OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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HISTOIRE DE CHARLES XII

DISCOURS SUR L’HISTOIRE DE CHARLES XII.

(1)Il y a bien peu de souverains dont on dût écrire une histoire particulière. Eu vain la malignité ou la flatterie s’est exercée sur presque tous les princes: il n’y en a qu’un très petit nombre dont la mémoire se conserve; et ce nombre serait encore plus petit si l’on ne se souvenait que de ceux qui ont été justes. 

Les princes qui ont le plus de droit à l’immortalité sont ceux qui ont fait quelque bien aux hommes. Ainsi, tant que la France subsistera, on s’y souviendra de la tendresse que Louis XII avait pour son peuple; on excusera les grandes fautes de François Ier en faveur des arts et des sciences dont il a été le père; on bénira la mémoire de Henri IV, qui conquit son héritage à force de vaincre et de pardonner; on louera la magnificence de Louis XIV, qui a protégé les arts, que François Ier avait fait naître. 

Par une raison contraire, on garde le souvenir des mauvais princes, comme on se souvient des inondations des incendies et des pestes. 

Entre les tyrans et les bons rois sont les conquérants, mais plus approchants des premiers: ceux-ci ont une réputation éclatante, on est avide de connaître les moindres particularités de leur vie. Telle est la misérable faiblesse des hommes, qu’ils regardent avec admiration ceux qui ont fait du mal d’une manière brillante, et qu’ils parleront souvent plus volontiers du destructeur d’un empire que de celui qui l’a fondé. 

Pour tous les autres princes, qui n’ont été illustres ni en paix ni en guerre, et qui n’ont été connus ni par de grands vices, ni par de grandes vertus, comme leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter ni à fuir, elle n’est pas digne qu’on s’en souvienne. De tant d’empereurs de Rome, d’Allemagne, de Moscovie, de tant de sultans, de califes, de papes, de rois, combien y en a-t-il dont le nom ne mérite de se trouver ailleurs que dans les tables chronologiques, où ils ne sont que pour servir d’époques? 

Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi les autres hommes; cependant la fureur d’écrire est venue au point qu’à peine un souverain cesse de vivre que le public est inondé de volumes sous le nom de mémoires, d’histoire de sa vie, d’anecdotes de sa cour. Par là les livres se multiplient de telle sorte qu’un homme qui vivrait cent ans, et qui les emploierait à lire n’aurait pas le temps de parcourir ce qui s’est imprimé sur l’histoire seule, depuis deux siècles, en Europe. 

Cette démangeaison de transmettre à la postérité des détails inutiles, et d’arrêter les yeux des siècles à venir sur des événements communs, vient d’une faiblesse très ordinaire à ceux qui ont vécu dans quelque cour, et qui ont eu le malheur d’avoir quelque part aux affaires publiques. Ils regardent la cour où ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été; le roi qu’ils ont vu, comme le plus grand monarque; les affaires dont ils se sont mêlés, comme ce qui a jamais été de plus important dans le monde. Ils s’imaginent que la postérité verra tout cela avec les mêmes yeux. 

Qu’un prince entreprenne une guerre, que sa cour soit troublée d’intrigues, qu’il achète l’amitié d’un de ses voisins, et qu’il vende la sienne à un autre; qu’il fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques défaites; ses sujets, échauffés par la vivacité de ces événements présents, pensent être dans l’époque la plus singulière depuis la création. Qu’arrive-t-il? ce prince meurt; on prend après lui des mesures toutes différentes; on oublie, et les intrigues de sa cour, et ses maîtresses, et ses ministres, et ses généraux, et ses guerres, et lui-même. 

Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent de se tromper les uns les autres, et font des guerres et des alliances, on a signé des milliers de traités et donné autant de batailles; les belles ou infâmes actions sont innombrables. Quand toute cette foule d’événements et de détails se présente devant la postérité, ils sont presque tous anéantis les uns par les autres; les seuls qui restent sont ceux qui ont produit de grandes révolutions, ou ceux qui, ayant été décrits par quelque écrivain excellent, se sauvent de la foule, comme des portraits d’hommes obscurs peints par de grands maîtres. 

On se serait donc donné bien de garde d’ajouter cette histoire particulière de Charles XII roi de Suède, à la multitude des livres dont le public est accablé, si ce prince et son rival, Pierre Alexiowitz, beaucoup plus grand homme que lui, n’avaient été du consentement de toute la terre, les personnages les plus singuliers qui eussent paru depuis plus de vingt siècles. Mais on n’a pas été déterminé seulement à donner cette vie par la petite satisfaction d’écrire des faits extraordinaires; on a pensé que cette lecture pourrait être utile à quelques princes, si ce livre leur tombe par hasard entre les mains. Certainement il n’a point de souverain qui, en lisant la vie de Charles XII, ne doive être guéri de la folie des conquêtes. Car, où est le souverain qui pût dire: J’ai plus de courage et de vertus, une âme plus forte, un corps plus robuste; j’entends mieux la guerre, j’ai de meilleures troupes que Charles XII? Que si, avec tous ces avantages, et après tant de victoires, ce roi a été si malheureux, que devraient espérer les autres princes qui auraient la même ambition, avec moins de talents et de ressources? 

On a composé cette histoire sur des récits de personnes connues, qui ont passé plusieurs années auprès de Charles XII et de Pierre le Grand, empereur de Moscovie, et qui, s’étant retirées dans un pays libre, longtemps après la mort de ces princes, n’avaient aucun intérêt de déguiser la vérité. M. Fabrice, qui a vécu sept années dans la familiarité de Charles XII; M. de Fierville envoyé de France; M. de Villelongue, colonel au service de Suède; M. Poniatowski même(2), ont fourni les mémoires. 

On n’a pas avancé un seul fait sur lequel on n’ait consulté des témoins oculaires et irréprochables. C’est pourquoi on trouvera cette histoire fort différente des gazettes qui ont paru jusqu’ici(3) sous le nom de la Vie de Charles XII. Si l’on a omis plusieurs petits combats donnés entre les officiers suédois et moscovites, c’est qu’on n’a point prétendu écrire l’histoire de ces officiers, mais seulement celle du roi de Suède; même, parmi les événements de sa vie, on n’a choisi que les plus intéressants. On est persuadé que l’histoire d’un prince n’est pas tout ce qu’il a fait, mais ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité. 

On est obligé d’avertir que plusieurs choses, qui étaient vraies lorsqu’on écrivit cette histoire en 1728 cessent déjà de l’être aujourd’hui(4) en 1739. Le commerce commence, par exemple, à être moins négligé en Suède. L’infanterie polonaise est mieux disciplinée, et a des habits d’ordonnance quelle n’avait pas alors. Il faut toujours, lorsqu’on lit une histoire, songer au temps où l’auteur a écrit. Un homme qui ne lirait que le cardinal de Retz prendrait les Français pour des forcenés qui ne respirent que la guerre civile, la faction, et la folie. Celui qui ne lirait que l’histoire des belles années de Louis XIV dirait: Les Français sont nés pour obéir, pour vaincre, et pour cultiver les arts. Un autre qui verrait les mémoires des premières années de Louis XV ne remarquerait dans notre nation que de la mollesse, une avidité extrême de s’enrichir, et trop d’indifférence pour tout le reste. Les Espagnols d’aujourd’hui ne sont plus les Espagnols de Charles-Quint, et peuvent l’être dans quelques années. Les Anglais ne ressemblent pas plus aux fanatiques de Cromwell que les moines et les monsignori dont Rome est peuplée ne ressemblent aux Scipions. Je ne sais si les Suédois pourraient avoir tout d’un coup des troupes aussi formidables que celles de Charles XII. On dit d’un homme: Il était brave un tel jour; il faudrait dire, en parlant d’une nation: Elle paraissait telle sous un tel gouvernement, et en telle année. 

Si quelque prince et quelque ministre trouvaient dans cet ouvrage des vérités désagréables, qu’ils se souviennent qu’étant hommes publics ils doivent compte au public de leurs actions que c’est à ce prix qu’ils achètent leur grandeur; que l’histoire est un témoin et non un flatteur; et que le seul moyen d’obliger les hommes à dire du bien de nous, c’est d’en faire. 

REMARQUES SUR L’HISTOIRE(5)

Ne cessera-t-on jamais de nous tromper sur l’avenir, le présent, et le passé? Il faut que l’homme soit bien né pour l’erreur, puisque dans ce siècle éclairé on prend tant de plaisir à nous débiter les fables d’Hérodote, et des fables encore qu’Hérodote n’aurait jamais osé conter même à des Grecs. 

Que gagne-t-on à nous redire que Ménès était petit-fils de Noé? et par quel excès d’injustice peut-on se moquer des généalogies de Moréri, quand on en fabrique de pareilles? Certes Noé envoya sa famille voyager loin: son petit-fils Ménès, en Égypte; son autre petit-fils, à la Chine je ne sais quel autre petit-fils, en Suède, et un cadet, en Espagne. Les voyages alors formaient les jeunes gens bien mieux qu’aujourd’hui: il a fallu chez nos nations modernes des dix ou douze siècles pour s’instruire un peu de la géométrie mais ces voyageurs dont on parle étaient à peine arrivés dans des pays incultes qu’on y prédisait les éclipses. On ne peut douter au moins que l’histoire authentique de la Chine ne rapporte des éclipses calculées il y a environ quatre mille ans. Confucius en cite trente-six, dont les missionnaires mathématiciens ont vérifié trente-deux. Mais ces faits n’embarrassent point ceux qui ont fait Noé grand-père de Fo-hi: car rien ne les embarrasse. 

D’autres adorateurs de l’antiquité nous font regarder les Égyptiens comme le peuple le plus sage de la terre, parce que, dit-on, les prêtres avaient chez eux beaucoup d’autorité et il se trouve que ces prêtres si sages, ces législateurs d’un peuple sage, adoraient des singes, des chats, et des oignons. On a beau se récrier sur la beauté des anciens ouvrages égyptiens, ceux qui nous sont restés sont des masses informes; la plus belle statue de l’ancienne Égypte n’approche pas de celle du plus médiocre de nos ouvriers. Il a fallu que les Grecs enseignassent aux Égyptiens la sculpture; il n’y a jamais eu en Égypte aucun bon ouvrage que de la main des Grecs. Quelle prodigieuse connaissance, nous dit-on, les Égyptiens avaient de l’astronomie! les quatre côtés d’une grande pyramide sont exposés aux quatre régions du monde; ne voilà-t-il pas un grand effort d’astronomie? Ces Égyptiens étaient-ils autant de Cassini, de Halley, de Kepler, de Ticho-Brahé? Ces bonnes gens racontaient froidement à Hérodote que le soleil, en onze mille ans, s’était couché deux fois où il se lève: c’était là leur astronomie. 

Il en coûtait, répète M. Rollin, cinquante mille écus pour ouvrir et fermer les écluses du lac Moeris. M. Rollin est cher en écluses, et se mécompte en arithmétique. Il n’y a point d’écluse qui ne doive s’ouvrir et se fermer pour un écu, à moins qu’elle ne soit très mal faite. Il en coûtait, dit-il, cinquante talents pour ouvrir et fermer ces écluses. Il faut savoir qu’on évalua le talent du temps de Colbert à trois mille livres de France. Rollin ne songe pas que depuis ce temps la valeur numéraire de nos espèces est augmentée presque du double, et qu’ainsi la peine d’ouvrir les écluses du lac Moeris aurait dû coûter, selon lui, environ trois cent mille francs, ce qui est à peu près deux cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept livres plus qu’il ne faut. Tous les calculs de ses treize tomes se ressentent de cette inattention. Il répète encore après Hérodote qu’on entretenait d’ordinaire en Égypte, c’est-à-dire dans un pays beaucoup moins grand que la France, quatre cent mille soldats; qu’on donnait à chacun cinq livres le pain par jour et deux livres de viande. C’est donc huit cent mille livres de viande par jour pour les seuls soldats, dans un pays où l’on n’en mangeait presque point. D’ailleurs à qui appartenaient ces quatre cent mille soldats, quand l’Égypte était divisée en plusieurs petites principautés? On ajoute que chaque soldat avait six arpents francs de contributions: voilà donc deux millions quatre cent mille arpents qui ne payent rien à l’État. C’est cependant ce petit État qui entretenait plus de soldats que n’en a aujourd’hui le Grand Seigneur, maître de l’Égypte et de dix fois plus de pays que l’Égypte n’en contient. Louis XIV a eu quatre cent mille hommes sous les armes pendant quelques années; mais c’était un effort, et cet effort a ruiné la France. 

Si on voulait faire usage de sa raison au lieu de sa mémoire, et examiner plus que transcrire, on ne multiplierait pas à l’infini les livres et les erreurs; il faudrait n’écrire que des choses neuves et vraies. Ce qui manque d’ordinaire à ceux qui compilent l’histoire, c’est l’esprit philosophique: la plupart, au lieu de discuter des faits avec des hommes, font des contes à des enfants. Faut-il qu’au siècle où nous vivons on imprime encore le conte des Oreilles de Smerdis, et de Darius, qui fut déclaré roi par son cheval, lequel hennit le premier; et de Sanacharib, ou Sennakérib, ou Sennacabon, dont l’armée fut détruite miraculeusement par des rats! Quand on vent répéter ces contes, il faut du moins les donner pour ce qu’ils sont. 

Est-il permis à un homme de bon sens, lié dans le xviiie siècle, de nous parler sérieusement des oracles de Delphes? tantôt de nous répéter que cet oracle devina que Crésus faisait cuire une tortue et du mouton dans une tourtière; tantôt de nous dire que des batailles furent gagnées suivant la prédiction d’Apollon, et d’en donner pour raison le pouvoir du diable? M. Rollin, dans sa compilation de l’histoire ancienne, prend le parti des oracles contre MM. Van Dale, Fontenelle, et Basnage. « Pour M. de Fontenelle, dit-il, il ne faut regarder que comme un ouvrage de jeunesse son livre contre les oracles, tiré de Van Dale. » J’ai bien peur que cet arrêt de la vieillesse de Rollin contre la jeunesse de Fontenelle ne soit cassé au tribunal de la raison; les rhéteurs n’y gagnent guère leurs causes contre les philosophes. Il n’y a qu’à voir ce que dit Rollin dans son dixième tome, où il veut parler de physique: il prétend qu’Archimède, voulant faire voir à son bon ami le roi de Syracuse la puissance des mécaniques, fit mettre à terre une galère, la fit charger doublement, et la remit doucement à flot en remuant un doigt, sans sortir de dessus sa chaise. On sent bien que c’est là le rhéteur qui parle s’il avait été un peu philosophe, il aurait vu l’absurdité de ce qu’il avance. 

Il me semble que si l’on voulait mettre à profit le temps présent, on ne passerait point sa vie à s’infatuer des fables anciennes. Je conseillerais à un jeune homme d’avoir une légère teinture de ces temps reculés; mais je voudrais qu’on commençât une étude sérieuse de l’histoire au temps où elle devient véritablement intéressante pour nous: il me semble que c’est vers la fin du xve siècle. L’imprimerie, qu’on inventa en ce temps-là, commence à la rendre moins incertaine. L’Europe change de face; les Turcs, qui s’y répandent, chassent les belles-lettres de Constantinople: elles fleurissent en Italie; elles s’établissent en France; elles vont polir l’Angleterre, l’Allemagne, et le Septentrion. Une nouvelle religion sépare la moitié de l’Europe de l’obédience du pape. Un nouveau système de politique s’établit; on fait, avec le secours de la boussole, le tour de l’Afrique, et on commerce avec la Chine plus aisément que de Paris à Madrid. L’Amérique est découverte; on subjugue un nouveau monde, et le nôtre est presque tout changé; l’Europe chrétienne devient une espèce de république immense, ou la balance du pouvoir est établie mieux qu’elle ne le fut en Grèce. Une correspondance perpétuelle en lie toutes les parties, malgré les guerres que l’ambition des rois suscite, et même malgré les guerres de religion, encore plus destructives. Les arts, qui font la gloire des États, sont portés à un point que la Grèce et Rome ne connurent jamais. Voilà l’histoire qu’il faut que tout homme sache; c’est là qu’on ne trouve ni prédictions chimériques, ni oracles menteurs, ni faux miracles, ni fables insensées: tout y est vrai, aux petits détails près, dont il n’y a que les petits esprits qui se soucient beaucoup. Tout nous regarde, tout est fait pour nous; l’argent sur lequel nous prenons nos repas, nos meubles, nos besoins, nos plaisirs nouveaux tout nous fait souvenir chaque jour que l’Amérique et les Grandes-Indes, et par conséquent toutes les parties du monde entier, sont réunies depuis environ deux siècles et demi par l’industrie de nos pères. Nous ne pouvons faire un pas qui ne nous avertisse du changement qui s’est opéré depuis dans le monde. Ici ce sont cent villes qui obéissaient au pape, et qui sont devenues libres. Là on a fixé pour un temps les privilèges de toute l’Allemagne. Ici se forme la plus belle des républiques dans un terrain que la mer menace chaque jour d’engloutir. L’Angleterre a réuni la vraie liberté avec la royauté; la Suède l’imite, et le Danemark n’imite point la Suède. Que je voyage en Allemagne, en France, en Espagne, partout je trouve les traces de cette longue querelle qui a subsisté entre les maisons d’Autriche et de Bourbon, unies par tant de traités, qui ont tous produit des guerres funestes. Il n’y a point de particulier en Europe sur la fortune duquel tous ces changements n’aient influé. Il sied bien, après cela, de s’occuper de Salmanasar et de Mardokempad, et de rechercher les anecdotes du Persan Cayamarrat et de Sabaco Métophis! Un homme mûr, qui a des affaires sérieuses, ne répète point les contes de sa nourrice. 
 
 

NOUVELLES CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE(6)

Peut-être arrivera-t-il bientôt dans la manière d’écrire l’histoire ce qui est arrivé dans la physique. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens systèmes. On voudra connaître le genre humain dans ce détail intéressant qui fait aujourd’hui la base de la philosophie naturelle. 

On commence à respecter très peu l’aventure de Curtius, qui referma un gouffre en se précipitant au fond, lui et son cheval. On se moque des boucliers descendus du ciel, et de tous les beaux talismans dont les dieux faisaient présent si libéralement aux hommes, et des vestales qui mettaient un vaisseau à flot avec leur ceinture, et de toute cette foule de sottises célèbres dont les anciens historiens regorgent. On n’est guère plus content que dans son histoire ancienne, M. Rollin nous parle sérieusement du roi Nabis, qui faisait embrasser sa femme par ceux qui lui apportaient de l’argent, et qui mettait ceux qui lui en refusaient dans les bras d’une belle poupée toute semblable à la reine, et armée de pointes de fer sous son corps de jupe. On rit quand on voit tant d’auteurs répéter, les uns après les autres, que le fameux Othon, archevêque de Mayence, fut assiégé et mangé par une armée de rats, en 698; que des pluies de sang inondèrent la Gascogne en 1017; que deux armées de serpents se battirent près de Tournai en 1059. Les prodiges, les prédictions, les épreuves parle feu, etc., sont à présent dans le même rang que les contes d’Hérodote. 

Je veux parler ici de l’histoire moderne, dans laquelle on ne trouve ni poupées qui embrassent les courtisans, ni évêques mangés par les rats. 

On a grand soin de dire quel jour s’est donnée une bataille, et on a raison. On imprime les traités, on décrit la pompe d’un couronnement, la cérémonie de la réception d’une barrette, et même l’entrée d’un ambassadeur dans laquelle on n’oublie ni son suisse ni ses laquais. Il est bon qu’il y ait des archives de tout, afin qu’on puisse les consulter dans le besoin et je regarde à présent tous les gros livres comme des dictionnaires. Mais, après avoir lu trois ou quatre mille descriptions de batailles, et la teneur de quelques centaines de traités, j’ai trouvé que je n’étais guère plus instruit au fond. Je n’apprenais là que des événements. Je ne connais pas plus les Français et les Sarrasins par la bataille de Charles Martel, que je ne connais les Tartares et les Turcs par la victoire que Tamerlan remporta sur Bajazet. J’avoue que quand j’ai lu les mémoires du cardinal de Retz et de Mme de Motteville, je sais ce que la reine mère a dit mot pour mot à M. de Jersai; j’apprends comment le coadjuteur a contribué aux barricades; je peux me faire un précis des longs discours qu’il tenait à Mme de Bouillon: c’est beaucoup pour ma curiosité; c’est pour mon instruction très peu de chose. Il y a des livres qui m’apprennent les anecdotes vraies ou fausses d’une cour. Quiconque a vu les cours, ou a eu envie de les voir, est aussi avide de ces illustres bagatelles qu’une femme de province aime à savoir les nouvelles de sa petite ville: c’est au fond la même chose et le même mérite. On s’entretenait sous Henri IV des anecdotes de Charles IX. On parlait encore de M. le duc de Bellegarde dans les premières années de Louis XIV. Toutes ces petites miniatures se conservent une génération ou deux, et périssent ensuite pour jamais. 

On néglige cependant pour elles des connaissances d’une utilité plus sensible et plus durable. Je voudrais apprendre quelles étaient les forces d’un pays avant une guerre, et si cette guerre les a augmentées ou diminuées. L’Espagne a-t-elle été plus riche avant la conquête du nouveau monde qu’aujourd’hui? De combien était-elle plus peuplée du temps de Charles-Quint que sous Philippe IV? Pourquoi Amsterdam contenait-elle à peine vingt mille âmes il y a deux cents ans? pourquoi a-t-elle aujourd’hui deux cent quarante mille habitants? et comment le sait-on positivement? De combien l’Angleterre est-elle plus peuplée quelle ne l’était sous Henri VIII? Serait-il vrai, ce qu’on dit dans les Lettres persanes, que les hommes manquent à la terre, et qu’elle est dépeuplée en comparaison de ce qu’elle était il y a deux mille ans? Rome, il est vrai, avait alors plus de citoyens qu’aujourd’hui. J’avoue qu’Alexandrie et Carthage étaient de grandes villes; mais Paris, Londres, Constantinople, le grand Caire, Amsterdam Hambourg, n’existaient pas. Il y avait trois cents nations dans les Gaules; mais ces trois cents nations ne valaient la nôtre ni en nombre d’hommes ni en industrie. L’Allemagne était une forêt: elle est couverte de cent villes opulentes. Il semble que l’esprit de critique, tassé de ne persécuter que des particuliers, ait pris pour objet l’univers. On crie toujours que ce monde dégénère; et on veut encore qu’il se dépeuple. Quoi donc! nous faudra-t-il regretter les temps où il n’y avait pas de grand chemin de Bordeaux à Orléans, et où Paris était une petite ville dans laquelle on s’égorgeait? On a beau dire, l’Europe a plus d’hommes qu’alors, et les hommes valent mieux. On pourra savoir dans quelques années combien l’Europe est en effet peuplée car dans presque toutes les grandes villes on rend public le nombre des naissances au bout de l’année, et sur la règle exacte et sûre que vient de donner un Hollandais aussi habile qu’infatigable, on sait le nombre des habitants par celui les naissances. Voilà déjà un des objets de la curiosité de quiconque veut lire l’histoire en citoyen et en philosophe. Il sera bien loin de s’en tenir à cette connaissance; il recherchera quel a été le vice radical et la vertu dominante d’une nation; pourquoi elle a été puissante ou faible sur la mer; comment et jusqu’à quel point elle s’est enrichie depuis un siècle; les registres des exportations peuvent l’apprendre. Il voudra savoir comment les arts, les manufactures, se sont établis; il suivra leur passage et leur retour d’un pays dans un autre. Les changements dans les moeurs et dans les lois seront enfin son grand objet. On saurait ainsi l’histoire des hommes, au lieu de savoir une faible partie de l’histoire des rois et des cours. 

En vain je lis les annales de France; nos historiens se taisent tous sur ces détails. Aucun n’a eu pour devise: Homo sum, humani nil a me alienum puto(7). Il faudrait donc, me semble, incorporer avec art ces connaissances utiles dans le tissu des événements. Je crois que c’est la seule manière d’écrire l’histoire moderne en vrai politique et en vrai philosophe. Traiter l’histoire ancienne, c’est compiler, me semble, quelques vérités avec mille mensonges. Cette histoire n’est peut-être utile que de la même manière dont l’est la fable: par de grands événements qui font le sujet perpétuel de nos tableaux, de nos poèmes, de nos conversations, et dont on tire des traits de morale. Il faut savoir les exploits d’Alexandre comme on sait les travaux d’Hercule. Enfin cette histoire ancienne me paraît, à l’égard de la moderne, ce que sont les vieilles médailles en comparaison des monnaies courantes: les premières restent dans les cabinets; les secondes circulent dans l’univers pour le commerce des hommes. 

Mais, pour entreprendre un tel ouvrage, il faut des hommes qui connaissent autre chose que les livres; il faut qu’ils soient encouragés par le gouvernement, autant au moins, pour ce qu’ils feront, que le furent les Boileau, les Racine, les Valincour, pour ce qu’ils ne firent point; et qu’on ne dise pas d’eux ce que disait de ces messieurs un commis du trésor royal, homme d’esprit: « Nous n’avons vu encore d’eux que leurs signatures. » 
 
 

AVIS IMPORTANT SUR L’HISTOIRE DE CHARLES XII(8).

On se croit obligé, par respect pour le public et pour la vérité, de mettre au jour un témoignage irrécusable qui apprendra quelle foi on doit ajouter à l’Histoire de Charles XII

Il n’y a pas longtemps que le roi de Pologne, duc de Lorraine(9), se faisait relire cet ouvrage à Commercy; il fut si frappé de la vérité de tant de faits dont il avait été le témoin, et si indigné de la hardiesse avec laquelle on les a combattus dans quelques libelles et dans quelques journaux, qu’il voulut fortifier par le sceau de son témoignage la créance que mérite l’historien; et que, ne pouvant écrire lui-même, il ordonna à un de ses grands officiers de dresser l’acte suivant(10):

« Nous, lieutenant général des armées du roi, grand maréchal des logis de Sa Majesté polonaise, et commandant en Toulois, les deux Barrois, etc., certifions que Sa Majesté polonaise, après avoir entendu la lecture de l’Histoire de Charles XII, écrite par M. de Voltaire (dernière édition de Genève), après avoir loué le style... de cette histoire, et avoir admiré ces traits... qui caractérisent tous les ouvrages de cet illustre auteur, nous a fait l’honneur de nous dire qu’il était prêt à donner un certificat à M. de Voltaire, pour constater l’exacte vérité des faits contenus dans cette histoire. Ce prince a ajouté que M. de Voltaire n’a oublié ni déplacé aucun fait, aucune circonstance intéressante; que tout est vrai, que tout est en son ordre dans cette histoire qu’il a parlé sur la Pologne, et sur tous les événements qui y sont arrivés, etc., comme s’il en eût été témoin oculaire. Certifions, de plus, que ce prince nous a ordonné d’écrire sur-le-champ à M. de Voltaire pour lui rendre compte de ce que nous venions d’entendre, et l’assurer de son estime et de son amitié. 

« Le vif intérêt que nous prenons à la gloire de M. de Voltaire, et celui que tout honnête homme doit avoir pour ce qui constate la vérité des faits dans les histoires contemporaines, nous a pressé de demander au roi de Pologne la permission d’envoyer à M. de Voltaire un certificat en forme de tout ce que Sa Majesté nous avait fait l’honneur de nous dire. Le roi de Pologne non seulement y a consenti, mais même nous a ordonné de l’envoyer avec prière à M. de Voltaire d’en faire usage toutes les fois qu’il le jugera à propos, soit en le communiquant, soit en le faisant imprimer, etc. 

« Fait à Commercy, ce 11 juillet 1759. 

« Le comte de TRESSAN. »


AUTRE AVIS.

Le P. Barre, de Sainte-Geneviève, auteur d’une Histoire d’Allemagne, a mis dans différents endroits de son ouvrage plus de deux cents pages qui se trouvent dans l’Histoire de Charles XII par M. de Voltaire. Quelques critiques n’ont pas manqué d’en conclure que M. de Voltaire était un plagiaire. Il est sûr que l’un des deux l’est; mais les critiques devaient savoir que M. de Voltaire a écrit plus de quinze ans avant le P. Barre(11). D’ailleurs la différence du style dans tout ce que le P. Barre n’a pas copié est encore une preuve assez sensible. Les éditeurs ont cru devoir indiquer au moins quelques endroits que le P. Barre a copiés.