mise sous le joug par une femme et par un peuple moins puissant que les Suédois. Marguerite de Valdemar, la Sémiramis du Nord(6), reine de Danemark et de Norvège, conquit la Suède par force et par adresse, et fit un seul royaume de ces trois vastes États. Après sa mort, la Suède fut déchirée par des guerres civiles: elle secoua le joug des Danois, elle le reprit; elle eut des rois, elle eut des administrateurs. Deux tyrans l’opprimèrent d’une manière horrible vers l’an 1520: l’un était Christiern II, roi de Danemark, monstre formé de vices sans aucune vertu; l’autre, un archevêque d’Upsal(7), primat du royaume, aussi barbare que Christiern. Tous deux de concert firent saisir un jour les consuls, les magistrats de Stockholm, avec quatre-vingt-quatorze sénateurs, et les firent massacrer par des bourreaux, sous prétexte qu’ils étaient excommuniés par le pape pour avoir défendu les droits de l’État contre l’archevêque(8). Tandis que ces deux hommes, ligués pour opprimer, désunis quand il fallait partager les dépouilles, exerçaient ce que le despotisme a de plus tyrannique, et ce que la vengeance a de plus cruel, un nouvel événement changea la face du Nord. Gustave Vasa, jeune homme descendu des anciens rois du pays, sortit du fond des forêts de la Dalécarlie ou il était caché, et vint délivrer la Suède. C’était une de ces grandes âmes que la nature forme si rarement, avec toutes les qualités nécessaires pour commander aux hommes. Sa taille avantageuse et son grand air lui faisaient des partisans dès qu’il se montrait. Son éloquence, à qui sa bonne mine donnait de la force, était d’autant plus persuasive qu’elle était sans art; son génie formait de ces entreprises que le vulgaire croit téméraires, et qui ne sont que hardies aux yeux des grands hommes; son courage infatigable les faisait réussir. Il était intrépide avec prudence, d’un naturel doux dans un siècle féroce, vertueux enfin, à ce que l’on dit, autant qu’un chef de parti peut l’être. Gustave Vasa avait été otage de Christiern, et retenu prisonnier contre le droit des gens. Échappé de sa prison, il avait erré, déguisé en paysan, dans les montagnes et dans les bois de la Dalécarlie. Là, il s’était vu réduit à la nécessité de travailler aux mines de cuivre, pour vivre et pour se cacher. Enseveli dans ces souterrains, il osa songer à détrôner le tyran. Il se découvrit aux paysans; il leur parut un homme d’une nature supérieure, pour qui les hommes ordinaires croient sentir une soumission naturelle. Il fit en peu de temps de ces sauvages des soldats aguerris. Il attaqua Christiern et l’archevêque, les vainquit souvent, les chassa tous deux de la Suède, et fut élu avec justice, par les états, roi du pays dont il était le libérateur. A peine affermi sur le trône, il tenta une entreprise plus difficile que des conquêtes. Les véritables tyrans de l’État étaient les évêques, qui, ayant presque toutes les richesses de la Suède, s’en servaient pour opprimer les sujets et pour faire la guerre aux rois. Cette puissance était d’autant plus terrible que l’ignorance des peuples l’avait rendue sacrée. Il punit la religion catholique des attentats de ses ministres. En moins de deux ans, il rendit la Suède luthérienne, par la supériorité de sa politique plus encore que par autorité. Ayant ainsi conquis ce royaume, comme il le disait, sur les Danois et sur le clergé, il régna heureux et absolu jusqu’à l’âge de soixante et dix ans, et mourut plein de gloire, laissant sur le trône sa famille et sa religion. L’un de ses descendants fut ce Gustave-Adolphe, qu’on nomme le grand Gustave. Ce roi conquit l’Ingrie, la Livonie, Brême, Verden, Vismar, la Poméranie, sans compter plus de cent places en Allemagne, rendues par la Suède après sa mort. Il ébranla le trône de Ferdinand II. Il protégea les luthériens en Allemagne, secondé en cela par les intrigues de Rome même, qui craignait encore plus la puissance de l’empereur que celle de l’hérésie. Ce fut lui qui, par ses victoires, contribua alors en effet à l’abaissement de la maison d’Autriche; entreprise dont on attribue toute la gloire au cardinal de Richelieu, qui savait l’art de se faire une réputation, tandis que Gustave se bornait à faire de grandes choses. Il allait porter la guerre au-delà du Danube, et peut-être détrôner l’empereur, lorsqu’il fut tué, à l’âge de trente-sept ans, dans la bataille de Lutzen(9), qu’il gagna contre Valstein, emportant dans le tombeau le nom de Grand, les regrets du Nord, et l’estime de ses ennemis. Sa fille Christine, née avec un génie rare, aima mieux converser avec des savants que de régner sur un peuple qui ne connaissait que les armes. Elle se rendit aussi illustre en quittant le trône, que ses ancêtres l’étaient pour l’avoir conquis ou affermi. Les protestants l’ont déchirée, comme si on ne pouvait pas avoir de grandes vertus sans croire à Luther; et les papes triomphèrent trop de la conversion d’une femme qui n’était que philosophe(10). Elle se retira à Rome, où elle passa le reste de ses jours dans le centre des arts qu’elle aimait, et pour lesquels elle avait renoncé à un empire à l’âge de vingt-sept ans. Avant d’abdiquer, elle engagea les états de la Suède à élire en sa place son cousin Charles-Gustave, dixième de ce nom, fils du comte palatin, duc de Deux-Ponts. Ce roi ajouta de nouvelles conquêtes à celles de Gustave-Adolphe: il porta d’abord ses armes en Pologne, où il gagna la célèbre bataille de Varsovie, qui dura trois jours. Il fit longtemps la guerre heureusement contre les Danois, as siégea leur capitale, réunit la Scanie à la Suède, et fit assurer, du moins pour un temps, la possession de Slesvick au duc de Holstein. Ensuite, ayant éprouvé des revers et fait la paix avec ses ennemis, il tourna son ambition contre ses sujets. Il conçut le dessein d’établir en Suède la puissance arbitraire; mais il mourut à l’âge de trente-sept ans, comme le grand Gustave, avant d’avoir pu achever cet ouvrage du despotisme, que son fils Charles XI éleva jusqu’au comble. Charles XI, guerrier comme tous ses ancêtres, fut plus absolu qu’eux. Il abolit l’autorité du sénat, qui fut déclaré le sénat du roi, et non du royaume. Il était frugal, vigilant, laborieux, tel qu’on l’eût aimé si son despotisme n’eût réduit les sentiments de ses sujets pour lui à celui de la crainte. Il épousa, en 1680, Ulrique-Éléonore, fille de Frédéric III, roi de Danemark, princesse vertueuse et digne de plus de confiance que son époux ne lui en témoigna. De ce mariage naquit, le 27 de juin 1682, le roi Charles XII, l’homme le plus extraordinaire peut-être qui ait jamais été sur la terre, qui a réuni en lui toutes les grandes qualités de ses aïeux, et qui n’a eu d’autre défaut ni d’autre malheur que de les avoir toutes outrées. C’est lui dont on se propose ici d’écrire ce qu’on a appris de certain touchant sa personne et ses actions(11). Le premier livre qu’on lui fit lire fut l’ouvrage de Samuel Puffendorf(12), afin qu’il pût connaître de bonne heure ses États et ceux de ses voisins. Il apprit d’abord l’allemand, qu’il parla toujours depuis aussi bien que sa langue maternelle. A l’âge de sept ans, il savait manier un cheval. Les exercices violents(13) où il se plaisait, et qui découvraient ses inclinations martiales, lui formèrent de bonne heure une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament. Quoique doux dans son enfance, il avait une opiniâtreté insurmontable; le seul moyen de le plier était de le piquer d’honneur: avec le mot de gloire on obtenait tout de lui. Il avait de l’aversion pour le latin; mais dès qu’on lui eut dit que le roi de Pologne et le roi de Danemark l’entendaient, il l’apprit bien vite, et en retint assez pour le parler le reste de sa vie. On s’y prit de la même manière pour l’engager à entendre le français; mais il s’obstina tant qu’il vécut a ne jamais s’en servir, même avec des ambassadeurs français qui ne savaient point d’autre langue. Dès qu’il eut quelque connaissance de la langue latine, on lui fit traduire Quinte-Curce: il prit pour ce livre un goût que le sujet lui inspirait beaucoup plus encore que le style. Celui qui lui expliquait cet auteur lui avant demandé ce qu’il pensait d’Alexandre: « Je pense, dit le prince, que je voudrais lui ressembler. — Mais, lui dit-on, il n’a vécu que trente-deux ans. — Ah! reprit-il, n’est-ce pas assez quand on a conquis des royaumes(14)? » On ne manqua pas de rapporter ces réponses au roi son père, qui s’écria: « Voilà un enfant qui vaudra mieux que moi, et qui ira plus loin que le grand Gustave. » Un jour il s’amusait dans l’appartement du roi à regarder deux cartes géographiques, l’une d’une ville de Hongrie prise par les Turcs sur l’empereur, et l’autre de Riga, capitale de la Livonie, province conquise par les Suédois depuis un siècle. Au bas de la carte de la ville hongroise, il y avait ces mots tirés du livre de Job: « Dieu me l’a donnée, Dieu me l’a ôtée; le nom du Seigneur soit béni. » Le jeune prince, ayant lu ces paroles, prit sur-le-champ un crayon, et écrivit au bas de la carte de Riga: « Dieu me l’a donnée, le diable ne me l’ôtera pas(15). » Ainsi dans les actions les plus indifférentes de son enfance, ce naturel indomptable laissait souvent échapper de ces traits qui caractérisent les âmes singulières, et qui marquaient ce qu’il devait être un jour. Il avait onze ans lorsqu’il perdit sa mère. Cette princesse mourut en 1693, le 5 août, d’une maladie causée, dit-on, par les chagrins que lui donnait son mari, et par les efforts qu’elle faisait pour les dissimuler(16). Charles XI avait dépouillé de leurs biens un grand nombre de ses sujets par le moyen d’une espèce de cour de justice nommée la chambre des liquidations, établie de son autorité seule. Une foule de citoyens ruinés par cette chambre, nobles, marchands, fermiers, veuves, orphelins, remplissaient les rues de Stockholm, et venaient tous les jours à la porte du palais pousser des cris inutiles. La reine secourut ces malheureux de tout ce qu’elle avait: elle leur donna son argent, ses pierreries, ses meubles, ses habits même. Quand elle n’eut plus rien à leur donner, elle se jeta en larmes aux pieds de son mari pour le prier d’avoir compassion de ses sujets. Le roi lui répondit gravement: « Madame, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non pour nous donner des avis. » Depuis ce temps il la traita, dit-on, avec une dureté qui avança ses jours. Il mourut quatre ans après elle, le 15 avril 1697, dans la cinquante-deuxième(17) année de son âge, et dans la trente-septième son règne, lorsque l’empire, l’Espagne, la Hollande, d’un côté, et la France de l’autre, venaient de remettre la décision de leurs querelles à sa médiation, et qu’il avait déjà entamé l’ouvrage de la paix entre ces puissances. Il laissa à son fils, âgé de quinze ans, un trône affermi et respecté au dehors, des sujets pauvres, mais belliqueux et soumis, avec des finances en bon ordre, ménagées par des ministres habiles. Charles XII, à son avènement, non seulement se trouva maître absolu et paisible de la Suède et de la Finlande, mais il régnait encore sur la Livonie, la Carélie, l’Ingrie; il possédait Vismar, Vibourg, les îles de Rugen, d’Oesel, et la plus belle partie de la Poméranie, le duché de Brême et de Verden: toutes conquêtes de ses ancêtres, assurées à sa couronne par une longue possession et par la foi des traités solennels de Munster et d’Oliva, soutenus de la terreur des armes suédoises. La paix de Rysvick, commencée sous les auspices du père, fut conclue sous ceux du fils: il fut le médiateur de l’Europe dès qu’il commença à régner. Les lois suédoises fixent la majorité des rois à quinze ans; mais Charles XI, absolu en tout, retarda, par son testament, celle de son fils jusqu’à dix-huit. Il favorisait, par cette disposition, les vues ambitieuses de sa mère, Edwige-Éléonore de Holstein, veuve de Charles X. Cette princesse fut déclarée, par le roi son fils, tutrice du jeune roi son petit-fils, et régente du royaume, conjointement avec un conseil de cinq personnes(18). La régente avait eu part aux affaires sous le règne du roi son fils. Elle était avancée en âge mais son ambition, plus grande que ses forces et que son génie, lui faisait espérer de jouir longtemps des douceurs de l’autorité sous le roi son petit-fils. Elle l’éloignait autant qu’elle pouvait des affaires. Le jeune prince passait son temps à la chasse, ou s’occupait à faire la revue des troupes: il faisait même quelquefois l’exercice avec elles; ces amusements ne semblaient que l’effet naturel de la vivacité de son âge. Il ne paraissait dans sa conduite aucun dégoût qui pût alarmer la régente, et cette princesse se flattait que les dissipations de ces exercices le rendraient incapable d’application, et qu’elle en gouvernerait plus longtemps. Un jour, au mois de novembre, la même année de la mort de son père, il venait de faire la revue de plusieurs régiments: le conseiller d’État Piper était auprès de lui; le roi paraissait abîmé dans une rêverie profonde. « Puis-je prendre la liberté, lui dit Piper, de demander à Votre Majesté à quoi elle songe si sérieusement? — Je songe, répondit le prince, que je me sens digne de commander à ces braves gens, et je voudrais que ni eux ni moi ne reçussions l’ordre d’une femme. » Piper saisit dans le moment l’occasion de faire une grande fortune. Il n’avait pas assez de crédit pour oser se charger lui-même de l’entreprise dangereuse d’ôter la régence à la reine, et d’avancer la majorité du roi; il proposa cette négociation au comte Axel Sparre, homme ardent, et qui cherchait à se donner de la considération: il le flatta de la confiance du roi. Sparre le crut, se chargea de tout, et ne travailla que pour Piper. Les conseillers de la régence furent bientôt persuadés. C’était à qui précipiterait l’exécution de ce dessein pour s’en faire un mérite auprès du roi. Ils altèrent en corps en faire la proposition à la reine, qui ne s’attendait pas à une pareille déclaration. Les états généraux étaient assemblés alors. Les conseillers de la régence y proposèrent l’affaire: il n’y eut pas une voix contre; la chose fut emportée d’une rapidité que rien ne pouvait arrêter, de sorte que Charles XII souhaita de régner, et en trois jours les états lui déférèrent le gouvernement. Le pouvoir de la reine et son crédit tombèrent en un instant. Elle mena depuis une vie privée, plus sortable à son âge, quoique moins à son humeur. Le roi fut couronné le 24 décembre suivant. Il fit son entrée dans Stockholm sur un cheval alezan, ferré d’argent, ayant le sceptre à la main et la couronne en tête, aux acclamations de tout un peuple, idolâtre de ce qui est nouveau, et concevant toujours de grandes espérances d’un jeune prince. L’archevêque d’Upsal est en possession de faire la cérémonie du sacre et du couronnement: c’est, de tant de droits que ses prédécesseurs s’étaient arrogés, presque le seul qui lui reste. Après avoir, selon l’usage, donné l’onction au prince, il tenait entre ses mains la couronne pour la lui remettre sur la tête; Charles l’arracha des mains de l’archevêque, et se couronna lui-même(19) en regardant fièrement le prélat. La multitude, à qui tout air de grandeur impose toujours, applaudit à l’action du roi. Ceux mêmes qui avaient le plus gémi sous le despotisme du père se laissèrent entraîner a louer dans le fils cette fierté qui était l’augure de leur servitude. Dès que Charles fut maître, il donna sa confiance et le maniement du affaires au conseiller Piper, qui fut bientôt son premier ministre sans en avoir le nom. Peu de jours après il le fit comte; ce qui est une qualité éminente en Suède, et non un vain titre qu’on puisse prendre sans conséquence comme en France. Les premiers temps de l’administration du roi ne donnèrent point de lui des idées favorables: il parut qu’il avait été plus impatient que digne de régner. Il n’avait, à la vérité, aucune passion dangereuse; mais on ne voyait dans sa conduite que des emportements de jeunesse et de l’opiniâtreté. Il paraissait inappliqué et hautain. Les ambassadeurs qui étaient à sa cour le prirent même pour un génie médiocre, et le peignirent tel à leurs maîtres(20). La Suède avait de lui la même opinion: personne ne connaissait son caractère; il l’ignorait lui-même, lorsque des orages formés tout à coup dans le Nord donnèrent à ses talents cachés occasion de se déployer. Trois puissants princes, voulant se prévaloir de son extrême jeunesse, conspirèrent sa ruine presque en même temps. Le premier fut Frédéric IV, roi de Danemark, son cousin; le second, Auguste, électeur de Saxe, roi de Pologne; Pierre le Grand, czar de Moscovie, était le troisième et le plus dangereux(21). Il faut développer l’origine de ces guerres, qui ont produit de si grands événements, et commencer par le Danemark. De deux soeurs qu’avait Charles XII, l’aînée avait épousé le duc de Holstein, jeune prince plein de bravoure et de douceur. Le duc, opprimé par le roi de Danemark, vint à Stockholm avec son épouse se jeter entre les bras du roi, et lui demander du secours, non seulement comme à son beau-frère, mais comme au roi d’une nation qui a pour les Danois une haine irréconciliable. L’ancienne maison de Holstein, fondue dans celle d’Oldenbourg, était montée sur le trône de Danemark par élection en 1449. Tous les royaumes du Nord étaient alors électifs. Celui de Danemark devint bientôt héréditaire. Un de ses rois, nommé Christiern III, eut pour son frère Adolphe une tendresse ou du ménagements dont on ne trouve guère d’exemple chez les princes. Il ne voulait point le laisser sans souveraineté, mais il ne pouvait démembrer ses propres États. Il partagea avec lui, par un accord bizarre, les duchés de Holstein-Gottorp et de Slesvick, établissant que les descendants d’Adolphe gouverneraient désormais le Holstein conjointement avec les rois de Danemark; que ces deux duchés leur appartiendraient en commun, et que le roi de Danemark ne pourrait rien innover dans le Holstein sans le duc, ni le duc sans le roi. Une union si étrange, dont pourtant il y avait déjà eu un exemple dans la même maison pendant quelques années, était, depuis près de quatre-vingts ans, une source de querelles entre la branche de Danemark et celle de Holstein-Gottorp: les rois cherchant toujours à opprimer les ducs, et les ducs à être indépendants. Il en avait coûté la liberté et la souveraineté au dernier duc. Il avait recouvré l’une et l’autre aux conférences d’Altena, en 1689, par l’entremise de la Suède, de l’Angleterre, et de la Hollande, garants de l’exécution du traité. Mais comme un traité entre les souverains n’est souvent qu’une soumission à la nécessité jusqu’à ce que le plus fort puisse accabler le plus faible, la querelle renaissait plus envenimée que jamais entre le nouveau roi de Danemark et le jeune duc. Tandis que le duc était à Stockholm, les Danois faisaient déjà des actes d’hostilité dans le pays de Holstein, et se liguaient secrètement avec le roi de Pologne pour accabler le roi de Suède lui-même. Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, que ni l’éloquence et les négociations de l’abbé de Polignac(22), ni les grandes qualités du prince de Conti, son concurrent au trône, n’avaient pu empêcher d’être élu depuis deux ans roi de Pologne, était un prince moins connu encore par sa force de corps incroyable que par sa bravoure et la galanterie de son esprit. Sa cour était la plus brillante de l’Europe après celle de Louis XIV. Jamais prince ne fut plus généreux, ne donna plus, n’accompagna ses dons de tant de grâce. Il avait acheté la moitié des suffrages de la noblesse polonaise, et forcé l’autre par l’approche d’une armés saxonne. Il crut avoir besoin de ses troupes pour se mieux affermir sur le trône, mais il fallait un prétexte pour les retenir en Pologne. Il les destina à attaquer le roi de Suède en Livonie, à l’occasion que l’on va rapporter. La Livonie, la plus belle et la plus fertile province du Nord, avait appartenu autrefois aux chevaliers de l’ordre teutonique. Les Russes, les Polonais et les Suédois s’en étaient disputé la possession. La Suède l’avait enlevée depuis près de cent années, et elle lui avait été enfin cédée solennellement par la paix d’Oliva. (23)Le feu roi Charles XI, dans ses sévérités pour ses sujets, n’avait pas épargné les Livoniens. Il les avait dépouillés de leurs privilèges et d’une partie de leurs patrimoines. Patkul, malheureusement célèbre depuis par sa mort tragique, fut député de la noblesse livonienne pour porter au trône les plaintes de la province. Il fit à son maître une harangue respectueuse, mais forte et pleine de cette éloquence mâle que donne la calamité quand elle est jointe a la hardiesse. Mais les rois ne regardent trop souvent ces harangues publiques que comme des cérémonies vaines qu’il est d’usage de souffrir, sans y faire attention. Toutefois Charles XI, dissimulé quand il ne se livrait pas aux emportements de sa colère, frappa doucement sur l’épaule de Patkul: « Vous avez parlé pour votre patrie en brave homme, lui dit-il, je vous en estime; continuez. » Mais peu de jours après il le fit déclarer coupable de lèse-majesté, et, comme tel, condamner à la mort. Patkul, qui s’était caché, prit la fuite. Il porta dans la Pologne ses ressentiments. Il fut admis depuis devant le roi Auguste. Charles XI était mort; mais la sentence de Patkul et son indignation subsistaient. Il représenta au monarque polonais la facilité de la conquête de la Livonie: des peuples désespérés, prêts à secouer le joug de la Suède; un roi enfant, incapable de se défendre. Ces sollicitations furent bien reçues d’un prince déjà tenté de cette conquête. Auguste, à son couronnement, avait promis de faire ses efforts pour recouvrer les provinces que la Pologne avait perdues. Il crut, par son irruption en Livonie, plaire à la république, et affermir son pouvoir; mais il se trompa dans ces deux idées, qui paraissaient si vraisemblables. Tout fut prêt bientôt pour une invasion soudaine, sans même daigner recourir d’abord à la vaine formalité des déclarations de guerre et des manifestes. Le nuage grossissait en même temps du côté de la Moscovie. Le monarque qui la gouvernait mérite l’attention de la postérité(24). Pierre Alexiowitz, czar de Russie, s’était déjà rendu redoutable par la bataille qu’il avait gagnée sur les Turcs en 1697(25), et par la prise d’Azof, qui lui ouvrait l’empire de la mer Noire. Mais c’était par des actions plus étonnantes que des victoires qu’il cherchait le nom de grand. La Moscovie, ou Russie, embrasse le nord de l’Asie et celui de l’Europe, et, depuis les frontières de la Chine, s’étend l’espace de quinze cents lieues jusqu’aux confins de la Pologne et de la Suède. Mais ce pays immense était à peine connu de l’Europe avant le czar Pierre. Les Moscovites étaient moins civilisés que les Mexicain quand ils furent découverts par Cortès(26); nés tous esclaves de maîtres aussi barbares qu’eux, ils croupissaient dans l’ignorance, dans le besoin de tous les arts, et dans l’insensibilité de ces besoins, qui étouffait toute industrie. Une ancienne loi, sacrée parmi eux, leur défendait, sous peine de mort, de sortir de leur pays sans la permission de leur patriarche. Cette loi, faite pour leur ôter les occasions de connaître leur joug, plaisait à une nation qui, dans l’abîme de son ignorance et de sa misère, dédaignait tout commerce avec les nations étrangères. L’ère des Moscovites commençait à la création du monde; ils comptaient 7207 ans au commencement du siècle passé(27), sans pouvoir rendre raison de cette date. Le premier jour de leur année revenait au 13 de notre mois de septembre. Ils alléguaient, pour raison de cet établissement, qu’il était vraisemblable que Dieu avait créé le monde en automne, dans la saison où les fruits de la terre sont dans leur maturité. Ainsi les seules apparences de connaissances qu’ils eussent étaient des erreurs grossières: personne ne se doutait parmi eux que l’automne de Moscovie pût être le printemps d’un autre pays dans les climats opposés. Il n’y avait pas longtemps que le peuple avait voulu brûler à Moscou le secrétaire d’un ambassadeur de Perse, qui avait prédit une éclipse de soleil. Ils ignoraient jusqu’à l’usage des chiffres; ils se servaient, pour leurs calculs, de petites boules enfilées dans des fils d’archal. Il n’y avait pas d’autre manière de compter dans tous les bureaux de recettes et dans le trésor du czar. (28)Leur religion était et est encore celle des chrétiens grecs, mais mêlée de superstitions, auxquelles ils étaient d’autant plus fortement attachés qu’elles étaient plus extravagantes, et que le joug en était plus gênant. Peu de Moscovites osaient manger du pigeon, parce que le Saint-Esprit est peint en forme de colombe. Ils observaient régulièrement quatre carêmes par an; et, dans ces temps d’abstinence, ils n’osaient se nourrir ni d’oeufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas étaient les objets de leur culte, et immédiatement après eux, le czar et le patriarche. L’autorité de ce dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices les plus cruels, sans qu’on pût appeler de son tribunal. Il se promenait à cheval deux fois l’an, suivi de tout son clergé en cérémonie: le czar, à pied, tenait la bride du cheval; et le peuple se prosternait dans les rues comme les Tartares devant leur grand-lama. La confession était pratiquée; mais ce n’était que dans le cas des plus grands crimes: alors l’absolution leur paraissait nécessaire, mais non le repentir. Ils se croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de leurs papas. Ainsi ils passaient sans remords de la confession au vol et à l’homicide; et ce qui est un frein pour d’autres chrétiens était chez eux un encouragement à l’iniquité. Ils faisaient scrupule de boire du lait un jour de jeûne; mais les pères de famille, les prêtres, les femmes, les filles, s’enivraient d’eau-de-vie les jours de fête. On disputait cependant sur la religion en ce pays comme ailleurs; la plus grande querelle était pour savoir si les laïques devaient faire le signe de la croix avec deux doigts ou avec trois. Un certain Jacob Nursuff, sous le précédent règne, avait excité une sédition dans Astracan au sujet de cette dispute. Il y avait même des fanatiques, comme parmi ces nallous policées chez qui tout le monde est théologien; et(29) Pierre, qui poussa toujours la justice jusqu’à la cruauté, fit périr par le feu quelques-uns de ces misérables qu’on nommait vosko-jésuites. Le czar, dans son vaste empire, avait beaucoup d’autres sujets qui n’étaient pas chrétiens. Les Tartares, qui habitent le bord occidental de la mer Caspienne et des Palus-Méotides, sont mahométans. Les Sibériens, les Ostiaques, les Samoïèdes, qui sont vers la mer Glaciale, étaient des sauvages dont les uns étaient idolâtres, les autres n’avaient pas même la connaissance d’un dieu: et cependant les Suédois envoyés prisonniers parmi eux ont été plus contents de leurs moeurs que de celles des anciens Moscovites. Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui tendait à augmenter encore la barbarie de cette partie du monde. Son naturel lui fit d’abord aimer les étrangers, avant qu’il sût a quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort, comme on l’a déjà dit(30), fut le premier instrument dont il se servit pour changer depuis la face de la Moscovie. Son puissant génie, qu’une éducation barbare avait retenu et n’avait pu détruire, se développa presque tout à coup. Il résolut d’être homme, de commander à des hommes, et de créer une nation nouvelle. Plusieurs princes avaient avant lui renoncé à des couronnes par dégoût pour le poids des affaires; mais aucun n’avait cessé d’être roi pour apprendre mieux à régner: c’est ce que fit Pierre le Grand. Il quitta la Russie en 1698, n’ayant encore régné que deux années, et alla en Hollande déguisé sous un nom vulgaire, comme s’il avait été un domestique de ce même Le Fort, qu’il envoyait ambassadeur extraordinaire auprès des États-Généraux. Arrivé à Amsterdam, inscrit dans le rôle des charpentiers de l’amirauté des Indes, il y travaillait dans le chantier comme les autres charpentiers. Dans les intervalles de son travail, il apprenait les parties des mathématiques qui peuvent être utiles à un prince, les fortifications, la navigation, l’art de lever des plans. Il entrait dans les boutiques des ouvriers, examinait toutes les manufactures; rien n’échappait à ses observations. De là il passa en Angleterre, où il se perfectionna dans la science de la construction des vaisseaux; il repassa en Hollande, et vit tout ce qui pouvait tourner à l’avantage de son pays. Enfin, après deux ans de voyages et de travaux auxquels nul autre homme que lui n’eût voulu se soumettre, il reparut en Russie, amenant avec lui les arts de l’Europe. Des artisans de toute espèce l’y suivirent en foule. On rit pour la première fois de grands vaisseaux russes sur la mer Noire, dans la Baltique, et dans l’Océan. Des bâtiments d’une architecture régulière et noble furent élevés au milieu des huttes moscovites. Il établit des collèges, des académies, des imprimeries, des bibliothèques; les villes furent policées; les habillements, les coutumes, changèrent peu à peu, quoique avec difficulté. Les Moscovites connurent par degrés ce que c’est que la société. Les superstitions même furent abolies; la dignité de patriarche fut éteinte: le czar se déclara le chef de la religion, et cette dernière entreprise, qui aurait coûté le trône et la vie à un prince moins absolu, réussit presque sans contradiction, et lui assura le succès de toutes les autres nouveautés(31). Après avoir abaissé un clergé ignorant et barbare, il osa essayer de l’instruire, et par là même il risqua de le rendre redoutable; mais il se croyait assez puissant pour ne le pas craindre. Il a fait enseigner, dans le peu de cloîtres qui restent, la philosophie et la théologie. Il est vrai que cette théologie tient encore de ce temps sauvage dont Pierre Alexiowitz a retiré sa patrie. Un homme digne de foi m’a assuré qu’il avait assisté à une thèse publique où il s’agissait de savoir si l’usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant prétendait qu’il était permis de s’enivrer d’eau-de-vie, mais non de fumer, parce que la très sainte Écriture dit que ce qui sort de la bouche de l’homme le souille; et que ce qui y entre ne le souille point(32). Les moines ne furent pas contents de la réforme. A peine le czar eut-il établi des imprimeries qu’ils s’en servirent pour le décrier: ils imprimèrent qu’il était l’Antéchrist; leurs preuves étaient qu’il ôtait la barbe aux vivants, et qu’on faisait, dans son académie, des dissections de quelques morts. Mais un autre moine, qui voulait faire fortune, réfuta ce livre, et démontra que Pierre n’était pas l’Antéchrist, parce que le nombre 666(33) n’était pas dans son nom. L’auteur du libelle fut roué, et celui de la réfutation fut fait évêque de Rezan. Le réformateur de la Moscovie a surtout porté une loi sage, qui fait honte à beaucoup d’États policés; c’est qu’il n’est permis à aucun homme au service de l’État, ni à un bourgeois établi, ni surtout à un mineur, de passer dans un cloître. Ce prince comprit combien il importe de ne point consacrer à l’oisiveté des sujets qui peuvent être utiles, et de ne point permettre qu’on dispose à jamais de sa liberté dans un âge où l’on ne peut disposer de la moindre partie de sa fortune. Cependant l’industrie des moines élude tous les jours cette loi, faite pour le bien de l’humanité; comme si les moines gagnaient en effet à peupler les cloîtres aux dépens de la patrie. Le czar n’a pas assujetti seulement l’Église à l’État, à l’exemple des sultans turcs; mais, plus grand politique, il a détruit une milice semblable à celle des janissaires; et ce que les Ottomans ont vainement tenté(34), il l’a exécuté en peu de temps; il a dissipé les janissaires moscovites, nommés strélitz, qui tenaient les czars en tutelle. Cette milice, plus formidable à ses maîtres qu’à ses voisins, était composée d’environ trente mille hommes de pied, dont la moitié restait à Moscou, et l’autre était répandue sur le frontières. Un strélitz n’avait que quatre roubles par an de paye; mais des privilèges ou des abus le dédommageaient amplement. Pierre forma d’abord une compagnie d’étrangers, dans laquelle il s’enrôla lui-même, et ne dédaigna pas de commencer par être tambour, et d’en faire les fonctions, tant la nation avait besoin d’exemples. Il fut officier par degrés(35). Il fit petit à petit de nouveaux régiments; et enfin, se sentant maître de troupes disciplinées, il cassa les strélitz, qui n’osèrent désobéir. La cavalerie était à peu près ce qu’est la cavalerie polonaise, et ce qu’était autrefois la française, quand le royaume de France n’était qu’un assemblage de fiefs. Les gentilshommes russes montaient à cheval à leurs dépens, et combattaient sans discipline, quelquefois sans autres armes qu’un sabre ou un carquois, incapables d’être commandés, et par conséquent de vaincre. Pierre le Grand leur apprit à obéir par son exemple et par les supplices: car il servait en qualité de soldat et d’officier subalterne, et punissait rigoureusement en czar les boïards, c’est-à-dire les gentilshommes qui prétendaient que le privilège de la noblesse était de ne servir l’État qu’à leur volonté. Il établit un corps régulier pour servir l’artillerie, et prit cinq cents cloches aux églises pour fondre des canons. Il a eu treize mille canons de fonte en l’année 1741. Il a formé aussi des corps de dragons, milice très convenable au génie des Moscovites, et à la forme de leurs chevaux, qui sont petits. La Moscovie a aujourd’hui, en 1738, trente régiments de dragons de mille hommes chacun, bien entretenus. C’est lui qui a établi des houssards en Russie. Enfin il a eu jusqu’à une école d’ingénieurs, dans un pays où personne ne savait avant lui les éléments de la géométrie. Il était bon ingénieur lui-même mais surtout il excellait dans tous les arts de la marine; bon capitaine de vaisseau, habile pilote, bon matelot, adroit charpentier, et d’autant plus estimable dans ces arts qu’il était né avec une crainte extrême de l’eau. Il ne pouvait, dans sa jeunesse, passer sur un pont sans frémir: il faisait fermer alors les volets de bois de son carrosse; le courage et le génie domptèrent en lui cette faiblesse machinale. Il fit construire un beau port auprès d’Azof, à l’embouchure du Tanaïs: il voulait y entretenir des galères, et, dans la suite, croyant que ces vaisseaux longs, plats et légers, devaient réussir dans la mer Baltique, il en a fait construire plus de trois cents dans sa ville favorite de Pétersbourg; il a montré à ses sujets l’art de les bâtir avec du simple sapin, et celui de les conduire. Il avait appris jusqu’à la chirurgie: on l’a vu, dans un besoin, faire la ponction à un hydropique; il réussissait dans les mécaniques, et instruisait les artisans. Les finances du czar étaient à la vérité peu de chose par rapport à l’immensité de ses États; il n’a jamais eu vingt-quatre millions de revenu, à compter le marc à près de cinquante livres, comme nous faisons aujourd’hui, et comme nous ne ferons peut-être pas demain; mais c’est être très riche chez soi que de pouvoir faire de grandes choses. Ce n’est pas la rareté de l’argent, mais celle des hommes et des talents, qui rend un empire faible. La nation russe n’est pas nombreuse, quoique les femmes y soient fécondes et les hommes robustes. Pierre lui-même, en poliçant ses États, a malheureusement contribué à leur dépopulation. De fréquentes recrues dans des guerres longtemps malheureuses; des nations transplantées des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Baltique, consumées dans les travaux, détruites par les maladies, les trois quarts des enfants mourant en Moscovie de la petite vérole, plus dangereuse en ces climats qu’ailleurs; enfin les tristes suites d’un gouvernement longtemps sauvage et barbare, même dans sa police, sont cause que cette grande partie du continent a encore de vastes déserts. On compte à présent en Russie cinq cent mille familles de gentilshommes, deux cent mille de gens de loi, un peu plus de cinq millions de bourgeois et de paysans payant une espèce de taille, six cent mille hommes dans les provinces conquises sur la Suède: les Cosaques de l’Ukraine et les Tartares, vassaux de la Moscovie, ne montent pas à plus de deux millions; enfin l’on a trouvé que ces pays immenses ne contiennent pas plus de quatorze millions d’hommes(36), c’est-à-dire un peu plus des deux tiers des habitants de la France. Le czar Pierre, en changeant les moeurs, les lois, la milice, la face de son pays, voulut aussi être grand par le commerce, qui fait à la fois la richesse d’un État et les avantages du monde entier. Il entreprit de rendre la Russie le centre du négoce de l’Asie et de l’Europe. Il voulait joindre par des canaux, dont il dressa le plan, la Duine, le Volga, le Tanaïs, et s’ouvrir des chemins nouveaux de la mer Baltique au Pont-Euxin et à la mer Caspienne, et de ces deux mers à l’Océan septentrional. Le port d’Archangel, fermé par les glaces neuf mois de l’année, et dont l’abord exigeait un circuit long et dangereux, ne lui paraissait pas assez commode. Il avait, dès l’an 1700, le dessein de bâtir sur la mer Baltique un port qui deviendrait le magasin du Nord, et une ville qui serait la capitale de son empire. Il cherchait déjà un passage par les mers du nord-est à la Chine; et les manufactures de Paris et de Pékin devaient embellir sa nouvelle ville. Un chemin par terre, de sept cent cinquante-quatre verstes(37), pratiqué à travers des marais qu’il fallait combler, conduit de Moscou à sa nouvelle ville. La plupart de ses projets ont été exécutés par ses mains; et deux impératrices(38), qui lui ont succédé l’une après l’autre, ont encore été au delà de ses vues, quand elles étaient praticables, et n’ont abandonné que l’impossible. Il a voyagé toujours dans ses États, autant que ses guerres l’ont pu permettre; mais il a voyagé en législateur et en physicien, examinant partout la nature, cherchant à la corriger ou à la perfectionner, sondant lui-même les profondeurs des fleuves et des mers, ordonnant des écluses, visitant des chantiers, faisant fouiller des mines, éprouvant les métaux, faisant lever des cartes exactes, et y travaillant de sa main. Il a bâti dans un lieu sauvage la ville impériale de Pétersbourg, qui contient aujourd’hui soixante mille maisons, où s’est formée de nos jours une cour brillante, et où enfin on connaît les plaisirs délicats. Il a bâti le port de Cronstadt sur la Néva, Sainte-Croix sur les frontières de la Perse, des forts dans l’Ukraine, dans la Sibérie; des amirautés à Archangel, à Pétersbourg, à Astracan, à Azof; des arsenaux, des hôpitaux; il faisait toutes ses maisons petites et de mauvais goût, mais il prodiguait pour les maisons publiques la magnificence et la grandeur. Les sciences, qui ont été ailleurs le fruit tardif de tant de siècles, sont venues par ses soins dans ses États toutes perfectionnées. Il a créé une académie sur le modèle des sociétés fameuses de Paris et de Londres: les Delisle, les Bulfinger, les Hermann, les Bernoulli, le célèbre Wolf, homme excellent en tout genre de philosophie, ont été appelés à grands frais à Pétersbourg. Cette académie subsiste encore, et il se forme enfin des philosophes moscovites. Il a forcé la jeune noblesse de ses États à voyager, à s’instruire, à rapporter en Russie la politesse étrangère. J’ai vu de jeunes Russes pleins d’esprit et de connaissances. C’est ainsi qu’un seul homme a changé le plus grand empire du monde. Il est affreux qu’il ait manqué à ce réformateur des hommes la principale vertu, l’humanité. De la brutalité dans ses plaisirs, de la férocité dans ses moeurs, de la barbarie dans ses vengeances, se mêlaient à tant de vertus. Il poliçait ses peuples, et il était sauvage. Il a, de ses propres mains, été l’exécuteur de ses sentences sur des criminels; et dans une débauche de table il a fait voir son adresse à couper des têtes. Il y a dans l’Afrique des souverains qui versent le sang de leurs sujets de leurs mains mais ces monarques passent pour des barbares. La mort d’un fils qu’il fallait corriger ou déshériter rendrait la mémoire de Pierre odieuse, si le bien qu’il a fait à ses sujets ne faisait presque pardonner sa cruauté envers son propre sang. Tel était le czar Pierre; et ses grands desseins n’étaient encore qu’ébauchés lorsqu’il se joignit aux rois de Pologne et de Danemark contre un enfant qu’ils méprisaient tous. Le fondateur de la Russie voulut être conquérant; il crut qu’il pourrait le devenir sans peine, et qu’une guerre si bien projetée serait utile à tous ses desseins. L’art de la guerre était un art nouveau qu’il fallait montrer à ses peuples. D’ailleurs il avait besoin d’un port à l’orient de la mer Baltique pour l’exécution de toutes ses idées. Il avait besoin de la province de l’Ingrie, qui est au nord-est de la Livonie; les Suédois en étaient maîtres, il fallait la leur arracher. Ses prédécesseurs avaient eu des droits sur l’Ingrie, l’Estonie, la Livonie; le temps semblait propice pour faire revivre ces droits, perdus depuis cent ans et anéantis par des traités. Il conclut donc une ligue avec le roi de Pologne, pour enlever au jeune Charles XII tous ces pays qui sont entre le golfe de Finlande, la mer Baltique, la Pologne, et la Moscovie(39). FIN DU LIVRE PREMIER.
ARGUMENT. Changement prodigieux et subit dans le caractère de Charles XII. A l’âge de dix-huit ans il soutient la guerre contre le Danemark, la Pologne, et la Moscovie; termine la guerre de Danemark en six semaines; défait quatre-vingt mille Moscovites avec huit mille Suédois, et passe en Pologne. Description de la Pologne et de son gouvernement. Charles gagne plusieurs batailles, et est maître de la Pologne, où il se prépare à nommer un roi. Trois puissants rois menaçaient ainsi l’enfance de Charles XII. Les bruits de ces préparatifs consternaient la Suède, et alarmaient le conseil. Les grands généraux étaient morts; on avait raison de tout craindre sous un jeune roi qui n’avait encore donné de lui que de mauvaises impressions. Il n’assistait presque jamais dans le conseil que pour croiser les jambes sur la table; distrait, indifférent, il n’avait paru prendre part à rien. Le conseil délibéra en sa présence sur le danger où l’on était: quelques conseillers proposaient de détourner la tempête par des négociations; tout d’un coup le jeune prince se lève avec l’air de gravité et d’assurance d’un homme supérieur qui a pris son parti. « Messieurs, dit-il, j’ai résolu de ne jamais faire une guerre injuste, mais de n’en finir une légitime que par la perte de mes ennemis. Ma résolution est prise: j’irai attaquer le premier qui se déclarera; et, quand je l’aurai vaincu, j’espère faire quelque peur aux autres. » Ces paroles étonnèrent tous ces vieux conseillers; ils se regardèrent sans oser répondre. Enfin, étonnés d’avoir un tel roi, et honteux d’espérer moins que lui, ils reçurent avec admiration ses ordres pour la guerre. On fut bien plus surpris encore quand on le vit renoncer tout d’un coup aux amusements les plus innocents de la jeunesse. Du moment qu’il se prépara à la guerre, il commença une vie toute nouvelle, dont il ne s’est jamais depuis écarté un seul moment. Plein de l’idée d’Alexandre et de César, il se proposa d’imiter tout de ces deux conquérants, hors leurs vices. Il ne connut plus ni magnificence, ni jeux, ni délassements; il réduisit sa table à la frugalité la plus grande. Il avait aimé le faste dans les habits; il ne fut vêtu depuis que comme un simple soldat. On l’avait soupçonné d’avoir eu une passion pour une femme de sa cour: soit que cette intrigue fût vraie ou non, il est certain qu’il renonça alors aux femmes pour jamais, non seulement de peur d’en être gouverné, mais pour donner l’exemple à ses soldats, qu’il voulait contenir dans la discipline la plus rigoureuse; peut-être encore par la vanité d’être le seul de tous les rois qui domptât un penchant si difficile à surmonter. Il résolut aussi de s’abstenir de vin tout le reste de sa vie(40). Les uns m’ont dit qu’il n’avait pris ce parti que pour dompter en tout la nature, et pour ajouter une nouvelle vertu à son héroïsme; mais le plus grand nombre m’a assuré qu’il voulut par là se punir d’un excès qu’il avait commis, et d’un affront qu’il avait fait à table à une femme, en présence même de la reine sa mère. Si cela est ainsi, cette condamnation de soi-même, et cette privation qu’il s’imposa toute sa vie, sont une espèce d’héroïsme non moins admirable(41). Il commença par assurer des secours au duc de Holstein, son beau-frère. Huit mille hommes furent envoyés d’abord en Poméranie, province voisine du Holstein, pour fortifier le duc contre les attaques des Danois. Le duc en avait besoin. Ses États étaient déjà ravagés, son château de Cottorp pris, sa ville de Tonningue pressée par un siège opiniâtre, où le roi de Danemark était venu en personne, pour jouir d’une conquête qu’il croyait sure. Cette étincelle commençait à embraser l’empire. D’un côté, les troupes saxonnes du roi de Pologne, celles de Brandebourg, de Vulfenbuttel, de Hesse-Cassel, marchaient pour se joindre aux Danois. De l’autre, les huit mille hommes du roi de Suède, les troupes d’Hanovre et de Zell, et trois régiments de Hollande, venaient secourir le duc(42). Tandis que le petit pays de Holstein était ainsi le théâtre de la guerre, deux escadres, l’une d’Angleterre et l’autre de Hollande, parurent dans la mer Baltique. Ces deux États étaient garants du traité d’Altena, rompu par les Danois; l’Angleterre et les États-Généraux s’empressaient alors à secourir le duc de Holstein opprimé, parce que l’intérêt de leur commerce s’opposait à l’agrandissement du roi de Danemark. Ils savaient que le Danois, étant maître du passage du Sund, imposerait des lois onéreuses aux nations commerçantes quand il serait assez fort pour en user impunément. Cet intérêt a longtemps engagé les Anglais et les Hollandais à tenir, autant qu’ils l’ont pu, la balance égale entre les princes du Nord: ils se joignirent au jeune roi de Suède, qui semblait devoir être accablé par tant d’ennemis réunis, et le secoururent par la même raison pour laquelle on l’attaquait, parce qu’on ne le croyait pas capable de se défendre. Il était à la chasse aux ours quand il reçut la nouvelle de l’irruption des Saxons en Livonie: il faisait cette chasse d’une manière aussi nouvelle que dangereuse. On n’avait d’autres armes que des bâtons fourchus derrière un filet tendu à des arbres. Un ours d’une grandeur démesurée vint droit au roi, qui le terrassa après une longue lutte, à l’aide du filet et de son bâton. Il faut avouer qu’en considérant de telles aventures, la force prodigieuse du roi Auguste et les voyages du czar, on croirait être au temps des Hercule et des Thésée(43). Il partit pour sa première campagne le 8 mai nouveau style(44) de l’année 1700. Il quitta Stockholm, où il ne revint jamais. Une foule innombrable de peuple l’accompagna jusqu’au port de Carlscrona, en faisant des voeux pour lui, en versant des larmes, et en l’admirant. Avant de sortir de Suède, il établit à Stockholm un conseil de défense composé de plusieurs sénateurs. Cette commission devait prendre soin de tout ce qui regardait la flotte, les troupes et les fortifications du pays. Le corps du sénat devait régler tout le reste provisionnellement dans l’intérieur du royaume. Ayant ainsi mis un ordre certain dans ses États, son esprit, libre de tout autre soin, ne s’occupa plus que de la guerre. Sa flotte était composée de quarante-trois vaisseaux: celui qu’il monta, nommé le roi Charles, le plus grand qu’on ait jamais vu, était de cent vingt pièces de canon; le comte de Piper, son premier ministre, et le général Rehnsköld(45), s’y embarquèrent avec lui. Il joignit les escadres des alliés. La flotte danoise évita le combat, et laissa la liberté aux trois flottes combinées de s’approcher assez près de Copenhague pour y jeter quelques bombes. Il est certain que ce fut le roi lui-même qui proposa alors au général Rehnsköld de faire une descente, et d’as siéger Copenhague par terre, tandis qu’elle serait bloquée par mer. Rehnsköld fut étonné d’une proposition qui marquait autant d’habileté que de courage dans un jeune prince sans expérience. Bientôt tout fut prêt pour la descente(46); les ordres furent donnés pour faire embarquer cinq mille hommes qui étaient sur les côtes de Suède, et qui furent joints aux troupes qu’on avait à bord. Le roi quitta son grand vaisseau, et monta une frégate plus légère: on commença par faire partir trois cents grenadiers dans de petites chaloupes. Entre ces chaloupes, de petits bateaux plats portaient des fascines, des chevaux de frise, et les instruments des pionniers: cinq cents hommes d’élite suivaient dans d’autres chaloupes; après venaient les vaisseaux de guerre du roi, avec deux frégates anglaises et deux hollandaises, qui devaient favoriser la descente à coups de canon. Copenhague, ville capitale du Danemark, est située dans l’île de Séeland, au milieu d’une belle plaine, ayant au nord-ouest le Sund, et à l’orient la mer Baltique, où était alors le roi de Suède. Au mouvement imprévu des vaisseaux qui menaçaient d’une descente, les habitants, consternés par l’inaction de leur flotte et par le mouvement des vaisseaux suédois, regardaient avec crainte en quel endroit fondrait l’orage: la flotte de Charles s’arrêta vis-à-vis Humblebek, à sept milles de Copenhague. Aussitôt les Danois rassemblent en cet endroit leur cavalerie. Des milices furent placées derrière d’épais retranchements, et l’artillerie qu’on put y conduire fut tournée contre les Suédois. Le roi quitta alors sa frégate pour s’aller mettre dans la première chaloupe, à la tète de ses gardes. L’ambassadeur de France était alors auprès de lui. « Monsieur l’ambassadeur, lui dit-il en latin (car il ne voulait jamais parler français), vous n’avez rien à démêler avec les Danois: vous n’irez pas plus loin, s’il vous plaît. — Sire, lui répondit le comte de Guiscard en français, le roi mon maître m’a ordonné de résider auprès de Votre Majesté; je me flatte que vous ne me chasserez pas aujourd’hui de votre cour, qui n’a jamais été si brillante. » En disant ces paroles, il donna la main au roi, qui sauta dans la chaloupe où le comte de Piper et l’ambassadeur entrèrent(47). On s’avançait sous les coups de canon des vaisseaux qui favorisaient la descente. Les bateaux de débarquement n’étaient encore qu’à trois cents pas du rivage. Charles XII, impatient de ne pas aborder assez près ni assez tôt, se jette de sa chaloupe dans la mer, l’épée à la main, ayant de l’eau par-delà la ceinture: ses ministres, l’ambassadeur de France, les officiers, les soldats, suivent aussitôt son exemple, et marchent au rivage, malgré une grêle de mousquetades(48). Le roi, qui n’avait jamais entendu de sa vie de mousqueterie chargée à balle, demanda au major général Stuart, qui se trouva auprès de lui, ce que c’était que ce petit sifflement qu’il entendait à ses oreilles. « C’est le bruit que font les balles de fusil qu’on vous tire, lui dit le major. — Bon, dit le roi, ce sera là dorénavant ma musique. » Dans le même moment le major, qui expliquait le bruit des mousquetades, en reçut une dans l’épaule, et un lieutenant tomba mort à l’autre côté du roi. Il est ordinaire à des troupes attaquées dans leurs retranchements d’être battues, parce que ceux qui attaquent ont toujours une impétuosité que ne peuvent avoir ceux qui se défendent, et qu’attendre les ennemis dans ses lignes c’est souvent un aveu de sa faiblesse et de leur supériorité. La cavalerie danoise et les milices s’enfuirent après une faible résistance. Le roi, maître de leurs retranchements, se jeta à genoux pour remercier Dieu du premier succès de ses armes. Il fit sur-le-champ élever des redoutes vers la ville, et marqua lui-même un campement. En même temps il renvoya ses vaisseaux en Scanie, partie de la Suède voisine de Copenhague, pour chercher neuf mille hommes de renfort. Tout conspirait à servir la vivacité de Charles. Les neuf mille hommes étaient sur le rivage, prêts à s’embarquer, et dès le lendemain un vent favorable les lui amena. Tout cela s’était fait à la vue de la flotte danoise, qui n’avait osé s’avancer. Copenhague, intimidée, envoya aussitôt des députés au roi pour le supplier de ne point bombarder la ville. Il les reçut à cheval, à la tête de son régiment des gardes: les députés se mirent à genoux devant lui; il fit payer à la ville quatre cent mille rixdales, avec ordre de faire voiturer au camp toutes sortes de provisions, qu’il promit de faire payer fidèlement. On lui apporta des vivres, parce qu’il fallait obéir; mais on ne s’attendait guère que des vainqueurs daignassent payer; ceux qui les apportèrent furent bien étonnés d’être payés généreusement et sans délai par les moindres soldats de l’armée. Il régnait depuis longtemps dans les troupes suédoises une discipline qui n’avait pas peu contribué à leurs victoires: le jeune roi en augmenta encore la sévérité. Un soldat n’eût pas osé refuser le payement de ce qu’il achetait, encore moins aller en maraude, pas même sortir du camp. Il voulut de plus que, dans une victoire, ses troupes ne dépouillassent les morts qu’après en avoir eu la permission; et il parvint aisément à faire observer cette loi. On faisait toujours dans son camp la prière deux fois par jour, à sept heures du matin, et à quatre heures du soir: il ne manqua jamais d’y assister, et de donner à ses soldats l’exemple de la piété(49), qui fait toujours impression sur les hommes quand ils n’y soupçonnent pas de l’hypocrisie. Son camp, mieux policé que Copenhague, eut tout en abondance; les paysans aimaient mieux vendre leurs denrées aux Suédois, leurs ennemis, qu’aux Danois, qui ne les payaient pas si bien. Les bourgeois de la ville furent même obligés de venir plus d’une fois chercher au camp du roi de Suède des provisions qui manquaient dans leurs marchés. Le roi de Danemark était alors dans le Holstein, où il semblait ne s’être rendu que pour lever le siège de Tonningue. Il voyait la mer Baltique couverte de vaisseaux ennemis, un jeune conquérant déjà maître de la Séeland, et prêt à s’emparer de la capitale. Il fit publier dans ses États que ceux qui prendraient les armes contre les Suédois auraient leur liberté. Cette déclaration était d’un grand poids dans un pays autrefois libre, où tous les paysans, et même beaucoup de bourgeois, sont esclaves aujourd’hui(50). Charles fit dire au roi de Danemark qu’il ne faisait la guerre que pour l’obliger à faire la paix, qu’il n’avait qu’à se résoudre à rendre justice au duc de Holstein, où à voir Copenhague détruite, et son royaume mis à feu et à sang. Le Danois était trop heureux d’avoir affaire à un vainqueur qui se piquait de justice. On assembla un congrès dans la ville de Travendal, sur les frontières du Holstein. Le roi de Suède ne souffrit pas que l’art des ministres traînât les négociations en longueur: il voulut que le traité s’achevât aussi rapidement qu’il était descendu en Séeland. Effectivement il fut conclu le 5 d’août, à l’avantage du duc de Holstein, qui fut indemnisé de tous les frais de la guerre, et délivré d’oppression. Le roi de Suède ne voulut rien pour lui-même, satisfait d’avoir secouru son allié et humilié son ennemi. Ainsi Charles XII, à dix-huit ans, commença et finit cette guerre en moins de six semaines. Précisément dans le même temps, le roi de Pologne investissait la ville de Riga, capitale de la Livonie, et le czar s’avançait du côté de l’orient, à la tête de près de cent mille hommes. Riga était défendue par le vieux comte Dahlberg, général suédois, qui, à l’âge de quatre-vingts ans, joignait le feu d’un jeune homme à l’expérience de soixante campagnes. Le comte Flemming, depuis ministre de Pologne, grand homme de guerre et de cabinet, et le Livonien Patkul, pressaient tous deux le siège sous les yeux du roi(51); mais, malgré plusieurs avantages que les as siégeants avaient remportés, l’expérience du vieux comte Dahlberg rendait inutiles leurs efforts, et le roi de Pologne désespérait de prendre la ville. Il saisit enfin une occasion honorable de lever le siège. Riga était pleine de marchandises appartenantes aux Hollandais. Les États-Généraux ordonnèrent à leur ambassadeur auprès du roi Auguste de lui faire sur cela des représentations. Le roi de Pologne ne se fit pas longtemps prier. Il consentit à lever le siège plutôt que de causer le moindre dommage à ses alliés, qui ne furent point étonnés de cet excès de complaisance, dont ils surent la véritable cause. Il ne restait donc plus à Charles XII, pour achever sa première campagne, que de marcher contre son rival de gloire, Pierre Alexiowitz. Il était d’autant plus animé contre lui qu’il y avait encore à Stockholm trois ambassadeurs moscovites qui venaient de jurer le renouvellement d’une paix inviolable. Il ne pouvait comprendre, lui qui se piquait d’une probité sévère, qu’un législateur comme le czar se fît un jeu de ce qui doit être si sacré. Le jeune prince, plein d’honneur, ne pensait pas qu’il y eût une morale différente(52) pour les rois et pour les particuliers. L’empereur de Moscovie venait de faire paraître un manifeste(53) qu’il eût mieux fait de supprimer. Il alléguait, pour raison de la guerre, qu’on ne lui avait pas rendu assez d’honneurs lorsqu’il avait passé incognito à Riga, et qu’on avait vendu les vivres trop cher à ses ambassadeurs. C’étaient là les griefs pour lesquels il ravageait l’Ingrie avec quatre-vingt mille hommes. Il parut devant Narva à la tête de cette grande armée, le 1er octobre, dans un temps plus rude en ce climat que ne l’est le mois de janvier à Paris. Le czar, qui, dans de pareilles saisons, faisait quelquefois quatre cents lieues en poste à cheval, pour aller visiter lui-même une mine ou quelque canal, n’épargnait pas plus ses troupes que lui-même. Il savait d’ailleurs que les Suédois, depuis le temps de Gustave-Adolphe, faisaient la guerre au coeur de l’hiver comme dans l’été: il voulut accoutumer aussi ses Moscovites à ne point connaître de saisons, et les rendre un jour pour le moins égaux aux Suédois. Ainsi, dans un temps où les glaces et les neiges forcent les autres nations, dans des climats tempérés, à suspendre la guerre, le czar Pierre as siégeait Narva à trente degrés du pôle, et Charles XII s’avançait pour la secourir. Le czar ne fut pas plus tôt arrivé devant la place qu’il se hâta de mettre en pratique ce qu’il venait d’apprendre dans ses voyages. Il traça son camp, le fit fortifier de tous côtés, éleva des redoutes de distance en distance, et ouvrit lui-même la tranchée. Il avait donné le commandement de son armée au duc de Croï, Allemand, général habile, mais peu secondé alors par les officiers russes. Pour lui, il n’avait dans ses propres troupes que le rang de simple lieutenant. Il avait donné l’exemple de l’obéissance militaire à sa noblesse, jusque-là indisciplinable, laquelle était en possession de conduire sans expérience et en tumulte des esclaves mal armés(54). Il n’était pas étonnant que celui qui s’était fait charpentier à Amsterdam pour avoir des flottes fût lieutenant à Narva pour enseigner à sa nation l’art de la guerre. Les Russes sont robustes, infatigables, peut-être aussi courageux que les Suédois; mais c’est au temps à aguerrir les troupes, et à la discipline à les rendre invincibles. Les seuls régiments dont on pût espérer quelque chose étaient commandés par des officiers allemands, mais ils étaient en petit nombre(55). Le reste était des barbares arrachés à leurs forêts, couverts de peaux de bêtes sauvages, les uns armés de flèches, les autres de massues: peu avaient des fusils; aucun n’avait vu un siège régulier; il n’avait pas un bon canonnier dans toute l’armée. Cent cinquante canons, qui auraient dû réduire la petite ville de Narva en cendres, y avaient à peine fait brèche, tandis que l’artillerie de la ville renversait à tout moment des rangs entiers dans les tranchées. Narva était presque sans fortifications: le baron de Horn, qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes réglées; cependant cette armée innombrable n’avait pu la réduire en six semaines. On était déjà au 15 de novembre, quand le czar apprit que le roi de Suède, ayant traversé la mer avec deux cents vaisseaux de transport, marchait pour secourir Narva. Les Suédois n’étaient que vingt mille. Le czar n’avait que la supériorité du nombre. Loin donc de mépriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’accabler. Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prépara à lui opposer encore une autre armée, et à l’arrêter à chaque pas. Il avait déjà mandé près de trente mille hommes qui s’avançaient de Pleskow à grandes journées. Il fit alors une démarche qui l’eût rendu méprisable si un législateur qui a fait de si grandes choses pouvait l’être. Il quitta son camp, où sa présence était nécessaire, pour aller chercher ce nouveau corps de troupes, qui pouvait très bien arriver sans lui, et sembla, par cette démarche, craindre de combattre dans un camp retranché un jeune prince sans expérience, qui pouvait venir l’attaquer. Quoi qu’il en soit, il voulait enfermer Charles XII entre doux armées. Ce n’était pas tout trente mille hommes, détachés du camp devant Narva, étaient postés à une lieue de cette ville, sur le chemin du roi de Suède; vingt mille(56) strélitz étaient plus loin sur le même chemin; cinq mille autres faisaient une garde avancée. Il fallait passer sur le ventre à toutes ces troupes avant que d’arriver devant le camp, qui était muni d’un rempart et d’un double fossé. Le roi de Suède avait débarqué à Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seize mille hommes d’infanterie et un peu plus de quatre mille chevaux. De Pernaw il avait précipité sa marche jusqu’à Revel, suivi de toute sa cavalerie, et seulement de quatre mille fantassins. Il marchait toujours en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientôt avec ses huit mille hommes seulement devant les premiers postes des ennemis. Il ne balança pas à les attaquer tous les uns après les autres, sans leur donner le temps d’apprendre à quel petit nombre ils avaient affaire. Les Moscovites, voyant arriver les Suédois à eux, crurent avoir toute une armée à combattre. La garde avancée de cinq mille hommes, qui gardait, entre des rochers, un poste où cent hommes résolus pouvaient arrêter une armée entière, s’enfuit à la première approche des Suédois. Les vingt mille hommes qui étaient derrière, voyant fuir leurs compagnons, prirent l’épouvante, et allèrent porter le désordre dans le camp. Tous les postes furent emportés en deux jours; et ce qui, en d’autres occasions, eût été compté pour trois victoires, ne retarda pas d’une heure la marche du roi. Il parut donc enfin, avec ses huit mille hommes fatigués d’une si longue marche, devant un camp de quatre-vingt mille Russes, bordé de cent cinquante canons. A peine ses troupes eurent-elles pris quelque repos que, sans délibérer, il donna ses ordres pour l’attaque. Le signal était deux fusées, et le mot en allemand: avec l’aide de Dieu. Un officier général lui ayant représenté la grandeur du péril: « Quoi! vous doutez, dit-il, qu’avec mes huit mille braves Suédois je ne passe sur le corps à quatre-vingt mille Moscovites? » Un moment après, craignant qu’il n’y eût un peu de fanfaronnade dans ces paroles, il courut lui-même après cet officier: « N’êtes-vous donc pas de mon avis? lui dit-il; n’ai-je pas deux avantages sur les ennemis: l’un, que leur cavalerie ne pourra leur servir; et l’autre, que, le lieu étant resserré, leur grand nombre ne fera que les incommoder? et ainsi je serai réellement plus fort qu’eux. » L’officier n’eut garde d’être d’un autre avis et on marcha aux Moscovites à midi, le 30 novembre 1700. Dès que le canon des Suédois eut fait brèche aux retranchements, ils s’avancèrent la baïonnette au bout du fusil, ayant au dos une neige furieuse qui donnait au visage des ennemis. Les Russes se firent tuer pendant une demi-heure sans quitter le revers des fossés. Le roi attaquait à la droite du camp où était le quartier du czar; il espérait le rencontrer, ne sachant pas que l’empereur lui-même avait été chercher ces quarante mille(57) hommes qui devaient arriver dans peu. Aux premières décharges de la mousqueterie ennemie le roi reçut une balle à la gorge(58); mais c’était une balle morte qui s’arrêta dans les plis de sa cravate noire, et qui ne lui fit aucun mal. Son cheval fut tué sous lui. M. de Sparre m’a dit que le roi sauta légèrement sur un autre cheval, en disant: « Ces gens-ci me font faire mes exercices »; et continua de combattre et de donner les ordres avec la même présence d’esprit. Après trois heures de combat les retranchements furent forcés de tous côtés. Le roi poursuivit la droite des ennemis jusqu’à la rivière de Narva avec son aile gauche, si l’on peut appeler de ce nom environ quatre mille hommes qui en poursuivaient près de quarante mille. Le pont rompit sous les fuyards; la rivière fut en un moment couverte de morts. Les autres, désespérés, retournèrent à leur camp sans savoir où ils allaient: ils trouvèrent quelques barques derrière lesquelles ils se mirent; là, ils se défendirent encore, parce qu’ils ne pouvaient pas se sauver; mais enfin leurs généraux Dolgorowki, Colowkin, Fédérowitz, vinrent se rendre au roi, et mettre leurs armes à ses pieds. Pendant qu’on les lui présentait, arriva le duc de Croï, général de l’armée, qui venait se rendre lui-même avec trente officiers. (59)Charles reçut tous ces prisonniers d’importance avec une politesse aussi aisée et un air aussi humain que s’il leur eût fait dans sa cour les honneurs d’une fête. Il ne voulut garder que les généraux. Tous les officiers subalternes et les soldats furent conduits désarmés jusqu’à la rivière de Narva; on leur fournit des bateaux pour la repasser et pour s’en retourner chez eux. Cependant la nuit s’approchait; la droite des Moscovites se battait encore: les Suédois n’avaient pas perdu six cents hommes; dix-huit mille Moscovites avaient été tués dans leurs retranchements, un grand nombre était noyé, beaucoup avaient passé la rivière: il en restait encore assez dans le camp pour exterminer jusqu’au dernier Suédois mais ce n’est pas le nombre des morts, c’est l’épouvante de ceux qui survivent qui fait perdre les batailles. Le roi profita du peu de jour qui restait pour saisir l’artillerie ennemie. Il se posta avantageusement entre leur camp et la ville: là il dormit quelques heures sur la terre, enveloppé dans son manteau, en attendant qu’il pût fondre, au point du jour, sur l’aile gauche des ennemis, qui n’avait point encore été tout à fait rompue. A deux heures du matin le général Vede, qui commandait cette gauche, ayant su le gracieux accueil que le roi avait fait aux autres généraux, et comment il avait renvoyé tous les officiers subalternes et les soldats, l’envoya supplier de lui accorder la même grâce. Le vainqueur lui fit dire qu’il n’avait qu’à s’approcher à la tête de ses troupes, et venir mettre bas les armes et les drapeaux devant lui. Ce général parut bientôt après avec ses Moscovites, qui étaient au nombre d’environ trente mille. Ils marchèrent tête nue, soldats et officiers, à travers moins de sept mille Suédois. Les soldats, en passant devant le roi, jetaient à terre leurs fusils et leurs épées et les officiers portaient à ses pieds les enseignes et les drapeaux. Il fit repasser la rivière à toute cette multitude, sans en retenir un seul soldat prisonnier(60). S’il les avait gardés, le nombre des prisonniers eût été au moins cinq fois plus grand que celui des vainqueurs. Alors il entra victorieux dans Narva, accompagné du duc de Croï et des autres officiers généraux moscovites: il leur fit rendre à tous leurs épées, et, sachant qu’ils manquaient d’argent, et que les marchands de Narva ne voulaient point leur en prêter, il envoya mille ducats au duc de Croï, et cinq cents à chacun des officiers moscovites, qui ne pouvaient se lasser d’admirer ce traitement, dont ils n’avaient pas même d’idée. On dressa aussitôt à Narva une relation de la victoire pour l’envoyer à Stockholm et aux alliés de la Suède; mais le roi retrancha de sa main tout ce qui était trop avantageux pour lui et trop injurieux pour le czar. Sa modestie ne put empêcher qu’on ne frappât à Stockholm plusieurs médailles pour perpétuer la mémoire de ces événements. Entre autres on en frappa une qui le représentait d’un côté sur un piédestal où paraissaient enchaînés un Moscovite, un Danois, un Polonais; de l’autre était un Hercule armé de sa massue, tenant sous ses pieds un Cerbère avec cette légende: Tres uno contudit ictu. Parmi les prisonniers faits à la journée de Narva, on en vit un qui était un grand exemple des révolutions de la fortune: il était fils aîné et héritier du roi de Géorgie; on le nommait le czarafis Artfchelou; ce titre de czarafis signifie prince, ou fils du czar, chez tous les Tartares comme en Moscovie; car le mot de czar ou tzar voulait dire roi chez les anciens Scythes, dont tous ces peuples sont descendus, et ne vient point des Césare de Rome, si longtemps inconnus à ces barbares. Son père Mittelleski, czar et maître de la plus belle partie des pays qui sont entre les montagnes d’Ararat et les extrémités orientales de la mer Noire, avait été chassé de son royaume par ses propres sujets en 1688, et avait mieux aimé se jeter entre les bras de l’empereur de Moscovie que recourir à celui des Turcs. Le fils de ce roi, âgé de dix-neuf ans, voulut suivre Pierre le Grand dans son expédition contre les Suédois, et fut pris en combattant par quelques soldats finlandais qui l’avaient déjà dépouillé, et qui allaient le massacrer. Le comte Rehnsköld l’arracha de leurs mains, lui fit donner un habit, et le présenta à son maître: Charles l’envoya à Stockholm, où ce prince malheureux mourut quelques années après. Le roi ne put s’empêcher, en le voyant partir, de faire tout haut devant ses officiers une réflexion naturelle sur l’étrange destinée d’un prince asiatique, né au pied du mont Caucase, qui allait vivre captif parmi les glaces de la Suède. « C’est, dit-il, comme si j’étais un jour prisonnier chez les Tartares de Crimée. » Ces paroles ne firent alors aucune impression; mais dans la suite on ne s’en souvint que trop, lorsque l’événement en eût fait une prédiction. Le czar s’avançait à grandes journées avec l’armée de quarante mille Russes, comptant envelopper son ennemi de tous côtés. Il apprit à moitié chemin la bataille de Narva et la dispersion de tout son camp. Il ne s’obstina pas à vouloir attaquer, avec ses quarante mille hommes sans expérience et sans discipline, un vainqueur qui venait d’en détruire quatre-vingt mille dans un camp retranché; il retourna sur ses pas, poursuivant toujours le dessein de discipliner ses troupes pendant qu’il civilisait ses sujets. « Je sais bien, dit-il, que les Suédois nous battront longtemps; mais à la fin ils nous apprendront eux-mêmes à les vaincre. » Moscou, sa capitale, fut dans l’épouvante et dans la désolation à la nouvelle de cette défaite. Telle était la fierté et l’ignorance de ce peuple, qu’ils crurent avoir été vaincus par un pouvoir plus qu’humain, et que les Suédois étaient de vrais magiciens. Cette opinion fut si générale que l’on ordonna à ce sujet des prières publiques à saint Nicolas, patron de la Moscovie. Cette prière est trop singulière pour n’être pas rapportée. La voici: « O toi qui es notre consolateur perpétuel dans toutes nos adversités, grand saint Nicolas, infiniment puissant, par quel péché t’avons-nous offensé dans nos sacrifices, génuflexions, révérences et actions de grâces, pour que tu nous aies ainsi abandonnés? Nous avions imploré ton assistance contre ces terribles, insolants, enragés, épouvantables, indomptables destructeurs, lorsque, comme des lions et des ours qui ont perdu leurs petits, ils nous ont attaqués, effrayés, blessés, tués par milliers, nous qui sommes ton peuple. Comme il est impossible que cela soit arrivé sans sortilège et enchantement, nous te supplions, ô grand saint Nicolas, d’être notre champion et notre porte-étendard, de nous délivrer de cette foule de sorciers, et de les chasser bien loin de nos frontières avec la récompense qui leur est due. » Tandis que les Russes se plaignaient à saint Nicolas de leur défaite, Charles XII faisait rendre grâces à Dieu, et se préparait à de nouvelles victoires(61). Le roi de Pologne s’attendit bien que son ennemi, vainqueur des Danois et des Moscovites, viendrait bientôt fondre sur lui. Il se ligua plus étroitement que jamais avec le czar. Ces deux princes convinrent d’une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Ils se virent à Birzen, petite ville de Lithuanie, sans aucune de ces formalités qui ne servent qu’à retarder les affaires, et qui ne convenaient ni à leur situation ni à leur humeur. Les princes du Nord se voient avec une familiarité qui n’est point encore établie dans le midi de l’Europe(62). Pierre et Auguste passèrent quinze jours ensemble dans des plaisirs qui allèrent jusqu’à l’excès: car le czar, qui voulait réformer sa nation, ne put jamais corriger dans lui-même son penchant dangereux pour la débauche. Le roi de Pologne s’engagea à fournir au czar cinquante mille hommes de troupes allemandes, qu’on devait acheter de divers princes, et que le czar devait soudoyer. Celui-ci, de son côté, devait envoyer cinquante mille Russes en Pologne(63) pour y apprendre l’art de la guerre, et promettait de payer au roi Auguste trois millions de rixdales en deux ans. Ce traité, s’il eût été exécuté, eût pu être fatal au roi de Suède.. c’était un moyen prompt et sûr d’aguerrir les Moscovites; c’était peut-être forger des fers à une partie de l’Europe. Charles XII se mit en devoir d’empêcher le roi de Pologne de recueillir le fruit de cette ligue. Après avoir passé l’hiver auprès de Narva, il parut en Livonie auprès de cette même ville de Riga que le roi auguste avait assiégée inutilement. Les troupes saxonnes étaient postées le long de la rivière de duina, qui est fort large en cet endroit: il fallait disputer le passage à Charles, qui était à l’autre bord du fleuve. Les Saxons n’étaient pas commandés par leur prince, alors malade; mais ils avaient à leur tête le maréchal Stenau, qui faisait les fonctions de général: sous lui commandait le prince Ferdinand duc de Courlande, et ce même Patkul, qui défendait sa patrie contre Charles XII, l’épée à la main, après en avoir soutenu les droits par la plume, au péril de sa vie, contre Charles XI. Le roi de suède avait fait construire de grands bateaux d’une invention nouvelle, dont les bords, beaucoup plus hauts qu’à l’ordinaire, pouvaient se lever et se baisser comme des pont-levis. En se levant, ils couvraient les troupes qu’ils portaient en se baissant, ils servaient de pont pour le débarquement. Il mit encore en usage un autre artifice. Ayant remarqué que le vent soufflait du nord, où il était, au sud, où étaient campés les ennemis, il fit mettre le feu à quantité de paille mouillée, dont la fumée épaisse, se répandant sur la rivière, dérobait aux Saxons la vue de ses troupes et de ce qu’il allait faire. A la faveur de ce nuage, il fit avancer des barques remplies de cette même paille fumante; de sorte que le nuage, grossissant toujours, et chassé par le vent dans les yeux des ennemis, les mettait dans l’impossibilité de savoir si le roi passait ou non. Cependant il conduisait seul l’exécution de son stratagème. Étant déjà au milieu de la rivière: « Hé bien, dit-il au général Rehnsköld, la Duina ne sera pas plus méchante que la mer de Copenhague; croyez-moi, général, nous les battrons. » Il arriva en un quart d’heure à l’autre bord, et fut mortifié de ne sauter à terre que le quatrième. Il fait aussitôt débarquer son canon, et forme sa bataille sans que les ennemis, offusqués de la fumée, puissent s’y opposer que par quelques coups tirés au hasard. Le vent ayant dissipé ce brouillard, les Saxons virent le roi de Suède marchant déjà à eux. Le maréchal Stenau ne perdit pas un moment: à peine aperçut-il les Suédois qu’il fondit sur eux avec la meilleure partie de sa cavalerie. Le choc violent de cette troupe, tombant sur les Suédois dans l’instant qu’ils formaient leurs bataillons, les mit en désordre. Ils s’ouvrirent; ils furent rompus et poursuivis jusque dans la rivière. Le roi de Suède les rallia, le moment d’après, au milieu de l’eau, aussi aisément que s’il eût fait une revue. Alors ses soldats, marchant plus serrés qu’auparavant, repoussèrent le maréchal Stenau, et s’avancèrent dans la plaine. Stenau sentit que ses troupes étaient étonnées il les fit retirer, en habile homme, dans un lieu sec, flanqué d’un marais et d’un bois où était son artillerie. L’avantage du terrain, et le temps qu’il avait donné aux Saxons de revenir de leur première surprise, leur rendit tout leur courage. Charles ne balança pas à les attaquer: il avait avec lui quinze mille hommes; Stenau et le duc de Courlande, environ douze mille, n’ayant pour toute artillerie qu’un canon de fer sans affût. La bataille fut rude et sanglante: le duc eut deux chevaux tués sous lui; il pénétra trois fois au milieu de la garde du roi; mais enfin, ayant été renversé de son cheval d’un coup de crosse de mousquet, le désordre se mit dans son armée, qui ne disputa plus la victoire. Ses cuirassiers le retirèrent avec peine, tout froissé et à demi mort, du milieu de la mêlée et de dessous les chevaux, qui le foulaient aux pieds. Le roi de Suède, après sa victoire, court à Mittau, capitale de la Courlande(64). Toutes les villes de ce duché se rendent à lui à discrétion: c’était un voyage plutôt qu’une conquête. Il passa sans s’arrêter en Lithuanie, soumettant tout sur son passage. Il sentit une satisfaction flatteuse, et il l’avoua lui-même, quand il entra en vainqueur dans cette ville de Birzen où le roi de Pologne et le czar avaient conspiré sa ruine quelques mois auparavant. Ce fut dans cette place qu’il conçut le dessein de détrôner le roi de Pologne par les mains des Polonais mêmes. Là, étant un jour à table, tout occupé de cette entreprise, et observant sa sobriété extrême, dans un silence profond, paraissant comme enseveli dans ses grandes idées, un colonel allemand qui assistait à son dîner dit, assez haut pour être entendu, que les repas que le czar et le roi de Pologne avaient faits au même endroit étaient un peu différents de ceux de Sa Majesté. « Oui, dit le roi en se levant, et j’en troublerai plus aisément leur digestion. » En effet, mêlant alors un peu de politique à la force de ses armes, il ne tarda pas à préparer l’événement qu’il méditait. La Pologne, cette partie de l’ancienne Sarmatie, est un peu plus grande que la France, moins peuplée qu’elle, mais plus que la Suède. Ses peuples ne sont chrétiens que depuis environ sept cent cinquante ans. C’est une chose singulière, que la langue des Romains, qui n’ont jamais pénétré dans ces climats, ne se parle aujourd’hui communément qu’en Pologne: tout y parle latin, jusqu’aux domestiques. Ce grand pays est très fertile; mais les peuples n’en sont que moins industrieux(65). Les ouvriers et les marchands qu’on voit en Pologne sont des Écossais, des Français, surtout des Juifs. Ils y ont près de trois cents synagogues et à force de multiplier, ils en seront chassés comme ils l’ont été en Espagne. Ils achètent à vil prix les blés, les bestiaux, les denrées du pays, les trafiquent à Dantzick et en Allemagne, et vendent chèrement aux nobles de quoi satisfaire l’espèce de luxe qu’ils connaissent et qu’ils aiment. Ainsi ce pays, arrosé des plus belles rivières, riche en pâturages, en mines de sel, et couvert de moissons, reste pauvre malgré son abondance parce que le peuple est esclave et que la noblesse est fière et oisive. Son gouvernement est la plus fidèle image de l’ancien gouvernement celte et gothique, corrigé ou altéré partout ailleurs. C’est le seul État qui ait conservé le nom de république avec la dignité royale(66). Chaque gentilhomme a le droit de donner sa voix dans l’élection d’un roi, et de pouvoir l’être lui-même. Ce plus beau des droits est joint au plus grand des abus: le trône est presque toujours à l’enchère; et comme un Polonais est rarement assez riche pour l’acheter, il a été vendu souvent aux étrangers. La noblesse et le clergé défendent leur liberté contre leur roi, et l’ôtent au reste de la nation. Tout le peuple y est esclave, tant la destinée des hommes est que le plus grand nombre soit partout, de façon ou d’autre, subjugué parle plus petit! Là le paysan ne sème point pour lui, mais pour des seigneurs à qui lui, son champ et le travail de ses mains appartiennent, et qui peuvent le vendre et l’égorger avec le bétail de la terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de soi. Il faut, pour le juger dans une affaire criminelle, une assemblée entière de la nation: il ne peut être arrêté qu’après avoir été condamné ainsi il n’est presque jamais puni. Il y en a beaucoup de pauvres; ceux-là se mettent au service des plus puissants, en reçoivent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils aiment mieux servir leurs égaux que de s’enrichir par le commerce; et, en pansant les chevaux de leurs maîtres, ils se donnent le titre d’électeurs des rois et de destructeurs des tyrans(67). Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale le croirait le prince le plus absolu de l’Europe; c’est cependant celui qui l’est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat qu’on suppose chez d’autres nations entre le souverain et les sujets. Le roi de Pologne, à son sacre même, et en jurant les pacta conventa, dispense ses sujets du serment d’obéissance en cas qu’il viole les lois de la république. Il nomme à toutes les charges, et confère tous les honneurs. Bien n’est héréditaire en Pologne que les terres et le rang de noble. Le fils d’un palatin et celui du roi n’ont nul droit aux dignités de leur père mais il y a cette grande différence entre le roi et la république, qu’il ne peut ôter aucune charge après l’avoir donnée, et que la république a le droit de lui ôter la couronne s’il transgressait les lois de l’État. La noblesse, jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages et rarement ses affections. A peine ont-ils élu un roi, qu’ils craignent son ambition, et lui opposent leurs cabales. Les grands qu’il a faits, et qu’il ne peut défaire, deviennent souvent ses ennemis, au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont l’objet de la haine du reste de la noblesse: ce qui forme toujours deux partis; division inévitable, et même nécessaire, dans des pays où l’on veut avoir des rois et conserver sa liberté. Ce qui concerne la nation est réglé dans les états généraux qu’on appelle diètes. Ces états sont composés du corps du sénat et de plusieurs gentilshommes; les sénateurs sont les palatins et les évêques: le second ordre est composé des députés des diètes particulières de chaque palatinat. A ces grandes assemblées préside l’archevêque de Gnesne, primat de Pologne, vicaire du royaume dans les interrègnes, et la première personne de l’État après le roi. Rarement y a-t-il en Pologne un autre cardinal que lui, parce que la pourpre romaine ne donnant aucune préséance dans le sénat, un évêque qui serait cardinal serait obligé ou de s’asseoir à son rang de sénateur, ou de renoncer aux droits solides de la dignité qu’il a dans sa patrie pour soutenir les prétentions d’un honneur étranger. Ces diètes se doivent tenir, par les lois du royaume, alternativement en Pologne et en Lithuanie. Les députés y décident souvent leurs affaires le sabre à la main comme les anciens Sarmates, dont ils sont descendus(68) et quelquefois même au milieu de l’ivresse, vice que les Sarmates ignorent. Chaque gentilhomme député à ces états généraux jouit du droit qu’avaient à Rome les tribuns du peuple de s’opposer aux lois du sénat. Le seul gentilhomme qui dit je proteste arrête(69), par ce mot seul, les résolutions unanimes de tout le reste; et s’il part de l’endroit où se tient la diète, il faut alors qu’elle se sépare. On apporte aux désordres qui naissent de cette loi un remède plus dangereux encore. La Pologne est rarement sans deux factions. L’unanimité dans les diètes étant alors impossible, chaque parti forme des confédérations dans lesquelles on décide à la pluralité des voix, sans avoir égard aux protestations du plus petit nombre. Ces assemblées, illégitimes selon les lois, mais autorisées par l’usage, se font au nom du roi, quoique souvent contre son consentement et contre ses intérêts; à peu près comme la Ligue se servait en France du nom de Henri III pour l’accabler; et comme en Angleterre le parlement, qui fit mourir Charles Ier sur un échafaud, commença par mettre le nom de ce prince à la tête de toutes les résolutions qu’il prenait pour le perdre. Lorsque les troubles sont finis, alors c’est aux diètes générales à confirmer ou à casser les actes de ces confédérations. Une diète même peut changer tout ce qu’a fait la précédente par la même raison que dans les États monarchiques un roi peut abolir les lois de son prédécesseur et les siennes propres. La noblesse, qui fait les lois de la république, en fait aussi la force. Elle monte à cheval dans les grandes occasions, et peut composer un corps de plus de cent mille hommes. Cette grande armée, nommée pospolite(70), se meut difficilement, et se gouverne mal: la difficulté des vivres et des fourrages la met dans l’impuissance de subsister longtemps assemblée. La discipline, la subordination, l’expérience, lui manquent; mais l’amour de la liberté, qui l’anime, la rend toujours formidable. On peut la vaincre ou la dissiper, ou la tenir même pour un temps dans l’esclavage; mais elle secoue bientôt le joug: ils se comparent eux-mêmes aux roseaux que la tempête couche par terre, et qui se relèvent dès que le vent ne souffle plus. C’est pour cette raison qu’ils n’ont point de places de guerre: ils veulent être les seuls remparts de leur république; ils ne souffrent jamais que leur roi bâtisse des forteresses, de peur qu’il ne s’en serve, moins pour les défendre que pour les opprimer. Leur pays est tout ouvert, à la réserve de deux ou trois places frontières. Que si dans leurs guerres, ou civiles ou étrangères, ils s’obstinent à soutenir chez eux quelque siège, il faut faire à la hâte des fortifications de terre, réparer de vieilles murailles à demi ruinées, élargir des fossés presque comblés, et la ville est prise avant que les retranchements soient achevés. La pospolite n’est pas toujours à cheval pour garder le pays; elle n’y monte que par l’ordre des diètes, ou même quelquefois sur le simple ordre du roi, dans les dangers extrêmes. La garde ordinaire de la Pologne est une armée qui doit toujours subsister aux dépens de la république. Elle est composée de deux corps sous deux grands-généraux différents. Le premier corps est celui de la Pologne, et doit être de trente-six mille hommes; le second, au nombre de douze mille, est celui de Lithuanie. Les deux grands-généraux sont indépendants l’un de l’autre: quoique nommés par le roi, ils ne rendent jamais compte de leurs opérations qu’à la république, et ont une autorité suprême sur leurs troupes. Les colonels sont les maîtres absolus de leurs régiments; c’est à eux à les faire subsister comme ils peuvent, et à leur payer leur solde. Mais étant rarement payés eux-mêmes, ils désolent le pays, et ruinent les laboureurs pour satisfaire leur avidité et celle de leurs soldats(71). Les seigneurs polonais paraissent dans ces armées avec plus de magnificence que dans les villes; leurs tentes sont plus belles que leurs maisons. La cavalerie, qui fait les deux tiers de l’armée, est presque toute composée de gentilshommes: elle est remarquable par la beauté des chevaux, et par la richesse des habillements et des harnais. Les gendarmes surtout, que l’on distingue en houssards et pancernes(72), ne marchent qu’accompagnes de plusieurs valets, qui leur tiennent des chevaux de main, ornés de brides à plaques et clous d’argent, de selles brodées, d’arçons, d’étriers dorés, et quelquefois d’argent massif, avec de grandes housses traînantes, à la manière des Turcs, dont les Polonais imitent autant qu’ils peuvent la magnificence. Autant cette cavalerie est parée et superbe, autant l’infanterie était alors délabrée, mal vêtue, mal armée, sans habits d’ordonnance ni rien d’uniforme. C’est ainsi du moins qu’elle fut jusque vers 1710. Ces fantassins, qui ressemblent à des Tartares vagabonds, supportent avec une étonnante fermeté la faim, le froid, la fatigue, et tout le poids de la guerre. On voit encore dans les soldats polonais le caractère des anciens Sarmates, leurs ancêtres: aussi peu de discipline, la même fureur à attaquer, la même promptitude à fuir et à revenir au combat, le même acharnement dans le carnage quand ils sont vainqueurs. Le roi de Pologne s’était flatté d’abord que dans le besoin ces deux armées combattraient en sa faveur, que la pospolite polonaise s’armerait à ses ordres, et que toutes ces forces, jointes aux Saxons ses sujets, et aux Moscovites ses alliés, composeraient une multitude devant qui le petit nombre des Suédois n’oserait paraître. Il se vit presque tout à coup privé de ces secours par les soins mêmes qu’il avait pris pour les avoir tous à la fois. Accoutumé dans ses pays héréditaires au pouvoir absolu, il crut trop peut-être qu’il pourrait gouverner la Pologne comme la Saxe. Le commencement de son règne fit des mécontents; ses premières démarches irritèrent le parti qui s’était opposé à son élection, et aliénèrent presque tout le reste. La Pologne murmura de voir ses villes remplies de garnisons saxonnes, et ses frontières de troupes. Cette nation, bien plus jalouse de maintenir sa liberté qu’empressée à attaquer ses voisins, ne regarda point la guerre du roi Auguste contre la Suède, et l’irruption en Livonie, comme une entreprise avantageuse à la république. On trompe difficilement une nation libre sur ses vrais intérêts. Les Polonais sentaient que si cette guerre, entreprise sans leur consentement, était malheureuse, leur pays, ouvert de tous côtés, serait en proie au roi de Suède; et que si elle était heureuse, ils seraient subjugués par leur roi même, qui, maître alors de la Livonie, comme de la Saxe, enclaverait la Pologne entre ces deux pays(73). Dans cette alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou d’être ravagés par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède. Ils regardèrent les Saxons et les Moscovites comme les instruments de leurs chaînes. Bientôt, voyant que le roi de Suède avait renversé tout ce qui était sur son passage, et s’avançait avec une l’armée victorieuse au coeur de la Lithuanie, ils éclatèrent contre leur souverain avec d’autant plus de liberté qu’il était malheureux. Deux partis divisaient alors la Lithuanie celui des princes Sapieha, et celui d’Oginski. Ces deux factions avaient commencé par des querelles particulières dégénérées en guerre civile. Le roi de Suède s’attacha les princes Sapieha, et Oginski, mal secouru par les Saxons, vit son parti presque anéanti. L’armée lithuanienne, que ces troubles et le défaut d’argent réduisaient à un petit nombre, était en partie dispersée par le vainqueur. Le peu qui tenait pour le roi de Pologne était séparé en petits corps de troupes fugitives, qui erraient dans la campagne et subsistaient de rapines. Auguste ne voyait en Lithuanie que de l’impuissance dans son parti, de la haine dans ses sujets, et une armée ennemie conduite par un jeune roi outragé, victorieux et implacable. Il y avait à la vérité en Pologne une armée; mais au lieu d’être de trente-six mille hommes, nombre prescrit par les lois, elle n’était pas de dix-huit mille. Non seulement elle était mal payée et mal armée, mais ses généraux ne savaient encore quel parti prendre. La ressource du roi était d’ordonner à la noblesse de le suivre; mais il n’osait s’exposer à un refus, qui eût trop découvert et par conséquent augmenté sa faiblesse. Dans cet état de trouble et d’incertitude, tous les palatinats du royaume demandaient au roi une diète, de même qu’en Angleterre, dans les temps difficiles, tous les corps de l’État présentent des adresses au roi pour le prier de convoquer un parlement. Auguste avait plus besoin d’une armée que d’une diète, où les actions des rois sont pesées. Il fallut bien cependant qu’il la convoquât, pour ne point aigrir la nation sans retour. Elle fut donc indiquée à Varsovie pour le 2 de décembre de l’année 1701. Il s’aperçut bientôt que Charles XII avait pour le moins autant de pouvoir que lui dans cette assemblée. Ceux qui tenaient pour les Sapieha, les Lubomirski, et leurs amis, le palatin Leczinski, trésorier de la couronne, qui devait sa fortune au roi Auguste, et surtout les partisans des princes Sobieski étaient tous secrètement attachés au roi de Suède. Le plus considérable de ces partisans et le plus dangereux ennemi qu’eût le roi de Pologne, était le cardinal Radjouski, archevêque de Gnesne, primat du royaume, et président de la diète. C’était un homme plein d’artifice et d obscurité dans sa conduite, entièrement gouverné par une femme ambitieuse que les Suédois appelaient madame la cardinale, laquelle ne cessait de le pousser à l’intrigue et à la faction(74). Le roi Jean Sobieski prédécesseur d’Auguste, l’avait d’abord fait évêque de Varmie et vice chancelier du royaume. Radjouski, n’étant encore qu’évêque, obtint le cardinalat par la faveur du même roi. Cette dignité lui ouvrit bientôt le chemin à celle de primat; ainsi, réunissant dans sa personne tout ce qui impose aux hommes, il était en état d’entreprendre beaucoup impunément. Il essaya son crédit après la mort de Jean pour mettre le prince Jacques Sobieski sur le trône; mais le torrent de la haine qu’on portait au père, tout grand homme qu’il était, en écarta le fils. Le cardinal primat se joignit alors à l’abbé de Polignac, ambassadeur de France, pour donner la couronne au prince de Conti, qui en effet fut élu. Mais l’argent et les troupes de Saxe triomphèrent de ses négociations. Il se laissa enfin entraîner au parti qui couronna l’électeur de Saxe, et attendit avec patience l’occasion de mettre la division entre la nation et ce nouveau roi. Les victoires de Charles XII, protecteur du prince Jacques Sobieski, la guerre civile de Lithuanie, le soulèvement général de tous les esprits contre le roi Auguste firent croire au cardinal primat que le temps était arrivé où il pourrait renvoyer Auguste en Saxo, et ouvrir au fils du roi Jean le chemin du trône. Ce prince, autrefois l’objet innocent de la haine des Polonais, commençait à devenir leurs délices depuis que le roi Auguste était haï; mais il n’osait concevoir alors l’idée d’une si grande révolution; et cependant le cardinal en jetait insensiblement les fondements. D’abord il sembla vouloir réconcilier le roi avec la république. Il envoya des lettres circulaires, dictées en apparence par l’esprit de concorde et par la charité, pièges usés et connus, mais où les hommes sont toujours pris. Il écrivit au roi de Suède une lettre touchante, le conjurant, au nom de celui que tous les chrétiens adorent également, de donner la paix à la Pologne et à son roi. Charles XII répondit aux intentions du cardinal plus qu’à ses paroles. Cependant il restait dans le grand-duché de Lithuanie avec son armée victorieuse, déclarant qu’il ne voulait point troubler la diète; qu’il faisait la guerre à Auguste et aux Saxons, non aux Polonais; et que, loin d’attaquer la république, il venait la tirer d’oppression. Ces lettres et ces réponses étaient pour le public. Des émissaires qui allaient et venaient continuellement de la part du cardinal au comte Piper, et des assemblées secrètes chez ce prélat, étaient les ressorts qui faisaient mouvoir la diète: elle proposa d’envoyer une ambassade à Charles XII, et demanda unanimement au roi qu’il n’appelât plus les Moscovites sur les frontières, et qu’il renvoyât ses troupes saxonnes. La mauvaise fortune d’Auguste avait déjà fait ce que la diète exigeait de lui. La ligue conclue secrètement à Birzen avec le Moscovite était devenue aussi inutile qu’elle avait paru d’abord formidable. Il était bien éloigné de pouvoir envoyer au czar les cinquante mille Allemands qu’il avait promis de faire lever dans l’empire. Le czar même, dangereux voisin de la Pologne, ne se pressait pas de secourir alors de toutes ses forces un royaume divisé, dont il espérait recueillir quelques dépouilles. Il se contenta d’envoyer dans la Lithuanie vingt mille Moscovites, qui y firent plus de mal que les Suédois, fuyant partout devant le vainqueur et ravageant les terres des Polonais, jusqu’à ce que, poursuivis par les généraux suédois, et ne trouvant plus rien à piller, ils s’en retournèrent par troupes dans leur pays. A l’égard des débris de l’armée saxonne battue à Riga, le roi Auguste les envoya hiverner et se recruter en Saxe, afin que ce sacrifice, tout forcé qu’il était, pût ramener à lui la nation polonaise irritée. Alors la guerre se changea en intrigues. La diète était partagée en presque autant de factions qu’il y avait de palatins. Un jour les intérêts du roi Auguste y dominaient, le lendemain ils y étaient proscrits. Tout le monde criait pour la liberté et la justice, mais on ne savait point ce que c’était que d’être libre et juste. Le temps se perdait à cabaler en secret et à haranguer en public. La diète ne savait ni ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle devait faire. Les grandes compagnies n’ont presque jamais pris de bons conseils dans les troubles civils, parce que les factieux y sont hardis, et que les gens de bien y sont timides pour l’ordinaire. La diète se sépara en tumulte le 17 février de l’année 1702, après trois mois de cabales et d’irrésolutions. Les sénateurs, qui sont les palatins et les évêques, restèrent dans Varsovie. Le sénat de Pologne a le droit de faire provisionnellement des lois, que rarement les diètes infirment; ce corps, moins nombreux, accoutumé aux affaires, fut bien moins tumultueux et décida plus vite. Ils arrêtèrent qu’on enverrait au roi de Suède l’ambassade proposée dans la diète, que la pospolite monterait à cheval et se tiendrait prête à tout événement; ils firent plusieurs règlements pour apaiser les troubles de Lithuanie, et plus encore pour diminuer l’autorité de leur roi, quoique moins à craindre que celle de Charles. Auguste aima mieux alors recevoir des lois dures de son
vainqueur que de ses sujets. Il se détermina à demander la
paix au roi de Suède, et voulut entamer avec lui un traité
secret. Il fallait cacher cette démarche au sénat, qu’il
regardait comme un ennemi encore plus intraitable. L’affaire était
délicate; il s’en reposa sur la comtesse de Koënigsmark, Suédoise
d’une grande naissance, à laquelle il était alors attaché.
C’est elle dont le frère est connu par sa mort malheureuse(75),
et dont le fils(76) a commandé
les armées en France avec tant de succès et de gloire. Cette
femme, célèbre dans le monde par son esprit et par sa beauté,
était plus capable qu’aucun ministre de faire réussir une
négociation. De plus, comme elle avait du bien dans les États
de Charles XII, et qu’elle avait été longtemps à sa
cour, elle avait un prétexte plausible d’aller trouver ce prince.
Elle vint donc au camp des Suédois en Lithuanie, et s’adressa d’abord
au comte Piper, qui lui promit trop légèrement une audience
de son maître. La comtesse, parmi les perfections qui la rendaient
une des plus aimables personnes de l’Europe, avait le talent singulier
de parler les langues de plusieurs pays qu’elle n’avait jamais vus, avec
autant de délicatesse que si elle y était née; elle
s’amusait même quelquefois à faire des vers français(77)
qu’on eût pris pour être d’une personne née à
Versailles. Elle en composa pour Charles XII, que l’histoire ne doit point
omettre. Elle introduisait les dieux de la fable, qui tous louaient les
différentes vertus de Charles. La pièce finissait ainsi:
Le plaçait par avance au temple de mémoire; Mais Vénus ni Bacchus n’en dirent pas un mot. Il fallut alors que le roi de Pologne se jetât dans les bras du sénat. Il lui fit deux propositions par le palatin de Marienbourg: l’une, qu’on lui laissât la disposition de l’armée de la république, à laquelle il payerait de ses propres deniers deux quartiers d’avance; l’autre, qu’on lui permît de faire revenir en Pologne douze mille Saxons. Le cardinal primat fit une réponse aussi dure qu’était le refus du roi de Suède. Il dit au palatin de Marienbourg, au nom de l’assemblée, « qu’on avait résolu d’envoyer à Charles XII une ambassade, et qu’il ne lui conseillait pas de faire venir les Saxons ». Le roi, dans cette extrémité, voulut au moins conserver les apparences de l’autorité royale. Un de ses chambellans alla de sa part trouver Charles, pour savoir de lui où et comment Sa Majesté suédoise voudrait recevoir l’ambassade du roi son maître et de la république. On avait oublié malheureusement de demander un passeport aux Suédois pour ce chambellan. Le roi de Suède le fit mettre en prison au lieu de lui donner audience, en disant qu’il comptait recevoir une ambassade de la république, et rien du roi Auguste. Cette violation du droit des gens n’était permise que par la loi du plus fort. Alors Charles, ayant laissé derrière lui des garnisons dans quelques villes de Lithuanie, s’avança au delà de Grodno, ville connue en Europe par les diètes qui s’y tiennent, mais mal bâtie, et plus mal fortifiée. A quelques milles par delà Grodno, il rencontra l’ambassade de la république: elle était composée de cinq sénateurs. Ils voulurent d’abord faire régler un cérémonial que le roi ne connaissait guère; ils demandèrent qu’on traitât la république de sérénissime, qu’on envoyât au-devant d’eux les carrosses du roi, et des sénateurs. On leur répondit que la république serait appelée illustre, et non sérénissime; que le roi ne se servait jamais de carrosse qu’il avait auprès de lui beaucoup d’officiers, et point de sénateurs qu’on leur enverrait un lieutenant général, et qu’ils arriveraient sur leurs propres chevaux(78). Charles XII les reçut dans sa tente, avec quelque appareil d’une pompe militaire; leurs discours furent pleins de ménagements et d’obscurités. On remarquait qu’ils craignaient Charles XII, qu’ils n’aimaient pas Auguste, mais qu’ils étaient honteux d’ôter par l’ordre d’un étranger la couronne au roi qu’ils avaient élu. Rien ne se conclut, et Charles XII leur fit comprendre enfin qu’il conclurait dans Varsovie. Sa marche fut précédée par un manifeste dont le cardinal et son parti inondèrent la Pologne en huit jours. Charles, par cet écrit, invitait tous les Polonais à joindre leur vengeance à la sienne, et prétendait leur faire voir que leurs intérêts et les siens étaient les mêmes. Ils étaient cependant bien différents; mais le manifeste, soutenu par un grand parti, par le trouble du sénat et par l’approche du conquérant, fit de très fortes impressions. Il fallut reconnaître Charles pour protecteur, puisqu’il voulait l’être, et qu’on était encore trop heureux qu’il se contentât de ce titre. Les sénateurs contraires à Auguste publièrent hautement l’écrit sous ses yeux mêmes. Le peu qui lui étaient attachés demeurèrent dans le silence. Enfin, quand on apprit que Charles avançait à grandes journées, tous se préparèrent en confusion à partir: le cardinal quitta Varsovie des premiers; la plupart précipitèrent leur fuite, les uns pour aller attendre dans leurs terres le dénouement de cette affaire, les autres pour aller soulever leurs amis. Il ne demeura auprès du roi que l’ambassadeur de l’empereur, celui du czar, le nonce du pape, et quelques évêques et palatins liés à sa fortune. Il fallait fuir, et on n’avait encore rien décidé en sa faveur. Il se hâta, avant de partir, de tenir un conseil avec ce petit nombre de sénateurs qui représentaient encore le sénat. Quelque zélés qu’ils fussent pour son service, ils étaient Polonais: ils avaient tous conçu une si grande aversion pour les troupes saxonnes qu’ils n’osèrent pas lui accorder la liberté d’en faire venir au delà de six mille pour sa défense; encore votèrent-ils que ces six mille hommes seraient commandés par le grand-général de la Pologne, et renvoyés immédiatement après la paix. Quant aux armées de la république, ils lui en laissèrent la disposition. Après ce résultat, le roi quitta Varsovie, trop faible contre ses ennemis, et peu satisfait de son parti même. Il fit aussitôt publier ses universaux(79) pour assembler la pospolite et les armées, qui n’étaient guère que de vains noms: il n’y avait rien à espérer en Lithuanie, où étaient les Suédois. L’armée de Pologne, réduite à peu de troupes, manquait d’armes, de provisions et de bonne volonté. La plus grande partie de la noblesse, intimidée, irrésolue, ou mal disposée, demeura dans ses terres. En vain le roi, autorisé par les lois de l’État, ordonne, sur peine de la vie, à tous les gentilshommes de monter à cheval et de le suivre; il commençait à devenir problématique si on devait lui obéir. Sa grande ressource était dans les troupes de son électorat, où la forme du gouvernement, entièrement absolue, ne lui laissait pas craindre une désobéissance. Il avait déjà mandé secrètement douze mille Saxons qui s’avançaient avec précipitation. Il en faisait encore revenir huit mille qu’il avait promis à l’empereur dans la guerre de l’empire contre la France, et qu’il fut obligé de rappeler par la nécessité où il était réduit. Introduire tant de Saxons en Pologne, c’était révolter contre lui tous les esprits et violer la loi faite par son parti même, qui ne lui en permettait que six mille; mais il savait bien que s’il était vainqueur on n’oserait pas se plaindre, et que s’il était vaincu on ne lui pardonnerait pas d’avoir même amené les six mille hommes. Pendant que ces soldats arrivaient par troupes, et qu’il allait de palatinat en palatinat rassembler la noblesse qui lui était attachée, le roi de Suède arriva enfin devant Varsovie le 5 mai 1702. A la première sommation les portes lui furent ouvertes. Il renvoya la garnison polonaise, congédia la garde bourgeoise, établit des corps de garde partout, et ordonna aux habitants de venir remettre toutes leurs armes mais, content de les désarmer, et ne voulant pas les aigrir, il n’exigea d’eux qu’une contribution de cent mille francs. Le roi Auguste assemblait alors ses forces à Cracovie: il fut bien surpris d’y voir arriver le cardinal primat(80). Cet homme(81) prétendait peut-être garder jusqu’au bout la décence de son caractère, et chasser son roi avec des dehors respectueux; il lui fit entendre que le roi de Suède paraissait disposé à un accommodement raisonnable, et demanda humblement la permission d’aller le trouver. Le roi Auguste accorda ce qu’il ne pouvait refuser, c’est-à-dire la liberté de lui nuire. Le cardinal primat(82) courut incontinent voir le roi de Suède, auquel il n’avait point encore osé se présenter. Il vit ce prince à Praag(83), près de Varsovie, mais sans les cérémonies dont on avait usé avec les ambassadeurs de la république. Il trouva ce conquérant vêtu d’un habit de gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré, de grosses bottes, des gants de buffle qui lui venaient jusqu’au coude, dans une chambre sans tapisserie où étaient le duc de Holstein, son beau-frère, le comte Piper, son premier ministre, et plusieurs officiers généraux. Le roi avança quelques pas au-devant du cardinal; ils eurent ensemble debout une conférence d’un quart d’heure, que Charles finit en disant tout haut: « Je ne donnerai point la paix aux Polonais qu’ils n’aient élu un autre roi. » Le cardinal, qui s’attendait à cette déclaration, la fit savoir aussitôt à tous les palatinats, les assurant de l’extrême déplaisir qu’il disait en avoir, et en même temps de la nécessité où l’on était de complaire au vainqueur. A cette nouvelle, le roi de Pologne vit bien qu’il fallait perdre ou conserver son trône par une bataille. Il épuisa ses ressources pour cette grande décision. Toutes ses troupes saxonnes étaient arrivées des frontières de Saxe; la noblesse du palatinat de Cracovie, où il était encore, venait en foule lui offrir ses services. Il encourageait lui-même chacun de ses gentilshommes à se souvenir de leurs serments; ils lui promirent de verser pour lui jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Fortifié de leurs secours, et des troupes qui portaient le nom de l’armée de la couronne, il alla pour la première fois chercher en personne le roi de Suède. Il le trouva bientôt qui s’avançait lui-même vers Cracovie. Les deux rois parurent en présence le 13 juillet de cette année 1702, dans une vaste plaine auprès de Clissau, entre Varsovie et Cracovie. Auguste avait près de vingt-quatre mille hommes. Charles XII n’en avait que douze mille. Le combat commença par des décharges d’artillerie. A la première volée qui fut tirée par les Saxons, le duc de Holstein, qui commandait la cavalerie suédoise, jeune prince plein de courage et de vertu, reçut un coup de canon dans les reins. Le roi demanda s’il était mort; on lui dit que oui; il ne répondit rien. Quelques larmes tombèrent de ses yeux: il se cacha un moment le visage avec les mains; puis tout à coup, poussant son cheval à toute bride, il s’élança au milieu des ennemis à la tête de ses gardes. Le roi de Pologne fit tout ce qu’on devait attendre d’un prince qui combattait pour sa couronne. Il ramena lui-même trois fois ses troupes à la charge; mais il ne combattait qu’avec ses Saxons; les Polonais, qui formaient son aile droite, s’enfuirent tous dès le commencement de la bataille, les uns par terreur, les autres par mauvaise volonté. L’ascendant de Charles XII prévalut. Il remporta une victoire complète. Le camp ennemi, les drapeaux, l’artillerie, la caisse militaire d’Auguste, lui demeurèrent. Il ne s’arrêta pas sur le champ de bataille(84), et marcha droit à Cracovie, poursuivant le roi de Pologne, qui fuyait devant lui. Les bourgeois de Cracovie furent assez hardis pour fermer leurs portes au vainqueur. Il les fit rompre; la garnison n’osa tirer un seul coup: on la chassa à coups de fouet et de canne jusque dans le château, où le roi entra avec elle. Un seul officier d’artillerie osant se préparer à mettre le feu au canon, Charles court à lui, et lui arrache la mèche: le commandant se jette aux genoux du roi. Trois régiments suédois furent logés à discrétion chez les citoyens, et la ville taxée à une contribution de cent mille rixdales. Le comte de Steinbock, fait gouverneur de la ville, ayant ouï dire qu’on avait caché des trésors dans les tombeaux des rois de Pologne, qui sont à Cracovie dans l’église Saint-Nicolas, les fit ouvrir: on n’y trouva que des ornements d’or et d’argent qui appartenaient aux églises; on en prit une partie, et Charles XII envoya même un calice d’or à une église de Suède, ce qui aurait soulevé contre lui les Polonais catholiques, si quelque chose avait pu prévaloir contre la terreur de ses armes. Il sortait de Cracovie bien résolu de poursuivre le roi Auguste sans relâche. A quelques milles de la ville, son cheval s’abattit, et lui fracassa la cuisse(85). Il fallut le reporter à Cracovie, où il demeura au lit six semaines entre les mains des chirurgiens. Cet accident donna à Auguste le loisir de respirer. Il fit aussitôt répandre dans la Pologne et dans l’empire que Charles XII était mort de sa chute. Cette fausse nouvelle, crue quelque temps, jeta tous les esprits dans l’étonnement et dans l’incertitude. Dans ce petit intervalle il assemble à Marienbourg, puis à Lublin, tons les ordres du royaume déjà convoqués à Sandomir. La foule y fut grande: peu de palatinats refusèrent d’y envoyer. Il regagna presque tous les esprits par des largesses, par des promesses, et par cette affabilité nécessaire aux rois absolus pour se faire aimer, et aux rois électifs pour se maintenir(86). La diète fut bientôt détrompée de la fausse nouvelle de la mort du roi de Suède; mais le mouvement était déjà donné à ce grand corps: il se laissa emporter à l’impulsion qu’il avait reçue; tous les membres jurèrent de demeurer fidèles à leur souverain; tant les compagnies sont sujettes aux variations. Le cardinal primat lui-même, affectant encore d’être attaché au roi Auguste, vint à la diète de Lublin; il y baisa la main au roi, et ne refusa point de prêter le serment comme les autres. Ce serment consistait à jurer que l’on n’avait rien entrepris et qu’on n’entreprendrait rien contre Auguste. Le roi dispensa le cardinal de la première partie du serment, et le prélat jura le reste en rougissant. Le résultat de cette diète fut que la république de Pologne entretiendrait une armée de cinquante mille hommes à ses dépens pour le service de son souverain; qu’on donnerait six semaines aux Suédois pour déclarer s’ils voulaient la paix ou la guerre, et pareil terme aux princes de Sapieha, les premiers auteurs des troubles de Lithuanie, pour venir demander pardon au roi de Pologne. Mais durant ces délibérations, Charles XII, guéri de sa blessure, renversait tout devant lui. Toujours ferme dans le dessein de forcer les Polonais à détrôner eux-mêmes leur roi, il fit convoquer, par les intrigues du cardinal primat, une nouvelle assemblée à Varsovie, pour l’opposer à celle de Lublin. Ses généraux lui représentaient que cette affaire pourrait encore avoir des longueurs, et s’évanouir dans des délais; que pendant ce temps les Moscovites s’aguerrissaient tous les jours contre les troupes qu’il avait laissées en Livonie et en Ingrie; que les combats qui se donnaient souvent dans ces provinces entre les Suédois et les Russes n’étaient pas toujours à l’avantage des premiers, et qu’enfin sa présence y serait peut-être bientôt nécessaire. Charles, aussi inébranlable dans ses projets que vif dans ses actions, leur répondit: « Quand je devrais rester ici cinquante ans, je n’en sortirai point que je n’aie détrôné le roi de Pologne. » Il laissa l’assemblée de Varsovie combattre par des discours et par des écrits celle de Lublin, et chercher de quoi justifier ses procédés dans les lois du royaume; lois toujours équivoques, que chaque parti interprète à son gré, et que le succès seul rend incontestables. Pour lui, ayant augmenté ses troupes victorieuses de six mille hommes de cavalerie, et de huit mille d’infanterie, qu’il reçut de Suède, il marcha contre les restes de l’armée saxonne, qu’il avait battue à Clissau, et qui avait eu le temps de se rallier et de se grossir pendant que sa chute de cheval l’avait retenu au lit. Cette armée évitait ses approches, et se retirait vers la Prusse, au nord-ouest de Varsovie. La rivière de Bug était entre lui et les ennemis. Charles passa à la nage, à la tête de sa cavalerie; l’infanterie alla chercher un gué au-dessus. (1er mai 1703) On arrive aux Saxons dans un lieu nommé Pultesh. Le général Stenau les commandait au nombre d’environ dix mille. Le roi de Suède, dans sa marche précipitée, n’en avait pas amené davantage, sûr qu’un moindre nombre lui suffisait. La terreur de ses armes était si grande que la moitié de l’armée saxonne s’enfuit à son approche sans rendre de combat. Le général Stenau fit ferme un moment avec deux régiments: le moment d’après il fut lui-même entraîné dans la fuite générale de son armée, qui se dispersa avant d’être vaincue. Les Suédois ne firent pas mille prisonniers, et ne tuèrent pas six cents hommes, ayant plus de peine à les poursuivre qu’à les défaire. Auguste, à qui il ne restait plus que les débris de ses Saxons, battus de tous côtés, se retira en hâte dans Thorn, vieille ville de la Prusse royale, sur la Vistule, laquelle est sous la protection des Polonais. Charles se disposa aussitôt à l’assiéger. Le roi de Pologne, qui ne s’y crut pas en sûreté, se retira, et courut dans tous les endroits de la Pologne où il pouvait rassembler encore quelques soldats, et où les courses des Suédois n’avaient point pénétré. Cependant Charles, dans tant de marches si vives, traversant des rivières à la nage, et courant avec son infanterie montée en croupe derrière ses cavaliers, n’avait pu amener de canon devant Thorn; il lui fallut attendre qu’il lui en vînt de Suède par mer(87). En attendant, il se posta à quelques milles de la ville: il s’avançait souvent trop près des remparts pour la reconnaître. L’habit simple qu’il portait toujours lui était, dans ces dangereuses promenades, d’une utilité à laquelle il n’avait jamais pensé: il l’empêchait d’être remarqué, et d’être choisi par les ennemis, qui eussent tiré à sa personne. Un jour, s’étant avancé fort près avec un de ses généraux nommé Lieven, qui était vêtu d’un habit(88) bleu galonné d’or, il craignit que ce général ne fût trop aperçu; il lui ordonna de se mettre derrière lui, par un mouvement de cette magnanimité qui lui était si naturelle que même il ne faisait pas réflexion qu’il exposait sa vie à un danger manifeste pour sauver celle de son sujet. Lieven, connaissant trop tard sa faute d’avoir mis un habit remarquable, qui exposait aussi ceux qui étaient auprès de lui, et craignant également pour le roi, en quelque place qu’il fût, hésitait s’il devait obéir; dans le moment que durait cette contestation, le roi le prend par le bras, se met devant lui, et le couvre; au même instant une volée de canon, qui venait en flanc, renverse le général mort sur la place même que le roi quittait à peine(89). La mort de cet homme, tué précisément au lieu de lui, et parce qu’il l’avait voulu sauver, ne contribua pas peu à l’affermir dans l’opinion où il fut toute sa vie d’une prédestination absolue, et lui fit croire que sa destinée, qui le conservait si singulièrement, le réservait à l’exécution des plus grandes choses. Tout lui réussissait, et ses négociations et ses armes étaient également heureuses. Il était comme présent dans toute la Pologne, car son grand-maréchal Rehnsköld était au coeur de cet État avec un grand corps d’armée. Près de trente mille Suédois sous divers généraux, répandus au nord et à l’orient sur les frontières de la Moscovie, arrêtaient les efforts de tout l’empire des Russes, et Charles était à l’occident, à l’autre bout de la Pologne, à la tête de l’élite de ses troupes. Le roi de Danemark, lié par le traité de Travendal, que son impuissance l’empêchait de rompre, demeurait dans le silence(90). Ce monarque, plein de prudence, n’osait faire éclater son dépit de voir le roi de Suède si près de ses États. Plus loin, en tirant vers le sud-ouest, entre les fleuves de l’Elbe et du Véser, le duché de Brême, dernier territoire des anciennes conquêtes de la Suède, rempli de fortes garnisons, ouvrait encore à ce conquérant les portes de la Saxe et de l’empire. Ainsi, depuis l’Océan germanique jusque assez près de l’embouchure du Borysthène, ce qui fait la largeur de l’Europe, et jusqu’aux portes de Moscou, tout était dans la consternation et dans l’attente d’une révolution entière. Ses vaisseaux, maîtres de la mer Baltique, étaient employés à transporter dans son pays les prisonniers faits en Pologne. La Suède, tranquille au milieu de ces grands mouvements, goûtait une paix profonde, et jouissait de la gloire de son roi, sans en porter le poids, puisque ses troupes victorieuses étaient payées et entretenues aux dépens des vaincus. Dans ce silence général du Nord devant les armes de Charles XII, la ville de Dantzick osa lui déplaire. Quatorze frégates et quarante vaisseaux de transport amenaient au roi un renfort de six mille hommes, avec du canon et des munitions pour achever le siège de Thorn. Il fallait que ce secours remontât la Vistule. A l’embouchure de ce fleuve est Dantzick; ville riche et libre, qui jouit en Pologne, avec Thorn et Elbing, des mêmes privilèges que les villes impériales ont dans l’Allemagne. Sa liberté a été attaquée tour à tour par les Danois, la Suède, et quelques princes allemands; et elle ne l’a conservée que par la jalousie qu’ont ces puissances les unes des autres. Le comte de Steinbock, un des généraux suédois, assembla le magistrat de la part du roi, demanda le passage pour les troupes, et quelques munitions. Le magistrat, par une imprudence ordinaire à ceux qui traitent avec plus fort qu’eux, n’osa ni le refuser ni lui accorder nettement ses demandes. Le général Steinbock se fit donner de force plus qu’il n’avait demandé: on exigea même de la ville une contribution de cent mille écus, par laquelle elle paya son refus imprudent. Enfin les troupes de renfort, le canon et les munitions, étant arrivés devant Thorn, on commença le siège le 22 septembre. Robel, gouverneur de la place, la défendit un mois avec cinq mille hommes de garnison. Au bout de ce temps il fut forcé de se rendre à discrétion. La garnison fut faite prisonnière de guerre, et envoyée en Suède. Robel fut présenté désarmé au roi. Ce prince, qui ne perdait jamais une occasion d’honorer le mérite dans ses ennemis, lui donna une épée de sa main, lui fit un présent considérable en argent, et le renvoya sur sa parole(91). Mais la ville, petite et pauvre, fut condamnée à payer quarante mille écus; contribution excessive pour elle. Elbing, bâtie sur un bras de la Vistule, fondée par les chevaliers teutons, et annexée aussi à la Pologne, ne profita pas de la faute des Dantzickois: elle balança trop à donner passage aux troupes suédoises. Elle en fut plus sévèrement punie que Dantzick. Charles y entra le 13 de décembre, à la tête de quatre mille hommes, la baïonnette au bout du fusil. Les habitants, épouvantés, se jetèrent à genoux dans les rues, et lui demandèrent miséricorde. Il les fit tous désarmer, logea ses soldats chez les bourgeois ensuite, ayant mandé le magistrat, il exigea le jour même une contribution de deux cent soixante mille écus; il y avait dans la ville deux cents pièces de canon et quatre cents milliers de poudre, qu’il saisit. Une bataille gagnée ne lui eût pas valu de si grands avantages. Tous ces succès étaient les avant-coureurs du détrônement du roi Auguste. A peine le cardinal avait juré à son roi de ne rien entreprendre contre lui qu’il s’était rendu à l’assemblée de Varsovie, toujours sous le prétexte de la paix. Il arriva, ne parlant que de concorde et d’obéissance, mais accompagné de soldats levés dans ses terres. Enfin il leva le masque, et, le 14 février 1704, déclara, au nom de l’assemblée, Auguste, électeur de Saxe, inhabile à porter la couronne de Pologne. On y prononça d’une commune voix que le trône était vacant(92). La volonté du roi de Suède, et par conséquent celle de cette diète, était de donner au prince Jacques Sobieski le trône du roi Jean, son père. Jacques Sobieski était alors à Breslau en Silésie, attendant avec impatience la couronne qu’avait portée son père. Il était un jour à la chasse, à quelques lieues de Breslau, avec le prince Constantin, l’un de ses frères; trente cavaliers saxons, envoyés secrètement par le roi Auguste, sortent tout à coup d’un bois voisin, entourent les deux princes, et les enlèvent sans résistance. On avait préparé des chevaux de relais, sur lesquels ils furent sur-le-champ conduits à Leipsick, où on les enferma étroitement. Ce coup dérangea les mesures de Charles, du cardinal et de l’assemblée de Varsovie. La fortune, qui se joue des têtes couronnées, mit presque dans le même temps le roi Auguste sur le point d’être pris lui-même. Il était à table, à trois lieues de Cracovie, se reposant sur une garde avancée, et postée à quelque distance, lorsque le général Rehnsköld parut subitement, après avoir enlevé cette garde. Le roi de Pologne n’eut que le temps de monter à cheval, lui onzième. Le général Rehnsköld le poursuivit pendant quatre jours, prêt de le saisir à tout moment. Le roi fuit jusqu’à Sandomir: le général suédois l’y suivit encore, et ce ne fut que par un bonheur singulier que ce prince échappa. Pendant tout ce temps le parti du roi Auguste traitait celui du cardinal, et on était traité réciproquement de traître à la patrie. L’armée de la couronne était partagée entre les deux factions. Auguste, forcé enfin d’accepter le secours moscovite, se repentit de n’y avoir pas eu recours assez tôt. Il courait tantôt en Saxe, où ses ressources étaient épuisées, tantôt il retournait en Pologne, où l’on n’osait le servir. D’un autre côté, le roi de Suède, victorieux et tranquille, régnait en effet en Pologne. Le comte Piper, qui avait dans l’esprit autant de politique que son maître avait de grandeur dans le sien, proposa alors à Charles XII de prendre pour lui-même la couronne de Pologne. Il lui représentait combien l’exécution en était facile avec une armée victorieuse et un parti puissant dans le coeur d’un royaume qui lui était déjà soumis. Il le tentait par le titre de défenseur de la religion évangélique, nom qui flattait l’ambition de Charles. Il était aisé, disait-il, de faire en Pologne ce que Gustave Vasa avait fait en Suède, d’y établir le luthéranisme, et de rompre les chaînes du peuple, esclave de la noblesse et du clergé. Charles fut tenté un moment; mais la gloire était son idole. Il lui sacrifia son intérêt et le plaisir qu’il eût eu d’enlever la Pologne au pape. Il dit au comte Piper qu’il était plus flatté de donner que de gagner des royaumes; il ajouta en souriant: « Vous étiez fait pour être le ministre d’un prince Italien. » Charles était encore auprès de Thorn, dans cette partie de la Prusse royale qui appartient à la Pologne; il portait de là sa vue sur ce qui se passait à Varsovie, et tenait en respect les puissances voisines. Le prince Alexandre, frère des deux Sobieski enlevés en Silésie, vint lui demander vengeance. Charles la lui promit d’autant plus qu’il la croyait aisée, et qu’il se vengeait lui-même. Mais, impatient de donner un roi à la Pologne, il proposa au prince Alexandre de monter sur le trône, dont la fortune s’opiniâtrait à écarter son frère. Il ne s’attendait pas à un refus. Le prince Alexandre lui déclara que rien ne pourrait jamais l’engager à profiter du malheur de son aîné. Le roi de Suède, le comte Piper, tous ses amis, et surtout le jeune palatin de Posnanie, Stanistas Leczinski, le pressèrent d’accepter la couronne. Il fut inébranlable: les princes voisins apprirent avec étonnement ce refus inouï, et ne savaient lequel ils devaient admirer davantage, ou un roi de Suède, qui à l’âge de vingt-trois ans donnait la couronne de Pologne, ou le prince Alexandre, qui la refusait. FIN DU LIVRE DEUXIÈME ARGUMENT. Stanislas Leczinski, élu roi de Pologne. Mort du cardinal primat. Belle retraite du général Schulenbourg. Explois du czar. Fondation de Pétersbourg. Bataille de Frauenstadt. Charles entre en Saxe. Paix d’Alt-Rantstadt. Auguste abdique la couronne, et la cède à Stanislas. Le général Patkul, plénipotentiaire du czar, est roué et écartelé. Charles reçoit en Saxe des ambassadeurs de tous les princes; il va seul à Dresde voir Auguste avant de partir. Le jeune Stanislas Leczinski était alors député à l’assemblée de Varsovie pour aller rendre compte au roi de Suède de plusieurs différends survenus dans le temps de l’enlèvement du prince Jacques(93). Stanislas avait une physionomie heureuse, pleine de hardiesse et de douceur, avec un air de probité et de franchise qui de tous les avantages extérieurs est le plus grand, et qui donne plus de poids aux paroles que l’éloquence même. La sagesse avec laquelle il parla du roi Auguste, de l’assemblée, du cardinal primat et des intérêts différents qui divisaient la Pologne, frappa Charles. Le roi Stanislas m’a fait l’honneur de me raconter qu’il dit en latin au roi de Suède: « Comment pourrons-nous faire une élection, si les deux princes Jacques et Constantin Sobieski sont captifs? » et que Charles lui répondit: « Comment délivrera-t-on la république, si on ne fait pas une élection? » Cette conversation fut l’unique brigue qui mit Stanislas sur le trône. Charles prolongea exprès la conférence, pour mieux sonder le génie du jeune député. Après l’audience, il dit tout haut qu’il n’avait jamais vu d’homme si propre à concilier tous les partis. Il ne tarda pas à s’informer du caractère du palatin Leczinski. Il sut qu’il était plein de bravoure, endurci à la fatigue; qu’il couchait toujours sur une espèce de paillasse, n’exigeant aucun service de ses domestiques auprès de sa personne; qu’il était d’une tempérance peu commune dans ce climat, économe, adoré de ses vassaux, et le seul seigneur peut-être en Pologne qui eût quelques amis dans un temps où l’on ne connaissait de liaisons que celles de l’intérêt et de la faction. Ce caractère, qui avait en quelques choses du rapport avec le sien, le détermina entièrement. Il dit tout haut après la conférence « Voilà un homme qui sera toujours mon ami »; et on s’aperçut bientôt que ces mots signifiaient: « Voilà un homme qui sera roi. » Quand le primat de Pologne sut que Charles XII avait nommé le palatin Leczinski, à peu près comme Alexandre avait nommé Abdolonyme, il accourut auprès du roi de Suède pour tâcher de faire changer cette résolution; il voulait faire tomber la couronne à un Lubomirski: « Mais qu’avez-vous à alléguer contre Stanislas Leczinski? dit le conquérant. — Sire, dit le primat, il est trop jeune. » Le roi répliqua sèchement: « Il est à peu près de mon âge », tourna le dos au prélat, et aussitôt envoya le comte de Horn signifier à l’assemblée de Varsovie qu’il fallait élire un roi dans cinq jours, et qu’il fallait élire Stanislas Leczinski. Le comte de Horn arriva le 7 juillet; il fixa le jour de l’élection au 12, comme il aurait ordonné le décampement d’un bataillon. Le cardinal primat, frustré du fruit de tant d’intrigues, retourna à l’assemblée, où il remua tout pour faire échouer une élection à laquelle il n’avait point de part. Mais le roi de Suède arriva lui-même incognito à Varsovie; alors il fallut se taire. Tout ce que put faire le primat fut de ne point se trouver à l’élection; il se réduisit à une neutralité inutile, ne pouvant s’opposer au vainqueur, et ne voulant pas le seconder(94). Le samedi 12 juillet 1704, jour fixé pour l’élection, étant venu, on s’assembla à trois heures après midi au Colo, champ destiné pour cette cérémonie: l’évêque de Posnanie vint présider à l’assemblée à la place du cardinal primat. Il arriva suivi des gentilshommes du parti. Le comte de Horn et deux autres officiers généraux assistaient publiquement à cette solennité, comme ambassadeurs extraordinaires de Charles auprès de la république. La séance dura jusqu’à neuf heures du soir: l’évêque de Posnanie la finit en déclarant, au nom de la diète, Stanislas élu roi de Pologne(95). Tous les bonnets sautèrent en l’air, et le bruit des acclamations étouffa les cris des opposants. Il ne servit de rien au cardinal primat et à ceux qui avaient voulu demeurer neutres de s’être absentés de l’élection, il fallut que dès le lendemain ils vinssent tous rendre hommage au nouveau roi; la plus grande mortification qu’ils eurent fut d’être obligés de le suivre au quartier du roi de Suède. Ce prince rendit au souverain qu’il venait de faire tous les honneurs dus à un roi de Pologne et, pour donner plus de poids à sa nouvelle dignité, on lui assigna de l’argent et des troupes(96). Charles XII partit aussitôt de Varsovie pour aller achever la conquête de la Pologne. Il avait donné rendez-vous à son armée devant Léopol, capitale du grand palatinat de Russie, place importante par elle-même, et plus encore par les richesses dont elle était remplie. On croyait qu’elle tiendrait quinze jours, à cause des fortifications que le roi Auguste y avait faites. Le conquérant l’investit le 5 septembre, et le lendemain la prit d’assaut. Tout ce qui osa résister fut passé au fil de l’épée. Les troupes, victorieuses et maîtresses de la ville, ne se débandèrent point pour courir au pillage, malgré le bruit des trésors qui étaient dans Léopol. Elles se rangèrent en bataille dans la grande place. Là, ce qui restait de la garnison vint se rendre prisonnier de guerre. Le roi fit publier à son de trompe que tous ceux des habitants qui auraient des effets appartenant au roi Auguste ou à ses adhérents les apportassent eux-mêmes avant la fin du jour, sur peine de la vie. Les mesures furent si bien prises que peu osèrent désobéir; on apporta au roi quatre cents caisses remplies d’or et d’argent monnayé, de vaisselle et de choses précieuses. Ce commencement du règne de Stanislas fut marqué presque le même jour par un événement bien différent. Quelques affaires qui demandaient absolument sa présence l’avaient obligé de demeurer dans Varsovie. Il avait avec lui sa mère, sa femme et ses deux filles. Le cardinal primat, l’évêque de Posnanie, et quelques grands de Pologne, composaient sa nouvelle cour. Elle était gardée par six mille Polonais de l’armée de la couronne, depuis peu passés à son service, mais dont la fidélité n’avait point encore été éprouvée. Le général Horn, gouverneur de la ville, n’avait d’ailleurs avec lui que quinze cents Suédois. On était à Varsovie dans une tranquillité profonde, et Stanislas comptait en partir dans peu de jours pour aller à la conquête de Léopol. Tout à coup il apprend qu’une armée nombreuse approche de la ville: c’était le roi Auguste, qui, par un nouvel effort et par une des plus belles marches que jamais général ait faites, ayant donné le change au roi de Suède, venait avec vingt mille hommes fondre dans Varsovie, et enlever son rival. Varsovie n’était pas fortifiée, et les troupes polonaises qui la défendaient, peu sûres. Auguste avait des intelligences dans la ville; si Stanislas demeurait, il était perdu. Il renvoya sa famille en Posnanie, sous la garde des troupes polonaises auxquelles il se fiait le plus. Il crut, dans ce désordre, avoir perdu sa seconde fille, âgée d’un an. Elle fut égarée par sa nourrice: il la retrouva dans une auge d’écurie, où elle avait été abandonnée, dans un village voisin; c’est ce que je lui ai entendu conter. Ce fut ce même enfant que la destinée, après de plus grandes vicissitudes, fit depuis reine de France(97). Plusieurs gentilshommes prirent des chemins différents; le nouveau roi partit lui-même pour aller trouver Charles XII, apprenant de bonne heure à souffrir des disgrâces, et forcé de quitter sa capitale six semaines après y avoir été élu souverain. Auguste entra dans la capitale en souverain irrité et victorieux. Les habitants, déjà rançonnés par le roi de Suède, le furent encore davantage par Auguste. Le palais du cardinal et toutes les maisons des seigneurs confédérés, tous leurs biens à la ville et à la campagne, furent livrés au pillage. Ce qu’il y eut de plus étrange dans cette révolution passagère, c’est qu’un nonce du pape, qui était venu avec le roi Auguste, demanda au nom de son maître qu’on lui livrât l’évêque de Posnanie, comme justiciable de la cour de Rome, en qualité d’évêque et de l’auteur d’un prince mis sur le trône par les armes d’un luthérien. La cour de Rome, qui a toujours songé à augmenter son pouvoir temporel à la faveur du spirituel, avait depuis très longtemps établi en Pologne une espèce de juridiction à la tête de laquelle est le nonce du pape. Ses ministres n’avaient pas manqué de profiter de toutes les conjonctures favorables pour étendre leur pouvoir, révéré par la multitude, mais toujours contesté par les plus sages. Ils s’étaient attribué le droit de juger toutes les causes des ecclésiastiques, et avaient surtout, dans les temps de troubles, usurpé beaucoup d’autres prérogatives, dans lesquelles ils se sont maintenus jusque vers l’année 1728, où l’on a retranché ces abus, qui ne sont jamais réformés que lorsqu’ils sont devenus tout à fait intolérables. Le roi Auguste, bien aise de punir l’évêque de Posnanie avec bienséance, et de plaire à la cour de Rome, contre laquelle il se serait élevé en tout autre temps, remit le prélat polonais entre les mains du nonce. L’évêque, après avoir vu piller sa maison, fut porté par des soldats chez le ministre italien, et envoyé en Saxe, où il mourut. Le comte de Horn essuya, dans le château où il était enfermé, le feu continuel des ennemis; enfin, la place n’étant pas tenable, il se rendit prisonnier de guerre avec ses quinze cents Suédois. Ce fut là le premier avantage qu’eut le roi Auguste, dans le torrent de sa mauvaise fortune, contre les armes victorieuses de son ennemi. Ce dernier effort était l’éclat d’un feu qui s’éteint. Ses troupes, assemblées à la hâte, étaient des Polonais prêts à l’abandonner à la première disgrâce, des recrues de Saxons qui n’avaient point encore vu de guerres, des Cosaques vagabonds plus propres à dépouiller des vaincus qu’à vaincre: tous tremblaient au seul nom du roi de Suède. Ce conquérant, accompagné du roi Stanislas, alla chercher son ennemi à la tête de l’élite de ses troupes. L’armée saxonne fuyait partout devant lui. Les villes lui envoyaient leurs clefs de trente milles à la ronde: il n’y avait point de jour qui ne fût signalé par quelque avantage. Les succès devenaient trop familiers à Charles. Il disait que c’était aller à la chasse plutôt que faire la guerre, et se plaignait de ne point acheter la victoire. Auguste confia pour quelque temps le commandement de son armée au comte de Schulenbourg(98), général très habile, et qui avait besoin de toute son expérience à la tête d’une armée découragée. Il songea plus à conserver les troupes de son maître qu’à vaincre: il faisait la guerre avec adresse, et les deux rois avec vivacité. Il leur déroba des marches, occupa des passages avantageux, sacrifia quelque cavalerie pour donner le temps à son infanterie de se retirer en sûreté. Il sauva ses troupes par des retraites glorieuses, devant un ennemi avec lequel on ne pouvait guère alors acquérir que cette espèce de gloire. A peine arrivé dans le palatinat de Posnanie, il apprend que les deux rois, qu’il croyait à cinquante lieues de lui, avaient fait ces cinquante lieues en neuf jours. Il n’avait que huit mille fantassins et mille cavaliers; il fallait se soutenir contre une armée supérieure, contre le nom du loi de Suède et contre la crainte naturelle que tant de défaites inspiraient aux Saxons. Il avait toujours prétendu, malgré l’avis des généraux allemands que l’infanterie pouvait résister en pleine campagne, même sans chevaux de frise, à la cavalerie: il en osa faire ce jour la l’expérience contre cette cavalerie victorieuse commandée par deux rois et par l’élite des généraux suédois. Il se posta si avantageusement qu’il ne put être entouré. Son premier rang mit le genou en terre: il était armé de piques et de fusils; les soldats, extrêmement serrés, présentaient aux chevaux des ennemis une espèce de rempart hérissé de piques et de baïonnettes; le second rang, un peu courbé sur les épaules du premier, tirait par-dessus; et le troisième, debout, faisait feu en même temps derrière les deux autres. Les Suédois fondirent avec leur impétuosité ordinaire sur les Saxons, qui les attendirent sans s’ébranler: les coups de fusil, de pique et de baïonnette, effarouchèrent les chevaux, qui se cabraient au lieu d’avancer. Par ce moyen, les Suédois n’attaquèrent qu’en désordre, et les Saxons se défendirent en gardant leurs rangs. Il en fit un bataillon carré long et, quoique chargé de cinq blessures, il se retira en bon ordre en cette forme, au milieu de la nuit, dans la petite ville de Gurau, à trois lieues du champ de bataille. A peine commençait-il à respirer dans cet endroit que les deux rois paraissent tout à coup derrière lui. Au delà de Gurau, en tirant vers le fleuve de l’Oder, était un bois épais, à travers duquel le général saxon sauva son infanterie fatiguée. Les Suédois, sans se rebuter, le poursuivirent par le bois même, avançant avec difficulté dans des routes à peine praticables pour des gens de pied. Les Saxons n’eurent traversé le bois que cinq heures avant la cavalerie suédoise. Au sortir de ce bois coule la rivière de Parts, au pied d’un village nommé Rutsen. Schulenbourg avait envoyé en diligence rassembler des bateaux; il fait passer la rivière à sa troupe, qui était déjà diminuée de moitié. Charles arrive dans le temps que Schulenbourg était à l’autre bord. Jamais vainqueur n’avait poursuivi si vivement son ennemi. La réputation de Schulenbourg dépendait d’échapper au roi de Suède le roi, de son côté, croyait sa gloire intéressée à prendre Schulenbourg et le reste de son armée: il ne perd point de temps; il fait passer sa cavalerie à un gué. Les Saxons se trouvaient enfermés entre cette rivière de Parts et le grand fleuve de l’Oder, qui prend sa source dans la Silésie, et qui est déjà profond et rapide en cet endroit. La perte de Schulenbourg paraissait inévitable: cependant, après avoir sacrifié peu de soldats, il passa l’Oder pendant la nuit. Il sauva ainsi son armée, et Charles ne put s’empêcher de dire: « Aujourd’hui Schulenbourg nous a vaincus(99). » C’est ce même Schulenbourg qui fut depuis général des Vénitiens, et à qui la république a érigé une statue dans Corfou, pour avoir défendu contre les Turcs ce rempart de l’Italie. Il n’y a que les républiques qui rendent de tels honneurs(100); les rois ne donnent que des récompenses. Mais ce qui faisait la gloire de Schulenbourg n’était guère utile au roi Auguste. Ce prince abandonna encore une fois la Pologne à ses ennemis; il se retira en Saxe, et fit réparer avec précipitation les fortifications de Dresde, craignant déjà, non sans raison, pour la capitale de ses États héréditaires. Charles XII voyait la Pologne soumise; ses généraux, à son exemple, venaient de battre en Courlande plusieurs petits corps moscovites, qui, depuis la grande bataille de Narva, ne se montraient plus que par pelotons, et qui, dans ces quartiers, ne faisaient la guerre que comme des Tartares vagabonds, qui pillent, qui fuient, et qui reparaissent pour fuir encore. Partout où se trouvaient les Suédois, ils se croyaient sûrs de la victoire quand ils étaient vingt contre cent. Dans de si heureuses conjonctures, Stanislas prépara son couronnement. La fortune, qui l’avait fait élire à Varsovie, et qui l’en avait chassé, l’y rappela encore aux acclamations d’une foule de noblesse que le sort des armes lui attachait. Une diète y fut convoquée; tous les obstacles y furent aplanis; il n’y eut que la cour de Rome seule qui le traversa. Il était naturel qu’elle se déclarât pour le roi Auguste, qui, de protestant, s’était fait catholique pour monter sur le trône, contre Stanislas, placé sur le même trône par un grand ennemi de la religion catholique. Clément XI, alors pape, envoya des brefs à tous les prélats de Pologne, et surtout au cardinal primat, par lesquels il les menaçait de l’excommunication s’ils osaient assister au sacre de Stanislas, et attenter en rien contre les droits du roi Auguste. Si ces brefs parvenaient aux évêques qui étaient à Varsovie, il était à craindre que quelques-uns n’obéissent par faiblesse, et que la plupart ne s’en prévalussent pour se rendre plus difficiles, à mesure qu’ils seraient plus nécessaires. On avait donc pris toutes les précautions pour empêcher que les lettres du pape ne fussent reçues dans Varsovie. Un franciscain reçut secrètement les brefs pour les délivrer en main propre aux prélats. Il en donna d’abord un au suffragant de Chelm: ce prélat, très attaché à Stanislas, le porta au roi tout cacheté. Le roi fit venir le religieux, et lui demanda comment il avait osé se charger d’une telle pièce. Le franciscain répondit que c’était par l’ordre de son général. Stanislas lui ordonna d’écouter désormais les ordres de son roi préférablement à ceux du général des franciscains, et le fit sortir dans le moment de la ville. Le même jour on publia un placard du roi de Suède, par lequel il était défendu à tous ecclésiastiques séculiers et réguliers dans Varsovie, sous des peines très grièves, de se mêler des affaires d’État. Pour plus de sûreté, il fit mettre des gardes aux portes de tous les prélats, et défendit qu’aucun étranger entrât dans la ville. Il prenait sur lui ces petites sévérités, afin que Stanislas ne fût point brouillé avec le clergé à son avènement. Il disait qu’il se délassait de ses fatigues militaires en arrêtant les intrigues de la cour romaine, et qu’on se battait contre elle avec du papier, au lieu qu’il fallait attaquer les autres souverains avec des armes véritables. Le cardinal primat était sollicité par Charles et par Stanislas devenir faire la cérémonie du couronnement. Il ne crut pas devoir quitter Dantzick pour sacrer un roi qu’il n’avait point voulu élire; mais comme sa politique était de ne jamais rien faire sans prétexte, il voulut préparer une excuse légitime à son refus. Il fit afficher, pendant la nuit, le bref du pape à la porte de sa propre maison. Le magistrat de Dantzick, indigné, fit chercher les coupables, qu’on ne trouva point. Le primat feignait d’être irrité, et était fort content: il avait une raison pour ne point sacrer le nouveau roi, et il se ménageait en même temps avec Charles XII, Auguste, Stanislas, et le pape. Il mourut peu de jours après, laissant son pays dans une confusion affreuse, et n’ayant réussi, par toutes ses intrigues, qu’à se brouiller à la fois avec les trois rois Charles, Auguste et Stanislas, avec sa république, et avec le pape, qui lui avait ordonné de venir à Rome rendre compte de sa conduite; mais comme les politiques mêmes ont quelquefois des remords dans leurs derniers moments, il écrivit au roi Auguste, en mourant, pour lui demander pardon. Le sacre se fit tranquillement et avec pompe, le 4 octobre 1705, dans la ville de Varsovie, malgré l’usage où l’on est en Pologne de couronner les rois à Cracovie. Stanislas Leczinski et sa femme Charlotta Opalinska furent sacrés roi et reine de Pologne par les mains de l’archevêque de Léopol, assisté de beaucoup d’autres prélats. Chartes XII vit cette cérémonie incognito: unique fruit qu’il retirait de ses conquêtes. Tandis qu’il donnait un roi à la Pologne soumise, que le Danemark n’osait le troubler, que le roi de Prusse(101) recherchait son amitié, et que le roi Auguste se retirait dans ses États héréditaires, le czar devenait de jour en jour redoutable. Il avait faiblement secouru Auguste en Pologne, mais il avait fait de puissantes diversions en Ingrie. Pour lui, non seulement il commençait à être grand homme de guerre, mais même à montrer l’art à ses Moscovites: la discipline s’établissait dans ses troupes; il avait de bons ingénieurs, une artillerie bien servie, beaucoup de bons officiers; il savait le grand art de faire subsister des armées. Quelques-uns de ses généraux avaient appris, et à bien combattre, et, selon le besoin, à ne combattre pas; bien plus, il avait formé une manne capable de faire tête aux Suédois dans la mer Baltique. Fort de tous ces avantages dus à son seul génie, et de l’absence du roi de Suède, il prit Narva d’assaut, le 21 août de l’année 1704(102), après un siège régulier et après avoir empêché qu’elle ne fût secourue par mer et par terre. Les soldats, maîtres de la ville, coururent au pillage; ils s’abandonnèrent aux barbaries les plus énormes. Le czar courait de tous côtés pour arrêter le désordre et le massacre; il arracha lui-même des femmes des mains des soldats, qui les allaient égorger après les avoir violées. Il fut même obligé de tuer de sa main quelques Moscovites qui n’écoutaient point ses ordres. On montre encore à Narva, dans l’hôtel de ville, la table sur laquelle il posa son épée en entrant; et on s’y ressouvient des paroles qu’il adressa aux citoyens qui s’y rassemblèrent: « Ce n’est point du sang des habitants que cette épée est teinte, mais de celui des Moscovites, que j’ai répandu pour sauver vos vies. » Si le czar avait toujours eu cette humanité, c’était le premier des hommes. Il aspirait à plus qu’à détruire des villes; il en fondait une alors peu loin dé Narva même, au milieu de ses nouvelles conquêtes: c’était la ville de Pétersbourg, dont il fit depuis sa résidence et le centre du commerce. Elle est située entre la Finlande et l’Ingrie, dans une île marécageuse, autour de laquelle la Néva se divise en plusieurs bras avant de tomber dans le golfe de Finlande: lui-même traça le plan de la ville, de la forteresse, du port, des quais qui l’embellissent, et des forts qui en défendent l’entrée. Cette île inculte et déserte, qui n’était qu’un amas de boue pendant le court été de ces climats, et dans l’hiver qu’un étang glacé où l’on ne pouvait aborder par terre qu’à travers des forêts sans route et des marais profonds, et qui n’avait été jusqu’alors que le repaire des loups et des ours, fut remplie, en 1703, de plus de trois cent mille hommes que le czar avait rassemblés de ses États. Les paysans du royaume d’Astracan et ceux qui habitent les frontières de la Chine furent transportés à Pétersbourg. Il fallut percer des forêts, faire des chemins, sécher des marais, élever des digues, avant de jeter les fondements de la ville. La nature fut forcée partout. Le czar s’obstina à peupler un pays qui semblait n’être pas destiné pour des hommes: ni les inondations qui ruinèrent ses ouvrages, ni la stérilité du terrain, ni l’ignorance des ouvriers, ni la mortalité même, qui fit périr deux cent mille(103) hommes dans ces commencements, ne lui firent point changer de résolution(104). La ville fut fondée parmi les obstacles que la nature, le génie des peuples et une guerre malheureuse y apportaient. Pétersbourg était déjà une ville en 1705, et son port était rempli de vaisseaux. L’empereur y attirait les étrangers par des bienfaits, distribuant des terres aux uns, donnant des maisons aux autres, et encourageant tous les arts qui venaient adoucir ce climat sauvage. Surtout il avait rendu Pétersbourg inaccessible aux efforts des ennemis. Les généraux suédois, qui battaient souvent ses troupes partout ailleurs, n’avaient pu endommager cette colonie naissante. Elle était tranquille au milieu de la guerre qui l’environnait. Le czar, en se créant ainsi de nouveaux États, tendait toujours la main au roi Auguste, qui perdait les siens; il lui persuada par le général Patkul, passé depuis peu au service de Moscovie, et alors ambassadeur du czar en Saxe, de venir à Grodno conférer encore une fois avec lui sur l’état malheureux de ses affaires. Le roi Auguste y vint avec quelques troupes, accompagné du général Schulenbourg, que son passage de l’Oder avait rendu illustre dans le Nord, et en qui il mettait sa dernière espérance. Le czar y arriva, faisant marcher après lui une armée de soixante et dix mille hommes. Les deux monarques firent de nouveaux plans de guerre. Le roi Auguste, détrôné, ne craignait plus d’irriter les Polonais en abandonnant leur pays aux troupes moscovites. Il fut résolu que l’armée du czar se diviserait en plusieurs corps pour arrêter le roi de Suède à chaque pas. Ce fut dans le temps de cette entrevue que le roi Auguste renouvela l’ordre de l’aigle blanc, faible ressource alors pour lui attacher quelques seigneurs polonais, plus avides d’avantages réels que d’un vain honneur qui devient ridicule quand on le tient d’un prince qui n’est roi que de nom. La conférence des deux rois finit d’une manière extraordinaire. Le czar partit soudainement, et laissa ses troupes à son allié, pour courir éteindre lui-même une rébellion dont il était menacé à Astracan. A peine était-il parti que le roi Auguste ordonna que Patkul fut arrêté à Dresde. Toute l’Europe fut surprise qu’il osât, contre le droit des gens, et en apparence contre ses intérêts, mettre en prison l’ambassadeur du seul prince qui le protégeait. Voici le noeud secret de cet événement, selon ce que le maréchal de Saxe, fils du roi Auguste, m’a fait l’honneur de me dire. Patkul, proscrit en Suède pour avoir soutenu les privilèges de la Livonie, sa patrie, avait été général du roi Auguste; mais son esprit vif et altier s’accommodant mal des hauteurs du général Flemming, favori du roi, plus impérieux et plus vif que lui, il avait passé au service du czar, dont il était alors général et ambassadeur auprès d’Auguste. C’était un esprit pénétrant; il avait démêlé que les vues de Flemming et du chancelier de Saxe étaient de proposer la paix au roi de Suède à quelque prix que ce fût. Il forma aussitôt le dessein de les prévenir, et de ménager un accommodement entre le czar et la Suède. Le chancelier éventa son projet, et obtint qu’on se saisît de sa personne. Le roi Auguste dit au czar que Patkul était un perfide qui les trahissait tous deux. Il n’était pourtant coupable que d’avoir trop bien servi son nouveau maître; mais un service rendu mal à propos est souvent puni comme une trahison. Cependant, d’un côté, les soixante mille Russes, divisés en plusieurs petits corps, brûlaient et ravageaient les terres des partisans de Stanislas; de l’autre, Schulenbourg s’avançait avec ses nouvelles troupes. La fortune des Suédois dissipa ces deux armées en moins de deux mois. Charles XII et Stanislas attaquèrent les corps séparés des Moscovites l’un après l’autre, mais si vivement qu’un général moscovite était battu avant qu’il sut la défaite de son compagnon. Nul obstacle n’arrêtait le vainqueur: s’il se trouvait une rivière entre les ennemis et lui, Charles XII et ses Suédois la passaient à la nage. Un parti suédois prit le bagage d’Auguste, où il y avait deux cent mille écus d’argent monnayé, Stanislas saisit huit cent mille ducats appartenant au prince Menzikoff, général moscovite. Charles, à la tête de sa cavalerie, fit trente lieues en vingt-quatre heures, chaque cavalier menant un cheval en main pour le monter quand le sien serait rendu. Les Moscovites, épouvantés et réduits à un petit nombre, fuyaient en désordre au delà du Borysthène. Tandis que Charles chassait devant lui les Moscovites jusqu’au fond de la Lithuanie, Schulenbourg repassa enfin l’Oder, et vint à la tête de vingt mille hommes présenter la bataille au grand maréchal Rehnsköld, qui passait pour le meilleur général de Charles XII, et que l’on appelait le Parménion de l’Alexandre du Nord. Ces deux illustres généraux, qui semblaient participer à la destinée de leurs maîtres, se rencontrèrent assez près de Punits, dans un lieu nommé Frauenstadt, territoire déjà fatal aux troupes d’Auguste. Rehnsköld n’avait que treize bataillons et vingt-deux escadrons, qui faisaient en tout près de dix mille hommes. Schulenbourg en avait une fois autant. Il est à remarquer qu’il y avait dans son armée un corps de six à sept mille Moscovites, que l’on avait longtemps disciplinés, et sur lesquels on comptait comme sur des soldats aguerris. Cette bataille de Frauenstadt se donna le 12 février 1706; mais ce même général Schulenbourg, qui, avec quatre mille hommes, avait en quelque façon trompé la fortune du roi de Suède, succomba sous celle du général Rehnsköld. Le combat ne dura pas un quart d’heure; les Saxons ne résistèrent pas un moment; les Moscovites jetèrent leurs armes dès qu’ils virent les Suédois: l’épouvante fut si subite, et le désordre si grand, que les vainqueurs trouvèrent sur le champ de bataille sept mille fusils tout chargés qu’on avait jetés à terre sans tirer. Jamais déroute ne fut plus prompte, plus complète et plus honteuse; et cependant jamais général n’avait fait une si belle disposition que Schulenbourg, de l’aveu de tous les officiers saxons et suédois, qui virent en cette journée combien la prudence humaine est peu maîtresse des événements. Parmi les prisonniers, il se trouva un régiment entier de Français. Ces infortunés avaient été pris par les troupes de Saxe, l’an 1704, à cette fameuse bataille de Hochstedt, si funeste à la grandeur de Louis XIV. Ils avaient passé depuis au service du roi Auguste, qui en avait fait un régiment de dragons, et en avait donné le commandement à un Français de la maison de Joyeuse. Le colonel fut tué à la première, ou plutôt à la seule charge des Suédois; le régiment tout entier fut fait prisonnier de guerre. Dès le jour même ces Français demandèrent à servir Charles XII, et ils furent reçus à son service(105), par une destinée singulière qui les réservait à changer encore de vainqueur et de maître. A l’égard des Moscovites, ils demandèrent la vie à genoux; mais on les massacra inhumainement plus de six heures après le combat, pour punir sur eux les violences de leurs compatriotes, et pour se débarrasser de ces prisonniers dont on n’eût su que faire(106). Auguste se vit alors sans ressources: il ne lui restait plus que Cracovie, où il s’était enfermé avec deux régiments de Moscovites, deux de Saxons, et quelques troupes de l’armée de la couronne, par lesquelles même il craignait d’être livré au vainqueur; mais son malheur fut au comble quand il sut que Charles XII était enfin entré en Saxe le 1er septembre 1706. (1706) I1 avait traversé la Silésie sans daigner seulement en faire avertir la cour de Vienne. L’Allemagne était consternée; la diète de Ratisbonne, qui représente l’empire, mais dont les résolutions sont souvent aussi infructueuses que solennelles, déclara le roi de Suède ennemi de l’empire s’il passait au delà de l’Oder avec son armée; cela même le détermina à venir plus tôt en Allemagne. A son approche les villages furent déserts; les habitants fuyaient de tous côtés. Charles en usa alors comme à Copenhague; il fit afficher partout qu’il n’était venu que pour donner la paix; que tous ceux qui reviendraient chez eux, et qui payeraient les contributions qu’il ordonnerait, seraient traités comme ses propres sujets, et les autres poursuivis sans quartier. Cette déclaration d’un prince qu’on savait n’avoir jamais manqué à sa parole fit revenir en foule tous ceux que la peur avait écartés. Il choisit son camp à Alt-Rantstadt, près de la campagne de Lutzen, champ de bataille fameux par la victoire et par la mort de Gustave-Adolphe. Il alla voir la place où ce grand homme avait été tué. Quand on l’eut conduit sur le lieu: « J’ai tâché, dit-il, de vivre comme lui; Dieu m’accordera peut-être un jour une mort aussi glorieuse. » De ce camp il ordonna aux états de Saxe de s’assembler, et de lui envoyer sans délai les registres des finances de l’électorat. Dès qu’il les eut en son pouvoir, et qu’il fut informé au juste de ce que la Saxe pouvait fournir, il la taxa à six cent vingt-cinq mille rixdales par mois. Outre cette contribution, les Saxons furent obligés de fournir à chaque soldat suédois deux livres de viande, deux livres de pain, deux pots de bière, et quatre sous par jour, avec du fourrage pour la cavalerie. Les contributions ainsi réglées, le roi établit une nouvelle police pour garantir les Saxons des insultes de ses soldats: il ordonna, dans toutes les villes où il mit garnison, que chaque hôte chez qui les soldats logeraient donnerait des certificats tous les mois de leur conduite; faute de quoi le soldat n’aurait point sa paye. De plus, des inspecteurs allaient tous les quinze jours, de maison en maison, s’informer si les Suédois n’avaient point commis de dégât. Ils avaient soin de dédommager les hôtes, et de punir les coupables. On sait sous quelle discipline sévère vivaient les troupes de Charles XII; qu’elles ne pillaient pas les villes prises d’assaut avant d’en avoir reçu la permission; qu’elles allaient même au pillage avec ordre, et le quittaient au premier signal. Les Suédois se vantent encore aujourd’hui de la discipline qu’ils observèrent en Saxe, et cependant les Saxons se plaignent des dégâts affreux qu’ils y commirent: contradictions qu’il serait impossible de concilier si l’on ne savait combien les hommes voient différemment les mêmes objets. Il était bien difficile que les vainqueurs n’abusassent quelquefois de leurs droits, et que les vaincus ne prissent les plus légères lésions pour des brigandages barbares. Un jour, le roi se promenant à cheval près de Leipsick, un paysan saxon vint se jeter à ses pieds pour lui demander justice d’un grenadier qui venait de lui enlever ce qui était destiné pour le dîner de sa famille. Le roi fit venir le soldat: « Est-il vrai, dit-il d’un visage sévère, que vous avez volé cet homme? — Sire, dit le soldat, je ne lui ai pas fait tant de mal que Votre Majesté en a fait à son maître: vous lui avez ôté un royaume, et je n’ai pris à ce manant qu’un dindon. » Le roi donna dix ducats de sa main au paysan, et pardonna au soldat en faveur de la hardiesse du bon mot, en lui disant: « Souviens-toi, mon ami, que si j’ai ôté un royaume au roi Auguste, je n’en ai rien pris pour moi. » La grande foire de Leipsick se tint comme à l’ordinaire: les marchands y vinrent avec une sûreté entière; on ne vit pas un soldat suédois dans la foire; on eût dit que l’armée du roi de Suède n’était en Saxe que pour veiller à la conservation du pays. Il commandait dans tout l’électorat avec un pouvoir aussi absolu et une tranquillité aussi profonde que dans Stockholm. Le roi Auguste, errant dans la Pologne, privé à la fois de son royaume et de son électorat, écrivit enfin une lettre de sa main à Charles XII pour lui demander la paix. Il chargea en secret le baron d’Imhof d’aller porter la lettre, conjointement avec M. Fingsten, référendaire du conseil privé; il leur donna à tous deux ses pleins pouvoirs et son blanc-signé. « Allez, leur dit-il en propres mots; tâchez de m’obtenir des conditions raisonnables et chrétiennes. » Il était réduit à la nécessité de cacher ses démarches pour la paix, et de ne recourir à la médiation d’aucun prince: car étant alors en Pologne à la merci des Moscovites, il craignait, avec raison, que le dangereux allié qu’il abandonnait ne se vengeât sur lui de sa soumission au vainqueur. Ses deux plénipotentiaires arrivèrent de nuit au camp de Charles XII; ils eurent une audience secrète. Le roi lut la lettre. « Messieurs, dit-il aux plénipotentiaires, vous aurez dans un moment ma réponse. » Il se retira aussitôt dans son cabinet, et fit écrire ce qui suit: « Je consens de donner la paix aux conditions suivantes,
auxquelles il ne faut pas s’attendre que je change rien.
Il donna ce papier au comte Piper, le chargeant de négocier le reste avec les plénipotentiaires du roi Auguste. Ils furent épouvantés de la dureté de ces propositions. Ils mirent en usage le peu d’art qu’on peut employer quand on est sans pouvoir, pour tâcher de fléchir la rigueur du roi de Suède. Ils eurent plusieurs conférences avec le comte Piper. Ce ministre ne répondit autre chose à toutes leurs insinuations, sinon: « Telle est la volonté du roi mon maître; il ne change jamais ses résolutions. » Tandis que cette paix se négociait sourdement en Saxe, la fortune sembla mettre le roi Auguste en état d’en obtenir une plus honorable, et de traiter avec son vainqueur sur un pied plus égal. Le prince Meuzikoff, généralissime des armées moscovites, vint avec trente mille hommes le trouver en Pologne dans le temps que non seulement il ne souhaitait plus ses secours, mais que même il les craignait: il avait avec lui quelques troupes polonaises et saxonnes, qui faisaient en tout six mille hommes. Environné avec ce petit corps de l’armée du prince Meuzikoff, il avait tout à redouter en cas qu’on découvrît sa négociation. Il se voyait en même temps détrôné par son ennemi, et en danger d’être arrêté prisonnier par son allié. Dans cette circonstance délicate, l’armée se trouva en présence d’un des généraux suédois, nommé Meyerfelt, qui était à la tête de dix mille hommes à Calish, près du palatinat de Posnanie. Le prince Meuzikoff pressa le roi Auguste de donner bataille. Le roi, très embarrassé, différa sous divers prétextes: car, quoique les ennemis fussent trois fois moins forts que lui, il y avait quatre mille Suédois dans l’armée de Meyerfelt, et c’en était assez pour rendre l’événement douteux. Donner bataille aux Suédois pendant les négociations, et la perdre, c’était creuser l’abîme où il était; il prit le parti d’envoyer un homme de confiance au général ennemi pour lui donner part du secret de la paix, et l’avertir de se retirer; mais cet avis eut un effet tout contraire à ce qu’il en attendait. Le général Meyerfelt crut qu’on lui tendait un piège pour l’intimider, et sur cela seul il se résolut à risquer le combat. Les Russes vainquirent ce jour-là les Suédois en bataille rangée pour la première fois. Cette victoire, que le roi Auguste remporta presque malgré lui, fut complète: il entra triomphant, au milieu de sa mauvaise fortune, dans Varsovie, autrefois sa capitale, ville alors démantelée et ruinée, prête à recevoir le vainqueur, quel qu’il fût, et à reconnaître le plus fort pour son roi. Il fut tenté de saisir ce moment de prospérité et d’aller attaquer en Saxe le roi de Suède avec l’armée moscovite. Mais ayant réfléchi que Charles XII était à la tête d’une armée suédoise jusqu’alors invincible; que les Russes l’abandonneraient au premier bruit de son traité commencé; que la Saxe, son pays héréditaire, déjà épuisée d’argent et d’hommes, serait ravagée également par les Suédois et par les Moscovites; que l’empire, occupé de la guerre contre la France, ne pouvait le secourir; qu’il demeurerait sans États, sans argent, sans amis: il conçut qu’il fallait fléchir sous la loi qu’imposait le roi de Suède. Cette loi ne devint que plus dure quand Charles eut appris que le roi Auguste avait attaqué ses troupes pendant la négociation. Sa colère et le plaisir d’humilier davantage un ennemi qui venait de le vaincre le rendirent plus inflexible sur tous les articles du traité. Ainsi la victoire du roi Auguste ne servit qu’à rendre sa situation plus malheureuse; ce qui peut-être n’était jamais arrivé qu’à lui. Il venait de faire chanter le Te Deum dans Varsovie, lorsque Fingsten, l’un de ses plénipotentiaires, arriva de Saxe avec ce traité de paix qui lui ôtait la couronne. Auguste hésita, mais il signa, et partit pour la Saxe dans la vaine espérance que sa présence pourrait fléchir le roi de Suède, et que son ennemi se souviendrait peut-être des anciennes alliances de leurs maisons, et du sang qui les unissait. Ces deux princes se virent, pour la première fois, dans un lieu nommé Gutersdorf, au quartier du comte Piper, sans aucune cérémonie. Charles XII était en grosses bottes, ayant pour cravate un taffetas noir qui lui serrait le cou: son habit était, comme à l’ordinaire, d’un gros drap bleu, avec des boutons de cuivre doré. Il portait au côté une longue épée qui lui avait servi à la bataille de Narva, et sur le pommeau de laquelle il s’appuyait souvent. La conversation ne roula que sur ses grosses bottes. Chartes XII dit au roi Auguste qu’il ne les avait quittées depuis six ans que pour se coucher. Ces bagatelles furent le seul entretien de deux rois dont l’un ôtait une couronne à l’autre. Auguste surtout parlait avec un air de complaisance et de satisfaction que les princes et les hommes accoutumés aux grandes affaires savent prendre au milieu des mortifications les plus cruelles. Les deux rois dînèrent deux fois ensemble. Charles XII affecta toujours de donner la droite au roi Auguste; mais bien loin de rien relâcher de ses demandes, il en fit encore de plus dures. C’était déjà beaucoup qu’un souverain fût forcé à livrer un général d’armée, un ministre public: c’était un grand abaissement d’être obligé d’envoyer à son successeur Stanislas les pierreries et les archives de la couronne; mais ce fut le comble à cet abaissement d’être réduit enfin à féliciter de son avènement au trône celui qui allait s’y asseoir à sa place. Charles exigea une lettre d’Auguste à Stanislas: le roi détrôné se le fit dire plus d’une fois; mais Charles voulait cette lettre, et il fallait l’écrire. La voici telle que je l’ai vue depuis peu, copiée fidèlement sur l’original que le roi Stanislas garde encore(107): « Monsieur et frère,
Il fallut qu’Auguste ordonnât lui-même à tous ses officiers de magistrature de ne plus le qualifier de roi de Pologne, et qu’il fît effacer des prières publiques ce titre auquel il renonçait. Il eut moins de peine à élargir les Sobieski: ces princes, au sortir de leur prison, refusèrent de le voir; mais le sacrifice de Patkul fut ce qui dut lui coûter davantage. D’un côté, le czar le redemandait hautement comme son ambassadeur; de l’autre, le roi de Suède exigeait, en menaçant, qu’on le lui livrât. Patkul était alors enfermé dans le château de Koënigstein en Saxe. Le roi Auguste crut pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en même temps. Il envoya des gardes pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises; mais auparavant il envoya au gouverneur de Koënigstein un ordre secret de laisser échapper son prisonnier. La mauvaise fortune de Patkul l’emporta sur le soin qu’on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que Patkul était très riche, voulut lui faire acheter sa liberté. Le prisonnier, comptant encore sur le droit des gens et informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu’il pensait devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle les gardes commandés pour saisir le prisonnier arrivèrent, et le livrèrent immédiatement à quatre capitaines suédois, qui l’emmenèrent d’abord au quartier général d’Alt-Rantstadt, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosse chaîne de fer. De là il fut conduit à Casimir. Charles XII, oubliant que Patkul était ambassadeur du czar, et se souvenant seulement qu’il était né son sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif, et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu’il fallait mourir, sans lui apprendre le genre du supplice. Alors cet homme, qui avait bravé la mort dans tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n’étant plus soutenu par la gloire ni par la colère, sources de l’intrépidité des hommes, répandit amèrement des larmes dans le sein du chapelain. Il était fiancé avec une dame saxonne nommée Mme d’Einsiedel, qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et qu’il avait compté d’épouser à peu près dans le temps même qu’on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d’aller la trouver pour la consoler, et de l’assurer qu’il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on l’eut conduit au lieu du supplice, et qu’il vit les roues et les pieux dressés, il tomba dans des convulsions de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui l’embrassa en le couvrant de son manteau et en pleurant. Alors un officier suédois lut à hante voix un papier dans lequel étaient ces paroles: « On fait savoir que l’ordre très exprès de Sa Majesté, notre seigneur très clément, est que cet homme, qui est traître à la patrie, soit roué et écartelé pour réparation de ses crimes, et pour l’exemple des autres. Que chacun se donne de garde de la trahison, et serve son roi fidèlement. » A ces mots de prince très clément: « Quelle clémence! » dit Patkul; et à ceux de traître à la patrie: « Hélas! dit-il, je l’ai trop bien servie. » Il reçut seize coups, et souffrit le supplice le plus long et le plus affreux qu’on puisse imaginer. Ainsi périt infortuné Jean Réginold Patkul, ambassadeur et général de l’empereur de Russie. Ceux qui ne voyaient en lui qu’un sujet révolté contre son roi disaient qu’il avait mérité la mort; ceux qui le regardaient comme un Livonien, né dans une province laquelle avait des privilèges à défendre, et qui se souvenaient qu’il n’était sorti de la Livonie que pour en avoir soutenu les droits, l’appelaient le martyr de la liberté de son pays. Tous convenaient d’ailleurs que le titre d’ambassadeur du czar devait rendre sa personne sacrée. Le seul roi de Suède, élevé dans les principes du despotisme, crut n’avoir fait qu’un acte de justice, tandis que toute l’Europe condamnait sa cruauté. Ses membres, coupés en quartiers, restèrent exposés sur des poteaux jusqu’en 1713, qu’Auguste étant remonté sur son trône fit rassembler ces témoignages de la nécessité où il avait été réduit à Alt-Rantstadt: on les lui apporta à Varsovie, dans une cassette, en présence de Buzenval, envoyé de France. Le roi de Pologne, montrant la cassette à ce ministre: « Voilà, lui dit-il simplement, les membres de Patkul », sans rien ajouter pour blâmer ou pour plaindre sa mémoire, et sans que personne de ceux qui étaient présents osât parler sur un sujet si délicat et si triste. Environ ce temps-là, un Livonien nommé Patkul, officier dans les troupes saxonnes, fait prisonnier les armes à la main, venait d’être jugé à mort à Stockholm par arrêt du sénat; mais il n’avait été condamné qu’à perdre la tête. Cette différence de supplice dans le même cas faisait trop voir que Charles, en faisant périr Patkul d’une mort si cruelle, avait plus songé à se venger qu’à punir. Quoi qu’il en soit, Patkul, après sa condamnation, fit proposer au sénat de donner au roi le secret de faire de l’or, si on voulait lui pardonner: il fit faire l’expérience de son secret dans la prison, en présence du colonel Hamilton et des magistrats de la ville, et soit qu’il eût en effet découvert quelque art utile, soit qu’il n’eût que celui de tromper habilement, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, on porta à la Monnaie de Stockholm l’or qui se trouva dans le creuset à la fin de l’expérience, et on en fit au sénat un rapport si juridique, et qui parut si important, que la reine aïeule de Charles ordonna de suspendre l’exécution jusqu’à ce que le roi, informé de cette singularité, envoyât ses ordres à Stockholm. Le roi répondit qu’il avait refusé à ses amis la grâce du criminel, et qu’il n’accorderait jamais à l’intérêt ce qu’il n’avait pas donné à l’amitié. Cette inflexibilité eut quelque chose d’héroïque dans un prince qui d’ailleurs croyait le secret possible. Le roi Auguste, qui en fut informé, dit: « Je ne m’étonne pas que le roi de Suède ait tant d’indifférence pour la pierre philosophale; il l’a trouvée en Saxe. » Quand le czar eut appris l’étrange paix que le roi Auguste, malgré leurs traités, avait conclue à Alt-Rantstadt, et que Patkul, son ambassadeur plénipotentiaire, avait été livré au roi de Suède, au mépris des lois des nations, il fit éclater ses plaintes dans toutes les cours de l’Europe: il écrivit à l’empereur d’Allemagne, à la reine d’Angleterre, aux états généraux des Provinces-Unies: il appelait lâcheté et perfidie la nécessité douloureuse sous laquelle Auguste avait succombé; il conjura toutes ces puissances d’interposer leur médiation pour lui faire rendre son ambassadeur, et pour prévenir l’affront qu’on allait faire en sa personne à toutes les têtes couronnées; il les pressa, par le motif de leur honneur, de ne pas s’avilir jusqu’à donner de la paix d’Alt-Rantstadt une garantie que Charles XII leur arrachait en menaçant. Ces lettres n’eurent d’autre effet que de mieux faire voir la puissance du roi de Suède. L’empereur, l’Angleterre et la Hollande, avaient alors à soutenir contre la France une guerre ruineuse: ils ne jugèrent pas à propos d’irriter Charles XII par le refus de la vaine cérémonie de la garantie d’un traité. A l’égard du malheureux Patkul, il n’y eut pas une puissance qui interposât ses bons offices en sa faveur, et qui ne fît voir combien peu un sujet doit compter sur des rois, et combien tous les rois alors craignaient celui de Suède. On proposa dans le conseil du czar d’user de représailles envers les officiers suédois, prisonniers à Moscou. Le czar ne voulut point consentir à une barbarie qui eût en des suites si funestes: il y avait plus de Moscovites prisonniers en Suède que de Suédois en Moscovie. Il chercha une vengeance plus utile. La grande armée de son ennemi était en Saxe sans agir. Levenhaupt, général du roi de Suède, qui était resté en Pologne à la tête d’environ vingt mille hommes, ne pouvait garder les passages dans un pays sans forteresses et plein de factions. Stanislas était au camp de Charles XII. L’empereur moscovite saisit cette conjoncture, et rentre en Pologne avec plus de soixante mille hommes: il les sépare en plusieurs corps, et marche avec un camp volant jusqu’à Léopol, où il n’y avait point de garnison suédoise. Toutes les villes de Pologne sont à celui qui se présente à leurs portes avec des troupes. Il fit convoquer une assemblée à Léopol, telle à peu près que celle qui avait détrôné Auguste à Varsovie. La Pologne avait alors deux primats, aussi bien que deux rois, l’un de la nomination d’Auguste, l’autre de celle de Stanislas. Le primat nommé par Auguste convoqua l’assemblée de Léopol, où se rendirent tous ceux que ce prince avait abandonnés par la paix d’Alt-Rantstadt, et ceux que l’argent du czar avait gagnés. On y proposa d’élire un nouveau souverain. Il s’en fallut peu que la Pologne n’eût alors trois rois, sans qu’on eût pu dire quel était le véritable. Pendant les conférences de Léopol, le czar, lié d’intérêt avec l’empereur d’Allemagne, par la crainte commune où ils étaient du roi de Suède, obtint secrètement qu’on lui envoyât beaucoup d’officiers allemands. Ceux-ci venaient de jour en jour augmenter considérablement ses forces, en apportant avec eux la discipline et l’expérience. Il les engageait à son service par des libéralités; et pour mieux encourager ses propres troupes, il donna son portrait enrichi de diamants aux officiers généraux et aux colonels qui avaient combattu à la bataille de Calish: les officiers subalternes eurent des médailles d’or; les simples soldats en eurent d’argent. Ces monuments de la victoire de Calish furent tous frappés dans sa nouvelle ville de Petersbourg, où les arts florissaient à mesure qu’il apprenait à ses troupes à connaître l’émulation et la gloire. La confusion, la multiplicité des factions, les ravages continuels en Pologne, empêchèrent la diète de Léopol de prendre aucune résolution. Le czar la fit transférer à Lublin. Le changement de lieu ne diminua rien des troubles et de l’incertitude où tout le monde était: l’assemblée se contenta de ne reconnaître ni Auguste, qui avait abdiqué, ni Stanislas, élu malgré eux; mais ils ne furent ni assez unis ni assez hardis pour nommer un roi. Pendant ces délibérations inutiles, le parti des princes Sapieha, celui d’Oginski, ceux qui tenaient en secret pour le roi Auguste, les nouveaux sujets de Stanislas se faisaient tous la guerre, pillaient les terres les uns des autres, et achevaient la ruine de leur pays. Les troupes suédoises, commandées par Levenhaupt, dont une partie était en Livonie, une autre en Lithuanie, une autre en Pologne, cherchaient toutes les troupes moscovites. Elles brûlaient tout ce qui était ennemi de Stanislas. Les Russes ruinaient également amis et ennemis; on ne voyait que des villes en cendres et des troupes errantes de Polonais dépouillés de tout, qui détestaient également et leurs deux rois, et Charles XII, et le czar. Le roi Stanislas partit d’Alt-Rantstadt, le 15 juillet de l’année 1707, avec le général Rehnsköld, seize régiments suédois et beaucoup d’argent, pour apaiser tous ces troubles en Pologne, et se faire reconnaître paisiblement. Il fut reconnu partout où il passa: la discipline de ses troupes, qui faisait mieux sentir la barbarie des Moscovites, lui gagna les esprits; son extrême affabilité lui réunit presque toutes les factions, à mesure qu’elle fut connue; son argent lui donna la plus grande partie de l’armée de la couronne. Le czar, craignant de manquer de vivres dans un pays que ses troupes avaient désolé, se retira en Lithuanie, où était le rendez-vous de ses corps d’armée, et où il devait établir des magasins. Cette retraite laissa le roi Stanislas paisible souverain de presque toute la Pologne. Le seul qui le troublât alors dans ses États était le comte Siniawski, grand-général de la couronne, de la nomination du roi Auguste. Cet homme, qui avait d’assez grands talents et beaucoup d’ambition, était à la tête d’un tiers parti: il ne reconnaissait ni Auguste ni Stanislas; et après avoir tout tenté pour se faire élire lui-même, il se contentait d’être chef de parti, ne pouvant pas être roi. Les troupes de la couronne, qui étaient demeurées sous ses ordres, n’avaient guère d’autre solde que la liberté de piller impunément leur propre pays. Tous ceux qui craignaient ces brigandages, ou qui en souffraient, se donnèrent bientôt à Stanislas, dont la puissance s’affermissait de jour en jour. Le roi de Suède recevait alors dans son camp d’Alt-Rantstadt les ambassadeurs de presque tous les princes de la chrétienté. Les uns venaient le supplier de quitter les terres de l’empire; les antres eussent bien voulu qu’il eût tourné ses armes contre l’empereur; le bruit même s’était répandu partout qu’il devait se joindre à la France pour accabler la maison d’Autriche. Parmi tous ces ambassadeurs vint le fameux Jean, duc de Marlborough, de la part d’Anne, reine de la Grande-Bretagne. Cet homme, qui n’a jamais assiégé de ville qu’il n’ait prise, ni donné de bataille qu’il n’ait gagnée, était à Saint-James un adroit courtisan, dans le parlement un chef de parti, dans les pays étrangers le plus habile négociateur de son siècle. Il avait fait autant de mal à la France par son esprit que par ses armes. On a entendu dire au secrétaire des États-Généraux, M. Fagel, homme d’un très grand mérite, que plus d’une fois les États-Généraux ayant résolu de s’opposer à ce que le duc de Marlborough devait leur proposer, le duc arrivait, leur parlait en français, langue dans laquelle il s’exprimait très mal, et les persuadait tous. C’est ce que le lord Bolingbroke m’a confirmé. Il soutenait avec le prince Eugène, compagnon de ses victoires, et avec Heinsius, grand-pensionnaire de Hollande, tout le poids des entreprises des alliés contre la France. Il savait que Charles était aigri contre l’empire et contre l’empereur, qu’il était sollicité secrètement par les Français, et que si ce conquérant embrassait le parti de Louis XIV les alliés seraient opprimés. Il est vrai que Charles avait donné sa parole, en 1700, de ne se mêler en rien de la guerre de Louis XIV contre les alliés; mais le duc de Marlborough ne croyait pas qu’il y eût un prince assez esclave de sa parole pour ne pas la sacrifier à sa grandeur et à son intérêt(108). Il partit donc de la Haye dans le dessein d’aller sonder les intentions du roi de Suède. M. Fabrice, qui était alors auprès de Charles XII, m’a assure que le duc de Marlborough, en arrivant, s’adressa secrètement, non pas au comte Piper, premier ministre, mais au baron de Görtz(109), qui commençait à partager avec Piper la confiance du roi. Il arriva même dans le carrosse de ce baron au quartier de Charles XII, et il y eut des froideurs marquées entre lui et le chancelier Piper. Présenté ensuite par Piper, avec Robinson, ministre d’Angleterre, il parla au roi en français; il lui dit qu’il s’estimerait heureux de pouvoir apprendre sous ses ordres ce qu’il ignorait de l’art de la guerre. Le roi ne répondit à ce compliment par aucune civilité, et parut oublier que c’était Marlborough qui lui parlait. Je sais même qu’il trouva que ce grand homme était vêtu d’une manière trop recherchée, et avait l’air trop peu guerrier. La conversation fut fatigante et générale, Charles XII s’exprimant en suédois, et Robinson servant d’interprète. Marlborough, qui ne se hâtait jamais de faire ses propositions, et qui avait, par une longue habitude, acquis l’art de démêler les hommes et de pénétrer les rapports qui sont entre leurs plus secrètes pensées, et leurs actions, leurs gestes, leurs discours, étudia attentivement le roi. En lui parlant de guerre en général, il crut apercevoir dans Charles XII une aversion naturelle pour la France; il remarqua qu’il se plaisait à parler des conquêtes des alliés. Il lui prononça le nom du czar, et vit que les yeux du roi s’allumaient toujours à ce nom, malgré la modération de cette conférence. Il aperçut de plus, sur une table, une carte de Moscovie. Il ne lui en fallait pas davantage pour juger que le véritable dessein du roi de Suède et sa seule ambition était de détrôner le czar après le roi de Pologne. Il comprit que si ce prince restait en Saxe, c’était pour imposer quelques conditions un peu dures à l’empereur d’Allemagne. Il savait bien que l’empereur ne résisterait pas, et qu’ainsi les affaires se termineraient aisément. Il laissa Charles XII à son penchant naturel et, satisfait de l’avoir pénétré, il ne lui fit aucune proposition. Ces particularités m’ont été confirmées par Mme la duchesse de Marlborough, sa veuve encore vivante(110). Comme peu de négociations s’achèvent sans argent, et qu’on voit quelquefois des ministres qui vendent la haine ou la faveur de leur maître, on crut dans toute l’Europe que le duc de Marlborough n’avait réussi auprès du roi de Suède qu’en donnant à propos une grosse somme au comte Piper; et la mémoire de ce Suédois en est restée flétrie jusqu’aujourd’hui. Pour moi, qui ai remonté, autant qu’il m’a été possible, à la source de ce bruit, j’ai su que Piper avait reçu un présent médiocre de l’empereur par les mains du comte de Wratislau, avec le consentement du roi son maître, et rien du duc de Marlborough. Il est certain que Charles était inflexible dans le dessein d’aller détrôner l’empereur des Russes, qu’il ne recevait alors conseil de personne, et qu’il n’avait pas besoin des avis du comte Piper pour prendre de Pierre Alexiowitz une vengeance qu’il cherchait depuis si longtemps. Enfin ce qui achève de justifier ce ministre, c’est l’honneur rendu longtemps après à sa mémoire par Charles XII, qui, ayant appris que Piper était mort en Russie(111), fit transporter son corps à Stockholm, et lui ordonna à ses dépens des obsèques magnifiques. Le roi, qui n’avait point encore éprouvé de revers, ni même de retardement dans ses succès, croyait qu’une année lui suffirait pour détrôner le czar, et qu’il pourrait ensuite revenir sur ses pas, s’ériger en arbitre de l’Europe; mais il voulait auparavant humilier l’empereur d’Allemagne. Le baron de Strålheim, envoyé de Suède à Vienne, avait eu dans un repas une querelle avec le comte de Zobor, chambellan de l’empereur: celui-ci ayant refusé de boire à la santé de Charles XII, et ayant dit durement que ce prince en usait trop mal avec son maître, Strålheim lui avait donné un démenti et un soufflet, et avait osé, après cette insulte, demander réparation à la cour impériale. La crainte de déplaire au roi de Suède avait forcé l’empereur à bannir son sujet, qu’il devait venger. Charles XII ne fut pas satisfait; il voulut qu’on lui livrât le comte de Zobor. La fierté de la cour de Vienne fut obligée de fléchir; on mit le comte entre les mains du roi, qui le renvoya, après l’avoir gardé quelque temps prisonnier à Stetin. Il demanda de plus, contre toutes les lois des nations, qu’on lui livrât quinze cents malheureux Moscovites qui, ayant échappé à ses armes, avaient fui jusque sur les terres de l’empire. Il fallut encore que la cour de Vienne consentit à cette étrange demande; et si l’envoyé moscovite à Vienne n’avait adroitement fait évader ces malheureux par divers chemins, ils étaient tous livrés à leurs ennemis. La troisième et la dernière de ses demandes fut la plus forte. Il se déclara le protecteur des sujets protestants de l’empereur en Silésie, province appartenante à la maison d’Autriche, non à l’empire; il voulut que l’empereur leur accordât des libertés et des privilèges, établis, à la vérité, par les traités de Vestphalie, mais éteints, ou du moins éludés par ceux de Rysvick. L’empereur, qui ne cherchait qu’à éloigner un voisin si dangereux, plia encore, et accorda tout ce qu’on voulut. Les luthériens de Silésie eurent plus de cent églises que les catholiques furent obligés de leur céder par ce traité; mais beaucoup de ces concessions, que leur assurait la fortune du roi de Suède, leur furent ravies dès qu’il ne fut plus en état d’imposer des lois. L’empereur qui fit ces concessions forcées, et qui plia en tout sous la volonté de Charles XII, s’appelait Joseph; il était fils aîné de Léopold, et frère de Charles VI, qui lui succéda depuis. L’internonce du pape, qui résidait alors auprès de Joseph, lui fit des reproches fort vifs de ce qu’un empereur catholique comme lui avait fait céder l’intérêt de sa propre religion à ceux des hérétiques. « Vous êtes bien heureux, lui répondit l’empereur en riant, que le roi de Suède ne m’ait pas proposé de me faire luthérien; car, s’il l’avait voulu, je ne sais pas ce que j’aurais fait. » Le comte de Wratislau, son ambassadeur auprès de Charles XII, apporta à Leipsick le traité en faveur des Silésiens, signé de la main de son maître. Alors Charles dit qu’il était le meilleur ami de l’empereur; cependant il ne vit pas sans dépit que Rome l’eût traversé autant qu’elle l’avait pu. Il regardait avec mépris la faiblesse de cette cour, qui, ayant aujourd’hui la moitié de l’Europe pour ennemie irréconciliable, est toujours en défiance de l’autre, et ne soutient son crédit que par l’habileté des négociations; cependant il songeait à se venger d’elle. Il dit au comte de Wratislau que les Suédois avaient autrefois subjugué Rome, et qu’ils n’avaient pas dégénéré comme elle. Il fit avertir le pape qu’il lui redemanderait un jour les effets que la reine Christine avait laissés à Rome. On ne sait jusqu’où ce jeune conquérant eût porté ses ressentiments et ses armes si la fortune eût secondé ses desseins. Rien ne lui paraissait alors impossible: il avait même envoyé secrètement plusieurs officiers en Asie, et jusque dans l’Égypte, pour lever le plan des villes, et l’informer des forces de ces États. Il est certain que si quelqu’un eût pu renverser l’empire des Persans et des Turcs, et passer ensuite en Italie, c’était Charles XII(112). Il était aussi jeune qu’Alexandre, aussi guerrier, aussi entreprenant, plus infatigable, plus robuste et plus tempérant, et les Suédois valaient peut-être mieux que les Macédoniens; mais de pareils projets, qui sont traités de divins quand ils réussissent, ne sont regardés que comme des chimères quand on est malheureux. Enfin toutes les difficultés étant aplanies, toutes ses volontés exécutées, après avoir humilié l’empereur, donné la loi dans l’empire, avoir protégé sa religion luthérienne au milieu des catholiques, détrôné un roi, couronné un autre, se voyant la terreur de tous les princes, il se prépara à partir. Les délices de la Saxe, où il était resté oisif une année, n’avaient en rien adouci sa manière de vivre. Il montait à cheval trois fois par jour, se levait à quatre heures du matin, s’habillait seul, ne buvait point de vin, ne restait à table qu’un quart d’heure, exerçait ses troupes tous les jours, et ne connaissait d’antre plaisir que celui de faire trembler l’Europe. Les Suédois ne savaient point encore où le roi voulait les mener. On se doutait seulement, dans l’armée, que Charles pourrait aller à Moscou. Il ordonna, quelques jours avant son départ, à son grand maréchal des logis de lui donner par écrit la route depuis Leipsick... Il s’arrêta un moment à ce mot; et de peur que le maréchal des logis ne pût rien deviner de ses projets, il ajouta en riant: « Jusqu’à toutes les capitales de l’Europe. » Le maréchal lui apporta une liste de toutes ces routes, à la tête desquelles il avait affecté de mettre en grosses lettres: Route de Leipsick à Stockholm. La plupart des Suédois n’aspiraient qu’à y retourner; mais le roi était bien éloigné de songer à leur faire revoir leur patrie. « Monsieur le maréchal, dit-il, je vois bien où vous voudriez me mener; mais nous ne retournerons pas à Stockholm sitôt. » L’armée était déjà en marche, et passait auprès de Dresde: Charles était à la tête, courant toujours, selon sa coutume, deux ou trois cents pas devant ses gardes. On le perdit tout d’un coup de vue: quelques officiers s’avancèrent à bride abattue pour savoir où il pouvait être; on courut de tous côtés, on ne le trouva point: l’alarme est en un moment dans toute l’armée; on fait halte; les généraux s’assemblent; on était déjà dans la consternation; on apprit enfin d’un Saxon qui passait ce qu’était devenu le roi. L’envie lui avait pris, en passant si près de Dresde, d’aller rendre une visite au roi Auguste: il était entré à cheval dans la ville, suivi de trois ou quatre officiers généraux; on leur demanda leur nom à la barrière: Charles dit qu’il s’appelait Carl, et qu’il était draban; chacun prit un nom supposé. Le comte Flemming, les voyant passer dans la place, n’eut que le temps de courir avertir son maître. Tout ce qu’on pouvait faire dans une occasion pareille s’était déjà présenté à l’idée du ministre: il en parlait à Auguste; mais Charles entra tout botté dans la chambre, avant qu’Auguste eût eu même le temps de revenir de sa surprise. Il était malade alors, et en robe de chambre: il s’habilla en hâte. Charles déjeuna avec lui comme un voyageur qui vient prendre congé de son ami; ensuite il voulut voir les fortifications. Pendant le peu de temps qu’il employa à les parcourir, un Livonien proscrit en Suède, qui servait dans les troupes de Saxe, crut que jamais il ne s’offrirait une occasion plus favorable d’obtenir sa grâce; il conjura le roi Auguste de la demander à Charles, bien sûr que ce roi ne refuserait pas cette légère condescendance à un prince à qui il venait d’ôter une couronne, et entre les mains duquel il était dans ce moment. Auguste se chargea aisément de cette affaire. Il était un peu éloigné du roi de Suède, et s’entretenait avec Hord, général suédois. « Je crois, lui dit-il en souriant, que votre maître ne me refusera pas. — Vous ne le connaissez pas, repartit le général Hord; il vous refusera plutôt ici que partout ailleurs. » Auguste ne laissa pas de demander au roi en termes pressants la grâce du Livonien. Charles la refusa d’une manière à ne se la pas faire demander une seconde fois. Après avoir passé quelques heures dans cette étrange visite, il embrassa le roi Auguste, et partit. Il trouva, en rejoignant son armée, tous ses généraux encore en alarmes: ils lui dirent qu’ils comptaient assiéger Dresde, en cas qu’on eût retenu Sa Majesté prisonnière. « Bon, dit le roi, on n’oserait. » Le lendemain, sur la nouvelle qu’on reçut que le roi Auguste tenait conseil extraordinaire à Dresde: « Vous verrez, dit le baron de Strålheim, qu’ils délibèrent sur ce qu’ils devaient faire hier(113). » A quelques jours de là, Rehnsköld, étant venu trouver le roi, lui parla avec étonnement de ce voyage de Dresde. « Je me suis fié, dit Charles, sur ma bonne fortune: j’ai vu cependant un moment qui n’était pas bien net; Flemming n’avait nulle envie que je sortisse de Dresde sitôt. » FIN DU LIVRE TROISIÈME. ARGUMENT. Charles victorieux quitte la Saxe, poursuit le czar, s’enfonce dans l’Ukraine. Ses pertes; sa blessure. Bataille de Pultava. Suite de cette bataille. Charles réduit à fuir en Turquie. Sa réception en Bessarabie. Charles partit enfin de Saxe en septembre 1707, suivi d’une armée de quarante-trois mille hommes, autrefois couverte de fer, et alors brillante d’or et d’argent, et enrichie des dépouilles de la Pologne et de la Saxe. Chaque soldat emportait avec lui cinquante écus d’argent comptant; non seulement tous les régiments étaient complets, mais il y avait dans chaque compagnie plusieurs sur numéraires. Outre cette armée, le comte Levenhaupt, l’un de ses meilleurs généraux, l’attendait en Pologne avec vingt mille hommes; il avait encore une autre armée de quinze mille hommes en Finlande, et de nouvelles recrues lui venaient de Suède. Avec toutes ces forces on ne douta pas qu’il ne dût détrôner le czar. Cet empereur était alors en Lithuanie, occupé à ranimer un parti auquel le roi Auguste semblait avoir renoncé ses troupes, divisées en plusieurs corps, fuyaient de tous côtés au premier bruit de l’approche du roi de Suède. Il avait recommandé lui-même à tous ses généraux de ne jamais attendre ce conquérant avec des forces inégales, et il était bien obéi. Le roi de Suède, au milieu de sa marche victorieuse, reçut un ambassadeur de la part des Turcs. L’ambassadeur eut son audience au quartier du comte Piper; c’était toujours chez ce ministre que se faisaient les cérémonies d’éclat. Il soutenait la dignité de son maître par des dehors qui avaient alors un peu de magnificence, et le roi, toujours plus mal logé, plus mal servi, et plus simplement vêtu que le moindre officier de son armée, disait que son palais était le quartier de Piper. L’ambassadeur turc présenta à Charles cent soldats suédois qui, ayant été pris par des Calmoucks et vendus en Turquie, avaient été rachetés par le Grand seigneur, et que cet empereur envoyait au roi comme le présent le plus agréable qu’il pût lui faire(114); non que la fierté ottomane prétendit rendre hommage à la gloire de Charles XII, mais parce que le sultan, ennemi naturel des empereurs de Moscovie et d’Allemagne, voulait se fortifier contre eux de l’amitié de la Suède et de l’alliance de la Pologne. L’ambassadeur complimenta Stanislas sur son avènement: ainsi ce roi fut reconnu en peu de temps par l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, et la Turquie. Il n’y eut que le pape qui voulut attendre, pour le reconnaître, que le temps eut affermi sur sa tête cette couronne qu’une disgrâce pouvait faire tomber. A peine Charles eut-il donné audience à l’ambassadeur de la Porte-Ottomane qu’il courut chercher les Moscovites. Les troupes du czar étaient sorties de Pologne, et y étaient rentrées plus de vingt fois pendant le cours de la guerre: ce pays, ouvert de toutes parts, n’ayant point de places fortes qui coupent la retraite à une armée, laissait aux Russes la liberté de reparaître souvent au même endroit où ils avaient été battus, et même de pénétrer dans le pays aussi avant que le vainqueur. Pendant le séjour de Charles en Saxe, le czar s’était avancé jusqu’à Léopol, à l’extrémité méridionale de la Pologne. Il était alors vers le nord, à Grodno en Lithuanie, à cent lieues de Léopol. Charles laissa en Pologne Stanislas, qui, assisté de dix mille Suédois et de ses nouveaux sujets, avait à conserver son nouveau royaume contre les ennemis étrangers et domestiques: pour lui, il se mit à la tête de sa cavalerie, et marcha vers Grodno, au milieu des glaces, au mois de janvier 1708. Il avait déjà passé le Niemen, à deux lieues de la ville; et le czar ne savait encore rien de sa marche. A la première nouvelle que les Suédois arrivent, le czar sort par la porte du nord, et Charles entre par celle qui est au midi. Le roi n’avait avec lui que six cents gardes; le reste n’avait pu le suivre(115). Le czar fuyait avec plus de deux mille hommes, dans l’opinion que toute une armée entrait dans Grodno. Il apprend le jour-même, par un transfuge polonais, qu’il n’a quitté la place qu’à six cents hommes, et que le gros de l’armée ennemie était encore éloigné de plus de cinq lieues. Il ne perd point de temps; il détache quinze cents chevaux de sa troupe à l’entrée de la nuit pour aller surprendre le roi de Suède dans la ville. Les quinze cents Moscovites arrivèrent à la faveur de l’obscurité jusqu’à la première garde suédoise, sans être reconnus. Trente hommes composaient cette garde; ils soutinrent seuls un demi-quart d’heure l’effort des quinze cents hommes. Le roi, qui était à l’autre bout de la ville, accourut bientôt avec le reste de ses six cents gardes. Les Russes s’enfuirent avec précipitation. Son armée ne fut pas longtemps sans le joindre, ni lui sans poursuivre l’ennemi. Tous les corps moscovites répandus dans la Lithuanie se retiraient en hâte du côté de l’orient, dans le palatinat de Minski, près des frontières de la Moscovie, où était leur rendez-vous. Les Suédois, que le roi partagea aussi en divers corps, ne cessèrent de les suivre pendant plus de trente lieues de chemin. Ceux qui fuyaient, et ceux qui poursuivaient, faisaient des marches forcées presque tous les jours, quoiqu’on fût au milieu de l’hiver. Il y avait déjà longtemps que toutes les saisons étaient devenues égales pour les soldats de Charles et pour ceux du czar; la seule terreur qu’inspirait le nom du roi Charles mettait alors de la différence entre les Russes et les Suédois. Depuis Grodno jusqu’au Borysthène, en tirant vers l’orient, ce sont des marais, des déserts, des forêts immenses; dans les endroits qui sont cultivés on ne trouve point de vivres, les paysans enfouissent dans la terre tous leurs grains, et tout ce qui peut s’y conserver: il faut sonder la terre avec de grandes perches ferrées pour découvrir ces magasins souterrains. Les Moscovites et les Suédois se servirent tour à tour de ces provisions; mais on n’en trouvait pas toujours, et elles n’étaient pas suffisantes. Le roi de Suède, qui avait prévu ces extrémités, avait fait apporter du biscuit pour la subsistance de son armée: rien ne l’arrêtait dans sa marche. Après qu’il eut traversé la forêt de Minski, où il fallut abattre à tout moment des arbres pour faire un chemin à ses troupes et à son bagage, il se trouva le 25 juin 1708 devant la rivière de Bérézine, vis-à-vis Borislou. Le czar avait rassemblé en cet endroit la plus grande partie de ses forces; il y était avantageusement retranché. Son dessein était d’empêcher les Suédois de passer la rivière. Charles posta quelques régiments sur le bord de la Bérézine, à l’opposite de Borislou, comme s’il avait voulu tenter le passage à la vue de l’ennemi. Dans le même temps il remonte avec son armée trois lieues au delà vers la source de la rivière: il y fait jeter un pont, passe sur le ventre à un corps de trois mille hommes qui défendait ce poste, et marche à l’armée ennemie sans s’arrêter. Les Russes ne l’attendirent pas, ils décampèrent, et se retirèrent vers le Borysthène, gâtant tous les chemins et détruisant tout sur leur route pour retarder au moins les Suédois(116). Charles surmonta tous les obstacles, avançant toujours vers le Borysthène. Il rencontra sur son chemin vingt mille Moscovites retranchés dans un lieu nommé Hollosin, derrière un marais auquel on ne pouvait aborder qu’en passant une rivière. Charles n’attendit pas, pour les attaquer, que le reste de son infanterie fût arrivé; il se jette dans l’eau à la tête de ses gardes à pied; il traverse la rivière et le marais, ayant souvent de l’eau au-dessus des épaules. Pendant qu’il allait ainsi aux ennemis, il avait ordonné à sa cavalerie de faire le tour du marais pour prendre les ennemis en flanc. Les Moscovites, étonnés qu’aucune barrière ne put les défendre, furent enfoncés en même temps par le roi, qui les attaquait à pied, et par la cavalerie suédoise. Cette cavalerie, s’étant fait jour à travers les ennemis, joignit le roi au milieu du combat. Alors il monta à cheval; mais quelque temps après il trouva dans la mêlée un jeune gentilhomme suédois nommé Gyllenstierna, qu’il aimait beaucoup, blessé et hors d’état de marcher; il le força à prendre son cheval, et continua de commander à pied à la tête de son infanterie. De toutes les batailles qu’il avait données, celle-ci était peut-être la plus glorieuse, celle où il avait essuyé les plus grands dangers, et où il avait montré le plus d’habileté. On en conserva la mémoire par une médaille, où on lisait d’un côté: Sylvae, paludes, aggeres, hostes, victi; et de l’autre ce vers de Lucain: Victrices copias alium laturus in orbem(117). Les Russes, chassés partout, repassèrent le Borysthène, qui sépare la Pologne de leur pays. Charles ne tarda pas à les poursuivre; il passa ce grand fleuve après eux à Mohilou, dernière ville de la Pologne, qui appartenait tantôt aux Polonais, tantôt aux czars; destinée commune aux places frontières. Le czar, qui vit alors son empire, où il venait de faire naître les arts et le commerce, en proie à une guerre capable de renverser dans peu tous ses grands desseins, et peut être son trône, songea à parler de paix: il fit hasarder quelques propositions par un gentilhomme polonais qui vint à l’armée de Suède. Charles XII accoutumé à n’accorder la paix à ses ennemis que dans leurs capitales, répondit: « Je traiterai avec le czar à Moscou. » Quand on rapporta au czar cette réponse hautaine: « Mon frère Charles, dit-il, prétend faire toujours l’Alexandre; mais je me flatte qu’il ne trouvera pas en moi un Darius. » De Mohilou, place où le roi traversa le Borysthène, si vous remontez au nord le long de ce fleuve, toujours sur les frontières de Pologne et de Moscovie, vous trouvez à trente lieues le pays de Smolensko, par où passe la grande route qui va de Pologne à Moscou. Le czar fuyait par ce chemin. Le roi le suivait à grandes journées. Une partie de l’arrière-garde moscovite fut plus d’une fois aux prises avec les dragons de l’avant-garde suédoise. L’avantage demeurait presque toujours à ces derniers; mais ils s’affaiblissaient, à force de vaincre dans de petits combats qui ne décidaient rien, et où ils perdaient toujours du monde. Le 22 septembre de cette année 1708, le roi attaqua auprès de Smolensko un corps de dix mille hommes de cavalerie et de six mille Calmoucks. Ces Calmoucks sont des Tartares qui habitent entre le royaume d’Astracan, domaine du czar, et celui de Samarcande, pays des Tartares Usbecks, et patrie de Timur, connu sous le nom de Tamerlan. Le pays des Calmoucks s’étend à l’orient jusqu’aux montagnes qui séparent le Mogol de l’Asie occidentale. Ceux qui habitent vers Astracan sont tributaires du czar: il prétend sur eux un empire absolu; mais leur vie vagabonde l’empêche d’en être le maître, et fait qu’il se conduit avec eux comme le Grand Seigneur avec les Arabes, tantôt souffrant leurs brigandages, et tantôt les punissant. Il y a toujours de ces Calmoucks dans les troupes de Moscovie. Le czar était même parvenu à les discipliner comme le reste de ses soldats. Le roi fondit sur cette armée, n’ayant avec lui que six régiments de cavalerie et quatre mille fantassins. Il enfonça d’abord les Moscovites à la tête de son régiment d’Ostrogothie; les ennemis se retirèrent. Le roi avança sur eux par des chemins creux et inégaux, où les Calmoucks étaient cachés: ils parurent alors, et se jetèrent entre le régiment où le roi combattait et le reste de l’armée suédoise. A l’instant et Russes et Calmoucks entourèrent ce régiment, et percèrent jusqu’au roi. Ils tuèrent deux aides de camp qui combattaient auprès de sa personne. Le cheval du roi fut tué sous lui: un écuyer lui en présentait un autre; mais l’écuyer et le cheval furent percés de coups. Charles combattit à pied, entouré de quelques officiers qui accoururent incontinent autour de lui. Plusieurs furent pris, blessés ou tués, ou entraînés loin du roi par la foule qui se jetait sur eux; il ne restait que cinq hommes auprès de Charles. Il avait tué plus de douze ennemis de sa main, sans avoir reçu une seule blessure, par ce bonheur inexprimable qui jusqu’alors l’avait accompagné partout, et sur lequel il compta toujours. Enfin un colonel, nommé Dahldorf, se fait jour à travers des Calmoucks avec seulement une compagnie de son régiment; il arrive à temps pour dégager le roi: le reste des Suédois fit main basse sur ces Tartares. L’armée reprit ses rangs: Charles monta à cheval, et, tout fatigué qu’il était, il poursuivit les Russes pendant deux lieues. Le vainqueur était toujours dans le grand chemin de la capitale de Moscovie. Il y a de Smolensko, auprès duquel se donna ce combat, jusqu’à Moscou, environ cent de nos lieues françaises: l’armée n’avait presque plus de vivres(118). On pria fortement le roi d’attendre que le général Levenhaupt, qui devait lui en amener avec un renfort de quinze mille hommes, vînt le joindre. Non seulement le roi, qui rarement prenait conseil, n’écouta point cet avis judicieux; mais, au grand étonnement de toute l’armée, il quitta le chemin de Moscou, et fit marcher au midi vers l’Ukraine, pays des Cosaques, situé entre la Petite-Tartarie, la Pologne et la Moscovie. Ce pays a environ cent de nos lieues du midi au septentrion, et presque autant de l’orient au couchant. Il est partagé en deux parties à peu près égales par le Borysthène, qui le traverse en coulant du nord-ouest au sud-est: la principale ville est Bathurin, sur la petite rivière de Sem. La partie la plus septentrionale de l’Ukraine est cultivée et riche. La plus méridionale, située près du quarante-huitième degré, est un des pays les plus fertiles du monde, et les plus déserts. Le mauvais gouvernement y étouffait le bien que la nature s’efforce de faire aux hommes. Les habitants de ces cantons, voisins de la Petite-Tartarie, ne semaient ni ne plantaient, parce que les Tartares de Budziack, ceux de Précop, les Moldaves, tous peuples brigands, auraient ravagé leurs moissons. L’Ukraine a toujours aspiré à être libre; mais, étant entourée de la Moscovie, des États du Grand Seigneur, et de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur, et par conséquent un maître dans l’un de ces trois États. Elle se mit d’abord sous la protection de la Pologne, qui la traita trop en sujette: elle se donna depuis au Moscovite, qui la gouverna en esclave autant qu’il le put. D’abord les Ukrainiens jouirent du privilège d’élire un prince sous le nom de général; mais bientôt ils furent dépouillés de ce droit, et leur général fut nommé par la cour de Moscou. Celui qui remplissait alors cette place était un gentilhomme polonais nommé Mazeppa, né dans le palatinat de Podolie; il avait été élevé page de Jean-Casimir, et avait pris à sa cour quelque teinture des belles-lettres. Une intrigue qu’il eut dans sa jeunesse avec la femme d’un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval farouche, et le laissa aller en cet état. Le cheval, qui était du pays de l’Ukraine, y retourna, et y porta Mazeppa demi-mort de fatigue et de faim. Quelques paysans le secoururent: il resta longtemps parmi eux, et se signala dans plusieurs courses contre les Tartares. La supériorité de ses lumières lui donna une grande considération parmi les Cosaques: sa réputation, s’augmentant de jour en jour, obligea le czar à le faire prince de l’Ukraine(119). Un jour, étant à table à Moscou avec le czar, cet empereur lui proposa de discipliner les Cosaques, et de rendre ces peuples plus dépendants. Mazeppa répondit que la situation de l’Ukraine et le génie de cette nation étaient des obstacles insurmontables. Le czar, qui commençait à être échauffé par le vin, et qui ne commandait pas toujours à sa colère, l’appela traître, et le menaça de le faire empaler. Mazeppa, de retour en Ukraine, forma le projet d’une révolte: l’armée de Suède, qui parut bientôt après sur les frontières, lui en facilita les moyens: il prit la résolution d’être indépendant, et de se former un puissant royaume de l’Ukraine et des débris de l’empire de Russie. C’était un homme courageux, entreprenant, et d’un travail infatigable, quoique dans une grande vieillesse. Il se ligua secrètement avec le roi de Suède pour hâter la chute du czar, et pour en profiter. Le roi lui donna rendez-vous auprès de la rivière de Desna. Mazeppa promit de s’y rendre avec trente mille hommes, des munitions de guerre, des provisions de bouche, et ses trésors, qui étaient immenses. L’armée suédoise marcha donc de ce côté, au grand regret(120) de tous les officiers, qui ne savaient rien du traité du roi avec les Cosaques. Charles envoya ordre à Levenhaupt de lui amener en diligence ses troupes, et des provisions dans l’Ukraine, où il projetait de passer l’hiver, afin que, s’étant assuré de ce pays, il pût conquérir la Moscovie au printemps suivant; et cependant il s’avança vers la rivière de Desna, qui tombe dans le Borysthène à Kiovie. Les obstacles qu’on avait trouvés jusqu’alors dans la route étaient légers en comparaison de ceux qu’on rencontra dans ce nouveau chemin. Il fallut traverser une forêt de cinquante lieues pleine de marécages. Le général Lagercron, qui marchait devant avec cinq mille hommes et des pionniers, égara l’armée vers l’orient, à trente lieues de la véritable route. Après quatre jours de marche, le roi reconnut la faute de Lagercron: on se remit avec peine dans le chemin; mais presque toute l’artillerie et tous les chariots restèrent embourbés ou abîmés dans les marais. Enfin, après douze jours d’une marche si pénible, pendant laquelle les Suédois avaient consommé le peu de biscuit qui leur restait, cette armée, exténuée de lassitude et de faim, arrive sur les bords de la Desna, dans l’endroit où Mazeppa avait marqué le rendez-vous; mais au lieu d’y trouver ce prince, on trouva un corps de Moscovites qui avançait vers l’autre bord de la rivière. Le roi fut étonné mais il résolut sur-le-champ de passer la Desna, et d’attaquer les ennemis. Les bords de cette rivière étaient si escarpés qu’on fut obligé de descendre les soldats avec des cordes. Ils traversèrent la rivière selon leur manière accoutumée, les uns sur des radeaux faits à la hâte, les autres à la nage. Le corps des Moscovites, qui arrivait dans ce temps-là même, n était que de huit mille hommes; il ne résista pas longtemps, et cet obstacle fut encore surmonté. Charles avançait dans ces pays perdus, incertain de sa route et de la fidélité de Mazeppa: ce Cosaque parut enfin, mais plutôt comme un fugitif que comme un allié puissant. Les Moscovites avaient découvert et prévenu ses desseins. Ils étaient venus fondre sur ses Cosaques, qu’ils avaient taillés en pièces: ses principaux amis, pris les armes à la main, avaient péri au nombre de trente par le supplice de la roue; ses villes étaient réduites en cendres, ses trésors pillés, les provisions qu’il préparait au roi de Suède saisies: à peine avait-il pu échapper avec six mille hommes, et quelques chevaux chargés d’or et d’argent. Toutefois il apportait au roi l’espérance de se soutenir, par ses intelligences, dans ce pays inconnu, et l’affection de tous les Cosaques, qui, enragés contre les Russes, arrivaient par troupes au camp, et le firent subsister. Charles espérait au moins que son général Levenhaupt viendrait réparer cette mauvaise fortune. Il devait amener environ quinze mille Suédois qui valaient mieux que cent mille Cosaques, et apporter des provisions de guerre et de bouche. Il arriva à peu près dans le même état que Mazeppa. Il avait déjà passé le Borysthène au-dessus de Mohilou, et s’était avancé vingt de nos lieues au delà, sur le chemin de l’Ukraine. Il amenait au roi un convoi de huit mille chariots, avec l’argent qu’il avait levé en Lithuanie sur sa route. Quand il fut vers le bourg de Lesno, près de l’endroit où les rivières de Pronia et Sossa se joignent pour aller tomber loin au-dessous dans le Borysthène, le czar parut à la tête de près de quarante mille hommes(121). Le général suédois, qui n’en avait pas seize mille complets, ne voulut pas se retrancher. Tant de victoires avaient donné aux Suédois une si grande confiance qu’ils ne s’informaient jamais du nombre de leurs ennemis, mais seulement du lieu où ils étaient. Levenhaupt marcha donc à eux sans balancer, le 7 d’octobre 1708 après-midi. Dans le premier choc, les Suédois tuèrent quinze cents Moscovites. La confusion se mit dans l’armée du czar: on fuyait de tous côtés. L’empereur des Russes vit le moment où il allait être entièrement défait. Il sentait que le salut de ses États dépendait de cette journée, et qu’il était perdu si Levenhaupt joignait le roi de Suède avec une armée victorieuse. Dès qu’il vit que ses troupes commençaient à reculer, il courut à l’arrière-garde, où étaient des Cosaques et des Calmoucks: « Je vous ordonne, leur dit-il, de tirer sur quiconque fuira, et de me tuer moi-même si j’étais assez lâche pour me retirer. » De là il retourna à l’avant-garde, et rallia ses troupes lui-même, aidé du prince Menzikoff et du prince Gallitzin. Levenhaupt, qui avait des ordres pressants de rejoindre son maître, aima mieux continuer sa marche que recommencer le combat, croyant en avoir assez fait pour ôter aux ennemis la résolution de le poursuivre. Dès le lendemain à onze heures, le czar l’attaqua au bord d’un marais, et étendit son armée pour l’envelopper. Les Suédois firent face partout: on se battit pendant deux heures avec une opiniâtreté égale. Les Moscovites perdirent trois fois plus de monde, mais aucun ne lâcha pied, et la victoire fut indécise. A quatre heures le général Bayer amena au czar un renfort de troupes. La bataille recommença alors pour la troisième fois avec plus de furie et d’acharnement; elle dura jusqu’à la nuit: enfin le nombre l’emporta; les Suédois furent rompus, enfoncés, et poussés jusqu’à leur bagage. Levenhaupt rallia ses troupes derrière ses chariots. Les Suédois étaient vaincus, mais ils ne s’enfuirent point. Ils étaient environ neuf mille hommes, dont aucun ne s’écarta; le général les mit en ordre de bataille aussi facilement que s’ils n’avaient point été vaincus. Le czar, de l’autre côté, passa la nuit sous les armes; il défendit aux officiers, sous peine d’être cassés, et aux soldats, sous peine de mort, de s’écarter pour piller. Le lendemain encore, il commanda, au point du jour, une nouvelle attaque. Levenhaupt s’était retiré à quelques milles, dans un lieu avantageux, après avoir encloué une partie de son canon, et mis le feu à ses chariots. Les Moscovites arrivèrent assez à temps pour empêcher tout le convoi d’être consumé par les flammes; ils se saisirent de plus de six mille chariots qu’ils sauvèrent. Le czar, qui voulait achever la défaite des Suédois, envoya un de ses généraux, nommé Phlug, les attaquer encore pour la cinquième fois: ce général leur offrit une capitulation honorable. Levenhaupt la refusa, et livra un cinquième combat, aussi sanglant que les premiers. De neuf mille soldats qu’il avait encore, il en perdit environ la moitié, l’autre ne put être forcée; enfin, la nuit survenant, Levenhaupt, après avoir soutenu cinq combats contre quarante mille hommes(122), passa la Sossa avec environ cinq mille combattants qui lui restaient(123). Le czar perdit près de dix mille hommes dans ces cinq combats, où il eut la gloire de vaincre les Suédois, et Levenhaupt celle de disputer trois jours la victoire, et de se retirer sans avoir été forcé dans son dernier poste. Il vint donc au camp de son maître avec l’honneur de s’être si bien défendu, mais n’amenant avec lui ni munitions, ni armée. Le roi de Suède se trouva ainsi sans provisions et sans communication avec la Pologne, entouré d’ennemis, au milieu d’un pays où il n’avait guère de ressource que son courage(124). Dans cette extrémité, le mémorable hiver de 1709, plus terrible encore sur ces frontières de l’Europe que nous ne l’avons senti en France, détruisit une partie de son armée. Charles voulait braver les saison comme il faisait ses ennemis; il osait faire de longues marches de troupes pendant ce froid mortel. Ce fut dans une de ces marches que deux mille hommes tombèrent morts de froid sous ses yeux. Les cavaliers n’avaient plus de bottes, les fantassins étaient sans souliers, et presque sans habits. Ils étaient réduits à se faire des chaussures de peaux de bêtes, comme ils pouvaient; souvent ils manquaient de pain. On avait été réduit à jeter presque tous les canons dans des marais et dans des rivières, faute de chevaux pour les traîner. Cette armée, auparavant si florissante, était réduite à vingt-quatre mille hommes prêts à mourir de faim. On ne recevait plus de nouvelles de la Suède; et on ne pouvait y en faire tenir. Dans cet état, un seul officier se plaignit. « Hé quoi! lui dit le roi, vous ennuyez-vous d’être loin de votre femme? si vous êtes un vrai soldat, je vous mènerai si loin que vous pourrez à peine recevoir des nouvelles de Suède une fois en trois ans(125). » Le marquis de Brancas, depuis ambassadeur en Suède, m’a conté(126) qu’un soldat osa présenter au roi, avec murmure, en présence de toute l’armée, un morceau de pain noir et moisi, fait d’orge et d’avoine, seule nourriture qu’ils avaient alors, et dont ils n’avaient pas même suffisamment. Le roi reçut le morceau de pain sans s’émouvoir, le mangea tout entier et dit ensuite froidement au soldat: « Il n’est pas bon, mais il peut se manger. » Ce trait, tout petit qu’il est, si ce qui augmente le respect et la confiance peut être petit, contribua plus que tout le reste à faire supporter à l’armée suédoise des extrémités qui eussent été intolérables sous tout autre général. Dans cette situation, il reçut enfin fies nouvelles de Stockholm; elles lui apprirent la mort de la duchesse de Holstein, sa soeur, que la petite vérole enleva au mois de décembre 1708, dans la vingt-septième année de son âge. C’était une princesse aussi douce et aussi compatissante que son frère était impérieux dans ses volontés, et implacable dans ses vengeances. Il avait toujours eu pour elle beaucoup de tendresse; il fut d’autant plus affligé se sa perte que, commençant alors à devenir malheureux, il en devenait un peu plus sensible. Il apprit aussi qu’on avait levé des troupes et de l’argent en exécution de ses ordres; mais rien ne pouvait arriver jusqu’à son camp, puisque entre lui et Stockholm il y avait près de cinq cents lieues à traverser, et des ennemis supérieurs en nombre à combattre. Le czar, aussi agissant que lui, après avoir envoyé de nouvelles troupes au secours des confédérés en Pologne, réunis contre Stanislas sous le général Siniawski, s’avança bientôt dans l’Ukraine, au milieu de ce rude hiver, pour faire tête au roi de Suède. Là il continua dans la politique d’affaiblir son ennemi par de petits combats, jugeant bien que l’armée suédoise périrait entièrement à la longue, puisqu’elle ne pouvait être recrutée. Il fallait que le froid fût bien excessif, puisque les deux ennemis furent contraints de s’accorder une suspension d’armes. Mais, dès le 1er de février, on recommença à se battre au milieu des glaces et des neiges. Après plusieurs petits combats, et quelques désavantages, le roi vit au mois d’avril qu’il ne lui restait plus que dix-huit mille Suédois. Mazeppa seul, ce prince des Cosaques, les faisait subsister: sans ce secours, l’armée eût péri de faim et de misère. Le czar, dans cette conjoncture, fit proposer à Mazeppa de rentrer sous sa domination; mais le Cosaque fut fidèle à son nouvel allié, soit que le supplice affreux de la roue, dont avaient péri ses amis, le fît craindre pour lui-même, soit qu’il voulût les venger. Charles, avec ses dix-huit mille Suédois, n’avait perdu ni le dessein ni l’espérance de pénétrer jusqu’à Moscou. Il alla, vers la fin de mai, investir Pultava, sur la rivière Vorskla, à l’extrémité orientale de l’Ukraine, à treize grandes lieues du Borysthène. Ce terrain est celui des Zaporaviens, le plus étrange peuple qui soit sur la terre: c’est un ramas d’anciens Russes, Polonais, et Tartares, faisant tous profession d’une espèce de christianisme et d’un brigandage semblable à celui des flibustiers. Ils élisent un chef, qu’ils déposent ou qu’ils égorgent souvent. Ils ne souffrent point de femmes chez eux, mais ils vont enlever tous les enfants à vingt et trente lieues à la ronde, et les élèvent dans leurs moeurs. L’été, ils sont toujours en campagne; l’hiver, ils couchent dans des granges spacieuses qui contiennent quatre ou cinq cents hommes. Ils ne craignent rien; ils vivent libres; ils affrontent la mort pour le plus léger butin, avec la même intrépidité que Charles XII la bravait pour donner des couronnes. Le czar leur fit donner soixante mille florins, dans l’espérance qu’ils prendraient son parti: ils prirent son argent, et se déclarèrent pour Charles XII, par les soins de Mazeppa; mais ils servirent très peu, parce qu’ils trouvent ridicule de combattre pour autre chose que pour piller. C’était beaucoup qu’ils ne nuisissent pas; il y en eut environ deux mille tout au plus qui firent le service. On présenta dix de leurs chefs un matin au roi; mais on eut bien de la peine à obtenir d’eux qu’ils ne fussent point ivres, car c’est par là qu’ils commencent la journée. On les mena à la tranchée; ils y firent paraître leur adresse à tirer avec de longues carabines: car, état montés sur le revers, ils tuaient à la distance de six cents pas les ennemis qu’ils choisissaient. Charles ajouta à ces bandits quelque mille Valaques que lui vendit le kan de la Petite-Tartarie. Il as siégeait donc Pultava avec toutes ses troupes de Zaporaviens, de Cosaques, de Valaques, qui, joints à ses dix-huit mille Suédois, faisaient une armée d’environ trente mille hommes, mais une armée délabrée, manquant de tout(127). Le czar avait fait de Pultava un magasin. Si le roi le prenait, il se rouvrait le chemin de Moscou, et pouvait au moins attendre dans l’abondance de toute choses les secours qu’il espérait encore de Suède, de Livonie, de Poméranie et de Pologne. Sa seules ressource étant donc dans la prises de Pultava, il en pressa le siège avec ardeur. Mazeppa, qui avait des intelligences dans la ville, l’assura qu’il en serait bientôt le maître; l’espérance renaissait dans l’armée. Les soldats regardaient la prise de Pultava comme la fin de toutes leurs misères. Le roi s’aperçut, dès le commencement du siège, qu’il avait enseigné l’art de la guerre à ses ennemis. Le prince Menzikoff, malgré toute ses précautions, jeta du secours dans la ville. La garnison, par ce moyen, se trouva forte de près de cinq mille hommes(128). Ou faisait des sorties(129). et quelquefois avec succès; on fit jouer une mine; mais ce qui rendait la ville imprenable, c’était l’approche du czar, qui s’avançait avec soixante et dix mille combattants. Charles XII alla reconnaître le 27 juin(130), jour de sa naissance, et battit un de leurs détachements; mais comme il retournait à son camp, il reçut un coup de carabine qui lui perça la botte, et lui fracassa l’os du talon. On ne remarqua pas sur son visage le moindre changement qui pût faire soupçonner qu’il était blessé: il continua à donner tranquillement ses ordres, et demeura encore près de six heures à cheval. Un de ses domestiques s’apercevant que le soulier de la botte du prince était tout sanglant courut chercher des chirurgiens: la douleur du roi commençait à être si cuisante qu’il fallut l’aider à descendre de cheval, et l’emporter dans sa tente. Les chirurgiens visitèrent sa plaie; ils furent d’avis de lui couper la jambe. La consternation de l’armée était inexprimable. Un chirurgien nommé Neuman, plus habile et plus hardi que les autres, assura qu’en faisant de profondes incisions, il sauverait la jambe du roi. « Travaillez donc tout à l’heure, lui dit le roi; taillez hardiment, ne craignez rien. » Il tenait lui-même sa jambe avec les deux mains, regardant les incisions qu’on lui faisait, comme si l’opération eût été faite sur un autre. Dans le temps même qu’on lui mettait un appareil, il ordonna un assaut pour le lendemain; mais à peine avait-il donné cet ordre qu’on vint lui apprendre que toute l’armée ennemie s’avançait sur lui. Il fallut alors prendre un autre parti. Charles, blessé et incapable d’agir, se voyait entre le Borysthène et la rivière qui passe à Pultava, dans un pays désert, sans places de sûreté, sans munitions, vis-à-vis une armée qui lui coupait la retraite et les vivres. Dans cette extrémité, il n’assembla point de conseil de guerre, comme tant de relations l’ont débité; mais la nuit du 7 au 8 de juillet, il fit venir le feld-maréchal Rehnsköld dans sa tente, et lui ordonna sans délibération, comme sans inquiétude, de tout disposer pour attaquer le czar le lendemain. Rehnsköld ne contesta point, et sortit pour obéir. A la porte de la tente du roi il rencontra le comte Piper, avec qui il était fort mal depuis longtemps, comme il arrive souvent entre le ministre et le général. Piper lui demanda s’il n’y avait rien fie nouveau: « Non », dit le général froidement, et passa outre pour aller donner ses ordres. Dès que le comte Piper fut entré dans la tente: « Rehnsköld ne vous a-t-il rien appris? lui dit le roi. — Rien, répondit Piper. — Hé bien! je vous apprends donc, reprit le roi, que demain nous donnons bataille. » Le comte Piper fut effrayé d’une résolution si désespérée mais il savait bien qu’on ne faisait jamais changer son maître d’idée; il ne marqua son étonnement que par son silence, et laissa Charles dormir jusqu’à la pointe du jour. Ce fut le 8 juillet de l’année 1709 que se donna cette bataille décisive de Pultava, entre les deux plus singuliers monarques qui fussent alors dans le monde: Charles XII, illustre par neuf années de victoires; Pierre Alexiowitz, par neuf années de peines prises pour former des troupes égales aux troupes suédoises; l’un, glorieux d’avoir donné des États; l’autre, d’avoir civilisé les siens; Charles, aimant les dangers, et ne combattant que pour la gloire: Alexiowitz, ne fuyant point le péril, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts; le monarque suédois, libéral par grandeur d’âme; le Moscovite, ne donnant jamais que par quelque vue; celui-là, d’une sobriété et d’une continence sans exemple, d’un naturel magnanime, et qui n’avait été barbare qu’une fois(131); celui-ci, n’ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu’admirable aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d’invincible qu’un moment pouvait lui ôter; les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de grand, qu’une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu’il ne le devait pas à des victoires. Pour avoir une idée nette de cette bataille et du lieu où elle fut donnée, il faut se figurer Pultava au nord, le camp du roi de Suède au sud, tirant un peu vers l’orient, son bagage derrière lui à environ un mille, et la rivière de Pultava au nord de la ville, coulant de l’orient à l’occident. Le czar avait passé la rivière à une lieue de Pultava, du côté de l’occident, et commençait à former son camp. A la pointe du jour, les Suédois parurent hors de leurs tranchées avec quatre canons de fer pour toute artillerie: le reste fut laissé dans le camp avec environ trois mille hommes; quatre mille demeurèrent au bagage de sorte que l’armée suédoise marcha aux ennemis forte d’environ vingt et un mille hommes, dont il y avait environ seize mille Suédois(132). Les généraux Rehnsköld, Roos, Levenhaupt, Slipenbach, Hoorn, Sparre, Hamilton, le prince de Vurtenberg, parent du roi, et quelques autres(133), dont la plupart avaient vu la bataille de Narva, faisaient tous souvenir les officiers subalternes de cette journée où huit mille Suédois avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Moscovites dans un camp retranché. Les officiers le disaient aux soldats tous s’encourageaient en marchant. Le roi conduisait la marche, porté sur un brancard à la tête de son infanterie(134). Une partie de la cavalerie s’avança par son ordre pour attaquer celle des ennemis; la bataille commença par cet engagement à quatre heures et demie du matin: la cavalerie ennemie était à l’occident, à la droite du camp moscovite; le prince Menzikoff et le comte Gollovin l’avaient disposée par intervalles entre des redoutes garnies de canons. Le général Slipenbach, à la tête des Suédois, fondit sur cette cavalerie. Tous ceux qui ont servi dans les troupes suédoises savent qu’il était presque impossible de résister à la fureur de leur premier choc. Les escadrons moscovites furent rompus et enfoncés. Le czar accourut lui-même pour les rallier; son chapeau fut percé d’une balle de mousquet; Menzikoff eut trois chevaux tués sous lui: les Suédois crièrent victoire. Charles ne douta pas que la victoire ne fût gagnée; il avait envoyé au milieu de la nuit le général Creutz avec cinq mille cavaliers ou dragons, qui devaient prendre les ennemis en flanc. tandis qu’il les attaquerait de front; mais son malheur voulut que Creutz s’égarât, et ne parût point. Le czar, qui s’était cru perdu, eut le temps de rallier sa cavalerie. Il fondit à son tour sur celle du roi, qui, n’étant point soutenue par le détachement de Creutz, fut rompue à son tour; Slipenbach même fut fait prisonnier dans cet engagement. En même temps soixante et douze canons tiraient du camp sur la cavalerie suédoise, et l’infanterie russienne, débouchant de ses lignes, venait attaquer celle de Charles. Le czar détacha alors le prince Menzikoff pour aller se poster entre Pultava et les Suédois: le prince Menzikoff exécuta avec habileté et avec promptitude l’ordre de son maître; non seulement il coupa la communication entre l’armée suédoise et les troupes restées au camp devant Pultava, mais, ayant rencontré un corps de réserve de trois mille hommes, il l’enveloppa et le tailla en pièces. Si Menzikoff fit cette manoeuvre de lui-même, la Russie lui dut son salut; si le czar l’ordonna, il était un digne adversaire de Charles XII(135). Cependant l’infanterie moscovite sortait de ses lignes, et s’avançait en bataille dans la plaine. D’un autre côté la cavalerie suédoise se ralliait à un quart de lieue de l’armée ennemie, et le roi, aidé de son feld-maréchal Rehnsköld, ordonnait tout pour un combat général. Il rangea sur deux lignes ce qui lui restait de troupes, son infanterie occupant le centre, sa cavalerie les deux ailes. Le czar disposa son armée de même; il avait l’avantage du nombre et celui de soixante et douze canons, tandis que les Suédois ne lui en opposaient que quatre, et qu’ils commençaient à manquer de poudre. L’empereur moscovite était au centre de son armée, n’ayant alors que le titre de major général(136), et semblait obéir au général Sheremetoff; mais il allait comme empereur de rang en rang, monté sur un cheval turc, qui était un présent du Grand Seigneur, exhortant les capitaines et les soldats, et promettant à chacun des récompenses(137). A neuf heures du matin la bataille recommença; une des premières volées du canon moscovite emporta les deux chevaux du brancard de Charles: il en fit atteler deux autres; une seconde volée mit le brancard en pièces, et renversa le roi. De vingt-quatre drabans(138) qui se relayaient pour le porter, vingt et un furent tués. Les Suédois, consternés, s’ébranlèrent, et le canon ennemi continuant à les écraser(139), la première ligne se replia sur la seconde, et la seconde s’enfuit. Ce ne fut, en cette dernière action, qu’une ligne de dix mille hommes de l’infanterie russe qui mit en déroute l’armée suédoise, tant les choses étaient changées(140). Tous les écrivains suédois disent qu’ils auraient gagné la bataille si on n’avait point fait de fautes; mais tous les officiers prétendent que c’en était une grande de la donner et une plus grande encore de s’enfermer dans ces pays perdus, malgré l’avis des plus sages, contre un ennemi aguerri, trois fois plus fort que Charles XII par le nombre d’hommes et par les ressources qui manquaient aux Suédois. Le souvenir de Narva fut la principale cause du malheur de Charles à Pultava. Déjà le prince de Vurtenberg, le général Rehnsköld et plusieurs officiers principaux étaient prisonniers, le camp devant Pultava forcé, et tout dans une confusion à laquelle il n’y avait plus de ressource. Le comte Piper avec quelques officiers de la chancellerie étaient sortis de ce camp, et ne savaient ni ce qu’ils devaient faire ni ce qu’était devenu le roi; ils couraient de côté et d’autre dans la plaine. Un major, nommé Bère, s’offrit de les conduire au bagage; mais les nuages de poussière et de fumée qui couvraient la campagne, et l’égarement d’esprit naturel dans cette désolation, les conduisirent droit sur la contrescarpe de la ville même, où ils furent tous pris par la garnison. le roi ne voulut point fuir, et ne pouvait se défendre. Il avait en ce moment auprès de lui le général Poniatowski, colonel de la garde suédoise du roi Stanislas, homme d’un mérite rare, que son attachement pour la personne de Charles avait engagé à le suivre en Ukraine sans aucun commandement. C’était un homme qui, dans toutes les occurrences de sa vie et dans les dangers, où les autres n’ont tout au plus que de la valeur, prit toujours son parti sur-le-champ, et bien, et avec bonheur. Il fit signé(141) deux drabans, qui prirent le roi par-dessous les bras, et le mirent à cheval, malgré les douleurs extrêmes de sa blessure. Poniatowski, quoiqu’il n’eût point de commandement dans l’armée, devenu en cette occasion général par nécessité, rallia cinq cents cavaliers auprès de la personne du roi; les uns étaient des drabans, les antres des officiers, quelques-uns de simples cavaliers: cette troupe rassemblée, et ranimée par le malheur de son prince, se fit jour à travers plus de dix régiments moscovites, et conduisit Charles au milieu des ennemis, l’espace d’une lieue, jusqu’au bagage de l’armée suédoise. Le roi, fuyant et poursuivi, eut son cheval tué sous lui; le colonel Gierta, blessé et perdant tout son sang, lui donna le sien. Ainsi on remit deux fois à cheval, dans sa fuite, ce conquérant qui n’avait pu y monter pendant la bataille(142). Cette retraite étonnante était beaucoup dans un si grand malheur; mais il fallait fuir plus loin: on trouva dans le bagage le carrosse du comte Piper, car le roi n’en eut jamais depuis qu’il sortit de Stockholm. On le mit dans cette voiture, et l’on prit avec précipitation la route du Borysthène. Le roi, qui depuis le moment où on l’avait mis à cheval jusqu’à son arrivée au bagage n’avait pas dit un seul mot, demanda alors ce qu’était devenu le comte Piper. « Il est pris avec toute la chancellerie, lui répondit-on. — Et le général Rehnsköld, et le duc de Vurtenberg? ajouta-t-il. — Ils sont aussi prisonniers, lui dit Poniatowski. — Prisonniers chez les Russes! reprit Charles en haussant les épaules; allons donc, allons plutôt chez les Turcs. » On ne remarquait pourtant point d’abattement sur son visage, et quiconque l’eût vu alors, et eût ignoré son état, n’eût point soupçonné qu’il était vaincu et blessé. Pendant qu’il s’éloignait, les Russes saisirent son artillerie dans le camp devant Pultava, son bagage, sa caisse militaire, où ils trouvèrent six millions en espèces, dépouilles des Polonais et du Saxons. Près de neuf mille hommes, Suédois ou Cosaques, furent tués dans la bataille; environ six mille furent pris(143). Il restait encore environ seize mille hommes(144), tant Suédois et Polonais que Cosaques, qui fuyaient vers le Borysthène, sous la conduite du général Levenhaupt. Il marcha d’un coté avec ses troupes fugitives; le roi(145) alla par un autre chemin avec quelques cavaliers. Le carrosse où il était rompit dans la marche, on le remit à cheval. Pour comble de disgrâce, il s’égara pendant la nuit dans un bois; là, son courage ne pouvant plus suppléer à ses forces épuisées, les douleurs de sa blessure devenues insupportables par la fatigue, son cheval étant tombé de lassitude, il se coucha quelques heures au pied d’un arbre, en danger d’être surpris à tout moment par les vainqueurs, qui le cherchaient de tous côtés(146). Enfin la nuit du 9 au 10 juillet il se trouva vis-à-vis le Boristhène. Levenhaupt venait d’arriver avec les débris de l’armée. Les Suédois revirent, avec une joie mêlée de douleur, leur roi, qu’ils croyaient mort. L’ennemi approchait, on n’avait ni pont pour passer le fleuve, ni temps pour en faire, ni poudre pour se défendre, ni provision pour empêcher de mourir de faim une armée qui n’avait mangé depuis deux jours. Cependant les restes de cette armée étaient des Suédois, et ce roi vaincu était Charles XII. Presque tous les officiers croyaient qu’on attendrait là de pied ferme les Russes, et qu’on périrait ou qu’on vaincrait sur le bord du Borysthène. Charles eût pris sans doute cette résolution, s’il n’eût été accablé de faiblesse. Sa plaie suppurait, il avait la fièvre; et on a remarqué que la plupart des hommes les plus intrépides perdent dans la fièvre de la suppuration cet instinct de valeur qui, comme les autres vertus, demande une tête libre. Charles n’était plus lui-même: c’est ce qu’on m’a assuré, et ce qui est le plus vraisemblable. On l’entraîna comme un malade qui ne se connaît plus. Il y avait encore par bonheur une mauvaise calèche qu’on avait amenée à tout hasard jusqu’en cet endroit: on l’embarqua sur un petit bateau; le roi se mit dans un autre avec le général Mazeppa. Celui-ci avait sauvé plusieurs coffres pleins d’argent; mais le courant étant trop rapide, et un vent violent commençant à souffler, ce Cosaque jeta plus des trois quarts de ses trésors dans le fleuve pour soulager le bateau. Muller, chancelier du roi, et le comte Poniatowski, homme plus que jamais nécessaire au roi par les ressources que son esprit lui fournissait dans les disgrâces, passèrent dans d’autres barques avec quelques officiers. Trois cents cavaliers, et un très grand nombre de Polonais et de Cosaques, se fiant sur la bonté de leurs chevaux, hasardèrent de passer le fleuve à la nage. Leur troupe, bien serrée, résistait au courant et rompait les vagues; mais tous ceux qui s’écartèrent un peu au-dessous furent emportés et abîmés dans le fleuve. De tous les fantassins qui tentèrent le passage, aucun n’arriva à l’autre bord. Tandis que les débris de l’armée étaient dans cette extrémité, le prince Menzikoff s’approchait avec dix mille cavaliers, ayant chacun un fantassin en croupe. Les cadavres des Suédois morts, dans le chemin, de leurs blessures, de fatigue et de faim, montraient assez au prince Menzikoff la route qu’avait prise le gros de l’armée fugitive. Le prince envoya au général suédois un trompette pour lui offrir une capitulation. Quatre officiers généraux furent aussitôt envoyés par Levenhaupt pour recevoir la loi du vainqueur. Avant ce jour, seize mille soldats du roi Charles eussent attaqué toutes les forces de l’empire moscovite, et eussent péri jusqu’au dernier plutôt que se rendre; mais, après une bataille perdue, après avoir fui pendant deux jours, ne voyant plus leur prince, qui était contraint de fuir lui-même, les forces de chaque soldat étant épuisées, leur courage n’étant plus soutenu par aucune espérance, l’amour de la vie l’emporta sur l’intrépidité(147). Il n’y eut que le colonel Troutfetre qui, voyant approcher les Moscovites, s’ébranla avec un bataillon suédois pour les charger, espérant entraîner le reste des troupes; mais Levenhaupt fut obligé d’arrêter ce mouvement inutile. La capitulation fut achevée, et cette armée entière fut faite prisonnière de guerre. Quelques soldats, désespérés de tomber entre les mains des Moscovites, se précipitèrent dans le Borysthène. Deux officiers du régiment de ce brave Troutfetre s’entre-tuèrent, le reste fut fait esclave(148). Ils défilèrent tous en présence du prince Menzikoff, mettant les armes à ses pieds, comme trente mille Moscovites avaient fait neuf ans auparavant devant le roi de Suède, à Narva. Mais, au lieu que le roi avait alors renvoyé tous ces prisonniers moscovites qu’il ne craignait pas, le czar retint les Suédois pris à Pultava. Ces malheureux furent dispersés depuis flans les États du czar, mais particulièrement en Sibérie vaste province de la Grande-Tartarie, qui, du côté de l’orient s’étend jusqu’aux frontières de l’empire chinois(149). Dans ce pays barbare, où l’usage du pain n’était pas même connu, les Suédois devenus ingénieux par le besoin, y exercèrent les métiers et les arts dont ils pouvaient avoir quelque teinture. Alors toutes les distinctions que la fortune met entre les hommes furent bannies. L’officier qui ne put exercer aucun métier fut réduit à fendre et à porter le bois du soldat, devenu tailleur, drapier, menuisier, ou maçon, ou orfèvre, et qui gagnait de quoi subsister. Quelques officiers devinrent peintres; d’autres, architectes. Il y en eut qui enseignèrent les langues, les mathématiques; ils y établirent même des écoles publiques, qui, avec le temps, devinrent si utiles et si connues qu’on y envoyait des enfants de Moscou. Le comte Piper, premier ministre du roi de Suède, fut longtemps enfermé à Pétersbourg. Le czar était persuadé, comme le reste de l’Europe, que ce ministre avait vendu son maître au duc de Marlborough, et avait attiré sur la Moscovie les armes de la Suède, qui auraient pu pacifier l’Europe. Il lui rendit sa captivité plus dure. Ce ministre mourut quelques années après en Moscovie, peu secouru par sa famille, qui vivait à Stockholm dans l’opulence, et plaint inutilement par son roi, qui ne voulut jamais s’abaisser à offrir pour son ministre une rançon qu’il craignait que le czar n’acceptât pas car il n’y eut jamais de cartel d’échange entre Charles et le czar. L’empereur moscovite, pénétré d’une joie qu’il ne se mettait pas en peine de dissimuler, recevait sur le champ de bataille les prisonniers qu’on lui amenait en foule, et demandait à tout moment: « Où est donc mon frère Charles? » Il fit aux généraux suédois l’honneur de les inviter à sa table. Entre autres questions qu’il leur fit, il demanda au général Rehnsköld à combien les troupes du roi son maître pouvaient monter avant la bataille. Rehnsköld répondit que le roi seul en avait la liste, qu’il ne communiquait à personne; mais que pour lui il pensait que le tout pouvait aller à environ trente mille(150) hommes, savoir, dix-huit mille Suédois, et le reste Cosaques. Le czar parut surpris, et demanda comment ils avaient pu hasarder de pénétrer dans un pays si reculé, et d’assiéger Pultava avec ce peu de monde. « Nous n’avons pas toujours été consultés, reprit le général suédois; mais, comme fidèles serviteurs, nous avons obéi aux ordres de notre maître, sans jamais y contredire. » Le czar se tourna à cette réponse vers quelques-uns de ses courtisans, autrefois soupçonnés d’avoir trempé dans des conspirations contre lui: « Ah! dit-il, voilà comme il faut servir son souverain. » Alors, prenant un verre de vin: « A la santé, dit-il, de mes maîtres dans l’art de la guerre. » Rehnsköld lui demanda qui étaient ceux qu’il honorait d’un si beau titre. « Vous, messieurs les généraux suédois, reprit le czar. — Votre Majesté est donc bien ingrate, reprit le comte, d’avoir tant maltraité ses maîtres! » Le czar, après le repas, fit rendre les épées à tous les officiers généraux, et les traita comme un prince qui voulait donner à ses sujets des leçons de générosité et de la politesse qu’il connaissait. Mais ce même prince, qui traita si bien les généraux suédois, fit rouer tous les Cosaques qui tombèrent dans ses mains(151). Cependant cette armée suédoise, sortie de la Saxe si triomphante, n’était plus. La moitié avait péri de misère; l’autre moitié était esclave ou massacrée. Charles XII avait perdu en un jour le fruit de neuf ans de travaux, et de près de cent combats. Il fuyait dans une méchante calèche, ayant à son côté le major général Hord, blessé dangereusement(152). Le reste de sa troupe suivait, les uns à pied, les autres à cheval, quelques-uns dans des charrettes, à travers un désert où ils ne voyaient ni huttes, ni tentes, ni hommes, ni animaux, ni chemins; tout y manquait, jusqu’à l’eau même. C’était dans le commencement de juillet. Le pays est situé au quarante-septième degré. Le sable aride du désert rendait la chaleur du soleil plus insupportable: les chevaux tombaient; les hommes étaient près de mourir de soif. Un ruisseau d’eau bourbeuse(153) fut l’unique ressource qu’on trouva vers la nuit; on remplit des outres de cette eau, qui sauva la vie à la petite troupe du roi de Suède. Après cinq jours de marche, il se trouva sur le rivage du fleuve Hypanis, aujourd’hui nommé le Bog par les barbares, qui ont défiguré jusqu’au nom de ces pays, que des colonies grecques firent fleurir autrefois. Ce fleuve se joint à quelques milles de là au Borysthène, et tombe avec lui dans la mer Noire. Au delà du Bog, du côté du midi, est la petite ville d’Oczakov, frontière de l’empire des Turcs. Les habitants, voyant venir à eux une troupe de gens de guerre dont l’habillement et le langage leur étaient inconnus, refusèrent de les passer à Oczakov sans un ordre de Mehemet bacha, gouverneur de la ville. Le roi envoya un exprès à ce gouverneur, pour lui demander le passage; ce Turc, incertain de ce qu’il devait faire dans un pays où une fausse démarche coûte souvent la vie, n’osa rien prendre sur lui sans avoir auparavant la permission du sérasquier de la province, qui réside à Bender, dans la Bessarabie. Pendant qu’on attendait cette permission, les Russes, qui avaient pris l’armée du roi prisonnière, avaient passé le Borysthène, et approchaient pour le prendre lui-même. Enfin le bacha d’Oczakov envoya dire au roi qu’il fournirait une petite barque pour sa personne et pour deux ou trois hommes de sa suite. Dans cette extrémité, les Suédois prirent de force ce qu’ils ne pouvaient avoir de gré; quelques-uns allèrent à l’autre bord, dans une petite nacelle, se saisir de quelques bateaux, et les amenèrent à leur rivage: ce fut leur salut, car les patrons des barques turques, craignant de perdre une occasion de gagner beaucoup, vinrent en foule offrir leurs services. Précisément dans le même temps, la réponse favorable du sérasquier de Bender arrivait aussi; mais les Moscovites se présentaient(154), et le roi eut la douleur de voir cinq cents hommes de sa suite saisis par ses ennemis, dont il entendait les bravades insultantes. Le bacha d’Oczakov lui demanda, par un interprète, pardon de ses retardements, qui étaient cause de la prise de ces cinq cents hommes, et le supplia de vouloir bien ne point s’en plaindre au Grand Seigneur. Charles le promit, non sans lui faire une réprimande, comme s’il eût parlé à un de ses sujets. Le commandant de Bender, qui était en même temps sérasquier, titre qui répond à celui de général, et bacha de la province, qui signifie gouverneur et intendant, envoya en hâte un aga complimenter le roi, et lui offrir une tente magnifique, avec les provisions, le bagage, les chariots, les commodités, les officiers, toute la suite nécessaire pour le conduire avec splendeur jusqu’à Bender: car tel est l’usage des Turcs, non seulement de défrayer les ambassadeurs jusqu’au lieu de leur résidence, mais de fournir tout abondamment aux princes réfugiés chez eux, pendant le temps de leur séjour. FIN DU LIVRE QUATRIÈME. |