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| Index Voltaire | Histoire du Parlement de Paris | Commande CDROM | HISTOIRE DU PARLEMENT DE PARIS (Suite) DE L’USAGE D’ENREGISTRER LES ÉDITS AU PARLEMENT, ET DES PREMIÈRES REMONTRANCES. La cour du parlement devint de jour en jour plus utile en n’étant composée que d’hommes versés dans les lois. Un de ses plus beaux droits était depuis longtemps l’enregistrement des édits et des ordonnances des souverains, et voici comment ce droit s’était établi. Un conseiller du parlement, nommé Jean de Montluc, qui vivait sous Philippe le Bel, avait fait pour son usage un registre des anciens édits, des principaux jugements et des choses mémorables dont il avait en connaissance. On en fit quelques copies. Ce recueil parut d’une très grande utilité dans un temps d’ignorance où les coutumes du royaume n’étaient pas seulement écrites. Les rois de France avaient perdu leur chartrier; ils sentaient la nécessité d’avoir un dépôt d’archives qu’on pût consulter aisément. La cour prit insensiblement l’usage de déposer au greffe du parlement ses édits et ses ordonnances. Cet usage devint peu à peu une formalité indispensable; mais on ne peut savoir quel fut le premier enregistrement, une grande partie des anciens registres du parlement ayant été brûlée dans l’incendie du palais en 1618. Les premières remontrances que fit jamais le parlement furent adressées à Louis XI, sur cette fameuse pragmatique promulguée par Charles VII, et par le clergé de France assemblé à Bourges. C’était une digue opposée aux vexations de la cour de Rome, digue trop faible, qui fut bientôt renversée. On avait décidé dans cette assemblée, avec les ambassadeurs du concile de Bâle, que les conciles étaient supérieurs aux papes, et pouvaient les déposer. La cour de Rome, depuis longtemps, avait imposé sur les peuples, sur les rois, et sur le clergé, un joug étonnant dont on ne trouvait pas la source dans la primitive Église des chrétiens. Elle donnait presque partout les bénéfices, et quand les collateurs naturels en avaient conféré un, le pape disait qu’il l’avait réservé dans son coeur. in petto; il le conférait à celui qui le payait le plus chèrement. et cela s’appelait une réserve. Il promettait aussi les bénéfices qui n’étaient pas vacants, et c’étaient des expectatives. Avait-on enfin obtenu un bénéfice, il fallait payer au pape la première année du revenu, et cet abus, qu’on nomme les annates(1), subsiste encore aujourd’hui. Dans toutes les causes que l’Église avait su attirer à elle, on appelait immédiatement au pape, et il fallait qu’un Français allât à trois cents lieues se ruiner pour la validité de sou mariage ou pour le testament de son père. Une grande partie de ces inconcevables tyrannies fut abolie par la pragmatique de Charles VII. Louis XI voulut obtenir du pape Pie II le royaume de Naples pour son cousin germain Jean d’Anjou, duc titulaire de Calabre. Le pape, encore plus fin que Louis XI parce qu’il était moins emporté, commença par exiger de lui l’abolition de la pragmatique. Louis n’hésita pas à lui sacrifier l’original même; on le traîna ignominieusement dans les rues de Rome; on en triompha comme d’un ennemi de la papauté: Louis XI fut comblé de bénédictions et de remerciements. L’évêque d’Arras, qui avait porté la pragmatique à Rome, reçut le même jour le bonnet de cardinal. Pie II envoya au roi une épée bénite; mais il se moqua de lui, et ne donna point à son cousin le royaume de Naples. Louis XI, avant de tomber dans ce piège, avait demandé l’avis de la cour du parlement; elle lui présenta un mémoire en quatre-vingt-neuf articles, intitulé « Remontrances touchant les privilèges de l’Église gallicane »; elles commencent par ces mots: « En obéissant comme de raison au bon plaisir du roi notre sire. » Et il est à remarquer que depuis le LXXIIIe jusqu’au LXXXe article, le parlement compte quatre millions six cent quarante-cinq mille huit cents écus extorqués à la France par la chambre apostolique, depuis l’invention de ces monopoles. Observons ici qu’il n’y avait pas trente ans que Jean XXII réfugié dans Avignon, avait inventé ces exactions, qui le rendirent le plus riche de tous les papes, quoiqu’il n’eût presque aucun domaine en Italie. Le roi Louis XI, s’étant depuis raccommodé avec le pape, lui sacrifia encore la pragmatique, en 1469; et c’est alors que le parlement, soutenant les intérêts de l’État, fit de son propre mouvement de très fortes remontrances que le roi n’écouta pas; mais ces remontrances étant le voeu de la nation entière, et Louis XI s’étant encore brouillé avec le pape, la pragmatique, traînée à Rome dans la boue, fut en honneur et en vigueur dans toute la France. C’est ici que nous devons observer que cette compagnie fut dans tous les temps le bouclier de la France contre les entreprises de la cour de Rome. Sans ce corps, la France aurait eu l’humiliation d’être un pays d’obédience. C’est à lui qu’on doit la ressource des appels comme d’abus, ressource imitée de la loi praemunire d’Angleterre. Ce fut en 1329 que Pierre de Cugnières, avocat du roi, avait proposé le premier ce remède contre les usurpations de l’Église(2). Quelque despotique que fût Louis XI, le parlement protesta contre les aliénations du domaine de la couronne; mais on ne voit pas qu’il fît des remontrances. Il en fit en 1482 au sujet de la cherté du blé; elles ne pouvaient avoir que le bien public pour objet. Il fut donc en pleine possession de faire des représentations sous le plus absolu de tous les rois; mais il n’en fit ni sur l’administration publique, ni sur celle des finances. Celle qu’il fit au sujet du blé n’était qu’une affaire de police. Son arrêt au sujet de l’imprimerie fut cassé par Louis XI, qui savait faire le bien quand il n’était point de son intérêt de faire le mal. Cet art admirable avait été inventé par des Allemands. Trois d’entre eux, en 1470, avaient apporté en France quelques épreuves de cet art naissant; ils exercèrent même leurs talents sous les yeux de la Sorbonne. Le peuple, alors très grossier, et qui l’a été très longtemps, les prit pour des sorciers. Les copistes, qui gagnaient leur vie à transcrire le peu d’anciens manuscrits qu’on avait en France, présentèrent requête au parlement contre les imprimeurs; ce tribunal fit saisir et confisquer tous leurs livres. Le roi lui défendit de connaître de cette affaire, l’évoqua à son conseil, et fit payer aux Allemands le prix de leurs ouvrages; mais sans marquer d’indignation contre un corps plus jaloux de conserver les anciens usages que soigneux de s’instruire de l’utilité des nouveaux. DU PARLEMENT DANS LA MINORITÉ DE CHARLES VIII, ET COMMENT IL REFUSA DE SE MÊLER DU GOUVERNEMENT ET DES FINANCES. Après la mort de Louis XI, dans l’extrême jeunesse de Charles VIII, qui entrait dans sa quatorzième année, le parlement ne fit aucune démarche pour augmenter son pouvoir. Au milieu des divisions et des brigues de Mme de Bourbon-Beaujeu, fille de Louis XI; du duc d’Orléans, héritier présomptif de la couronne, qui fut depuis Louis XII; et du duc de Bourbon, frère aîné du prince de Bourbon-Beaujeu, le parlement resta tranquille: il ne s’occupa que du soin de rendre la justice, et de donner au peuple l’exemple de l’obéissance et de la fidélité. Mme de Beaujeu, qui avait l’autorité principale, quoique contestée, assembla les états généraux en 1484. Le parlement ne demanda pas seulement d’y être admis. Les états donnèrent le gouvernement de la personne du roi à Mme de Beaujeu, sa soeur, selon le testament de Louis XI. Le duc d’Orléans, ayant levé des troupes, crut qu’il mettrait la ville de Paris dans son parti si le parlement se déclarait en sa faveur. Il alla au palais, le 10 janvier 1484, et représenta aux chambres assemblées, par la bouche de Denis Le Mercier, chancelier de son apanage, qu’il fallait qu’on ramenât à Paris le roi, qui était alors à Melun, et qu’il gouvernât par lui-même avec les princes. Jean de La Vaquerie, premier président, répondit au nom des chambres ces propres paroles: « Le parlement est pour rendre justice au peuple; les finances, la guerre, le gouvernement du roi, ne sont point de son ressort. » Il l’exhorta pathétiquement à demeurer dans son devoir, et à ne point troubler la paix du royaume. Le duc d’Orléans laissa ses demandes par écrit, le parlement ne fit point de réponse. Le premier président, accompagné de quatre conseillers et de l’avocat du roi, alla recevoir à Melun les ordres de la cour, qui donna de justes éloges à sa conduite. Cette conduite si respectable ne se démentit, ni dans la guerre que le duc d’Orléans fit à son souverain, ni dans celle que Charles VIII fit depuis en Italie. Sous Charles VIII il ne se mêla des finances du royaume en aucune manière; cette partie de l’administration était entièrement entre les mains de la chambre des comptes et des généraux des finances: il arriva seulement que Charles VIII, en 1496, dans son expédition brillante et malheureuse d’Italie, voulut emprunter cent mille écus de la ville de Paris; chaque corps fut invité à prêter une partie de la somme: l’Hôtel de Ville prêta cinquante mille francs; les corps des métiers en prêtèrent aussi cinquante mille. On ne sait pas ce que prêtèrent les officiers de la chambre des comptes, ses registres sont brûlés. Ceux qui ont échappé à l’autre incendie, qui consuma une partie du palais, portent que le cardinal du Maine, le sire d’Albret, le sire de Clérieux, gouverneur de Paris, le sire de Graville, amiral de France, vinrent proposer aux officiers du parlement de prêter aussi quelques deniers au roi, le 6 août. Il fallait que Charles VIII et son conseil eussent bien mal pris leurs mesures dans cette malheureuse guerre pour être obligés de se servir d’un amiral de France, d’un cardinal, d’un prince, comme de courtiers de change, pour emprunter de l’argent d’une compagnie de magistrats qui n’ont jamais été riches. Le parlement ne prêta rien. « Il remontra aux commissaires la nécessité et indigence du royaume, et le cas si piteux que, non indiget manuscribentis, qui sera cause d’ennui et atédiation aux lisants qui nec talia legendo temperent a lacrymis. On pria les commissaires, comme grands personnages, qu’ils en fissent remontrance au roi, lequel est bon prince. » Bref, le parlement garda son argent. C’est une affaire particulière; elle n’a de rapport à l’intérêt public que la nécessité et indigence du royaume, alléguée par le parlement comme la cause de son refus(3). Le règne de Louis XII ne produisit pas la moindre difficulté entre la cour et le parlement de Paris. Ce prince, en répudiant sa femme, fille de Louis XI, avec laquelle il avait habité vingt années, et en épousant Anne de Bretagne, ancien objet de ses inclinations, ne s’adressa point au parlement, quoiqu’il fût l’interprète et le modérateur des lois du royaume. Ce corps était composé de jurisconsultes séculiers et ecclésiastiques. Les pairs du royaume, représentant les anciens juges de toute la nation, y avaient séance; il eût été naturel dans tous les États du monde qu’un roi, dans une pareille conjoncture, n’eût fait agir que le premier tribunal de son royaume; mais le préjugé, plus fort que la législation et que l’intérêt des nations entières, avait dès longtemps accoutumé les princes de l’Europe à rendre les papes arbitres de leurs mariages et du secret de leur lit. On avait fait un point de religion de cette coutume bizarre par laquelle ni un particulier, ni un souverain, ne pouvait exclure une femme de son lit, et en recevoir une autre, sans la permission d’un pontife étranger. Le pape Alexandre VI, souillé de débauches et de crimes, envoya en France ce fameux César Borgia, l’un de ses bâtards, et le plus méchant homme de la chrétienté, chargé d’une bulle qui cassait le mariage du roi avec Jeanne, fille de Louis XI, et lui permettait d’épouser Anne de Bretagne. Le parlement ne fit d’autre démarche que celle d’aller en corps, suivant l’usage, au-devant de César Borgia, légat à latere. Louis XII donna la duché-pairie de Nevers à un étranger, à un Seigneur de la maison de Clèves; c’était le premier exemple qu’on en eût en France. Ni les pairs ni le parlement n’en murmurèrent. Et lorsque Henri II fit duc et pair un Montmorency, dont la maison valait bien celle de Clèves, il fallut vingt lettres de jussion pour faire enregistrer les lettres de ce duc de Montmorency. C’est qu’il n’y eut aucun levain de fermentation du temps de Louis XII, et que du temps de Henri II tous les ordres de l’État commençaient à être échauffés et aigris. ES GRANDS CHANGEMENTS FAITS SOUS LOUIS XII, TROP NÉGLIGÉS PAR LA PLUPART DES HISTORIENS. Louis XII acheva d’établir la jurisprudence du grand conseil sédentaire à Paris. Il donna une forme au parlement de Normandie et à celui de Provence, sans que celui de Paris fût consulté sur ces établissements, ni qu’il en prît ombrage. Presque tous nos historiens ont négligé jusqu’ici de faire mention de cette barrière éternelle que Louis XII mit entre la noblesse et la robe. Les baillis et prévôts, presque tous chevaliers, étaient les successeurs des anciens comtes et vicomtes: ainsi le prévôt de Paris avait été souverain juge à la place des vicomtes de Paris. Les quatre grands baillis, établis par saint Louis, étaient les quatre grands juges du royaume. Louis XII voulut que tous les baillis et prévôts ne pussent juger s’ils n’étaient lettrés et gradués. La noblesse, qui eût cru déroger si elle eût su lire et écrire, ne profita pas du règlement de Louis XII. Les baillis conservèrent leur dignité et leur ignorance; des lieutenants lettrés jugèrent en leur nom, et leur ravirent toute leur autorité. Copions ici un passage entier d’un auteur connu(4). « On payait quarante fois moins d’épices qu’aujourd’hui. Il n’y avait dans le bailliage de Paris que quarante-neuf sergents, et à présent il y en a plus de cinq cents: il est vrai que Paris n’était pas la cinquième partie de ce qu’il est de nos jours; mais le nombre des officiers de justice s’est accru dans une bien plus grande proportion que Paris; et les maux inséparables des grandes villes ont augmenté plus que le nombre des habitants. « Il maintint l’usage où étaient les parlements du royaume de choisir trois sujets pour remplir une place vacante: le roi nommait un des trois. Les dignités de la robe n’étaient données alors qu’aux avocats: elles étaient le prix du mérite, ou de la réputation qui suppose le mérite. Son édit de 1499, éternellement mémorable, et que nos historiens n’auraient pas dû oublier, a rendu sa mémoire chère à tous ceux qui rendent la justice, et à ceux qui l’aiment. Il ordonne par cet édit qu’on suive toujours la loi, malgré les ordres contraires à la loi, que l’importunité pourrait arracher du monarque. » COMMENT LE PARLEMENT SE CONDUISIT DANS L’AFFAIRE DU CONCORDAT. Le règne de François Ier fut un temps de prodigalité et de malheurs. S’il eut quelque éclat, ce fut par la renaissance des lettres, jusqu’alors méprisées. L’encouragement que Charles-Quint, François Ier et Léon X donnèrent à l’envi l’un de l’autre aux sciences et aux beaux-arts rendit ce siècle mémorable. La France commença pour lors à sortir pour quelque temps de la barbarie; mais les malheurs causés par les guerres et par la mauvaise administration furent beaucoup plus grands que l’avantage de commencer à s’instruire ne fut considérable. La première affaire dans laquelle le parlement entra avec une fermeté sage et respectueuse fut celle du concordat. Louis XI avait toujours laissé subsister la pragmatique, après l’avoir imprudemment sacrifiée. Louis XII, trahi par le pape Alexandre VI, et violemment outragé par Jules II, avait rendu toute sa vigueur à cette loi du royaume, qui devait être la loi de toutes les nations chrétiennes. La cour de Rome dominait dans toutes les autres cours, ou du moins négociait toujours à son avantage. L’empereur Frédéric III, les électeurs et les princes d’Allemagne, avaient fait un concordat avec Nicolas V, en 1448, avant que Louis VI eût renoncé à la pragmatique, et l’eût ensuite favorisée. Ce concordat germanique subsiste encore: le pape y a beaucoup gagné: il est vrai qu’il ne vend point d’expectatives ni de réserves; mais il nomme à la plupart des canonicats six mois de l’année; il est vrai qu’on ne lui paye point d’annates, mais on lui paye une taxe qui en tient lieu: tout a été vendu dans l’Église sous des noms différents. Frédéric III reçut des reproches des états de l’empire, et son concordat demeura en vigueur. François Ier, qui avait besoin du pape Léon X, comme Louis XI avait eu besoin de Pie II, fit, à l’exemple de Frédéric III, un concordat dans lequel on dit que le roi et le pape avaient pris ce qui ne leur appartenait pas, et donné ce qu’ils ne pouvaient donner; mais il est très vrai que le roi, en reprenant par ce traité le droit de nommer aux évêchés et aux abbayes de son royaume, ne reprenait que la prérogative de tous les premiers rois de France. Les élections causaient souvent des troubles, et la nomination du roi n’en apporte pas. Les rois avaient fondé tous les biens de l’Èglise, ou avaient succédé aux princes dont l’Église avait reçu ces terres: il était juste qu’ils conférassent les bénéfices fondés par eux, sauf aux seigneurs, descendants reconnus des premiers fondateurs, de nommer dans leurs terres à ces biens de l’Église, donnés par leurs ancêtres, comme le roi devait conférer les biens donnés par les rois ses aïeux. Mais il n’était ni dans la loi naturelle, ni dans celle de Jésus- Christ, qu’un évêque ultramontain reçût en argent comptant la première année des fruits que ces terres produisent; que la promotion d’un évêque d’un siège à un antre valût encore à ce pontife étranger une année des revenus des deux évêchés; qu’un évêque n’osât s’intituler pasteur de son troupeau que par la permission du saint-siège de Rome, jadis l’égal en tout des autres sièges. Cependant les droits des ecclésiastiques gradués étaient conservés: de trois bénéfices vacants, ils pouvaient, par la pragmatique, en postuler un, et par le concordat on leur accordait le droit d’impétrer un bénéfice pendant quatre mois de l’année; ainsi l’université n’avait point à se plaindre de cet arrangement. Le concordat déplut à toute la France. Le roi vint lui-même au parlement; il y convoqua plusieurs évêques, le chapitre de la cathédrale de Paris, et des députés de l’université. Le cardinal de Boissy, à la tête du clergé convoqué, dit « qu’on ne pouvait recevoir le concordat sans assembler toute l’Église gallicane. » François Ier lui répondit: « Allez donc à Rome contester avec le pape ». Le parlement, après plusieurs séances, conclut à rejeter le concordat jusqu’à l’acceptation de l’Église de France. L’université défendit aux libraires, qui alors dépendaient d’elle, d’imprimer le concordat; elle appela au futur concile. Le conseil du roi rendit un édit par lequel il défendait à l’université de se mêler des affaires d’État, sous peine de privation de ses privilèges. Le parlement refusa d’enregistrer cet édit; tout fut en confusion. Le roi nommait-il un évêque, le chapitre en élisait un autre; il fallait plaider. Les guerres fatales de François Ier ne servirent qu’à augmenter ces troubles. Il arriva que le chancelier Duprat, premier auteur du concordat, et depuis cardinal, s’étant fait nommer archevêque de Sens par la mère du roi, régente du royaume pendant la captivité de ce monarque, on ne voulut point le recevoir; le parlement s’y opposa; on attendit la délivrance du roi. Ce fut alors que François Ier attribua à la juridiction du grand conseil la connaissance de toutes les affaires qui regardent la nomination du roi aux bénéfices(5). Il est à propos de dire que ce grand conseil avait succédé au véritable conseil des rois, composé autrefois des premiers du royaume, de même que le parlement avait succédé aux quatre grands baillis de saint Louis, aux parloirs du roi. On ne peut faire un pas dans l’histoire qu’on ne trouve des changements dans tous les ordres de l’État et dans tous les corps. Ce grand conseil fut fixé à Paris par Charles VIII. Il n’avait pas la considération du parlement de Paris, mais il jouissait d’un droit qui le rendait supérieur en ce point à tous les parlements: c’est qu’il connaissait des évocations des causes jugées par les parlements mêmes; il réglait quelle cause devait ressortir à un parlement ou à un autre; il réformait les arrêts dans lesquels il y avait dés nullités; il faisait, en un mot, ce que fait le conseil d’État, qu’on appelle le conseil des parties. Les parlements lui ont toujours contesté sa juridiction. Les rois, trop souvent occupés de guerres malheureuses, ou de troubles intestins plus malheureux encore, ont pu rarement fixer les bornes de chaque corps, et établir une jurisprudence certaine et invariable. Toute autorité veut toujours croître, tandis que d’autres puissances veulent la diminuer. Les établissements humains ressemblent aux fleuves, dont les uns enflent leurs cours, et les autres se perdent dans des sables. CHAPITRE
XVI.
Depuis l’extinction du gouvernement féodal en France, on ne combattait plus qu’avec de l’argent, surtout quand on faisait la guerre en pays étrangers. Ce n’était pas avec de l’argent que les Francs et les autres barbares du Nord avaient combattu; ils s’étaient servis de fer pour ravir l’argent des autres nations. C’était tout le contraire quand Louis XII et François Ier passèrent en Italie. Louis XII avait acheté des Suisses, et ne les avait point payés. Ces Suisses demandèrent leur argent l’épée à la main; ils assiégèrent Dijon. Le faible Louis XII eut beaucoup de peine à les apaiser. Ces mêmes Suisses se tournèrent contre François Ier. Le pape Léon X, qui n’avait pas encore signé le concordat avec le roi, animait contre lui les cantons; et ce fut pour résister aux Suisses que le chancelier Duprat, auparavant premier président, prostitua la magistrature au point de la vendre. Il mit à l’encan vingt charges nouvelles de conseillers au parlement. Louis XII avait auparavant vendu, dans un même besoin, les charges des généraux des finances vénales. Ce mal était bien moins grand et bien moins honteux; mais vendre des charges de juges au dernier enchérisseur, c’était un opprobre qui consterna le parlement. Il fit de très fortes remontrances; mais Duprat les ayant éludées, il fallut obéir; les vingt conseillers nouveaux furent reçus; on les distribua, dix dans une chambre des enquêtes, et dix dans une autre. La même innovation se fit dans tous les autres parlements du royaume; et c’est depuis ce temps que les charges furent presque toutes vénales en France. Un impôt également réparti, et dont les corps de ville et les financiers même auraient avancé les deniers, eut été plus raisonnable et plus utile; mais le ministère comptait sur l’empressement des bourgeois, dont la vanité achèterait à l’envi ces nouvelles charges. Ce trafic ouvrit le sanctuaire de la justice à des gens quelquefois si indignes d’y entrer que dans l’affaire de Semblançay, surintendant des finances, trahi, dit-on, par un de ses commis nommé Gentil, jugé par commissaires, condamné à être pendu au gibet de Montfaucon, ce Gentil, qui lui avait volé ses papiers justificatifs, et qui craignait d’être un jour recherché, acheta, pour se mettre à l’abri, une charge de conseiller au parlement; de conseiller il devint président; mais ayant continué ses malversations, il fut dégradé, et condamné à la potence par le parlement même: on l’exécuta sous le gibet de Montfaucon, où son infidélité avait conduit son maître. L’argent provenu de la vente de vingt charges de magistrature à Paris, et d’environ trente autres dans le reste du royaume, ne suffisant pas à François Ier pour sa malheureuse expédition d’Italie, il acheta la grille d’argent dont Louis XI avait orné l’église de Saint-Martin de Tours. Elle pesait six mille sept cent soixante et seize marcs deux onces moins un gros; il prit aussi des ornements d’argent dans d’autres églises: faibles secours pour conquérir le Milanais et le royaume de Naples, qu’il ne conquit point. Le payement de cette argenterie fut assigné sur ses domaines; il y en avait pour deux cent cinquante mille francs. Les moines et les chanoines, pour se mettre à l’abri des censures de Rome, et encore plus pour assurer leur payement sur le domaine du roi, voulurent que ce marché fut enregistré au parlement. Le roi envoya le capitaine Frédéric, commandant de la garde écossaise, porter au parlement les lettres patentes pour l’enregistrement (20 juin 1522). L’avocat du roi Jean Le Lièvre parla; il exposa les cas ou ce n était pas la coutume de prendre l’argent des églises, et les cas où il était permis de le prendre. Il fut arrêté que la cour écrirait au roi les raisons pour lesquelles icelles lettres patentes ne pouvaient être publiées. C’est le premier exemple que nous ayons des remontrances du parlement sur un objet de finances(6). Il s’agissait proprement de prévenir un procès entre le domaine du roi et les gens d’église. Le roi renvoya, le 27 juin, le même capitaine Frédéric avec une lettre, laquelle finissait par ces paroles: « L’impossible serait de prendre les treillis de Saint-Martin de Tours, et autres joyaux des églises qui ne sont que trois ou quatre, qu’il ne vienne à la connaissance publique d’un chacun, et y en aura plus grand nombre qui le sauront par la prise que par la publication dudit édit; pourquoi vous mandons derechef et très expressément, et d’autant que craignez la rupture de nos affaires, qui sont telles, et de telle importance que chacun sait, que vous procédiez à la publication et vérification de notredit édit: car ceux de ladite église de Saint-Martin demandent ledit édit en cette forme, si n’y faites plus de difficulté, pour autant que nos affaires nous pressent de si près que la longueur est plus préjudiciable à nous et à notre royaume que ne le vous pourrions écrire. Donné à Lyon le 23 juin. Sic signatum: François. Et plus bas:Gédoin. Le parlement ordonna que les lettres patentes du roi seraient lues, publiées et enregistrées, quoad domanium duntaxat, c’est-à-dire seulement pour ce qui regarde le domaine du roi: « plus la cour a ordonné que le chancelier arrivé en cette ville, la cour le mandera venir céans pour lui faire remontrances que la cour avisera pour le bien de la justice et choses publiques de ce royaume ». Le parlement de Paris mander un chancelier qui est son chef et celui de toutes les cours de justice! lui que le parlement appelle Monseigneur, tandis qu’il ne donne que le titre de Monsieur au premier prince du sang! mais nous avons déjà vu combien tous les usages changent(7). D’ailleurs le chancelier Duprat, auteur du concordat et de tant de vexations, était en horreur, et la haine publique ne connaît point de règle. La même année 1522, il y eut aussi des remontrances du parlement au sujet du domaine aliéné par le roi à l’Hôtel de Ville de Paris pour le payement d’un impôt sur le vin et sur le pied-fourché, impôt dont l’Hôtel de Ville avait avancé les deniers. Ces remontrances sont l’origine de celles qui ont été faites sous tous les règnes suivants. DU JUGEMENT DE CHARLES, DUC DE BOURBON, PAIR, GRAND CHAMBRIER Ce fameux Charles de Bourbon, qui avait tant contribué à la gloire de la France, à la bataille de Marignan, qui fit depuis son roi prisonnier à la bataille de Pavie, et qui mourut en prenant Rome d’assaut, ne quitta la France, et ne fut la cause de tant de malheurs que pour avoir perdu un procès. Il est vrai qu’il s’agissait de presque tous ses biens(8). Louise de Savoie(9), mère de François Ier, n’ayant pu obtenir de lui qu’il l’épousât en secondes noces, voulut le ruiner; elle était fille d’une Bourbon, et cousine germaine de Susanne de Bourbon, femme du connétable, laquelle venait de mourir. Non seulement Susanne avait laissé tous ses biens par testament à son mari, mais il en était héritier par d’anciens pactes de famille, observés dans tous les temps. Le droit de Charles de Bourbon était encore plus incontestable par son contrat de mariage, Charles et Susanne s’étant cédé mutuellement leurs droits, et les biens devant appartenir au survivant. Cet acte avait été solennellement confirmé par Louis XII, et paraissait à l’abri de toute contestation. Mais la mère du roi, régente du royaume pendant que son fils allait à la guerre d’Italie, étant outragée et toute-puissante, conseillée par le chancelier Duprat, ce grand auteur de plus d’une infortune publique, intenta procès devant le parlement de Paris, et eut le crédit de faire mettre en séquestre tous les biens du connétable. Ce prince, d’ailleurs maltraité par François Ier, ne résista pas aux sollicitations de Charles-Quint; il alla commander les armées de l’empereur, et fut le fléau de ceux qui l’avaient persécuté. Aux nouvelles de la défection du connétable, le roi différa son voyage d’Italie. Il donna commission au maréchal de Chabanes, grand-maître de sa maison, au premier président du parlement de Normandie, et à un maître des requêtes, d’aller interroger les confidents du connétable, qui furent d’abord mis en prison. Parmi ces confidents ou complices étaient deux évêques, celui d’Autun et celui du Puy. Un secrétaire du roi servit de greffier. C’est encore ici une marque évidente que les formalités changeaient selon les temps et selon les lieux. Le reste de l’instruction fut fait par de nouveaux commissaires Jean de Selve, premier président du parlement de Paris; Jean Solat, maître des requêtes; François de Loyne, président aux enquêtes; Jean Papillon, conseiller. Le roi ordonna, par des lettres réitérées, du 20 septembre, du 15 et du 20 octobre 1522, de faire le procès au connétable absent, et à ses complices emprisonnés. Les quatre commissaires conseillèrent au roi de renvoyer l’affaire au parlement de Paris; et le roi, par une lettre du 1er novembre, leur témoigna qu’il désapprouvait beaucoup ce conseil. Ces commissaires instruisirent donc le procès des prisonniers à Loches. Mais enfin le roi, incertain de la manière dont il fallait juger deux évêques, et craignant de se commettre avec Rome, renvoya l’affaire au parlement de Paris. Il ne fut plus question des deux évêques, on n’en parla plus; les laïques seuls furent condamnés ils furent jugés au mois de janvier 1523, les uns à mort, les autres à d’autres peines. Le seigneur de Saint-Vallier, entre autres, fut condamné à perdre la tête, le 16 janvier 1523. C’est lui dont on prétend que les cheveux blanchirent en peu d’heures, après la lecture de son arrêt(10). La tradition ajoute que François Ier ne lui sauva la vie que pour jouir de Diane de Poitiers, sa fille. Cette tradition serait bien plus vraisemblable que l’autre si Diane n’avait pas été alors un enfant de quatorze ans, qui n’avait pas encore paru à la cour(11). Quant au connétable de Bourbon, le roi vint le juger lui-même au parlement, le 8 mars 1523, accompagné seulement de deux nouveaux pairs, un duc d’Alençon, et un duc de Bourbon-Vendôme; les évêques de Langres et de Noyon furent les seuls pairs ecclésiastiques qui s’y trouvèrent: ils se retirèrent, ainsi que tous les conseillers-clercs, quand on alla aux opinions. Il fut seulement ordonné qu’on ajournerait le connétable à son de trompe. Cette vaine cérémonie se fit à Lyon, parce que cette ville passait pour être la dernière du royaume du côté de l’Italie, le Dauphiné, qui appartenait au dauphin, n’étant pas regardé comme province du royaume. Pendant qu’on faisait ces procédures, le connétable commandait déjà l’armée ennemie; il entrait en Provence pour répondre à son ajournement, et comparaissait en assiégeant Marseille. Le roi, irrité que le parlement de Paris n’eût pas jugé à mort tous les complices de ce prince, nomma un président de Toulouse avec cinq conseillers, deux présidents de Bordeaux et quatre conseillers, deux conseillers du grand conseil, et un président de Bretagne, pour juger avec le parlement de Paris le reste des accusés, auxquels on n’avait pas encore fait le procès. Nouvel exemple bien frappant de la variété des usages et des formes(12). Cependant on poursuivit lentement le procès contre le connétable; il fallait trois défauts de comparaître pour qu’on jugeât, comme on disait alors, en profit de défaut; mais toutes ces poursuites cessèrent quand le roi fut vaincu et pris à Pavie par l’armée, dans laquelle un des chefs était ce même Charles de Bourbon. Il fallut, au lieu de lui faire son procès, lui restituer, par le traité de Madrid, toutes ses terres, tous ses biens, meubles et immeubles, dans l’espace de six semaines, lui laisser le droit d’exercer ses prétentions sur la souveraineté de la Provence, et promettre de ne faire aucune poursuite contre ses amis et ses serviteurs. Le roi signa ce traité. Il crut, quand il revint en France, que la politique ne lui permettait pas de tenir la parole à ses vainqueurs; et après la mort du connétable, tué en prenant Rome, François Ier le condamna, le 26 juillet 1527, dans la grand’chambre du parlement, assisté de quelques pairs. Le chancelier Duprat prononça l’arrêt qui « damnait et abolissait sa mémoire et renommée à perpétuité », et qui confisquait tous ses biens, meubles et immeubles. Pour ses biens, on en rendit une partie à sa maison; et pour sa renommée, elle a toujours été celle d’un héros qui eut le malheur de se trop venger d’une injustice qu’on lui avait faite. DE L’ASSEMBLÉE DANS LA GRAND’SALLE DU PALAIS, A L’OCCASION DU DUEL ENTRE CHARLES-QUINT ET FRANÇOIS Ier. Après que François Ier, mal conseillé par son courage et par l’amiral Bonnivet, eut perdu la bataille de Pavie, où il fit des actions de héros et où il fut fait prisonnier; après qu’il eut langui une année entière en prison, il fallut exécuter le fatal traité de Madrid, par lequel il avait promis de céder au victorieux Charles-Quint la Bourgogne, que cet empereur regardait comme le patrimoine de ses ancêtres. Il ne consulta, sur cette affaire délicate, ni le parlement de Paris, ni le parlement de Bourgogne établi par Louis XI; mais il se fit représenter, à Cognac où il était, par des députés des états de Bourgogne, qu’il n’avait pu aliéner son domaine, et que, s’il persistait à céder la Bourgogne à l’empereur, ils en appelleraient aux états généraux, à qui seuls il appartenait d’en juger. Les députés des états de Bourgogne savaient bien que les états généraux de l’empire avaient autant de droit que les états de France de juger cette question, ou plutôt qu’elle n’était que du ressort du droit de la guerre. Le vainqueur avait imposé la loi au vaincu: fallait-il que le vaincu accomplît ou violât sa promesse(13)? L’empereur, en reconduisant son prisonnier au delà de Madrid, l’avait conjuré de lui dire franchement, et sur sa foi de gentilhomme, s’il était dans la résolution d’accomplir le traité, et avait même ajouté qu’en quelque disposition qu’il fût il n’en serait pas moins libre. François Ier avait répondu qu’il tiendrait sa parole. L’empereur répliqua: « Je vous crois; mais si vous y manquez, je publierai partout que vous n’en avez pas usé en homme d’honneur. » L’empereur était donc en droit de reprocher au roi que, s’il avait combattu en brave chevalier à Pavie, il ne se conduisait pas en loyal chevalier en manquant à sa promesse. Il dit aux ambassadeurs de France que le roi leur maître avait procédé de mauvaise foi, et que, quand il voudrait, il le lui soutiendrait seul à seul, c’est-à-dire dans un combat singulier(14). Le roi, à qui on rapporta ce discours public, présenta sa réponse par écrit à l’ambassadeur de l’empereur, qui s’excusa de la lire, parce qu’il avait déjà pris congé. Vous l’entendrez au moins, dit le roi; et il lui fit lire l’écrit signé de sa main et par Robertet, secrétaire d’État. Cet écrit portait en propres mots: « Vous faisons entendre que si vous nous avez voulu ou voulez nous charger, que jamais nous ayons fait chose qu’un gentilhomme, aimant son honneur, ne doive faire, nous disons que vous avez menti par la gorge, et qu’autant de fois que vous le direz vous mentirez; étant délibéré de défendre notre honneur jusqu’au dernier bout de notre vie; pour quoi, puisque contre vérité vous nous avez voulu charger, désormais ne nous écrivez aucune chose, mais nous assurez le camp, et nous vous porterons les armes; protestant que si, après cette déclaration, en autres lieux vous écrivez ou dites paroles qui soient contre notre honneur, que la honte du délai en sera vôtre; vu que venant audit combat, c’est la fin de toutes écritures. Fait en notre bonne ville et cité de Paris, le vingt-huitième jour de mars de l’an 1527, avant Pâques. François. » (10 septembre 1528) Le roi envoya ce cartel à l’empereur par un héraut d’armes. Charles-Quint envoya sa réponse par un autre héraut. Le roi la reçut dans la grand’salle du palais; il était sur un trône élevé de quinze marches devant la table de marbre. A sa droite, sur un grand échafaud, étaient assis le roi de Navarre, le duc d’Alençon, le comte de Foix, le duc de Vendôme, le duc de Ferrare de la maison d’Este, le duc de Chartres, le duc d’Albanie, régent d’Écosse. De l’autre côté étaient le cardinal Salviati, légat du pape, les cardinaux de Bourbon, Duprat, de Lorraine, l’archevêque de Narbonne. Au-dessous des princes étaient les présidents et les conseillers du parlement, et au-dessous du banc des prélats étaient les ambassadeurs. Ce fut la première fois que le parlement en corps prit place dans une assemblée de tous les grands et de tous les ministres étrangers; et il y tint la place la plus honorable qu’on pût lui donner. Il est vrai que ce grand appareil se réduisit à rien; le roi ne voulut écouter le héraut de l’empereur qu’en cas qu’il apportât la sûreté du camp, c’est-à-dire la désignation du lieu où Charles-Quint voulait combattre. En vain le héraut voulut parler, le roi lui imposa silence. Nous ne rapportons ici cette illustre et vaine cérémonie que pour faire voir dans quelle considération était alors le parlement de Paris. Les maîtres des requêtes et les conseillers du grand conseil furent placés derrière les évêques pairs de France, et les autres prélats; les membres de la chambre des comptes n’eurent point de séance, quoique d’ordinaire ils eu aient une égale à celle du parlement, dans toutes les cérémonies publiques. L’ordre des cérémonies a changé en France comme tout le reste. A l’entrée du roi Louis XII, les processions des paroisses marchèrent les premières, celles des quatre ordres mendiants les secondes: elles furent suivies de la chambre des comptes, ensuite parut l’Hôtel de Ville; il fut suivi du Châtelet; après le Châtelet venait le parlement en robes rouges; les chevaliers de l’hôtel du roi et deux cents hommes d’armes suivaient à cheval, et le prévôt de Paris à cheval avec douze gardes fermait la marche. L’université ne parut point; elle attendit le roi à la porte de Notre-Dame. Le cérémonial observé à l’entrée de François Ier fut tout différent; et il y eut encore des changements à celles de Henri II et de Charles IX, tant l’inconstance a régné dans les petites choses comme dans les grandes, et dans la forme de l’appareil comme dans la forme du gouvernement. (1537) Le parlement fit une nouvelle cérémonie à laquelle on ne pouvait donner un autre nom: ce fut de condamner juridiquement l’empereur Charles-Quint. Il faisait toujours la guerre à François Ier, et l’accusait devant toute l’Europe d’avoir violé sa parole, et d’avoir appelé les Turcs en Italie. Le roi le fit ajourner comme son vassal pour les comtés de Flandre et d’Artois. Il faut être bien sûr d’être le maître chez soi pour faire de telles procédures. Il oubliait que dans le traité de Madrid il avait racheté sa liberté par la cession de toutes ses prétentions sur ces fiefs. Il vint donc au parlement avec les princes et les pairs; l’avocat général Cappel fit un réquisitoire contre Charles-Quint. On rendit arrêt par lequel on citerait Charles, empereur, à son de trompe sur la frontière; et l’empereur n’ayant pas répondu, le parlement confisqua la Flandre, l’Artois et le Charolois, dont l’empereur resta le maître(15). DES SUPPLICES INFLIGÉS AUX PROTESTANTS; DES MASSACRES DE MÉRINDOL ET DE CABRIÈRES, ET DU PARLEMENT DE PROVENCE JUGÉ CRIMINELLEMENT PAR LE PARLEMENT DE PARIS. La coutume horrible de juger et de condamner à mort pour des opinions religieuses fut introduite chez les chrétiens dès le ive siècle de l’ère vulgaire. Ce nouveau fléau, qui affligea la nature humaine, fut apporté d’Espagne par deux évêques nommés Itace et Idace, comme depuis un autre Espagnol introduisit l’horreur de l’Inquisition. C’est ce qu’on peut voir en général dans l’Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations(16). Les chrétiens s’étaient mutuellement égorgés dès longtemps auparavant, mais ils ne s’étaient pas encore avisés de se servir du glaive de la justice. Cette nouvelle barbarie s’étant donc introduite chez les chrétiens, le roi Robert, le même que le pape Grégoire V avait osé excommunier pour avoir épousé sa commère, le même qui avait quitté sa femme sur ce prétexte, et qui, étant fils d’un usurpateur mal affermi, cherchait à se concilier le siège de Rome, voulut lui complaire en faisant brûler dans Orléans, en sa présence, plusieurs chanoines accusés d’avoir conservé les anciens dogmes de l’ancienne Église des Gaules, qui ne connaissait ni le culte des images, ni la transsubstantiation, ni d’autres institutions. On les appelait manichéens, nom qu’on donnait alors à tous les hérétiques. Le confesseur de la nouvelle reine Constance était du nombre de ces infortunés. Sa pénitente, dans un mouvement de zèle, lui creva un oeil d’un coup de baguette, lorsqu’il allait au supplice. Tous ses compagnons et lui se jetèrent dans les flammes en chantant des psaumes, et crurent avoir la couronne du martyre. Ceux qu’on appela Vaudois et Albigeois vinrent ensuite: tous voulaient rétablir la primitive Église, et comme un de leurs principaux dogmes était la pauvreté, ou du moins la médiocrité évangélique, à laquelle ils voulurent réduire les prélats et les moines, les archevêques de Narbonne et de Lyon en firent brûler quelques-uns par leur seule autorité. Les papes ordonnèrent contre eux une croisade comme contre les Turcs et les Sarrasins; on les extermina par le fer et par les flammes, et cent lieues de pays furent désolées. Enfin les débauches, les assassinats et les empoisonnements du pape Alexandre VI, l’ambition guerrière de Jules II, la vie voluptueuse de Léon X, ses rapines pour fournir à ses plaisirs, et la vente publique des indulgences, soulevèrent une partie de l’Europe. Le mal était extrême, il fallait au moins une réforme: elle fut commencée, mais par une défection entière, en Allemagne, en Suisse, et à Genève. François Ier lui-même, en favorisant les lettres, avait fait naître le crépuscule à la lueur duquel on commençait à voir en France tons les abus de l’Église; mais il était toujours dans la nécessité de ménager le pape ainsi que le Turc, pour se soutenir contre l’empereur Charles-Quint. Cette politique l’engagea, malgré les supplications de sa soeur, la reine de Navarre, déjà calviniste, à faire brûler ceux qui seraient convaincus d’adhérer à la prétendue réforme. Il fit indiquer même, au commencement de 1535, par Jean du Bellai, évêque de Paris, une procession générale à laquelle il assista, une torche à la main, comme pour faire amende honorable des profanations des sectaires. L’évêque portait l’eucharistie; le dauphin, les ducs d’Orléans, d’Angoulême et de Vendôme, tenaient les cordons du dais; tous les ordres religieux et tout le clergé précédaient. On voyait les cardinaux, les évêques, les ambassadeurs, les grands officiers de la couronne, immédiatement après le roi. Le parlement, la chambre des comptes, toutes les autres compagnies fermaient la marche. On alla dans cet ordre à l’église de Notre-Dame, après quoi une partie de la procession se sépara pour aller à l’Estrapade voir brûler à petit feu six bourgeois que la chambre de la Tournelle du parlement avait condamnés le matin pour les opinions nouvelles. On les suspendait au bout d’une longue poutre, posée sur une poulie au-dessus d’un poteau de vingt pieds de haut, et on les faisait descendre à plusieurs reprises sur un large bûcher enflammé. Le supplice dura deux heures, et lassa jusqu’aux bourreaux et au zèle des spectateurs. Les deux jésuites Maimbourg et Daniel rapportent, après Mézerai, que François Ier fit dresser, pendant cette exécution, un trône dans la salle de l’évêché, et qu’il y déclara, dans un discours pathétique, que « si ses enfants étaient assez malheureux pour tomber dans les mêmes erreurs, il les sacrifierait de même ». Daniel ajoute que ce discours attendrit tous les assistants, et leur tira des larmes. Je ne sais où ces auteurs ont trouvé que François Ier(17) avait prononcé ce discours abominable. La vérité est que dans ce temps-là même il écrivait à Mélanchthon, et qu’il le priait de venir à sa cour. Il sollicitait les luthériens d’Allemagne, et les soudoyait contre l’empereur; il faisait une ligue avec le sultan Soliman, qui fut entièrement conclue deux ans après; il livrait l’Italie aux Turcs; et les musulmans eurent une mosquée à Marseille, après que les chrétiens eurent été brûlés dans Paris et dans les provinces. Il se passa, quelques années après, une scène bien plus tragique. Il y avait sur les confins de la Provence et du comtat d’Avignon des restes de ces anciens Vaudois et Albigeois qui avaient conservé une partie des rites de l’Église des Gaules, soutenus par Claude, évêque de Turin, au viiie siècle, et perpétués jusqu’à nos jours dans les sociétés protestantes. Ces peuples habitaient vingt-deux bourgs, dans des vallées entourées de montagnes peu fréquentées, qui les rendaient presque inconnus au reste du monde. Ils cultivaient ces déserts depuis plus de deux cents ans, et les avaient rendus fertiles. Le véridique président de Thou, qui fut un des juges de l’affaire dont nous parlons, rend justice à l’innocence de leur vie laborieuse; il les peint « patients dans les plus grands travaux, justes, sobres, ayant les procès en horreur, libéraux envers les pauvres, payant les tributs avec allégresse, n’ayant jamais fait attendre leurs seigneurs pour leurs rentes, assidus aux prières, ignorant toute espèce de corruption, mais ne se prosternant point devant des images, ne faisant point le signe de la croix, et, quand il tonnait, se bornant à lever les yeux au ciel, etc. ». Le vice-légat d’Avignon et le cardinal de Tournon résolurent d’exterminer ces infortunés. Ils ne songeaient ni l’un ni l’autre qu’ils allaient priver le roi et le pape de sujets utiles. Meynier, baron d’Oppède, premier président du parlement de Provence, obtint des lettres de François Ier, qui portaient ordre d’agir selon les lois contre ces hommes agrestes; quibus in eos legibus agatur, dit de Thou. Le parlement de Provence commença par condamner dix-neuf habitants de Mérindol, leurs femmes et leurs enfants, à être brûlés sans ouïr aucun d’eux; ils étaient errants dans les campagnes voisines. Cet arrêt alarma tout le canton. Quelques paysans prirent les armes, et pillèrent un couvent de carmes, sur les terres d’Avignon. Le président d’Oppède demanda des troupes. L’évêque de Cavaillon, sujet du pape, commença par amener quelques soldats; il se mit à leur tête, saccagea quelques maisons, et tua quelques personnes. Ceux qu’il poursuivait se retirèrent sur les terres de France. Ils y trouvèrent trois mille soldats, conduits par le premier président d’Oppède, qui commandait dans la province en l’absence du gouverneur. L’avocat général faisait l’office de major dans cette armée. C’est à cet avocat qu’on amenait les prisonniers. Il leur faisait réciter le Pater noster et l’Ave Maria, pour juger s’ils étaient hérétiques; et quand ils récitaient mal ces prières, il criait tolle et crucifige, et les faisait arquebuser à ses pieds. Le soldat français est quelquefois bien cruel, et quand la religion vient encore augmenter cette cruauté, il n’y a plus de bornes. Il fut prouvé qu’en brûlant les bourgs de Mérindol et de Cabrières avec les villages d’alentour, les exécuteurs violèrent jusqu’à des filles de huit à neuf ans entre les bras de leurs mères, et massacrèrent ensuite les mères avec leurs filles. On enfermait pêle-mêle hommes, femmes, enfants, dans des granges auxquelles on mettait le feu, et tout était réduit en cendres. Le peu qu’on épargna fut vendu par les soldats à des capitaines de galères comme des esclaves. Toute la contrée demeura déserte, et la terre, arrosée de sang, resta sans culture. Cet événement arriva en 1545. Plusieurs seigneurs de ces domaines sanglants et dévastés, se trouvant privés de leurs biens par cette exécution, présentèrent requête à Henri II contre le président d’Oppède, le président La Font, les conseillers Tributi, Badet, et l’avocat général Guérin. La cause fut portée, sous Henri II, en 1550, au tribunal du grand conseil. Il s’agissait d’abord de savoir s’il y avait lieu de plaider contre le parlement d’Aix. Le grand conseil jugea qu’on devait évoquer la cause, et elle fut renvoyée au parlement de Paris, qui par là se trouva pour la première fois juge criminel d’un autre parlement. Les deux présidents provençaux, l’avocat du roi Guérin, furent emprisonnés. On plaida pendant cinquante audiences; le vice-légat d’Avignon intervint dans la cause au nom du pape, et demanda, par son avocat Renard, que le parlement eût à ne point juger des meurtres commis dans les terres papales. On n’eut point d’égard à la réquisition de maître Renard. Enfin, le 13 février 1552, l’avocat général Guérin eut la tête tranchée(18). Le président de Thou nous apprend que le crédit de la maison de Guise sauva les autres du supplice qu’ils méritaient; mais que Meynier d’Oppède mourut dans les douleurs causées par les remords, et pires que le supplice. Le commencement du règne de Henri II fut signalé par ce fameux duel que le roi, en plein conseil, ordonna entre Jarnac et La Châtaigneraie, le 11 juin 1517. Il s’agissait de savoir si Jarnac avait avoué à La Châtaigneraie qu’il avait couché avec sa belle-mère. Ni les empereurs ni le sénat de Rome n’auraient ordonné un duel pour une pareille affaire; l’honneur chez les nations modernes n’était pas celui des Romains. Le parlement ne fit aucune démarche pour prévenir ce combat juridique. Les cartels furent portés par des hérauts d’armes, et signifiés par-devant notaires. Le parlement lui-même en avait ordonné plusieurs autrefois, et ces mêmes duels, regardés aujourd’hui comme un crime irrémissible, s’étaient toujours faits avec la sanction des lois(19). Le parlement avait ordonné celui de Carouge et de Le Gris, du temps de Charles VI, en 1386, et celui du chevalier Archon, et de Jean Picard, son beau-père, en 1354. Tous ces combats s’étaient faits pour des femmes. Carouge accusait Le Gris d’avoir violé la sienne, et le chevalier Archon accusait Jean Picard d’avoir couché avec sa propre fille. Non seulement les juges ecclésiastiques permirent aussi ces combats, mais les évêques et les abbés combattirent par procureurs; et l’on trouve dans le Vrai Théâtre d’honneur et de chevalerie(20) que Geoffroi du Maine, évêque d’Angers, ayant un différend avec l’abbé de Saint-Serge pour la redevance d’un moulin, le procès fut jugé à coups de bâton par deux champions qui n’avaient pas le droit de se tuer avec l’épée parce qu’ils n’étaient pas gentilshommes. Cette ancienne jurisprudence a changé avec le temps, comme tout le reste. On vit bientôt, sous Henri II, un théâtre de carnage moins honorable et plus terrible. Les impôts créés par François Ier, et surtout les vexations sur le sel exercées par les exacteurs, soulevèrent le peuple en plusieurs endroits du royaume. On accusa le parlement de Bordeaux de s’être joint à la populace, au lieu de lui résister, et d’avoir été cause du meurtre du seigneur de Monins, commandant de Bordeaux, que les séditieux massacrèrent aux yeux des membres du parlement, qui marchaient avec eux habillés en matelots. Le connétable Anne de Montmorency, gouverneur du Languedoc, vint avec un maître des requêtes, nommé Étienne de Neuilly, interdire le parlement pour un an; il fit exhumer le corps du seigneur de Monins par tous les officiers du corps de ville, qui furent obligés de le déterrer avec leurs ongles, et cent bourgeois passèrent par les mains du bourreau. Ce traitement indisposa tous les parlements du royaume; celui de Paris déplut à la cour plus que les autres. Le roi, en 1554, le rendit semestre(21), et augmenta le nombre des charges: il en vendit soixante et dix nouvelles. Ces édits ne furent point vérifiés, mais ils furent exécutés pendant l’espace d’une année, après quoi le parlement ne fut plus semestre; mais il demeura surchargé de soixante et dix membres inutiles, qui avaient acheté leurs offices; abus que le président Jacques-Auguste de Thou déplore avec beaucoup d’éloquence. Le règne de Henri II ne fut guère plus heureux que celui de son père. Les défaites de Saint-Quentin et de Gravelines affaiblissaient le respect public pour le trône, les impôts aliénaient l’affection, et tous les parlements étaient mécontents. Le roi, pour avoir plus aisément de l’argent, convoqua une grande assemblée dans la chambre du parlement de Paris, en 1558. Quelques-uns de nos historiens lui ont donné le nom d’états généraux, mais c’était une assemblée de notables, composée des grands qui se trouvèrent à Paris, et de quelques députés de province. Pour assembler de vrais états généraux, il eût fallu plus de temps, plus d’appareil, et la grand’chambre aurait été trop petite pour les contenir. Les trésoriers généraux des finances y eurent une séance particulière; ni eux, ni le parlement, n’y furent confondus avec le tiers état. Il n’était pas possible que le parlement, cour des pairs, n’eût pas une place distinguée dans le lieu même de sa résidence. Le roi y parla lui-même; la convocation ne dura que huit jours; le seul objet était d’obtenir trois millions d’écus d’or: le clergé en paya un tiers, et le peuple les deux autres tiers; jusque-là tout fut paisible.
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