OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite)

CHAPITRE XXI.

DU SUPPLICE D’ANNE DUBOURG.

Le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine son frère commençaient à gouverner l’État sous Henri II. François de Guise avait été déclaré lieutenant général de l’État; et en cette qualité il précédait le connétable, et lui écrivait en supérieur. Le cardinal de Lorraine, qui avait la première place dans le conseil, voulut, pour se rendre encore plus nécessaire, établir en France l’Inquisition, et il y parvint même enfin à quelques égards. 

On n’institua pas à la vérité en France ce tribunal, qui offense à la fois la loi naturelle, toutes celles de l’État, la liberté des hommes, et la religion, qu’il déshonore en la soutenant; mais on donna le titre d’inquisiteurs à quelques ecclésiastiques qu’on admit pour juges dans les procès extraordinaires qu’on faisait à ceux de la religion prétendue réformée; tel fut ce fameux Mouchy qu’on appelait Démocharès, recteur de l’université. C’était proprement un délateur et un espion du cardinal de Lorraine; c’est pour lui qu’on inventa le sobriquet de mouchards, pour désigner les espions; son nom seul est devenu une injure. 

Cet inquisiteur suborna deux jeunes gens pour déposer que les prétendus réformés avaient fait, le jeudi saint, une assemblée dans laquelle, après avoir mangé un cochon en dérision de l’ancien sabbat, ils avaient éteint les lampes, et s’étaient abandonnés, hommes et femmes, à une prostitution générale. 

C’est une chose bien remarquable qu’une telle calomnie ait toujours été intentée contre toutes les nouvelles sectes, à commencer même par le christianisme, auquel on imputa des abominations pareilles. Les sectaires, nommés huguenots, réformés, protestants, évangéliques, furent poursuivis partout. On en condamna plusieurs aux flammes. Ce supplice ne paraît pas proportionné au délit. Des gens qui n’étaient convaincus que d’avoir prié Dieu dans leur langue naturelle, et d’avoir communié avec du pain levé et du vin, semblaient ne pas mériter un si affreux supplice; mais dès longtemps l’Église s’était servie des bûchers pour punir tous ceux qui avaient le malheur de ne pas penser comme elle. On supposait que c’était à la fois imiter et prévenir la justice divine, qui destine tous les ennemis de l’Église au feu éternel. Le bûcher était regardé comme un commencement de l’enfer(1).

Deux chambres du parlement prirent également connaissance du crime d’hérésie, la grand’chambre et la Tournelle, quoique depuis la grand’chambre se soit bornée aux procès civils, quand elle juge seule. Le roi donnait aussi des commissions particulières pour juger les délinquants. On nommait ces commissions chambres ardentes. Tant de supplices excitèrent enfin la pitié; et plusieurs membres du parlement, s’étant adonnés aux lettres, pensèrent que l’Église devait plutôt réformer ses moeurs et ses lois que verser le sang des hommes ou les faire périr dans les flammes. 

Il arriva au mois d’avril 1559, dans une assemblée qu’on nomme mercuriale, que les plus savants et les plus modérés du parlement proposèrent d’user de moins de cruauté, et de chercher à réformer l’Église. Ce fut l’avis du président Ranconet, d’Arnaud Ferrier, d’Antoine Fumée, de Paul de Foix, de Nicolas Duval, de Claude Viole, d’Eustache de La Porte, de Louis du Faur, et du célèbre Anne Dubourg. 

Un de leurs confrères les dénonça au roi. Il violait en cela son serment de conseiller, qui est de tenir les délibérations de la cour secrètes. Il violait encore plus les lois de l’honneur et de l’équité. 

Le roi, excité par les Guises, et séduit par cette malheureuse politique qui fait croire que la liberté de penser détruit l’obéissance, vint au parlement, le 15 juin 1559, sans être attendu. Il était accompagné de Bertrand, ou Bertrandi, cardinal, garde des sceaux, autrefois premier président du parlement, homme tout dévoué aux maximes ultramontaines. Le connétable de Montmorency et plusieurs grands officiers de la couronne prirent séance. 

Le roi, qui savait qu’on délibérait alors sur la même matière, voulut qu’on continuât à parler en liberté: plusieurs tombèrent dans le piège qu’on leur tendait. Le conseiller Claude Viole et Louis du Faur recommandèrent éloquemment la réforme des moeurs et la tolérance des religions. Le conseiller Dubourg s’expliqua avec encore plus de force: il montra combien il était affreux de voir régner à la cour la débauche, l’adultère, la concussion, l’homicide, tandis qu’on livrait aux tourments et à la mort des citoyens qui servaient le roi selon les lois du royaume, et Dieu selon leur conscience. 

Dubourg, neveu du chancelier de ce nom, était diacre; sa cléricature l’avait engagé à étudier plus qu’un autre cette funeste théologie qui est, depuis tant de siècles, un amas d’opinions contraires. La science l’avait fait tomber dans l’opinion de ces réformateurs; d’ailleurs juge intègre, homme d’une vie irréprochable, et citoyen zélé. 

Le roi ordonna au connétable de faire arrêter sur-le-champ Dubourg, du Faur, de Foix, Fumée, La Porte: les autres eurent le temps de se sauver. Il y avait dans le parlement beaucoup plus de magistrats attachés à la maison de Guise qu’aux sciences. 

Saint-André et Minard, présidents aux enquêtes, poursuivirent la mort d’Anne Dubourg. Comme il était dans le sacerdoce, il fut d’abord jugé par l’évêque de Paris, du Bellai, assisté de l’inquisiteur Mouchy: il appela comme d’abus de la sentence de l’évêque, il réclama son droit d’être jugé par ses pairs, c’est-à-dire par les chambres du parlement assemblées mais l’esprit de parti et l’asservissement aux Guises l’ayant emporté au parlement sur une de ses plus grandes prérogatives, Dubourg fut jugé successivement à l’officialité de Paris, à celle de Sens, et à celle de Lyon, et condamné dans toutes les trois à être dégradé et livré au bras séculier comme hérétique. On le mena d’abord à l’officialité; là, étant revêtu de ses habits sacerdotaux, on les lui arracha l’un après l’autre. On fit la cérémonie de passer légèrement un morceau de verre sur sa tonsure et sur ses ongles, après quoi il fut ramené à la Bastille, et condamné à être étranglé et brûlé, par des commissaires du parlement, que ses persécuteurs avaient nommés. Il reçut son arrêt avec résignation et courage: « Éteignez vos feux, dit-il à ses juges, renoncez à vos vices, convertissez-vous à Dieu. » 

Il fut pendu et brûlé dans la place de Grève, le 19 octobre 1559(2).

Gui du Faur(3) fut condamné par les mêmes commissaires à une interdiction de cinq ans, et à une amende de cinq cents livres. Son arrêt porte: « Pour avoir témérairement avancé qu’il n’y a point de meilleur remède pour finir les troubles de l’Église que l’assemblée d’un concile oecuménique, et qu’en attendant on doit suspendre les supplices. » 

Une grande partie du parlement s’éleva contre cet arrêt, et accepta la protestation de du Faur; tout le parlement fut longtemps partagé, les esprits s’échauffèrent, et enfin le parti de la raison l’emportant sur celui du fanatisme et de la servitude, le jugement des commissaires contre du Faur fut rayé et biffé à la pluralité des voix. 

Cependant le conseiller Anne Dubourg ayant déclaré à la potence qu’il mourait serviteur de Dieu, et ennemi des abus de l’Église romaine, son supplice fit plus de prosélytes en un jour que les livres et les prédications n’en avaient fait en plusieurs années. Le nom catholique devint tellement en horreur aux protestants, et les factions furent si animées, que, depuis ce temps jusqu’aux années paisibles et trop courtes où Henri IV restaura le royaume, c’est-à-dire pendant plus de quarante années, il ne se passa pas un seul jour qui ne fût marqué par des querelles sanglantes, par des combats particuliers ou généraux, ou par des assassinats, ou par des emprisonnements, ou par des supplices. Tel fut l’état où les disputes de religion réduisirent le royaume pendant un demi-siècle, tandis que la même cause eut à peu près les mêmes effets dans l’Angleterre, dans l’Allemagne, et dans les Pays-Bas. 

CHAPITRE XXII.

DE LA CONJURATION D’AMBOISE, ET DE LA CONDAMNATION A MORT DE LOUIS DE BOURDON, PRINCE DE CONDÉ.

Si Anne Dubourg ne fut pas jugé par ses pairs assemblés, un prince du sang ne le fut pas non plus par les siens. François de Guise et le cardinal de Lorraine son frère, tous deux étrangers, mais tous deux devenus pairs du royaume, l’un par son duché de Guise, l’autre par son archevêché de Reims, étaient les maîtres absolus de l’État, sous le jeune et faible François II, qui avait épousé leur nièce Marie Stuart. 

Les princes du sang, écartés et humiliés, ne purent se soutenir contre eux qu’en se joignant secrètement aux protestants, qui commençaient à faire un parti considérable dans le royaume. Plus ils étaient persécutés, plus leur nombre croissait; le martyre dans tous les temps a fait des prosélytes. 

Louis de Condé, frère d’Antoine de Bourbon, roi de la Basse-Navarre, entreprit d’ôter aux Guises un pouvoir qui ne leur appartenait pas, et se rendit criminel dans une juste cause par la fameuse conspiration d’Amboise. Elle fut tramée avec un grand nombre de gentilshommes de toutes les provinces, les uns catholiques, les autres protestants; elle fut si bien conduite qu’après avoir été découverte elle fut encore formidable. Sans un avocat, nommé d’Avenelles, qui la découvrit, non par zèle pour l’État, mais par intérêt, le succès était infaillible; les deux princes lorrains étaient enlevés ou tués dans Amboise. Le prince de Condé, chef de l’entreprise, employait les conjurés, d’un bout de la France à l’autre, sans s’être découvert à eux. Jamais conspiration ne fut conduite avec plus d’art et plus d’audace(4).

La plupart des principaux conjurés moururent les armes à la main. Ceux qui furent pris auprès d’Amboise expirèrent dans les supplices; et cependant il se trouva encore dans les provinces des gentilshommes assez hardis pour braver les princes de Lorraine, victorieux et tout-puissants entre autres, le seigneur de Mouvans demeura en armes dans la Provence; et quand le duc de Guise voulut le regagner, Mouvans fit à ses émissaires cette réponse: « Dites aux princes lorrains que tant qu’ils persécuteront les princes du sang, ils auront dans Mouvans un ennemi irréconciliable. Tout pauvre qu’il est, il a des amis gens de coeur. » 

Le prince de Condé, qui attendait dans Amboise auprès du roi la victoire ou la défaite de ses partisans, fut arrêté dans le château d’Amboise par le grand prévôt de l’hôtel, Antoine du Plessis Richelieu, tandis qu’on faisait mourir ses complices par la corde ou par la hache; mais il avait si bien pris ses mesures, et il parla avec tant d’assurance, qu’il fut mis en liberté. 

La conspiration, découverte et punie, ne servit qu’à rendre François de Guise plus puissant. Le connétable Anne de Montmorency, réduit à recevoir ses ordres et à briguer sa faveur, fut envoyé au parlement de Paris comme un simple gentilhomme de la maison du roi pour rendre compte de la journée d’Amboise, et pour intimer un ordre de ne faire aucune grâce aux hérétiques. 

Le véridique de Thou rapporte en propres mots que « les présidents et les conseillers comblèrent à l’envi les princes de Lorraine d’éloges; le parlement en corps viola l’usage, et abaissa sa dignité, dit-il, jusqu’à écrire au duc de Guise, et à l’appeler, par une lâche flatterie, le conservateur de la patrie ». Ainsi tout fut faible ce jour-là, le parlement et le connétable. 

La même année 1560, le prince de Condé, échappé d’Amboise et s’étant retiré dans le Béarn, s’y déclara publiquement de la religion réformée; et l’amiral de Coligny présenta une requête au roi, au nom de tous les protestants du royaume, pour obtenir une liberté entière de l’exercice de leur religion; ils avaient déjà deux mille deux cent cinquante églises, soit publiques, soit secrètes, tant le sang de leurs frères avait cimenté leur religion! Les Guises virent qu’on allait leur faire une guerre ouverte. Les protestants voulurent livrer la ville de Lyon au prince de Condé: ils ne réussirent pas; les catholiques de la ville s’armèrent contre eux, et il y eut autant de sang répandu dans la conspiration de Lyon que dans celle d’Amboise. 

On ne peut concevoir comment, après cette action, le prince de Condé et le roi de Navarre, son frère, osèrent se présenter à la cour, dans Orléans, où le roi devait tenir les états. Soit que le prince de Condé crût avoir conduit ses desseins avec assez d’adresse pour n’être pas convaincu, soit qu’il pensât être assez puissant pour qu’on craignît de mettre la main sur lui, il se présenta, et fut arrêté par Philippe de Maillé et par Chavigny-le-Roi, capitaine des gardes. Les Guises croyaient avoir assez de preuves contre lui pour le condamner à perdre la vie; mais n’en ayant pas assez contre le roi Antoine de Navarre, le cardinal de Lorraine résolut de le faire assassiner. Il y fit consentir le roi François II. On devait faire venir Antoine de Navarre dans la chambre du roi, ce jeune monarque devait lui faire des reproches, les témoins devaient s’écrier qu’Antoine manquait de respect au roi, et des assassins apostés devaient le tuer en présence du roi même. 

Antoine, mandé dans la chambre de François II, fut averti à la porte, par un des siens, du complot formé contre sa vie. « Je ne puis reculer, dit-il; je vous ordonne seulement, si vous m’aimez, de porter ma chemise sanglante à mon fils, qui lira un jour dans mon sang ce qu’il doit faire pour me venger. » François II n’osa pas commettre ce crime, il ne donna point le signal convenu. 

On se contenta de procéder contre le prince de Condé. Il faut encore observer ici qu’on ne lui donna que des commissaires, le chancelier de L’Hospital, Christophe de Thou, président du parlement, père de l’historien, les conseillers Faye et Viole. Ils l’interrogèrent, et ils devaient le juger avec les seigneurs du conseil étroit du roi; ainsi le duc de Guise lui-même devait être son juge. Tout était contre les lois dans ce procès. Le prince appelait en vain au roi; en vain il représentait qu’il ne devait être jugé que par les pairs assemblés; on déclarait ses appels mal fondés. 

Le parlement, intimidé ou gagné par les Guises, ne fit aucune démarche. Le prince fut condamné à la pluralité des voix dans le conseil du roi, où l’on fit entrer le président Christophe de Thou et les deux conseillers du parlement. 

François II se mourait alors; tout allait changer; le connétable de Montmorency était en chemin et allait reprendre son autorité. L’amiral Coligny, neveu du connétable s’avançait; la reine mère, Catherine de Médicis, était incertaine et accablée; le chancelier de L’Hospital ne voulait point signer l’arrêt; les deux princes de Guise osèrent bien la presser de faire exécuter le prince de Condé déjà condamné, et le roi de Navarre son frère à qui on pouvait faire le procès en un jour. Le chancelier de L’Hospital soutint la reine chancelante contre cette résolution désespérée. Elle prit un parti sage; le roi son fils touchait à sa fin elle profita des moments où elle était encore maîtresse de la vie des deux princes pour se réconcilier avec eux et pour conserver son autorité malgré la maison de Lorraine. Elle exigea d’Antoine de Navarre un écrit par lequel il renonçait à la régence, et se l’assura à elle-même dans son cabinet, sans consulter ni le conseil, ni les députés des états généraux qu’on devait tenir à Orléans, ni aucun parlement du royaume. 

François II, son fils, mourut le 5 décembre, âgé de dix-sept ans et dix mois; son frère, Charles IX, n’avait que dix ans et demi. Catherine de Médicis sembla maîtresse absolue les premiers jours de ce règne. Elle tira le prince de Condé de prison de sa seule autorité: ce prince et le duc de Guise se réconcilièrent et s’embrassèrent en sa présence, avec la résolution déterminée de se détruire l’un l’autre; et bientôt s’ouvrit la carrière des plus horribles excès où l’esprit de faction, la superstition, l’ignorance revêtue du nom de théologie, le fanatisme et la démence, aient jamais porté les hommes. 

Pendant que François II touchait à sa fin, le parlement de Paris réprima, autant qu’il le put, par un arrêt authentique, des maximes ultramontaines capables d’augmenter encore les troubles de l’État. Les aspirants au doctorat soutiennent en Sorbonne des thèses théologiques, ignorées pour l’ordinaire du reste du monde; mais alors elles excitaient l’attention publique. On soutint dans une de ces thèses que « le pape, souverain monarque de l’Église, peut dépouiller de leurs royaumes les princes rebelles à ses décrets ». Le chancelier de L’Hospital envoya des lettres patentes au président Christophe de Thou, et à deux conseillers, pour informer sur cette thèse aussi criminelle qu’absurde. Tanquerel, qui l’avait soutenue, s’enfuit. Le parlement rendit un arrêt par lequel la Sorbonne assemblée abjurerait l’erreur de Tanquerel. Le docteur Le Goust demanda pardon pour Tanquerel au nom de la Sorbonne, le 12 décembre 1560. On eut dans la suite des maximes plus affreuses à réfuter. 

CHAPITRE XXIII.

DES PREMIERS TROUBLES SOUS LA RÉGENCE DE CATHERiNE DE MÉDICIS.

Dès que le faible François II eut fini son inutile vie, Catherine Médici, que nous nommons de Médicis, assembla les états dans Orléans, le 13 décembre 1560. Le parlement de Paris ni aucun autre n’y envoyèrent de députés. A peine, dans ces états, parla-t-on de la régence; on y confirma seulement au roi de Navarre la lieutenance générale du royaume, titre donné trois fois auparavant à François duc de Guise. 

La reine ne prit point le nom de régente, soit qu’elle crût que le nom de reine, mère du roi, dût lui suffire, soit qu’elle voulût éviter des formalités: elle ne voulait que l’essentiel du pouvoir. Les états mêmes ne lui donnèrent point le titre de majesté; les rois alors le prenaient rarement. Nous avons encore beaucoup de lettres de ce temps-là où l’on dit à Charles IX et à Henri III: votre altesse. La variété et l’inconstance s’étendent sur les noms et sur les choses. 

Catherine de Médicis était intéressée à rabaisser les Guises, qui l’avaient humiliée du temps de François II, et dans cette idée elle favorisa d’abord les calvinistes. Le roi de Navarre l’était, mais il craignait toujours d’agir. Le connétable de Montmorency, l’homme le plus ignorant de la cour, et qui à peine savait signer son nom, fut longtemps indécis; mais sa femme, Magdeleine de Savoie, aussi bigote que son mari était ignorant, l’emporta sur les Coligny, et détermina son mari à s’unir avec le duc de Guise. Le maréchal de Saint-André se joignit à eux, et on donna à cette union le nom de triumvirat, parce qu’on aime toujours à comparer les petites choses aux grandes. Saint-André était en tout fort au-dessous de François de Guise et de Montmorency; il était le Lépide de ce triumvirat, d’ailleurs plus connu par ses débauches et par ses rapines que par ses actions. 

Ce fut là le premier signal des divisions au milieu des états d’Orléans. La reine mère envoya d’abord un ordre, au nom du roi son fils, à tous les gouverneurs de provinces, de pacifier autant qu’ils le pourraient les troubles de religion. Cette déclaration défendait aux peuples de se servir des noms odieux de huguenots et de papistes. Elle rendait la liberté à tous les prisonniers pour cause de religion; elle rappelait ceux que la crainte avait fait retirer hors du royaume depuis le temps de François Ier. Rien n’était plus capable de ramener la paix, si les hommes eussent écouté la raison. 

Le parlement de Paris, après beaucoup de débats, fit des remontrances. Il allégua que cette ordonnance(5) devait être adressée au parlement du royaume, et non aux gouverneurs des provinces. Il se plaignit qu’on donnât trop de liberté aux novateurs. La reine mena son fils au parlement, au mois de juillet: jamais il n’y eut une plus grande assemblée. Le prince de Condé y était lui-même. On y fit enregistrer l’édit qu’on nomme de juillet, édit de concorde et de paix, beaucoup plus détaillé que l’ordonnance dont on se plaignait; édit qui recommandait à tous les sujets la tolérance, qui défendait aux prédicateurs les termes injurieux, sous peine de la vie, qui prohibait les assemblées publiques, et qui, en réservant aux ecclésiastiques seuls la connaissance de l’hérésie, prescrivait aux juges de ne prononcer jamais la peine de mort contre ceux mêmes que l’Église livrerait au bras séculier. 

Cet édit fut suivi du colloque de Poissy, tenu au mois d’auguste 1561(6). Cette conférence ne pouvait être qu’inutile entre deux partis diamétralement opposés. D’un côté l’on voyait un cardinal de Lorraine, un cardinal de Tournon, des évêques comblés de richesses, un jésuite nommé Lainez(7), et des moines, défenseurs opiniâtres de l’autorité du pape; de l’autre étaient de simples ministres protestants(8), tous pauvres, tous voulant qu’on fut pauvre comme eux, et tous ennemis irréconciliables de cette puissance papale qu’ils regardaient comme l’usurpation la plus tyrannique. 

Les deux partis se séparèrent très mécontents l’un de l’autre, ce qui ne pouvait être autrement. 

Jacques-Auguste de Thou rapporte que le cardinal de Tournon, ayant reproché vivement à la reine d’avoir mis au hasard la religion romaine en permettant cette dispute publique, Catherine lui répondit: « Je n’ai rien fait que de l’avis du conseil et du parlement de Paris. » 

Il parait cependant que la majorité du parlement était alors contre les réformateurs. Apparemment la reine entendait que les principales têtes de ce corps lui avaient conseillé le colloque de Poissy. 

Après cette conférence, dont on sortit plus aigri qu’on n’y était entré, la cour, pour prévenir les troubles, assembla dans Saint-Germain-en-Laye, le 17 janvier 1562, des députés de tous les parlements du royaume. Le chancelier de L’Hospital leur dit que, dans les divisions et dans les malheurs de l’État, il ne fallait pas imiter Caton, à qui Cicéron reprochait d’opiner dans le sein de la corruption comme il eut fait dans les temps vertueux de la république. 

On proposa des tempéraments qui adoucissaient encore l’édit de juillet. Par ce nouvel édit, longtemps connu sous le nom d’édit de janvier, il fut permis aux réformés d’avoir des temples dans les faubourgs de toutes les villes. Nul magistrat ne devait les inquiéter; au contraire, on devait leur prêter main-forte contre toute insulte, et condamner à mille écus d’or d’amende ceux qui troubleraient leurs assemblées; mais aussi ils devaient restituer les églises, les maisons, les terres, les dîmes, dont ils s’étaient emparés. Ils ne pouvaient, par cet édit, convoquer aucun synode qu’en présence des magistrats du lieu. Enfin on leur enjoignait d’être en tout des citoyens soumis, en servant Dieu selon leur conscience. 

Quand il fallut enregistrer ce nouvel édit, le parlement fit encore plusieurs remontrances. Enfin, après trois lettres de jussion, il obéit, le 6 mars(9), en ajoutant la clause « qu’il cédait à la volonté absolue du roi; qu’il n’approuvait point la religion nouvelle, et que l’édit ne subsisterait que jusqu’à nouvel ordre ». Cette clause, dictée par le parti des Guises et du triumvirat, inspira la défiance aux réformés, et rendit les deux édits de pacification inutiles. 

Les querelles d’État et de religion augmentèrent par les moyens mêmes qu’on avait pris pour les pacifier. Le petit triumvirat, la faction des Guises et celle des prêtres, menaçaient et choquaient dans toutes les occasions le parti des Condé, des Coligny et des réformés: on était encore en paix, mais on respirait la guerre civile. 

Le hasard qui causa le massacre de Vassy fit enfin courir la France entière aux armes; et si ce hasard n’en avait pas été la cause, d’autres étincelles auraient suffi pour allumer l’embrasement(10).

Le prince de Condé s’empara de la ville d’Orléans (avril 1562), et se fit déclarer, par son parti, protecteur du royaume de France; soit qu’il empruntât ce titre des Anglais, comme il est très vraisemblable, soit que les circonstances présentes le fournissent d’elles-mêmes. 

Au lieu d’apaiser cette guerre civile naissante, le parlement, où le parti des Guises dominait toujours, rendit, au mois de juillet 1562, plusieurs arrêts par lesquels il proscrivait les protestants, ordonnait à toutes les communautés de prendre les armes, de poursuivre et de tuer tous les novateurs qui s’assembleraient pour prier Dieu en français. 

Le peuple, déchaîné par la magistrature, exerça sa cruauté ordinaire partout où il fut le plus fort; à Ligueil en Touraine il étrangla plusieurs habitants, arracha les yeux au pasteur du temple, et le brûla à petit feu. Cormery, Loches, l’île Bouchard, Azai-le-Rideau, Vendôme, furent saccagés; les tombeaux des ducs de Vendôme mis en pièces, leurs corps exhumés, dans l’espérance d’y trouver quelques joyaux, et leurs cendres jetées au vent. Ce fut le prélude de cette Saint-Barthélemy qui effraya l’Europe dix années après, et dont le souvenir inspirera une horreur éternelle. 

CHAPITRE XXIV.

DU CHANCELIER DE L’HOSPITAL. DE L’ASSASSINAT DE FRANÇOIS DE GUISE.

On croit bien que toutes ces cruautés ne furent point sans représailles; les protestants firent autant de mal qu’on leur en faisait, et la France fut un vaste théâtre de carnage. Le parlement de Toulouse fut partagé. Vingt-deux conseillers tenaient encore pour les édits de pacification, les autres voulaient que les protestants fussent exterminés. Ceux-ci se retranchèrent dans l’hôtel de ville; on se battit avec fureur dans Toulouse: il y périt trois à quatre mille citoyens, et c’est là l’origine de cette fameuse procession qu’on fait encore à Toulouse tous les ans, le 10 mars, en mémoire de ce qu’on devrait oublier. Le chancelier de L’Hospital, sage et inutile médecin de cette frénésie universelle, cassa vainement l’arrêt qui ordonnait cette funeste cérémonie annuelle(11).

Le prince de Condé cependant faisait une véritable guerre. Son propre frère, le roi de Navarre, après avoir longtemps flotté entre la cour et le parti protestant, ne sachant s’il était calviniste ou papiste, toujours incertain et toujours faible, suivit le duc de Guise au siège de Rouen, dont les troupes du prince de Condé s’étaient emparées; il y fut blessé à mort, en visitant la tranchée le 13 octobre 1562(12): la ville fut prise et livrée au pillage. Tous les partisans du prince de Condé qu’on y trouva furent massacrés, excepté ceux qu’on réserva au supplice. Le chancelier de L’Hospital, au milieu de ces meurtres, fit encore publier un édit par lequel le roi et la reine sa mère ordonnaient à tous les parlements du royaume de suspendre toute procédure criminelle contre les hérétiques, et proposaient une amnistie générale à ceux qui s’en rendraient dignes. 

Voilà le troisième arrêt de douceur et de paix que ce grand homme fit en moins de deux ans; mais la rage d’une guerre à la fois civile et religieuse l’emporta toujours sur la tolérance du chancelier. 

Le parlement de Normandie, malgré l’édit, fit pendre trois conseillers de ville et le prédicant ou ministre Marlorat, avec plusieurs officiers. 

Le prince de Condé à son tour souffrit que dans Orléans, dont il était maître, le conseil de ville fît pendre un conseiller du parlement de Paris, nommé Sapin, et un prêtre qui avait été pris en voyageant; il n’y avait plus d’autre droit que celui de la guerre. 

Cette même année se donna la première bataille rangée entre les catholiques et les huguenots, auprès de la petite ville de Dreux, non loin des campagnes d’Ivry, lieu où depuis le grand Henri IV gagna et mérita sa couronne. 

D’un côté on voyait ces trois triumvirs, le vieux et malheureux connétable de Montmorency; François de Guise, qui n’était plus lieutenant général de l’État, mais qui, par sa réputation, en était le premier homme; et le maréchal de Saint-André, qui commandait sous le connétable. 

A la tête de l’armée protestante était le prince Louis de Condé, l’amiral Coligny, et son frère d’Andelot: presque tous les officiers de l’une et de l’autre armée étaient ou parents ou alliés, et chaque parti avait amené des troupes étrangères à son secours. 

L’armée catholique avait des Suisses, l’autre avait des reîtres. Ce n’est pas ici le lieu de décrire cette bataille: elle fut, comme toutes celles que les Français avaient données, sans ordre, sans art, sans ressource prévue. Il n’y eut que le duc de Guise qui sut mettre un ordre certain dans le petit corps de réserve qu’il commandait. Le connétable fut enveloppé et pris, comme il l’avait été à la bataille de Saint-Quentin. Le prince de Condé eut le même sort. Le maréchal de Saint-André, abandonné des siens, fut tué par le fils du greffier de l’Hôtel de Ville de Paris, nommé Bobigny. Ce maréchal avait emprunté de l’argent au greffier: au lieu de payer le père, il avait maltraité le fils. Celui-ci jura de s’en venger, et tint parole. Un simple citoyen qui a du courage est supérieur, dans une bataille, à un seigneur de cour qui n’a que de l’orgueil. 

Le duc de Guise, voyant les deux chefs opposés prisonniers, et tout en confusion, fit marcher à propos son corps de réserve, et gagna le champ de bataille: ce fut le 20 décembre 1562. François de Guise alla bientôt après faire le siège d’Orléans. Ce fut là qu’il fut assassiné, le 18 février 1563, par Poltrot de Méré(13), gentilhomme angoumois. Ce n’était pas le premier assassinat que la rage de religion avait fait commettre. Il y en avait en plus de quatre mille dans les provinces; mais celui-ci fut le plus signalé, par le grand nom de l’assassiné et par le fanatisme du meurtrier, qui crut servir Dieu en tuant l’ennemi de sa secte. 

J’anticiperai ici un peu le temps pour dire que, quand Charles IX revint à Paris après sa majorité, la mère du duc de Guise, Antoinette de Bourbon, sa femme Anne d’Este, et toute sa famille, vinrent en deuil se jeter aux genoux du roi, et demander justice contre l’amiral Coligny, qu’on accusait d’avoir encouragé Poltrot à ce crime. 

Le parlement condamna Poltrot, le 18 mars, à être déchiré avec des tenailles ardentes, tiré à quatre chevaux et écartelé, supplice réservé aux assassins des rois. Le criminel varia toujours à la question, tantôt chargeant l’amiral Coligny et d’Andelot, son frère, tantôt les justifiant. Il demanda à parler au premier président, Christophe de Thou, avant que d’aller au supplice. Il varia de même devant lui. Tout ce qu’on put enfin conjecturer de plus vraisemblable, c’est qu’il n’avait d’autre complice que la fureur du fanatisme. Tels ont été presque tous ceux à qui l’abus de la religion chrétienne a mis dans tous les temps le poignard à la main, tous aveuglés par les exemples de Jaël, d’Aod, de Judith, et de Mathathias qui tua dans le temple l’officier du roi Antiochus, dans le temps que ce capitaine voulait exécuter les ordres de son maître, et sacrifier un cochon sur l’autel. Tous ces assassinats étant malheureusement consacrés, il n’est pas étonnant que des fanatiques absurdes, ne distinguant pas les temps et les lieux, aient imité des attentats qui doivent inspirer l’horreur, quoique rapportés dans un livre qui inspire du respect. 

CHAPITRE XXV.

DE LA MAJORITÉ DE CHARLES IX, ET DE SES SUITES.

Après la prise de Rouen et la bataille de Dreux, le chancelier de L’Hospital réussit à donner à la France quelque ombre de paix. On posa les armes des deux côtés, on rendit tous les prisonniers. Il y eut un quatrième édit de pacification signé et scellé à Amboise le 19 mars 1563, publié et enregistré au parlement de Paris et dans toutes les cours du royaume. 

Le roi fut ensuite déclaré majeur au parlement de Normandie; il n’avait pas encore quatorze ans accomplis; né le 27 juin 1550, l’acte de sa majorité est du 14 auguste 1563 ainsi il était âgé de treize ans un mois et dix-sept jours. Le chancelier de L’Hospital dit, dans son discours, que c’était pour la première fois que les années commencées passaient pour des années accomplies. Il est difficile de démêler pourquoi il parlait ainsi car Charles VI fut sacré à Reims en 1380, âgé de treize ans et quelques jours. Ce fut plutôt pour la première qu’un roi fut déclaré majeur dans un parlement. Charles IX s’assit sur un trône; la reine sa mère vint lui baiser la main à genoux; elle fut suivie d’Alexandre, duc d’Orléans, qui fut depuis le roi Henri III; du prince de Navarre, c’est le grand Henri IV; ensuite Charles, cardinal de Bourbon, le prince Louis de Montpensier, François son fils, nommé le Dauphin d’Auvergne, Charles de La Roche-sur-Yon, rendirent le même hommage, et vinrent se ranger auprès du roi. 

Le cardinal de Lorraine et le cardinal Odet de Châtillon, frère de l’amiral, suivirent les princes. Il est à remarquer que le cardinal de Châtillon(14) s’était déclaré protestant; il s’était publiquement marié à l’héritière de Péquigny, et il n’en assista pas moins en habit de cardinal à cette cérémonie. Éléonore, duc de Longueville, descendant du fameux Dunois, baisa la main du roi après les cardinaux; vint ensuite le connétable de Montmorency, l’épée nue à la main; le chancelier Michel de L’Hospital, quoique fils d’un médecin, et n’étant pas au rang des nobles, suivit le connétable; il précéda les maréchaux de Brissac, de Montmorency, de Bourdillon. Le marquis de Gouffier de Boisy, grand-écuyer, parut après les maréchaux de France. 

L’édit fut porté par le marquis de Saint-Gelais de Lansac au parlement de Paris, pour y être enregistré; « mais, dit le président de Thou, ce parlement le refusa; il députa Christophe de Thou (son père), Nicolas Prévôt, président des enquêtes, et le conseiller Guillaume Viole, pour représenter qu’aucun édit ne devait passer en aucun parlement du royaume sans avoir été auparavant vérifié à celui de Paris; que l’édit sur la majorité du roi portait que les huguenots auraient liberté de conscience, mais qu’en France il ne devait y avoir qu’une religion; que le même édit ordonnait à tout le monde de poser les armes, mais que la ville de Paris devait être toujours armée, parce qu’elle était la capitale et la forteresse du royaume ». 

Le roi, quoique jeune, mais instruit par sa mère, répondit: « Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi majeur comme vous avez fait pendant sa minorité; ne vous mêlez pas des affaires dont il ne vous appartient pas de connaître; souvenez-vous que votre compagnie n’a été établie par les rois que pour rendre la justice suivant les ordonnances du souverain. Laissez au roi et à son conseil les affaires d’État; défaites-vous de l’erreur de vous regarder comme les tuteurs des rois, comme les défenseurs du royaume, et comme les gardiens de Paris. » 

Les députés ayant rapporté à la compagnie les intentions du roi, le parlement délibéra: les sentiments furent partagés. Pierre Séguier, président qu’on nomme à mortier, c’est-à-dire président de la grand’chambre du parlement, et François Dormy, président des enquêtes, allèrent rendre compte de ce partage au roi, qui était alors à Meulan. Le roi cassa, le 24 septembre, cet arrêt de partage, ordonna que la minute serait biffée et lacérée; et enfin le parlement enregistra l’édit de la majorité le 28 septembre de la même année. 

CHAPITRE XXVI.

DE L’INTRODUCTION DES JÉSUITES EN FRANCE.

On sait assez que l’Espagnol Ignace de Loyola, s’étant déclaré le chevalier errant de la Vierge Marie, et ayant fait la veille des armes en son honneur, était venu apprendre un peu de latin à Paris à l’âge de trente-trois ans; que, n’ayant pu y réussir, il fit voeu avec quelques-uns de ses compagnons d’aller convertir les Turcs, quoiqu’il ne sût pas plus le turc que le latin. Enfin, n’ayant pu passer en Turquie, il se consacra, lui et les siens, à enseigner le catéchisme aux petits enfants, et à faire tout ce que voudrait le pape; mais peu de gens savent pourquoi il nomma sa congrégation naissante la Société de Jésus.

Les historiens de sa vie rapportent que sur le grand chemin de Rome il fut ravi en extase, que le Père éternel lui apparut avec son fils chargé d’une longue croix, et se plaignant de ses douleurs; le Père éternel recommanda Ignace à Jésus, et Jésus à Ignace. Dès ce jour il appela ses compagnons jésuites, ou Compagnie de Jésus. Il ne faut pas s’étonner qu’une compagnie à laquelle on a reproché tant de politique ait commencé par le ridicule: la prudence achève souvent les édifices fondés par le fanatisme. 

Les disciples d’Ignace obtinrent de la protection en France. Guillaume Duprat, évêque de Clermont, fils du cardinal Duprat, leur donna dans Paris une maison qu’ils appelèrent le collège de Clermont, et leur légua trente-six mille écus par son testament. Ils se mirent aussitôt à enseigner. L’université de Paris s’opposa à cette nouveauté, en 1554. L’évêque Eustache du Bellai, à qui le parlement renvoya les plaintes de l’université, déclara que l’institut était contraire aux lois et dangereux à l’État. Le cardinal de Lorraine, qui les protégeait, obtint, le 25 avril 1560, des lettres de François II au parlement de Paris, portant ordre d’enregistrer la bulle du pape et la patente du roi qui établissaient les jésuites. Le parlement, au lieu d’enregistrer les lettres, renvoya l’affaire à l’assemblée de l’Église gallicane. C’était précisément dans le temps du colloque de Poissy. Les prélats qui y étaient assemblés en grand nombre approuvèrent l’institut sous le nom de Société, et non d’ordre religieux, à condition qu’ils prendraient un autre nom que celui de jésuites. 

L’université alors leur intenta procès au parlement, après avoir consulté le célèbre Charles Dumoulin. Pierre Versoris plaida pour eux; le savant Étienne Pasquier, pour l’université (5 avril 1562). Le parlement rendit un arrêt par lequel, en se remettant à délibérer plus amplement sur leur institut, il leur permettait par provision d’enseigner la jeunesse(15).

Tel fut leur établissement, telle fut l’origine de toutes les querelles qu’ils essuyèrent et qu’ils suscitèrent depuis, et qui enfin les ont chassés du royaume.

CHAPITRE XXVII.

DU CHANCELIER DE L’HOSPITAL, ET DE SES LOIS.

L’introduction des jésuites en France ne servit pas à éteindre les feux que la religion avait allumés. Ils étaient, par un voeu particulier, dévoués aux ordres du pape; et, l’Espagne étant le berceau de leur institut, les premiers jésuites établis à Paris furent les émissaires de Philippe II, qui fondait une partie de sa grandeur sur les misères de la France. 

Le chancelier de L’Hospital était presque le seul homme du conseil qui voulût la paix. A peine avait-il donné un édit de pacification que les prédicateurs catholiques et protestants prêchaient le meurtre dans plusieurs provinces, et criaient aux armes. 

L’Hospital, pour dernière ressource, imagina de faire voyager le jeune roi Charles IX dans toutes les provinces de son royaume. On le montra de ville en ville comme celui qui devait guérir tant de maux. A peine avait-on de quoi subvenir aux frais de ce voyage; l’agriculture était négligée, presque toutes les manufactures étaient tombées, la France était aussi pauvre que turbulente. 

Ce fut dans ce voyage que le législateur L’Hospital fit la célèbre ordonnance de Moulins, en 1566. On vit les plus sages lois naître des plus grands troubles. Il venait d’établir la juridiction consulaire à Paris et dans plusieurs villes, et par là il abrégeait des procédures ruineuses, qui étaient un des malheurs des peuples. L’édit de Moulins ordonne la frugalité et la modestie dans les vêtements, que la pauvreté publique ordonnait assez, et que le luxe des grands n’observait guère. 

C’est depuis cette ordonnance qu’il n’est plus permis de redemander en justice des créances au-dessus cent livres, sans produire des billets ou des contrats. L’usage contraire n’avait été établi que par l’ignorance des peuples, chez qui l’art d’écrire était très rare. Les anciennes substitutions faites à l’infini furent limitées au quatrième degré. Toutes les donations furent enregistrées au greffe le plus voisin pour avoir une authenticité certaine. 

Les mères qui se remariaient n’eurent plus le pouvoir de donner leurs biens à leur second mari. La plupart de ces utiles règlements sont encore en vigueur. Il y en eut un plus salutaire que tous les autres, qui n’essuya que les murmures publics: ce fut l’abolissement des confréries. La superstition les avait établies chez les bourgeois, la débauche les conservait; on faisait des processions en faveur d’un saint dont on portait l’image grossière au bout d’un bâton; après quoi on s’enivrait, et la fureur de l’ivresse redoublait celle des factions(16).

Ces confréries servirent beaucoup à former la Ligue, dont le cardinal de Lorraine avait fait dès longtemps le projet. 

Cet article et quelques autres empêchèrent le parlement de Paris d’enregistrer l’édit de Moulins; mais, après deux remontrances, il fut vérifié le 23 décembre 1566. 

Ce qui rendait le parlement difficile était la manière un peu dure dont le chancelier s’était exprimé devant l’assemblée des notables, convoquée à Moulins pour y publier ces lois. Elle était formée de tous les princes du sang, de tous les grands officiers du royaume, et de plusieurs évêques. On avait appelé à ce conseil le premier président du parlement de Paris, Christophe de Thou, et Pierre Séguier, président; Jean Daffis, premier président du parlement de Toulouse; Jacques-Benoît de Largebaston, de celui de Bordeaux; Jean Truchon, de celui de Grenoble; Louis Le Fèvre, de celui de Dijon; et Henri Fourneau, président au parlement d’Aix. 

L’Hospital commença sa harangue en disant que presque tous les maux de l’État avaient leur origine dans la mauvaise administration de la justice; qu’on avait trop souffert que des juges résignassent leurs offices à des hommes incapables; qu’il fallait diminuer le nombre inutile des conseillers, supprimer les épices, et soumettre les juges à la censure. Il parla bien plus fortement dans le lit de justice que le roi tint à Bordeaux dans ce voyage. 

« Messieurs, dit-il, le roi a trouvé beaucoup de fautes en ce parlement, lequel étant comme plus dernièrement institué, car il y a cent et deux ans, vous avez moindre excuse de vous départir des anciennes ordonnances, et toutefois vous êtes aussi débauchés que les vieux, par aventure pis.... Enfin voici une maison mal réglée. La première faute que je vous vois commettre, c’est de ne garder les ordonnances, en quoi vous désobéissez au roi. Si vous avez des remontrances à lui faire, faites-les, et connaîtrez après sa dernière volonté. C’est votre faute aussi à vous, présidents et gens du roi, qui devez requérir l’observation des lois; mais vous cuidez être plus sages que le roi, et estimez tant vos arrêts que les mettez par-dessus les ordonnances, que vous interprétez comme il vous plaît. J’ai cet honneur de lui être chef de justice; mais je serais bien marri de lui faire une interprétation de ses ordonnances de moi-même, et sans lui communiquer. 

« On vous accuse de beaucoup de violences; vous menacez les gens de vos jugements, et plusieurs sont scandalisés de la manière dont faites vos affaires, et surtout vos mariages; quand on sait quelque riche héritière, quant et quant c’est pour monsieur le conseiller, et on passe outre... 

« Il y en a entre vous lesquels pendant ces troubles se sont faits capitaines, les autres commissaires des vivres... Vous baillez même votre argent à intérêt aux marchands, et ceux-là devraient laisser leur robe, et se faire marchands. D’ambition, vous en êtes tous garnis. Eh! soyez ambitieux de la grâce du roi, et non d’autre. » 

Cette inflexible sévérité du chancelier de L’Hospital, qui semblait si opposée à son esprit de tolérance, nuisit plus que ses bonnes lois ne servirent. Il eût dû faire des réprimandes aux particuliers coupables, et ne pas outrager les corps entiers: il les indisposait, il était cause lui-même de la résistance aux édits de paix, et détruisait son ouvrage(17). Les catholiques attaquèrent impunément les protestants, et bientôt la guerre recommença plus violente qu’auparavant. 

CHAPITRE XXVIII.

SUITE DES GUERRES CIVILES. RETRAITE DU CHANCELIER DE L’HOSPITAL.

JOURNÉE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY. CONDUITE DU PARLEMENT.

Auguste de Thou, contemporain; qui fut longtemps le témoin des malheurs de sa patrie, qui voulut en vain les adoucir, et qui les a racontés avec tant de vérité, nous apprend que l’inobservation des édits, les supplices, les bannissements, le dépouillement des biens, les meurtres réitérés et toujours impunis, déterminèrent enfin les protestants à se défendre. Ils étaient alors au nombre de plus d’un million qui ne voulaient plus être persécutés par les quatorze ou quinze autres dont la France était composée. Ils étaient persuadés que dans le voyage de Charles IX par toutes les provinces de la France, le roi et la reine sa mère avaient vu secrètement le duc d’Albe à Bayonne, et qu’excités par le pape et par le cardinal de Lorraine ils avaient pris des mesures sanglantes avec ce duc d’Albe pour exterminer en France la religion qu’on appelait la réformée et la seule véritable. 

On donna d’abord sous les murs de Paris la bataille de Saint-Denis(18), où le connétable de Montmorency reçut sept blessures mortelles. Le chancelier de L’Hospital, après chaque bataille, trouvait le moyen de faire rendre un édit de pacification. Ils étaient aussi nécessaires qu’ils devinrent inutiles; celui-ci, qui était très ample, et qui accordait la plus grande liberté de conscience, fut enregistré au parlement de Paris (27 mars 1568); mais quand le roi eut fait porter cet édit au parlement de Toulouse par un gentilhomme nommé Rapin, qui avait appartenu au prince de Condé, le parlement de Toulouse, au lieu de faire vérifier l’édit, fit couper la tête à Rapin. On peut juger si une telle violence servit à concilier les esprits. Elle fut d’autant plus funeste qu’elle demeura impunie. Le meurtre de René de Savoie, comte de Cipierre, assassiné dans la ville de Fréjus avec toute sa suite pour avoir favorisé la religion protestante, qui n’était pas la sienne, fut un nouveau signal de guerre. 

Pour comble de malheur, précisément dans ce temps-là, le pape Pie V, Ghisleri, autrefois dominicain, violent persécuteur d’une religion ennemie de son pouvoir, envoya au roi une bulle qui lui permettait d’aliéner le fonds de cinquante mille écus de rente de biens ecclésiastiques, à condition qu’il exterminerait les huguenots dans son royaume. 

L’Hospital s’opposa fortement dans le conseil à cette bulle, qui trafiquait du sang des Français; mais le cardinal de Lorraine l’emporta. L’Hospital se retira dans sa maison de campagne, et se démit de sa place de chancelier. Il est à croire que s’il eût gardé cette place, les calamités de la France auraient été moins horribles, et qu’on n’aurait pas vu arriver la journée de la Saint-Barthélemy. 

Dès que le seul homme qui inspirait des sentiments de douceur fut sorti du conseil, la cour fut entièrement livrée au cardinal de Lorraine et au pape; on révoqua tous les édits de paix, on en publia coup sur coup qui défendaient sous peine de la vie toute autre religion que la catholique romaine. On ordonna à tous les prédicants ou ministres calvinistes de sortir du royaume quinze jours après la publication. Les protestants furent privés de leurs charges et de la magistrature. Le parlement de Paris, en publiant ces édits, y ajouta une clause, ce qui ne s’était jamais fait auparavant. Cette clause était qu’à l’avenir tout homme reçu en charge ferait serment de vivre et de mourir dans la religion catholique romaine, et cette loi a subsisté depuis dans toute sa force. 

4. 

Ces édits, qui ordonnaient à des milliers de citoyens de changer de religion, ne pouvaient produire que la guerre: toute la France fut encore un théâtre de carnage. 

La bataille de Jarnac(19), suivie de plus de vingt combats, signala l’année 1569, qui finit par la bataille de Montcontour(20), la plus meurtrière de toutes. L’amiral de Coligny était alors le chef le plus renommé des protestants (13 septembre 1569). Le parlement de Paris le condamna à la mort, et l’arrêt promettait cinquante mille écus à quiconque le livrerait vivant. (28 septembre) Le procureur général Bourdin requit qu’on donnât la même somme à quiconque l’assassinerait, et que, quand même l’assassin serait coupable de crime de lèse-majesté, on lui promît sa grâce. L’arrêt fut ainsi réformé suivant le réquisitoire. On donna un pareil arrêt contre Jean de La Ferrière, vidame de Chartres, et contre le comte de Montgomery; leurs effigies avec celle de l’amiral furent traînées dans un tombereau, et pendues à une potence; mais les têtes de La Ferrière et de Montgomery ne furent point mises à prix. 

Ce fut là le premier exemple des proscriptions, depuis celles du triumvirat romain. Le cardinal de Lorraine fit traduire en latin, en allemand, en italien, et en anglais, cet arrêt de proscription. 

Un des valets de chambre de Coligny, nommé Dominique d’Albe, crut pouvoir mériter les cinquante mille écus en empoisonnant son maître; mais il eût été douteux qu’un empoisonnement, difficile d’ailleurs à prouver, lui eût valu la somme promise. Il fut reconnu sur le point d’exécuter son crime, et pendu avec cet écriteau: Traître envers Dieu, sa patrie, et son maître.

Le parti protestant, malgré les pertes de Jarnac et de Montcontour, faisait de grands progrès dans le royaume; il était maître de la Rochelle et de la moitié du pays au delà de la Loire. Le jeune Henri, roi de Navarre, depuis roi de France, et le prince Henri de Condé, son cousin, avaient succédé au prince Louis de Condé, tué à la bataille de Jarnac. Jeanne de Navarre avait elle-même présenté son fils aux troupes et aux députés des églises protestantes, qui le reconnurent pour leur chef, tout jeune qu’il était. 

Les protestants reprenaient de nouvelles forces et de nouvelles espérances. La cour manquait d’argent, malgré les bulles du pape. Elle fut obligée d’envoyer demander la paix à Jeanne de Navarre, mère de Henri IV. L’amiral Coligny, chef du parti au nom de ce prince, était très lassé de la guerre: la cour enfin se crut heureuse de revenir au système du chancelier de L’Hospital; elle abolit tous les édits nouveaux qui ôtaient aux calvinistes leurs emplois et la liberté de conscience; on leur laissa tous leurs temples dans Paris et à la cour. On leur permit même dans le Languedoc de ne plus dépendre du parlement de Toulouse, qui avait fait trancher la tête au calviniste Rapin, envoyé du roi lui-même. Ils pouvaient porter toutes leurs causes, des juridictions subalternes du Languedoc aux maîtres des requêtes de l’hôtel. Ils pouvaient, dans les parlements de Rouen, de Dijon, d’Aix, de Grenoble, de Rennes, récuser à leur choix six juges, soit présidents, soit conseillers, et quatre dans Bordeaux. On leur abandonnait pour deux ans les villes de la Rochelle, Montauban, Cognac, et la Charité: c’était plus qu’on n’avait jamais fait pour eux; et cependant l’édit fut enregistré au parlement de Paris et par tous les autres sans aucune représentation. 

La misère publique, causée par la guerre et devenue extrême, fut la cause de ce consentement général. Cette paix, qu’on appela mal assise et boiteuse(21), fut conclue le 15 auguste 1570. La cour de Rome ne murmura point; son silence fit penser qu’elle était instruite des desseins secrets de Catherine de Médicis et de Charles IX, son fils. La cour accordait des conditions trop favorables aux protestants pour qu’elles fussent sincères. Le dessein était pris d’exterminer pendant la paix ceux qu’on n’avait pu détruire par la guerre. Sans cela, il n’eût pas été naturel que le roi pressât l’amiral Coligny de venir à la cour, qu’on l’accablât de grâces extraordinaires, et qu’on rendit sa place dans le conseil au même homme qu’on avait pendu en effigie et dont la tête était proscrite. On lui permit même d’avoir auprès de lui cinquante gentilshommes dans Paris: c’était probablement cinquante victimes de plus qu’on faisait tomber dans le piège. 

Enfin arriva la journée de la Saint-Barthélemy(22), préparée depuis deux années entières: journée dans laquelle une partie de la nation massacra l’autre, où l’on vit les assassins poursuivre les proscrits jusque sous les lits et dans les bras des princesses qui intercédaient en vain pour les défendre, où enfin Charles IX lui-même tirait d’une fenêtre de son Louvre sur ceux de ses sujets qui échappaient aux meurtriers(23). Les détails de ces massacres, que je dois omettre ici, seront présents à tous les esprits jusqu’à la dernière postérité. 

Je remarquerai seulement que le chancelier de Birague(24), qui était garde des sceaux cette année, fut, ainsi qu’Albert de Gondi, depuis maréchal de Retz, un de ceux qui préparèrent cette journée. Ils étaient tous deux Italiens. Birague avait dit souvent que, pour venir à bout des huguenots, il fallait employer des cuisiniers, et non pas des soldats. Ce n’était pas là le chancelier de L’Hospital. 

La journée de la Saint-Barthélemy fut ce qu’il y a jamais eu de plus horrible. La manière juridique dont la cour voulut soutenir et justifier ces massacres fut ce qu’on a vu jamais de plus lâche. Charles IX alla lui-même au parlement le troisième jour des massacres, et pendant qu’ils duraient encore. Il présupposa que l’amiral de Coligny et tous ceux qu’on avait égorgés, et dont on continuait de poursuivre la vie, avaient fait une conspiration contre sa personne et contre la famille royale, et que cette conspiration était prête d’éclater quand on se vit obligé de l’étouffer dans le sang des complices. 

Il n’était pas possible que Coligny, assassiné trois jours avant par Maurevert, presque sous les yeux du roi, et blessé très dangereusement, eût fait dans son lit cette conspiration prétendue. 

C’était le temps des vacances du parlement; on assembla exprès une chambre extraordinaire. Cette chambre condamna, le 27 septembre 1572, l’amiral Coligny, déjà mort et mis en pièces, à être traîné sur la claie, et pendu à un gibet dans la place de Grève, d’où il serait porté aux fourches patibulaires de Montfaucon. Par cet arrêt, son château de Châtillon-sur-Loing fut rasé; les arbres du parc coupés; on sema du sel sur le territoire de cette seigneurie; on croyait par là rendre ce terrain stérile, comme s’il n’y eût pas eu dans ces temps déplorables assez de friches en France. Un ancien préjugé faisait penser que le sel ôte à la terre sa fécondité: c’est précisément tout le contraire; mais l’ignorance des hommes égalait alors leur férocité. 

Les enfants de Coligny, quoique nés du sang le plus illustre, furent déclarés roturiers(25), privés non seulement de tous leurs biens, mais de tous les droits de citoyens, et incapables de tester. Enfin le parlement ordonna qu’on ferait tous les ans à Paris une procession pour rendre grâces à Dieu des massacres, et pour en célébrer la mémoire. Cette procession ne se fit point parce que les temps changèrent, et cette honte fut du moins épargnée à la nation. 

Par un autre arrêt du même jour, deux gentilshommes, amis de l’amiral, Briquemaut et Cavagnes, échappés aux assassins de la Saint-Barthélemy, furent condamnés à être pendus comme complices de la prétendue conspiration; ils furent traînés le même jour dans un tombereau à la Grève, avec l’effigie de l’amiral. De Thou assure que le roi et Catherine sa mère vinrent jouir de ce spectacle à l’Hôtel de Ville, et qu’ils y traînèrent le roi de Navarre, notre Henri IV. 

La cour avait d’abord écrit dans plusieurs provinces que les massacres de Paris n’avaient été qu’un léger tumulte excité par la conspiration de l’amiral; mais, par un second courrier, on envoya dans toutes les provinces un ordre exprès de traiter les protestants comme on les avait traités à Paris(26).

Les peuples de Lyon et de Bordeaux furent ceux qui imitèrent la fureur des Parisiens avec le plus de barbarie. Un jésuite nommé Edmond Ogier excitait le peuple de Bordeaux au carnage, un crucifix à la main. Il mena lui-même les assassins chez deux conseillers au parlement dont il croyait avoir à se plaindre, et qu’il fit égorger sous ses yeux(27).

Le cardinal de Lorraine était alors à Rome. La cour lui dépêcha un gentilhomme pour lui porter ces nouvelles. Le cardinal lui fit sur-le-champ présent de mille écus d’or. Le pape Grégoire XIII fit incontinent tirer le canon du château Saint-Ange; on alluma le soir des feux de joie dans toute la ville de Rome. Le lendemain le pape, accompagné de tous les cardinaux, alla rendre grâces à Dieu dans l’église de Saint-Marc et dans celle de Saint-Louis; il y marcha à pied en procession; l’ambassadeur de l’empereur lui portait la queue, le cardinal de Lorraine dit la messe; on frappa des médailles sur cet événement (j’en ai eu une entre les mains); on fit faire un grand tableau dans lequel les massacres de la Saint-Barthélemy étaient peints. On lit dans une banderole, au haut du tableau, ces mots: Pontifex Colinii necem probat(28).

Charles IX ne survécut pas longtemps à ces horreurs. Il vit que, pour comble de malheurs, elles avaient été inutiles. Les protestants de son royaume, n’ayant plus d’autre ressource que de vendre chèrement leur vie, furent encouragés par leur désespoir. L’atrocité de la Saint-Barthélemy fit horreur à un grand nombre de catholiques qui, ne pouvant croire qu’une religion si sanguinaire pût être la véritable, embrassèrent la protestante. 

Charles IX, dévoré de remords et d’inquiétude, tomba dans une maladie mortelle. Son sang s’alluma et se corrompit; il lui sortait quelquefois par les pores; le sommeil le fuyait, et quand il goûtait un moment de repos, il croyait voir les spectres de ses sujets égorgés par ses ordres; il se réveillait avec des cris affreux, tout trempé de son propre sang, effrayé de celui qu’il avait répandu, n’ayant pour consolation que sa nourrice, et lui disant avec des sanglots: « Ah! ma nourrice, que de sang! que de meurtres! qu’ai-je fait! je suis perdu. » 

Il mourut le 30 mai 1574, n’ayant pas encore vingt-quatre ans(29). Le président Hénault a remarqué que le jour de ses obsèques à Saint-Denis, le parlement, étant à table, envoya un huissier commander au grand aumônier Amyot de venir lui dire grâce, comme au roi de France. On croit bien que le grand aumônier refusa de venir à cette cérémonie. 

CHAPITRE XXIX.

SECONDE RÉGENCE DE CATHERINE DE MÉDICIS. PREMIERS ÉTATS DE BLOIS.

EMPOISONNEMENT DE HENRI DE CONDÉ. LETTRE DE HENRI IV, ETC.

Charles IX, douze jours avant sa mort, sentant sa fin approcher, remit le gouvernement entre les mains de Catherine sa mère, le 18 mai. Le lendemain on dressa les patentes qui la déclaraient régente jusqu’à l’arrivée de son frère Henri, qui était alors en Pologne. Ces patentes ne furent enregistrées au parlement de Paris que le 3 juin. L’acte porte que « la reine a bien voulu accepter la régence aux instantes prières du duc d’Alençon, du roi de Navarre, du cardinal de Bourbon, et des présidents et conseillers à ce députés ». Ce fut alors seulement qu’elle prit le titre de reine régente. 

Henri III, roi de Pologne, s’échappa bientôt de Varsovie pour venir tenir d’une main faible, quoique sanguinaire, les rênes du plus malheureux des États, et du plus mauvais gouvernement qui fût alors au monde. 

Le duc Henri de Guise, surnommé le Balafré, prit la place de François son père, et son frère Louis, cardinal, celle du cardinal de Lorraine. Tous deux se mirent à la tête de l’ancien parti, toujours opposé aux princes de la maison de Bourbon. 

Le cardinal de Lorraine avait imaginé le projet de la Ligue, le duc de Guise et son frère l’exécutèrent. Elle commença en Picardie, en 1576, au milieu même de la paix que Henri III venait d’accorder à ses sujets. Il avait déclaré, dans l’assemblée de Moulins, qu’il désavouait la Saint-Barthélemy, à laquelle il n’avait eu que trop de part. Il réhabilitait la mémoire de Coligny et de tous ses amis que le parlement avait condamnés; il donnait des places de sûreté au parti protestant, et même il lui donnait, dans chacun des huit parlements(30) qui partageaient alors la juridiction de tout le royaume, une chambre mi-partie de catholiques et de protestants pour juger leurs procès sans partialité. Les Guises prirent ce temps pour faire cette fameuse et longue conspiration sous le nom de sainte Ligue. 

Le président Hennequin, un conseiller au Châtelet, nommé La Bruyère, et son père, parfumeur sur le Pont-au-Change, furent les premiers qui allumèrent l’embrasement dans Paris. Le roi se trouva, au bout de trois mois, entouré d’un parti formidable dépendant des Guises et du pape. 

Cette conspiration de la moitié du royaume n’avait rien qui annonçât la rébellion et la désobéissance au roi. La religion la rendait respectable et dangereuse. Henri III crut s’en rendre maître en s’en déclarant le chef; mais il n’en fut que l’esclave, et ensuite la victime. Il se vit obligé de révoquer tous ses édits et de faire la guerre au roi de Navarre, qui fut depuis heureusement son successeur, mais pour trop peu de temps, et qui seul pouvait être son défenseur. Il assembla d’abord les premiers états de Blois, le 3 décembre 1576. Le tiers état y fut assis aussi bien que le clergé et la noblesse. Les princes du sang y prirent place suivant l’ordre de leur naissance, et non pas suivant celui des pairies, comme il se pratiquait autrefois; la proximité de la couronne régla leur rang, et ils prirent le pas sans difficulté sur tous les autres pairs du royaume. On en fit une déclaration qui fut enregistrée le 8 janvier 1577. Le parlement n’eut de place à ces états ni en corps, ni par députés; mais le premier président de la chambre des comptes, Antoine Nicolaï, vint y prendre séance et y parler, et chacun des trois ordres nomma des commissaires pour examiner avec lui les besoins de l’État(31).

Ces premiers états de Blois ne donnèrent point d’argent au roi, qui en avait un extrême besoin; mais le clergé demanda la publication du concile de Trente, dont plus de vingt-quatre décrets étaient directement contraires aux lois du royaume et aux droits de la couronne. La noblesse et le tiers état s’y opposèrent avec force. Les trois ordres ne se réunirent que pour laisser le roi dans l’indigence où ses profusions et une guerre malheureuse contre son héritier présomptif l’avaient réduit. 

On a prétendu qu’à ces premiers états de Blois les députés des trois ordres avaient été chargés d’une instruction approuvée du roi, portant que « les cours des parlements sont des états généraux au petit pied ». Cette anecdote se trouve dans l’Examen d’une histoire de Henri IV, assez inconnue, composée par un écrivain nommé M. de Bury; mais l’auteur de l’Examen(32) se trompe. Il est très faux, et il n’est pas possible que les états généraux aient ordonné à leurs députés de dire au roi que les parlements sont des états généraux. L’instruction porte ces propres paroles: « Il faut que tous édits soient vérifiés et comme contrôlés ès cours de parlement, lesquelles, combien qu’elles ne soient qu’une forme des trois états, raccourcie au petit pied, ont pouvoir de suspendre, modifier et refuser lesdits édits(33) ». Voyez les Mémoires de Nevers, page 449 du premier volume. Ainsi les premiers états de Blois ont dit à peu près le contraire de ce qu’on veut leur faire dire. Il faut, en critiquant une histoire, citer juste et se mettre soi-même à l’abri de la critique; il faut surtout considérer que c’était alors un temps de troubles et de factions. 

Le roi, qui dans la décadence de ses affaires se consolait par les plaisirs, permit à des comédiens italiens, dont la troupe se nommait Gli Gelosi, d’ouvrir un théâtre à l’hôtel de Bourbon. Le parlement leur en fit défense sous peine de dix mille livres d’amende. Ils jouèrent malgré l’arrêt du parlement, en avril 1577, avec un concours prodigieux. On ne payait que quatre sous par place. Un fait si petit serait indigne de l’histoire s’il ne servait à prouver qu’alors l’influence de la cour de Rome avait mis la langue italienne à la mode dans Paris, que l’argent y était extrêmement rare, et que la simple volonté du roi suffisait pour rendre un arrêt du parlement inutile. 

Henri III jouait alors une autre comédie. Il s’était enrôlé dans la confrérie des flagellants. On ne peut mieux faire que de rapporter les paroles d’Auguste de Thou. « Ces pénitents, dit-il, ont donné un sens détourné à ce passage des psaumes où David dit qu’il est soumis aux fléaux de la colère du Seigneur, quoniam ego in flagella paratus sum(34); et, dans leur mascarade, ils allaient se fouettant par les rues. » 

Le parlement ne rendit point d’arrêt contre cet abus dangereux, autorisé malheureusement par le roi même. Le cardinal de Lorraine, qui avait assisté comme lui, pieds nus, à la première procession des flagellants, en 1574, en avait remporté une maladie qui l’avait mis au tombeau. Le roi se crut obligé de donner cette farce au peuple pour imposer silence à la Ligue, qui commençait à se former, et au peuple, qui le croyait protecteur secret des hérétiques mais comme il mêlait à cette dévotion ridicule des débauches honteuses trop connues, il se rendit méprisable au peuple même qu’il voulait séduire. Il crut, lorsque la Ligue éclata, qu’il la contiendrait en se mettant lui-même à la tête; mais il ne vit pas que c’était la confirmer solennellement, et lui donner des armes contre lui-même. Toutes ces démarches servirent à creuser son précipice: la Ligue l’obligea à tourner contre Henri de Navarre les armes qu’il aurait voulu employer contre elle. 

Ce fut pendant cette guerre, et après la bataille de Coutras, que le prince Henri de Condé mourut empoisonné à Saint-Jean-d’Angely en Saintonge, le 5 mars 1588. Il faut voir sur cet empoisonnement avéré la lettre de Henri IV à la comtesse de Grammont, Corisande d’Andouin; c’est un des monuments les plus précieux de ces temps horribles(35).

Le grand prévôt de Saint-Jean-d’Angely fit tirer à quatre chevaux le nommé Ancellin Brillant(36), ancien avocat au parlement de Bordeaux, et maître d’hôtel ou contrôleur du prince, convaincu d’avoir fourni le poison. On exécuta en effigie Belcastel, page de la princesse de Condé; on mit en prison la princesse elle-même; elle en appela à la cour des pairs. Elle fut longtemps prisonnière, et ce ne fut que sous le règne de Henri IV que le parlement, sans être assisté d’aucun pair, la déclara innocente. 

CHAPITRE XXX.

ASSASSINAT DES GUISES. PROCÈS CRIMINEL CONTRE LE ROI HENRI III.

Le 9 mai 1588 fut la journée qu’on nomme des Barricades, qui eut de si étranges suites. Le duc de Guise était arrivé dans Paris malgré les ordres du roi, en prétextant qu’il ne les avait pas reçus. Henri III, dont les gardes avaient été désarmés et arrêtés, sortit de Paris et alla tenir les seconds états de Blois. Il n’y eut aucun député du parlement de Paris; presque tout ce qui composait les états était attaché aux Guises. 

Le roi fut d’abord obligé de renouveler le serment d’union de la sainte Ligue, triste cérémonie dont il s’était lui-même imposé la nécessité. Cette démarche enhardit le clergé à demander tout d’une voix que Henri de Navarre fût déclaré exclus de tout droit à la couronne. Il fut secondé par le corps de la noblesse et par celui du tiers état. 

L’archevêque d’Embrun, Guillaume d’Avençon; suivi de douze députés de chaque ordre, vint supplier le roi de confirmer leur résolution. Cet attentat contre la loi fondamentale du royaume était encore plus solennel que le jugement rendu contre le roi Charles VII(37), puisqu’il était fait par ceux qui représentaient le royaume entier; mais Henri III commençait déjà à rouler dans son esprit un autre attentat tout différent. 

Il voyait le duc et le cardinal de Guise maîtres de la délibération des états on le forçait à faire la guerre à Henri de Navarre, et on lui refusait de l’argent pour la soutenir. Il résolut la mort de ces deux frères. Le maréchal d’Aumont lui conseilla de les mettre entre les mains de la justice, et de les faire punir comme criminels de lèse-majesté. Ce parti eût été le plus juste et le plus noble, mais il était impossible. Une grande partie des pairs et des officiers du parlement étaient de la Ligue. On n’aurait pu d’ailleurs rien prouver contre le duc, déclaré par le roi même général de la sainte union. Il s’était conduit avec tant d’art à la journée des Barricades qu’il avait paru réprimer le peuple au lieu de l’exciter à la révolte. De plus, le roi avait donné une amnistie solennelle, et avait juré sur le saint sacrement d’oublier le passé. 

Enfin, dans l’état des choses, au milieu des superstitions qui régnaient, les juges séculiers n’auraient pas osé condamner à la mort le cardinal de Guise. Rome, encore toute-puissante par les préjugés des peuples, donnait à un cardinal le droit d’être criminel de lèse-majesté impunément, et il eût été plus difficile, même selon les lois, de prouver les délits du cardinal que ceux du duc son frère. 

Henri III fit assassiner le duc par neuf de ses gentilshommes, de ceux qu’on nommait les quarante-cinq. Il fallut préparer cette vengeance par beaucoup de perfidie: elle ne pouvait s’exécuter autrement. Le duc de Guise fut tué dans l’appartement du roi(38); mais cette troupe des quarante-cinq, qui avait trempé ses mains dans le sang de leur général, n’osa pas se charger du meurtre d’un prêtre. On trouva quatre malheureux soldats moins scrupuleux, qui le tuèrent à coups de hallebarde. 

Ce double assassinat faisait espérer au roi que la Ligue, consternée, serait bientôt dissipée; mais il s’aperçut qu’il n’avait commis qu’une atrocité imprudente. Le duc de Mayenne, frère des deux princes égorgés, arma pour venger leur mort. Le pape Sixte-Quint excommunia Henri III. Paris tout entier se souleva et court aux armes. 

Le véridique de Thou nous instruit que Henri de Navarre, ce même Henri IV dont la mémoire nous est si chère, avait toujours rejeté avec horreur les offres que plusieurs gentilshommes de son parti lui avaient faites d’assassiner Henri de Guise. Cependant il avait plus à se plaindre du duc de Guise que Henri III. C’était à lui précisément que Guise en voulait; c’était lui que Guise avait fait déclarer par les états indigne de posséder jamais la couronne de France; c’était lui que la faction de Guise avait fait proscrire à Rome par une bulle où il était appelé « génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon »; c’était lui qu’en effet le duc de Guise voulait faire déclarer bâtard, sous prétexte que sa mère, Jeanne de Navarre, avait été autrefois promise en mariage au duc de Clèves. Malgré tant de raisons, Henri IV rejeta constamment une vengeance honteuse, et Henri III l’exerça d’une manière qui devait révolter tous les esprits. 

Toute la France, excepté la cour du roi, disait que l’assassinat était un aussi grand crime dans un souverain que dans un autre homme; crime même d’autant plus odieux qu’il n’est que trop facile, et que de si affreux exemples sont capables de porter une nation à les imiter. 

Anne d’Este, mère des deux princes assassinés, et Catherine de Clèves, veuve du duc de Guise, présentèrent requête au parlement de Paris contre les assassins. Le parlement répondit: 

« Vu par la cour, toutes les chambres assemblées, la requête à elle présentée, etc.; tout considéré, ladite cour a ordonné et ordonne commission d’icelle être délivrée à ladite suppliante. » 

(Du même jour.) Par un second arrêt. Mes Pierre Michon et Jean Courtin furent nommés commissaires, le dernier janvier 1589, pour informer. Henri III avait ordonné qu’on fît le procès à la mémoire du duc; il expédia une commission dans Blois. Le parlement, sur une nouvelle requête, rendit l’arrêt suivant: 

« Vu par la cour, toutes les chambres assemblées, la requête à elle présentée par dame Catherine de Clèves, duchesse douairière de Guise, etc., qui, avertie que ceux qui ont proditoirement meurtri les corps (des Guises) s’efforcent de diffamer injurieusement leur mémoire par une forme de procès, ayant à cette fin député certains prétendus commissaires, au préjudice de la juridiction qui en appartient notoirement à ladite cour par les lois de France, privativement à tous autres juges, quels qu’ils puissent être au moyen de quoi, icelle suppliante a appelé et appelle de l’octroi et exécution de ladite commission, requérant en être reçue appelante, et de tout ce qui s’en est ensuivi et pourra ensuivre, comme de procédures manifestement nulles et faites par des juges notoirement incompétents, et ordonne commission lui être livrée pour intimer sur ledit appel, tant ceux qui ont expédié et délivré ladite commission que les commissaires; et néanmoins ordonner que dès à présent défenses leur soient faites, sur peine d’être déclarés infracteurs des lois certaines et notoires de France, et comme tels punis extraordinairement, de passer outre, ni entreprendre aucune cour de juridiction ou connaissance, etc. Tout considéré, ladite cour a reçu et reçoit ladite de Clèves appelante de l’octroi de ladite commission, exécution d’icelle et de tout ce qui s’en est ensuivi et pourra ensuivre... et cependant, fait inhibition et défenses particulièrement aux commissaires et tous autres de passer outre, etc. Fait en parlement, le premier jour de février 1589. Du TILLET. » 

On rapporte encore une autre pièce imprimée chez Denis Binet, avec permission, 1589. 

AVERTISSEMENT AU PROCÈS.

« Messieurs les députés des provinces du royaume de France, demandeurs selon l’exploit et libelle de M. Pierre Dufour Lévesque, en date du 12 janvier 1589, d’une part, et le peuple et consorts aussi joints, demandeurs d’une part, contre Henri de Va-lois, au nom et en la qualité qu’il procède, défendeur d’autre part; disent par-devant vous messieurs les officiers et conseillers de la couronne de France, tenants la cour de parlement à Paris, que, pour les causes, raisons et moyens ci-après déduits: 

« Ledit Henri de Valois, pour raison du meurtre et assassinat commis ès illustrissimes personnes de messieurs les duc et cardinal de Guise, sera condamné, pour réparation dudit assassinat, à faire amende honorable, nu en chemise, la tête nue et pieds nus, la corde au col, assisté de l’exécuteur de la haute justice, tenant en sa main une torche ardente de trente livres, lequel dira et déclarera en l’assemblée des états, les deux genoux en terre, qu’à tort et sans cause, malicieusement et témérairement, il a commis ou fait commettre ledit assassinat aux dessusdits duc et cardinal de Guise, duquel il demandera pardon à Dieu, à la justice et aux états. Que dès à présent comme criminel et tel déclaré, il sera démis et déclaré indigne de la couronne de France, renonçant à tout tel droit qu’il y pourrait prétendre, et ce, pour les cas plus à plein mentionnés et déclarés au procès, dont il se trouvera bien et dûment atteint et convaincu; outre qu’il sera banni et confiné à perpétuité au couvent et monastère des hiéronymites, assis près du bois de Vincennes, pour là y jeûner au pain et à l’eau le reste de ses jours. Ensemble condamné ès dépens; et à ces fins disent, etc. Par ces moyens et autres que la cour de grâce pourra trop mieux suppléer, concluent les demandeurs avec dépens. Pour l’absence de l’avocat, signé: CHICOT. » 

Cette pièce est plus que suspecte. Bayle, en la citant(39) à l’article Henri de Guise, aurait dû, ce me semble, faire réflexion qu’elle n’est point tirée des registres du parlement, qu’elle n’est point signée d’un avocat, qu’on la suppose signée par Chicot: c’est le même nom que celui du fou du roi. Il n’y est point fait mention de la mère et de la veuve des princes assassinés. Il n’était point d’usage de spécifier au parlement les peines que la justice peut infliger contre un coupable. Enfin cette requête doit être plutôt considérée comme un libelle du temps que comme une pièce judiciaire. Elle sert seulement à faire voir quel était l’emportement des esprits dans ces temps déplorables(40).