OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite)

CHAPITRE LXI.

L’écossais Lass contrôleur général; ses opérations, ruine de l’état.

Quiconque veut s’instruire remarquera que, dans la minorité de Louis XIV, l’objet le plus mince arma le parlement de Paris et produisit une guerre civile; mais que, dans la minorité de Louis XV, la subversion de l’État ne put causer le moindre tumulte. La raison en est palpable. Le cardinal de Richelieu avait aigri tous les esprits, et ne les avait pas abaissés. Il y avait encore des grands, et tout respirait la faction à la mort de Louis XIII. Ce fut tout le contraire à la mort de Louis XIV. On était façonné au joug, il y avait très peu d’hommes puissants. Une raison beaucoup plus forte encore, c’est que le système de Lass, en excitant la cupidité de tous les citoyens, les rendait insensibles à tout le reste. Le prestige se fortifia de jour en jour. La conspiration du prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne, découverte à Paris en 1719, la prison et l’exil de ses adhérents, la guerre bientôt après déclarée au roi d’Espagne, ne servirent dans Paris qu’à l’entretien de quelques nouvellistes oisifs qui n’avaient pas de quoi acheter des actions. Le régent avait-il besoin de cinquante millions pour soutenir la guerre, Lass les faisait avec du papier. 

Cet Écossais, qui s’était fait catholique, mais qui ne s’était pas fait naturaliser légalement, fut déclaré enfin contrôleur général des finances(1), le décret de prise de corps décerné contre lui par le parlement subsistant toujours. 

C’était un charlatan à qui on donnait l’État à guérir, qui l’empoisonnait de sa drogue, et qui s’empoisonnait lui-même. On était si enivré de son système que, de toutes les grandes terres qu’il acheta en France, il n’en paya aucune en argent. Il ne donna que des à-compte en billets de banque. Ou le vit marguillier d’honneur à la paroisse Saint-Roch. Il donna cent mille écus à cette paroisse, mais ce ne fut qu’en papier. 

Après avoir porté la valeur numéraire des espèces à un prix exorbitant, il indiqua des diminutions successives. Le public, craignant ces diminutions sur l’argent, et croyant, sur la foi de Lass, que les billets avaient un prix immuable, s’empressait en foule de porter son argent comptant à la banque, et les plaisants leur disaient: « Messieurs, ne soyez pas en peine; on vous le prendra tout. » 

Que devenait donc tout l’argent du royaume? les gens habiles le resserraient. Lass en prodiguait une grande partie à l’établissement de sa compagnie des Indes orientales qui enfin a subsisté longtemps après lui; et il fit du moins ce bien au royaume: ce qui a fait penser qu’une partie de son système aurait été très utile si elle avait été modérée. Mais il remboursait en papier toutes les dettes de l’État: charges supprimées, effets royaux, rentes de l’Hôtel de Ville. Tous les débiteurs payaient en papier leurs créanciers. La France se crut riche; le luxe fut proportionné à cette confiance; mais bientôt après tout le monde se vit pauvre, excepté ceux qui avaient réalisé: c’était un terme nouveau introduit dans la langue par le système. 

Enfin il eut l’audace de faire rendre un arrêt du conseil, par lequel il était défendu de garder dans sa maison plus de cinq cents livres en espèces, sous peine de confiscation: c’était le dernier degré d’une absurdité tyrannique(2). Le parlement, fatigué de ces excès, engourdi par la multitude d’arrêts contradictoires du conseil, ne fit point de remontrances, parce qu’il en aurait fallu faire chaque jour. 

Le désordre croissant, on crut y remédier en réduisant(3) tous les billets de banque à moitié de leur valeur. Ce coup ne servit qu’à faire sentir à tout le monde l’état déplorable de la nation. Chacun se vit ruiné en se trouvant sans argent et en perdant la moitié de ses billets; et quoiqu’on réfléchit peu, on sentait que l’autre moitié était aussi perdue. 

Le gouvernement, étonné et incertain, révoqua la malheureuse défense de garder des espèces dans sa maison, et permit de faire venir de l’or et de l’argent de l’étranger, comme si on en pouvait faire venir autrement qu’en l’achetant. Le ministère ne savait plus où il en était, et rien n’apaisait les alarmes du public. 

Le régent fut obligé de congédier(4) le garde des sceaux d’Argenson, et de rappeler le chancelier d’Aguesseau. 

Lass lui porta la lettre de son rappel, et d’Aguesseau l’accepta d’une main dont il ne devait rien recevoir; il était indigne de lui et de sa place de rentrer dans le conseil quand Lass gouvernait toujours les finances. Il parut sacrifier encore plus sa gloire ,en se prêtant à de nouveaux arrangements chimériques que le parlement refusa, et en souffrant patiemment l’exil du parlement, qui fut envoyé à Pontoise. Jamais tout le corps du parlement n’avait été exilé depuis son établissement. Ce coup d’autorité aurait, en d’autres temps, soulevé Paris; mais la moitié des citoyens n’était occupée que de sa ruine, et l’autre, que de ses richesses de papier qui allaient disparaître. 

Chaque membre du parlement reçut une lettre de cachet(5). Les gardes du roi s’emparèrent de la grand’chambre; ils furent relevés par les mousquetaires. Ce corps n’était guère composé alors que de jeunes gens, qui mettaient partout la gaieté de leur âge. Ils tinrent leurs séances sur les fleurs de lis, et jugèrent un chat à mort, comme on juge un chien dans la comédie des Plaideurs; on fit des chansons, et on oublia le parlement. 

Le jeu des actions continua. Les arrêts contradictoires du conseil se multiplièrent, la confusion fut extrême. Le peuple manquant de pain et d’argent, se précipitant en foule aux bureaux de la banque pour échanger en monnaie des billets de dix livres, il y eut trois hommes étouffés dans la presse. Le peuple porta leurs corps morts dans la cour du Palais-Royal, en se contentant de crier au régent: « Voilà le fruit de votre système! » Cette aventure aurait produit une sédition violente, et commencé une guerre civile du temps de la Fronde. Le duc d’Orléans fit tranquillement enterrer les trois corps. Il augmenta le nombre des bureaux où le peuple pourrait avoir de la monnaie pour des billets de banque; tout fut apaisé. 

Lass, ne pouvant résister ni au désordre dont il était l’auteur, ni à la haine publique, se démit bientôt de sa place, et sortit du royaume beaucoup plus pauvre qu’il n’y était entré; victime de ses chimères, mais emportant avec lui la gloire d’avoir rétabli la compagnie des Indes, fondée par Colbert. Il la ranima avec du papier, mais elle coûta depuis un argent prodigieux(6).

CHAPITRE LXII.

Du parlement et de la bulle « Unigenitus », au temps du ministère de Dubois, archevêque de Cambrai et cardinal.

L’opposition constante du parlement aux brigandages du système de Lass n’était pas la seule cause de l’exil du parlement. Il combattait un système non moins absurde, celui de la fameuse bulle Unigenitus, qui fut si longtemps l’objet des railleries du public, des intrigues des jésuites, et des persécutions que les opposants essuyèrent. 

On a déjà dit(7) que cette bulle, fabriquée à Paris par trois jésuites, envoyée à Rome par Louis XIV, avait été signée par le pape Clément XI, et avait soulevé tous les esprits. La plupart des propositions condamnées par cette bulle roulaient sur les questions métaphysiques du libre arbitre, que les jansénistes n’entendaient pas plus que les jésuites et le consistoire. 

Les deux partis posaient pour fondement de leurs sentiments contraires un principe que la saine philosophie réprouve: c’est celui d’imaginer que l’Être éternel se conduit par des lois particulières. C’est de ce principe que sont sorties cent opinions sur la grâce, toutes également inintelligibles, parce qu’il faut être Dieu pour savoir comment Dieu agit. 

Le duc d’Orléans se moquait également du fanatisme janséniste et de l’absurdité moliniste. Il avait, dans le commencement de sa régence, abandonné le parti jésuitique à l’indignation et au mépris de la nation. Il avait longtemps favorisé le cardinal de Noailles et ses adhérents, persécutés sous Louis XIV par le jésuite Le Tellier; mais les temps changèrent lorsque, après une guerre de courte durée, il se réconcilia avec le roi d’Espagne Philippe V, et qu’il forma le dessein de marier le roi de France avec l’infante d’Espagne, et l’une de ses filles avec le prince des Asturies. Le roi d’Espagne Philippe V était gouverné par un jésuite, son confesseur, nommé Daubenton. Le général des jésuites exigea pour article préliminaire des deux contrats qu’on reçut la bulle en France comme un article de foi. C’était un ridicule digne des usages introduits dans une partie de l’Europe, que le mariage de deux grands princes dépendit d’une dispute sur la grâce efficace; mais enfin on ne put obtenir le consentement du roi d’Espagne qu’à cette condition. 

Celui qui ménagea toute cette nouvelle intrigue fut l’abbé Dubois, devenu archevêque de Cambrai. Il espérait la dignité de cardinal. C’était un homme d’un esprit ardent, mais fin et délié. Il avait été quelque temps précepteur du duc d’Orléans; enfin de ministre de ses plaisirs il était devenu ministre d’État. Le duc de Noailles et le marquis de Canillac, en parlant de lui au régent, ne l’appelaient jamais que l’abbé Friponneau. Ses moeurs, ses débauches, ses maladies qui en étaient la suite, sa petite mine, et sa basse naissance, jetaient sur lui un ridicule ineffaçable; mais il n’en devint pas moins le maître des affaires. 

Il avait pour la bulle Unigenitus plus de mépris encore que les évêques appelants, et que tous les parlements du royaume; mais il aurait essayé de faire recevoir l’Alcoran, pour peu que l’Alcoran eût contribué à son élévation. 

C’était un de ces philosophes dégagés des préjugés, élevé dans sa jeunesse auprès de la fameuse Ninon de l’Enclos. Il y parut bien à sa mort, qui arriva deux ans après. Il avait toujours dit à ses amis qu’il trouverait le moyen de mourir sans les sacrements de l’Église, et il tint parole. 

Voilà l’homme qui se mit en tête de faire ce que Louis XIV n’avait pu, d’obliger le cardinal de Noailles à rétracter son appel de la bulle, et de la faire enregistrer sans restriction au parlement de Paris. 

Il y avait alors un évêque de Soissons, nommé Languet, qui passait pour bien écrire, parce qu’il faisait de longues phrases et qu’il citait les Pères de l’Église à tout propos. C’est le même qui fit depuis le livre de Marie à la Coque(8). Dubois l’engagea à composer un corps de doctrine qui pût à la fois contenter les évêques adhérents au pape, et ne pas effaroucher le parti du cardinal de Noailles. Languet crut que son livre opérerait la paix de l’Église, et qu’il aurait le chapeau que Dubois prit pour lui-même. 

Dubois flatta le cardinal de Noailles, et menaça le parlement de Paris de l’envoyer à Blois s’il refusait d’enregistrer. Il essuya de longs refus des deux côtés, mais il ne se rebuta point. 

Il imagina d’abord que s’il faisait enregistrer la bulle à un autre tribunal qu’au parlement, ce corps craindrait qu’on ne s’accoutumât à se passer de lui, et en deviendrait plus docile. Il s’adressa donc au grand conseil; il y trouva autant de résistance qu’au parlement de Paris, et il ne se rebuta pas encore. Ce tribunal n’étant composé que d’environ cinquante membres ordinaires, il ne s’agissait que d’y venir avec un nombre plus considérable de ceux qui avaient droit d’y prendre séance. 

Le duc d’Orléans y amena tous les princes, tous les pairs, des conseillers d’État, des maîtres des requêtes; et le chancelier d’Aguesseau oublia tous ses principes au point de se livrer à cette manoeuvre; il fut l’instrument du secrétaire d’État Dubois. On ne pouvait guère s’abaisser davantage. La bulle fut aisément enregistrée à la pluralité des voix, comme une loi de l’État et de l’Église. Le parlement, qui ne voulait point aller à Blois, et qui était fort las d’être à Pontoise, promit d’enregistrer, à condition qu’on ne s’adresserait plus au grand conseil. Il enregistra(9) donc la bulle qu’il avait déjà enregistrée sous Louis XIV, « conformément aux règles de l’Église, et aux maximes du royaume sur les appels au futur concile ». 

Cet enregistrement, tout équivoque qu’il était, satisfit la cour. Le cardinal de Noailles se rétracta solennellement, Rome fut contente, le parlement revint à Paris: Dubois fut bientôt après cardinal et premier ministre; et pendant son ministère tout fut ridicule et tranquille. 

L’excès de ce ridicule fut porté au point que l’assemblée du clergé de 1721 donna publiquement à un savetier(10) une pension pour avoir crié dans son quartier en faveur de la bulle Unigenitus.

Il y a seulement à remarquer que lorsque Dubois fut cardinal et premier ministre, en 1722, le duc d’Orléans lui fit prendre la première place après les princes du sang au conseil du roi. Les cardinaux de Richelieu et de Mazarin avaient osé précéder les princes, mais ces exemples odieux n’étaient plus suivis; et c’était beaucoup que les cardinaux, qui n’ont qu’une dignité étrangère, siègeassent avant les pairs du royaume, les maréchaux de France et le chancelier, qui appartiennent à la nation. Le jour que Dubois vint prendre séance(11), le duc de Noailles, les maréchaux de Villeroi et de Villars, sortirent, le chancelier d’Aguesseau s’absenta. On négocia selon la coutume; chaque parti fit des mémoires. Le chancelier et le duc de Noailles tinrent ferme. D’Aguesseau soutint mieux les prérogatives de sa place contre Dubois, qu’il n’en avait maintenu la dignité lorsqu’il revint à Paris à la suite de l’Écossais Lass. Le résultat fut qu’on l’envoya une seconde fois à sa terre de Frêne; et il eut alors si peu de considération qu’il ne fut pas même rappelé sous les ministères suivants, qu’il ne reparut à la cour que sous le cardinal de Fleury, et ne reprit les sceaux qu’en 1737, dix ans après son rappel. 

Pour le duc de Noailles, le cardinal Dubois eut le plaisir de l’exiler pour quelque temps dans la petite ville ou bourg de Brive-la-Gaillarde en Limousin. Dubois était fils d’un apothicaire de Brive-la-Gaillarde. Le duc de Noailles ne l’avait épargné ni sur sa patrie ni sur sa naissance, et le cardinal lui rendit ses plaisanteries en le confinant auprès de la boutique de son père. 

Après Dubois, qui mourut en philosophe(12), et qui était après tout un homme d’esprit, le duc d’Orléans, qui lui ressemblait par ces deux côtés, daigna être premier ministre lui-même. Il ne persécuta personne pour la bulle; le parlement n’eut avec lui aucun démêlé. 

Le duc de Bourbon-Condé succéda au duc régent dans le ministère; mais l’abbé Fleury, ancien évêque de Fréjus, depuis cardinal, gouverna despotiquement les affaires ecclésiastiques. Il persécuta sourdement tant que le duc de Bourbon fut ministre; mais dès qu’il fut venu à bout de le renvoyer, il persécuta hautement, quoiqu’il affectât de la douceur dans sa conduite. 

CHAPITRE LXIII.

Du parlement sous le ministère du duc de Bourbon.

Le duc de Bourbon ne fut premier ministre que parce que, immédiatement après la mort du duc d’Orléans, il monta par un escalier dérobé chez le roi, à peine majeur, lui apprit la mort de ce prince(13), lui demanda la place, et obtint un oui que l’évêque de Fréjus, Fleury, n’osa pas faire changer en refus. L’État fut alors gouverné par la marquise de Prie(14), fille d’un entrepreneur des vivres nommé Pléneuf, et par un des frères Pâris(15), autrefois entrepreneur des vivres, qui s’appelait Pâris-Duverney. La marquise de Prie était une jeune femme de vingt-quatre ans, aimée du duc de Bourbon. Pâris-Duverney avait de grandes connaissances en finances; il était devenu secrétaire du prince ministre(16). Ce fut lui qui imagina de marier le jeune roi à la fille de Stanislas Leczinski, retiré à Veissembourg après avoir perdu le royaume de Pologne que Charles XII lui avait donné. Les finances n’étaient pas rétablies, il fallut des impôts. Duverney proposa le cinquantième en nature sur tous les fonds nobles, roturiers et ecclésiastiques, une taxe pour le joyeux avènement du roi, une autre appelée la ceinture de la reine, le renouvellement d’une érection d’offices sur les marchandises qui arrivent à Paris par eau, et quelques antres édits qui déplurent tous à la nation, déjà irritée de se voir entre les mains d’un homme si nouveau, et d’une jeune femme dont la conduite n’était pas approuvée. 

Le parlement refusa d’enregistrer: il fallut mener le roi tenir un de ces lits de justice où l’on enregistre tout par ordre du souverain(17). Le chancelier d’Aguesseau était éloigné; ce fut le garde des sceaux d’Armenonville(18) qui exécuta les volontés de la cour. On conservait par cet édit la liberté des remontrances au parlement; mais on ordonnait que les membres de ce corps n’auraient jamais voix délibérative en fait de remontrances qu’après dix années d’exercice, qui furent réduites à cinq. 

Ce nouveau ministère effaroucha également le clergé, la noblesse et le peuple. Presque toute la cour se réunit contre lui; l’évêque de Fréjus en profita. Il n’eut pas de peine à faire exiler le duc de Bourbon(19), son secrétaire et sa maîtresse et il devint le maître du royaume aussi aisément que s’il eût donné une abbaye. Fleury n’eut pas, à la vérité, le titre de premier ministre; mais, sans aucun titre que celui de conseiller au conseil du roi, il fut plus absolu que les cardinaux d’Amboise, Richelieu et Mazarin; et avec l’extérieur le plus modeste il exerça le pouvoir le plus illimité. 

CHAPITRE LXIV.

Du parlement au temps du cardinal Fleury.

Dubois, pour être cardinal, avait fait recevoir la constitution Unigenitus et les formulaires, et toutes les simagrées ultramontaines dont il se moquait. Fleury eut cette dignité dès que le duc de Bourbon fut renvoyé, et il soutint les idées de la cour de Rome par les principes qu’il s’était faits. C’était un génie médiocre, d’ailleurs sans passions, sans véhémence, mais ami de l’ordre. Il croyait que l’ordre consistait dans l’obéissance au pape, et il fit, par une politique qu’il crut nécessaire, ce qu’avait fait le jésuite Le Tellier par esprit de parti, et par un fanatisme mêlé de méchanceté et de fraude. Il donna plus de lettres de cachet, et fit des actions plus sévères encore pendant son ministère, que Le Tellier pendant qu’il confessa Louis XIV. 

En 1730, trois curés du diocèse d’Orléans(20), qui exposèrent le sentiment véritable de tous les ordres de l’État sur la bulle, et qui osèrent parler comme presque tous les citoyens pensaient, furent excommuniés par leur évêque. Ils en appelèrent comme d’abus au parlement, en vertu d’une consultation de quarante avocats. Les avocats peuvent se tromper comme le consistoire; leur avis n’est pas une loi; mais ils ne sont avocats que pour donner leur avis. Ils usaient de leur droit. Le cardinal Fleury fit rendre contre leur consultation un arrêt du conseil flétrissant, qui les condamnait à se rétracter. 

Condamner des jurisconsultes à penser autrement qu’ils ne pensent, c’est un acte d’autorité qu’il est difficile de faire exécuter. Tout le corps des avocats de Paris et de Rouen signa une déclaration très éloquente dans laquelle ils expliquèrent les lois du royaume. Ils cessèrent tous de plaider jusqu’à ce que leur déclaration, ou plutôt leur plainte, eût été approuvée par la cour. Ils obtinrent cette fois ce qu’ils demandaient(21). De simples citoyens triomphèrent n’ayant pour armes que la raison(22).

Ce fut vers ce temps-là que les avocats prirent le titre d’ordre; ils trouvèrent le terme de corps trop commun; ils répétèrent si souvent l’ordre des avocats, que le public s’y accoutuma, quoiqu’ils ne soient ni un ordre de l’État, ni un ordre militaire, ni un ordre religieux, et que ce mot fût absolument étranger à leur profession(23).

Tandis que cette petite querelle nourrissait l’animosité des deux partis, le tombeau d’un diacre nommé l’abbé Pâris, inhumé au cimetière de Saint-Médard, semblait être le tombeau de la bulle. 

Cet abbé Pâris, frère d’un conseiller au parlement, était mort appelant et réappelant de la bulle au futur concile. Le peuple lui attribua une quantité incroyable de miracles(24). On allait prier jour et nuit en français sur sa tombe; et prier Dieu en français était regardé comme un outrage à l’Église romaine, qui ne prie qu’en latin. 

Un des grands miracles de ce nouveau saint était de donner des convulsions à ceux qui l’invoquaient. Jamais il n’y eut de fanatisme plus accrédité. 

Cette nouvelle folie ne favorisait pas le jansénisme aux yeux des gens sensés; mais elle établissait dans toute la nation une aversion pour la bulle et pour tout ce qui émane de Rome. On se hâta d’imprimer la Vie de saint Pâris(25). « La sacrée congrégation des éminentissimes et révérendissimes cardinaux de la sainte Église romaine, inquisiteurs généraux dans toute la république chrétienne contre les hérétiques », prononça excommunication majeure contre ceux qui liraient la vie du bienheureux diacre, et condamna le livre à être brûlé. L’exécution se fit avec la grande cérémonie extraordinaire. On dressa dans la place, vis-à-vis le couvent de la Minerve, un vaste échafaud, et à trente pas un grand bûcher. Les cardinaux montèrent sur l’échafaud: le livre fut présenté, lié et garrotté de petites chaînes de fer, au cardinal doyen. Celui-ci le donna au grand-inquisiteur, qui le rendit au greffier; le greffier le donna au prévôt, le prévôt à un huissier, l’huissier à un archer, l’archer au bourreau. Le bourreau l’éleva en l’air en se tournant gravement vers les quatre points cardinaux; ensuite il délia le prisonnier; il le déchira feuille à feuille; il trempa chaque feuille dans de la poix bouillante(26); ensuite on versa le tout dans le bûcher, et le peuple cria anathème aux jansénistes. 

Cette momerie de Rome redoubla les momeries de Saint-Médard. La France était toute janséniste, excepté les jésuites et les évêques du parti romain. Le parlement de Paris ne cessait de rendre des arrêts contre les évêques qui exigeaient des mourants l’acceptation de la bulle, et qui refusaient aux rénitents les sacrements et la sépulture. L’abbé de Tencin(27), archevêque d’Embrun, qui n’était alors connu que pour avoir converti l’Écossais Lass, mais qui songeait déjà à se procurer un chapeau de cardinal, crut le mériter par une lettre violente contre le parlement. Ce tribunal allait la faire brûler selon l’usage mais on le prévint en la supprimant par un arrêt du conseil. 

Ces petites dissensions pour des choses que le reste de l’Europe méprisait augmentaient tous les jours entre le parlement et les évêques. L’archevêque de Paris Vintimille, successeur de Noailles, avait fait une instruction pastorale violente contre les avocats; le parlement de Paris la condamna. 

Le cardinal Fleury fit casser l’arrêt du parlement par le conseil du roi. Les avocats cessèrent de plaider, comme le parlement avait quelquefois cessé de rendre la justice. Ils semblaient plus en droit que le parlement de suspendre leurs fonctions; car les juges font serment de siéger, et les avocats n’en font point de plaider. Le ministre en exila onze. Le roi défendit au parlement de se mêler de cette affaire(28). Il fallait bien pourtant qu’il s’en mêlât, puisque sans avocats il était difficile de rendre la justice. Il se dédommagea alors en donnant un arrêt contre la bulle du pape qui avait condamné la Vie du bienheureux saint Pâris(29), et contre d’autres bulles qui flétrissaient l’évêque de Montpellier, Colbert, ennemi déclaré de cette malheureuse constitution Unigenitus, source de tant de troubles. 

Le parlement crut qu’il pourrait toucher le roi s’il lui parlait dans l’absence du cardinal Fleury. Il sut que ce ministre était à une petite maison de campagne qu’il avait au village d’Issy. Des députés prirent ce temps pour aller à la cour(30). Le roi ne voulut point les voir; ils insistèrent, on les fit retirer. Ils rencontrèrent dans les avenues le cardinal, qui revenait d’Issy. L’abbé Pucelle(31), très célèbre en ce temps-là, et qui était un des députés, lui dit que le parlement n’avait jamais été si maltraité. Le cardinal soutint l’autorité du conseil, et crut se tirer d’affaire en avouant qu’il y avait quelque chose à reprendre dans la forme. L’abbé Pucelle répliqua que la forme ne valait pas mieux que le fond. On se sépara aigri de part et d’autre. 

La cour, embarrassée, rappela les onze avocats de leur exil, afin que la justice ne fût point interrompue; mais le cardinal persista à empêcher le roi de recevoir les députations du parlement. 

Enfin ils furent mandés à Versailles par une lettre de cachet(32). Le chancelier d’Aguesseau les réprimanda au nom du roi, et leur ordonna de biffer sur les registres tout ce qu’ils avaient arrêté au sujet des disputes présentes; il acheva, par cet acte de soumission au cardinal, de se décréditer dans tous les esprits qui lui avaient été si longtemps favorables. Le parlement reçut ordre de ne se mêler en aucune manière des affaires ecclésiastiques; elles furent toutes évoquées au conseil. Par là le cardinal Fleury semblait supprimer et aurait supprimé en effet, s’il l’avait pu, les appels comme d’abus, le seul rempart des libertés de l’Église gallicane(33), et l’un des plus anciens privilèges de la nation et du parlement. Le cardinal Mazarin n’aurait jamais osé faire cette démarche, le cardinal de Richelieu ne l’aurait pas voulu; le cardinal Fleury la fit comme une chose simple et ordinaire. 

Le parlement, étonné, s’assembla(34). Il déclara qu’il n’administrerait plus la justice si l’on en détruisait ainsi les premiers fondements. Des députés allèrent à Compiègne, où était le roi. Le premier président voulut parler, le roi le fit taire. 

L’abbé Pucelle eut le courage de présenter la délibération par écrit; le roi la prit, et la fit déchirer par le comte de Maurepas, secrétaire d’État. L’abbé Pucelle fut exilé, et le conseiller Titon envoyé à la Bastille. 

Nouvelle députation du parlement pour redemander les conseillers Pucelle et Titon. La députation se présenta à Compiègne. 

Pour réponse(35), le cardinal fit exiler le président Ogier, les conseillers de Vrevin, Robert et de La Fautrière. Les partisans de la bulle abusèrent de leur triomphe. Un archevêque d’Arles outragea tous les parlements du royaume dans son instruction pastorale(36); il les traita de séditieux et de rebelles. On n’avait jamais vu auparavant des chansons dans un mandement d’évêque: celui d’Arles(37) fit voir cette nouveauté. Il y avait dans ce mandement une chanson contre le parlement de Paris, qui finissait par ces vers: 
 

           Thémis, j’implore ta vengeance 
           Contre ce rebelle troupeau. 
           N’en connais-tu pas l’arrogance? 
Mais non, je ne vois plus dans tes mains la balance 
Pourquoi devant tes yeux gardes-tu ton bandeau?

Le parlement d’Aix fit brûler l’instruction pastorale et la chanson et le cardinal Fleury eut la sagesse de faire exiler l’auteur. 

L’année 1733 se passa en mandements d’évêques, en arrêté du parlement, et en convulsions. Le gouvernement avait déjà fait fermer le cimetière de Saint-Médard, avec défense d’y faire aucun miracle(38). Mais les convulsionnaires allaient danser secrètement dans les maisons, et même chez plusieurs membres du parlement. 

Le cardinal, prévoyant qu’on allait soutenir une guerre contre la maison d’Autriche, ne voulut pas en avoir une intestine pour des intérêts si méprisables. Il laissa là pour cette fois la bulle, les convulsions, les miracles et les mandements. Il savait plier, il rappela les exilés. Le parlement, qui avait déjà repris les fonctions de son devoir, rendit la justice aux citoyens comme à l’ordinaire. Le cardinal eut l’adresse de lui renvoyer, par des lettres patentes du roi, la connaissance des miracles et des convulsions. Il n’était besoin d’aucunes lettres patentes pour que le parlement connût de ces farces, qui sont un objet de police. Cependant il fut si flatté de cette marque d’attention qu’il décréta quelques convulsionnaires, quoiqu’ils fussent protégés ouvertement par un président nommé Dubois, et par quelques conseillers qui jouaient eux-mêmes dans ces comédies. Le bruit que faisaient toutes ces sottises fut étouffé par la guerre de 1733, et cet objet fit disparaître tous les autres. 

CHAPITRE LXV.

Du parlement, des convulsions, des folies de Paris jusqu’à 1752.

Le parlement fut donc tranquille pendant cette guerre heureuse. A peine le public s’aperçut-il que l’on condamna des thèses soutenues en Sorbonne en faveur des prétentions ultramontaines, qu’on fit brûler une lettre de Louis XIV à Louis XV, et d’autres satires méprisables, aussi bien que quelques lettres d’évêques constitutionnaires. L’affaire la plus mémorable, et qui méritait le moins de l’être, fut celle d’un conseiller du parlement, nommé Carré de Mongeron, fils d’un homme d’affaires. Il était très ignorant et très faible, débauché, et sans esprit. Les jansénistes lui tournèrent la tête: il devint convulsionnaire outré. Il crut avoir vu des miracles, et même en avoir fait. Les gens du parti le chargèrent d’un gros recueil de miracles(39), qu’il disait attestés par quatre mille personnes. Ce recueil était accompagné d’une lettre au roi, que Carré eut l’imbécillité de signer et la folie de porter lui-même à Versailles. Ce pauvre homme disait au roi, dans sa lettre, « qu’il avait été fort débauché dans sa jeunesse, qu’il avait même poussé le libertinage jusqu’à être déiste », comme si la connaissance et l’adoration d’un Dieu pouvaient être le fruit de la débauche; mais c’est ainsi que le fanatisme imbécile raisonne. Le conseiller Carré alla à Versailles, le 29 août 1737, avec son recueil et sa lettre; il attendit le roi à son passage, se mit à genoux, présenta ses miracles: le roi les reçut, les donna au cardinal Fleury, et dès qu’on eut vu de quoi il était question, on expédia une lettre de cachet pour mettre à la Bastille le conseiller. On l’arrêta le lendemain dans sa maison à Paris; il baisa la lettre de cachet en vrai martyr; le parlement s’assembla. Il n’avait rien dit quand on avait donné une lettre de cachet au duc de Bourbon, prince du sang et pair du royaume, et il fit une députation en faveur de Carré. Cette démarche ne servit qu’à faire transférer le prisonnier près d’Avignon, et ensuite au château de Valence, où il est mort fou. Un tel homme en Angleterre en aurait été quitte pour être sifflé de la nation; il n’aurait pas été mis en prison, parce que ce n’est point un crime d’avoir vu des miracles, et que, dans ce pays gouverné par des lois, on ne punit point le ridicule. Les convulsionnaires de Paris mirent Carré au rang des plus grands confesseurs de la foi. 

Au mois de janvier 1738, le parlement s’opposa à la canonisation de Vincent de Paul, prêtre gascon, célèbre en son temps. La bulle de canonisation envoyée par Benoît XIII parut contenir des maximes dont les lois de la France ne s’accommodent pas. Elle fut rejetée; mais le cardinal Fleury, qui protégeait les frères de Saint-Lazare, institués par Vincent, et qui les opposait secrètement aux jésuites, fit casser par le conseil l’arrêt du parlement, et Vincent fut reconnu pour saint malgré les remontrances: aucune de ces petites querelles ne troubla le repos de la France(40).

Après la mort du cardinal Fleury et les mauvais succès de la guerre de 1741, le parlement reprit un nouvel ascendant. Les impôts révoltaient les esprits, et les fautes qu’on reprochait aux ministres encourageaient les murmures. La maladie épidémique des querelles de religion, trouvant les coeurs aigris augmenta la fermentation générale. Le cardinal Fleury, avant sa mort, s’était donné pour successeur dans les affaires ecclésiastiques un théatin nommé Boyer, qu’il avait fait précepteur du dauphin. Cet homme avait porté dans son ministère obscur toute la pédanterie de son état de moine; il avait rempli les premières places de l’Église de France d’évêques qui regardaient la trop fameuse bulle Unigenitus comme un article de foi et comme une loi de l’État. Beaumont, qui lui devait l’archevêché de Paris, se laissa persuader qu’il extirperait le jansénisme. Il engageait les curés de son diocèse à refuser la communion qu’on appelle le viatique, et qui signifie provision de voyage, aux mourants qui avaient appelé de la bulle et qui s’étaient confessés à des prêtres appelants; et conséquemment à ce refus de communion on devait priver les jansénistes reconnus de la sépulture. Il y a eu des nations chez lesquelles ce refus de la sépulture était un crime digne du dernier supplice; et dans les lois de tous les peuples, le refus des derniers devoirs aux morts est une inhumanité punissable. 

(41)Le curé de la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont, qui était un chanoine de Sainte-Geneviève, nommé frère Boitin(42), refusa d’administrer un fameux professeur de l’université, successeur du célèbre Rollin. L’archevêque de Paris ne s’apercevait pas qu’en voulant forcer ses diocésains à respecter la bulle, il les accoutumait à ne pas respecter les sacrements. Coffin mourut sans être communié; on fit difficulté de l’enterrer, et son neveu, conseiller au Châtelet, força enfin le curé de lui donner la sépulture; mais ce même conseiller, étant malade à la mort, six mois après, à la fin de l’année 1750, fut puni d’avoir enterré son oncle. Le même Boitin lui refusa l’eucharistie et les huiles, et lui signifia qu’il ne serait ni communié, ni oint, ni enterré, s’il ne produisait un billet par lequel il fût certifié qu’il avait reçu l’absolution d’un prêtre attaché à la constitution. Ces billets de confession commençaient à être mis en usage par l’archevêque. Cette innovation tyrannique était regardée par tous les esprits sérieux comme un attentat contre la société civile. Les autres n’en voyaient que le ridicule, et le mépris pour l’archevêque retombait malheureusement sur la religion. Le parlement décréta le séditieux curé, l’admonesta, le condamna à l’aumône, et le fit mettre pendant quelques heures à la Conciergerie(43).

Le parlement fit au roi plusieurs remontrances, très approuvées de la nation, pour arrêter le cours des innovations de l’archevêque. Le roi, qui ne voulait point se compromettre, laissa une année entière les remontrances sans une réponse précise. 

Dans cet intervalle l’archevêque Beaumont acheva de se rendre ridicule et odieux à tout Paris, en destituant une supérieure et une économe de l’hôpital général, placées depuis longtemps dans ces postes par les magistrats du parlement. Destituer des personnes de cet état, sous prétexte de jansénisme, parut une démarche extravagante inspirée par l’envie de mortifier le parlement beaucoup plus que par le zèle de la religion. L’hôpital général fondé par les rois, ou du moins qui les regarde comme ses fondateurs, est administré par des magistrats du parlement et de la chambre des comptes pour le temporel, et par l’archevêque de Paris pour le spirituel. Il y a peu de fonctions spirituelles attachées à des femmes chargées d’un soin domestique immense mais comme elles pouvaient faire réciter quelquefois le catéchisme aux enfants, l’archevêque soutenait que ces places dépendaient de lui. Tout Paris fut indigné; les aumônes à l’hôpital cessèrent, le parlement voulut procéder; le conseil se déclara pour l’archevêque, parce qu’en effet ce mot spirituel semblait assurer son droit. Le parlement eut recours aux remontrances ordinaires(44), et ne voulut point enregistrer la déclaration du roi. 

On était déjà irrité contre ce corps, qui avait fait beaucoup de difficulté pour le vingtième et pour des rentes sur les postes. Le roi lui fit défense de se mêler dorénavant des affaires de l’hôpital, et les évoqua toutes à son conseil(45). Le lendemain, le premier président de Maupeou, deux autres présidents, l’avocat et le procureur général, furent mandés à Versailles, et on leur ordonna d’apporter les registres, afin que tout ce qui avait été arrêté sur cette affaire fût supprimé. On ne trouva point de registre. Jamais plus petite affaire ne causa une plus grande émotion dans les esprits. Le parlement cessa ses fonctions, les avocats fermèrent leurs cabinets: le cours de la justice fut interrompu pour deux femmes d’un hôpital; mais ce qu’il y avait d’horrible, c’est que pendant ces querelles indécentes et absurdes on laissait mourir les pauvres, faute de secours. Les administrateurs mercenaires de l’Hôtel-Dieu s’enrichissaient par la mort des misérables. Plus de charité quand l’esprit de parti domine. Les pauvres moururent en foule, on n’y pensait pas; et les vivants se déchiraient pour des inepties. 

Le roi fit porter(46) à chaque membre du parlement des lettres de jussion par ses mousquetaires. Les magistrats obéirent en effet: ils reprirent leurs séances; mais les avocats n’ayant point reçu de lettres de cachet ne parurent point au barreau. Leur fonction est libre. Ils n’ont point acheté leurs places. Ils ont le droit de plaider et le droit de ne plaider pas. Aucun d’eux ne parut. Leur intelligence avec le parlement irrita la cour de plus en plus. Enfin les avocats plaidèrent, les procès furent jugés comme à l’ordinaire, et tout parut oublié. 

Le frère Boitin, curé de Saint-Étienne-du-Mont, renouvela les querelles et les plaisanteries de Paris; il refusa la communion et l’extrême-onction à un vieux prêtre nommé l’abbé Le Maire(47), qui avait soutenu le parti janséniste du temps de la bulle Unigenitus, et qui l’avait très mal soutenu. Voilà frère Boitin décrété encore d’ajournement personnel. Voilà les chambres assemblées pour faire donner l’extrême-onction à l’abbé Le Maire, et invitation faite par un secrétaire de la cour à l’archevêque pour venir prendre sa place au parlement. L’archevêque répond qu’il a trop d’affaires spirituelles pour aller juger, et que ce n’est que par son ordre qu’on a refusé de donner la communion et les huiles au prêtre Le Maire. Les chambres restèrent assemblées jusqu’à minuit. Il n’y avait jamais eu d’exemple d’une telle séance. Frère Boitin fut encore condamné à l’aumône, et le parlement ordonna à l’archevêque de ne plus commettre de scandale. Le procureur général, le dimanche des Rameaux, va, par ordre du parlement, exhorter l’archevêque à donner les huiles à l’abbé Le Maire, qui se mourait; le prélat le laissa mourir, et courut à Versailles se plaindre au roi que le parlement mettait la main à l’encensoir. Le premier président de Maupeou court de son côté à Versailles(48); il avertit le roi que le schisme se déclare en France, que l’archevêque trouble l’État, que les esprits sont dans la plus grande fermentation; il conjure le roi de faire cesser les troubles. Le roi lui remet entre les mains un paquet cacheté, pour l’ouvrir dans les chambres assemblées. Les chambres s’assemblent, on lit l’écrit signé du roi qui ordonne que les procédures contre Boitin seront annulées. Le parlement, à cette lecture, décrète Boitin de prise de corps, et l’envoie saisir par des huissiers. Le curé s’échappe. Le roi casse le décret de prise de corps. Le premier président de Maupeou, avec plusieurs députés, porte au roi les remontrances les plus amples et les plus éloquentes qu’on eût encore faites sur le danger du schisme, sur les abus de la religion, sur l’esprit d’incrédulité et d’indépendance que toutes ces malheureuses querelles répandaient sur la nation entière. On lui répondit des choses vagues, selon l’usage. 

Le lendemain(49), le parlement se rassemble: il rend un arrêt célèbre par lequel il déclare qu’il ne cessera point de réprimer le scandale; que la constitution de la bulle Unigenitus n’est point un article de foi, et qu’on ne doit point soustraire les accusés aux poursuites de la justice. On acheta dans Paris plus de dix mille exemplaires de cet arrêt, et tout le monde disait Voilà mon billet de confession.

Comme le théatin Boyer avait fait donner le siège de Paris à un prélat constitutionnaire, ce prélat avait aussi donné les cures à des prêtres du même parti. Il ne restait plus que sept à huit curés attachés à l’ancien système de l’Église gallicane. 

L’archevêque ameute les constitutionnaires, signe et envoie au roi une requête en faveur des billets de confession contre les arrêts du parlement: aussilôt les chambres assemblées décrètent le curé de Saint-Jean-en-Grève, qui a minuté la requête; le conseil casse le décret, et maintient le curé. Le parlement cesse encore ses fonctions, et ne rend plus la justice que contre les curés. On met en prison des porte-Dieu, comme si ces pauvres porte-Dieu étaient les maîtres d’aller porter Dieu sans le concours du curé de la paroisse. 

De tous côtés on portait des plaintes au parlement de refus de sacrements. Un curé du diocèse de Langres, en communiant publiquement deux filles accusées de jansénisme, leur avait dit: « Je vous donne la communion comme Jésus l’a donnée à Judas. » Ces filles, qui ne ressemblaient en rien à Judas, présentèrent requête; et celui qui s’était comparé à Jésus-Christ fut condamné à l’amende honorable et à payer aux deux filles trois mille francs, moyennant lesquels elles furent mariées. On brûla plusieurs mandements d’évêques, plusieurs écrits qui annonçaient le schisme. Le peuple les appelait les feux de joie, et battait des mains. Les autres parlements du royaume en faisaient autant dans leur ressort. Quelquefois la cour cassait tous ces arrêts; quelquefois, par lassitude, elle les laissait subsister. On était inondé des écrits des deux partis. Les esprits s’échauffaient. Enfin l’archevêque de Paris, ayant défendu aux prêtres de Saint-Médard d’administrer une soeur Perpétue du couvent de Sainte-Agathe, le parlement lui ordonna de la faire communier, sous peine de la saisie de son temporel. 

Le roi, qui s’était réservé la connaissance de toutes ces affaires, blâma son parlement, et donna mainlevée à l’archevêque de la saisie de ses rentes. Le parlement voulut convoquer les pairs, le roi le défendit; les chambres assemblées insistèrent, et prétendirent que l’affaire de soeur Perpétue était de l’essence de la pairie. « Ces défenses, dit l’arrêté, intéressent tellement l’essence de la cour et des pairs, et les droits des princes, qu’il n’est pas possible au parlement d’en délibérer sans eux. » Un arrêt du conseil du roi ayant été signifié au greffier du parlement sur cette affaire, le 24 janvier 1753, contre les formes ordinaires, le parlement en demanda satisfaction au roi même « par la suppression de l’original et de la copie de la signification ». 

Ce corps continuait toujours à poursuivre avec la même vivacité les curés qui prêchaient le schisme et la sédition. Il y avait un fanatique nommé Boutord, curé du Plessis-Rosainvilliers(50), chez qui les jésuites avaient fait une mission; quelques magistrats qui avaient des maisons de campagne dans cette paroisse n’étaient contents ni des jésuites ni du curé. Il leur cria d’une voix furieuse de sortir de l’église, les appela jansénistes, calvinistes et athées, et leur dit « qu’il serait le premier à tremper ses mains dans leur sang ». Le parlement ne le condamna pourtant qu’au bannissement perpétuel(51).

L’archevêque ne prit point le parti de ce fanatique. Mais sur les refus de sacrements, les arrêts du parlement étaient toujours cassés. Comme il voulait forcer l’archevêque de la métropole à donner la communion, les suffragants n’étaient pas épargnés. On envoyait souvent des huissiers à Orléans et à Chartres pour faire recevoir l’eucharistie. Il n’y avait guère de semaines où il n’y eût un arrêt du parlement pour communier dans l’étendue de son ressort, et un arrêt du conseil pour ne communier pas. Ce qui aigrit le plus les esprits, ce fut l’enlèvement de soeur Perpétue. L’archevêque de Paris obtint un ordre de la cour pour faire enlever cette fille, qui voulait communier malgré lui. On dispersa les religieuses ses compagnes. La petite communauté de Sainte-Agathe fut dissoute. Les jansénistes jetèrent les hauts cris, et inondèrent la France de libelles. Ils annonçaient la destruction de la monarchie. Le parlement était toujours persuadé que l’affaire de Sainte-Agathe exigeait la convocation des pairs du royaume. Le roi persistait à soutenir que la communion n’était pas une affaire de la pairie. 

Dans des temps moins éclairés, ces puérilités auraient pu subvertir la France. Le fanatisme s’arme des moindres prétextes. Le mot seul de sacrement aurait fait verser le sang d’un bout du royaume à l’autre. Les évêques auraient interdit les villes, le pape aurait soutenu les évêques, on aurait levé des troupes pour communier le sabre à la main; mais le mépris que tous les honnêtes gens avaient pour le fond de ces disputes sauva la France. Trois ou quatre cents convulsionnaires de la lie du peuple pensaient, à la vérité, qu’il fallait s’égorger pour la bulle et pour soeur Perpétue: le reste de la nation n’en croyait rien. Le parlement était devenu cher aux peuples par son opposition à l’archevêque et aux arrêts du conseil; mais on se bornait à l’aimer, sans qu’il tombât dans la tête d’aucun père de famille de prendre les armes et de donner de l’argent pour soutenir ce corps contre la cour, comme on avait fait du temps de la Fronde. Le parlement, qui avait pour lui la faveur publique, s’opiniâtrait dans ses résolutions, qu’il croyait justes, et n’était pas séditieux. 

CHAPITRE LXVI.

Suite des folies.

Les refus de sacrements, les querelles entre la juridiction civile et les prétentions ecclésiastiques, s’étant multipliés dans les diocèses de Paris, d’Amiens, d’Orléans, de Chartres, de Tours; les jésuites soufflant secrètement cet incendie; les jansénistes criant avec fureur; le schisme paraissant près d’éclater, le parlement avait préparé de très amples remontrances, et il devait envoyer au roi une grande députation. Le roi ne voulut point la recevoir; il demanda préalablement à voir les articles sur lesquels ces représentations porteraient; on les lui envoya(52): le roi répondit qu’ayant examiné les objets de ces remontrances, il ne voulait point les entendre. 

Les chambres s’assemblent aussitôt; elles déclarent qu’elles cessent toute espèce de service, excepté celui de maintenir la tranquillité publique contre les entreprises du clergé(53). Le roi leur ordonne, par des lettres de jussion, de reprendre leurs fonctions ordinaires, de rendre la justice à ses sujets, et de ne se plus mêler d’affaires qui ne les regardent pas. Le parlement répond au roi qu’il ne peut obtempérer. Ce mot obtempérer fit à la cour un singulier effet. Toutes les femmes demandaient ce que ce mot voulait dire; et quand elles surent qu’il signifiait obéir, elles firent plus de bruit que les ministres et que les commis des ministres. 

Le roi assemble un grand conseil(54). On expédie des lettres de cachet pour tous les membres du parlement, excepté ceux de la grand’chambre. Les mousquetaires du roi courent dans toute la ville pendant la nuit du 8 au 9 mai, et font partir tous les présidents et les conseillers des requêtes et des enquêtes pour les lieux de leur exil. On envoie avec une escorte l’abbé Chauvelin au Mont-Saint-Michel, et ensuite à la citadelle de Caen; le président Frémont de Mazy, petit-fils d’un fameux partisan, au château de Ham en Picardie; le président de Moreau de Nassigny(55), aux îles de Sainte-Marguerite; et Bèze de Lys, à Pierre-Encise. 

Les conseillers de la grand’chambre s’assemblèrent. Ils étaient exceptés du châtiment général, parce que plusieurs ayant des pensions de la cour, et leur âge devant les rendre plus flexibles. On avait espéré qu’ils seraient plus obéissants; mais quand ils furent assemblés, ils furent saisis du même esprit que les enquêtes: ils dirent qu’ils voulaient subir le même exil que leurs confrères, et, dans cette séance même, ils décrétèrent quelques curés de prise de corps. Le roi envoya la grand’chambre à Pontoise(56), comme le duc d’Orléans régent l’y avait déjà reléguée. Quand elle fut à Pontoise, elle ne s’occupa que des affaires du schisme. Aucune cause particulière ne se présenta. 

Cependant il fallait pourvoir à faire rendre la justice aux citoyens. On créa une chambre composée de six conseillers d’État et de vingt et un maîtres des requêtes(57), qui tinrent leurs séances aux Grands-Augustins, comme s’ils n’osaient pas siéger dans le palais. Les usages ont une telle force chez les hommes que le roi, en disant qu’il érigeait cette chambre de sa certaine science et de sa pleine puissance, n’osa se servir de sa puissance pour en faire enregistrer l’érection dans son conseil d’État, quoique ce conseil ait des registres aussi bien que les autres cours. On s’adressa au Châtelet, qui n’est qu’une justice subalterne. Le Châtelet se signala(58) en n’enregistrant point; et parmi les raisons de son refus, il allégua que Clotaire Ier et Clotaire II avaient défendu qu’on dérogeât aux anciennes ordonnances des Francs. La cour se contenta de casser la sentence du Châtelet; et en conséquence de ses ordres, une députation de la chambre se transporta au Châtelet, fit rayer la sentence sur les registres, enregistra elle-même; et cette procédure inutile étant faite, le Châtelet fit une protestation plus inutile. On changea le nom de cette chambre, qui ne s’était appelée jusque-là que chambre des vacations(59): elle reçut le titre de chambre royale, elle siégea au Louvre au lieu de siéger aux Augustins, et n’en fut pas mieux accueillie du public. On envoya des lettres de cachet à tous les membres du Châtelet pour enregistrer sous le nom de royale ce qu’on n’avait pas voulu enregistrer sous le nom de vacations. 

Tous ces petits subterfuges compromettaient la dignité de la couronne. Le lieutenant civil enregistra du très exprès commandement du roi(60).

On ne délibéra point. Tout Paris s’obstina à tourner la chambre royale en ridicule; elle s’y accoutuma si bien, qu’elle-même s’assembla quelquefois en riant, et qu’elle plaisantait de ses arrêts. 

Il arriva cependant une affaire sérieuse. Je ne sais quel fripon, nommé Sandrin, ayant été condamné à être pendu par le Châtelet, en appela à la chambre royale, qui confirma la sentence. Le Châtelet prétendit qu’on ne devait en appeler qu’au parlement, et refusa de pendre le coupable. Le rapporteur de cette cause criminelle, nommé Milon, fut mis à la Bastille pour n’avoir point fait pendre Sandrin. Le Châtelet alors cessa ses fonctions comme le parlement; il n’y eut plus aucune justice dans Paris. Aussitôt lettres de cachet au Châtelet pour rendre la justice; enlèvement de trois conseillers des plus ardents. La moitié de Paris riait, et l’autre moitié murmurait. Les convulsionnaires protestaient que ces démêlés finiraient tragiquement; et ce qu’on appelle à Paris la bonne compagnie assurait que tout cela ne serait jamais qu’une mauvaise farce. 

Les autres parlements imitaient celui de Paris; et partout où il y avait des refus de sacrements il y avait des arrêts, et ces arrêts étaient cassés; le Châtelet de Paris était rempli de confusion, la chambre royale presque oisive, le parlement exilé, et cependant tout était tranquille. La police agissait, les marchés se tenaient avec ordre, le commerce florissait, les spectacles réjouissaient la ville, l’impossibilité de faire juger des procès obligeait les plaideurs de s’accommoder; on prenait des arbitres au lieu de juges. 

Pendant que la magistrature était ainsi avilie, le clergé triomphait. Tous les prêtres bannis par le parlement revenaient; les curés décrétés exerçaient leurs fonctions; l’esprit du ministère alors était de favoriser l’Église contre le parlement, parce que jusque-là on ne pouvait accuser l’archevêque de Paris d’avoir désobéi au roi, et on reprochait au parlement des désobéissances formelles. Cependant toute la cour s’empressa de négocier, parce qu’elle n’avait rien à faire. Il fallait mettre fin à cette espèce d’anarchie. On ne pouvait casser le parlement, parce qu’il aurait fallu rembourser les charges, et qu’on avait très peu d’argent. On ne pouvait le tenir toujours exilé, puisque les hommes ne peuvent être assez sages pour ne point plaider. 

Enfin le roi prit l’occasion de la naissance d’un duc de Berry(61) pour faire grâce. Le parlement fut rappelé(62). Le premier président de Maupeou fut reçu dans Paris aux acclamations du peuple. La chambre royale fut supprimée(63); mais il était beaucoup plus aisé de rappeler le parlement que de calmer les esprits. A peine ce corps fut-il rassemblé que les refus de sacrements recommencèrent. 

L’archevêque de Paris se signala plus que jamais dans cette guerre des billets de confession. Le premier président de Maupeou, qui avait acquis beaucoup de crédit auprès du roi par sa sagesse, fit enfin connaître tous les excès de l’archevêque. Le roi voulut essayer si ce prélat désobéirait à ses ordres comme le parlement avait désobéi. Il lui enjoignit de ne plus troubler l’État par son dangereux zèle. Beaumont prétendit qu’il fallait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le roi l’exila(64); mais ce fut à Conflans, à sa maison de campagne, à deux lieues de Paris; et il faisait autant de mal de Conflans que de son archevêché. 

Le parlement eut alors liberté tout entière d’instrumenter contre les habitués, vicaires, curés, porte-Dieu, qui refusaient d’administrer les mourants. Beaumont était aussi inflexible que le parlement avait été constant. Le roi l’exila à Champeaux, dernier bourg de son diocèse. Le parlement avait passé dans toute la France pour le martyr des lois; l’archevêque fut regardé dans son petit parti comme le martyr de la foi. De Champeaux on l’envoya à Lagny. Les évêques d’Orléans(65) et de Troyes(66), qui étaient de sa faction, furent punis aussi légèrement; ils en étaient quittes pour aller en leurs maisons de plaisance; mais enfin l’évêque de Troyes, qui rendait son zèle ridicule par une vie scandaleuse, et qui était accablé de dettes, fut enfermé chez des moines en Alsace, et obligé de se démettre de son évêché. 

Le roi avait ordonné le silence sur toutes les affaires ecclésiastiques, et personne ne le gardait. 

La Sorbonne, autrefois janséniste, et alors constitutionnaire, ayant soutenu des thèses contraires aux maximes du royaume, le parlement ordonna que le doyen, le syndic, six anciens docteurs et professeurs en théologie, viendraient avec le scribe de la faculté et avec les registres. Ils furent réprimandés, leurs conclusions biffées; ordre à eux de se taire, suivant la déclaration du roi. 

La Sorbonne prétendit(67) que c’était le parlement qui contrevenait à la loi du silence, puisqu’il ne se taisait pas sur ce qui se passait dans l’intérieur des écoles de Sorbonne. Le parlement ayant fait défense à ces docteurs de s’assembler, ils dirent qu’ils discontinueraient leurs leçons comme le parlement avait interrompu ses séances. Il fallut les contraindre par un arrêt de faire leurs leçons. Le ridicule se mêlait toujours nécessairement à ces querelles. 

L’année 1755 se passa tout entière dans ces petites disputes, dont la nation commençait à se lasser. Il s’ouvrait une plus grande scène. On était menacé de cette fatale guerre dans laquelle l’Angleterre a enlevé au roi de France tout ce qu’il possédait dans le continent de l’Amérique septentrionale(68), a détruit toutes ses flottes, et a ruiné le commerce des Français aux grandes Indes et en Afrique. Il fallait de l’argent pour se préparer à cette guerre. Les finances avaient été très mal administrées. L’usage ne permettait pas qu’on créât des impôts sans qu’ils fussent enregistrés au parlement. C’était le temps de faire sentir qu’il se souvenait de son exil. Le roi, après avoir protégé ce corps contre les évêques constitutionnaires, les protégeait alors contre le parlement: tant les choses changent aisément à la cour! Une assemblée du clergé, en 1756, avait porté de grandes plaintes contre les parlements du royaume, et paraissait écoutée. De plus, le roi prenait alors le parti du grand conseil contre le parlement de Paris, qui lui contestait sa juridiction. L’embarras de la cour à soutenir la guerre prochaine rendait les esprits plus altiers et plus difficiles. 

Le parlement tourna contre le grand conseil toutes ses batteries, dressées auparavant contre les constitutionnaires. Il convoqua les princes et les pairs du royaume pour le 18 février. Le roi le sut aussitôt, et défendit aux princes et aux pairs de se rendre à cette invitation. Le parlement soutint son droit d’inviter les pairs. Il le soutint inutilement, et ne fit que déplaire à la cour. Aucun pair n’assista à ses assemblées. 

Ce qui choqua le plus le gouvernement, ce fut l’association de tous les parlements du royaume, qui se fit alors sous le nom de classes(69). Le parlement de Paris était la première classe, et tous ensemble paraissaient former un même corps qui représentait le royaume de France. Ce mot de classe fut sévèrement relevé par le chancelier de Lamoignon. Il fallait enregistrer les nouveaux impôts, et on n’enregistrait rien. On ne pouvait soutenir la guerre avec des remontrances. Cet objet était plus important que la bulle, des convulsions, et des arrêts contre des porte-Dieu. 

Le roi tint un lit de justice à Versailles(70); les princes et les pairs y assistèrent, le parlement y alla dans cinquante-quatre carrosses, mais auparavant il arrêta qu’il n’opinerait point. Il n’opina point en effet, et on enregistra malgré lui l’impôt des deux vingtièmes avec quelques autres. Dès qu’il put s’assembler à Paris, il protesta contre le lit de justice tenu à Versailles. La cour était irritée. Le clergé constitutionnaire, croyant le temps favorable, redoublait ses entreprises avec impunité. Presque tous les parlements du royaume faisaient des remontrances au roi, Ceux de Bordeaux et de Rouen cessaient déjà de rendre la justice. La plus saine partie de la nation en murmurait, et disait: « Pourquoi punir les particuliers des entreprises de la cour? » 

Enfin, après avoir tenu beaucoup de conseils secrets, le roi annonça un nouveau lit de justice pour le 13 décembre. Il arriva au parlement avec les princes du sang, le chancelier, et tous les pairs. Il fit lire un édit dont voici les principaux articles: 
 

1° Bien que la bulle ne soit pas une règle de foi, on la recevra avec soumission. 
2° Malgré la loi du silence, les évêques pourront dire tout ce qu’ils voudront, pourvu que ce soit avec charité. 
3° Les refus de sacrements seront jugés par les tribunaux ecclésiastiques et non civils, sauf l’appel comme d’abus. 
4° Tout ce qui s’est fait précédemment au sujet de ces querelles sera enseveli dans l’oubli.

Voilà quant aux matières ecclésiastiques: et pour ce qui regarde la police du parlement, voici ce qui fut ordonné: 
 

1° La grand’chambre seule pourra connaître de toute la police générale. 
2° Les chambres ne pourront être assemblées sans la permission de la grand’chambre. 
3° Nulle dénonciation que par le procureur général. 
4° Ordre d’enregistrer tous les édits immédiatement après la réponse du roi aux remontrances permises. 
5° Point de voix délibérative dans les assemblées des chambres avant dix ans de service. 
6° Point de dispense avant l’âge de vingt-cinq ans. 
7° Défense de cesser de rendre justice, sous peine de désobéissance.

Ces deux édits atterrèrent la compagnie; mais elle fut foudroyée par un troisième qui supprima la troisième et la quatrième chambre des enquêtes. Le roi sortit après cette séance à travers les flots d’un peuple immense qui laissait voir la consternation sur son visage. A peine fut-il sorti que la plupart des membres du parlement signèrent la démission de leurs charges. Le lendemain et le surlendemain la grand’chambre signa de même. Il n’y eut enfin que les présidents à mortier et dix conseillers qui ne signèrent pas. Si la démarche du roi avait étonné le parlement, la résolution du parlement n’étonna pas moins le roi. Ce corps ne fut que tranquille et ferme; mais les discours de tout Paris étaient violents et emportés. 

Il y eut en tout cent quatre-vingts démissions de données; le roi les accepta: il ne restait que dix présidents et quelques conseillers de grand’chambre pour composer le parlement. Ce corps était donc regardé comme entièrement dissous, et il paraissait fort difficile d’y suppléer. Le parti de l’archevêque leva la tête plus haut que jamais; les billets de confession, les refus de sacrements, troublèrent tout Paris, lorsqu’un événement imprévu étonna la France et l’Europe. 

CHAPITRE LXVII.

Attentat de Damiens sur la personne du roi(71).

On donnait au roi le surnom de Bien-Aimé dans tous les papiers et les discours publics depuis l’année 1744. Ce titre lui avait été donné d’abord par le peuple de Paris, et il avait été confirmé par la nation mais Louis le Bien-Aimé n’était pas alors aussi chéri des Parisiens qu’il l’avait été. Une guerre très mal conduite contre l’Angleterre et contre le nord de l’Allemagne, l’argent du royaume dissipé dans cette guerre avec une profusion énorme, des fautes continuelles des généraux et des ministres, affligeaient et irritaient les Français. Il y avait alors une femme à la cour que l’on haïssait, et qui ne méritait point cette haine. Cette dame avait été créée marquise de Pompadour par des lettres patentes dès l’année 1745. Elle passait pour gouverner le royaume, quoiqu’il s’en fallût beaucoup qu’elle fût absolue. La famille royale ne l’aimait pas, et cette aversion augmentait la haine du public en l’autorisant. Le petit peuple lui imputait tout. Les querelles du parlement portèrent au plus haut degré cette aversion publique. Les querelles de la religion achevaient d’ulcérer tous les coeurs. Les convulsionnaires surtout étaient des énergumènes atroces qui disaient hautement, depuis une année entière, qu’il fallait du sang, que Dieu demandait du sang. 

Un nommé Gautier, intendant du marquis de Ferrières, frère d’un conseiller au parlement, l’un des plus ardents convulsionnaires, avait tenu quelques propos indiscrets. Il passait pour haïr le gouvernement, qui l’avait fait mettre à la Bastille, en l740, parce qu’il avait fait distribuer des Nouvelles à la main. Depuis ce temps il exhalait quelquefois ses mécontentements. Ces propos, quoique vagues, firent une grande impression sur un malheureux de la lie du peuple, qui était réellement atteint de folie. Il se nommait Robert-François Damiens; c’était le fils d’un fermier qui avait fait banqueroute. Ce misérable ne méritait pas les recherches que l’on fit pour s’instruire qu’il était né dans un hameau nommé La Tieuloi, dépendant de la paroisse de Monchy-le-Breton, en Artois, le 9 janvier 1715. Il était alors âgé de quarante-deux ans: il avait été laquais, apprenti serrurier, soldat, garçon de cuisine, et valet de réfectoire au collège des jésuites à Paris pendant quinze mois; ayant été chassé de ce collège, il y était rentré une seconde fois; enfin il s’était marié, et il avait des enfants. Étant sorti pour la seconde fois des jésuites, où il avait demeuré en tout trente mois, il servit successivement à Paris plusieurs maîtres. Étant alors sans condition, il allait souvent dans la grand’salle du palais, dans le temps de la plus grande effervescence des querelles de la magistrature et du clergé. 

La grand’salle était alors le rendez-vous de tout ce qu’on appelait jansénistes; leurs clameurs n’avaient point de bornes: l’emportement avec lequel ou parlait alluma l’imagination de Damiens, déjà trop échauffée; il conçut seul, et sans s’ouvrir à personne, le dessein qu’il avoua depuis dans ses interrogatoires et à la torture, dessein le plus fou qui soit jamais tombé dans la tête d’aucun homme. Il avait remarqué qu’au collège des jésuites quelques écoliers s’étaient défendus à coups de canif, lorsqu’ils croyaient être punis injustement. Il imagina de donner un coup de canif au roi, non pas pour le tuer, car un tel instrument n’en était pas capable, mais pour lui servir de leçon, et pour lui faire craindre que quelque citoyen ne se servît contre lui d’une arme plus meurtrière. 

Le 5 janvier 1757, à sept heures du soir, le roi étant prêt de monter en carrosse pour aller de Versailles à Trianon, avec son fils le dauphin, entouré de ses grands officiers et de ses gardes, fut frappé au milieu d’eux d’un coup qui pénétra de quatre lignes dans les chairs, au-dessous de la cinquième côte; il porta la main à sa blessure, et la retira teinte de quelques gouttes de sang. 

Il vit, en se retournant, ce malheureux qui avait son chapeau sur la tête, et qui était précisément derrière lui. Il s’était avancé, à travers des gardes, couvert d’une redingote, à la faveur de l’obscurité, et les gardes l’avaient pris pour un homme de la suite du roi. On le saisit, on lui trouva trente-sept louis en or dans ses poches, avec un livre de prières. « Qu’on prenne garde, dit-il, à monsieur le dauphin; qu’il ne sorte point de la journée. » Ces paroles, qu’il ne proférait dans son extravagance que pour intimider la cour, y jetèrent en effet les plus grandes alarmes. Le roi se fit mettre au lit, ne sachant pas encore combien sa blessure était légère. Son pouls était un peu élevé, mais il n’avait point du tout de fièvre. Il demanda d’abord un confesseur, on n’en trouva point; et enfin un prêtre du grand commun vint le confesser. On mit d’abord le coupable entre les mains de la justice du grand-prévôt de l’hôtel, selon les lois du royaume. Nous avons vu(72) que c’est ainsi qu’on en avait usé lorsqu’on fit le procès au cadavre de Jacques Clément. 

Dès que les gardes du roi eurent saisi Damiens, ils le menèrent dans une chambre basse, qu’on appelle le salon des gardes. Le duc d’Ayen, capitaine des gardes, le chancelier Lamoignon, le garde des sceaux Machault, Rouillé, fils d’un employé dans les postes, devenu secrétaire d’État des affaires étrangères, étaient accourus. Les gardes l’avaient déjà dépouillé tout nu, et s’étaient saisis d’un couteau à deux lames qu’on avait trouvé sur lui. L’une de ces lames était un canif long de quatre pouces avec lequel il avait frappé le roi à travers un manteau fort épais et tous ses habits, de façon que la blessure heureusement n’était guère plus considérable qu’un coup d’épingle. 

Avant que le lieutenant du grand-prévôt, nommé Le Clerc du Brillet, qui juge souverainement au nom du grand-prévôt, fût arrivé, quelques gardes du corps, dans les premiers mouvements de leur colère, et dans l’incertitude du danger de la vie de leur maître, avaient tenaillé ce misérable avec des pincettes rougies au feu, et le garde des sceaux Machault leur avait même prêté la main. 

A son premier interrogatoire par-devant le lieutenant Brillet, il dit qu’il avait attenté sur le roi à cause de la religion.

Après un second interrogatoire, Belot, exempt des gardes de la prévôté, étant dans sa prison, Damiens dit à Belot qu’il connaissait beaucoup de conseillers au parlement. Belot écrivit les noms de quelques-uns, que Damiens dicta: ces noms étaient La Grange(73), Bèze de Lys, La Guillaumie, Clément, Lambert, le président de Rieux Bonainvilliers (il voulait dire Boulainvilliers) ; ce président était fils du célèbre Samuel Bernard, le plus riche banquier du royaume. Il prenait le nom de Boulainvilliers, parce qu’il avait épousé une fille de cet illustre nom. C’était alors un usage assez commun dans la plus haute noblesse de marier ses filles aux fils de gens d’affaires, que leurs richesses rendaient bien supérieurs dans la société à la noblesse pauvre et méprisée. 

Damiens écrivit aussi le nom de Mazy, premier président de la même chambre; il ajouta: et presque tous. Au bas de cette liste, il écrivit: « Il faut qu’il remette son parlement, et qu’il le soutienne, avec promesse de ne rien faire aux ci-dessus et compagnie », et signa son nom. 

Il dicta à l’exempt Belot une lettre assez longue au roi, dans laquelle il y avait ces mots essentiels: « Si vous ne prenez pas le parti de votre peuple, avant qu’il soit quelques années d’ici vous et monsieur le dauphin, et quelques autres, périront. Il serait fâcheux qu’un aussi bon prince, par la trop grande bonté qu’il a pour les ecclésiastiques, dont il accorde toute sa confiance, ne soit pas sûr de sa vie; et si vous n’avez pas la bonté pour votre peuple d’ordonner qu’on lui accorde les sacrements à l’article de la mort... votre vie n’est pas en sûreté. L’archevêque de Paris est la cause de tout le trouble, etc. » 

Cette lettre(74), signée du criminel, ayant été portée au roi, et ensuite remise au greffe de la prévôté, quelques personnes de la cour furent d’avis qu’on assignât, au moins pour être ouïs, les magistrats du parlement nommés par Damiens. Elles prétendaient que cette démarche pourrait ôter au corps entier un crédit qui gênait trop souvent la cour. Le ministère était alors partagé entre le comte d’Argenson et le garde des sceaux Machault, ennemis déclarés l’un de l’autre. Le comte d’Argenson était ouvertement brouillé avec la marquise de Pompadour; le garde des sceaux était sa créature et son conseil; sans se réconcilier, ils s’accordèrent pour la faire renvoyer de la cour; ils prétendaient soulever toute la nation contre elle par le moyen du parlement, dont les familles, tenant à toutes les familles de Paris, formaient aisément la voix publique. Comme on n’était pas encore bien sûr que le couteau ne fût point empoisonné, on crut ou l’on fit croire que le roi était dans un très grand danger, et que dans la crise où s’allait trouver le royaume, il fallait renvoyer cette dame et charger le parlement du procès de Damiens. Le roi accorda l’un et l’autre. Le garde des sceaux alla dire à Mme de Pompadour qu’il fallait partir. Elle s’y résolut d’abord, n’ayant pu voir le roi, et se croyant perdue; mais elle se rassura bientôt. Le premier chirurgien déclara que la blessure n’était pas dangereuse; et l’on ne fut plus occupé que du châtiment qu’exigeait un si étrange attentat. 

Le comte d’Argenson fut chargé lui-même de minuter la lettre que le roi envoya à vingt-deux membres de la grand’chambre, qui siégeaient alors. Le président Hénault composa cette lettre, dans laquelle le roi demandait une vengeance éclatante. Ensuite le secrétaire d’État, comte de Saint-Florentin, envoya des lettres patentes le 15 janvier, signées Phelypeaux. Le 17, à dix heures de la nuit, on fit partir de Versailles, aux flambeaux, trois carrosses à quatre chevaux, escortés de soixante grenadiers du régiment des gardes, commandés par quatre lieutenants et huit sous-lieutenants. De nombreux détachements de maréchaussée précédaient la marche. On prit le chemin par Vaugirard. Une compagnie entière des gardes se joignit alors à l’escorte; une compagnie suisse bordait les rues: on aurait pris cette entrée pour celle d’un ambassadeur. Les rues étaient bordées d’autres compagnies aux gardes; le guet à pied et à cheval était partout disposé sur la route. 

Il n’est pas vrai qu’on défendit aux citoyens de se mettre à la fenêtre sous peine de la vie. Ce mensonge absurde se trouve à la vérité dans les nouvelles publiques de ce temps. Ces nouvelles mercenaires sont toujours écrites par des gens à qui leur obscurité ne permet pas d’être bien informés. 

Pendant que le roi remettait ainsi à la grand’chambre non complète le jugement de Damiens, il n’en exilait pas moins seize des conseillers qui avaient donné leur démission; on leur fit même l’affront de les faire garder par les archers du guet dans leurs maisons jusqu’au moment de leur départ pour leur exil, depuis le 27 janvier jusqu’au 30. La grand’chambre fit des remontrances qui ne furent point écoutées; elle abandonna le reste de son corps: cette chambre fut alors uniquement occupée du devoir d’instruire le procès de Damiens, sur lequel tout Paris faisait les conjectures les plus atroces et les plus contradictoires. 

Le tour des ministres pour être exilés ne tarda pas d’arriver. Louis XV avait exilé plusieurs de ceux qui le servaient et qui l’approchaient. C’était ainsi qu’il avait traité le duc de La Rochefoucauld, grand-maître de la garde-robe, le plus honnête homme de la cour; le duc de Châtillon, gouverneur de son fils; le comte de Maurepas, le plus ancien de ses ministres; le garde des sceaux Chauvelin, qui a toujours conservé de la réputation dans l’Europe; tout le parlement de Paris, et un très grand nombre d’autres magistrats, des évêques, des abbés, et des hommes de tout état. 

La marquise de Pompadour, qui avait fait renvoyer le comte de Maurepas, fit renvoyer de même le garde des sceaux Machault et le comte d’Argenson. On pardonne plus aisément une injure à son ennemi déclaré qu’une trahison ou une faiblesse à un homme de son parti. Elle proposa au comte d’Argenson de se réconcilier avec lui, et de lui sacrifier le garde des sceaux. Il refusa: alors la perte de tous deux fut résolue, et ils reçurent leurs lettres de cachet le même jour 1er février(75). Tel a été souvent le sort des ministres en France: ils exilent, et on les exile; ils emprisonnent, et ils sont emprisonnés. Toutes ces choses, qui sont de la plus grande vérité, se trouvent éparses dans les journaux étrangers; on les a rassemblées ici sans aucune envie de flatter ni de nuire, et seulement pour l’instruction de ceux qui trouvent leur consolation dans l’histoire. 

Dans le procès de Damiens que la grand’chambre instruisit, le criminel soutint toujours que la religion l’avait déterminé à frapper le roi, mais qu’il n’avait jamais eu l’intention de le tuer; il déclara, sans varier, que son projet avait été conçu depuis l’exil de tout le parlement. 

Interrogé sur les discours qu’on tenait chez le docteur de Sorbonne nommé Corgne de Launai, dont il avait été quelque temps laquais, il répondit « qu’on y disait que les gens du parlement étaient les plus grands coquins et les plus grands marauds de la terre ». Toutes ses réponses étaient d’un homme insensé, ainsi que son action. 

Interrogé pourquoi il avait fait écrire par l’exempt Belot les noms de quelques membres du parlement, et pourquoi il avait ajouté: presque tous, il répondit: « Parce que tous sont furieux de la conduite de l’archevêque. » 

Vareille, enseigne des gardes du corps, lui ayant été confronté, et lui ayant soutenu qu’il avait dit que « si on avait tranché la tête à quatre ou cinq évêques, il n’aurait pas assassiné le roi pour la religion », Damiens répondit « qu’il n’avait pas parlé de leur trancher la tête, mais de les punir, sans dire de quel supplice ». Il persista toujours à soutenir que « sans l’archevêque cela ne serait pas arrivé, et qu’il n’avait frappé le roi que parce qu’on refusait les sacrements à d’honnêtes gens ». Il ajouta « qu’il n’allait plus à confesse depuis que l’archevêque avait donné de si bons exemples ». 

Ce fut surtout dans son interrogatoire du 26 mars qu’il déclara « que s’il n’était pas venu souvent dans la salle du palais, il n’aurait pas commis son crime, et que les discours qu’il y avait entendus l’y avaient déterminé ». 

Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que le premier président de Maupeou lui ayant demandé « s’il croyait que la religion permettait d’assassiner les rois », il dit par trois fois « qu’il n’avait rien à répondre ». 

Après la lecture de son arrêt, prononcé en présence de cinq princes du sang, de vingt-deux ducs et pairs, de douze présidents à mortier, de sept conseillers d’honneur, de quatre maîtres des requêtes, et de dix-neuf conseillers de grand’chambre, il fut appliqué à la question des coins qu’on enfonce entre les genoux serrés par deux planches; il commença par s’écrier: « C’est ce coquin d’archevêque qui est cause de tout. » Ensuite il énonça que c’était le nommé Gautier, homme d’affaires de M. de Ferrières, frère d’un conseiller au parlement, qui lui avait dit, en présence de ce même Ferrières, « qu’on ne pouvait finir ces querelles qu’en tuant le roi »; qu’il demeurait dans la même rue que Gautier; qu’il lui avait entendu tenir ce discours dix fois, et ajouter « que c’était une oeuvre méritoire ». 

Au huitième et dernier coin, il répéta encore qu’il avait été inspiré par les discours de ce Gautier, et par ceux qu’il avait entendus dans le palais. Immédiatement après la question, on lui confronta Dominique-François Gautier, qui dit d’abord n’avoir point de reproches à lui faire, mais qui nia toute sa déposition. On lui confronta aussi le sieur Ferrières: celui-ci convint que Damiens lui avait apporté quelquefois des arrêts du parlement, et justifia son domestique Gautier autant qu’il le put. 

On mit dans les préparatifs du supplice de ce misérable, et dans son exécution, un appareil et une solennité sans exemple. On avait entouré de palissades un espace de cent pieds en carré, qui touchait à la grande porte de l’Hôtel de Ville. Cet espace était entouré en dedans et en dehors de tout le guet de Paris. Les gardes françaises occupaient toutes les avenues, et des corps de gardes suisses étaient répandus dans toute la ville. Le prisonnier fut placé, vers les cinq heures(76), sur un échafaud de huit pieds et demi carrés. On le lia avec de grosses cordes retenues par des cercles de fer qui assujettissaient ses bras et ses cuisses. On commença par lui brûler la main dans un brasier rempli de soufre allumé. Ensuite il fut tenaillé avec de grosses pinces ardentes, aux bras, aux cuisses, et à la poitrine. On lui versa du plomb fondu avec de la poix-résine et de l’huile bouillante sur toutes ses plaies. Ces supplices réitérés lui arrachaient les plus affreux hurlements. Quatre chevaux vigoureux, fouettés par quatre valets de bourreau, tirèrent les cordes qui portaient sur les plaies sanglantes et enflammées du patient; les tirades et les secousses durèrent une heure. Les membres s’allongèrent et ne se séparèrent pas. Les bourreaux coupèrent enfin quelques muscles. Les membres se détachèrent l’un après l’autre(77). Damiens, ayant perdu deux cuisses et un bras, respirait encore, et n’expira que lorsque le bras qui lui restait fut séparé de son tronc tout sanglant. Les membres et le tronc furent jetés dans un bûcher préparé à dix pas de l’échafaud. 

A l’égard de ce Gautier, si violemment accusé d’avoir tenu des discours qui avaient disposé Damiens à son crime, il fut encore interrogé, mais après la mort de Damiens. Il avoua qu’à la vérité il avait entendu un jour Damiens parler vivement des affaires du parlement, et qu’il avait dit « que c’était un bon citoyen ». On ordonna contre lui un plus ample informé pendant une année, après quoi il fut élargi. 

Dans le même temps le roi faisait enlever trente-quatre membres du parlement de Besançon, qui s’étaient opposés aux édits bursaux; et des archers les conduisaient dans différentes provinces. Tous les parlements du royaume lui adressaient des plaintes. Les avocats ne plaidaient point dans Paris, et tous les citoyens étaient irrités. 

Le roi, pour apaiser les cris, donna six mille livres de pension aux deux rapporteurs qui avaient instruit le procès de Damiens(78), deux mille au premier greffier, quinze cents au second. Peu d’officiers qui versent leur sang dans les batailles sont aussi bien récompensés. On espérait par là faire rentrer les autres membres du parlement dans leur devoir; et tandis qu’on prodiguait les pensions à la grand’chambre, on offrait le remboursement de leurs charges à treize conseillers exilés mais on manquait d’argent, et la guerre funeste dans laquelle on était engagé appauvrissait et dépeuplait le royaume. On changeait de ministre des finances de six mois en six mois: c’était montrer la maladie de l’État que d’appeler toujours de nouveaux médecins. Il fallut enfin négocier avec ceux de la grand’chambre, des enquêtes, et des requêtes, qui avaient donné leurs démissions: on les leur rendit, ils reprirent leurs fonctions(79); mais ils demeurèrent très aigris. 

On rendit aussi au parlement de Rennes trois conseillers qu’on avait mis en prison; et le parlement de Rennes ne fut que plus irrité. 

Dès que le parlement parut tranquille, l’archevêque Beaumont ne le fut pas; il renouvela toutes les querelles qui semblaient assoupies: refus de sacrements, interdictions de religieuses. Le roi ayant écrit précédemment au pape Benoît XIV pour le prier de lui donner les moyens d’apaiser les troubles, moyens très difficiles à trouver, Beaumont avait écrit de son côté pour aigrir le pape. Il déplut également au roi et au pontife de Rome. Louis XV, accoutumé à l’exiler(80), l’envoya en Périgord. C’est ainsi que se termina l’année 1757(81).

CHAPITRE LXVIII.

De l’abolissement des jésuites.

(82)On sait tout ce qu’on reprochait depuis longtemps aux jésuites: ils étaient regardés en général comme fort habiles, fort riches, heureux dans leurs entreprises, et ennemis de la nation: ils n’étaient rien de tout cela; mais ils avaient violemment abusé de leur crédit quand ils en avaient eu. D’autres ordres étaient beaucoup plus opulents, mais ils n’avaient pas été intrigants et persécuteurs comme les jésuites, et n’étaient pas détestés comme eux. 

On a prétendu que leur général avait eu l’imprudence de rendre de mauvais offices dans Rome à un ambassadeur de France(83), l’un de ceux qui ont le mieux servi l’État, et dont le génie supérieur devait être plutôt ménagé qu’offensé. La conduite du général était d’autant plus maladroite qu’il savait que le crédit de son ordre ne tenait presque plus à rien: et il y parut bien dans la suite. 

Il y avait, depuis 1747, à la Martinique un jésuite nommé La Valette, supérieur des missions, et dont l’emploi devait être de convertir des nègres: il aima mieux les faire travailler à ses intérêts que prendre soin de leur salut. C’était un génie vaste et entreprenant pour le commerce. Il s’associa avec un Juif nommé Isaac, établi à l’île de la Dominique, et eut des correspondances dans toutes les principales villes de l’Europe. Le plus grand de ses correspondants était le jésuite Sacy, procureur général des missions, demeurant dans la maison professe de Paris. Le monopole énorme que faisait La Valette le fit rappeler par le ministère, sur les plaintes des habitants des îles, en 1753 mais les jésuites obtinrent qu’il fût renvoyé dans son poste. Il n’en coûta à La Valette qu’une promesse par écrit de ne se mêler plus que de gagner des âmes, et de ne plus équiper de vaisseaux. Ses supérieurs le nommèrent alors visiteur général et préfet apostolique; et avec ces titres il alla continuer son commerce. Les Anglais le dérangèrent; ils prirent ses vaisseaux. La Valette et Sacy firent une banqueroute plus considérable que la somme qu’ils avaient perdue: car les effets dont les Anglais s’étaient emparés ne furent pas vendus douze cent mille francs de notre monnaie, et la banqueroute des jésuites fut d’environ trois millions. 

Deux gros négociants de Marseille, Gouffre et Lioncy, y perdirent tout d’un coup quinze cent mille livres. Sacy, procureur des missions à Paris, eut ordre de son général d’offrir cinq cent mille francs pour les apaiser: il offrit cet argent, et ne le donna point: il en employa une partie à satisfaire quelques créanciers de Paris, dont les cris lui paraissaient plus dangereux que ceux qui se faisaient entendre de plus loin. 

Les deux Marseillais se pourvurent cependant devant la juridiction consulaire de leur ville. La Valette et Sacy furent condamnés solidairement le 19 novembre 1759. Mais comment faire payer quinze cent mille francs à deux jésuites? Les mêmes créanciers et quelques autres demandèrent que la sentence fût exécutoire contre toute la société établie en France. Cette sentence fut obtenue par défaut le 29 mai 1760; mais il était aussi difficile de faire payer la société que d’avoir de l’argent des deux jésuites Sacy et La Valette. 

Ce n’était pas, comme on sait, la première banqueroute que les jésuites avaient faite. On se souvenait de celle de Séville, qui avait réduit cent familles à la mendicité en 1641:. Ils en avaient été quittes pour donner des indulgences aux familles ruinées, et pour associer à leur ordre les principales et les plus dévotes. 

Ils pouvaient appeler de la sentence des consuls de Marseille par-devant la commission du conseil établie pour juger tous les différends touchant le commerce de l’Amérique; mais M. de La Grand’ville, conseiller d’État et leur affilié, qu’ils consultèrent, leur conseilla de plaider devant le parlement de Paris: ils suivirent cet avis, qui leur devint funeste. Cette cause fut plaidée à la grand’chambre avec la plus grande solennité. L’avocat Gerbier se fit, en parlant contre eux, la même réputation qu’autrefois les Arnauld et les Pasquier. 

Après plusieurs audiences, M. Le Pelletier de Saint-Fargeau, alors avocat général, résuma toute la cause, et fit voir que La Vallette étant visiteur apostolique, et Sacy procureur général des missions, étaient deux banquiers; que ces deux banquiers étaient commissionnaires du général résidant à Rome; que ce général était administrateur de toutes les maisons de l’ordre et, sur ses conclusions, il fut rendu arrêt par lequel le général des jésuites et toute la société étaient condamnés à restitution, aux intérêts, aux dépens, et à cinquante mille livres de dommages, le 8 mai 1761(84).

Le général ne pouvant être contraint, les jésuites de France le furent. Le prononcé fut reçu du public avec des applaudissements et des battements de mains incroyables. Quelques jésuites, qui avaient eu la hardiesse et la simplicité d’assister à l’audience, furent reconduits par la populace avec des huées. La joie fut aussi universelle que la haine. On se souvenait de leurs persécutions, et eux-mêmes avouèrent que le public les lapidait avec les pierres de Port-Royal, qu’ils avaient détruit sous Louis XIV(85).

Pendant qu’on avait plaidé cette cause, tous les esprits s’étaient tellement échauffés, les anciennes plaintes contre cette compagnie s’étaient renouvelées si hautement, qu’avant de les condamner pour leur banqueroute les chambres assemblées avaient ordonné, dès le 17 avril, qu’ils apporteraient leurs constitutions au greffe. Ce fut l’abbé Chauvelin qui, le premier, dénonça leur institut comme ennemi de l’État, et qui par là rendit un service éternel à la patrie. 

Ils obtinrent par leurs intrigues que le roi lui-même se réserverait dans son conseil la connaissance de ces constitutions: en effet le roi ordonna, par une déclaration, qu’elles lui fussent apportées. La déclaration fut enregistrée au parlement le 6 août mais le même jour les chambres assemblées firent brûler par le bourreau vingt-quatre gros volumes(86) des théologiens jésuites. Le parlement remit au roi l’exemplaire des constitutions de cet ordre; mais il ordonna en même temps que les jésuites en apporteraient un autre dans trois jours, et leur défendit de recevoir des novices et de faire des leçons publiques, à commencer au 1er octobre 1761, Ils n’obéirent point; il fallut que le roi lui-même leur ordonnât de fermer leurs classes, le 1er avril 1762; et alors ils obéirent. 

Pendant tout le temps que dura cette tempête qu’eux-mêmes avaient excitée, non seulement plusieurs ecclésiastiques, mais encore quelques membres du parlement les rendaient odieux à la nation par des écrits publics. L’abbé Chauvelin fut celui qui se distingua le plus, et qui hâta leur destruction. 

Les jésuites répondirent; mais leurs livres ne firent pas plus d’effet que les satires imprimées contre eux du temps qu’ils étaient puissants. Tous les parlements du royaume, l’un après l’autre, déclarèrent leur institut incompatible avec les lois du royaume. Le 6 août 1762, le parlement de Paris leur ordonna « de renoncer pour toujours au nom, à l’habit, aux voeux, au régime de leur société; d’évacuer les noviciats, les collèges, les maisons professes, dans huitaine »; leur défendit « de se trouver deux ensemble, et de travailler en aucun temps et de quelque manière que ce fût à leur rétablissement, sous peine d’être déclarés criminels de lèse-majesté ». 

Le 22 février l761, autre arrêt qui ordonnait que dans huitaine les jésuites qui voudraient rester en France feraient serment d’adjurer l’institut. 

Le 9 mars suivant, arrêt qui bannit du royaume tous ceux qui n’auront pas fait le serment(87). Enfin le roi, par un édit du mois de novembre 1764, cédant à tous les parlements et aux cris de toute la nation, dissout la société sans retour. 

Ce grand exemple, imité depuis et surpassé encore en Espagne, dans les Deux-Siciles, à Parme et à Malte, a fait voir que ce qu’on croit difficile est souvent très aisé; et on a été convaincu qu’il serait aussi facile de détruire toutes les usurpations des papes que d’anéantir des religieux qui passaient pour ses premiers satellites(88). Enfin le cordelier Ganganelli, devenu pape, détruisit l’ordre entier par une bulle (1773); et après avoir soutenu pendant deux cents ans que le pape pouvait tout, les jésuites furent obligés de soutenir peu à peu qu’il ne peut même licencier un régiment de moines. 

CHAPITRE LXIX(89).

Le parlement mécontente le roi et une partie de la nation. Son arrêt contre le chevalier de La Barre et contre le général Lally.

Qui pouvait croire alors que dans peu de temps le parlement éprouverait le même sort que les jésuites? Il fatiguait depuis plusieurs années la patience du roi, et il ne se concilia pas la bienveillance du public par le supplice de chevalier de La Barre et par celui du général Lally(90).

Ce corps déplaisait bien plus au gouvernement par sa lutte perpétuelle contre les édits du roi que par ses cruautés envers quelques citoyens. Il semblait prendre à la vérité le parti du peuple, mais il gênait l’administration, et il paraissait toujours vouloir établir son autorité sur la ruine de la puissance suprême. 

Il s’unissait en effet avec les autres parlements, et prétendait ne faire avec eux qu’un corps, dont il était le principal membre. Tous s’appelaient alors classes du parlement: celui de Paris était la première classe; chaque classe faisait des remontrances sur les édits, et ne les enregistrait pas. Il y eut même quelques-uns de ces corps qui poursuivirent juridiquement les commandants de province envoyés à eux de la part du roi pour faire enregistrer. Quelques classes décernèrent des prises de corps contre ces officiers. Si ces décrets avaient été mis à exécution, il en aurait résulté un effet bien étrange. C’est sur les domaines royaux que se prennent les deniers dont on paye les frais de justice, de sorte que le roi aurait payé de ses propres domaines les arrêts rendus par ceux qui lui désobéissaient contre ses officiers principaux qui avaient exécuté ses ordres. 

Cette étonnante anarchie ne pouvait pas subsister: il fallait ou que la couronne reprît son autorité, ou que les parlements prévalussent. 

On avait besoin, dans des conjonctures si critiques, d’un chancelier entreprenant et audacieux; on le trouva(91). Il fallait changer toute l’administration de la justice dans le royaume, et elle fut changée. 

Le roi commença par essayer de ramener le parlement de Paris; il le fit venir à un lit de justice (le 7 septembre 1770) qu’il tint à Versailles avec les princes, les pairs, et les grands officiers de la couronne. Là il lui défendit de se servir jamais des termes d’unité, d’indivisibilité, et de classes;
 

D’envoyer aux autres parlements d’autres mémoires que ceux qui sont spécifiés par les ordonnances; 
De cesser le service, sinon dans les cas que ces mêmes ordonnances ont prévus; 
De donner leur démission en corps; 
De rendre jamais d’arrêt qui retarde les enregistrements: le tout sous peine d’être cassé.

Le parlement, sur cet édit solennel, ayant encore cessé le service, le roi leur fit porter des lettres de jussion; ils désobéirent. Nouvelles lettres de jussion, nouvelle désobéissance. Enfin le monarque, poussé à bout, leur envoya pour dernière tentative, le 20 janvier (1771), à quatre heures du matin, des mousquetaires qui portèrent à chaque membre un papier à signer. Ce papier ne contenait qu’un ordre de déclarer s’ils obéiraient ou s’ils refuseraient. Plusieurs voulurent interpréter la volonté du roi: les mousquetaires leur dirent qu’ils avaient ordre d’éviter les commentaires; qu’il fallait un oui ou un non

Quarante membres signèrent ce oui; les autres s’en dispensèrent(92). Les oui étant venus le lendemain au parlement avec leurs camarades, leur demandèrent pardon d’avoir accepté, et signèrent non; tous furent exilés. 

La justice fut encore administrée par les conseillers d’État et les maîtres des requêtes, comme elle l’avait été en 1753; mais ce ne fut que par provision. On tira bientôt de ce chaos un arrangement utile. 

D’abord le roi se rendit aux voeux des peuples, qui se plaignaient depuis des siècles de deux griefs, dont l’un était ruineux, l’autre honteux et dispendieux à la fois. 

Le premier était le ressort trop étendu du parlement de Paris, qui obligeait les citoyens de venir de cent cinquante lieues se consumer devant lui en frais qui souvent excédaient le capital. Le second était la vénalité des charges de judicature, vénalité qui avait introduit la forte taxation des épices. 

Pour réformer ces deux abus, six parlements nouveaux furent institués, le 23 février 1771, sous le titre de Conseils supérieurs, avec injonction de rendre gratis la justice. Ces conseils furent établis dans Arras, Blois, Châlons, Clermont, Lyon, Poitiers(93). On y en ajouta d’autres depuis(94) pour remplacer quelques parlements supprimés dans les provinces. 

Il fallait surtout former un nouveau parlement à Paris, lequel serait payé par le roi, sans acheter ses places, et sans rien exiger des plaideurs. Cet établissement fut fait le 13 avril. L’opprobre de la vénalité, dont François Ier et le chancelier Duprat avaient malheureusement souillé la France, fut lavé par Louis XV et par les soins du chancelier de Maupeou, second du (95)nom. On finit par la réforme de tous les parlements, et on espéra, mais en vain, de voir réformer la jurisprudence. 

(96)La mort de Louis XV, en 1774, ayant donné lieu à une nouvelle administration, Louis XVI, son successeur, rétablit son parlement avec des modifications nécessaires(97): elles honorèrent le roi qui les ordonna, le ministère qui les rédigea, le parlement qui s’y conforma et la France vit l’aurore d’un règne sage et heureux. 

FIN DE L’HISTOIRE DU PARLEMENT