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| Commande CDROM | Table de Charles XII |. HISTOIRE DE CHARLES XII LETTRE A M. LE MARÉCHAL DE SCHULENBOURG,
A la Haye, le 15 septembre
1740.
(1)Monsieur, j’ai reçu
par un courrier de monsieur l’ambassadeur de France le journal de vos campagnes
de 1703 et 1704, dont Votre Excellence a bien voulu m’honorer. Je dirai
de vous comme de César: Eodem animo scripsit quo bellavit. Vous
devez vous attendre, monsieur, qu’un tel bienfait me rendra très
intéressé, et attirera de nouvelles demandes. Je vous supplie
de me communiquer tout ce qui pourra m’instruire sur les autres événements
de la guerre de Charles XII. J’ai l’honneur de vous envoyer le journal
des campagnes de ce roi(2), digne de
vous avoir combattu. Ce journal va jusqu’à la bataille de Pultava
inclusivement; il est d’un officier suédois, nommé M. Adlerfelt:
l’auteur me paraît très instruit et aussi exact qu’on peut
l’être; ce n’est pas une histoire, il s’en faut beaucoup ; mais ce
sont d’excellents matériaux pour en composer une, et je compte bien
réformer la mienne en beaucoup de choses sur les mémoires
de cet officier.
Je vous avoue d’ailleurs, monsieur, que j’ai vu avec plaisir dans ces mémoires beaucoup de particularités qui s’accordent avec les instructions sur lesquelles j’avais travaillé. Moi qui doute de tout, et surtout des anecdotes, je commençais à me condamner moi-même sur beaucoup de faits que j’avais avancés: par exemple, je n’osais plus croire que M. de Guiscard, ambassadeur de France, eût été dans le vaisseau de Charles XII à l’expédition de Copenhague; je commençais à me repentir d’avoir dit que le cardinal primat, qui servit tant à la déposition du roi Auguste, s’opposa en secret à l’élection du roi Stanislas; j’étais presque honteux d’avoir avancé que le duc de Marlborough s’adressa d’abord au baron de Görtz avant de voir le comte Piper, lorsqu’il alla conférer avec le roi Charles XII. Le sieur de La Motraye(3) m’avait repris sur tous ces faits avec une confiance qui me persuadait qu’il avait raison; cependant ils sont tous confirmés par les Mémoires de M. Adlerfelt. J’y trouve aussi que le roi de Suède mangea quelquefois, comme je l’avais dit, avec le roi Auguste qu’il avait détrôné, et qu’il lui donna la droite. J’y trouve que le roi Auguste et le roi Stanislas se rencontrèrent à sa cour et se saluèrent sans se parler. La visite extraordinaire que Charles XII rendit à Auguste à Dresde, en quittant ses États, n’y est pas omise. Le bon mot même du baron de Stralheim y est cité mot pour mot, comme je l’avais rapporté. Voici enfin comme on parle dans la préface du livre de M. Adlerfelt: « Quant au sieur de La Motraye, qui s’est ingéré de critiquer M. de Voltaire, la lecture de ces mémoires ne servira qu’à le confondre, et à lui faire remarquer ses propres erreurs, qui sont en bien plus grand nombre que celles qu’il attribue à son adversaire. » Il est vrai, monsieur, que je vois évidemment par ce journal que j’ai été trompé sur les détails de plusieurs événements militaires. J’avais, à la vérité, accusé juste le nombre des troupes suédoises et moscovites à la célèbre bataille de Narva; mais, dans beaucoup d’autres occasions, j’ai été dans l’erreur. Le temps, comme vous savez, est le père de la vérité; je ne sais même si on peut jamais espérer de la savoir entièrement. Vous verrez que, dans certains points, M. Adlerfelt n’est point d’accord avec vous, monsieur, au sujet de votre admirable passage de l’Oder; mais j’en croirai plus le général allemand, qui a dû tout savoir, que l’officier suédois, qui n’en a pu savoir qu’une partie. Je réformerai mon histoire sur les mémoires de Votre Excellence et sur ceux de cet officier. J’attends encore un extrait de l’histoire suédoise de Charles XII, écrite par M. Nordberg, chapelain de ce monarque. J’ai peur, à la vérité, que le chapelain n’ait quelquefois vu les choses avec d’autres yeux que les ministres qui m’ont fourni mes matériaux. J’estimerai son zèle pour son maître; mais moi, qui n’ai été chapelain ni du roi ni du czar; moi, qui n’ai songé qu’à dire vrai, j’avouerai toujours que l’opiniâtreté de Charles XII à Bender, son obstination à rester dix mois au lit, et beaucoup de ses démarches après la malheureuse bataille de Pultava, me paraissent des aventures plus extraordinaires qu’héroïques. Si l’on peut rendre l’histoire utile, c’est, ce me semble, en faisant remarquer le bien et le mal que les rois ont fait aux hommes. Je crois, par exemple, que si Charles XII, après avoir vaincu le Danemark, battu les Moscovites, détrôné son ennemi Auguste, affermi le nouveau roi de Pologne, avait accordé la paix au czar, qui la lui demandait; s’il était retourné chez lui vainqueur et pacificateur du Nord ; s’il s’était appliqué à faire fleurir les arts et le commerce dans sa patrie, il aurait été alors véritablement un grand homme; au lieu qu’il n’a été qu’un grand guerrier, vaincu à la fin par un prince qu’il n’estimait pas. Il eût été à souhaiter, pour le bonheur des hommes, que Pierre le Grand eût été quelquefois moins cruel, et Charles XII moins opiniâtre. Je préfère infiniment à l’un et à l’autre un prince qui regarde l’humanité comme la première des vertus, qui ne se prépare à la guerre que par nécessité, qui aime la paix parce qu’il aime les hommes, qui encourage tous les arts, et qui veut être, en un mot, un sage sur le trône: voilà mon héros, monsieur. Ne croyez pas que ce soit un être de raison; ce héros existe peut-être dans la personne d’un jeune roi(4) dont la réputation viendra bientôt jusqu’à vous; vous verrez si elle me démentira; il mérite des généraux tels que vous. C’est de tels rois qu’il est agréable d’écrire l’histoire: car alors on écrit celle du bonheur des hommes. Mais si vous examinez le fond du journal de M. Adlerfelt, qu’y trouverez-vous autre chose, sinon: lundi 3 avril, il y a eu tant de milliers d’hommes égorgés dans un tel champ; le mardi, des villages entiers furent réduits en cendres, et les femmes furent consumées par les flammes avec les enfants qu’elles tenaient dans leurs bras; le jeudi, on écrasa de mille bombes les maisons d’une ville libre et innocente, qui n’avait pas payé comptant cent mille écus à un vainqueur étranger qui passait auprès de ses murailles; le vendredi, quinze ou seize cents prisonniers périrent de froid et de faim? Voilà à peu près le sujet de quatre volumes. N’avez-vous pas fait réflexion souvent, monsieur le maréchal, que votre illustre métier est encore plus affreux que nécessaire? Je vois que M. Adlerfelt déguise quelquefois des cruautés, qui en effet devraient être oubliées, pour n’être jamais imitées. On m’a assuré, par exemple, qu’à la bataille de Frauenstadt, le maréchal Rehnsköld fit massacrer de sang-froid douze ou quinze cents Moscovites qui demandaient la vie à genoux six heures après la bataille; il prétend qu’il n’y en eut que six cents, encore ne furent-ils tués qu’immédiatement après l’action. Vous devez le savoir, monsieur; vous aviez fait les dispositions admirées des Suédois même à cette journée malheureuse: ayez donc la bonté de me dire la vérité, que j’aime autant que votre gloire. J’attends avec une extrême impatience le reste des instructions dont vous voudrez bien m’honorer: permettez-moi de vous demander ce que vous pensez de la marche de Charles XII en Ukraine, de sa retraite en Turquie, de la mort de Patkul. Vous pouvez dicter à un secrétaire bien des choses, qui serviront à faire connaître des vérités dont le public vous aura obligation. C’est à vous, monsieur, à lui donner des instructions en récompense de l’admiration qu’il a pour vous. Je suis avec les sentiments de la plus respectueuse estime, et avec des voeux sincères pour la conservation d’une vie que vous avez si souvent prodiguée, monsieur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur, V. En finissant ma lettre, j’apprends qu’on imprime à
la Haye la traduction française de l’Histoire de Charles XII,
écrite
en suédois par M. Nordberg: ce sera pour moi une nouvelle palette(5)
dans laquelle je tremperai les pinceaux dont il me faudra repeindre mon
tableau.
(6)Souffrez, monsieur, qu’ayant entrepris la tâche de lire ce qu’on a déjà publié(7) de votre Histoire de Charles XII, on vous adresse quelques justes plaintes, et sur la manière dont vous traitez cette histoire, et sur celle dont vous en usez dans votre préface avec ceux qui l’ont traitée avant vous. Nous aimons la vérité; mais l’ancien proverbe: toutes vérités ne sont pas bonnes à dire, regarde surtout les vérités inutiles. Daignez vous souvenir de ce passage de la préface de l’histoire de M. de Voltaire. « L’histoire d’un prince, dit-il, n’est pas tout ce qu’il a fait, mais seulement ce qu’il a fait de digne d’être transmis à la postérité. » Il y a peut-être des lecteurs qui aimeront à voir le catéchisme qu’on enseignait à Charles XII, et qui apprendront avec plaisir(8) qu’en 1693 le docteur Pierre Rudbeckius donna le bonnet de docteur au maître ès arts Aquinus, à Samuel Virenius, à Ennegius, à Herlandus, à Stuckius, et autres personnages très estimables sans doute, mais qui ont eu peu de part aux batailles de votre héros, à ses triomphes et à ses défaites. C’est peut-être une chose importante pour l’Europe qu’on sache que la chapelle du château de Stockholm, qui fut brûlée il y a cinquante ans, était dans la nouvelle aile du côté du nord, et qu’il y avait deux tableaux de l’intendant Kloker, qui sont à présent à l’église de Saint-Nicolas; que les sièges étaient couverts de bleu les jours de sermon; qu’ils étaient, les uns de chêne, et les autres de noyer(9), et qu’au lieu de lustres il y avait de petits chandeliers plats, qui ne laissaient pas de faire un fort bel effet; qu’on y voyait quatre figures de plâtre, et que le carreau était blanc et noir. Nous voulons croire encore(10) qu’il est d’une extrême conséquence d’être instruit à fond qu’il n’y avait point d’or faux dans le dais qui servit au couronnement de Charles XII; de savoir quelle était la largeur du baldaquin; si c’était de drap rouge ou de drap bleu que l’église était tendue, et de quelle hauteur étaient les bancs: tout cela peut avoir son mérite pour ceux qui veulent s’instruire des intérêts des princes. Vous nous dites, après le détail de toutes ces grandes choses, à quelle heure Charles XII fut couronné; mais vous ne dites point pourquoi il le fut avant l’âge prescrit par la loi; pourquoi on ôta la régence à la reine mère; comment le fameux Piper eut la confiance du roi; quelles étaient alors les forces de la Suède; quel nombre de citoyens elle avait; quels étaient ses alliés, son gouvernement, ses défauts et ses ressources. Vous nous avez donné une partie du journal militaire de M. Adlerfelt; mais, monsieur, un journal n’est pas plus une histoire que des matériaux ne sont une maison. Souffrez qu’on vous dise que l’histoire ne consiste point à détailler de petits faits, à produire des manifestes, des répliques, des dupliques. Ce n’est point ainsi que Quinte-Curce a composé l’histoire d’Alexandre; ce n’est point ainsi que Tite-Live et Tacite ont écrit l’histoire romaine. Il y a mille journalistes; à peine avons-nous deux ou trois historiens modernes. Nous souhaiterions que tous ceux qui broient les couleurs les donnassent à quelque peintre pour en faire un tableau. Vous n’ignorez pas que M. de Voltaire avait publié cette déclaration, que votre traducteur rapporte(11): « J’aime la vérité, et je n’ai d’autre but et d’autre intérêt que de la connaître. Les endroits de mon Histoire de Charles XII où je me serai trompé seront changés. Il est très naturel que M. Nordberg, Suédois, et témoin oculaire, ait été mieux instruit que moi, étranger. Je me réformerai sur ses mémoires; j’aurai le plaisir de me corriger. » Voilà, monsieur, avec quelle politesse M. de Voltaire parlait de vous, et avec quelle déférence il attendait votre ouvrage; quoiqu’il eût des mémoires sur le sien des mains de beaucoup d’ambassadeurs avec lesquels il paraît que vous n’avez pas eu grand commerce, et même de la part de plus d’une tête couronnée. Vous avez répondu, monsieur, à cette politesse française, d’une manière qui paraît dans un goût un peu gothique. Vous dites dans votre préface(12) que l’histoire donnée par M. de Voltaire ne vaut pas la peine d’être traduite, quoiqu’elle l’ait été dans presque toutes les langues de l’Europe, et qu’on ait fait à Londres huit éditions de la traduction anglaise. Vous ajoutez ensuite très poliment qu’un Puffendorf le traiterait, comme Varillas, d’archi-menteur. Pour donner des preuves de cette supposition si flatteuse, vous ne manquez pas de mettre dans les marges de votre livre toutes les fautes capitales où il est tombé. Vous marquez expressément que le major général Stuard ne reçut point une petite blessure à l’épaule, comme l’avance témérairement l’auteur français, d’après un auteur allemand, mais, dites-vous, une contusion un peu forte. Vous ne pouvez nier que M. de Voltaire n’ait fidèlement rapporté la bataille de Narva, laquelle produit chez lui au moins une description intéressante; vous devez savoir qu’il a été le seul écrivain qui ait osé affirmer que Charles XII donna cette bataille de Narva avec huit mille hommes seulement. Tous les autres historiens lui en donnaient vingt mille; ils disaient ce qui était vraisemblable, et M. de Voltaire a dit le premier la vérité dans cet article important. Cependant vous l’appelez archi-menteur, parce qu’il fait porter au général Liewen un habit rouge galonné au siège de Thorn ; et vous relevez cette erreur énorme, en assurant positivement que le galon n’était pas sur un fond rouge. Mais, monsieur, vous qui prodiguez sur des choses si graves le beau nom d’archi-menteur non seulement à un homme très amateur de la vérité, mais à tous les autres historiens qui ont écrit l’histoire de Charles XII, quel nom voudriez-vous qu’on vous donnât, après la lettre que vous rapportez du Grand Seigneur à ce monarque? Voici le commencement de cette lettre(13): « Nous sultan bassa, au roi Charles XII, par la grâce de Dieu roi de Suède et des Goths, salut, etc. » Vous qui avez été chez les Turcs, et qui semblez avoir appris d’eux à ne pas ménager les termes, comment pouvez-vous ignorer leur style? Quel empereur turc s’est jamais intitulé sultan bassa? Quelle lettre du divan a jamais ainsi commencé? Quel prince a jamais écrit qu’il enverra des ambassadeurs plénipotentiaires à la première occasion pour s’informer des circonstances d’une bataille? Quelle lettre du Grand Seigneur a jamais fini par ces expressions: àla garde de Dieu? Enfin, où avez-vous jamais vu une dépêche de Constantinople, datée de l’année de la création, et non pas de l’année de l’hégire? L’iman de l’auguste sultan, qui écrira l’histoire de ce grand empereur et de ses sublimes vizirs, pourra bien vous dire de grosses injures, si la politesse turque le permet. Vous sied-il bien, après la production d’une pièce pareille, qui ferait tant de peine à ce M. le baron de Puffendorf, de crier au mensonge sur un habit rouge? Êtes-vous bien d’ailleurs un zélé partisan de la vérité, quand vous supprimez les duretés exercées par la chambre des liquidations sous Charles XI? quand vous feignez d’oublier, en parlant de Patkul, qu’il avait défendu les droits des Livoniens qui l’en avaient chargé, de ces mêmes Livoniens qui respirent aujourd’hui sous la douce autorité de l’illustre Sémiramis du Nord(14)? Ce n’est pas là seulement trahir la vérité, monsieur : c’est trahir la cause du genre humain, c’est manquer à votre illustre patrie, ennemie de l’oppression. Cessez donc de prodiguer, dans votre compilation, des épithètes vandales et hérules à ceux qui doivent écrire l’histoire; cessez de vous autoriser du pédantisme barbare que vous imputez à ce Puffendorf. Savez-vous que ce Puffendorf est un auteur quelquefois aussi incorrect qu’il est en vogue? Savez-vous qu’il est lu parce qu’il est le seul de son genre qui fût supportable en son temps? Savez-vous que ceux que vous appelez archi-menteurs auraient à rougir s’ils n’étaient pas mieux instruits de l’histoire du monde que votre Puffendorf? Savez-vous que M. de La Martinière a corrigé plus de mille fautes dans la dernière édition de son livre? Ouvrons au hasard ce livre si connu. Je tombe sur l’article des papes. Il dit, en parlant de Jules II, « qu’il avait laissé, ainsi qu’Alexandre VI, une réputation honteuse. » Cependant les Italiens révèrent la mémoire de Jules II; ils voient en lui un grand homme qui, après avoir été à la tête de quatre conclaves, et avoir commandé des armées, suivit jusqu’au tombeau le magnifique projet de chasser les barbares d’Italie. Il aima tous les arts; il jeta le fondement de cette église qui est le plus beau monument de l’univers; il encourageait la peinture, la sculpture, l’architecture, tandis qu’il ranimait la valeur éteinte des Romains. Les Italiens méprisent avec raison la manière ridicule dont la plupart des ultramontains écrivent l’histoire des papes. Il faut savoir distinguer le pontife du souverain; il faut savoir estimer beaucoup de papes, quoiqu’on soit né à Stockholm; il faut se souvenir de ce que disait le grand Cosme de Médicis, « qu’on ne gouverne point des États avec des patenôtres; » il faut enfin n’être d’aucun pays, et dépouiller tout esprit de parti quand on écrit l’histoire. Je trouve, en ouvrant le livre de Puffendorf, à l’article de la reine Marie d’Angleterre, fille de Henri VIII, « qu’elle ne put être reconnue pour fille légitime sans l’autorité du pape. » Que de bévues dans ces mots! Elle avait été reconnue par le parlement; et comment d’ailleurs aurait-elle eu besoin de Rome pour être légitimée, puisque jamais Rome n’avait ni dû ni voulu casser le mariage de sa mère? Je lis l’article de Charles-Quint. J’y vois que, dès avant l’an 1516, Charles-Quint avait toujours devant les yeux son Nec plus ultra, mais alors il avait quinze ans, et cette devise ne fut faite que longtemps après. Dirons-nous pour cela que Puffendorf est un archi-menteur? Non; nous dirons que, dans un ouvrage d’une si grande étendue, il lui est pardonnable d’avoir erré, et nous vous prierons, monsieur, d’être plus exact que lui, mieux instruit que vous n’êtes du style des Turcs, plus poli avec les Français, et enfin plus équitable et plus éclairé dans le choix des pièces que vous rapportez. C’est un malheur inséparable du bien qu’a produit l’imprimerie, que cette foule de pièces scandaleuses, publiées à la honte de l’esprit et des moeurs. Partout où il y a une foule d’écrivains, il y a une foule de libelles; ces misérables ouvrages, nés souvent en France, passent dans le Nord, ainsi que nos mauvais vins y sont vendus pour du Bourgogne et du Champagne. On boit les uns, et on lit les autres, souvent avec aussi peu de goût; mais les hommes qui ont une vraie connaissance savent rejeter ce que la France rebute. Vous citez, monsieur, des pièces bien indignes d’être connues du chapelain de Charles XII. Votre traducteur, M. Warmholtz, a eu l’équité d’avertir, dans ses notes, que ce sont de ces mauvaises et ténébreuses satires qu’il n’est pas permis à un honnête homme de citer. Un historien a bien des devoirs. Permettez-moi de vous en rappeler ici deux qui sont de quelque considération: celui de ne point calomnier, et celui de ne point ennuyer. Je peux vous pardonner le premier, parce que votre ouvrage sera peu lu; mais je ne puis vous pardonner le second, parce que j’ai été obligé de vous lire. Je suis d’ailleurs, autant que je peux, votre très humble et très obéissant serviteur. |