OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
| Commande CDROM  | Table de l'Histoire du Parlement de Paris |.
HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite)
 

CHAPITRE LI.

Du mariage de Gaston de France avec Marguerite de Lorraine, cassé par le parlement de Paris et par l’assemblée du clergé.

Gaston, frère unique de Louis XIII, avait épousé en 1631, à Nancy, Marguerite, soeur du duc de Lorraine Charles IV. Toutes les formalités alors requises avaient été observées. Il n’était âgé que d’environ vingt-quatre ans; mais la reine sa mère et le duc de Lorraine avaient autorisé et pressé ce mariage. Le contrat avait été communiqué au pape Urbain VIII, et en conséquence le cardinal de Lorraine, évêque de Toul, dans le diocèse duquel Nancy se trouvait alors, donna les dispenses de la publication des bans. Les époux furent mariés en présence de témoins, et deux ans après, quand Gaston eut vingt-cinq ans, ils ratifièrent solennellement cette cérémonie dans l’église cathédrale de Malines, pour suppléer d’une manière authentique à tout ce qui pouvait avoir été omis. Ils s’aimaient, ils étaient bien éloignés l’un et l’autre de se plaindre d’une union que le pape et toute l’Europe regardaient comme légitime et indissoluble. Mais ce mariage alarmait le cardinal de Richelieu, qui voyait la reine mère, le frère du roi, héritier présomptif, et le duc de Lorraine, ligués contre lui. 

Louis XIII ne pensa pas autrement que son ministre. Il fallut faire penser le parlement et le clergé comme eux, et les engager à casser le mariage. On alléguait que Gaston s’était marié contre la volonté du roi son frère; mais il n’y avait point de loi expresse qui portât qu’un mariage serait nul quand le roi n’y aurait pas consenti. Gaston avait personnellement offensé son frère; mais le mariage d’un cadet était-il nul par cette seule raison qu’il déplaisait à l’aîné? Louis XI, étant dauphin, avait épousé la fille d’un duc de Savoie malgré le roi son père, et avait fui du royaume avec elle sans que jamais Charles VII entreprît de traiter cette union d’illégitime. 

On regardait le mariage comme un sacrement et comme un engagement civil. En qualité de sacrement, c’était « le signe visible d’une chose invisible, un mystère, un caractère indélébile, que la mort seule peut effacer »; et quelque idée que l’Église puisse attacher à ce mot de chose invisible, cette question ne paraissait pas du ressort des jugements humains. 

A l’égard du contrat civil, il liait les deux époux par les lois de toutes les nations. Annuler ce contrat solennel, c’était ouvrir la porte aux guerres civiles les plus funestes: car s’il naissait un fils du mariage de Gaston, le roi n’ayant point d’enfants, ce fils était reconnu légitime par le pape et par les nations de l’Europe, et déclaré bâtard en France; et encore aurait-il eu la moitié de la France dans son parti(1).

Le cardinal de Richelieu ferma les yeux aux dangers évidents qui naissaient de la cassation. Il fit mouvoir tant de ressorts qu’il obtint du parlement, irrité contre lui, un arrêt, et de l’assemblée du clergé, qui ne l’aimait pas davantage, une décision favorable à ses vues. Cette condescendance n’est pas surprenante; il était tout-puissant, il avait envahi les États du duc de Lorraine: tout pliait sous ses volontés. 

L’avocat général Omer Talon rapporte que le parlement étant assemblé, il y fut dit que « Phéroras, frère d’Hérode, accusa Salomé d’avoir traité son mariage avec Sillène(2), lieutenant d’Arabie ». On cita Plutarque en la vie de Dion, après quoi la compagnie donna un décret de prise de corps contre Charles, duc de Lorraine(3); François, nouveau duc de Lorraine (à qui Charles avait cédé son duché), et la princesse de Phalsbourg, leur soeur, comme coupables de rapt envers la personne de Monsieur, frère unique du roi. 

Ensuite il les condamna comme coupables de lèse-majesté(4), les bannit du royaume, et confisqua leurs terres. 

Deux choses surprenaient dans cet arrêt: premièrement, la condamnation d’un prince souverain qui était vassal du roi pour le duché de Bar, mais qui n’avait point marié sa soeur dans Bar; secondement, le crime de rapt supposé contre Monsieur, qui était venu en Lorraine conjurer le duc de lui donner sa soeur en mariage. Il était difficile de prouver que la princesse Marguerite eût forcé Monsieur à l’épouser. 

Tandis que le parlement procédait, l’assemblée du clergé promulguait une loi civile(5) qui déclarait que les héritiers de la couronne ne pouvaient se marier sans le consentement du chef de la maison. On envoya un évêque de Montpellier à Rome pour faire accepter cette décision par le pape, qui la réprouva. Un règlement de police ne parut pas au pape une loi de l’Église. Si le roi, dont la santé était très chancelante, fût mort alors, Gaston eût régné sans difficulté, et il aurait aussi sans difficulté fait regarder comme très valide ce même mariage dont le parlement et le clergé français avaient prononcé la nullité. Heureusement Louis XIII approuva enfin le mariage de son frère. Mais la loi qui défend aux princes du sang de laisser une postérité sans le consentement du roi a toujours subsisté depuis, et le sentiment de Rome qui tient ces mariages valides a subsisté de même; source éternelle de divisions, jusqu’à ce que tous les hommes soient bien convaincus qu’il importe fort peu que ce qui est vrai à Paris soit faux dans le comtat d’Avignon, et que chaque État doit se gouverner selon ses lois, indépendamment d’une théologie ultramontaine. 

CHAPITRE LII.

De la résistance apportée par le parlement à l’établissement de l’académie française.

Il est singulier que le parlement n’eût pas hésité à casser et annuler le mariage de l’héritier du royaume, contracté du consentement de sa mère, célébré selon toutes les formalités de l’Église, et qu’il refusât constamment pendant dix-huit mois l’enregistrement des lettres patentes qui établissaient l’Académie française. Les uns crurent qu’après un arrêt rendu en faveur de l’université et d’Aristote, cette compagnie craignait qu’une société d’hommes éclairés, encouragée par l’autorité royale, n’enseignât des nouveautés. D’autres pensèrent que le parlement ne voulait pas qu’en cultivant l’éloquence, inconnue chez les Français, la barbarie du style du barreau devînt un sujet de mépris. D’autres enfin imaginèrent que le parlement, mortifié tons les jours par le cardinal, voulait à son tour lui donner des dégoûts. 

Le Vassor, compilateur grossier, qui a fait un libelle en dix-huit volumes de l’histoire de Louis XIII, dit que « l’établissement de l’Académie est une preuve de la tyrannie du cardinal. Il ne put souffrir que d’honnêtes gens s’assemblassent librement dans une maison particulière ». 

On sent bien que cette imputation ne mérite pas d’être réfutée, mais on ne doit pas perdre ici l’occasion de remarquer que cet écrivain aurait dû mieux profiter des premières leçons de l’Académie; elles lui auraient appris à écrire d’un style moins barbare, avec un fiel moins révoltant, d’une manière plus judicieuse, et à ne pas blesser à la fois la vérité, la langue et le bon sens. 

L’érection de l’Académie française était une imitation de celles d’Italie, et d’autant plus nécessaire que tous les genres d’éloquence, et surtout ceux de la chaire et du barreau, étaient déshonorés alors par le mauvais goût et par de très mauvaises études, pires que l’ignorance des premiers siècles. La barbarie qui couvrait encore la France ne permettait pas aux premiers académiciens d’être de grands hommes; mais ils frayaient le chemin à ceux qui le devinrent. Ils jetèrent les fondements de la réforme des esprits. Il est très vrai qu’ils enseignèrent à penser et à s’exprimer. Le cardinal de Richelieu rendit, par cette institution, un vrai service à la patrie. 

Si le parlement différa une année entière d’enregistrer les lettres(6), c’est qu’il craignait que l’Académie ne s’attribuât quelque juridiction sur la librairie. Le cardinal fit dire au premier président Le Jai qu’il aimerait ces messieurs comme ils l’aimeraient. Enfin, quand cet établissement fut vérifié, le parlement ajouta aux patentes du roi que l’Académie ne connaîtrait que de la langue française et des livres qu’elle aura faits, ou qu’on exposera, à son jugement. Cette précaution, prise par le parlement, prouve assez que l’érection de l’Académie avait donné quelque ombrage. Elle n’en pouvait donner, n’ayant que des privilèges honorables, aucun d’utile, et son fondateur même ne lui ayant pas procuré une salle d’assemblée(7).

CHAPITRE LIII.

Secours offert au roi par le parlement de Paris. Plusieurs de ses membres emprisonnés. Combat à coups de poing du parlement avec la chambre des comptes dans l’église de Notre-Dame.

Richelieu, ayant fait déclarer solennellement la guerre à toute la maison d’Autriche dans l’Allemagne et dans l’Espagne, en 1635, fut sur le point de voir le royaume ruiné l’année suivante. Les ennemis passèrent la Somme, prirent Corbie, ravagèrent toute la Picardie et la Bourgogne; Paris fut exposé, et plusieurs citoyens en sortirent. Les troupes étaient peu nombreuses, intimidées et dispersées; les meilleurs officiers suspects au cardinal, emprisonnés ou exilés, les finances épuisées. On ne regardait alors ce ministre que comme un tyran maladroit(8).

Dans cette crise de l’État, la ville de Paris offrit de soudoyer six mille cinq cents hommes; le parlement résolut d’en lever deux mille cinq cents; l’Université même promit quatre cents soldats. Le cardinal doutait si ces offres étaient faites contre les ennemis ou contre lui-même. 

Le parlement voulut nommer(9) douze conseillers pour avoir soin de la garde de Paris, et pour faire contribuer à la levée des troupes que Paris devait fournir. 

Le ministre sentit qu’une telle démarche était une insulte plutôt qu’un secours. La compagnie du parlement ne lui parut pas instituée pour garder les portes de la ville, et pour faire les fonctions du gouverneur et des généraux d’armée. Il savait qu’on avait parié de lui dans la séance. Le roi manda au Louvre les présidents et les doyens de chaque chambre; il leur renouvela les défenses de se mêler d’aucune affaire d’État. Enfin le ministre et les généraux ayant réparé leurs fautes, et les ennemis ayant été chassés du royaume, le parlement obéit. 

On ne put terminer cette campagne qu’avec des frais immenses. Les finances sont le premier ressort de l’administration, et ce ressort est toujours dérangé. Richelieu n’était pas un Sully qui eût su s’assurer de quarante millions, et préparer les vivres, les munitions, les hôpitaux, avant de faire la guerre. Ni sa santé, ni son génie, ni son ambition, ne lui permettaient d’entrer dans ces détails indispensables, dont la négligence doit diminuer beaucoup sa gloire. Il fut obligé de retrancher trois quartiers d’arrérages que le roi devait aux rentiers de l’Hôtel de Ville. Cette banqueroute était odieuse; il eût mieux valu sans doute établir des impôts également répartis mais c’est ce qu’on n’a su faire en France qu’après une longue épreuve de moyens aussi honteux que ruineux. Le gouvernement, depuis Sully, ne savait que créer des charges inutiles, que la vanité achetait à prix d’argent, et se remettre à la discrétion des traitants. 

Richelieu avait créé vingt nouveaux offices de conseillers au parlement en 1635. La compagnie en avait été indignée; la banqueroute faite aux rentiers excita les cris de tout Paris. Ces citoyens, privés de leur revenu, vinrent se plaindre chez le chancelier Châteauneuf. Pour réponse on en mit trois à la Bastille. Le parlement s’assemble, on délibère, on parle fortement. Le cardinal avait ses espions; il fait enlever Gayant, Champrond, Sallo, Sevin, Tubeuf, Bouville, Scarron(10). Un édit du roi interdit la troisième chambre des enquêtes. Les magistrats arrêtés furent ou exilés ou enfermés, et les rentiers perdirent leurs arrérages. 

Il est évident que le gouvernement du cardinal de Richelieu était à la fois vicieux et tyrannique; mais il est vrai aussi qu’il eut toujours à combattre des factions. La fierté sanguinaire du ministre, et le mécontentement de tous les ordres du royaume, furent les semences qui produisirent depuis les guerres de la Fronde. Le parlement, ayant perdu sous Richelieu toutes les prérogatives qu’il réclamait, ne combattit dans les dernières années de Louis XIII que contre la chambre des comptes. 

Ce monarque ayant ôté la protection de la France à sainte Geneviève, qu’on croyait la patronne du royaume parce qu’elle l’était de Paris, conféra cette dignité à la vierge Marie(11).

Ce fut une très grande solennité dans l’église de Notre-Dame. Les cours supérieures y assistèrent. Le premier président du parlement marcha le premier à la procession. Les présidents à mortier ne voulurent pas souffrir que le premier président des comptes le suivît. Celui-ci, qui était grand et vigoureux, prit un président à mortier à brasse-le-corps, et le renversa par terre. Chaque président des comptes gourma un président du parlement, et fut gourmé. Les maîtres s’attaquèrent aux conseillers. Le duc de Montbazon mit l’épée à la main avec ses gardes pour arrêter le désordre, et l’augmenta. Les deux partis allèrent verbaliser chacun de leur côté. Le roi ordonna que dorénavant le parlement sortirait de Notre-Dame par la grande porte, et la chambre des comptes par la petite. 

CHAPITRE LIV.

Commencement des troubles pendant le ministère de Mazarin. Le parlement suspend

pour la première fois les fonctions de la justice.

De l’humiliation où le parlement fut plongé par le cardinal de Richelieu, il monta tout d’un coup au plus haut degré de puissance, immédiatement après la mort de Louis XIII. Le duc d’Épernon l’avait forcé, les armes à la main, de se saisir du droit de donner la régence à Marie de Médicis. Ce nouveau droit parut aux yeux d’Anne d’Autriche aussi ancien que la monarchie. Il l’exerça librement dans toute sa plénitude. Non seulement il déclara la reine régente par un arrêt(12), mais il cassa le testament de Louis XIII comme on casse celui d’un citoyen, qui n’est pas fait selon les lois(13). La régente et la cour étaient bien loin alors de douter du pouvoir du parlement, et de lui contester une prérogative dont elles tiraient tout l’avantage. Le parlement décida, sans aucune contradiction, du destin du royaume, et le moment d’après il retomba dans l’état dont la mort de Louis XIII l’avait tiré. La reine voulut être toute-puissante, et le fut jusqu’au temps des Barricades. 

Mais avant que le parlement donnât ainsi la régence, et cassât le testament du roi en qualité de cour des pairs, garnie de pairs, il faut remarquer que par les anciennes lois le parlement n’existait plus. La mort du roi le dissolvait; il fallait que les présidents et les conseillers fussent confirmés dans leurs charges par le nouveau souverain, et qu’ils fissent un nouveau serment. Cette cérémonie n’avait pas été observée dans le tumulte et l’horreur que l’assassinat de Henri IV répandit. Le chancelier Séguier voulut faire revivre la loi oubliée; le parlement l’éluda(14). Il fut présenté dans le Louvre à la reine; il salua le roi, il protesta de son respect et de son obéissance; et il ne fut question ni de confirmation d’offices, ni de serment de fidélité. 

Le cardinal Mazarin gouverna despotiquement la reine et le royaume sans qu’aucun grand fit entendre d’abord le moindre murmure: on était accoutumé à recevoir la loi d’un prêtre; on ne fit pas même attention que Mazarin était étranger. Les victoires du duc d’Enghien, si célèbre sous le nom de grand Condé, faisaient l’allégresse publique et rendaient la reine respectable. Mais cet article important des finances, qui est la base de tout, qui seul fait naître souvent les révolutions, les prévient et les étouffe, commença bientôt à préparer les séditions. 

Mazarin entendait cette partie du gouvernement plus mal encore que Richelieu. Il borna sa science sur ce point essentiel, dans tout le cours de son ministère, à se procurer une fortune de cent millions; c’était le premier homme du monde pour l’intrigue, et le dernier pour le reste. Ceux qui administraient l’argent de l’État sous ses ordres n’eurent d’autres vues que de procurer de prompts secours par des moyens toujours petits, mal imaginés, et souvent injustes. Les plus pauvres habitants de Paris avaient bâti de chétives maisons ou des cabanes hors des anciennes limites de la ville. Un Italien, nommé Particelli d’Émeri(15), favori du cardinal et contrôleur général, s’avisa de proposer une taxe assez forte sur ces pauvres familles. Elles s’attroupèrent(16), elles allèrent porter en foule leurs plaintes à la grand’chambre, non sans y être excitées par plusieurs membres des enquêtes, qui demandèrent l’assemblée des chambres pour juger la cause des pauvres contre le ministère. Cette maladresse du gouvernement indisposa tout Paris: elle apprit au peuple à murmurer, à s’attrouper. Une partie de la grand’chambre dans les intérêts de la cour ne voulut pas souffrir que les enquêtes demandassent les assemblées du parlement. 

Les enquêtes persistèrent. Heureusement pour la cour la division se mit alors entre toutes les chambres du parlement(17), requêtes contre enquêtes, enquêtes contre grand’chambre. Les requêtes voulaient être traitées comme les enquêtes, les enquêtes comme les grands chambriers. Il y eut des disputes pour les rangs. Le conseiller doyen du parlement était dans l’usage de précéder les présidents qui ne sont pas présidents à mortier. Il arriva qu’à l’oraison funèbre du maréchal de Guébriant, prononcée à Notre-Dame, les présidents des enquêtes prirent par le bras le vieux doyen Savare, et l’arrachèrent de sa place. Le premier président appela les gardes du roi qui assistaient à la cérémonie, pour soutenir le doyen. L’église cathédrale vit pour la seconde fois des magistrats scandaliser le peuple pour un intérêt de vanité. 

La reine s’entremit; le parlement s’en remit à ses ordres pour juger tous ces différends: elle se garda bien de prononcer; la maxime divisez pour régner était trop connue de Mazarin. Il crut rendre le parlement méprisable en l’abandonnant à ces contestations; mais il porta le mépris trop loin en faisant saisir le président des enquêtes Barillon par quatre archers, et l’envoyant à Pignerol. Ce Barillon était accoutumé à la prison; il avait déjà été enfermé sous Richelieu. On en exila d’autres. Le ministre se croyait assez puissant pour imiter le cardinal de Richelieu, quoiqu’il n’en eût ni la cruauté, ni l’orgueil, ni le génie. 

Le parlement avait encore aliéné de lui les princes du sang et les pairs: les princes du sang, parce qu’il avait osé disputer le pas au père du grand Condé dans la cérémonie d’un Te Deum; les pairs, parce qu’il ne voulait pas souffrir que dans les lits de justice le chancelier, allant aux opinions, s’adressât aux pairs du royaume avant de s’adresser au parlement. Tout cela rendait ce corps peu agréable à la cour. On s’était servi de lui pour donner la régence, comme d’un instrument qu’on brisait ensuite quand on cessait d’en avoir besoin. 

Les enquêtes, ne pouvant obtenir la liberté de leurs membres emprisonnés, cessèrent pendant quatre mois entiers de rendre la justice. Ce fut là le premier exemple d’une pareille transgression. Quelques plaideurs en souffrirent, d’autres y gagnèrent en retenant plus longtemps le bien d’autrui. La cour ne s’en mit pas en peine; elle crut que le parlement, indisposant à la fois les princes, les pairs et le peuple, n’aurait jamais aucun crédit: c’est en quoi elle se trompa. Elle ne prévoyait pas qu’à la première occasion tout se réunirait contre un ministre étranger qui commençait à déplaire autant qu’avait déplu le maréchal d’Ancre. 

La régence d’Anne d’Autriche aurait été tranquille et absolue si on avait eu un Colbert ou un Sully pour gouverner les finances, comme on avait un Condé pour commander les armées; encore même est-il douteux si des génies tels que ces deux hommes si supérieurs auraient suffi pour débrouiller alors le chaos de l’administration, pour surmonter les préjugés de la nation alors très ignorante, pour établir des taxes universelles dans lesquelles il n’y eût rien d’arbitraire, pour faire des emprunts remboursables sur des fonds certains, pour encourager à la fois le commerce et l’agriculture, pour faire enfin ce qu’on fait en Angleterre. 

Il y avait à la fois dans le ministère de l’ignorance, de la déprédation, et un empressement obstiné à se servir de moyens précipités pour arracher du peuple un peu d’argent, dont il revenait encore moins à l’État. La taxe sur les maisons bâties dans les faubourgs n’avait presque rien produit. On voulut forcer les citoyens d’acheter pour quinze cent mille livres de nouvelles rentes. Il fallait persuader, et non pas forcer. Le cri public, appuyé des refus du parlement, rendit inutiles ces édits odieux. 

Le ‘ministère imagina de nouveaux édits bursaux dont l’énoncé seul le couvrait de honte et de ridicule. C’était une création de conseillers du roi, contrôleurs de bois de chauffage, jurés crieurs de vin, jurés vendeurs de foin, agents de change, receveurs des finances quatriennaux, augmentation de gages moyennant finance dans tous les corps de la magistrature, enfin vente de la noblesse . 

Il y eut dix-neuf édits de cette espèce. On mena au parlement Louis XIV en robe d’enfant pour faire enregistrer ces opprobres(18). On le plaça sur un petit fauteuil qui servait de trône, ayant à sa droite la reine sa mère, le duc d’Orléans son oncle, le père du grand Condé, huit ducs; et à sa gauche trois cardinaux, celui de Lyon, frère du cardinal de Richelieu, celui de Ligny, et Mazarin. Il prononça intelligiblement ces paroles: « Mes affaires m’amènent au parlement; monsieur le chancelier expliquera ma volonté. » 

Le chancelier Séguier l’expliqua en lisant les dix-neuf édits. L’avocat général Omer Talon prononça une harangue en portant le genou sur sa banquette selon l’usage; et comme il était le harangueur le plus éloquent de la compagnie, il dit au roi « qu’il était un soleil; que quand le soleil n’envoie que quelques rayons dans une chambre par la fenêtre, sa lumière est féconde et bienfaisante: c’est le symbole de la bonne fortune; mais qu’il est périlleux de songer que ce grand astre y entre tout entier, parce qu’il détruit par son activité tout ce qui entre dans ses voies, etc.(19). » 

Après cette harangue, qui fut assez longue, surtout pour un roi âgé de sept ans, le chancelier demanda le suffrage des princes et des pairs: les présidents se formalisèrent qu’on n’eût pas commencé par eux; ils furent d’avis de taire du remontrances(20). les enquêtes dirent que leur conscience ne leur permettait pas d’enregistrer les édits. Le chancelier répondit que la conscience en affaires d’État était d’une autre nature que la conscience ordinaire, et il fit faire l’enregistrement d’autorité. 

CHAPITRE LV.

Commencement des troubles civils, causés par l’administration des finances.

La cour était encore toute-puissante. La cardinal Mazarin ménageait cette célèbre paix de Munster, par laquelle les Français et les Suédois furent les législateurs de l’empire, et qui fut enfin conclue en 1648. La prince de Condé, par ses victoires, donnait à la France la supériorité qu’elle eut dans ce traité. L’Espagne, encore plus obérée que la France, ne paraissait pas une ennemie dangereuse; ses finances étaient aussi épuisées que les nôtres, malgré ses trésors du nouveau monde. C’est le sort des nations d’être presque toujours très mal gouvernées; l’ambition de quelques grands les plonge dans la guerre; de misérables intrigues, qu’on appelle politique, troublent l’intérieur de l’État tandis que les frontières sont dévastées; l’économie est abandonnée; les factions se forment, et les remèdes qu’elles feignent d’apporter au mal sont les plus pernicieux de tous les maux. 

Le ministère de France persistait toujours dans cette malheureuse méthode de chercher des secours d’un moment. On augmenta l’impôt sur le pied fourché(21) et sur d’autres denrées; on créa douze nouvelles charges de maîtres des requêtes, et on demanda de payer d’avance le droit annuel appelé paulette(22). Aurait-on pensé qu’une cause si légère dût produire le bouleversement de l’État? Mais l’édifice était ébranlé, le moindre vent pouvait le renverser. La guerre civile qui désolait alors l’Angleterre, et qui fit tomber sous la hache d’un bourreau la tête de Charles Ier, avait commencé par un impôt de deux shellings par tonneau de marchandise. 

Mazarin ne pensait pas qu’à l’occasion de son édit le parlement put s’unir avec les maîtres des requêtes, auxquels il reprochait si souvent de faire casser ses arrêts au conseil. Était-il vraisemblable qu’il se joindrait à la chambre des comptes, contre laquelle il s’était battu dans l’église de Notre-Dame? Il était jaloux du grand conseil, qui jugeait les compétences des parlements et qui leur avait enlevé toutes les affaires ecclésiastiques, excepté les appels comme d’abus. Pouvait-il s’entendre avec la cour des aides dont il avait vu avec chagrin le droit d’enregistrer les édits des finances, et de juger des affaires contentieuses dans cette partie? Il était encore moins vraisemblable que les pairs du royaume, offensés de l’égalité que les présidents affectaient avec eux, prissent le parti d’une compagnie qui les avait aliénés. Ils se croyaient, en qualité de pairs, non seulement les premiers du parlement, mais l’essence du parlement, qui sans eux n’était qu’un simple tribunal de justice contentieuse, et qui ne pouvait changer de nature que quand il était honoré de leur présence. Ainsi tout concourait à faire penser à la reine et à son ministre que le parlement n’aurait ni la hardiesse ni le crédit de résister à leurs volontés; et cependant ils se trompèrent. 

La malheureuse vénalité des charges introduite en France, et la paulette qui perpétuait cette vénalité, furent les premières sources du mal. Tous les magistrats du royaume devaient, de neuf ans en neuf ans, payer ce droit de paulette qui assurait la possession de leurs charges à leurs familles. 

L’édit nouveau remettait pour les neuf années suivantes le payement de ce droit; il en délivrait les cours supérieures, mais il leur retranchait par compensation quatre années de gages. Ces gages sont si médiocres qu’il vaudrait beaucoup mieux n’en pas recevoir. Ce retranchement déplut. La cour, pour apaiser le parlement, l’excepta des autres cours, lui conserva ses gages, et crut par cet expédient le forcer au silence: ce fut tout le contraire(23). Comment la cour ne s’apercevait-elle pas que le parlement aurait perdu tout son crédit parmi le peuple si, se laissant amollir par cette petite grâce, il avait paru oublier l’intérêt public pour son intérêt particulier, et qu’il ne pouvait se rendre respectable que par un refus? 

Le grand conseil, la chambre des comptes, la cour des aides, s’étant assemblés d’abord par députés, demandèrent au parlement la jonction pour s’opposer aux édits. Le parlement n’hésita pas un moment. Les quatre corps, que la cour croyait incompatibles, s’unirent ensemble. Le ministère, toujours prévenu de sa toute-puissance, cassa cet arrêt d’union(24) que Mazann, parlant mal français, appelait l’arrêt d’oignon, en devenant par là aussi ridicule aux yeux du peuple qu’il était odieux. On méprisa l’ordre de la cour; elle défendit jusqu’aux assemblées des chambres du parlement, et ces chambres s’assemblèrent. La reine fit arrêter cinq conseillers du grand conseil, et deux de la cour des aides. Cette sévérité irrita tous les esprits, mais ne produisit encore aucun mouvement. 

Tous les maîtres des requêtes, de leur côté, s’assemblèrent dans la chambre appelée les Requêtes de l’hôtel. Ils signèrent un écrit par lequel ils promettaient de ne pas souffrir la création des douze nouvelles charges; ils cessèrent de rapporter les affaires au conseil, comme le parlement cessait de rendre justice. 

La reine manda les maîtres des requêtes; elle était quelque fois un peu aigre dans ses paroles, quoique son caractère fut doux; elle leur dit « qu’ils étaient de plaisantes gens de vouloir borner l’autorité du roi ». 

Les souverains peuvent faire des actions de fermeté: mais ils doivent bien rarement dire des paroles dures. Les maîtres de requête ne furent que plus affermis dans leur résolution. Le chancelier les interdit des fonctions de leurs charges; ils s’interdisaient eux-mêmes. 

Ils allèrent en corps au parlement s’opposer à l’enregistrement de l’édit; ils furent reçus comme partie. Toute jalousie de corps cédait alors à la haine contre le ministère. Tous le petits intérêts étaient sacrifies à l’amour de la nouveauté, et à l’esprit de faction qui animait toute la ville. Le parlement n’avait encore dans son parti aucun prince, aucun pair, ni même aucun seigneur. La reine, outrée contre lui, dit hautement plusieurs fois qu’elle ne souffrirait pas « que cette canaille insultât la majesté royale(25) ». 

Ces paroles ne servirent pas à ramener les esprits. Le parlement demanda une réforme dans l’administration, et surtout la révocation de intendants de province, qu’il regardait comme des magistrats sans titre, instruments odieux des rapines du ministère, oppresseurs du peuple établis par la tyrannie du cardinal de Richelieu, et dont il fallait délivrer la France à jamais. 

On criait encore davantage contre l’Italien Particelli d’Émeri, devenu surintendant, condamné autrefois à être pendu à Lyon(26), et monté, par les concussions, au faîte de la fortune. La clameur publique fut si forte, les factions si obstinées, que la cour se crut obligée de plier. Elle exila le surintendant dans ses terres, et promit la suppression des intendants de province. Cette condescendance enhardit les mécontents au lieu de les calmer. Le duc d’Orléans, oncle du roi, lieutenant général de l’État sous la reine, qui était alors attaché à elle, négocia avec le parlement, alla quelquefois au palais, eut des conférence chez lui avec les députés du corps: tout fut inutile. 

Ces trouble ôtaient au ministère tout son crédit; il ne pouvait ni emprunter de partisans, ni faire entrer les contributions ordinaires dans le trésor public. On avait encore à soutenir une guerre ruineuse; la reine fut réduite à mettre en gage les pierreries de la couronne et les siennes propres, à renvoyer quelques domestique du roi et de siens, à diminuer jusqu’à la dépense de la nourriture(27). il fallut encore que plusieurs personnes de la cour lui prêtassent de l’argent. 

Dans cette extrémité, le cardinal Mazarin, qui ne se raidissait pas contre les difficultés comme Richelieu, lui conseilla de mener une seconde fois le roi son fils au parlement, pour accorder tout ce que l’état présent de affaires ne permettait pas de refuser. 

Ce lit de justice(28) ne réussit pas mieux que le reste. L’avocat général Talon eut beau dire au jeune roi « qu’il fît réflexion sur la diversion naturelle des maisons célestes, sur l’opposition des astres et de aspects contraires qui composent la beauté de la milice supérieure »; le chancelier ayant accordé de la part du roi plus qu’on ne demandait, et défendu seulement les assemblées des chambres, qui ne devaient pas se faire sans la permission de la cour, on s’assembla dès le lendemain. 

Cette obstination fut d’autant plus douloureuse pour la reine que, dans ce temps-là même, la fille de Henri IV, femme de Charles Ier,roi d’Angleterre, se réfugiait en France avec ses enfants, et que le parlement d’Angleterre préparait l’échafaud sur lequel Charles Ier porta sa tête. Ce nom seul du parlement troublait le coeur d’Anne d’Autriche, quoique le tribunal de Paris appelé parlement n’eût rien de commun avec le parlement d’Angleterre. Le chagrin la rendit malade, et le peuple n’eut point pitié d’elle. 

CHAPITRE LVI.

Des barricades, et de la guerre de la Fronde.

Non seulement le brigandage des fiances avait irrité les tribunaux et le citoyens, mais on était ulcéré de ces emprisonnements et de ces exils, arme de vengeance que les ministres employaient contre leurs ennemis au mépris des lois du royaume. On ne s’en était pas uni sous le gouvernement sage et ferme du grand Henri IV. Elles furent à peine remarquées sous le despotisme de Richelieu, qui occupa les bourreaux encore plus que les geôliers. 

Mazarin, plus doux que Richelieu, ne répandit point de sang: mais il avait fait mettre en prison à Vincennes le duc de Beaufort, qui n’avait d’autre crime que de lui disputer son autorité, et d’être à la cour son rival en crédit. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, dit « qu’on fut saisi d’un étonnement respectueux quand on vit Jules Mazarin faire enfermer le petit-fils de Henri IV, et exiler toute sa famille; qu’on se croyait fort obligé au ministre de ce qu’il ne faisait pas mettre quelqu’un en prison tous les huit jours; et que Chapelain admirait surtout ce grand événement. » 

Ce Chapelain, dont le nom est devenu si ridicule, pouvait, tant qu’il voulait, admirer servilement cet abus du pouvoir. La maison de Vendôme avait des amis dans le parlement, qui n’admiraient point du tout une telle conduite, et qui excitaient toujours la compagnie contre le ministre. 

La bataille de Lens, gagnée par le prince de Condé, enhardit la cour à se venger enfin du parlement. On fit arrêter le président Potier de Blancménil(29), le conseiller Broussel; et on envoya saisir plusieurs autres magistrats qui échappèrent(30).

Broussel était un vieillard de soixante et treize ans, vénérable et cher au peuple par ses cheveux blancs, et parce qu’il logeait dans un quartier rempli de populace, mais plus encore parce qu’il était l’instrument des chefs de parti dans le parlement, qui mettaient toujours dans sa bouche ce qu’ils avaient dans l’esprit; il proposait les avis les plus hardis, et croyait les avoir imaginés. 

Quand on eut enlevé ce vieillard, la populace se souleva comme si ou lui avait arraché son père. Elle ne fut excitée par aucun homme considérable; la servante de Broussel commença l’émeute, et fut la première cause des Barricades. Les bourgeois se joignirent au peuple, le parlement aux bourgeois: et bientôt après une partie de ceux qu’on appelait grands alors s’unit au parlement. 

Le lendemain de l’enlèvement des magistrats et de l’émotion du peuple fut la journée des Barricades. Le peuple renouvela ce qu’il avait fait sous Henri III, mais avec encore plus d’emportement et plus d’effusion de sang. Le cardinal de Retz, alors simple coadjuteur de l’archevêque de Paris, se vante, dans ses Mémoires, d’avoir été l’unique auteur de cette sédition mémorable qui commença la guerre civile; il y eut sans doute une très grande part. 

Cet archevêque avait trois passions dominantes: la débauche, la sédition, et la vaine gloire. On le vit en même temps se livrer à des amours quelquefois honteux, prêcher devant la cour, et faire la guerre à la reine sa bienfaitrice. 

On sait que d’abord le cabinet, alarmé des Barricades, fut obligé de rendre les magistrats emprisonnés. Cette indulgence enhardit les factieux. La reine mère fut enfin obligée de fuir deux fois de Paris avec le roi son fils, les princes et son ministre. Et la seconde fois qu’elle se tira des mains des factieux, ce fut pour aller à Saint-Germain(31), où toute la cour coucha sur la paille, tant ce voyage fut précipité. Le prince de Condé, touché des larmes de la reine et flatté d’être le défenseur de la couronne, prépara le blocus de Paris. Le parlement, de son côté, nomma des généraux et leva des troupes. Chaque conseiller du parlement se taxa à cinq cents livres. Vingt membres de ce corps, qui étaient l’objet de la haine de leurs confrères parce qu’ils avaient acheté leurs charges de la nouvelle création sous le cardinal de Richelieu, donnèrent chacun quinze mille livres pour obtenir la bienveillance du reste de la compagnie. Elle fit payer cinquante écus par chaque maison à porte cochère; elle fit saisir jusqu’à six cent mille livres dans les maisons des partisans de la cour. Avec cet argent extorqué par la rapine et par un arrêt, elle fit des régiments de bourgeois, et on eut plus de troupes contre la cour que la cour n’en eut contre Paris. 

Le parlement, en faisant ces préparatifs, déclara le cardinal premier ministre ennemi de l’État et perturbateur du repos public, lui ordonna de sortir du royaume dans huit jours; et, passé ce temps, ordre à tous les Français de lui courre sus, ancien formulaire des déclarations de guerre de monarque à monarque. 

Cependant le grand Condé, avec sept ou huit mille hommes, tenait Paris bloqué et en alarmes. On sait quel mépris il avait pour cette guerre qu’il appelait la guerre des pots de chambre, et qui selon lui ne devait être écrite qu’en vers burlesques. On ne se souvient aujourd’hui que du ridicule de cette première campagne de la Fronde; des vingt conseillers au parlement(32), qu’on appela les quinze-vingts parce qu’ils avaient fourni chacun quinze mille livres à l’armée parisienne; du régiment du coadjuteur, nommé le régiment de Corinthe, à cause du titre d’évêque de Corinthe que portait alors le cardinal de Retz; de la défaite de ce régiment, appelée la première aux Corinthiens; enfin des chansons plaisantes satiriques qui célébraient les exploits des bourgeois de Paris. 

La duchesse de Nemours dit que, dans une conférence accordée à quelques députés des rebelles, on leur fit accroire que le prince de Condé se faisait servir régulièrement à son dîner un plat d’oreilles de Parisiens. Malgré toutes ces plaisanteries, qui caractérisaient la nation, il y eut du sang répandu, des villages ruinés, des campagnes dévastées, un brigandage affreux, et beaucoup d’infortunés. 

C’était dans ce temps-là même que le cardinal Mazarin venait de mettre la dernière main à la paix de Westphalie: il ajoutait l’Alsace à la France, et le parlement le déclarait ennemi de l’État et ordonnait qu’on lui courût sus.

Assez de livres sont remplis des détails de tous ces troubles, des factions de Paris, des intrigues de la cour, et de ce flux et reflux continuel de réconciliations et de ruptures: notre plan est de ne rapporter que ce qui concerne le parlement. Les Mémoires de la duchesse de Nemours nous apprennent qu’un des motifs qui avaient déterminé le grand Condé à favoriser Mazarin, et à se déclarer contre le parlement, fut qu’un jour ayant été aux chambres assemblées pour apaiser les troubles naissants, et ayant accompagné son discours d’un de ces gestes d’un général victorieux, qu’on pouvait prendre pour une menace, le conseiller Quatre-Sous lui dit que c’était un fort vilain geste dont il devrait se défaire. Les murmures de l’assemblée, que le cardinal de Retz appelle si souvent la cohue des enquêtes, excitèrent la colère du prince. Il fallut que ses amis l’excusassent auprès de Quatre-Sous; mais à ce mouvement de colère s’était joint un motif plus noble, celui de secourir l’enfance du roi opprimée, et la reine régente outragée. 

Toutes les guerres civiles qui avaient désolé la France furent plus funestes que celle de la Fronde; mais on n’en vit jamais qui fut plus injuste, plus inconsidérée, ni plus ridicule. Un archevêque de Paris et une cour de judicature armés contre le roi, sans aucun prétexte plausible, étaient un événement dont il n’y avait point d’exemple, et qui probablement ne sera jamais imité. 

Dans cette première petite guerre de la Fronde, on négocia beaucoup plus qu’on ne se battit; c’était le génie du cardinal Mazarin. La cour envoya un héraut d’armes, accompagné d’un gentilhomme ordinaire du roi, au parlement de Paris. Le héraut ne fut point reçu, sous prétexte qu’on n’en envoyait qu’à des ennemis, et que le parlement ne l’était pas; mais quelques jours après le parlement donna audience à un envoyé du roi d’Espagne, qui promit, au nom du roi son maître, dix-huit mille hommes contre le cardinal Mazarin(33).

Cette proposition de l’Espagne hâta la paix de la cour et des frondeurs. La reine mère ramena son fils à Paris; mais les affaires ne furent que plus brouillées. 

Le prince de Condé demanda hautement le prix de ses services. Le cardinal trouva le prix trop exorbitant, et, pour réponse à ses griefs, il le fit mettre en prison à Vincennes(34), lui, le prince de Conti son frère, et le duc de Longueville, son beau-frère. Le peuple, qui avait fait des barricades pour l’emprisonnement de Broussel, fit des feux de joie pour celui du grand Condé. Mais cet emprisonnement, qui semblait devoir assurer la tranquillité publique en inspirant la terreur, ne produisit qu’une seconde guerre civile. Le parlement prit enfin parti pour ce même prince contre lequel il avait levé des troupes. On vit la mère du grand Condé venir présenter requête à la porte de la grand’chambre, et implorer la protection de tous les conseillers en s’inclinant devant eux à mesure qu’ils passaient. 

Le parlement de Bordeaux députa au parlement de Paris, et s’unit avec lui. Mazarin fut obligé de sortir de Paris(35), et d’aller lui-même délivrer les princes qu’il avait fait transférer au Havre-de-Grâce. Le parlement le bannit du royaume par arrêt, avec nouvel ordre à tous les sujets du roi de lui courir sus.

Par un second arrêt(36), il commit les conseillers Bitaut et Pitou pour aller informer contre lui sur la frontière, et pour l’amener prisonnier à la Conciergerie en cas qu’ils le trouvassent. 

Par un troisième arrêt, il mit la tête du cardinal à prix, et fixa ce prix à cinquante mille écus. 

Par un quatrième arrêt, il fit vendre ses meubles et sa bibliothèque pour avoir de quoi payer cette tête. 

Par un cinquième arrêt, quand le cardinal revint dans le royaume, à la tête d’une petite armée, pour se joindre aux troupes du roi, il envoya deux conseillers(37) pour informer contre cette armée: l’un d’eux, qui était ce même Bitaut, fut pris, et renvoyé sans rançon avec indulgence. 

L’avocat général Talon dit alors au coadjuteur dans le parlement: Nous ne savons ce que nous faisons; mais les princes, les généraux, les chefs de parti, les ministres, ne le savaient pas davantage. 

Ce n’était pas seulement une guerre civile, c’étaient cent petites guerres civiles qui changeaient chaque jour d’objet et d’intérêt à la cour, dans Paris, dans les provinces, partout où l’incendie était allumé. Les princes, les chefs, les ministres, les femmes, tous faisaient des traités et les rompaient. Le jeune roi erra en fugitif au milieu de son royaume. Le prince de Condé, qui avait été le soutien de la France, en devint le fléau; et Turenne, après avoir trahi la cour, en fut le libérateur. 

Enfin la cause du roi prévalut; la reine mère ramena son fils victorieux à Paris(38). Ce même peuple qui avait accablé d’outrages la famille royale signala son inconstance ordinaire en tournant ses emportements contre le parlement. On chantait au Louvre, au Palais-Royal, au Luxembourg, dans la cour du Palais, dans les places, dans les églises, cette chanson si longtemps fameuse, quoique très mauvaise: 
 

Messieurs de la noire cour, 
Rendez grâces à la guerre; 
Vous commandiez à la terre, 
Vous dansiez au Luxembourg; 
Petites gens de chicane, 
              Canne 
     Tombera sur vous; 
Et l’on verra madame Anne 
Vous faire rouer de coups.

Cette chanson ridicule montre l’esprit du temps auquel les plus grandes affaires avaient été traitées au cabaret et en vaudevilles. 

Le roi ramena le cardinal Mazarin; tout fut tranquille dans Paris, et les séditieux furent punis. 

CHAPIRE LVII.

Fin des guerres civiles de Paris. Le parlement rentre dans son devoir; il harangue le cardinal Mazarin.

Le châtiment du cardinal de Retz fut borné à une prison dans Vincennes; punition légère pour un homme qui avait été le boute-feu de la France. Le vieux conseiller Broussel, premier auteur, sans le savoir, de tant de troubles et de malheurs, en fut quitte pour se démettre de sa place de prévôt des marchands, que les rebelles lui avaient donnée. 

Le roi tint son lit de justice au Louvre(39); il ordonna aux conseillers Broussel, Fleury, Martinaut, Perraut, et quelques autres, de sortir de Paris; mais on les rappela bientôt. 

Le cardinal Mazarin était revenu triomphant dans la capitale(40). Presque tous les membres du parlement, qui avaient mis sa tête à prix, et qui avaient vendu ses meubles à l’encan pour payer les assassins, vinrent le complimenter les uns après les autres, et furent d’autant plus humiliés qu’il les reçut avec affabilité. 

Le grand Condé, plus fier et animé par la vengeance, ne voulut point plier devant un étranger qui lui avait ravi sa liberté; il aima mieux continuer la guerre civile que le parlement de Paris avait commencée, et que le parlement de Bordeaux soutenait alors. On vit ce prince à la tête des troupes espagnoles qu’il avait autrefois battues; et enfin le parlement de Paris, à peine sorti de la faction, condamna ce même prince de Condé par contumace, comme il avait condamné Mazarin, et confisqua tous ses biens en France. Cette compagnie était une arme qui avait blessé son maître, et dont le roi se servait ensuite pour frapper ses ennemis. 

Louis XIV ne gouvernait pas encore, et on doutait même qu’il pût jamais tenir lui-même les rênes de l’État; mais il fit sentir, dès l’an 1655, la hauteur de son caractère. Le parlement arrêta de faire des remontrances sur un édit concernant les monnaies, et le ministre prétendait qu’une cour des monnaies étant établie, ce n’était pas au parlement à se mêler de cet objet. Le roi partit de Vincennes à cheval, vint en bottes au parlement, le fouet à la main(41). Il adressa la parole au premier président, et lui dit: « On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de les souffrir; et vous (en se tournant vers les conseillers des enquêtes), je vous défends de les demander. » On se tut, on obéit, et depuis ce moment l’autorité souveraine ne fut plus combattue sous ce règne. 

Quand le cardinal eut conclu la paix des Pyrénées, et marié Louis XIV, le parlement vint haranguer ce ministre par députés, ce qu’il n’avait jamais fait ni pour le cardinal de Richelieu, ni pour aucun prince. La harangue était remplie de louanges qui parurent trop fortes même aux courtisans; elle devint l’objet de leurs railleries. Ménage adressa au cardinal, qui n’était pas sans lettres et sans goût, une pièce de vers latins alors très fameuse; il y parlait comme toute la cour, et il disait dans cet ouvrage: 
 

« Et, puto, tam viles despicis ipse togas(42). » 
Tu méprises sans doute ces robes si viles.

On en fit des plaintes dans la grand’chambre; mais ce n’était plus le temps où cette compagnie pouvait venger ses injures particulières. La cour applaudissait à cette humiliation. Ménage s’excusa; il prétendit qu’il n’avait point voulu désigner la compagnie par le mot de robes, quoique ce mot ne put en effet désigner qu’elle; et le parlement crut qu’il n’était pas de sa dignité de relever cette injure. 

CHAPITRE LVIII.

Du parlement depuis que Louis XIV régna par lui-même.

Dès que Louis XIV gouverna par lui-même, il sut contenir tous les corps de l’État dans les limites de leurs devoirs. Il réforma tout: finance, discipline militaire, marine, police, église, jurisprudence. Il y avait beaucoup d’arbitraire dans les formes de la justice. Il pensa d’abord à rendre la procédure uniforme dans tout le royaume, et à extirper, s’il se pouvait, tous les abus; mais une partie de cette grande entreprise ne fut exécutée qu’en 1667; elle demandait du temps, et il fallait remédier à des maux plus pressants. 

Tandis qu’on commençait à jeter les fondements de toute cette réforme générale, il y eut entre les pairs du royaume et les présidents à mortier de Paris une contestation mémorable, dans laquelle il est vrai que les intérêts de la vanité humaine semblaient avoir plus de part que les intérêts de l’État; mais enfin il s’agissait de l’ordre et de la décence qui sont nécessaires à toute administration. Les pairs ne venaient plus au parlement que lorsqu’ils accompagnaient le roi dans son lit de justice. Ils se plaignaient que, depuis la mort de Louis XIII, les présidents se fussent mis en possession d’opiner avant eux. La cause fut débattue dans le conseil du roi, devant les princes du sang et les ministres. 

Les pairs représentaient qu’ils étaient originairement les juges nés de la nation; qu’ils avaient succédé aux droits des anciens pairs du royaume; que les maisons de Guise, de Clèves, de Gonzague, pourvues de pairies, avaient joui des mêmes prérogatives que les ducs de Bourgogne, de Guienne et de Normandie; que les Montmorency, les Usez, les Brissac, les La Trimouille, et tous les autres revêtus de cette dignité, avaient les mêmes droits qu’avaient eus les Guises; que cette dignité était héréditaire et non sujette à la paulette, comme les charges de présidents; qu’enfin la cour de justice du parlement tirait son plus grand honneur de la présence des pairs, et du titre de cour des pairs. 

Les présidents disaient qu’ils ne faisaient qu’un avec le premier président, que toute la présidence représentait le roi, que le parlement était la cour des pairs, non seulement parce que les pairs y avaient obtenu séance, mais parce qu’ils y étaient jugés. 

Louis XIV et son conseil décidèrent(43) qu’on rendrait aux pairs l’honneur qui leur était dû, et que dans ces séances solennelles ils opineraient les premiers(44).

Les présidents restèrent en possession d’opiner les premiers dans les séances ordinaires où le roi ne se trouve pas, et où le premier président, et non le chancelier, recueille les voix. Les premiers présidents persistèrent non seulement à ne prendre les avis des pairs qu’après ceux des présidents, mais à se découvrir devant ces présidents, et à demander l’avis des pairs le bonnet en tête. Les pairs s’en sont plaints souvent, mais cette querelle n’a jamais été décidée; elle est restée dans le nombre des contestations sur lesquelles il n’est rien de réglé. Ce nombre est prodigieux. Ce n’est guère qu’en France que les droits de tous les corps flottent ainsi dans l’incertitude. 

Le roi, dès l’année 1655, était venu au parlement, en grosses bottes et un fouet à la main, défendre les assemblées des chambres, et il avait parlé avec tant de hauteur que, dès ce jour, on prévit un changement total dans le royaume. 

Il ordonna, en 1657, par un édit renouvelé depuis en 1673, que jamais le parlement ne fît des représentations que dans la huitaine après avoir enregistré avec obéissance. 

L’indignation qu’il conserva toujours dans son coeur contre les excès auxquels le parlement s’était porté dans sa minorité le détermina même à venir dans la grand’chambre, en 1669(45), pour y révoquer les privilèges de noblesse accordés aux cours supérieures par la reine sa mère, en 1644. Cependant cet édit, enregistré en sa présence, n’a point eu d’effet, l’usage a toujours prévalu sur les ordres du souverain. 

Louis XIV préparait des décisions plus importantes pour le bien de la nation. Il fit bientôt travailler à une loi uniforme, qui fixa la manière de procéder dans toutes les cours de judicature, soit au civil, soit au criminel. Il fixa les épices des juges, les cas où il leur est permis de s’en attribuer, et les cas où il leur est défendu de prendre ces émoluments. 

Il y eut enfin un code certain, du moins pour la manière de procéder, car celle de juger est toujours restée trop arbitraire en matière civile et criminelle. 

Louis XIV n’eut à se plaindre ni d’aucun parlement, ni d’aucun corps dans le cours de son long règne, depuis qu’il tint les rênes du gouvernement. 

Il est à remarquer que dans sa longue querelle avec le fier pape Odescalchi, Innocent XI, laquelle dura sept années(46), depuis 1680 jusqu’à la mort de ce pontife, les parlements et le clergé soutinrent à l’envi les droits de la couronne contre les entreprises de Rome: concert heureux qu’on n’avait pas vu depuis Louis XII. Le parlement même parut très disposé à délivrer entièrement la nation du joug de l’Église romaine, joug qu’il a toujours secoué, mais qu’il n’avait jamais brisé. 

L’avocat général Talon et le procureur général Harlai, en appelant comme d’abus d’une bulle d’innocent XI, en 1687, firent assez connaître combien il était aisé que la France demeurât unie avec la chaire de Rome dans le dogme, et en fût absolument séparée dans tout le reste. 

Les évêques n’allaient pas jusque-là; mais c’était beaucoup que le clergé, animé par le grand Bossuet, démentît solennellement, en 1682, la doctrine du cardinal du Perron, qui avait prévalu si malheureusement dans les états de 1614. 

Ce clergé, devenu plus citoyen que romain, s’expliqua ainsi dans quatre propositions mémorables: 
 

1. Dieu n’a donné à Pierre et à ses successeurs aucune puissance, ni directe ni indirecte, sur les choses temporelles. 
2. L’Église gallicane approuve le concile de Constance, qui déclare les conciles généraux supérieurs au pape dans le spirituel. 
3. Les règles, les usages, les pratiques, reçus dans le royaume et dans l’Église gallicane, doivent demeurer inébranlables. 
4. Les décisions du pape en matière de foi ne sont sûres qu’après que l’Église les a acceptées.

Ces quatre décisions n’étaient à la vérité que quatre boucliers contre des agressions innombrables; et même, quelques années après, Louis XIV, se croyant assez puissant pour négliger ces armes défensives, permit que le clergé les abandonnât, et la plupart des mêmes évêques qui s’en étaient servis contre Innocent XI en demandèrent pardon à Innocent XII; mais le parlement, qui ne doit connaître que la loi et non la politique, les a toujours conservées avec une vigueur inflexible. 

Il n’eut pas la même inflexibilité au sujet de l’affaire ridicule et presque funeste de la bulle Unigenitus, envoyée de Rome en 1713, bulle qu’on savait assez avoir été fabriquée à Paris par trois jésuites(47); bulle qui condamnait les maximes les plus reçues, et même les plus inviolables. Qui croirait que jamais des chrétiens eussent pu condamner cette proposition: « Il est bon de lire des livres de piété le dimanche, surtout la sainte Écriture »; et celle-ci: « La crainte d’une excommunication injuste ne doit pas nous empêcher de faire notre devoir(48) »? 

Mais par amour de la paix le parlement l’enregistra, l’an 1714. Ce fut à la vérité en la détestant, et en tâchant de l’affaiblir par toutes les modifications possibles. Un tel enregistrement était plutôt une flétrissure qu’une approbation. 

Le roi voulait qu’on enregistrât ses édits, et qu’après on fît des remontrances par écrit si on voulait. Le parlement ne remontra rien. 

Louis XIV, satisfait de la soumission apparente du parlement, le rendit bientôt après dépositaire de son testament, qui fut enfermé dans une chambre bâtie exprès. Il ne prévoyait pas que son testament serait cassé unanimement par ceux mêmes à qui il le confiait, et cependant il devait s’y attendre, pour peu qu’il eût réfléchi aux clauses qu’il contenait; mais il avait été si absolu qu’il crut devoir l’être encore après sa mort. 

CHAPITRE LIX.

Régence du duc d’Orléans.

Louis XIV étant mort le 1er septembre 1715, le parlement s’assembla le lendemain sans être convoqué. Le duc d’Orléans, héritier présomptif de la couronne, y prit séance avec les princes et les pairs. 

Le régiment des gardes entourait le palais, et les mesures avaient été prises avec les principaux membres pour casser le testament du feu roi, comme on avait cassé celui de son père. 

Avant qu’on fît l’ouverture de ce testament, le duc d’Orléans prononça un discours par lequel il demanda la régence, en vertu du droit de sa naissance plutôt que des dernières volontés de Louis XIV. 

« Mais à quelque titre que je doive aspirer à la régence dit-il, j’ose vous assurer, messieurs, que je la mériterai par mon zèle pour le service du roi, par mon amour pour le bien public, et surtout étant aidé de vos conseils et de vos sages remontrances. » 

C’était flatter le parlement que de lui protester qu’on se conduirait par ces mêmes remontrances que Louis XIV avait proscrites, en permettant seulement qu’on en fit par écrit après avoir obéi. Le testament fut lu à voix basse, rapidement, et seulement pour la forme. Il ôtait réellement la régence au duc d’Orléans. Louis XIV avait établi un conseil d’administration, où tout devait se conclure à la pluralité des voix, comme s’il eût formé un conseil d’État de son vivant et comme s’il devait régner après sa mort. Le duc d’Orléans, à la tête de ce conseil, ne devait avoir que la voix prépondérante. Le duc du Maine, fils de Louis XIV, reconnu à la vérité, mais né d’un double adultère(49), avait la garde de la personne du roi Louis XV, et le commandement suprême de toutes les troupes qui forment la maison du roi, et qui composent un corps d’environ dix mille hommes. 

Ces dispositions eussent été sages dans un père de famille qui aurait craint de confier la vie et les biens de son petit-fils à celui qui devait en hériter; mais elles étaient impraticables dans une monarchie. Elles divisaient l’autorité, par conséquent l’anéantissaient; elles semblaient préparer des guerres civiles; elles étaient contraires aux usages reçus, qui tenaient lieu de loi fondamentale, s’il y en a sur terre. 

Le parlement rendit un arrêt qui était déjà tout préparé. Il est conçu en termes singuliers. Ce n’est point un jugement, parties ouïes, point de requête, point de forme ordinaire, rien de contentieux. « La cour, toutes les chambres assemblées, la matière mise en délibération, a déclaré et déclare monsieur le duc d’Orléans régent en France, pour avoir soin de l’administration du royaume pendant la minorité du roi; ordonne que le duc de Bourbon sera dès à présent chef du conseil de régence sous l’autorité de monsieur le duc d’Orléans, et y présidera en son absence; que les princes du sang royal auront aussi entrée audit conseil, lorsqu’ils auront atteint l’âge de vingt-trois ans accomplis; et après la déclaration faite par monsieur le duc d’Orléans qu’il entend se conformer à la pluralité des suffrages dudit conseil de la régence dans toutes les affaires (à l’exception des charges, emplois, bénéfices et grâces, qu’il pourra accorder à qui bon lui semblera, après avoir consulté le conseil de régence, sans être néanmoins assujetti à suivre la pluralité des voix à cet égard), ordonne qu’il pourra former le conseil de régence, même tels conseils qu’il jugera à propos, et y admettre les personnes qu’il en estimera les plus dignes, le tout suivant le projet que monsieur le duc d’Orléans a déclaré qu’il communiquerait à la cour; que le duc du Maine sera surintendant de l’éducation du roi; l’autorité entière et le commandement sur les troupes de la maison dudit seigneur roi, même sur celles qui sont employées à la garde de sa personne, demeurant à monsieur le duc d’Orléans, et sans aucune supériorité du duc du Maine sur le duc de Bourbon, grand-maître de la maison du roi. » 

C’était s’exprimer en souverain. Ce langage de souveraineté était-il légalement autorisé par la présence des princes et des pairs? Une telle assemblée, tout auguste qu’elle était, ne représentait point les états généraux; elle ne parlait pas au nom d’un roi enfant. Que faisait-elle donc? elle usait d’un droit acquis par deux exemples, celui de Marie de Médicis et celui d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, qui avaient eu la régence au même titre. 

Il restait toujours indécis si le parlement devait cette grande prérogative à la présence des princes et des pairs, ou si les pairs devaient au parlement le droit de nommer un régent du royaume. Toutes ces prétentions étaient enveloppées d’un nuage: chaque pas qu’on fait dans l’histoire de France prouve, comme on l’a déjà vu(50), que presque rien n’a été réglé d’une manière uniforme et stable, et que le hasard, l’intérêt présent, des volontés passagères, ont souvent été législateurs. 

Il y parut assez quand le duc du Maine et le comte de Toulouse, fils naturels et légitimés de Louis XIV, furent dépouillés des privilèges que leur père leur avait accordés solennellement en 1714. Il les déclara princes du sang et héritiers de la couronne après l’extinction de la race des vrais princes du sang, par un édit perpétuel et irrévocable, de sa certaine science, pleine puissance et autorité royale. Cet édit fut enregistré sans aucune remontrance dans tous les parlements du royaume, à qui Louis XIV avait au moins laissé la liberté de remontrer après l’enregistrement. 

Trois princes du sang même, les seuls qu’eût la France après la branche d’Orléans, consentirent à cet édit, ainsi que plusieurs pairs qui donnèrent aussi leurs voix. Les deux fils de Louis XIV jouirent en conséquence des honneurs attachés à la dignité de prince du sang, au lit de justice qui donna la régence. 

Mais bientôt après, ces mêmes princes, le duc de Bourbon, le comte de Charolais et le prince de Conti, présentèrent une requête au jeune roi, tendante à faire annuler dans un nouveau lit de justice au parlement les droits accordés aux princes légitimés. Ainsi, en moins de six mois, le parlement de Paris se serait trouvé juge de la régence du royaume et de la succession à la couronne. 

Les princes légitimés alléguaient les plus fortes raisons; les princes du sang produisaient des réponses très plausibles. Les pairs intervinrent; trente-neuf seigneurs de la plus haute noblesse prétendirent que cette grande cause était celle de la nation, et qu’on devait assembler les états généraux pour la juger. 

On n’en avait pas vu depuis plus de cent ans(51), et on en désirait. Le fameux système de Lass, dont on commençait à craindre l’établissement projeté, indisposait la robe, qui craint toujours les nouveautés. On jetait déjà les fondements d’un grand parti contre le régent. L’assemblée des états pouvait plonger le royaume dans une grande crise; mais le parlement, qui croit quelquefois tenir lieu des états, était loin de souhaiter qu’on les convoquât. Il rejeta la protestation de la noblesse, signifiée, le 17 juin 1717, par un huissier au procureur général et au greffier en chef. Il interdit même l’huissier pendant six mois. 

Le duc du Maine et le comte de Toulouse vinrent alors eux-mêmes présenter requête à la grand’chambre, en protestant que cette affaire, où il s’agissait de la succession à la couronne, ne pouvait être jugée que par un roi majeur, ou par les états généraux. La grand’chambre, embarrassée, prit des délais pour répondre. 

Enfin, le 2 juillet, le régent fit rendre un édit qui fut enregistré le 8 sans difficulté. Cet édit ôtait aux enfants légitimés de Louis XIV le titre de princes du sang, que leur père leur avait donné contre les lois des nations et du royaume, en leur réservant seulement la prérogative de traverser, comme les princes du sang, ce qu’on appelle au parlement le parquet: c’est une petite enceinte de bois, par laquelle ils passent pour aller prendre leurs places; et de tous les honneurs de ce monde, c’est assurément le plus mince. Ainsi tout ce qu’avait établi Louis XIV était alors détruit; la forme même de son gouvernement avait été entièrement changée, des conseils avant été substitués aux secrétaires d’État. 

Le régent lui-même eut en ce temps-là une difficulté singulière avec le parlement. Il demanda quel était l’ordre de la cérémonie quand un régent allait en procession avec ce corps. Il s’agissait d’une procession à la cathédrale de Paris pour le jour qu’on appelle la Notre-Dame d’août, jour où Louis XIII avait mis la France sous la protection de la vierge Marie, et jour fameux pour les disputes de rang. Le parlement répondit que le régent du royaume devait marcher entre deux présidents. Le régent se crut obligé d’envoyer au nom du roi un ordre par lequel le régent devait passer seul avant la compagnie; ce qui paraissait bien naturel, mais ce qui fait voir encore, comme on l’a vu tant de fois, qu’il n’est rien de réglé en France. 

Au reste, il ne s’opposa point à l’habitude que le parlement avait prise de l’appeler toujours Monsieur, comme un conseiller, et de lui écrire Monsieur, tandis qu’il écrivait au chancelier Monseigneur, et tandis que tous les corps de la noblesse des états provinciaux donnaient le titre de Monseigneur au régent. C’est encore une des contradictions communes en France. Le duc d’Orléans n’y prit pas garde, ne songeant qu’à la réalité du pouvoir, et méprisant le ridicule des usages introduits. 

CHAPITRE LX.

Finances et système de Lass pendant la Régence.

Avant le système de Law ou Lass, qui commença à éclairer la France en la bouleversant, il n’y avait que quelques financiers et quelques négociants qui eussent des idées nettes de tout ce qui concerne les espèces, leur valeur réelle, leur valeur numéraire, leur circulation, le change avec l’étranger, le crédit public; ces objets occupèrent la régence et le parlement. 

Adrien de Noailles, duc et pair, et depuis maréchal de France, était chef du conseil des finances. Ce n’était pas un Sully, mais aussi il n’était pas le ministre d’un Henri IV. Son génie était plus ardent et plus universel. Il avait des vues aussi droites sans être aussi laborieux et aussi instruit, étant arrivé au gouvernement des finances sans préparation, et ayant été obligé de suppléer par son esprit, qui était prompt et lumineux, aux connaissances préliminaires qui lui manquaient. 

Au commencement de ce ministère, l’État avait à payer neuf cents millions d’arrérages; et les revenus du roi ne produisaient pas soixante-neuf millions à trente francs le marc. Le duc de Noailles eut recours, en 1716, à l’établissement d’une chambre de justice contre les financiers. On rechercha les fortunes de quatre mille quatre cent dix personnes, et le total de leurs taxes fut environ de deux cent dix-neuf millions quatre cent mille livres; mais de cette somme immense il ne rentra que soixante et dix millions dans les coffres du roi: il fallait d’autres ressources. 

Au mois de mai 1716, le régent avait permis à Lass, Écossais, d’établir sa banque, composée seulement de douze cents actions de mille écus chacune. Tant que cet établissement fut limité dans ses bornes, et qu’il n’y eut pas plus de papier que d’espèces, il en résulta un grand crédit, et par conséquent le bien du royaume; mais quand Lass eut réuni, au mois d’août 1717, une compagnie nommée d’Occident à la banque, qu’il se chargea de la ferme du tabac, qui ne valait alors que quatre millions; quand il eut le commerce du Sénégal, à la fin de l’année toutes ces entreprises, réunies sous la main d’un seul homme qui était étranger, donnèrent une extrême jalousie aux gros financiers du royaume, et le parlement prit des alarmes prématurées. Le chancelier d’Aguesseau, homme élevé dans les formes du palais, très instruit dans la jurisprudence, mais moins versé dans la connaissance de l’intérieur du royaume, difficile et incertain dans les affaires, mais aussi intègre qu’éloquent, s’opposait autant qu’il pouvait aux innovations intéressées et ambitieuses de Lass. 

Pendant ce temps-là il se formait un parti assez considérable contre la régence du duc d’Orléans. La duchesse du Maine en était l’âme; le duc du Maine y entrait par complaisance pour sa femme. Le cardinal de Polignac s’en était mis pour jouer un rôle; plusieurs seigneurs attendaient le moment de se déclarer; ce parti agissait sourdement de concert avec le cardinal Alberoni, premier ministre d’Espagne; tout était encore dans le plus grand secret, et le duc d’Orléans n’avait que des soupçons. Il fallait qu’il se préparât à la guerre contre l’Espagne, qui paraissait inévitable. Il fallait qu’en même temps il acquittât une partie des dettes immenses que Louis XIV avait laissées: il fallut faire plusieurs règlements que le régent crut utiles, et que le chancelier d’Aguesseau crut pernicieux. Il exila le chancelier à sa maison de campagne, et nomma garde des sceaux et vice-chancelier le conseiller d’État lieutenant de police de Paulmy d’Argenson, homme d’une ancienne noblesse, d’un grand courage dans les difficultés, d’une expédition prompte, d’un travail infatigable, désintéressé, ferme, mais dur, despotique, et le meilleur instrument du despotisme que le régent pût trouver(52). Il eut tout d’un coup les sceaux à la place de M. d’Aguesseau, et l’administration des finances à la place du duc de Noailles; mais il n’eut ces deux places qu’à condition qu’il établirait de tout son pouvoir le système de Lass, qui allait bientôt se déployer tout entier. Lass était sur le point d’être le maître absolu de tout l’argent du royaume, et le garde des sceaux d’Argenson, déclaré vice-chancelier, devait n’avoir dans cette partie que la fonction de sceller les caprices d’un étranger. 

Il mit d’abord toute l’activité de son caractère à soutenir le système de Lass, dont il sentit bientôt après les prodigieux abus. Une des grandes démences de ce système était de décrier l’argent pour y substituer des billets, au lieu que le papier et l’argent doivent se soutenir l’un par l’autre. Lass rendait un grand service à la nation en y établissant une banque générale, telle qu’on en voit en Suède, à Venise, en Hollande, et dans quelques autres États; mais il bouleversait la France en poussant les actions de cette banque jusqu’à une valeur chimérique, en y joignant des compagnies de commerce imaginaires, et en ne proportionnant pas ces papiers de crédit à l’argent qui circulait dans le royaume. 

Pour commencer à avilir les espèces, on les refondit. Le ministère ordonna, le 30 mai 1718, que le marc d’argent, qui, après avoir essuyé plusieurs variations rapides depuis la mort de Louis XIV, était alors à quarante livres, serait à soixante, et que ceux qui porteraient à la Monnaie des anciennes promesses du gouvernement, nommées billets d’État, avec une certaine quantité d’argent, à quarante livres numéraires le marc, recevraient le payement total de leur argent et de leurs billets en valeur numéraire à soixante livres. 

Cette opération était absurde et injuste. Voici quel en était l’effet pernicieux. 

Un citoyen portait à la Monnaie du roi deux mille cinq cents livres de l’ancienne espèce avec mille livres de billets d’État, on lui donnait trois mille cinq cents livres de la nouvelle espèce en argent comptant; il croyait gagner, et il perdait réellement, car on ne lui donnait qu’environ cinquante-huit marcs sous la dénomination trompeuse de trois mille cinq cents livres. Il perdait réellement plus de quatre marcs, et perdait en outre la totalité de ses billets. 

Le gouvernement faisait encore une plus grande perte que les particuliers, et s’il trompait les citoyens, il était trompé lui-même: car, dans le payement des impôts qui se payent en valeur numéraire, il recevait réellement un tiers de moins. La nation en général supportait encore un autre dommage par cette altération des monnaies: on les refondait chez l’étranger, qui donnait aux Français pour soixante livres ce qu’il avait reçu pour quarante. 

Cela prouve évidemment que ni le régent ni le garde des sceaux, malgré leur esprit et leurs lumières, n’entendaient rien à la finance qu’ils n’avaient point étudiée. Le parlement, qui fit de justes remontrances au régent, n’y entendait pas davantage. Il fit des représentations aussi légitimes que mal conçues(53). Il se trompa sur l’évaluation de l’argent; il ajouta à cette erreur de calcul une erreur encore plus grande en prononçant ces paroles: « A l’égard de l’étranger, si nous tirons sur lui un marc d’argent, dont la valeur intrinsèque n’est que de vingt-cinq livres, nous serons forcés de lui payer soixante livres, et ce qu’il tirera de nous, il nous le payera dans notre monnaie, qui ne lui coûtera que sa valeur intrinsèque. » 

La valeur intrinsèque n’est ni vingt-cinq livres, ni dix livres, ni cinquante livres; ce mot de livre ou franc n’est qu’un terme arbitraire, dérivé d’une ancienne dénomination réelle. La seule valeur intrinsèque d’un marc d’argent est un marc d’argent, une demi-livre du poids de huit onces. Le poids et le titre font seuls cette valeur intrinsèque. 

Le régent répondit au parlement avec beaucoup de modération, et lui dit ces propres mots: « J’ai pesé les inconvénients, mais je n’ai pu me dispenser de donner l’édit: je les ferai pourtant de nouveau examiner pour y remédier. » 

Le régent n’avait pas pesé ces inconvénients, puisqu’il n’était pas même assez instruit pour relever les méprises du parlement. Ce corps ne dit point ce qu’il devait dire, et le régent ne répondit point ce qu’il devait répondre. 

Le parlement ne se contenta pas de cette réponse; les murmures de presque tous les gens sensés contre Lass l’aigrissaient, et quelques-uns de ses membres étaient animés par la faction de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac, et de quelques autres mécontents. 

Le lendemain(54), les chambres assemblées, au nombre de cent soixante et cinq membres, rendirent un arrêt par lequel elles défendirent d’obéir à l’édit du roi. 

Le régent se contenta de casser cet arrêt, comme attentatoire a l’autorité royale, et de poster deux compagnies des gardes à l’hôtel de la Monnaie. Il souffrit même encore qu’une députation du parlement vînt faire des remontrances à la personne du roi. Sept présidents et trente-deux conseillers allèrent au Louvre. On croyait que cette marche animerait le peuple; mais personne ne s’assembla seulement pour les voir passer. 

Paris n’était occupé que du jeu des actions auquel Lass le faisait jouer; et la populace, qui croyait réellement faire un gain lorsqu’on lui disait que quatre francs en valaient six, s’empressait a l’hôtel des Monnaies, et laissait le parlement aller faire au roi des remontrances inutiles. 

Lass, qui avait réuni à la banque la compagnie d’Occident, y réunit encore la ferme du tabac, qui lui valait beaucoup. 

Le parlement osa défendre(55) aux receveurs des deniers royaux de porter l’argent à la banque. Il renouvela ses anciens arrêts contre les étrangers employés dans les finances de l’État. Enfin il décréta d’ajournement personnel le sieur Lass, et ensuite de prise de corps. 

Le duc d’Orléans(56) prit alors le parti de faire tenir au roi un lit de justice au palais des Tuileries. La maison du roi prit les armes, et entoura le Louvre. Il fut ordonné au parlement d’arriver à pied et en robes rouges. Ce lit de justice fut mémorable: on commença par faire enregistrer les lettres patentes du garde des sceaux, que le parlement n’avait pas voulu jusque-là recevoir. M. d’Argenson ouvrit ensuite la séance par un discours dont voici les paroles les plus remarquables: 

« Il semble même qu’il a porté (le parlement) ses entreprises jusqu’à prétendre que le roi ne peut rien sans l’aveu de son parlement, et que son parlement n’a pas besoin de l’ordre et du consentement de Sa Majesté pour ordonner ce qu’il lui plaît. 

« Ainsi le parlement pouvant tout sans le roi, et le roi ne pouvant rien sans son parlement, celui-ci deviendrait bientôt législateur nécessaire du royaume; et ce ne serait plus que sous son bon plaisir que Sa Majesté pourrait faire savoir à ses sujets quelles sont ses intentions. » 

Après ce discours on lut un édit qui défendait au parlement de se mêler jamais d’aucune affaire d’État, ni des monnaies, ni du payement des rentes, ni d’aucun objet de finance. 

M. de Lamoignon, avocat du roi, résuma cet édit en faisant une espèce de protestation modeste. Le premier président demanda la permission de délibérer. 

M. d’Argenson répondit: « Le roi veut être obéi, et obéi dans le moment. » 

Aussitôt on lut un nouvel édit par lequel on rétablit les pairs dans la préséance sur les présidents à mortier, et sur le droit d’opiner avant eux; droit que les pairs n’avaient pas voulu réclamer au lit de justice qui donna la régence, mais qu’ils revendiquaient dans un temps plus favorable. 

Enfin on termina cette mémorable séance en dégradant le duc du Maine, soupçonné d’être trop uni avec le parlement. On lui ôta la surintendance de l’éducation du roi, qui fut donnée sur-le-champ au duc de Bourbon-Condé, et on le priva des honneurs de prince du sang, que l’on conserva au comte de Toulouse. 

Le parlement, ainsi humilié dans cette assemblée solennelle, déclara le lendemain, par un arrêt, qu’il n’avait pu, ni dû, ni entendu avoir aucune part à ce qui s’était passé au lit de justice. Les discours furent vifs dans cette séance. Plusieurs membres étaient soupçonnés de préparer la révolution que la faction du duc du Maine, ou plutôt de la duchesse sa femme, méditait secrètement: On n’en avait pas de preuve, et on en cherchait. 

La nuit du 28 au 29 août(57), des détachements de mousquetaires enlevèrent dans leurs maisons le président Blamont et les conseillers Feideau de Calende et Saint-Martin. Nouvelles remontrances au roi dès le lendemain. 

Le garde des sceaux répondit d’une voix sèche et dure: « Les affaires dont il est question sont affaires d’État, qui demandent le secret et le silence. Le roi est obligé de faire respecter son autorité: la conduite que tiendra son parlement déterminera les sentiments de Sa Majesté à son égard. » 

Le parlement cessa alors de rendre la justice. Le régent lui envoya, le 5 septembre, le marquis d’Effiat pour lui ordonner de reprendre ses fonctions, en lui faisant espérer le rappel des exilés: on obéit, et tout rentra dans l’ordre pour quelque temps. 

Le parlement de Bretagne écrivit une lettre de condoléance à celui de Paris, et envoya au roi des remontrances sur l’enlèvement des trois magistrats. Le duc d’Orléans commençait alors à soupçonner que la faction du duc du Maine, fomentée en Espagne par le cardinal Alberoni, avait déjà en Bretagne beaucoup de partisans: mais cela ne l’empêcha pas de rendre la liberté aux trois membres arrêtés: sa fermeté fut toujours accompagnée d’indulgence.