OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite)

CHAPITRE XXXI.
PARLEMENT TRAÎNÉ A LA BASTILLE PAR LES FACTIEUX. DÉCRET DE LA SORBONNE
CONTRE HENRI III. MEURTRE DE CE MONARQUE.

On peut avec juste raison ne pas regarder comme le parlement de Paris celui qui siégeait alors dans cette ville. C’est ici qu’il faut soigneusement observer les dates. Le duc de Guise avait été assassiné le vendredi 23 mars 1588, et le cardinal le 24. 

La Ligue était à Paris toute-puissante; la faction nommée des Seize, composée de bourgeois, et vendue à l’Espagne et au pape, était maîtresse de la ville. 

Le lundi 16 janvier 1589, Jean Le Clerc dit Bussy, autrefois procureur au parlement, et devenu gouverneur de la Bastille, se transporta à la grand’chambre, suivi de cinquante satellites couverts de cuirasses, et le pistolet à la main; il ordonna au premier président de Harlai, aux présidents de Thou et Potier, de le suivre. Il alla ainsi de chambre en chambre se saisir des magistrats qu’il soupçonnait être attachés au roi. Ils furent conduits à la Bastille au nombre de cinquante, à travers deux haies de bourgeois. 

Quelques membres de la chambre des comptes, du grand conseil et de la cour des aides, furent mis dans d’autres prisons. 

Le parlement était alors composé d’environ cent quatre-vingts membres. Il y en eut cent vingt-six qui firent serment sur le crucifix de ne jamais se départir de la Ligue, et de poursuivre la vengeance de la mort du duc et du cardinal de Guise contre les auteurs et les complices. Les greffiers, les avocats, les procureurs, les notaires, firent le même serment, au nombre de trois cent vingt-six. 

Le mardi 17 janvier, qui était le lendemain de l’emprisonnement des cinquante magistrats, le parlement tint ses séances comme à l’ordinaire. L’audience fut tenue par le président Barnabé Brisson, qui accepta ce dangereux poste. Il crut se préparer une ressource contre l’indignation du roi en protestant secrètement par-devant les notaires Luçon et Le Noir que c’était malgré lui qu’il présidait à ce parlement, et qu’il cédait à la violence protestation qui sert rarement d’excuse, et qui ne décèle qu’un esprit faible. 

Le premier président Achille de Harlai, plus courageux, aima mieux rester à la Bastille que de trahir son roi et sa conscience(1). Brisson crut ménager les deux partis, et fut bientôt la victime de sa politique malheureuse. 

Ce fut dans ce même mois de janvier que la Sorbonne, s’étant assemblée extraordinairement au nombre de soixante et dix docteurs, déclara que le peuple était libre du serment de fidélité prêté au roi, populus hujus regni solutus est et liberatus a sacramento fidelitatis, etc. Un tel acte n’aurait été dans d’autres temps qu’un crime de lèse-majesté au premier chef; mais alors c’était un arrêt d’une cour souveraine de conscience, arrêt qui, favorisant l’opinion publique, était exécuté avec zèle(2).

Le jeudi 26 janvier(3), le héraut Auvergne, envoyé de la part du roi, se présenta aux portes de Paris pour interdire le parlement et les autres cours supérieures. On le mit en prison; il fut menacé de la corde, et renvoyé sans réponse. Le roi avait indiqué que son parlement se tiendrait à Tours, comme Charles VII avait tenu le sien à Poitiers; mais il ne réussit pas mieux que Charles VII. Il créa quelques conseillers nouveaux; ceux qui pouvaient lui être affectionnés dans le parlement de Paris n’eurent pas la liberté d’aller à Tours, et cette cour continua ses fonctions sans difficulté. 

Le 13 mars(4), le duc de Mayenne prêta dans la grand’chambre le serment de lieutenant général de l’État royal et couronne de France. Le président Brisson lisait le serment, et le duc de Mayenne répétait mot à mot après lui. 

Le même esprit de sédition avait gagné presque toutes les villes du royaume. La populace de Toulouse égorgea le premier président Duranti et l’avocat général Daffis, deux magistrats connus par leur fidélité pour le roi et par l’intégrité de leur vie. On pendit le cadavre de Duranti à une potence. Les autres membres du parlement de Toulouse, dont deux conseillers, comme le remarque de Thou, avaient les mains encore teintes du sang de leur premier président, embrassèrent le parti de la Ligue. Henri III fut pendu en effigie dans la place publique par le peuple furieux. Ou vendait une mauvaise estampe de lui, et on criait: A cinq sous notre tyran.

Henri III, qui s’était attiré tant de malheurs pour n’avoir pas voulu s’unir avec Henri de Navarre, et pour s’être imaginé qu’il pourrait triompher à la fois de la Ligue et de ce brave prince, fut enfin obligé d’avoir recours à lui. Les deux rois joignirent leurs armées, et vinrent se camper à Saint-Cloud, devant Paris. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine, animait avec fureur les Parisiens à soutenir toutes les horreurs du siège. 

Il est rapporté dans le Journal de Henri III que le roi lui fit dire qu’il la ferait brûler vive; à quoi elle répondit: « Le feu est pour des sodomites tels que lui. » 

Trois jours après ce discours, le moine Jacques Clément, jacobin, que le président de Thou ne fait âgé que de vingt-deux ans, assassina Henri III dans Saint-Cloud. 

On trouve dans les Mémoires de ce temps-là que La Guesle, procureur général, qui avait trouvé le moyen de s’évader de Paris, et qui malheureusement présenta lui-même le moine au roi, ne fut point appelé pour faire le procès au cadavre du meurtrier, tué de plusieurs coups de la main des gardes immédiatement après avoir commis son crime. Il déposa comme un autre dans le procès criminel fait au cadavre par le marquis de Richelieu, grand prévôt de France; et ce fut Henri IV qui porta lui-même l’arrêt, le 2 août 1589, et condamna le corps du moine à être écartelé et brûlé. Le même prince condamna, deux jours après, un cordelier nommé Jean Le Roi à être jeté vivant dans un sac au fond de la Seine, pour avoir tué un de ses serviteurs. 

A l’égard du moine Jacques Clément, il avait été incité à ce parricide par son prieur, nommé Bourgoin, et par la duchesse de Montpensier. Les Mémoires du temps disent que cette princesse s’était abandonnée à lui pour le mieux encourager; mais ce fait est bien douteux. Jacques Clément n’eut pas le temps de s’en vanter; et sans doute la princesse n’en fit pas l’aveu: il faut s’en tenir aux faits publics et constatés. 

CHAPITRE XXXII.

ARRÊTS DE PLUSIEURS PARLEMENTS, APRÈS LA MORT DE HENRI III. LE PREMIER PRÉSIDENT BRISSON PENDU PAR LA FACTION DES SEIZE.

Après la mort de Henri III, il ne parut pas que Henri IV dût être jamais roi de France. Plusieurs seigneurs catholiques l’abandonnèrent, sous prétexte qu’il était hérétique, mais dans le dessein réel de démembrer le royaume et d’en saisir quelques ruines. Les prédicateurs remercièrent Dieu, dans Paris, de la mort de Henri de Valois. 

Dès le 7 août(5), le duc de Mayenne fit publier dans le parlement et enregistrer un édit par lequel on reconnaissait pour roi le cardinal Charles de Bourbon, qu’on nomma Charles X. On fit frapper de la monnaie en son nom. Ce Charles X était un vieillard peu capable du rôle qu’on lui faisait jouer, et qui de plus était alors prisonnier d’État à Chinon. Henri IV avait été obligé de s’assurer de sa personne, et la Ligue ne le regardait que comme un fantôme au nom duquel elle s’arrogeait la suprême puissance. 

Le parlement de Bordeaux ne reconnut ni Henri IV, ni Charles X; mais celui de Toulouse donna un étonnant exemple: voici comme il s’exprima le 22 août: 

La cour, toutes les chambres assemblées, avertie de la miraculeuse, épouvantable et sanglante mort de Henri III, advenue le premier de ce mois(6), a exhorté et exhorte tous les évêques et pasteurs... de faire, chacun en leurs églises, rendre grâces à Dieu de la faveur qu’il nous a faite de la délivrance de la ville de Paris et autres villes du royaume; a ordonné et ordonne que tous les ans, le premier d’auguste, l’on fera procession et prières publiques en reconnaissance des bénéfices qu’il nous a faits ledit jour. » 

Cet étrange arrêt ajoutait défense, sous peine de mort, de reconnaître Henri de Bourbon, soi-disant roi de Navarre, et enjoignait d’observer exactement la bulle d’excommunication lancée contre ce prince par le pape Sixte-Quint, en vertu de laquelle bulle la cour le déclare une seconde fois indigne et incapable de succéder à la couronne de France, comme atteint et convaincu de plusieurs crimes notoires, mentionnés dans ledit arrêt. 

C’est ainsi qu’on foulait aux pieds toutes les lois divines et humaines sous le nom de la justice et de la religion. 

Tandis que Henri IV, à peine à la tête de trois mille hommes, battait au combat d’Arques(7), près de Dieppe, le duc de Mayenne qui en avait environ dix mille; tandis que, nuit et jour sous les armes, il regagnait une partie de son royaume par sa valeur et par celle de la noblesse attachée à sa fortune, le cordelier Peretti, devenu pape sous le nom de Sixte-Quint, envoyait un légat à Paris et lui donnait une juridiction entière sur les laïques, dans presque tous les cas qui sont essentiellement de la juridiction royale. Ce légat était le cardinal Cajetan, de la même maison que ce Boniface VIII dont la mémoire était encore si odieuse en France. Ses lettres de créance et les provisions de sa juridiction suprême furent enregistrées sans difficulté au parlement de Paris, le 20 février 1590, à la requête du procureur général. 

Dans le même temps la Sorbonne continuait à seconder cette démence, autant qu’il était en elle. (10 février) Elle déclarait sérieusement que le pape est en droit d’excommunier et de déposer les rois; qu’il n’était pas même permis de traiter avec Henri de Béarn, hérétique et relaps; que ceux qui le reconnaissaient pour roi étaient en péché mortel; et elle assurait, au nom de la sainte Trinité, que « quiconque osait parler de paix était désobéissant à l’Église, notre sainte mère, et en devait être retranché comme un membre pourri et gangrené ». 

Le 5 mars de la même année, le parlement fit publier un nouvel arrêt par lequel il était défendu, sous peine de mort, d’avoir la moindre correspondance avec Henri IV, et ordonné de reconnaître le fantôme Charles X pour roi, et le duc de Mayenne, lieutenant général de l’État royal, pour maître. 

Henri IV répondait aux parlements et à la Sorbonne en gagnant la bataille d’Ivry(8). Le cardinal de Bourbon, Charles X, reconnu roi dans Paris et dans une partie de la France, mourut quelque temps après au château de Châtenai(9) en Poitou, où Henri IV l’avait fait transférer. La Ligue ne s’occupa qu’à faire élire un nouveau roi. L’intention de Philippe II était de donner le royaume de France à sa fille Claire-Eugénie, qui devait épouser le duc de Guise, fils du Balafré, assassiné à Blois. 

On faisait toujours rendre des arrêts par le parlement, et ce qu’on appelle des décrets, par la Sorbonne. Celle-ci, par son décret du 7 mai 1590, promettait la couronne du martyre à quiconque avait le bonheur de mourir en combattant contre Henri IV. 

Ce fut en vertu(10) de ce décret que se fit cette fameuse procession de la Ligue, en présence du cardinal Cajetan, légat du pape, de plusieurs évêques italiens, et du jésuite Bellarmin, depuis cardinal, qui tous avaient suivi le légat. 

L’évêque de Senlis, Guillaume Rose, était à la tête, portant un crucifix d’une main, et une hallebarde de l’autre. Après lui venait le prieur des chartreux, suivi de tous ses moines, l’habit retroussé, le capuchon abattu, un casque en tête. Les quatre ordres mendiants, les minimes, les capucins, marchaient dans le même équipage, portant tous de vieux mousquets avec un air menaçant, les yeux enflammés, en grinçant les dents, comme dit le président de Thou. 

Le curé de Saint-Côme faisait l’office de sergent; il ordonnait la marche, les haltes, les salves de mousqueterie. Les moines défilant devant le coche du légat, l’un d’eux tua son aumônier d’un coup de fusil chargé à balle. Cet accident ne troubla pas la cérémonie. De Thou rapporte que les moines crièrent que cet aumônier était sauvé, puisqu’il était mort dans une si sainte cérémonie; et le peuple ne prit seulement pas garde à la mort de l’aumônier. 

Cependant on pendait sans miséricorde tous ceux qui parlaient de traiter avec le roi. Ce prince, victorieux à Ivry, était déjà devant les portes de Paris avec des troupes plus formidables que la procession des moines. 

Il fit préparer(11) une escalade du côté du faubourg Saint-Jacques, pendant une nuit fort sombre. Cette entreprise allait réussir. Qui croirait qu’un libraire, un avocat et un jésuite(12), empêchèrent Henri IV de se rendre maître de sa capitale? Le jésuite, d’une vieille hache, coupa la main d’un soldat qui avait déjà le poignet appuyé sur la muraille; on jeta de la paille allumée dans le fossé où les royalistes étaient descendus, l’alarme fut donnée partout, et Henri IV fut obligé de se retirer. 

La guerre continua de tous côtés. Les Parisiens redoublaient tous les jours leur serment de ne point reconnaître le roi. 

Le nouveau pape, Grégoire XIV, envoyait des troupes au secours de la Ligue; il fournissait aux factieux de Paris quinze mille livres par mois du trésor que Sixte-Quint avait amassé. Ces troupes marchaient avec un archevêque nommé Mateucci, qui faisait la fonction de commissaire général de l’armée. La ville de Verdun était son rendez-vous. Le jésuite Jouvency avoue, dans son Histoire de la Compagnie de Jésus, que le supérieur des novices de Paris, nommé Nigri, rassembla tous les novices de l’ordre, et les mena à Verdun à l’armée papale, dans laquelle ils furent incorporés. Ce trait, qui peut paraître incroyable, ne l’est point après tout ce que nous avons vu. 

Au milieu de tant d’événements, les uns horribles, les autres ridicules, la faction qu’on nommait des Seize, qui avait dans Paris beaucoup plus d’autorité que le parlement, et qui balançait même celle du duc de Mayenne, donna un nouvel exemple des excès d’atrocité où les guerres civiles entraînent les hommes. Ces Seize, ayant découvert qu’un procureur de la ville, nommé Brigard, avait envoyé une lettre à Saint-Denis, occupé alors par les troupes royales, le déférèrent au parlement pour lui faire son procès. Le premier président, Barnabé Brisson, sauva la vie à ce malheureux. Les Seize soupçonnèrent Brisson d’être, dans le coeur, du parti du roi, et voici comme ils s’en vengèrent. 

Bussy-le-Clerc, gouverneur de la Bastille, celui-là même qui avait déjà emprisonné une partie du parlement, commença d’abord par exiger un blanc signé de dix des principaux factieux, en leur disant que c’était pour consulter la Sorbonne. Dès qu’il eut leur signature, il remplit le papier d’une sentence de mort contre le premier président. On épia le moment où il avait l’imprudence d’aller à pied dans les rues. Il fut saisi, conduit au Petit-Châtelet; et dès qu’il y fut entré, Cromé, conseiller au grand conseil, se présenta à lui, revêtu d’une cotte d’armes, le fit mettre à genoux, et lui lut la sentence qui le condamnait à être pendu pour crime de lèse-majesté divine et humaine. 

C’est une chose assez singulière que Brisson, dans ce moment terrible, l’esprit encore rempli des formalités des lois dans lesquelles il avait été élevé, demanda à être confronté avec les témoins qui l’accusaient. Cromé ne lui répondit que par un grand éclat de rire. Brisson eut la faiblesse de demander qu’on différât l’exécution jusqu’à ce qu’il eût fini un ouvrage de jurisprudence qu’il avait commencé; on rit encore davantage, et il fut pendu à une poutre(13).

Une heure après, le lieutenant du grand-prévôt, nommé Chouillier, alla saisir dans le palais Larcher, conseiller de la grand’chambre, sous-doyen des conseillers, vieillard septuagénaire, accusé aussi d’être partisan du roi. Il fut mené au même endroit où était le corps de Brisson. Dès que Larcher aperçut ce spectacle, il demanda lui-même à mourir, et on le pendit à la même poutre. 

Le curé de Saint-Côme(14), dans le même temps, suivi d’une troupe de prêtres et de suppôts de l’université, était allé prendre dans son lit le conseiller au Châtelet Tardif, dangereusement malade, et qui venait d’être saigné; il le présenta lui-même au bourreau, et le fit périr de la même manière. 

C’est encore une des horreurs de la nature humaine qu’il se trouve des hommes qui fassent de ces exécutions, et dont le métier soit d’arracher la vie à d’autres hommes, sans s’informer seulement ni si cette mort est juste, ni quel est le droit de celui qui la commande. 

Le lendemain on exposa les trois corps dans la place de Grève, pendus à une potence avec des écriteaux qui les déclaraient traîtres, ennemis de Dieu, et hérétiques. Le duc de Mayenne était alors absent de Paris, et les Seize, qui se croyaient les maîtres de la ville, prirent ce temps pour écrire au roi d’Espagne. Ils lui dépêchèrent le jésuite Claude Matthieu, pour le supplier de leur donner sa fille pour reine, en la mariant au jeune duc de Guise. La lettre que Matthieu portait fut interceptée et portée au roi. Il ne manqua pas d’en faire tomber une copie entre les mains du duc de Mayenne: c’était le seul moyen de diviser la Ligue, en semant la jalousie entre ce duc et son neveu. 

Mayenne, arrivé à Paris, commença par ôter à Bussy-le-Clerc son gouvernement de la Bastille; il fit pendre, sans forme de procès, quatre des scélérats qui avaient fait mourir les magistrats. Le même bourreau servit pour eux tous, et fut ensuite pendu lui-même. 

Cromé, le plus coupable, échappa; le parlement reprit ses fonctions ordinaires, et le président Le Maître prit la place de Brisson, sans être intimidé par la catastrophe de son prédécesseur. 

CHAPITRE XXXIII.

LE ROYAUME DÉMEMBRÉ. LE SEUL PARLEMENT, SÉANT AUPRÈS DE HENRI IV,

PEUT MONTRER SA FIDÉLITÉ. IL DÉCRÈTE DE PRISE DE CORPS LE NONCE DU PAPE.

Pendant que le parlement de Paris était ainsi tour à tour l’organe et la victime de la Ligne, il faut voir ce que faisaient alors les autres parlements du royaume. Celui de Provence avait envoyé au duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, gendre de Philippe II, une députation solennelle composée de Chastel, évêque de Riez, du baron d’Ampus, et d’un avocat nommé Fabrègues. 

Le duc arriva dans Aix le 14 novembre(15). On lui présenta le dais, comme au roi; tous les membres du parlement lui baisèrent la main. Honoré du Laurens porta la parole pour toute la compagnie; on le reconnut pour protecteur de la province, et on lui prêta serment de fidélité. 

Le parlement de Grenoble était alors partagé: ceux qui étaient fidèles au roi s’étaient retirés au Pertuis; mais Lesdiguières, qui fut depuis connétable, ayant pris la ville, le parlement se réunit, et n’administra plus la justice qu’au nom du roi. 

Le parlement de Rouen se trouvait dans une situation toute semblable à celle qu’éprouvait le parlement de Paris; entièrement dominé par la faction de la Ligue, et à la merci des troupes espagnoles, il eut le malheur de rendre l’arrêt suivant le 1er janvier 1592: 

« La cour a fait et fait très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes, de quelque état, dignité et condition qu’elles soient, sans nul excepter, de favoriser, en aucun acte et manière que ce soit, le parti de Henri de Bourbon; mais s’en désister incontinent, à peine d’être pendus et étranglés. Ordonne ladite cour que monition générale sera octroyée au procureur général, nemine dempto, pour informer contre ceux qui favoriseront ledit Henri de Bourbon et ses adhérents... est ordonné que par les places publiques seront plantées potences pour y pendre ceux qui seront si malheureux que d’attenter contre leur patrie. » 

Il n’y eut que le parlement du roi, séant tantôt à Tours, tantôt à Châlons(16), qui pût donner un libre cours à ses sentiments patriotiques. Le pape Grégoire XIV, à son avènement au pontificat, avait d’abord envoyé un nonce à la Ligue pour seconder le cardinal Cajetan, qui faisait à Paris les fonctions de légat. Ce nonce s’appelait Landriano; il apportait des bulles qui renouvelaient les excommunications et les monitoires contre Henri III et Henri IV. 

Le petit parlement de Châlons, qui n’avait pas même alors de président à sa tête, déploya toute la vigueur que les autres auraient montrée s’ils avaient été ou plus libres, ou moins séduits. Il décréta de prise de corps Landriano, soi-disant nonce du pape, qui avait osé entrer dans le royaume sans la permission du roi, le fit citer trois jours de marché à son de trompe, accorda dix mille livres de récompense à qui le livrerait à la justice, défendit aux archevêques et évêques de publier ses bulles, sous peine d’être déclarés criminels de lèse-majesté, et enfin appela au futur concile de l’élection de Grégoire XIV. 

Cette démarche, qui étonna toute la France, était régulière et simple. C’était en effet une insulte à toutes les lois et à la raison humaine qu’un évêque étranger osât décider du droit des couronnes. La religion, qui lui servait de prétexte, condamnait elle-même cette audace, et le bon sens en faisait sentir le ridicule; mais depuis Grégoire VII, l’opinion, qui fait tout, avait enraciné ces funestes idées dans toutes les têtes ecclésiastiques, qui avaient versé ce poison dans celles des peuples. L’ignorance recevait ces maximes, la fraude les appuyait, et le fer les soutenait. Un moine suffisait alors parmi les catholiques pour persuader que l’apôtre Pierre, qui n’alla jamais à Rome(17), et qui ne pouvait savoir la langue latine, avait siégé vingt-cinq ans sous Tibère et sous d’autres empereurs, dans un temps où le titre d’évêché n’était affecté à aucun lieu; et que de ce prétendu siège il avait transmis à Grégoire XIV, qui vint quinze cents ans après lui, le droit de parler en maître à tous les souverains et à toutes les Églises. Il fallait être ligueur effréné, ou imbécile, pour croire de telles fables et pour se soumettre à une telle tyrannie. 

Il se trouva, pour l’honneur de la France, deux cardinaux et huit évêques qui secondèrent la fermeté du vrai parlement, autant que le permettait leur caractère. Les cardinaux étaient celui de Bourbon, cousin germain du roi, et de Lenoncourt, quoique Lorrain. Les prélats étaient de Beaune, archevêque de Bourges; du Bec, évêque de Nantes; de Thou, évêque de Chartres; Fumée, de Beauvais; Sourdis, de Maillezais(18); d’Angennes, du Mans; Clausse, de Châlons; d’Aillon, de Bayeux. Leurs noms méritent d’être consacrés à la postérité. 

(21 septembre 1591) Ils firent ensemble un mandement à Chartres, adressé à tous les catholiques du royaume. « Nous sommes informés, disent-ils, que Grégoire XIV, mal instruit, et trompé par les artifices des ennemis de l’État, a envoyé des bulles et des monitoires pour interdire et excommunier les évêques, les princes et la noblesse, qui ne sont pas rebelles à leur roi... Après une mûre délibération, nous déclarons ces excommunications nulles dans la forme et dans le fond, injustes, dictées par les ennemis de la France... sans préjudicier à l’honneur du pape. » 

Le parlement du roi, alors séant à Tours, fit mieux: il fit brûler par la main du bourreau les bulles du pape, et déclara Grégoire, soi-disant pape, perturbateur du repos public, et complice de l’assassinat de Henri III, puisqu’il l’avait approuvé. 

Le parlement de Paris, de son côté, pressé par les ligueurs, fit brûler l’arrêt de celui de Tours au pied du grand escalier, et lui donna les qualifications d’exécrable et d’abominable

Le parlement de Tours traita de même l’arrêt du parlement de Paris. Il fallait que la victoire jugeât de ces disputes; mais Henri IV, à qui le duc de Parme avait fait lever le siège de Paris et de Rouen, n’était pas encore en état d’avoir raison(19).

Le premier président, Achille de Harlai, était alors auprès du roi; c’était lui qui soutenait la dignité du parlement de Tours et de Châlons. Il s’était enfin racheté de la prison de la Bastille, et avait trouvé le moyen de se rendre auprès de Henri IV. Il conçut le premier l’idée de secouer enfin pour jamais le joug du pape, et de créer un patriarche. Le cardinal de Lenoncourt et l’archevêque de Bourges entraient dans ce dessein; mais il était impraticable. Il eût fallu changer tout d’un coup l’opinion des hommes, qui ne change qu’avec le temps, ou avoir assez de troupes et assez d’argent pour commander à l’opinion. 

Cependant ce parlement statua des règlements dignes de la liberté de l’Église gallicane. Toutes les nominations du roi aux évêchés et aux abbayes devaient être confirmées par l’archevêque de la métropole, sans recourir à une bulle du pape; tout le clergé conserverait ses droits, indépendamment des ordres de Rome; les évêques accorderaient les mêmes dispenses que le pape. Ce règlement était aussi sage que hardi il réprimait l’ambition d’une cour étrangère, et flattait le clergé national; et cependant, à peine eut-il lieu quelques mois: l’Église était aussi déchirée que l’État; la même ville était prise tour à tour par des catholiques et par des protestants; l’ordre et la police ne sont pas le partage d’une guerre civile. 

CHAPITRE XXXIV.

ÉTATS GÉNÉRAUX TENUS A PARIS PAR DES ESPAGNOLS ET DES ITALIENS.

LE PARLEMENT SOUTIENT LA LOI SALIQUE. ABJURATION DE HENRI IV.

Au milieu de tous les reflux orageux de la fortune de Henri IV, le temps était arrivé où Philippe II croyait donner un maître à la France. Du fond de l’Escurial il faisait tenir les états généraux à Paris, convoqués par les menées de son ambassadeur et par celles du cardinal légat plus encore que par les ordres du duc de Mayenne. Paris avait une garnison espagnole; Philippe promettait une armée de vingt-quatre mille hommes, et beaucoup d’argent. Henri IV n’en avait point, et son armée était peu considérable. Il était campé à Saint-Denis, d’où il pouvait voir arriver dans Paris les députés de ces états généraux qui allaient donner son patrimoine à un autre. 

Le pape Clément VIII, qui avait succédé à Grégoire XIV(20), envoya, le 15 avril(21), un bref au cardinal légat, par lequel il lui ordonnait de procéder à l’élection d’un roi. Le bref ne fut enregistré que le 28 octobre. Le parlement de Châlons signala son zèle ordinaire contre cette insolence; mais il ne décréta point de prise de corps le légat, comme il avait décrété Landriano. Ce titre de légat en imposait encore, et il y a des préjugés que la fermeté la plus grande n’ose quelquefois attaquer. 

Cet arrêt du parlement de Châlons fut encore brûlé par celui de Paris le 24 décembre. Ces deux parlements se faisaient la guerre par leurs bourreaux, et toute la France en armes attendait quel roi les états opposeraient au roi légitime. 

Le parlement de Paris n’eut point de séance dans ces états. Ils s’ouvrirent, le 25 janvier 1593, dans le Louvre. On y voyait un Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, séditieux emporté jusqu’à la démence; un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois; un Cueilly, docteur de Sorbonne; mais le président de Neuilly, le président Le Maître, et le conseiller Guillaume du Vair, y avaient place au nom du parlement. Les harangues qui furent prononcées étaient aussi ridicules que celles de la Satyre Ménippée. Ce ridicule n’empêchait pas qu’on ne se disposât à nommer un roi. L’or de l’Espagne et les bulles de Rome pouvaient beaucoup. Des troupes espagnoles s’avançaient encore. Le duc de Feria, ambassadeur d’Espagne, admis dans ces états, y parlait comme un protecteur parle à des peuples malheureux et désunis qui ont besoin de lui. Enfin il déclara qu’il fallait élire l’infante d’Espagne, et qu’on lui donnerait pour mari le jeune duc de Guise, ou le duc de Nemours de Savoie, son frère utérin; mais c’était sur le duc de Guise que le choix devait tomber. 

Trois Espagnols dominèrent dans ces états généraux de France: le duc de Feria, ambassadeur extraordinaire; don Diego d’Ibarra et Taxis, ambassadeur ordinaire, et le licencié Mendoza. Taxis et Mendoza firent chacun un long discours contre la loi salique. On l’avait déjà foulée aux pieds du temps de Charles VI. Elle avait reçu auparavant de rudes atteintes; et si les Espagnols, secondés du pape, avaient réussi, cette loi n’était plus qu’une chimère, Henri IV était perdu; mais heureusement le duc de Mayenne était aussi intéressé que Henri IV à prévenir ce coup fatal. L’élection d’une reine espagnole le faisait tomber des degrés du trône où il était assis le premier. Il se voyait le sujet du jeune Guise son neveu, et il n’était pas possible qu’il consentît à ce double affront. 

Le parlement de Paris, dans cette extrémité, secourut à la fin Henri IV et le duc de Mayenne, et sauva la France. 

Le Maître, que le duc de Mayenne avait créé premier président, assembla toutes les chambres le 29 juin 1593. On déclara la loi salique inviolable; on protesta de nullité contre l’élection d’un prince étranger, et le président Le Maître fut chargé de signifier cet arrêt au duc de Mayenne, et de lui faire les représentations les plus fortes. Le duc de Mayenne les reçut avec une indignation simulée: car pouvait-il être affligé que le parlement rejetât une élection qui lui aurait ôté son pouvoir? Ces remontrances même le flattaient beaucoup. Le parlement lui disait avec autant d’adresse que de fermeté(22): « Imitez le roi Louis XII, votre bisaïeul, que son amour pour la patrie a fait surnommer le Père du peuple. » Ces paroles faisaient assez entendre qu’on ne le regardait pas comme un prince étranger; et, tant qu’on éloignait le choix de l’infante, il demeurait revêtu de l’autorité suprême, sous le titre de protecteur et de lieutenant général de l’État royal de France(23).

Dans cette incertitude des états généraux, il se formait plusieurs partis: celui d’Espagne et de Rome était encore le plus considérable; mais les meilleurs citoyens, parmi lesquels on comptait plusieurs membres du parlement, étaient en secret pour Henri IV, et penchaient à le reconnaître pour roi, de quelque religion qu’il pût être: ils croyaient qu’il tenait son droit à la couronne de la nature, qui rend tout homme héritier du bien de ses ancêtres. 

Si on ne doit point demander à un citoyen ce qu’il croit de l’eucharistie et de la confession pour qu’il jouisse des biens de son père, à plus forte raison ne devait-on pas demander cette condition à l’héritier naturel de tant de rois. Henri IV n’exigeait point des ligueurs qu’ils se fissent protestants; pourquoi vouloir que Henri IV se fît catholique? pourquoi gêner la conscience du meilleur des hommes et du plus brave des princes, qui ne gênait la conscience de personne? 

Tels étaient les sentiments des gens raisonnables, et c’est toujours le plus petit nombre. 

Une grande partie du peuple, qui sentait sa misère et qui ne raisonnait point, souhaitait ardemment Henri IV pour roi, mais ne le voulait que catholique. Pressé à la fois par l’équité, qui tôt ou tard parle au coeur de l’homme, mais encore plus dominé par la Sorbonne et par les prêtres, partagé entre la superstition et son devoir, il n’eût jamais reconnu un roi qui priait Dieu en français et qui communiait sous les deux espèces. 

Henri IV prit enfin le seul parti qui convenait à sa situation et à son caractère. Il fallait se résoudre ou à passer sa vie à mettre la France à feu et à sang et hasarder sa couronne, ou ramener les esprits en changeant de religion. Des princes d’Orange, des Gustave-Adolphe, des Charles XII, n’auraient pas pris ce dernier parti. Il y aurait eu plus d’héroïsme à être inflexible; mais il y avait plus d’humanité et plus de politique dans sa condescendance. Cette négociation, qui coûtait à son coeur, mais qui était nécessaire, avait commencé dès la première tenue des états. Les évêques de son parti avaient eu de fréquentes conférences à Surêne avec les évêques du parti contraire, en dépit de la Sorbonne, qui avait eu l’insolence et la faiblesse de déclarer ces conférences illicites et impies, mais dont les décrets, méprisés par tous les bons citoyens, commençaient à l’être par la populace même. 

On tint donc ces conférences pendant une trêve accordée par le roi et le duc de Mayenne. Les deux principaux chefs de ces négociations étaient Renaud, archevêque de Bourges, du côté du roi, et d’Espinac, archevêque de Lyon, pour la Ligue: le premier, respectable par sa vertu courageuse; l’autre, diffamé par son inceste avec sa soeur, et odieux par ses intrigues. 

Quelques détours que d’Espinac pût prendre pour s’opposer à la conclusion, quelques efforts qu’il tentât avec ses collègues pour intimider les évêques royalistes, quelques menaces qu’il fît de la part du pape, il ne put empêcher les prélats du parti du roi de recevoir son abjuration. L’Espagne, Rome, le duc de Mayenne, et la Ligue, combattaient pour le papisme; et tout ce qu’ils craignaient était que Henri IV ne se fît catholique. Il franchit ce pas, le 25 juillet 1593, dans l’église de Saint-Denis. 

Ce n’est pas un trait indigne de cette histoire d’apprendre qu’un curé de Saint-Eustache, avec six de ses confrères, ayant demandé au duc de Mayenne la permission d’aller à Saint-Denis voir cette cérémonie, le duc de Mayenne les renvoya au légat de Rome, et ce légat les menaça de les excommunier s’ils osaient être témoins de la conversion du roi. Ces bons prêtres méprisèrent la défense du légat italien; ils sortirent de Paris à travers une foule de peuple qui les bénissait; ils assistèrent à l’abjuration, et le légat n’osa les excommunier. 

Il n’est pas nécessaire de sacrer un roi qui l’est uniquement par le droit de sa naissance. Le sacre n’est qu’une cérémonie, mais elle en impose au peuple, et elle était indispensable pour un roi à peine réuni à l’Église dominante. Henri ne pouvait être sacré à Reims, cette ville était possédée encore par ses ennemis. On proposa Chartres. On fit voir que ni Pepin, ni Charlemagne, ni Robert, fils de Hugues Capet, tige de la maison régnante, ni Louis le Gros, ni plusieurs autres rois, n’avaient été sacrés à Reims. La bouteille d’huile nommée sainte-ampoule, révérée des peuples, faisait naître quelque difficulté. Il fut aisé de prouver que si un ange avait apporté cette bouteille d’huile du haut du ciel, saint Remi n’en avait jamais parlé; que Grégoire de Tours, qui rapporte tant de miracles, avait gardé le silence sur cette ampoule(24). S’il fallait absolument de l’huile apportée par un ange, on en avait une bonne fiole à Tours, et cette fiole valait bien mieux que celle de Reims, parce que longtemps avant le baptême de Clovis(25) un ange l’avait apportée pour guérir saint Martin d’un rhumatisme. Enfin l’ampoule de Reims n’avait été donnée que pour le baptême de Clovis, et non pour le sacre. On emprunta donc la fiole de Tours. Nicolas de Thou, évêque de Chartres, oncle de l’historien, eut l’honneur de sacrer le plus grand roi qui ait gouverné la France, et le seul de sa race à qui les Français aient disputé sa couronne. 

CHAPITRE XXXV.

HENRI IV RECONNU DANS PARIS.

Henri IV, converti et sacré, n’en était pas plus maître de Paris ni de tant d’autres villes occupées par les chefs de la Ligue. C’était beaucoup d’avoir levé l’obstacle et détruit le préjugé des citoyens catholiques qui haïssaient sa religion, et non sa personne. C’était encore plus d’avoir réussi par son changement à diviser les états; mais sa conversion ni son onction ne lui donnaient ni troupes ni argent. 

Le légat du pape, le cardinal Pellevé, tous les autres prélats ligueurs, combattaient dans Paris la conversion du roi par des processions et par des libelles; les chaires retentissaient d’anathèmes contre ce même prince devenu catholique; on traitait son changement de simulé, et sa personne d’apostat. Des armes plus dangereuses étaient employées contre lui, on subornait de tous côtés des assassins. On en découvrit un entre plusieurs, nommé Pierre Barrière, de la lie du peuple, bigot et intrépide, employé autrefois par le duc de Guise le Balafré pour enlever la reine Marguerite, femme de Henri IV, au château d’Usson. Il se confessa à un dominicain, à un carme, à un capucin, à Aubry, curé de Saint-André-des-Arcs, ligueur des plus fanatiques, et enfin à Varade, recteur du collège des jésuites de Paris. Il leur communiqua à tous le dessein qu’il avait de tuer le roi pour expier ses péchés; tous l’encouragèrent et lui gardèrent le secret, excepté le dominicain. C’était un Florentin(26), attaché au parti du roi, et espion de Ferdinand, grand-duc de Toscane. 

Si les autres se servaient de la confession pour inspirer le parricide, celui-ci s’en servit pour l’empêcher; il révéla le secret de Barrière. On dit que c’est un sacrilège; mais un sacrilège qui empêche un parricide est une action vertueuse. Le Florentin dépeignit si bien cet homme qu’il fut arrêté à Melun lorsqu’il se préparait à commettre son crime. 

Dix commissaires, nommés par le roi, le condamnèrent à la roue. Il déclara, avant de mourir(27), que ceux qui lui avaient conseillé ce crime lui avaient assuré que « son âme serait portée par les anges à la béatitude éternelle, s’il venait à bout de son entreprise ». 

Ce fut là le premier fruit de la conversion de Henri IV. Cependant les négociations de Brissac, créé maréchal de France par le duc de Mayenne, et le zèle de quelques citoyens de Paris, donnèrent à Henri IV cette capitale que la victoire d’Ivry, la prise de tous les faubourgs, et l’escalade aux murs de la ville, n’avaient pu lui donner. 

Le duc de Mayenne avait quitté la ville, et y avait laissé pour gouverneur le maréchal de Brissac. Ce seigneur, au milieu de tant de troubles, avait conçu d’abord le dessein de faire de la France une république; mais un échevin nommé Langlois, homme qui avait beaucoup de crédit dans la ville, et des idées plus saines que le maréchal de Brissac, traitait déjà secrètement avec le roi. L’Huillier, prévôt des marchands, entra bientôt dans le même dessein: ils y entraînèrent Brissac; plusieurs membres du parlement se joignirent secrètement à lui. Le premier président Le Maître était à la tête; le procureur général Molé les conseillers Pierre d’Amours et Guillaume du Vair, s’assemblaient secrètement à l’Arsenal. Le reste du parlement n’était point dans le secret; il rendit même un arrêt(28) par lequel il défendait toutes sortes d’assemblées et d’amas d’armes. L’arrêt portait que les maisons où ces assemblées secrètes auraient été tenues seraient rasées; toute entreprise, tout discours contre la sainte Ligue était réputé crime d’État. 

Cet arrêt calmait les inquiétudes des ligueurs. Le légat et le cardinal Pellevé, qui faisaient promener dans Paris la châsse de sainte Geneviève, les ambassadeurs d’Espagne, la faction des Seize, les moines, la Sorbonne, étaient rassurés et tranquilles, lorsque le lendemain, 22 mars, à quatre heures du matin, un bruit de mousqueterie et des cris de vive le roi! les réveillèrent. 

Le prévôt des marchands, L’Huillier, l’échevin Langlois avaient passé la nuit sous les armes avec tous les bourgeois qui étaient du complot. On ouvrit à la fois la porte des Tuileries, celle de Saint-Denis, et la Porte-Neuve(29); les troupes du roi entraient par ces trois côtés et vers la Bastille. Il n’en coûta la vie qu’à soixante soldats de troupes étrangères postées au delà du Louvre, et Henri IV était déjà maître de Paris avant que le cardinal légat fût éveillé. 

On ne peut mieux faire que de rapporter ici les paroles de ce respectable Français Auguste de Thou: « On vit presque en un moment les ennemis de l’État chassés de Paris, les factions éteintes, un roi légitime affermi sur son trône, l’autorité du magistrat, la liberté publique et les lois rétablies. » 

Henri IV mit ordre à tout. Un de ses premiers soins fut de charger le chancelier Chiverny d’arracher et de déchirer au greffe du parlement toutes les délibérations, tous les arrêts attentatoires à l’autorité royale produits par ces temps malheureux. Le savant Pierre Pithou s’acquitta de ce ministère par l’ordre du chancelier. C’était un homme d’une érudition presque universelle; il était, dit de Thou, le conseil des ministres d’État, et le juge perpétuel des grandes affaires, sans magistrature. 

(28 mars 1594) Le chancelier vint au parlement accompagné des ducs et pairs, des grands officiers de la couronne, des conseillers d’État et des maîtres des requêtes. Ce même Pierre Pithou, qui n’était point magistrat, fit les fonctions de procureur général. Le chancelier apportait un édit qui pardonnait au parlement, qui le rétablissait, et qui faisait en même temps l’éloge de l’arrêt qu’il avait donné en faveur de la loi salique, malgré le légat et les ambassadeurs d’Espagne, après quoi tous les membres du corps prêtèrent serment de fidélité entre les mains du chancelier. 

Les officiers du parlement de Châlons et de Tours revinrent bientôt après. Ils reconnurent ceux de Paris pour leurs confrères, et leur seule distinction fut d’avoir le pas sur eux. 

Le même jour le parlement, rétabli par le roi, annula tout ce qui avait été fait contre Henri III et Henri IV. Il cassa les états de la Ligue; il ordonna au duc de Mayenne, sous peine de lèse-majesté, d’obéir au roi; il institua à perpétuité cette procession à laquelle il assiste tous les ans, le 22 mars(30), en robes rouges, pour remercier Dieu d’avoir rendu Paris à Henri IV, et Henri IV à Paris. Dès ce jour il passa de la rébellion à la fidélité, et reprit surtout ses anciens sentiments de patriotisme qui ont été le plus ferme rempart de la France contre les entreprises de la cour de Rome. 

CHAPITRE XXXVI.

HENRI IV ASSASSINÉ PAR JEAN CHATEL. JÉSUITES CHASSÉS. LE ROI MAUDIT

A ROME, ET PUIS ABSOUS.

Le roi était maître de sa capitale, il était prêt de l’être de Rouen; mais la moitié de la France était encore à la Ligue et à l’Espagne: il était reconnu par le parlement de Paris, mais non pas par les moines; la plupart des curés de Paris refusaient de prier pour lui. Dès qu’il entra dans la ville, il eut la bonté de faire garder la maison du cardinal légat, de peur qu’elle ne fût pillée; il pria ce ministre de venir le voir: le légat refusa de lui rendre ce devoir; il ne regardait Henri ni comme roi ni comme catholique, et sa raison était que ce prince n’avait point été absous par le pape. Ce préjugé était enraciné chez tous les prêtres, excepté dans le petit nombre de ceux qui se souvenaient qu’ils étaient Français avant d’être ecclésiastiques. 

S’il ne suffit pas de se repentir pour obtenir de Dieu miséricorde, s’il est nécessaire qu’un homme soit absous par un autre homme, Henri IV l’avait été par l’archevêque de Bourges. On ne voit pas ce que l’absolution d’un Italien pouvait ajouter à celle d’un Français, à moins que cet Italien ne fût le maître de toutes les consciences de l’univers. Ou l’archevêque de Bourges avait le droit d’ouvrir le ciel à Henri IV, ou le pape ne l’avait pas; et quand ni l’un ni l’autre n’auraient eu cette puissance, Henri IV n’était pas moins roi par sa naissance et par sa valeur. C’était bien là le cas d’en appeler comme d’abus. Henri IV, affermi sur le trône, n’aurait pas eu besoin de la cour de Rome, et tous les parlements l’auraient déclaré roi légitime et bon catholique sans consulter le pape; mais on a déjà vu ce que peuvent les préjugés. 

Henri IV fut réduit à demander pardon à l’évêque de Rome, Aldobrandin, nommé Clément VIII, de s’être fait absoudre par l’évêque de Bourges, alléguant qu’il n’avait commis cette faute que pressé par la nécessité et par le temps, le suppliant de le recevoir au nombre de ses enfants. Ce fut par le duc de Nevers, son ambassadeur, qu’il fit porter ces paroles; mais le pape ne voulut point recevoir le duc de Nevers comme ambassadeur de Henri IV; il l’admit à lui baiser les pieds comme un particulier. Aldobrandin, par cette dureté, faisait valoir son autorité pontificale, et montrait en même temps sa faiblesse. On voyait dans toutes ses démarches sa crainte de déplaire à Philippe II, autant que la fierté d’un pape. Le duc de Nevers ne recevait de réponse à ses mémoires que par le jésuite Tolet, depuis peu promu au cardinalat. 

Il n’est pas inutile d’observer les raisons que ce jésuite cardinal alléguait au duc de Nevers: « Jésus-Christ, lui disait-il, n’est pas obligé de remettre les errants dans le bon chemin; il leur a commandé de s’adresser à ses disciples: c’est ainsi que saint André en usa avec les Gentils(31). » 

Le bonhomme Tolet ne savait ce qu’il disait, il prenait André pour Philippe; lequel Philippe ayant rencontré l’eunuque de Candace, reine d’Éthiopie, lisant dans son chariot un chapitre d’Isaïe, apparemment traduit en éthiopien, et n’y entendant rien du tout, Philippe, qui sans doute était savant, lui expliqua le passage, le convertit, le baptisa; après quoi il fut enlevé par l’esprit(32).

Mais quel rapport de cet eunuque à Henri IV, et de Philippe au pape Clément VIII? et pourquoi Renaud de Beaune, archevêque de Bourges, ne pouvait-il pas ressembler au Juif Philippe aussi bien que Clément? C’était se jouer étrangement de la religion que de vouloir soutenir par de telles allégories la conduite de l’évêque souverain de Rome, qui exposait la France à retomber dans les horreurs des guerres civiles. Le duc de Nevers sortit de Rome en colère, et tandis que du Perron et d’Ossat allaient renouveler cette singulière négociation, le même esprit qui avait dicté les refus de Clément VIII aiguisait les poignards levés sur Henri IV. 

Un jeune insensé, nommé Jean Châtel, fils d’un gros marchand de drap de Paris, et assez bien apparenté dans la ville, où la famille de sa femme est encore assez nombreuse, ayant étudié aux jésuites, avait été admis dans une de leurs congrégations, et à certains exercices spirituels qu’on faisait dans une chambre appelée la chambre des méditations. Les murailles étaient couvertes de représentations affreuses de l’enfer, et de diables tourmentant des damnés. Ces images, dont l’horreur était encore augmentée par la lueur d’une torche allumée, avaient troublé son imagination. Il était tombé dans des excès monstrueux, il se croyait déjà une victime de l’enfer. On prétend qu’un jésuite lui dit, dans la confession, qu’il ne pouvait échapper aux châtiments éternels qu’en délivrant la France d’un roi toujours hérétique. Ce malheureux, âgé de dix-neuf ans, se persuada que du moins s’il assassinait Henri IV il rachèterait une partie des peines que l’enfer lui préparait. « Je sais bien que je serai damné, disait-il, mais j’ai mieux aimé l’être comme quatre que comme huit. » Il y a toujours de la démence dans les grands crimes: il voulait mourir; l’excès de sa fureur alla au point que, de son aveu même, il avait résolu de commettre en public le crime de bestialité, s’imaginant que sur-le-champ on le ferait mourir dans les supplices. Ensuite, ayant changé d’idée, et détestant toujours la vie, il reprit le dessein d’assassiner le roi. 

Il se mêla dans la foule des courtisans(33) dans le moment que le roi embrassait le sieur de Montigny: il portait le coup au coeur; mais le roi, s’étant beaucoup baissé, le reçut dans les lèvres. La violence du coup était si forte qu’elle lui cassa une dent, et le roi fut sauvé pour cette fois(34).

On trouva dans la poche de Jean Châtel un écrit contenant sa confession. Il était bien horrible qu’une institution aussi ancienne, établie pour expier ou pour prévenir les crimes, servît si souvent à les faire commettre. C’est un malheur attaché à la confession auriculaire. 

Le grand-prévôt se saisit d’abord de ce misérable; mais Auguste de Thou, l’historien, obtint que le parlement fût son juge. Le coupable ayant avoué dans son interrogatoire qu’il avait étudié chez les jésuites, qu’il se confessait à eux, qu’il était de leur congrégation, le parlement fit saisir et examiner leurs papiers. On trouva dans ceux du jésuite Jean Guignard ces paroles: « On a fait une grande faute à la Saint-Barthélemy de ne point saigner la veine basilique; » basilique veut dire royale, et cela signifiait qu’on aurait dû exterminer Henri et le prince de Condé. Ensuite on trouvait ces mots: « Faut-il donner le nom de roi de France à un Sardanapale, à un Néron, à un renard de Béarn? L’acte de Jacques Clément est héroïque. Si on peut faire la guerre au Béarnais, il faut le guerroyer; sinon, qu’on l’assassine. » 

Châtel fut écartelé, le jésuite Guignard fut pendu; et ce qui est bien étrange, Jouvency, dans son Histoire des Jésuites, le regarde comme un martyr et le compare à Jésus-Christ. Le régent de Châtel, nommé Guéret, et un autre jésuite, nommé Hay, ne furent condamnés qu’à un bannissement perpétuel. 

Les jésuites avaient dans ce temps-là même un grand procès au parlement contre la Sorbonne, qui avait conclu à les chasser du royaume(35). Le parlement les chassa en effet par un arrêt solennel qui fut exécuté dans tout le ressort de Paris, et dans celui de Rouen et de Dijon. Cette exécution ne devait pas plaire au pape, que du Perron et d’Ossat sollicitaient alors de donner au roi cette absolution si longtemps refusée; mais ce prince remportait tous les jours de si grands avantages, et commençait à réunir avec tant de prudence les membres de la France déchirée, que le pape ne pouvait plus être inflexible. D’Ossat lui mandait « Faites bien vos affaires de par-delà, et je vous réponds de celles de par-deçà. » Henri IV suivait parfaitement ce conseil. Clément VIII pourtant mettait d’abord, à la prétendue grâce qu’il faisait, des conditions qu’il était impossible d’accepter. Il voulait que le roi fît serment de renoncer à tous ses droits à la couronne, si jamais il retombait dans l’erreur, et de faire la guerre aux Turcs au lieu de la faire à Philippe II. Ces deux propositions extravagantes furent rejetées, et enfin le pape se borna à exiger qu’il réciterait son chapelet tous les jours, les litanies le mercredi, et le rosaire de la vierge Marie le samedi. 

Clément prétendit encore insérer dans sa bulle que « le roi, en vertu de l’absolution papale, était réhabilité dans ses droits au royaume ». Cette clause qu’on glissait adroitement dans l’acte était plus sérieuse que l’injonction de réciter le rosaire. 

D’Ossat, qui ne manqua pas de s’en apercevoir, fit réformer la bulle; mais ni lui ni du Perron ne purent se soustraire à la cérémonie de s’étendre le ventre à terre, et de recevoir des coups de baguettes sur le dos au nom du roi, pendant qu’on chantait le Miserere

La fatalité des événements avait mis aux pieds d’un autre pape un autre Henri IV, il y avait plus de cinq cents ans. 

L’empereur Henri IV, ressemblant en beaucoup de choses au roi de France, valeureux, galant, entreprenant, et sachant plier comme lui, s’était vu dans une posture encore plus humiliante: il s’était prosterné, pieds nus et couvert d’un cilice, aux genoux de Grégoire VII(36). L’un et l’autre prince furent la victime de la superstition, et moururent de la manière la plus déplorable. 

CHAPITRE XXXVII.

ASSEMBLÉE DE ROUEN. ADMINISTRATION DES FINANCE.

On ne regarde communément Henri IV que comme un brave et loyal chevalier, valeureux comme les du Guesclin, les Bayard, les Crillon; aussi doux, aussi facile dans la société qu’ardent et intrépide dans les combats; indulgent à ses amis, à ses serviteurs, à ses maîtresses; le premier soldat de son royaume, et le plus aimable gentilhomme mais quand on approfondit sa conduite, on lui trouve la politique des d’Ossat et des Villeroi. 

La dextérité avec laquelle il négocia la reddition de Paris, de Rouen, de Reims, de plusieurs autres villes, marquait l’esprit le plus souple et le plus exercé dans les affaires; démêlant tous les intérêts divers des chefs de la Ligue, opposés les uns aux autres; traitant à la fois avec plus de vingt ennemis, employant chacun de ses agents suivant leur caractère; domptant à tout moment sa vivacité par sa prudence; allant toujours droit au bien de l’État dans cet horrible labyrinthe. Quiconque examinera de près sa conduite avouera qu’il dut son royaume autant à son esprit qu’à son courage. La grandeur de son âme plia sous la nécessité des temps. Il aima mieux acheter l’obéissance de la plupart des chefs de la Ligue que de faire couler continuellement le sang de son peuple. Il se servit de leur avarice pour subjuguer leur ambition. Le vertueux duc de Sully, digne ministre d’un tel maître, nous apprend qu’il en coûta trente-deux millions en divers temps pour réduire les restes de la Ligue(37).

Henri ne crut pas devoir se dispenser de payer exactement cette somme immense dans le cours de son règne, quoique au fond ces promesses eussent été extorquées par des rebelles; il joignit à beaucoup d’adresse la bonne foi la plus incorruptible. 

Il n’était point encore réconcilié avec Rome; il regagnait pied à pied son royaume par sa valeur et par son habileté, lorsqu’il convoqua dans Rouen une espèce d’états généraux sous le nom d’assemblée de notables. On voit assez par toutes ces convocations différentes qu’il n’y avait rien de fixe en France. Ce n’était pas là les anciens parlements du royaume, où tous les guerriers nobles assistaient de droit. Ce n’était ni les diètes de l’empire, ni les états de Suède, ni les cortès d’Espagne, ni les parlements d’Angleterre, dont tous les membres sont fixés par les lois. Tous les hommes un peu considérables, qui furent à portée de faire le voyage de Rouen, furent admis dans ces états(38); Alexandre de Médicis, légat du pape, y fut introduit, et y eut voix délibérative. L’exemple du cardinal de Plaisance, qui avait tenu les états de la Ligue, lui servait de prétexte, et le roi, qui avait besoin du pape, dérogea aux lois du royaume sans craindre les conséquences d’une vaine cérémonie. 

L’ouverture des états se fit le 4 novembre 1596 dans la grande salle de l’abbaye de Saint-Ouen: car il est à remarquer que ce n’est guère que chez les moines que se trouvent ces basiliques immenses où l’on puisse tenir de grandes assemblées. Le clergé de France ne tient ses séances à Paris que chez les moines augustins. Le parlement même d’Angleterre ne siège que dans l’abbaye de Westminster. 

Le roi était sur son trône. Au-dessous de lui étaient à droite et à gauche les princes du sang, le connétable Henri de Montmorency, duc et pair; il n’y avait que deux autres ducs, d’Épernon et Albert de Gondi, avec Jacques de Matignon, maréchal de France. Les quatre secrétaires d’État étaient derrière eux. Le légat avait un siège vis-à-vis le trône du roi; il était entouré d’un grand nombre d’évêques; on eût cru voir un autre roi qui tenait sa cour vis-à-vis de Henri IV. Au-dessous de ces évêques était Achille de Harlai, premier président du parlement de Paris, et Pierre Séguier, président à mortier. Ils n’auraient point cédé aux évêques; mais le cardinal légat leur en imposait. Un président de Toulouse, un de Bordeaux, des maîtres des comptes, des conseillers des cours des aides, des trésoriers de France, des juges, des maires de provinces, étaient rangés en grand nombre sur ces mêmes bancs dont Achille de Harlai occupait le milieu. 

Ce fut là que Henri IV prononça ce discours célèbre, dont la mémoire subsistera autant que la France: on vit que la véritable éloquence est dans la grandeur de l’âme. 

« Je viens, dit-il, demander vos conseils, les croire et les suivre, me mettre en tutelle entre vos mains: c’est une envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux; mais mon amour pour mes sujets me fait trouver tout possible et tout honorable(39). » 

La grande affaire était l’arrangement des finances; les états, très peu instruits de cette partie du gouvernement, imaginèrent des règlements nouveaux, et se trompèrent en tout. Ils supposèrent d’abord que le revenu du roi allait à trente millions de ce temps-là par année. Ils proposèrent de partager cette somme en deux: l’une serait absolument à la disposition du roi, et l’autre serait perçue et administrée par un conseil que les états établiraient. C’était en effet mettre Henri IV en tutelle. Il accepta, par le conseil de Sully, cette proposition peu convenable, et crut ne devoir en confondre les auteurs qu’en les chargeant d’un fardeau qu’ils étaient incapables de porter. Le cardinal de Gondi, archevêque de Paris, qui avait le premier ouvert cet avis, fut mis à la tête du nouveau conseil des finances, qui devait recouvrer les prétendus quinze millions, la moitié des revenus de l’État. 

Gondi était originaire d’Italie; il gouvernait sa maison avec une économie qui approchait de l’avarice: ces deux raisons le firent croire capable de gérer la partie la plus difficile des finances d’un grand royaume; les états et lui oublièrent combien il était indécent à un archevêque d’être financier. 

Sully(40), le plus jeune du conseil des finances du roi, mais le plus capable, comme il était le plus honnête homme, recouvra en peu de temps, et par son infatigable industrie, la partie des finances qui lui était confiée. Le conseil de l’archevêque, qui s’était donné le titre de conseil de raison, ne put, dit Sully, rien faire de raisonnable. Les semaines, les mois s’écoulèrent sans qu’ils pussent recouvrer un denier. Ils furent enfin obligés de renoncer à leur administration, de demander pardon au roi, et d’avouer leur ignorance. Ce fut cette aventure qui détermina Henri IV à donner à Sully la surintendance des finances. 

CHAPITRE XXXVIII.

HENRI IV NE PEUT OBTENIR DE L’ARGENT POUR REPRENDRE AMIENS, S’EN PASSE, ET LE REPREND.

L’article des finances jeta quelquefois de l’ombrage entre le roi et le parlement. Ce prince, comme on l’a dit, n’avait pas regagné tout son royaume par l’épée, il s’en fallait beaucoup. Les chefs de la Ligue lui en avaient vendu la moitié. Sully commençait à peine à débrouiller le chaos des revenus de l’État; le roi faisait la guerre à Philippe II, lorsqu’un accident imprévu mit la France dans le plus grand danger. 

L’archiduc Ernest, gouverneur des Pays-Bas pour le roi Philippe II, s’empara de la ville d’Amiens, avec des sacs de noix, par une surprise peu honorable pour les habitants. Les troupes espagnoles pouvaient faire des courses depuis Amiens jusqu’aux portes de Paris. Il était d’une nécessité absolue de reprendre par un long siège ce que l’archiduc avait pris en un moment. 

L’argent, qui est toujours ce qui manque dans de telles occasions, était le premier ressort qu’il fallait employer. Sully, en qui le roi commençait à prendre une grande confiance, fit en hâte un plan qui produisit les deniers nécessaires. Lui seul mit le roi en état d’avoir promptement une armée et une artillerie formidable; lui seul établit un hôpital beaucoup mieux servi que ne l’a jamais été celui de Paris, et ce fut peut-être pour la première fois qu’une armée française se trouva dans l’abondance. Mais pour fournir tout l’argent destiné à cette entreprise, Sully fut obligé d’ajouter aux ressources de son génie quelques impôts et quelques créations de charges qui exigeaient des édits; et ces édits demandaient un enregistrement au parlement. 

Le roi, avant de partir pour Amiens, écrivit au premier président de Harlai « qu’on devait nourrir ceux qui défendent l’État. Qu’on me donne une armée, et je donnerai gaiement ma vie pour vous sauver et pour relever la France ». Les édits furent rejetés; il n’eut d’abord au lieu d’argent que des remontrances. Le premier président, avec plusieurs députés, vint lui représenter les besoins de l’État. « Le plus grand besoin, lui répondit le roi, est de chasser les ennemis de l’État; vous êtes comme ces fous d’Amiens, qui, m’ayant refusé deux mille écus, en ont perdu un million. Je vais à l’armée me faire donner quelques coups de pistolet à la tête, et vous verrez ce que c’est que d’avoir perdu votre roi. » Harlai lui répliqua: « Nous sommes obligés d’écouter la justice, Dieu nous l’a baillée en main. – C’est à moi, dit le roi, que Dieu l’a baillée, et non à vous. » Il fut obligé d’envoyer plusieurs lettres de jussion, et d’aller lui-même au parlement faire enregistrer ses édits. 

Avant d’aller au parlement, il avait cru devoir faire sortir de la ville le président Séguier et le conseiller La Rivière, les plus opposés à la vérification; mais ce bon prince révoqua l’ordre immédiatement après l’avoir donné. Il tint son lit de justice avec la hauteur d’un roi, et avec la bonté d’un père. On vit le vainqueur de Coutras, d’Arques, d’Ivry, d’Aumale, de Fontaine-Française, au milieu de son parlement comme s’il eût été dans sa famille, parlant familièrement à ces mêmes magistrats qui, trop occupés de la forme, s’étaient trop opposés à un fond dont le salut public dépendait; louant ceux qui avaient les intentions droites, réprimandant doucement les jeunes conseillers des enquêtes, et leur disant: « Jeunes gens, apprenez de ces bons vieillards à modérer votre fougue. » 

On peut connaître l’extrême besoin où il était par un seul trait. Il fut obligé, en partant pour le camp d’Amiens, d’emprunter quatre mille écus de sa maîtresse Gabrielle d’Estrées, qu’il fit duchesse de Beaufort, et que le sot peuple appela la duchesse d’ordure. Tout l’argent qu’on lui donnait était pour ses officiers et pour ses soldats; il ne lui resta rien pour sa personne. Les commissaires de ses finances, qui étaient au camp, le laissaient manquer du nécessaire. On sait qu’il mandait au duc de Sully que « sa marmite était renversée, ses pourpoints percés par le coude, ses chemises trouées »; et c’était le plus grand roi de l’Europe qui écrivait ainsi! 

CHAPITRE XXXIX.

D’UNE FAMEUSE DÉMONIAQUE.

Le parlement de Paris, renfermé dans les bornes de son devoir, n’en fut que plus respecté, et il eut beaucoup plus de réputation sous Henri IV que sous la Ligue. Il rendit un très grand service à la France en s’opposant toujours à l’acceptation du concile de Trente. Il y avait en effet vingt-quatre décrets de ce concile si opposés aux droits de la couronne et de la nation que, si on les eût souscrits, la France aurait eu la honte d’être un pays d’obédience. 

L’affaire ecclésiastique dans laquelle il signala le plus sa prudence fut celle qui fit le moins d’honneur à quelques ecclésiastiques encore ennemis secrets du roi, qui avait embrassé leur religion. Ils imaginèrent de produire sur la scène une démoniaque, pour confondre les protestants dont le roi récompensait les services fidèles, et dont plusieurs avaient un grand crédit à la cour. On prétendait exciter les peuples catholiques, en leur faisant voir combien Dieu les distinguait des huguenots. Dieu ne faisait qu’à eux la faveur de leur envoyer des possédés; on contraignait les diables par les exorcismes à déclarer que le catholicisme était la vraie religion; et renoncer au protestantisme, c’était renoncer au diable. 

Ce sont presque toujours des filles qu’on choisit pour jouer ces comédies; la faiblesse de leur sexe les soumet plus aisément que les hommes aux séductions de leurs directeurs, et, accoutumées par leur faiblesse même à cacher leurs secrets, elles soutiennent ces rôles singuliers avec plus de constance que les hommes. 

Une fille de Romorantin, dont le corps était d’une souplesse extraordinaire, joua le rôle de possédée dans une grande partie de la France. Des capucins la promenaient de diocèse en diocèse. Un nommé Duval, docteur de Sorbonne, accréditait cette farce à Paris; un évêque de Clermont, un abbé de Saint-Martin(41), voulurent mener cette fille en triomphe à Rome. 

Le parlement procéda contre eux tous. On assigna Duval et les capucins; ils répondirent par écrit que la bulle In coena Domini leur défendait d’obéir aux juges royaux. Le parlement fit brûler leur réponse, condamna la bulle In coena Domini, et interdit la chaire aux capucins. Cette seule interdiction eût en d’autres temps attiré ce qu’on appelle les foudres de Rome sur le roi et sur le parlement; mais la scène se passait en 1599, temps où le roi était maître absolu de son royaume. Philippe II, qui avait tant gouverné la cour de Rome, n’était plus; et le pape commençait à respecter Henri IV. 

Il ne faut pas omettre la réponse sage et plaisante du premier président de Harlai à des bourgeoises de Paris. Madame Catherine, soeur du roi, qui n’avait pas été obligée comme lui de se faire catholique, tenait un prêche public dans son palais. Il n’était pas permis d’en avoir dans la ville; mais la rigueur des lois comme la volonté du prince pliait sous de justes égards. Trente ou quarante dévotes, excitées par leurs confesseurs, marchèrent en tumulte dans les rues, demandant justice de cet attentat; armées de crucifix et de chapelets, elles faisaient des stations aux portes des églises, ameutaient le peuple, couraient chez les magistrats. Elles allèrent chez le premier président, et le conjurèrent de remplir les devoirs de sa charge: « Je les remplirai, dit-il, mesdames; envoyez-moi vos maris, je leur ordonnerai de vous faire enfermer. » 

CHAPITRE XL.

DE L’ÉDIT DE NANTES. DISCOURS DE HENRI IV AU PARLEMENT. PAIX DE VERVINS.

Les protestants du royaume étaient affligés d’avoir vu leur religion abandonnée par Henri. Les plus sages lui pardonnaient une politique nécessaire, et lui furent toujours fidèles; les autres murmurèrent longtemps; ils tremblèrent de se voir la victime des catholiques, et demandèrent souvent au roi des sûretés contre leurs ennemis. Les ducs de Bouillon et de la Trimouille étaient à la tête de cette faction; le roi contint les plus mutins, encouragea les plus fidèles, et rendit justice à tous. 

Il traita avec eux comme il avait traité avec les ligueurs, mais il ne lui en coûta ni argent ni gouvernements, comme les ligueurs lui en avaient extorqué. Il se souvenait d’ailleurs qu’il avait été longtemps leur chef, qu’il avait gagné avec eux des batailles, et que, s’il avait prodigué son sang pour eux, leurs pères et leurs frères étaient morts pour lui. 

Il délégua donc trois commissaires plénipotentiaires pour rédiger avec eux-mêmes un édit solennel et irrévocable qui leur assurât le repos et la liberté d’une religion si longtemps persécutée, afin qu’elle ne fût désormais ni opprimée ni opprimante. 

L’édit fut signé le dernier avril 1598: non-seulement on leur accordait cette liberté de conscience qui semble être de droit naturel, mais on leur laissait pour huit années les places de sûreté que Henri III leur avait données au delà de la Loire, et surtout dans le Languedoc. Ils pouvaient posséder toutes les charges comme les catholiques. On établissait dans les parlements des chambres composées de catholiques et de protestants(42).

Le parlement rendit alors un grand service au roi et au royaume, en se joignant aux évêques pour remontrer au roi le danger d’un article de l’édit que le roi avait signé avec une facilité trop précipitée. Cet article portait qu’ils pourraient s’assembler en tel lieu et en tel temps qu’ils voudraient, sans demander permission; qu’ils pourraient admettre les étrangers dans leurs synodes, et aller hors du royaume aux synodes étrangers. 

Henri IV vit qu’il avait été surpris, et supprima cette concession qui ouvrait la porte aux conspirations et aux troubles. Enfin il concilia si bien ce qu’il devait de reconnaissance aux protestants, et de ménagements aux catholiques, que tout le monde dut être satisfait; et il prit si bien ses mesures que, de son temps, la religion protestante ne fut plus une faction. 

Cependant le parlement, craignant les suites de la bonté du roi, refusa longtemps d’enregistrer l’édit. Il fit venir deux députés de chaque chambre au Louvre. Il est triste que le président de Thou, dans son histoire écrite avec tant de candeur, n’ait jamais rapporté les véritables discours de Henri IV. Cet historien, écrivant en latin, non seulement ôtait aux paroles du roi cette naïveté familière qui en fait le charme, et qu’on ne peut traduire; mais il imitait encore les anciens auteurs latins, qui mettaient leurs propres idées dans la bouche de leur personnage, se piquant plutôt d’être orateurs élégants que narrateurs fidèles. Voici la partie la plus essentielle du discours que tint Henri IV au parlement: 

« Je prends bien les avis de tous mes serviteurs lorsqu’on m’en donne de bons, je les embrasse; et si je trouve leur opinion meilleure que la mienne, je la change fort volontiers. Il n’y a pas un de vous que quand il me voudra venir trouver et me dire: Sire, vous faites telle chose qui est injuste à toute raison, que je ne l’écoute fort volontiers. Il s’agit maintenant de faire cesser tous faux bruits; il ne faut plus faire de distinction de catholiques et de huguenots; il faut que tous soient bons Français, et que les catholiques convertissent les huguenots par l’exemple de leur bonne vie; mais il ne faut pas donner occasion aux mauvais bruits qui courent par tout le royaume: vous en êtes la cause pour n’avoir pas promptement vérifié l’édit. 

« J’ai reçu plus de biens et plus de grâces de Dieu que pas un de vous; je ne désire en demeurer ingrat; mon naturel n’est pas disposé à l’ingratitude, combien qu’envers Dieu je ne puisse être autre; mais pour le moins j’espère qu’il me fera la grâce d’avoir toujours de bons desseins. Je suis catholique, et ne veux que personne en mon royaume affecte d’être plus catholique que moi. Être catholique par intérêt, c’est ne valoir rien. On dit que je veux favoriser ceux de la religion, et on veut entrer en quelque méfiance de moi. Si j’avais envie de ruiner la religion catholique, je ne m’y conduirais de la façon; je ferais venir vingt mille hommes; je chasserais d’ici ceux qu’il me plairait; et quand j’aurais commandé que quelqu’un sortît, il faudrait obéir. Je dirais: Messieurs les juges, il faut vérifier l’édit, ou je vous ferai mourir; mais alors je ferais le tyran. Je n’ai point conquis ce royaume par tyrannie, je l’ai par nature et par mon travail. 

« J’aime mon parlement de Paris par-dessus tous les autres; il faut que je reconnaisse la vérité, que c’est le seul lieu où la justice se rend aujourd’hui dans mon royaume; il n’est point corrompu par argent. En la plupart des autres, la justice s’y vend; et qui donne deux mille écus l’emporte sur celui qui donne moins: je le sais, parce que j’ai aidé autrefois à boursiller; mais cela me servait à des desseins particuliers. 

« Vos longueurs et vos difficultés donnent sujet de remuements étranges dans les villes. L’on a fait des processions contre l’édit, même à Tours, où elles se devaient moins faire qu’en tout autre lieu, d’autant que j’ai fait celui qui en est archevêque. L’on en fait aussi au Mans pour inspirer aux juges à rejeter l’édit; cela ne s’est fait que par mauvaise inspiration. Empêchez que de telles choses n’arrivent plus. Je vous prie que je n’aie plus à parler de cette affaire, et que ce soit pour la dernière fois: faites-le, je vous le commande et vous en prie. » 

Malgré ce discours du roi, les préjugés étaient encore si forts qu’il y eut de grands débats dans le parlement pour la vérification. La compagnie était partagée entre ceux qui, ayant été longtemps du parti de la Ligue, conservaient encore leurs anciens sentiments sur ce qui concernait les affaires de la religion, et ceux qui, ayant été auprès du roi à Tours et à Châlons, connaissaient mieux sa personne et les besoins de l’État. L’éloquence et la sagesse de deux magistrats ramenèrent tous les esprits. Un conseiller nommé Coqueley, autrefois ligueur violent, et depuis détrompé, fit un tableau si touchant des malheurs où la guerre civile avait réduit la France, et du bonheur attaché à l’esprit de tolérance, que tous les coeurs en furent émus. Mais il y avait dans le parlement des hommes très savants dans les lois, qui, trop frappés des anciennes lois sévères des deux Théodoses contre les hérétiques, pensaient que la France devait se conduire par les institutions de ces empereurs. 

Le président Auguste de Thou, encore plus savant qu’eux, les battit par leurs propres armes. « L’empereur Justin, leur dit-il, voulut extirper l’arianisme dans l’Orient; il crut y parvenir en dépouillant les ariens de leurs églises. Que fit alors le grand Théodoric, maître de Rome et d’Italie? Il envoya l’évêque de Rome Jean Ier avec un consul et deux patrices en ambassade à Constantinople, déclarer à Justin que s’il persécutait ceux qu’on appelait ariens, Théodoric ferait mourir ceux qui se nommaient seuls catholiques. » Cette déclaration arrêta l’empereur, et il n’y eut alors de persécution ni dans l’Orient ni dans l’Occident. 

Un si grand exemple rapporté par un homme tel que de Thou, l’image frappante d’un pape allant lui-même de Rome à Constantinople parler en faveur des hérétiques, firent une si puissante impression sur les esprits que l’édit de Nantes passa tout d’une voix, et fut ensuite enregistré dans tous les parlements du royaume(43).

Henri IV donnait en même temps(44) la paix à la religion et à l’État. Il faisait alors le traité de Vervins avec le roi d’Espagne. Ce fut le premier traité qui fut avantageux à la France. La paix de Cateau-Cambresis, sous Henri II, lui avait coûté beaucoup de villes. Celles que firent François Ier et ses prédécesseurs furent ruineuses. Henri IV se fit rendre tout ce que Philippe II avait usurpé dans les temps malheureux de la Ligue; il fit la paix en victorieux; la fierté de Philippe II fut abaissée; il souffrit qu’au congrès de Vervins ses ambassadeurs cédassent en tout la préséance aux ambassadeurs de France, en couvrant son humiliation du vain prétexte que ses plénipotentiaires n’étaient que ceux de l’archiduc Ernest, gouverneur des Pays-Bas, et non pas ceux du roi d’Espagne. 

Ce même monarque, qui du temps de la Ligue disait: « Ma ville de Paris, ma ville de Reims, ma ville de Lyon, » et qui n’appelait Henri IV que le prince de Béarn, fut forcé de recevoir la loi de celui qu’il avait méprisé, et qu’il respectait dans son coeur, s’il connaissait la gloire. 

Henri IV vint jurer cette paix sur les Évangiles dans l’église cathédrale de Paris(45). Cette cérémonie se fit avec autant de magnificence que Henri mettait de simplicité dans sa vie privée. (4 et 21 juin 1598) Les ambassadeurs d’Espagne étaient accompagnés de quatre cents gentilshommes. Le roi, à cheval, à la tête de tous les princes, des ducs et pairs et des grands officiers, suivi de six cents gentilshommes des plus distingués du royaume, signa le traité et prononça le serment ayant le légat du pape à sa droite, et les ambassadeurs d’Espagne à sa gauche. 

Il n’est point dit que le parlement assista à cette cérémonie, ni qu’il ait enregistré le traité(46): soit qu’on regardât cette grande solennité du serment comme suffisante, soit qu’on crût que les enregistrements n’étaient nécessaires que pour les édits dont les juges devaient maintenir l’observation. Ce jour fut une des plus célèbres époques du règne trop court de Henri IV.