|
| Commande CDROM | Table de l'Histoire du Parlement de Paris |. HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite) Divorce de Henri IV. Le parlement n’eut aucune part au divorce de Henri IV avec Marguerite de Valois, sa première femme(1). Elle passait pour stérile, quoique peut-être elle ne l’eût pas été en secret. Elle était âgée de quarante-six ans, et il y en avait quinze qu’une extrême incompatibilité réciproque la séparait de son mari. Il était nécessaire que Henri IV eût des enfants, et on présumait qu’ils seraient dignes de lui. Une affaire si importante, qui dans le fond est entièrement civile, et qui n’est un sacrement qu’en vertu d’une grâce de Dieu, accordée aux époux mariés dans l’Église, semblait devoir être naturellement du ressort des lois. Les sacrements sont d’un ordre surnaturel qui n’a rien de commun avec les intérêts des particuliers et des souverains. Cependant l’ancien usage prévalut sans difficulté; on s’adressa au pape comme au juge souverain, sans l’ordre duquel il n’était pas permis en ce cas à un roi d’avoir des successeurs. L’exemple du roi d’Angleterre Henri VIII n’effraya point, parce qu’on se crut sûr du pape. La reine Marguerite donna son consentement. Le pape fit examiner cette cause par des commissaires, qui furent le cardinal de Joyeuse, un Italien, évêque de Modène, et un autre Italien, évêque d’Arles. Ils vinrent à Paris interroger juridiquement le roi et la reine. On fit des perquisitions simulées pour parvenir à un jugement déjà tout préparé, et on se fonda sur des raisons dont aucune assurément n’était comparable à la raison d’État et au consentement des deux parties. On fit revivre l’ancienne défense ecclésiastique d’épouser la fille de son parrain. Henri II, père de Marguerite, avait été parrain de Henri IV. La loi était visiblement abusive, mais on se servait de tout. On allégua encore que le roi et Marguerite étaient parents au troisième degré, et qu’on n’avait point demandé de dispense, parce que le roi, au temps de son mariage, était d’une religion qui regarde le mariage comme un contrat civil, et non comme un sacrement, et qui ne croit point qu’en aucun cas on ait besoin de la permission du pape pour avoir des enfants. Enfin l’on supposa que Marguerite avait été forcée par sa mère à épouser Henri. C’était à la fois recourir à un mensonge et à des puérilités. Ce n’était pas ainsi qu’en usaient les anciens Romains, nos maîtres et nos législateurs, dans des occasions pareilles. Le dangereux mélange des lois ecclésiastiques avec les lois civiles a corrompu la vraie jurisprudence de presque toutes les nations modernes: il a été longtemps bien difficile de les concilier. Henri IV fut heureux que Marguerite de Valois fût raisonnable, et le pape politique. Jésuites rappelés. Le pape, qui avait donné au roi la permission d’épouser une autre femme, et auquel on demandait encore une autre dispense pour le mariage de Madame Catherine, toujours protestante, avec le fils du duc de Lorraine, exigeait toujours que pour prix de ces deux cérémonies on reçût en France le concile de Trente, et qu’on rappelât les jésuites. Pour le concile de Trente, cela était impossible: on se soumettait sans difficulté à tout ce qui regardait le dogme; mais il y a vingt-quatre articles qui choquent les droits de tous les souverains, et particulièrement les lois de la France. On n’osa pas seulement proposer au parlement une acceptation si révoltante mais pour le rétablissement des jésuites, le roi crut devoir au pape cette condescendance. Ils s’adressèrent, pour mieux réussir, à La Varenne, homme dont le métier n’avait pas été jusque-là de se mêler des affaires des moines. Il avait été en premier lieu cuisinier de la soeur du roi, et avait servi ensuite de courrier au frère auprès de toutes ses maîtresses. Ce nouvel emploi lui procura des richesses et du crédit; les jésuites le gagnèrent. Il était gouverneur du château de la Flèche, appartenant au roi, et avait trouvé le moyen d’en faire une ville. Il voulait la rendre considérable par un collège de jésuites, et avait déjà proposé de leur donner un revenu qui se monta depuis à quatre-vingt mille francs, pour entretenir douze pauvres écoliers, et marier tous les ans douze filles. C’était beaucoup; mais le plus grand point était de faire revenir les jésuites à Paris. Leur retour était difficile après le supplice du jésuite Guignard, et l’arrêt du parlement qui les avait chassés. Le duc de Sully représenta au roi combien l’admission des jésuites était dangereuse; mais Henri lui ferma la bouche en lui disant: « Ils seront bien plus dangereux encore si je les réduis au désespoir; me répondez-vous, dit-il, de ma personne, et ne vaut-il pas mieux s’abandonner une fois à eux que d’avoir toujours à les craindre? » Bien n’est plus étonnant que ce discours; on ne conçoit pas qu’un homme tel que Henri IV rappelât uniquement les jésuites par la crainte d’en être assassiné. Il est vrai que depuis le parricide de Jean Châtel, plusieurs moines avaient conspiré pour arracher la vie à ce bon prince. Un jacobin de la ville d’Avesnes s’était offert à le tuer il n’y avait que quatre ans. Il reçut de l’argent de Malvezzi, nonce du pape à Bruxelles; il se présenta ensuite à un jésuite nommé Hodum, confesseur de sa mère, qui était fort dévote, et qui, ne croyant pas qu’en effet Henri IV fût bon catholique, encourageait son fils à suivre l’exemple du jacobin Jacques Clément(2). Le jésuite Hodum répondit qu’il fallait un homme plus fort et plus robuste. Cependant l’assassin, espérant que Dieu lui donnerait la force nécessaire, s’en alla à Paris dans l’intention d’exécuter son crime. Il fut découvert, et rompu vif en 1599. Dans le même temps, un capucin nommé Langlois, du diocèse de Toul, ayant été suborné pour le même dessein, expira par le même supplice. Enfin il n’y eut pas jusqu’à un chartreux nommé Ouin, qui ne fût atteint de la même fureur. Le roi, fatigué de ces attentats et de ces supplices, s’était contenté de le faire enfermer comme un insensé, et n’avait pas voulu qu’un chartreux fût exécuté comme un parricide. Comment, après tant de preuves funestes des sentiments horribles qui régnaient alors dans les ordres religieux, pouvait-il en admettre un qui était généralement plus soupçonné que les autres? Il espérait se l’attacher par des bienfaits. Si le roi avait quelquefois parlé en père au parlement, le parlement dans cette circonstance lui parla en fils qui craignait pour les jours d’un père. Il joignait à ce sentiment une grande aversion pour les jésuites. Le premier président de Harlai, animé par ces deux motifs, prononça au Louvre(3) des remontrances si pathétiques et si fortes que le roi en parut ébranlé; il remercia le parlement, mais il ne changea point d’avis. « Il ne faut plus reprocher, dit-il, la Ligue aux jésuites; c’était l’injure du temps. Ils croyaient bien faire, et ont été trompés comme plusieurs autres; je veux croire que ç’a été avec moindre malice que les autres, et m’assure que la même conscience, jointe à la grâce que je leur fais, les rendra autant, voire même plus affectionnés à mon service qu’à la Ligue. L’on dit que le roi d’Espagne s’en sert, je dis que je m’en veux servir, et que la France ne doit pas être de pire condition que l’Espagne. Puisque tout le monde les juge utiles, je les tiens nécessaires à mon État; et s’ils y ont été par tolérance, je veux qu’ils y soient par arrêt. Dieu m’a réservé la gloire de les y rétablir; ils sont nés en mon royaume et sous mon obéissance; je ne veux pas entrer en ombrage de mes naturels sujets, et si l’on craint qu’ils communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. Laissez-moi conduire cette affaire, j’en ai manié d’autres bien plus difficiles; et ne pensez plus qu’à faire ce que je dis et ordonne. » Le parlement vérifia enfin avec regret(4) les lettres patentes; il y mit des restrictions nécessaires que le crédit des jésuites fit ensuite supprimer. Singulier arrêt du parlement contre le prince de Condé, qui avait emmené sa femme à Bruxelles. (5)Henri IV était le plus grand homme de son temps, et cependant il eut des faiblesses impardonnables. On ne peut l’excuser d’avoir, à l’âge de cinquante-sept ans, fait l’amour à la princesse de Condé, qu’il venait de marier lui-même. Voici ce que le conseiller d’État Lenet nous dit avoir appris de la bouche de cette princesse. Le prince de Condé, son mari, s’était retiré avec elle à l’entrée de la Picardie. Un des confidents de Henri IV, nommé de Trigny, sut engager la mère et la femme du prince à venir voir chasser la meute du roi, et à vouloir bien accepter une collation dans sa maison. Elles y allèrent: un piqueur de la livrée du roi s’approcha de la portière, avec un emplâtre sur l’oeil, sous prétexte de les conduire. C’était Henri IV lui-même. Celle qui était l’objet de cet étrange déguisement avoua depuis à Lenet qu’elle n’en avait pas été fâchée, non qu’elle put aimer le roi, mais elle était flattée de plaire au souverain, et même de l’avilir. Dès qu’elle fut arrivée au château du sieur de Trigny, elle vit le roi qui l’attendait et qui se jeta à ses pieds. Elle fut effrayée: sa belle-mère eut l’imprudence d’en avertir le prince de Condé, qui bientôt après, s’étant plaint inutilement au roi et l’ayant appelé tyran, comme les Mémoires de Sully l’avouent, obligea sa femme de s’enfuir avec lui, et de le suivre en croupe à Bruxelles. Si on s’en rapporte à toutes les lois de l’honneur, de la bienséance, aux droits de tous les maris, à ceux de la liberté naturelle, le prince de Condé n’avait nul reproche à se faire, et le roi seul avait tort. Il n’y avait point encore de guerre entre la France et l’Espagne; ainsi on ne pouvait reprocher au prince de s’être retiré chez les ennemis. Mais apparemment il y a pour ceux du sang royal des lois qui ne sont pas pour les autres hommes. Henri IV alla lui-même au parlement sans pompe, sans cérémonie, s’assit aux bas sièges, le parquet étant gardé par les huissiers ordinaires; là il fit rendre un arrêt par lequel le prince était condamné à subir tel châtiment qu’il plairait à Sa Majesté d’ordonner. Le parlement était sûr, sans doute, que le roi n’en ordonnerait aucun; mais par l’énoncé il semblait que le roi fût en droit d’ordonner la peine de mort. Cependant l’équité naturelle et le respect pour le genre humain ne doivent laisser un tel pouvoir à personne, fut-ce à un Henri IV. Heureusement il est très faux que ce grand roi ait ajouté à sa faiblesse celle de vouloir, à son âge, faire la guerre pour arracher une jeune femme à son mari; il n’était capable ni d’une si grande injustice ni d’un tel ridicule. Vittorio Siri l’en accuse; mais cet Italien, attaché à Marie de Médicis, ne l’était pas à Henri IV(6). Ce qui n’est que trop vrai, c’est que cette aventure nuisit beaucoup à sa réputation. Les restes de la Ligue, les factions italienne et espagnole qui dominaient dans le royaume, le décrièrent; son économie nécessaire fut taxée d’avarice, sa prudence d’ingratitude, ses amours ne le firent pas estimer; il ne fut point connu tant qu’il vécut, il le disait lui-même, et on ne l’aima qu’après sa mort déplorable. Meurtre de Henri IV. Le parlement déclare sa veuve régente. La France goûtait depuis la paix de Vervins une félicité qu’elle n avait presque jamais connue. Les factions catholiques et protestantes étaient contenues par la sagesse de ce roi, qui serait regardé comme un grand politique si sa valeur et sa bonté n’avaient pas éclipsé ses autres mérites. Le peuple respirait, les grands étaient moins tyrans, l’agriculture était partout encouragée, le commerce commençait à fleurir, les lois reprenaient leur autorité. Les dix dernières années de la vie de ce prince ont été peut-être les plus heureuses de la monarchie. Il allait changer la face de l’Europe, comme il avait changé celle de la France. Prêt à partir pour secourir ses alliés, et pour faire le destin de l’Allemagne, à la tête de la plus florissante armée qu’on eût encore vue, il fut assassiné, comme on ne le sait que trop, par un de ces misérables de la lie du peuple, à qui le fanatisme de la canaille des ligueurs et des moines inspira seul cette frénésie. Tout ce que l’insatiable curiosité des hommes a pu rechercher sur le crime de Ravaillac, tout ce que la malignité a inventé, doit être mis au rang des fables. Il est constant que Ravaillac n’eut d’autre complice que la rage de la superstition. On a remarqué que le premier assassin enthousiaste qui tua François de Guise par dévotion, et Ravaillac qui tua Henri IV par le même principe, étaient tous deux d’Angoulême(7). Il avait entendu dire que le roi allait faire la guerre aux catholiques en faveur des huguenots; il croyait même, d’après les bruits populaires, qu’il allait attaquer le pape: ce fut assez pour déterminer ce malheureux; il en fit l’aveu dans ses interrogatoires, il persista jusqu’au milieu de son supplice. Son second interrogatoire porte expressément « qu’il a cru que, faisant la guerre contre le pape, c’était la faire à Dieu, d’autant que le pape est Dieu, et Dieu est le pape ». Ces paroles doivent être éternellement présentes à tous les esprits; elles doivent apprendre de quelle importance il est d’empêcher que la religion, qui doit rendre les hommes sages et justes, n’en fasse des monstres insensés et furieux(8). Les historiens peuvent-ils avoir une autre opinion que les juges sur un point si important et si discuté? Il y a de la démence à soupçonner la reine sa femme, et la marquise de Verneuil sa maîtresse, d’avoir en part à ce crime. Comment deux rivales se seraient-elles réunies pour conduire la main de Ravaillac? Il n’est pas moins ridicule d’en accuser le duc d’Épernon. Les rumeurs populaires ne doivent pas être les monuments de l’histoire. Ravaillac seul, il faut en convenir, changea la destinée de l’Europe entière. Cette horrible aventure arriva le vendredi 14 mai 1610, sur les quatre heures du soir. Le parlement s’assembla incontinent dans la salle des Augustins, parce qu’alors on faisait des préparatifs au palais pour les fêtes qui devaient suivre le sacre et le couronnement de la reine. Le chancelier Sillery va d’abord prendre l’ordre de Marie de Médicis. On a fort vanté la réponse que lui fit ce magistrat quand elle lui dit en pleurant: « Le roi est donc mort! – Madame, les rois ne meurent point en France. » Un tel discours n’était ni juste, ni consolant, ni vrai, ni placé. C’est une équivoque pédantesque, fondée sur ce que l’héritier du sang succède de droit; mais s’il n’y avait point eu d’héritier du sang, la réponse eut été fausse; et d’ailleurs le fils succède à son père en Espagne et en Angleterre, comme en France. Le duc d’Épernon arrive au parlement sans porter le manteau, qui était un habillement de cérémonie et de paix; et ayant conféré quelques moments avec le président Séguier, mettant la main sur la garde de son épée: « Elle est encore dans le fourreau, dit-il d’un air menaçant; si la reine n’est pas déclarée régente avant que la cour se sépare, il faudra bien l’en tirer. Quelques-uns de vous demandent du temps pour délibérer; leur prudence n’est pas de saison: ce qui peut se faire aujourd’hui sans péril ne se fera peut-être pas demain sans carnage. » Le couvent des Augustins était entouré du régiment des gardes; on ne pouvait résister, et le parlement n’avait nulle envie de renoncer à l’honneur de nommer à la régence du royaume. Jamais on ne fit plus volontairement ce que la force exigeait. Il n’y avait point d’exemple que le parlement eût rendu un pareil arrêt. Cette nouveauté allait conférer au parlement le plus beau de tous les droits. On délibéra pour la forme, on déclara la reine régente. Il n’y eut que trois heures entre le meurtre du roi et cet arrêt. Dès le lendemain, le jeune roi Louis XIII, âgé de huit ans et neuf mois, vint tenir aux mêmes Augustins, avec sa mère, ce qu’on appelle un lit de justice. Deux princes du sang, quatre pairs laïques et trois maréchaux de France étaient à droite du roi sur les hauts sièges; à gauche, quatre cardinaux et quatre évêques. Le parlement était sur les bas sièges, selon l’usage des lits de justice. Ce ne fut qu’une cérémonie. Les grands desseins de Henri IV, la gloire et le bonheur des Français, périrent avec lui. Ses trésors furent bientôt dissipés, et la paix dont il avait fait jouir ses sujets fut changée en guerre civile. La France fut livrée au Florentin Concini, et à Galigaï, sa femme, qui gouvernait la reine. Le parlement, après avoir donné la régence, ne fut consulté sur rien: c’était un meuble dont on s’était servi pour un appareil éclatant, et qu’on renfermait ensuite. Il remplit son devoir en condamnant tous les livres ultramontains qui contenaient ces folles opinions de l’autorité du pape sur les rois, et ces maximes affreuses qui avaient mis le couteau à la main de tant de parricides; livres aujourd’hui en horreur à toute la nation, et aussi ennuyeux qu’exécrables. Obsèques du grand Henri. C’est un usage de ne célébrer les funérailles des rois de France que quarante jours après leur mort. Le corps embaumé est enfermé dans un cercueil de plomb, sur lequel on élève une figure de cire qui le représente au naturel autant qu’on le peut. Vis-à-vis cette figure on sert la table royale à l’heure ordinaire des repas, et les viandes sont abandonnées aux pauvres. Des prêtres jour et nuit chantent des prières autour de l’image. Cette coutume est venue d’Asie dans nos climats. Il faut remonter jusqu’aux anciens rois de Perse pour en apercevoir l’origine; elle est rarement observée. Les dépenses qu’elle exige sont trop fortes dans un pays où souvent l’argent manque pour les choses les plus nécessaires. Henri IV avait laissé de grands trésors. Plus sa mort était déplorable, plus sa pompe funèbre fut magnifique. Le 29 juin(9) le corps fut porté de la grande salle du Louvre à Notre-Dame, où on le laissa en dépôt, et le lendemain à Saint-Denis. L’effigie en cire était portée sur un brancard après le cercueil. Tous les corps de l’État assistaient en deuil à cette cérémonie; mais le parlement était en robes rouges, pour marquer que la mort d’un roi n’interrompt pas la justice. Il voulut suivre immédiatement la figure de cire; mais l’évêque de Paris prétendit que c’était son droit. Cette contestation troubla longtemps la cérémonie. Les huissiers du parlement voulurent faire retirer l’évêque de Paris Henri de Gondi, et l’évêque d’Angers Miron, qui faisait les fonctions de grand-aumônier. Le convoi s’arrêta, le peuple fut étonné et scandalisé, l’ordre de la marche devait avoir été réglé pour prévenir toute dispute; mais de pareilles querelles n’ont été que trop fréquentes dans ces cérémonies. Il fallut recourir à la décision de la reine, et que le comte de Soissons, à la tête d’une compagnie des gardes, maintint les deux évêques dans le poste qui leur semblait dû, puisqu’il s’agissait de la sépulture, qui est une fonction ecclésiastique. Les gardes même saisirent un conseiller qui faisait résistance: c’était Paul Scarron, le père du fameux poète burlesque Paul Scarron, plus célèbre encore par sa femme(10). Lorsqu’on fut arrivé à Saint-Denis, les gentilshommes ordinaires du roi portèrent le cercueil dans le caveau. De somptueux repas sont toujours la fin de ces grands appareils. Le cardinal de Joyeuse, qui officia dans Saint-Denis, l’évêque d’Angers, qui prononça l’oraison funèbre, dînèrent au réfectoire des religieux avec tout le clergé. On dressa trois tables dans la salle du chapitre: la première, pour les princes et les grands officiers de la couronne la seconde, pour le parlement; et la troisième, pour tous les officiers de la maison du roi. Il semble que, si le parlement avait été regardé dans ces cérémonies comme cour des pairs, il aurait du manger avec les princes du sang qui sont pairs; et que, siégeant avec eux dans la même cour de justice, il pouvait se mettre avec eux à la même table; mais il y a toujours quelque chose de contradictoire dans tous les usages. On prétendait que le parlement n’était la cour des pairs que quand les princes et pairs venaient tenir cette cour; et l’étiquette ne souffrait pas alors que les princes, et surtout les princes du sang, admissent à leur table les conseillers au parlement. Ces détails concernant les rangs sont le plus mince objet de l’histoire; et tons les détails des querelles excitées pour la préséance sont les archives de la petitesse plutôt que celles de la grandeur. États généraux. Étranges assertions du cardinal du Perron. Fidélité et fermeté du parlement. La régence de Marie de Médicis fut un temps de confusion, de faiblesse et de rigueur mal placée, de troubles civils et de continuels orages. L’argent que Henri IV avait amassé avec tant de peine fut abandonné à la rapacité de plusieurs seigneurs qu’il fallut gagner, ou des favoris qui l’extorquèrent. Le Florentin Concini, bientôt maréchal de France sans avoir jamais commandé un seul bataillon, sa femme Galigaï, qui gouvernait la reine, amassèrent en peu d’années plus de trésors que plusieurs rois ensemble n’en possédaient alors. Dans cette déprédation universelle, et dans ce choc de tant de factions, on assembla sur la fin de 1614(11) les états généraux dans cette même salle des Augustins de Paris, où le parlement avait donné la régence. Jamais il n’y eut d’états plus nombreux ni plus inutiles. La chambre de la noblesse était composée de cent trente-deux députés, celle du clergé de cent quarante, celle du tiers état de cent quatre-vingt-deux. Le parlement n’eut point encore de séance dans cette grande assemblée. L’université présenta requête pour y être admise, et fit signifier même une assignation; mais sa requête fut rejetée avec un rire universel, et son assignation regardée comme insolente. Elle se fondait sur des privilèges qu’elle avait eus dans des temps d’ignorance. On lui fit sentir que les temps étaient changés, et que les usages changeaient avec eux. L’université n’ayant fait qu’une démarche imprudente, le parlement en fit une qui mérite dans tous les âges les applaudissements de la nation entière, et qui cependant fut très mal reçue à la cour. Le tiers état est sans doute la nation même, et alors il l’était plus que jamais. On n’avait point augmenté le nombre des nobles comme aujourd’hui; le peuple était en nombre, par rapport à la noblesse et au clergé, comme mille est à deux. La chambre du tiers état proposa de recevoir, comme loi fondamentale, que nulle puissance spirituelle n’est en droit de déposer les rois, et de délier les sujets de leur serment de fidélité. Il était déjà honteux qu’on fût obligé de proposer une telle loi, que le seul bon sens et l’intérêt de tous les hommes ont dû rendre de tout temps sacrée et inviolable; mais ce qui fut bien plus honteux, et ce qui étonnera la dernière postérité, c’est que les chefs de la chambre du clergé la regardèrent comme hérétique. Il suffisait d’avoir passé dans la rue de la Ferronnerie, et d’avoir jeté un regard sur l’endroit fatal où Henri IV fut assassiné, pour ne pas frémir de voir la proposition du tiers état combattue. Le cardinal du Perron, qui devait tout ce qu’il était à ce même Henri IV, intrigua, harangua dans les trois chambres pour empêcher que l’indépendance et la sûreté des souverains, établie par tous les droits de la nature, ne le fût par une loi du royaume. Il convenait qu’il n’est pas permis d’assassiner son prince, mais il disait qu’il est de foi que l’Église peut le déposer. Cet homme, si indigne de la réputation qu’il avait usurpée, devait bien voir qu’en donnant à des prêtres ce droit absurde et affreux de dépouiller les rois, c’était en effet les livrer aux assassins; car il est bien rare d’ôter à un roi sa couronne sans lui ôter la vie. Étant déposé, il n’est plus roi; s’il combat pour son trône, il est un rebelle digne de mort. Du Perron devait voir encore que c’était la cause du genre humain qu’il combattait; et que si l’Église pouvait dépouiller un souverain, elle pouvait à plus forte raison dépouiller le reste des hommes. « Mais, disait du Perron dans ses harangues, si un roi qui a juré à son sacre d’être catholique se faisait arien ou musulman, ne faudrait-il pas le déposer? » Ces paroles étonnèrent et confondirent le corps de la noblesse. Elle pouvait aisément répondre que le sacre ne donne pas la royauté, que Henri IV, calviniste, avait été reconnu roi par la plus saine partie de cette même noblesse, par quelques évêques même, par la république de Venise, par le duc de Florence, par l’Angleterre, par les rois du Nord, par tous les princes qui n’étaient pas dans les fers du pape et de la maison d’Autriche. Tous les chrétiens avaient obéi autrefois à des empereurs ariens. Ils ne se révoltèrent point contre Julien le Philosophe devenu païen, qu’ils appelaient apostat(12). La religion n’a rien de commun avec les droits civils. Un homme, pour être mahométan, n’en doit pas moins être l’héritier de son père. Deux cent mille chrétiens de la religion grecque, établis dans Constantinople, reconnaissent le sultan turc. En un mot, la terre entière devait élever sa voix contre le cardinal du Perron. Cependant lui et ses collègues persuadèrent à la chambre de la noblesse qu’on avait besoin de la cour de Rome, qu’il ne fallait pas la choquer par des questions épineuses, qui au moins étaient inutiles; et que dans tout état il y a des mystères qu’on doit laisser derrière un voile. Ces funestes harangues éblouirent la noblesse, d’ailleurs mécontente du tiers état(13). La nation, rebutée dans ceux qui portaient ses plaintes, s’adressa au parlement par l’organe de l’avocat général Servin, citoyen sage, éloquent et intrépide. Le parlement, assemblé sans qu’il y eût aucun pair, donna un arrêt(14) qui renouvelait toutes les anciennes lois sur ce sujet important, et qui assurait les droits de la couronne. Tout Paris le reçut avec des acclamations(15). Si on en croit les mémoires, le cardinal du Perron, en se plaignant de cet arrêt à la reine, protesta que, si on ne le cassait, il serait obligé de se servir de la voie de l’excommunication. Il paraît inconcevable qu’un sujet ait dit à son souverain: « Si vous ne punissez ceux qui soutiennent vos droits, je les excommunierai. » La reine, aveuglée par la crainte du pape et de l’Église, entourée de factions, eut la faiblesse de faire casser l’arrêt par son conseil, et même de meure en prison l’imprimeur du parlement(16). Le prétexte était qu’il n’appartenait pas à ce corps de statuer sur un point que les états examinaient. Le parlement avait pris la sage précaution de se borner à renouveler les anciens arrêts: elle fut inutile; une politique lâche l’emporta sur l’intérêt du roi et du royaume. On avait vu jusqu’alors en France de plus grandes calamités, mais jamais plus d’opprobre. Cette honte ne fut effacée qu’en 1682, lorsque l’assemblée du clergé, inspirée par le grand Bossuet, arracha de ses registres la harangue de du Perron, et détruisit, autant qu’il était en elle, ce monument de bassesse et de perfidie(17). Querelle du duc d’Épernon avec le parlement. Remontrances mal reçues. Pendant que ces derniers états généraux étaient assemblés en vain, que cent intrigues opposées agitaient la cour, et que les factions ébranlaient les provinces, il survint entre le duc d’Épernon et le parlement une querelle également désagréable à l’un et à l’autre. Le duc d’Épernon, autrefois favori de Henri III, ayant forcé le grand Henri IV à le ménager, ayant fait donner la régence à sa veuve, bravait Concini et sa femme qui gouvernaient la reine. Il la fatiguait par ses hauteurs, mais il conservait encore cet ascendant que lui donnaient ses services, ses richesses, ses dignités, et surtout sa place de colonel général de l’infanterie. Toujours intrigant, mais encore plus fier, il mettait dans toutes les affaires un orgueil insupportable, au lieu de cette hauteur noble et décente qui subjugue quand elle est placée. Il arriva qu’un soldat du régiment des gardes tua un de ses camarades près de l’abbaye de Saint-Germain des Prés. Le droit du colonel général était de faire juger le coupable dans son conseil de guerre. Le bailli de l’abbaye s’était saisi du mort et du meurtrier. C’est sans doute un grand abus que des moines soient seigneurs, et qu’ils aient une justice, mais enfin il était établi que le premier juge qui avait commencé les informations demeurât maître de l’affaire. On est très jaloux de ce malheureux droit. Le duc d’Épernon, encore plus jaloux du sien, redemanda son soldat pour le juger militairement; le bailli refusa de le rendre. D’Épernon fait briser les portes de la prison et enlever le meurtrier avec le mort. Le bailli porte sa plainte au parlement: ce tribunal assigna d’Épernon pour être ouï. Ce seigneur croyait que ce n’était pas au parlement, mais au conseil du roi à décider de la compétence; il regardait l’assignation comme un affront plutôt que comme une procédure légale. Il ne comparut que pour insulter au parlement, menant cinq cents gentilshommes à sa suite, bottés, éperonnés, et armés. Le parlement, le voyant arriver en cet équipage, leva la séance. Les juges en sortant furent obligés de défiler entre deux haies de jeunes officiers qui les regardaient d’un air outrageant, et déchiraient leurs robes à coups d’éperons. Cette affaire fut très difficile à terminer. D’un côté, le bon ordre exigeait qu’on fit au parlement une réparation authentique; d’un autre, la cour avait besoin de ménager le duc d’Épernon, pour l’opposer au prince de Condé qui menaçait déjà de la guerre civile. On prit un tempérament: on ordonna, par une lettre de cachet, que le parlement suspendrait ses procédures contre le duc d’Épernon, et qu’il recevrait ses excuses. Il vint donc se présenter au parlement une seconde fois(18), toujours accompagné d’un grand nombre de noblesse. « Messieurs, dit-il, je vous prie d’excuser un pauvre capitaine d’infanterie, qui s’est plus appliqué à bien faire qu’à bien dire. » Cet exemple fut une des preuves que les lois ne sont pas faites pour les hommes puissants. Le duc d’Épernon les brava toujours. Ce fut lui qui, à peu près dans le même temps, ne pouvant souffrir que le garde des sceaux du Vair précédât les ducs et pairs dans une cérémonie à la paroisse du Louvre, le prit rudement par le bras, et le fit sortir de sa place et de l’église, en lui disant qu’un bourgeois ne devait pas se méconnaître. Ce fut lui qui, quelques années après, alla avec cent cinquante cavaliers enlever la reine mère au château de Blois, la conduisit à Angoulême, et traita ensuite avec le roi de couronne à couronne. Les exemples de pareilles témérités n’étaient pas rares alors. La France retombait insensiblement dans l’anarchie dont Henri IV l’avait tirée par tant de travaux et avec tant de sagesse. Les états généraux n’avaient rien produit: les factions redoublaient. Le maréchal de Bouillon, qui voulait se faire un parti puissant, engagea le parlement à convoquer les princes et les pairs pour délibérer sur les affaires publiques. La reine, alarmée, défendit aux seigneurs d’accepter cette invitation dangereuse. Les présidents et les plus anciens conseillers furent mandés au Louvre. Le chancelier de Sillery leur dit ces paroles(19): « Vous n’avez pas plus de droit de vous mêler de ce qui regarde le gouvernement que de connaître des comptes et des gabelles. » Le parlement prépara des remontrances(20). La reine manda encore quarante magistrats au Louvre: « Le roi est votre maître, dit-elle, et il usera de son autorité si vous contrevenez à ses défenses. » Elle ajouta qu’il y avait dans le parlement une troupe de factieux; elle défendit les remontrances, et aussitôt le parlement alla en dresser de très fortes. Le 22 mai(21) le premier président de Verdun vint les prononcer à la tête du parlement. Elles regardaient précisément le gouvernement de l’État: elles furent écoutées et négligées. Tout finit par enregistrer des lettres patentes du roi, qui ordonnaient aux juifs étrangers de sortir de la France. C’étaient pour la plupart des juifs portugais qui étaient venus envahir tout le commerce que les Français n’entendaient pas encore. Ils restèrent pour la plupart à Bordeaux, et continuèrent ce commerce qui leur était défendu. Une autre affaire qui regardait plus particulièrement le parlement fut celle de la paulette. C’était un droit annuel, imaginé par un nommé Paulet sous l’administration du duc de Sully. Tous ceux qui avaient obtenu des charges de judicature payaient par an la soixantième partie du revenu de leurs charges, moyennant quoi elles étaient assurées à leurs héritiers, qui pouvaient les garder ou les vendre à d’autres, comme on vend une métairie. Cet abus ne faisait pas honneur au duc de Sully. C’était peut-être l’unique tache de son ministère(22). Les états de 1614 et 1615 demandèrent fortement l’abolition de ce droit et de cette vénalité; le ministère la promit en vain. L’avantage de laisser sa charge à sa famille l’emporta sur le fardeau du droit annuel. Il y a eu beaucoup de changements dans la perception de ce droit: on l’a modifié de vingt manières, comme presque toutes les lois et tous les usages. Mais la honte d’acheter le droit de vendre la justice, et celui de le transmettre à ses héritiers, a subsisté toujours. On a prétendu depuis que le cardinal de Richelieu approuva cet opprobre dans son prétendu Testament politique. On ne s’apercevait pas encore que ce Testament est l’ouvrage d’un faussaire aussi ignorant qu’absurde. Du meurtre du maréchal d’Ancre et de sa femme. De plus grands événements se préparaient; les factions s’aigrissaient; Concini, maréchal d’Ancre, n’entrait pas au conseil, mais il le dirigeait: il était le maître des affaires, et le prince de Condé, premier prince du sang, en était exclu. Il eut le malheur de se croire obligé à prendre les armes comme son père et son grand-père. Cette guerre civile dura peu; elle fut suivie du traité de Loudun(23), qui donnait au prince de Condé un pouvoir presque égal à celui de la régente. A peine le prince de Condé crut-il jouir de ce pouvoir que Concini le fit mettre à la Bastille. La prison de ce prince, au lieu d’étouffer les restes des guerres civiles, les ralluma; chaque seigneur, chaque prince, chaque gouverneur de province prenait le parti qu’il croyait le plus convenable à ses intérêts, et en changeait le lendemain. Chacun ravissait ce qui était à sa bienséance. Le duc d’Épernon, qui était retiré dans l’Angoumois, tenta de se rendre maître de la Rochelle. Le maréchal de Lesdiguières était véritablement souverain dans le Dauphiné. Le duc de Nevers, de la maison de Gonzague, se cantonnait dans ses terres. Le duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées; le duc de Mayenne, fils du chef de la Ligue; le maréchal duc de Bouillon, prince de Sedan, unissaient leurs troupes; et tous disaient que c’était contre le Florentin Concini, et non pas contre le roi. Au milieu de tant d’alarmes, un jeune gentilhomme du comtat d’Avignon, introduit auprès de Louis XIII, et s’étant rendu nécessaire aux amusements de son enfance, préparait une révolution à laquelle personne ne s’attendait. Le roi avait alors seize ans et demi; il lui persuada qu’il était seul capable de bien gouverner son royaume, que sa mère n’aimait ni sa personne ni son État, que Concini était un traître. Ce Concini dans ce temps-là même faisait une action qui méritait une statue. Enrichi par les profusions de Marie de Médicis, il levait à ses dépens une armée de cinq à six mille hommes contre les révoltés; il soutenait la France comme si elle avait été sa patrie. Le jeune gentilhomme nommé Charles d’Albert, connu sous le nom de Luines, rendit si suspect le service même que Concini, maréchal de France, venait de rendre, qu’il fit consentir le roi à l’assassiner, et à mettre en prison la reine sa mère. Louis XIII, à qui on donnait déjà le nom de Juste(24), approuva l’idée de faire tuer le maréchal dans son propre appartement, ou dans celui de sa mère. Concini, ne s’étant pas présenté ce jour-là au Louvre, ne prolongea sa vie que d’un jour. Il fut tué à coups de pistolet le lendemain(25) en entrant dans la cour du château. Vitry et quelques gardes du corps furent les meurtriers. Vitry eut le bâton de maréchal de France pour récompense. Marie de Médicis fut emprisonnée dans son appartement, dont on mura les portes qui donnaient sur le jardin, et bientôt après on l’envoya prisonnière à Blois, dont le duc d’Épernon la tira trois ans après, comme on l’a déjà dit. Éléonore Galigaï, maréchale d’Ancre, dame d’atours de la reine, fut incontinent saisie, dépouillée de tout, conduite à la Bastille, et de là transférée à la Conciergerie. Le favori de Luines, qui dévorait déjà en espérance les grands biens du mari et de la femme, fit donner ordre au parlement d’instruire le procès du maréchal assassiné, et de sa malheureuse veuve. Pour le maréchal, son corps ne pouvait pas se retrouver: le peuple en fureur l’avait déterré; on l’avait mis en pièces, on avait même mangé son coeur: excès de barbarie digne du peuple qui avait exécuté les massacres de la Saint-Barthélemy, et inconcevable dans une nation qui passe aujourd’hui pour si frivole et si douce. Il était difficile de trouver de quoi juger à mort la maréchale. C’était une Italienne de qualité, venue en France avec la reine; comblée à la vérité de ses bienfaits, insolente dans sa fortune, et bizarre dans son humeur: défauts pour lesquels on n’a jamais fait couper la tête à personne. On fut obligé de lui faire un crime d’avoir écrit quelques lettres de compliments à Madrid et à Bruxelles; mais ce forfait ne suffisant pas, on imagina de la faire déclarer sorcière. On croyait alors aux sortilèges et à la magie comme à un point de religion. Cette superstition est la plus ancienne de toutes, et la plus universelle. Elle passa des païens et des Juifs chez les premiers chrétiens, et s’est conservée jusqu’au temps où un peu de philosophie a commencé à ouvrir les yeux des hommes aveuglés par tant de siècles. La maréchale d’Ancre avait fait venir d’Italie un médecin juif nommé Montalto; elle avait même eu la scrupuleuse attention d’en demander la permission au pape. Les médecins de Paris n’étaient pas alors en grande réputation dans l’Europe. Les Italiens étaient en possession de tous les arts. On prétendit que le juif Montalto était magicien, et qu’il avait sacrifié un coq blanc chez la maréchale; cependant il ne put la guérir de ses vapeurs: elles furent si fortes qu’au lieu de se croire sorcière elle se crut ensorcelée. Marie de Médicis lui dit que le dernier cardinal de Lorraine, Henri, ayant eu la même maladie, s’était fait exorciser par des moines de Milan. Elle eut la faiblesse de faire venir deux de ces exorcistes milanais, qui dirent des messes aux Augustins pour la vaporeuse maréchale, et qui l’assurèrent qu’elle était guérie. On l’interrogea sur le meurtre de Henri IV, on lui demanda si elle n’en avait point en connaissance; après avoir ri sur les accusations de magie, elle pleura à cet interrogatoire sur la mort du feu roi, et fit sentir aux juges tout ce que cette imputation contre la confidente de la reine pouvait avoir d’atroce. Des deux rapporteurs qui instruisaient le procès, l’un était Courtin, vendu au nouveau favori, et qui sollicitait des grâces; l’autre était Deslandes Payen, homme intègre, qui ne voulut jamais conclure à la mort, ni même consentir à ne pas se trouver au jugement. Cinq juges s’absentèrent, quelques-uns opinèrent pour le seul bannissement; mais Luines sollicita avec tant d’ardeur que la pluralité fut pour brûler une maréchale de France comme sorcière. Elle fut traînée dans un tombereau à la Grève, comme une femme de la lie du peuple(26). Toute la grâce qu’on lui fit fut de lui couper la tête avant de jeter son corps dans les flammes. On croirait qu’un tel arrêt est du Xe siècle. Le parlement, en condamnant la mémoire du maréchal, eut soin d’insérer dans l’arrêt que désormais aucun étranger ne serait admis au conseil d’État; cette clause était plus qu’on ne demandait. Luines, qui eut beaucoup plus de pouvoir que Concini, était étranger lui-même, étant né sujet du pape(27). Arrêt du parlement en faveur d’Aristote. Habile friponnerie d’un nonce. Mort de l’avocat général Servin, en parlant au parlement. Cette cruelle démence, de condamner aux flammes pour un crime qu’il est impossible de commettre, n’était pas particulière à la France. Presque tonte l’Europe était alors infectée de la croyance à la magie, aux possessions du diable, aux sortilèges de toute espèce. On condamnait même quelquefois des sorciers dans les pays protestants. Cette superstition était malheureusement liée à la religion. La raison humaine n’avait pas encore fait assez de progrès pour distinguer les temps où Dieu permettait que les Pharaons eussent des magiciens, et Saül une pythonisse, d’avec les temps où nous vivons. Il y a une antre espèce de superstition moins dangereuse, c’est un respect aveugle pour l’antiquité. Ce respect, qui a uni aux progrès de l’esprit pendant tant de siècles, était poussé pour Aristote jusqu’à la crédulité la plus servile. La fortune de ses écrits était bien changée de ce qu’elle avait été quand elle parut en France pour la première fois, du temps des Albigeois. Un concile alors avait condamné Aristote comme hérétique, mais depuis il avait régné despotiquement dans les écoles. Il arriva qu’en 1624 deux chimistes parurent à Paris. La chimie était une science assez nouvelle. Ces chimistes admettaient cinq éléments différents des quatre éléments d’Aristote. Ils n’étaient pas non plus de son avis sur les catégories ni sur les formes substantielles. Ils publièrent des thèses contre ces opinions du philosophe grec. L’université cria à l’hérésie; elle présenta requête au parlement. La rumeur fut si grande que les nouveaux docteurs furent mis en prison, leurs thèses lacérées en leur présence par nu huissier, les deux délinquants condamnés au bannissement du ressort du parlement; enfin il fut défendu par le même arrêt, sous peine de la vie, de soutenir aucune thèse sans la permission de la Faculté. Il faut plaindre les temps où l’ignorance, et la fausse science encore pire, avilissaient ainsi la raison humaine et malheureusement ces temps étaient bien proches du nôtre. Nous avions eu cependant des Montaigne, des Charron, des de Thou, des l’Hospital; mais le peu de lumière qu’ils avaient apportée était éteinte, et cette lumière même n’éclaira jamais qu’un petit nombre d’hommes. Si le parlement, ayant plus étudié les droits de la couronne et du royaume que la philosophie, tombait dans ces erreurs, qui étaient celles du temps, il continuait toujours à détruire une autre erreur que la cour de Rome avait voulu introduire dans tous les lieux et dans tous les temps, et qui était l’erreur de presque tous les ordres monastiques: c’était ce préjugé incroyable, établi depuis le pape Grégoire VII, que les rois sont justiciables de l’Église. On a vu(28) qu’aux états de 1614 et 1615 ce préjugé avait triomphé des voeux du peuple et du zèle du parlement. Cette odieuse question se renouvela encore à l’occasion d’un libelle imputé au jésuite Garasse, le plus dangereux fanatique qui fût alors chez les jésuites(29). On reprochait dans ce libelle au roi et au cardinal de Richelieu les alliances de la France avec des princes protestants, comme si des traités que la politique ordonne pouvaient avoir quelque rapport à la religion. On poussait l’insolence dans ces libelles jusqu’à dire que le roi et ses ministres méritaient d’être excommuniés. Le parlement ne manqua ni à l’inutile cérémonie de brûler le libelle(30), ni au soin plus sérieux de rechercher l’auteur. L’assemblée du clergé remplit son devoir en condamnant le livre; mais Spada, nonce du pape, se servit d’une ruse digne d’un prêtre italien, en faisant faire une traduction latine de cette censure, traduction infidèle, et dans laquelle la condamnation était totalement éludée. Il la fit signer par quelques évêques, et l’envoya à Rome comme un monument de la soumission de la couronne de France à la tiare. Le parlement découvrit la supercherie; non seulement il condamna la traduction latine, mais il inséra dans la condamnation qu’on procéderait contre les étrangers qui avaient conduit cette fourberie. Le clergé prit alors le parti du nonce Spada; il s’assembla comme son assemblée légale était finie, le parlement lui ordonna de se séparer, et enjoignit, selon les lois, aux évêques d’aller résider dans leurs diocèses; mais alors le pape avait tant d’influence dans les cours de sa communion que le cardinal de Richelieu était obligé de le ménager et comme cardinal et comme ministre. On évoqua toute cette affaire au conseil du roi, on l’assoupit, jusqu’à la première occasion qui la ferait renaître; il n’y avait point alors d’autre politique. Précisément dans ce temps-là même il fallait de l’argent, et ce sont là de ces affaires qui ne s’assoupissent pas. Les guerres civiles contre les huguenots, sous le ministère du duc de Luines; la guerre de la Valteline, sous le cardinal de Richelieu, avaient épuisé toutes les ressources. Les huguenots du royaume, maltraités par Richelieu, recommençaient encore la guerre. Le roi fut obligé d’aller lui-même au palais faire vérifier des édits bursaux. On consultait souvent dans ces édits plutôt la nécessité pressante que la proportion égale des impôts, et l’utilité du peuple. L’avocat général Servin fut frappé de mort subite en prononçant sa harangue au roi: « Vous acquérez, disait-il, une gloire plus solide en gagnant le coeur de vos sujets qu’en domptant vos ennemis. » A ces dernières paroles la voix lui manqua, une apoplexie le saisit, et on l’emporta expirant. Le jésuite d’Avrigny, auteur des Mémoires chronologiques, d’ailleurs exacts et curieux, prétend qu’il mourut en parlant contre les jésuites dans une affaire qui survint immédiatement après. Il était toujours question de cet horrible système de la puissance du pape sur les rois et sur les peuples. Il semblait que le sang de Henri IV eût fait renaître les têtes de cette hydre. Sanctarelli, jésuite italien, publia cette doctrine dans un nouveau livre approuvé par Vitelleschi, général de cet ordre, et dédié au cardinal de Savoie(31). Jamais on ne s’était exprimé d’une manière si révoltante. Le livre fut brûlé à Paris selon l’usage(32); mais ces exécutions ne produisant rien, il fut agité dans le parlement si on chasserait les jésuites une seconde fois. Il ordonne au provincial, à trois recteurs et à trois profès de comparaître le lendemain. Ils arrivent au milieu du peuple, indigné, qui bordait les avenues du palais. Le jésuite Cotton, alors provincial, porte la parole. On lui demande s’il croit que le pape puisse excommunier et déposséder le roi de France. « Ah! répondit-il, le roi est fils aîné de l’Église, il ne fera jamais rien qui oblige le pape à en venir à cette extrémité. – Mais, lui dit le premier président, ne pensez-vous pas comme votre père général, qui attribue au pape cette puissance? – Ah! notre père général suit les opinions de Rome, où il est, et nous celles de France, où nous sommes. – Et si vous étiez à Rome, que feriez-vous? – Nous ferions comme les autres. » Ces réponses pouvaient attirer aux jésuites l’abolition de leur ordre en France: ils en furent quittes pour signer quatre propositions concernant les libertés de l’Église gallicane, ou plutôt de toute Église, qui sont en partie celles que nous verrons en 1682. Le roi défendit au parlement de passer outre. La Sorbonne, redevenue française après avoir été ultramontaine sous Henri III et sous Henri IV, fit non seulement un décret contre Sanctarelli et contre toutes ces prétentions de Rome, mais ordonna que ce décret serait lu publiquement tous les ans. La cour ne permit pas cette clause, tant il paraissait encore important de ménager ce qu’on ne pouvait assez réprimer(33). La mère et le frère du roi quittent le royaume. Conduite du parlement. Le cardinal de Richelieu gouvernait la France despotiquement. Le hasard, qui est presque toujours l’origine des grandes fortunes, ou, pour parler plus juste, cette chaîne inconnue de tous les événements, qu’on appelle hasard, avait d’abord produit l’abbé de Chillon (Richelieu) auprès de Marie de Médicis pendant sa régence. Elle le fit évêque de Luçon, secrétaire d’État, et surintendant de sa maison. Ensuite, ayant partagé les persécutions qu’essuya cette reine après les meurtres du maréchal d’Ancre et de sa femme, il obtint, par sa protection, la dignité de cardinal, et enfin une place au conseil. Dès qu’il eut affermi son autorité, il ne souffrit pas que sa bienfaitrice la partageât, et dès lors elle devint son ennemie. Louis XIII, faible, malade, nullement instruit, incapable de travail, ne pouvant se passer de premier ministre, fut obligé de choisir entre sa mère et le cardinal. Sa mère, plus faite pour les intrigues que pour les affaires, plus jalouse de son crédit qu’habile à le conserver, faible et opiniâtre comme son fils, mais plus inconstante encore, plus gouvernée, inquiète, inhabile, ne pouvant pas même régir sa maison, était bien loin de pouvoir régir un royaume. Richelieu était ingrat, ambitieux, tyrannique; mais il avait rendu de très grands services. Louis XIII sentait combien ce ministre détesté lui était nécessaire. Plus sa mère et Gaston son frère se plaignirent, plus Richelieu fut puissant. Les favoris de Marie de Médicis et de Gaston agitèrent la cour et le royaume par des factions qui, dans d’autres temps, auraient dégénéré en guerres civiles. Richelieu étouffa tout par son habileté active, par des rigueurs et par des supplices qui ne furent pas toujours conformes aux lois. Gaston, frère unique du roi, quitta la France(34) et se retira en Lorraine. Marie, sa mère, s’enfuit à Bruxelles, et se mit ouvertement sous la protection du roi d’Espagne dont l’inimitié était déclarée contre la France, si la guerre ne l’était pas encore(35). Il n’en était pas de même du duc de Lorraine: la cour de France ne pouvait le regarder comme un prince ennemi. Cependant le cardinal publia une déclaration du roi, dans laquelle tous les amis et les domestiques de Monsieur, qui l’avaient accompagné dans sa retraite, étaient regardés comme criminels de lèse-majesté. Cette déclaration paraissait trop sévère: des domestiques peuvent suivre leur maître sans crime dans ses voyages; et quand ils n’ont fait aucune entreprise contre l’État, ou n’a point de reproche à leur faire. Cette question fut longtemps débattue au parlement de Pans, lorsqu’il fallut enregistrer la déclaration du roi. Gayant et Barillon, présidents aux enquêtes, et Lenet, conseiller, parlèrent avec tant d’éloquence qu’ils entraînèrent la moitié des voix(36), et il y eut un arrêt de partage. Dans le temps même qu’on allait aux opinions, Monsieur fit présenter une requête par Roger, son procureur général. Elle commençait par ces mots: « Supplie humblement Gaston, fils de France, frère unique du roi. » Il alléguait, dans sa requête, qu’il n’était sorti du royaume que parce que le cardinal de Richelieu l’avait voulu faire assassiner, et il en demandait acte au parlement. Le premier président Le Jai empêcha que la pièce ne fût présentée; il la remit entre les mains du roi, qui la déclara calomnieuse et la supprima. Si elle avait été lue dans la grand’chambre, le parlement se trouvait juge entre l’héritier présomptif de la couronne et le cardinal de Richelieu. Le roi, indigné de l’arrêt de partage, manda le parlement(37) au Louvre, et lui ordonna de venir à pied. Tous les membres du parlement se mirent à genoux(38) devant le roi. Le garde des sceaux Châteauneuf leur dit qu’il ne leur appartenait pas de délibérer sur les déclarations du roi. L’avocat général Talon ayant dit que la compagnie demeurerait dans l’obéissance dont elle avait toujours fait profession: « Ne me parlez pas de l’obéissance de vos gens, dit le roi; si je voulais former quelqu’un à cette vertu, je le mettrais dans une compagnie de mes gardes, et non pas au parlement. » Il exila Gayant, Barillon, Lenet: il leur interdit pour cinq ans l’exercice de leur charge, et déchira lui-même l’arrêt de partage, dont il jeta les morceaux par terre. La reine mère, avant de partir pour les Pays-Bas, implora le parlement comme son fils Gaston, et aussi inutilement. La compagnie n’osa recevoir ni ses lettres ni ses requêtes; elle les fit imprimer; on les trouve aujourd’hui dans les mémoires du temps. L’une de ces requêtes commence par ces mots: « Supplie Marie, reine de France et de Navarre... disant qu’Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, par toutes sortes d’artifices et de malices étranges, tâche d’altérer, comme il avait déjà fait l’année passée, la santé du roi, l’engageant par ses mauvais conseils dans la guerre, l’obligeant à se trouver en personne dans les armées pleines de contagions, aux plus grandes chaleurs, et le jetant tant qu’il peut dans des passions et appréhensions extraordinaires contre ses plus proches et contre ses plus fidèles serviteurs, ayant dessein de s’emparer d’une bonne partie de l’État, remplissant les charges les plus importantes de ses créatures, et étant sur le point d’ajouter un grand nombre de places maritimes et frontières aux gouvernements de Bretagne et de Provence, pour tenir la France assiégée par ces deux extrémités, et pouvant, par ce moyen, avoir le secours des étrangers chez lesquels il a des intelligences secrètes. » La requête finit par ces paroles: « Ladite dame reine vous supplie de faire vos très humbles remontrances, tant sur le scandale que produisent les violences qui sont et pourront être faites à la personne de ladite dame reine contre l’honneur dû à son mariage, et à la naissance du roi, par un serviteur ingrat, que sur tout ce qui est contenu en la présente requête sur la dissipation des finances, et achats d’armes, places fortes et provinces entières, violements des lois de l’État, et d’autres faits qui vous sont connus et publiés à tout le royaume et vous ferez bien. MARIE. » Il n’y a point de lecteur qui ne voie que le ressentiment de Marie de Médicis l’emportait au delà de toute borne. On n’est pas d’ailleurs étonné qu’elle s’adresse en suppliante à ce même parlement qu’elle avait traité autrefois avec tant de hauteur; elle avait parlé en souveraine quand elle était régente, et elle parle dans sa requête en femme infortunée. Le cardinal fit ériger une chambre de justice à l’Arsenal pour condamner ceux que le parlement de Paris n’avait pas voulu condamner sans les entendre. Cette chambre était composée de deux conseillers d’État, de six maîtres des requêtes, et de six conseillers du grand conseil. Elle commença ses séances le 10 septembre 1631. Le parlement lui défendit par un arrêt de s’assembler(39). L’arrêt fut cassé, et le parlement obligé encore de venir demander pardon au roi à Metz, où il était alors. On le fit attendre quinze jours, on le réprimanda, et les arrêts de la chambre de l’Arsenal furent exécutés. Ces vaines tentatives servirent à fortifier le
pouvoir du cardinal, qui humilia tous les corps, tint la reine mère
dans l’exil et dans la pauvreté jusqu’à sa mort, le frère
du roi dans la crainte et le repentir, les princes du sang dans l’abaissement,
et le roi, qui ne l’aimait pas, dans la dépendance de ses volontés.
Aucun de ceux qui s’élevèrent contre lui ne fut condamné
que par des commissaires; il eut même l’insolence de faire juger
à Ruel, dans sa propre maison de campagne, le maréchal de
Marillac par des commissaires qui étaient ses esclaves; et quand
l’illustre Molé, alors procureur général, voulut agir
pour le maintien des lois si indignement violées, le cardinal le
fit décréter d’ajournement personnel au conseil, et l’interdit
des fonctions de sa charge. Enfin il se fit détester de tous les
corps de l’État; mais le succès de presque toutes ses entreprises
fit mêler le respect à la haine.
|