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| Index Voltaire | Table du Siècle de Louis XV | Commande CDROM | PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV (Suite) GUERRE EN ALLEMAGNE. UN ÉLECTEUR DE BRANDEBOURG RÉSISTE A LA MAISON D’AUTRICHE, A L’EMPIRE ALLEMAND, A CELUI DE RUSSIE, A LA FRANCE. ÉVÉNEMENTS MÉMORABLES. On avait admiré Louis XIV d’avoir seul résisté à l’Allemagne, à l’Angleterre, à l’Italie, à la Hollande, réunies contre lui. Nous avons vu un événement plus extraordinaire: un électeur de Brandebourg tenir seul contre les forces de la maison d’Autriche, de la France, de la Russie, de la Suède, et de la moitié de l’empire. C’est un prodige qu’on ne peut attribuer qu’à la discipline de ses troupes, et à la supériorité du capitaine. Le hasard peut faire gagner une bataille; mais quand le faible résiste aux forts sept années dans un pays tout ouvert, et répare les plus grands malheurs, ce ne peut être l’ouvrage de la fortune. C’est en quoi cette guerre diffère de tontes celles qui ont jamais désolé le monde. On a déjà vu(1) à que le second roi de Prusse était le seul prince de l’Europe qui eût un trésor, et le seul qui, ayant mis dans ses armées une vraie discipline, avait établi une puissance nouvelle en Allemagne. On a vu(2) combien les préparatifs du père avaient enhardi le fils à braver seul la puissance autrichienne, et à s’emparer de la Silésie. L’impératrice-reine attendait que les conjonctures lui fournissent les moyens de rentrer dans cette province. C’eût été autrefois un objet indifférent pour l’Europe qu’un petit pays annexé à la Bohême appartînt à une maison ou à une autre; mais la politique s’étant raffinée plus que perfectionnée en Europe, ainsi que tous les autres objets de l’esprit humain, cette petite querelle a mis sous les armes plus de cinq cent mille hommes. Il n’y eut jamais tant de combattants effectifs, ni dans les croisades, ni dans les irruptions des conquérants de l’Asie. Voici comment cette nouvelle scène s’ouvrit. Élisabeth, impératrice de Russie, était liée avec l’impératrice Marie-Thérèse par d’anciens traités, par l’intérêt commun qui les unissait contre l’empire ottoman, et par une inclination réciproque. Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe, réconcilié avec l’impératrice-reine et attaché à la Russie, à laquelle il devait le titre de roi de Pologne, était intimement uni avec ces deux souveraines. Ces trois puissances avaient chacune leurs griefs contre le roi Frédéric III de Prusse. Marie-Thérèse voyait la Silésie arrachée à sa maison. Auguste et son conseil souhaitaient un dédommagement pour la Saxe, ruinée par le roi de Prusse dans la guerre de 174l, et il y avait entre Élisabeth et Frédéric des sujets de plaintes personnels, qui souvent influent plus qu’on ne pense sur la destinée des États. Ces trois puissances, animées contre le roi de Prusse, avaient entre elles une étroite correspondance, dont ce prince craignait les effets. L’Autriche augmentait ses troupes, celles d’Élisabeth étaient prêtes; mais le roi de Pologne, électeur de Saxe, était hors d’état de rien entreprendre; les finances de son électorat étaient épuisées; nulle place considérable ne pouvait empêcher les Prussiens de marcher à Dresde. Autant l’ordre et l’économie rendaient le Brandebourg formidable, autant la dissipation avait affaibli la Saxe. Le conseil saxon du roi de Pologne hésitait beaucoup d’entrer dans des mesures qui pouvaient lui être funestes. Le roi de Prusse n’hésita pas, et, dès l’année 1755, il prit seul, et sans consulter personne, la résolution de prévenir les puissances dont il avait de si grands ombrages. (16 janvier 1756) Il se ligua d’abord avec le roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre, sur le refus que fit la France de s’unir à lui, s’assura du landgrave de Hesse et de la maison de Brunsvick, et renonça ainsi à l’alliance de la France. Ce fut alors que l’ancienne inimitié entre les maisons de France et d’Autriche, fomentée depuis Charles-Quint et François Ier, fit place à une amitié qui parut sincèrement établie, et qui étonna toutes les nations. Le roi de France, qui avait fait une guerre si cruelle à Marie-Thérèse, devint son allié, et le roi de Prusse, qui avait été allié de la France, devint son ennemi. La France et l’Autriche s’unirent après trois cents ans d’une discorde toujours sanglante. Ce que n’avaient pu tant de traités de paix, tant de mariages, un mécontentement reçu d’un électeur, et l’animosité de quelques personnes alors toutes-puissantes que le roi de Prusse avait blessées par des plaisanteries le fit en un moment. Le parlement d’Angleterre appela cette union monstrueuse; mais étant nécessaire, elle était très naturelle. On pouvait même espérer que ces deux maisons puissantes réunies, secondées de la Russie, de la Suède et de plusieurs États de l’empire, pourraient contenir le reste de l’Europe. (Mai 1756) Le traité fut signé à Versailles entre Louis XV et Marie-Thérèse. L’abbé de Bernis, depuis cardinal, eut seul l’honneur de ce fameux traité, qui détruisait tout l’édifice du cardinal de Richelieu et qui semblait en élever un autre plus haut et plus vaste. Il fut bientôt après ministre d’État, et presque aussitôt disgracié. On ne voit que des révolutions dans les affaires publiques et particulières. Le roi de Prusse, menacé de tous côtés, n’en fut que plus prompt à se mettre en campagne. Il fait marcher ses troupes dans la Saxe, qui était presque sans défense, comptant se faire de cette province un rempart contre la puissance autrichienne, et un chemin pour aller jusqu’à elle. Il s’empare d’abord de Leipsick(3); une partie de son armée se présente devant Dresde; le roi Auguste se retire, comme son père devant Charles XII; il quitte sa capitale, et va occuper le camp de Pirna, près de Koenigstein, sur le chemin de la Bohême et sur la rive de l’Elbe, où il se croit en sûreté. Frédéric III entre dans Dresde en maître, sous le nom de protecteur. La reine de Pologne, fille de l’empereur Joseph, n’avait point voulu fuir; on lui demanda les clefs des archives. Sur le refus qu’elle fit de les donner, on se mit en devoir d’ouvrir les portes; la reine se plaça au devant, se flattant qu’on respecterait sa personne et sa fermeté: on ne respecta ni l’une ni l’autre; elle vit ouvrir ce dépôt de l’État. Il importait au roi de Prusse d’y trouver des preuves des desseins de la Saxe contre lui; il trouva en effet des témoignages de la crainte qu’il inspirait, mais cette même crainte, qui aurait dû forcer la cour de Dresde à se mettre en défense, ne servit qu’à la rendre la victime d’un voisin puissant. Elle sentit trop tard qu’il eût fallu, dans la situation où était la Saxe depuis tant d’années, donner tout à la guerre, et rien aux plaisirs. Il est des positions où l’on n’a d’autre parti à prendre que celui de se préparer à combattre, à vaincre ou à périr. (20 septembre 1756) Au bruit de cette invasion, le conseil aulique de l’empereur déclara le roi de Prusse perturbateur de la paix publique, et rebelle. Il était difficile de faire valoir cette déclaration contre un prince qui avait près de cent cinquante mille combattants à ses ordres, et qui passait déjà pour le plus grand général de l’Europe. (11 octobre) Il répondit aux lois par une bataille; elle se donna entre lui et l’armée autrichienne, qu’il alla chercher à l’entrée de la Bohême, près d’un bourg nommé Lovositz. Cette première bataille fut indécise par le nombre des morts; mais elle ne le fut point par les suites qu’elle eut. On ne put empêcher le roi de bloquer les Saxons dans le camp de Pirna même; les Autrichiens ne purent jamais leur prêter la main, et cette petite armée du roi de Pologne, composée d’environ treize à quatorze mille hommes, se rendit prisonnière de guerre sept jours après la bataille. Auguste, dans cette capitulation singulière, seul événement militaire entre lui et le roi de Prusse, demanda seulement qu’on ne fît point ses gardes prisonniers. Frédéric répondit « qu’il ne pouvait écouter cette prière; que ces gardes serviraient infailliblement contre lui, et qu’il ne voulait pas avoir la peine de les prendre une seconde fois. » Cette réponse fut une terrible leçon à tous les princes, qu’il faut se rendre puissant quand on a un voisin puissant. Le roi de Pologne, ayant perdu ainsi son électorat et son armée, demanda des passeports à son ennemi pour aller en Pologne; ils lui furent aisément accordés; on eut la politesse insultante de lui fournir des chevaux de poste. Il alla de ses États héréditaires dans son royaume électif, où il ne trouva personne qui proposât même de s’armer pour secourir son roi. Tout l’électorat fut mis à contribution, et le roi de Prusse, en faisant la guerre, trouva dans les pays envahis de quoi la soutenir. La reine de Pologne ne suivit point son mari: elle resta dans Dresde; le chagrin y termina bientôt sa vie. L’Europe plaignit cette famille infortunée; mais, dans le cours de ces calamités publiques, un million de familles essuyaient des malheurs non moins grands, quoique plus obscurs. Les magistrats municipaux de Leipsick firent des remontrances sur les contributions que le vainqueur leur imposait; ils se dirent dans l’impuissance de payer: on les mit en prison, et ils payèrent. Jamais on ne donna tant de batailles que dans cette guerre. Les Russes entrèrent dans les États prussiens par la Pologne. Les Français, devenus auxiliaires de la reine de Hongrie, combattirent pour lui faire rendre cette même Silésie dont ils avaient contribué à la dépouiller quelques années auparavant, lorsqu’ils étaient les alliés du roi de Prusse. Le roi d’Angleterre, qu’on avait vu le partisan le plus déclaré de la maison d’Autriche, devint un de ses plus dangereux ennemis. La Suède, qui autrefois avait porté de si grands coups à cette maison impériale d’Autriche, la servit alors contre le roi de Prusse, moyennant neuf cent mille francs que le ministère français lui donnait; et ce fut elle qui causa le moins de ravages. L’Allemagne se vit déchirée par beaucoup plus d’armées nationales et étrangères qu’il n’y en eut dans la fameuse guerre de trente ans. Tandis que les Russes venaient au secours de l’Autriche par la Pologne, les Français entraient par le duché de Clèves, et par Vésel, que les Prussiens abandonnèrent. Ils prirent toute la Hesse; ils marchèrent vers le pays d’Hanovre, contre une armée d’Anglais, d’Hanovriens, de Hessois, conduite par ce même duc de Cumberland qui avait attaqué Louis XV à Fontenoy. Le roi de Prusse allait chercher l’armée autrichienne en Bohême; il opposait un corps considérable aux Russes. Les troupes de l’empire, qu’on appelait les troupes d’exécution, étaient commandées pour pénétrer dans la Saxe, tombée tout entière au pouvoir du Prussien. Ainsi l’Allemagne était en proie à six armées formidables qui la dévoraient en même temps. D’abord le roi de Prusse court attaquer le prince Charles de Lorraine, frère de l’empereur, et le général Brown(4) auprès de Prague. (6 mai 1757) La bataille fut sanglante; le Prussien la gagna, et une partie de l’infanterie autrichienne fut obligée de se jeter dans Prague, où elle fut bloquée plus de deux mois par le vainqueur. Une foule de princes était dans la ville; les provisions commençaient à manquer; on ne doutait pas que Prague ne subît bientôt le joug, et que l’Autriche ne fût plus accablée par Frédéric que par Gustave-Adolphe. Le vainqueur perdit tout le fruit de sa conquête en voulant tout emporter à la fois. Le comte de Kaunits, premier ministre de Marie-Thérèse, homme aussi actif dans le cabinet que le roi de Prusse l’était en campagne, avait déjà fait rassembler une armée sous le commandement du maréchal Dawn. (18 juin 1757(5)) Le roi de Prusse ne balança pas à courir attaquer cette armée, que la réputation de ses victoires devait intimider. Cette armée une fois dissipée, Prague, bombardée depuis quelque temps, allait se rendre à discrétion. Il devenait le maître absolu de l’Allemagne. Le maréchal Dawn retrancha ses troupes sur la croupe d’une colline. Les Prussiens y montèrent jusqu’à sept fois, comme à un assaut général; ils furent sept fois repoussés et renversés. Le roi perdit environ vingt-cinq mille hommes en morts, en blessés, en fuyards, en déserteurs. Le prince Charles de Lorraine, renfermé dans Prague, en sortit et poursuivit les Prussiens. La révolution fut aussi grande que l’avaient été auparavant les exploits et les espérances du roi de Prusse. Les Français, de leur côté, secondaient puissamment Marie-Thérèse. (29 juillet 1757) Le maréchal d’Estrées, qui les commandait, avait déjà passé le Véser il suivit pas à pas le duc de Cumberland vers Minden; il l’atteignit vers Hastembeck, lui livra bataille, et remporta une victoire complète. Les princes de Condé et de La Marche-Conti signalèrent, dans cette journée, leurs premières armes, et le sang de France soutenait la gloire de la patrie contre le sang d’Angleterre. On y perdit un comte de Laval-Montmorency, et un brave officier traducteur de la Tactique d’Aelien(6), frère du même Bussy qui s’est rendu si fameux dans l’Inde. Un coup de fusil, qu’on crut longtemps mortel, perça le comte du Châtelet, de la maison de Lorraine, fils de cette célèbre marquise du Châtelet, dont le nom ne périra jamais parmi ceux qui savent qu’une dame française a commenté le grand Newton. Remarquons ici que des intrigues de cour avaient déjà ôté le commandement au maréchal d’Estrées. Les ordres étaient partis pour lui faire cet affront tandis qu’il gagnait une bataille. On affectait à la cour de se plaindre qu’il n’eût pas encore pris tout l’électorat de Hanovre, et qu’il n’eût pas marché jusqu’à Magdebourg. Ou pensait que tout devait se terminer en une campagne. Telle avait été la confiance des Français quand ils firent un empereur, et qu’ils crurent disposer des États de la maison d’Autriche, en 1741. Telle elle avait été, quand, au commencement du siècle, Louis XIV et Philippe V, maîtres de l’Italie et de la Flandre, et secondés de deux électeurs, pensaient donner des lois à l’Europe; et l’on fut toujours trompé. Le maréchal d’Estrées disait que ce n’était pas assez de s’avancer en Allemagne, qu’il fallait se préparer les moyens d’en sortir. Sa conduite et sa valeur prouvèrent que, lorsqu’on envoie une armée, on doit laisser faire le général: car, si on l’a choisi, on a eu en lui de la confiance. SUITE DES ÉVÉNEMENTS MÉMORABLES. L’ARMÉE ANGLAISE OBLIGÉE DE CAPITULER. JOURNÉE DE ROSBACH. RÉVOLUTIONS. Le ministère de France avait déjà fait partir le maréchal de Richelieu pour commander l’armée du maréchal d’Estrées, avant qu’on eût su la victoire importante de ce général. Le maréchal de Richelieu, longtemps célèbre par les agréments de sa figure et de son esprit, et devenu plus célèbre par la défense de Gênes et par la prise de Minorque, alla combattre le duc de Cumberland; il le poussa jusqu’à l’embouchure de l’Elbe, et là il le força à capituler avec toute son armée (8 septembre 1757). Cette capitulation, plus singulière qu’une bataille gagnée, était non moins glorieuse. L’armée du duc de Cumberland fut obligée, par écrit, de se retirer au delà de l’Elbe, et de laisser le champ libre aux Français contre le roi de Prusse. Il ravageait la Saxe, mais on ruinait aussi son pays. Le général autrichien Haddik avait surpris la ville de Berlin, et lui avait épargné le pillage moyennant huit cent mille de nos livres. Alors la perte de ce monarque paraissait inévitable. Sa grande déroute auprès de Prague, ses troupes battues près de Landshut, à l’entrée de la Silésie, une bataille contre les Russes indécise, mais sanglante, tout l’affaiblissait. Il pouvait être enveloppé d’un côté par l’armée du maréchal de Richelieu, et de l’autre par celle de l’empire, tandis que les Autrichiens et les Russes entraient en Silésie. (22 auguste 1757) Sa perte paraissait si certaine que le conseil aulique n’hésita pas à déclarer qu’il avait encouru la peine du ban de l’empire, et qu’il était privé de tous ses fiefs, droits, grâces, privilèges, etc. Il sembla lui-même désespérer pour lors de sa fortune, et n’envisagea plus qu’une mort glorieuse. Il fit une espèce de testament philosophique; et telle était la liberté de son esprit, au milieu de ses malheurs, qu’il l’écrivit en vers français. Cette anecdote est unique(7). Le prince de Soubise(8), général d’un courage tranquille et ferme, d’un esprit sage, d’une conduite mesurée, marchait contre lui en Saxe, à la tête d’une forte armée que le ministère avait encore renforcée d’une partie de celle du maréchal de Richelieu Cette armée était jointe à celle des cercles, commandée par le prince d’Hildbourghausen. (Novembre 1757) Frédéric, entouré de tant d’ennemis, prit le parti d’aller mourir, les armes à la main, dans les rangs de l’armée du prince de Soubise; et cependant il prit toutes les mesures pour vaincre. Il alla reconnaître l’armée de France et des cercles, et se retira d’abord devant elle pour prendre une position avantageuse. Le prince d’Hildbourghausen voulut absolument attaquer. Son sentiment devait prévaloir, parce que les Français n’étaient qu’auxiliaires. On marcha près de Rosbach et de Mersbourg à l’armée prussienne, qui semblait être sous ses tentes. Voilà tout d’un coup les tentes qui s’abaissent; l’armée prussienne paraît en ordre de bataille, entre deux collines garnies d’artillerie. Ce spectacle frappa les yeux des troupes françaises et impériales. Il y avait quelques années qu’on avait voulu exercer les soldats français à la prussienne; ensuite on avait changé plusieurs évolutions dans cet exercice: le soldat ne savait plus où il en était, son ancienne manière de combattre était changée; il n’était pas affermi dans la nouvelle. Quand il vit les Prussiens avancer dans cet ordre singulier, inconnu presque partout ailleurs, il crut voir ses maîtres. L’artillerie du roi de Prusse était aussi mieux servie, et bien mieux postée que celle de ses ennemis. Les troupes des cercles s’enfuirent sans presque rendre de combat. La cavalerie française, commandée par le marquis de Castries, chargea la cavalerie prussienne, et en perça quelques escadrons; mais cette valeur fut inutile. Bientôt une terreur panique se répandit partout; l’infanterie française se retira en désordre devant six bataillons prussiens. Ce ne fut point une bataille, ce fut une armée entière qui se présenta au combat, et qui s’en alla. L’histoire n’a guère d’exemples d’une pareille journée(9); il ne resta que deux régiments suisses sur le champ de bataille le prince de Soubise alla à eux au milieu du feu, et les fit retirer au petit pas. Le régiment de Diesbach essuya surtout très longtemps le feu du canon et de la mousqueterie, et les approches de la cavalerie. Le prince de Soubise empêcha qu’il ne fût entamé, en partageant toujours ses dangers(10). Cette étrange journée changea entièrement la face des affaires. Le murmure fut universel dans Paris. Le même général remporta une victoire sur les Hanovriens et les Hessois l’année suivante, et on en a parlé à peine. On a déjà observé(11) que tel est l’esprit d’une grande ville heureuse et oisive, dont on ambitionne le suffrage. Le ministère de France n’avait point voulu ratifier la convention et les lois que le maréchal de Richelieu avait imposées au duc de Cumberland. Les Anglais se crurent, non sans raison, dégagés de leur parole. La ratification de Versailles n’arriva que cinq jours après l’infortune de Rosbach. Il n’était plus temps même avant la bataille de Rosbach la cour de Londres avait pris la résolution de rompre la convention; le prince Ferdinand de Brunsvick était déjà choisi pour commander l’armée réfugiée sous Stade, et se proposait d’attaquer l’armée française, affaiblie et dispersée dans l’électorat d’Hanovre. La fermeté du maréchal de Richelieu et l’habileté du comte de Maillebois firent échouer ce projet. L’armée se rassembla sans perte, et de savantes manoeuvres forcèrent l’armée du prince Ferdinand à se retirer, et à prendre ses quartiers. Mais le maréchal de Richelieu et le comte de Maillebois ayant été rappelés, les Anglais reprirent bientôt l’électorat d’Hanovre, et repoussèrent les Français jusque sur le Rhin. Si la journée de Rosbach était inouïe, ce que fit le roi de Prusse après cette victoire inespérée fut encore plus extraordinaire. Il vole en Silésie, où les Autrichiens vainqueurs avaient défait ses troupes et s’étaient emparés de Schveidnitz et de Breslau. Sans son extrême diligence, la Silésie était perdue pour lui, et la bataille de Rosbach lui devenait inutile. (5 décembre 1757) Il arrive au bout d’un mois vis-à-vis les Autrichiens. A peine arrivé, il les attaque avec furie. On combattit pendant cinq heures. Frédéric fut pleinement victorieux(12); il rentra dans Schveidnitz et dans Breslau. Ce ne fut depuis qu’une vicissitude continuelle de combats fréquents gagnés ou perdus. Les Français seuls furent presque toujours malheureux; mais le gouvernement ne fut jamais découragé, et la France s’épuisa à faire marcher continuellement des armées en Allemagne. Le roi de Prusse s’affaiblissait en combattant les Russes lui prirent tout le royaume de Prusse, et dévastèrent sa Poméranie tandis qu’il dévastait la Saxe. Les Autrichiens, et ensuite les Russes, entrèrent dans Berlin. Presque tous les trésors de son père et ceux qu’il avait lui-même amassés étaient nécessairement dissipés dans cette guerre ruineuse pour tous les partis; il fut obligé de recourir aux subsides de l’Angleterre. Les Autrichiens, les Français, et les Russes, ne se découragèrent jamais, et le poursuivirent toujours. Sa famille n’osait plus rester à Berlin, continuellement exposé: elle était réfugiée à Magdebourg; pour lui, après tant de succès divers, il était, en 1762, retranché sous Breslau. Marie-Thérèse semblait toucher au moment de recouvrer sa Silésie. Il n’avait plus Dresde, ni rien de la partie de la Saxe qui touche à la Bohême. Le roi de Pologne espérait de rentrer dans ses États héréditaires, (6 janvier 1762) lorsque la mort d’Élisabeth, impératrice de Russie, donna encore une nouvelle face aux affaires, qui changèrent si souvent. Le nouvel empereur, Pierre III, était l’ami secret du roi de Prusse depuis longtemps. Non seulement il fit la paix avec lui dès qu’il fut sur le trône, mais il devint son allié contre cette même impératrice-reine, dont Élisabeth avait été l’amie la plus constante. Ainsi on vit tout d’un coup le roi de Prusse, qui était auparavant si pressé par les Russes et les Autrichiens, se préparer à entrer en Bohême à l’aide d’une armée de ces mêmes Russes qui combattaient contre lui quelques semaines auparavant. Cette nouvelle situation fut aussi promptement dérangée qu’elle avait été formée: une révolution subite changea les affaires de la Russie. Pierre III voulait répudier sa femme, et indisposait contre lui la nation. Il avait dit un jour, étant ivre, au régiment Préobasinski, à la parade, qu’il le battrait avec cinquante Prussiens. Ce fut ce régiment qui prévint tous ses desseins, et qui le détrôna(13). Les soldats et le peuple se déclarèrent contre lui. (28 juillet) Il fut poursuivi, pris, et mis dans une prison où il ne se consola qu’en buvant du punch pendant huit jours de suite, au bout desquels il mourut. L’armée et les citoyens proclamèrent d’une commune voix sa femme, Catherine-Anhalt-Zerbst, impératrice, quoiqu’elle fût étrangère, étant de cette maison d’Ascanie, l’une des plus anciennes de l’Europe. C’est elle qui depuis est devenue la véritable législatrice de ce vaste empire. Ainsi la Russie à été gouvernée par cinq femmes de suite: Catherine, veuve de Pierre le Grand; Aune, nièce de ce monarque; la duchesse de Brunsvick, régente sous le court empire de son malheureux fils le prince Ivan; Élisabeth, fille du czar Pierre le Grand et de Catherine Ire; et enfin cette Catherine II(14) qui s’est fait en si peu de temps un si grand nom. Cette succession de cinq femmes sans interruption est une chose unique dans l’histoire du monde. Le roi de Prusse, privé du secours de l’empereur russe, qui voulait combattre sous lui, n’en continua pas moins la guerre contre la maison d’Autriche, la moitié de l’empire, la France, et la Suède. Il est vrai que les exploits des Suédois n’étaient pas ceux de Gustave-Adolphe. Sa soeur, femme du roi de Suède, n’avait nulle envie de lui faire du mal. Ce n’était pas la cour de Stockholm qui armait contre lui, c’était le sénat; et le sénat n’armait que parce que la France lui donnait de l’argent. La cour, qui n’était pas assez puissante pour empêcher ce sénat d’envoyer des troupes en Poméranie, l’était assez pour les rendre inutiles; et, dans le fond, les Suédois faisaient semblant de faire la guerre pour le peu d’argent qu’on leur donnait. Ce fut en Allemagne principalement que le sang fut toujours répandu. Les frontières de France ne furent jamais entamées. L’Allemagne devint un gouffre qui engloutissait le sang et l’argent de la France. Les bornes de cette histoire, qui n’est qu’un précis, ne permettent pas de raconter ce nombre prodigieux de combats livrés depuis les bords de la mer Baltique jusqu’au Rhin; presque aucune bataille n’eut de grandes suites, parce que chaque puissance avait toujours des ressources. Il n’en était pas de même en Amérique et dans l’Inde, où la perte de douze cents hommes est irréparable. La journée même de Rosbach ne fut suivie d’aucune révolution. La bataille que les Français perdirent auprès de Minden en 1759 (1er auguste), et les autres échecs qu’ils essuyèrent les firent rétrograder; mais ils restèrent toujours en Allemagne. (23 juin 1758) Lorsqu’ils furent battus à Crevelt entre Clèves et Cologne, ils restèrent pourtant encore les maîtres du duché de Clèves et la ville de Gueldre. Ce qui fut le plus remarquable dans cette journée de Crevelt, ce fut la perte du comte de Gisors, fils unique du maréchal de Belle-Isle, blessé en combattant à la tête des carabiniers. C’était le jeune homme de la plus grande espérance, également instruit dans les affaires et dans l’art militaire, capable des grandes vues et des détails, d’une politesse égale à sa valeur, chéri à la cour et à l’armée. Le prince héréditaire de Brunsvick(15), qui le prit prisonnier, en eut soin comme de son frère, ne le quitta point jusqu’à sa mort, qu’il honora de ses larmes. Il l’aima d’autant plus qu’il retrouvait en lui son caractère. C’est ce même prince de Brunsvick qui voyagea depuis en France et dans une grande partie de l’Europe, que j’ai vu jouir si modestement de sa renommée et des sentiments qu’on lui devait. Il combattait alors tantôt en chef, tantôt sous le prince de Brunswick son oncle, beau-frère du roi de Prusse, qui acquit une grande réputation, et qui avait la même modestie, compagne de la véritable gloire et apanage de sa famille. Le prince héréditaire commandait dans plusieurs occasions des corps séparés, et il fut souvent aussi heureux qu’audacieux. La bataille de Crevelt, dont on ne parlait à Paris qu’avec le plus grand découragement, n’empêcha pas le duc de Broglie de remporter une victoire complète à Bergen (13 avril 1759), vers Francfort, contre ces mêmes princes de Brunsvick victorieux ailleurs, et de mériter la dignité de maréchal de France à l’exemple de son père et de son grand-père. Mais ce même prince gagna encore, en 1760, la bataille de Varbourg, où furent blessés le marquis de Castries, le prince de Rohan-Rochefort, son cousin le marquis de Bétisy, le comte de La Tour-du-Pin, le marquis de Valence, et une quantité prodigieuse d’officiers français. Leur malheur était une preuve de leur courage(16). Le comte de Montbarey, à la tête du régiment de la couronne, soutint longtemps l’effort des ennemis; il y fut blessé d’un coup de canon et de deux coups de fusil. Les braves actions de tant d’officiers et de soldats sont innombrables dans toutes les guerres; mais il y en a eu de si singulières, de si uniques dans leur espèce, que ce serait manquer à la patrie que de les laisser dans l’oubli. En voici une, par exemple, qui mérite d’être à jamais conservée dans la mémoire des Français. Le prince héréditaire de Brunsvick assiégeait Vésel, dont la prise eût porté la guerre sur le bas Rhin et dans le Brabant; cet événement eût pu engager les Hollandais à se déclarer contre nous. (15 octobre 1758) Le marquis de Castries commandait l’armée française formée à la hâte. Vésel allait succomber aux attaques du prince héréditaire. Le marquis de Castries s’avança avec rapidité, emporta Rhinsberg l’épée à la main, et jeta des secours dans Vésel. Méditant une action plus décisive encore, il vint camper le 15 octobre à un quart de lieue de l’abbaye appelée Closter-Camp. Le prince ne crut pas devoir l’attendre devant Vésel; il se décida à l’attaquer, et se porta au-devant de lui, par une marche forcée, la nuit du 15 au 16. Le général français, qui se doute du dessein du prince, fait coucher son armée sous les armes; il envoie à la découverte pendant la nuit M. d’Assas, capitaine au régiment d’Auvergne. A peine cet officier a-t-il fait quelques pas que des grenadiers ennemis, en embuscade, l’environnent et le saisissent à peu de distance de son régiment. Ils lui présentent la baïonnette, et lui disent que s’il fait du bruit il est mort. M. d’Assas se recueille un moment pour mieux renforcer sa voix, il crie: « A moi, Auvergne! voilà les ennemis! » Il tombe aussitôt percé de coups. Ce dévouement, digne des anciens Romains, aurait été immortalisé par eux. On dressait alors des statues à de pareils hommes; dans nos jours ils sont oubliés, et ce n’est que longtemps après avoir écrit cette histoire que j’ai appris cette action si mémorable(17). J’apprends qu’elle vient enfin d’être récompensée par une pension de mille livres accordée à perpétuité aux aînés de ce nom. (30 auguste 1762) Ces succès divers du jeune prince héréditaire n’empêchèrent pas non plus que le prince de Condé(18), à peu près de son âge et rival de sa gloire, n’eût sur lui un avantage à six lieues de Francfort vers la Vétéravie(19); c’est là que le prince de Brunsvick fut blessé, et qu’on vit tous les officiers français s’intéresser à sa guérison comme les siens propres. Quel fut le résultat de cette multitude innombrable de combats dont le récit même ennuie aujourd’hui ceux qui s’y sont signalés? Que reste-t-il de tant d’efforts? Rien que du sang inutilement versé dans des pays incultes et désolés, des villages ruinés, des familles réduites à la mendicité; et rarement même un bruit sourd de ces calamités perçait-il jusque dans Paris, toujours profondément occupé de plaisirs ou de disputes également frivoles. LES FRANÇAIS MALHEUREUX DANS LES QUATRE PARTIES DU MONDE. DÉSASTRES DU GOUVERNEUR DUPLEIX. SUPPLICE DU GÉNÉRAL LALLY. La France alors semblait plus épuisée d’hommes et d’argent dans son union avec l’Autriche qu’elle n’avait paru l’être dans deux cents ans de guerre contre elle. C’est ainsi que, sous Louis XIV, il en avait coûté pour secourir l’Espagne plus qu’on n’avait prodigué pour la combattre depuis Louis XII. Les ressources de la France ont fermé ces plaies; mais elles n’ont pu réparer encore celles qu’elle a reçues en Asie, en Afrique; et en Amérique. Elle parut d’abord triomphante en Asie. La compagnie des Indes était devenue conquérante pour son malheur. L’empire de l’Inde, depuis l’irruption de Sha-Nadir, n’était plus qu’une anarchie. Les soubabs, qui sont des vice-rois, ou plutôt des rois tributaires, achetaient leurs royaumes à la porte du grand padisha mogol, et revendaient leurs provinces à des nababs qui cédaient à prix d’argent des districts à des raïas. Souvent les ministres du Mogol, ayant donné une patente de roi, donnaient la même patente à qui en payait davantage; soubab, nabab, raïa, en usaient de même. Chacun soutenait par les armes un droit chèrement acheté. Les Marattes se déclaraient pour celui qui les payait le mieux, et pillaient amis et ennemis. Deux bataillons français ou anglais pouvaient battre ces multitudes indisciplinées, qui n’avaient nul art, et qui même, aux Marattes près, manquaient de courage. Les plus faibles imploraient donc, pour être souverains dans l’Inde, la protection des marchands venus de France et d’Angleterre, qui pouvaient leur fournir quelques soldats et quelques officiers d’Europe. C’est dans ces occasions qu’un simple capitaine pouvait quelquefois faire une plus grande fortune dans ces pays qu’aucun général parmi nous. Pendant que les princes de la presqu’île se battaient entre eux, on a vu que ces marchands anglais et français se battaient aussi, parce que leurs rois étaient ennemis en Europe. Après la paix de 1748, le gouverneur Dupleix conserva le peu de troupes qu’il avait, tant les soldats d’Europe qu’on appelle blancs, que les noirs des îles transplantés dans l’Inde, et les cipayes et pions indiens. Un des sous-tyrans de ces contrées, nommé Chandasaeb(20), aventurier arabe né dans le désert qui est au sud-est de Jérusalem, transplanté dans l’Inde pour y faire fortune, était devenu gendre d’un nabab d’Arcate. Cet Arabe assassina son beau-père, son frère et son neveu. Ayant éprouvé des revers peu proportionnés à ses crimes, il eut recours au gouverneur Dupleix pour obtenir la nababie d’Arcate, dont dépend Pondichéry. Dupleix lui prêta d’abord secrètement dix mille louis d’or qui, joints aux débris de la fortune de ce scélérat, lui valurent cette vice-royauté d’Arcate. Son argent et ses intrigues lui obtinrent le diplôme de vice-roi d’Arcate. Dès qu’il est en possession, Dupleix lui prête des troupes(21). Il combat avec ces troupes réunies aux siennes le véritable vice-roi d’Arcate. C’était ce même Anaverdikan, âgé de cent sept ans, dont nous avons déjà parlé, qui fut assassiné à la tête de son armée(22). Le vainqueur Chandasaeb, devenu possesseur des trésors du mort, distribua la valeur de deux cent mille francs aux soldats de Pondichéry, combla les officiers de présents, et fit ensuite une donation de trente-cinq aldées à la compagnie des Indes. Aldée signifie village; c’est encore le terme dont on se sert en Espagne depuis l’invasion des Arabes, qui dominèrent également dans l’Espagne et dans l’Inde, et dont la langue a laissé des traces dans plus de cent provinces. Ce succès éveilla les Anglais. Ils prirent aussitôt le parti de la famille vaincue. Il y eut deux nababs; et comme le soubab, ou roi de Décan, était lié avec le gouverneur de Pondichéry, un autre roi, son compétiteur, s’unit avec les Anglais. Voilà donc encore une guerre sanglante allumée entre les comptoirs de France et d’Angleterre sur les côtes de Coromandel, pendant que l’Europe jouissait de la paix. On consumait de part et d’autre dans cette guerre tous les fonds destinés au commerce, et chacun espérait se dédommager sur les trésors des princes indiens. On montra des deux côtés un grand courage. MM. d’Auteuil, de Bussy, Lass, et beaucoup d’autres, se signalèrent par des actions qui auraient eu de l’éclat dans les armées du maréchal de Saxe. Il y eut surtout un exploit aussi surprenant qu’il est indubitable: c’est qu’un officier, nommé M. de La Touche, suivi de trois cents Français, entouré d’une armée de quatre-vingt mille hommes qui menaçait Pondichéry, pénétra la nuit dans leur camp, tua douze cents ennemis sans perdre plus de deux soldats, jeta l’épouvante dans cette grande armée, et la dispersa tout entière. C’était une journée supérieure à celle des trois cents Spartiates au pas des Thermopyles, puisque ces Spartiates y périrent, et que les Français furent vainqueurs. Mais nous ne savons peut-être pas célébrer assez ce qui mérite de l’être, et la multitude innombrable de nos combats en étouffe la gloire. Le roi protégé par les Français s’appelait Mouza-Fersingue. Il était neveu du roi favorisé par les Anglais. L’oncle avait fait le neveu prisonnier, et cependant il ne l’avait point encore mis à mort, malgré les usages de la famille(23). Il le traînait chargé de fers à la suite de ses armées avec une partie de ses trésors. Le gouverneur Dupleix négocia si bien avec les officiers de l’armée ennemie que, dans un second combat, le vainqueur de Mouza-Fersingue fut assassiné. Le captif fut roi, et les trésors de son ennemi furent sa conquête. Il y avait dans le camp dix-sept millions d’argent comptant. Mouza-Fersingue en promit la plus grande partie à la compagnie des Indes; la petite armée française partagea douze cent mille francs. Tous les officiers furent mieux récompensés qu’ils ne l’auraient été d’aucune puissance de l’Europe. Dupleix reçut Mouza-Fersingue dans Pondichéry, comme un grand roi fait les honneurs de sa cour à un monarque voisin. Le nouveau soubab, qui lui devait sa couronne, donna à son protecteur quatre-vingts aldées, une pension de deux cent quarante mille livres pour lui, autant pour Mme Dupleix, une de quarante mille écus pour une fille de Mme Dupleix, du premier lit. Chandasaeb, bienfaiteur et protégé, fut nommé vice-roi d’Arcate. La pompe de Dupleix égalait au moins celle des deux princes. Il alla au-devant d’eux, porté dans un palanquin, escorté de cinq cents gardes précédés d’une musique guerrière, et suivi d’éléphants armés. Après la mort de son protégé Mouza-Fersingue, tué dans une sédition de ses troupes, il nomma encore un autre roi, et il en reçut quatre petites provinces en don pour la compagnie. On lui disait de toutes parts qu’il ferait trembler le Grand Mogol avant un an. Il était souverain en effet: car, ayant acheté une patente de vice-roi de Carnate à la chancellerie du Grand Mogol même pour la somme modique de deux cent quarante mille livres, il se trouvait égal à sa créature Chandasaeb; et très supérieur par son crédit. Marquis en France, et décoré du grand cordon de Saint-Louis, ces faibles honneurs étaient fort peu de chose en comparaison de ses dignités et de son pouvoir dans l’Inde. J’ai vu des lettres où sa femme était traitée de reine(24). Tant de succès et de gloire éblouirent alors les yeux de la compagnie, des actionnaires, et même du ministère. La chaleur de l’enthousiasme fut presque aussi grande que dans les commencements du système, et les espérances étaient bien autrement fondées, car il paraissait que les seules terres concédées à la compagnie rapportaient environ trente-neuf millions annuels. On vendait, année commune, pour vingt millions d’effets en France au port de Lorient; il semblait que la compagnie dût compter sur cinquante millions par année, tous frais faits. Il n’y a point de souverain en Europe, ni peut-être sur la terre, qui ait un tel revenu quand toutes les charges sont acquittées. L’excès même de cette richesse devait la rendre suspecte. Aussi toutes ces grandeurs et toutes ces prospéritéss’évanouirent comme un songe; et la France, pour la seconde fois, s’aperçut qu’elle n’avait été opulente qu’en chimères. Le marquis Dupleix voulut faire assiéger la capitale du Maduré(25) dans le voisinage d’Arcate. Les Anglais y envoyèrent du secours. Les officiers lui représentèrent l’impossibilité de l’entreprise: il s’y obstina, et, ayant donné des ordres plutôt en roi qui veut être obéi qu’en homme chargé du maintien de la compagnie, il arriva que les assiégeants furent vaincus par les assiégés. La moitié de son armée fut tuée, l’autre captive. Les dépenses immenses prodiguées pour ces conquêtes furent perdues, et son protégé Chandasaeb, ayant été pris dans cette déroute, eut la tête tranchée (mars 1752). Ce fut le fameux lord Clive qui eut la part principale à la victoire. C’est par là qu’il commença sa glorieuse carrière, qui a valu depuis à la compagnie anglaise presque tout le Bengale. Il acquit et conserva la grandeur et les richesses que Dupleix avait entrevues. Enfin, depuis ce jour, la compagnie française tomba dans la plus triste décadence. Dupleix fut rappelé en 1753(26). à celui qui avait joué le rôle d’un grand roi on donna un successeur(27) qui n’agit qu’en bon marchand. Dupleix fut réduit à disputer à Paris les tristes restes de sa fortune contre la compagnie des Indes, et à solliciter des audiences dans l’antichambre de ses juges. Il en mourut bientôt de chagrin(28); mais Pondichéry était réservé à de plus grands malheurs. La guerre funeste de 1756 ayant éclaté en Europe, le ministère français, craignant avec trop juste raison pour Pondichéry et pour tous les établissements de l’Inde, y envoya le lieutenant général comte de Lally. C’était un Irlandais de ces familles qui se transplantèrent en France avec celle de l’infortuné Jacques II. Il s’était si distingué à la bataille de Fontenoy, où il avait pris de sa main plusieurs officiers anglais, que le roi le fit colonel sur le champ de bataille. C’était lui qui avait formé le plan, plus audacieux que praticable, de débarquer en Angleterre avec dix mille hommes lorsque le prince Charles-Édouard y disputait la couronne. Sa haine contre les Anglais et son courage le firent choisir de préférence pour aller les combattre sur les côtes de Coromandel. Mais malheureusement il ne joignait pas à sa valeur la prudence, la modération, la patience, nécessaires dans une commission si épineuse. Il s’était figuré qu’Arcate était encore le pays de la richesse, que Pondichéry était bien pourvu de tout, qu’il serait parfaitement secondé de la compagnie et des troupes, et surtout de son ancien régiment irlandais qu’il menait avec lui. Il fut trompé dans toutes ses espérances. Point d’argent dans les caisses, peu de munitions de toute espèce, des noirs et des cipayes pour armée, des particuliers riches et la colonie pauvre; nulle subordination. Ces objets l’irritèrent et allumèrent en lui cette mauvaise humeur qui sied si mal à un chef, et qui nuit toujours aux affaires. S’il avait ménagé le conseil, s’il avait caressé les principaux officiers, il aurait pu se procurer des secours d’argent, établir l’union, et mettre en sûreté Pondichéry(29). La direction de la compagnie des Indes l’avait conjuré, à son départ, « de réformer les abus sans nombre, la prodigalité outrée, et le grand désordre qui absorbaient tous les revenus ». Il se prévalut trop de cette prière, et se fit des ennemis de tous ceux qui devaient lui obéir. Malgré le triste aspect sous lequel il envisageait tous les objets, il eut d’abord des succès heureux. Il prit aux Anglais le fort Saint-David, à quelques lieues de Pondichéry, et en rasa les murs (28 avril 1758). Si l’on veut bien connaître la source de sa catastrophe, si intéressante pour tout le militaire, il faut lire la lettre qu’il écrivit du camp devant Saint-David à Duval Leyrit, qui était gouverneur de la ville de Pondichéry pour la compagnie. (18 mai 1758) « Cette lettre, monsieur, sera un secret éternel entre vous et moi, si vous me fournissez les moyens de terminer mon entreprise. Je vous ai laissé cent mille livres de mon argent pour vous aider à subvenir aux frais qu’elle exige. Je n’ai pas trouvé en arrivant la ressource de cent sous dans votre bourse ni dans celle de tout votre conseil. Vous m’avez refusé les uns et les autres d’y employer votre crédit. Je vous crois cependant tous plus redevables à la compagnie que moi, qui n’ai malheureusement l’honneur de la connaître que pour y avoir perdu la moitié de mon bien en 1720. Si vous continuez à me laisser manquer de tout, et exposé à faire face à un mécontentement général, non seulement j’instruirai le roi et la compagnie du beau zèle que ses employés témoignent ici pour leur service, mais je prendrai des mesures efficaces pour ne pas dépendre, dans le court séjour que je désire faire dans ce pays, de l’esprit de parti et des motifs personnels dont je vois que chaque membre parait occupé, au risque total de la compagnie. » Une telle lettre ne devait ni lui faire des amis, ni lui procurer de l’argent. Il ne fut pas concussionnaire, mais il montra indiscrètement une telle envie contre tous ceux qui s’étaient enrichis que la haine publique en augmenta(30). Toutes les opérations de la guerre en souffrirent. Je trouve dans un journal de l’Inde, fait par un officier principal, ces propres paroles: « Il ne parle que de chaînes et de cachots, sans avoir égard à la distinction et à l’âge des personnes. Il vient de traiter ainsi M. de Moracin lui-même. M. de Lally se plaint de tout le monde, et tout le monde se plaint de lui. Il a dit à M. le comte de.…: Je sens qu’on me déteste, et qu’on voudrait me voir bien loin. Je vous engage ma parole d’honneur, et je vous la donnerai par écrit, que si M. de Leyrit veut me donner cinq cent mille francs, je me démets de ma charge, et je passe en France sur la frégate. » Le journal dit ensuite: « On est aujourd’hui à Pondichéry dans le plus grand embarras. On n’y a pas pu ramasser cent mille roupies; les soldats menacent hautement de passer en corps chez l’ennemi. » (Décembre 1758) Malgré cette horrible confusion, il eut le courage d’aller assiéger Madras, et s’empara d’abord de toute la ville Noire; mais ce fut précisément ce qui l’empêcha de réussir devant la ville haute, qui est le fort Saint-George. Il écrivait de son camp devant ce fort, le 11 février 1759: « Si nous manquons Madras, comme je le crois, la principale raison à laquelle il faudra l’attribuer est le pillage de quinze millions au moins, tant de dévasté que de répandu dans le soldat, et, j’ai honte de le dire, dans l’officier qui n’a pas craint de se servir même de mon nom en s’emparant des cipayes chelingues et autres pour faire passer à Pondichéry un butin que vous auriez dû faire arrêter, vu son énorme quantité. » J’ai le journal d’un officier général, que j’ai déjà cité. L’auteur n’est pas l’ami du comte de Lally, il s’en faut beaucoup; son témoignage n’en est que plus recevable quand il atteste les mêmes griefs qui faisaient le désespoir de Lally. Voici notamment comme il s’exprime: « Le pillage immense que les troupes avaient fait dans la ville Noire avait mis parmi elles l’abondance. De grands magasins de liqueurs fortes y entretenaient l’ivrognerie et tous les maux dont elle est le germe. C’est une situation qu’il faut avoir vue. Les travaux, les gardes de la tranchée, étaient faits par des hommes ivres. Le régiment de Lorraine fut seul exempt de cette contagion; mais les autres corps s’y distinguèrent. Le régiment de Lally se surpassa. De là les scènes les plus honteuses et les plus destructives de la subordination et de la discipline. On a vu des officiers se colleter avec des soldats, et mille autres actions infâmes dont le détail, renfermé dans les bornes de la vérité la plus exacte, paraîtrait une exagération monstrueuse. » (27 décembre 1758) Le comte de Lally écrivait avec encore plus de désespoir cette lettre funeste: « L’enfer m’a vomi dans ce pays d’iniquités, et j’attends comme Jonas la baleine qui me recevra dans son ventre(31). » Dans un tel désordre rien ne pouvait réussir. On leva le siège après avoir perdu une partie de l’armée (18 février 1759). Les autres entreprises furent encore plus malheureuses sur terre et sur mer. Les troupes se révoltent, on les apaise à peine(32). Le général les mène dans la province d’Arcate pour reprendre la forteresse de Vaudavachi; les Anglais s’en étaient emparés après deux tentatives inutiles, dans l’une desquelles ils avaient été complètement battus par le chevalier de Geogeghan. Lally les osa attaquer avec des forces inférieures(33): il les eût vaincus s’il eût été secondé; mais il ne remporta de cette expédition que l’honneur d’avoir donné une nouvelle preuve de ce courage opiniâtre qui faisait son caractère. Après bien d’autres pertes il fallut enfin se retirer dans Pondichéry(34). Une escadre de seize vaisseaux anglais obligea l’escadre française, envoyée au secours de la colonie, de quitter la rade de Pondichéry après une bataille indécise, pour aller se radouber à l’île de France(35). Il y avait dans la ville soixante mille habitants indiens et noirs, et cinq à six cents familles d’Europe, avec très peu de vivres. Lally proposa d’abord de faire sortir les premiers, qui affamaient Pondichéry; mais comment chasser soixante mille hommes? Le conseil n’osa l’entreprendre. Ce général, ayant résolu de soutenir le siège jusqu’à l’extrémité et ayant publié un ban par lequel il était défendu sous peine de mort de parler de se rendre, fut forcé d’ordonner une recherche rigoureuse des provisions dans toutes les maisons de la ville. Elle fut faite sans ménagement jusque chez l’intendant, chez tout le conseil et les principaux officiers. Cette démarche acheva d’irriter tous les esprits déjà trop aliénés. On ne savait que trop avec quel mépris et quelle dureté il avait traité tout le conseil. Il avait dit publiquement dans une de ses expéditions: « Je ne veux pas attendre plus longtemps l’arrivée des munitions qu’on m’a promises. J’y attellerai, s’il le faut, le gouverneur Leyrit et tous les conseillers. » Ce gouverneur Leyrit montrait aux officiers une lettre adressée depuis longtemps à lui-même, dans laquelle étaient ces propres paroles: « J’irais plutôt commander les Cafres que de rester dans cette Sodome, qu’il n’est pas possible que le feu des Anglais ne détruise tôt ou tard au défaut de celui du ciel. » Ainsi, par ses plaintes et ses emportements, Lally s’était fait autant d’ennemis qu’il y avait d’officiers et d’habitants dans Pondichéry. On lui rendait outrage pour outrage; on affichait à sa porte des placards plus insultants encore que ses lettres et ses discours. Il en fut tellement ému que sa tête en parut quelque temps dérangée. La colère et l’inquiétude produisent souvent ce triste effet. Un fils du nabab Chandasaeb était alors réfugié dans Pondichéry auprès de sa mère. Un officier débarqué depuis peu avec la flotte française qui s’en était retournée, homme aussi impartial que véridique, rapporte que cet Indien, ayant vu souvent sur son lit le général français absolument nu, chantant la messe et les psaumes, demanda sérieusement à un officier fort connu si c’était l’usage en France que le roi choisît un fou pour son grand vizir. L’officier, étonné, lui dit: « Pourquoi me faites-vous une question aussi étrange ? – C’est, répliqua l’indien, parce que votre grand vizir nous à envoyé un fou pour rétablir les affaires de l’Inde. » Déjà les Anglais bloquaient Pondichéry par terre et par mer. Le général n’avait plus d’autre ressource que de traiter avec les Marattes(36). Ils lui promirent un secours de dix-huit mille hommes; mais sentant qu’on n’avait point d’argent à leur donner, aucun Maratte ne parut. On fut obligé de se rendre (14 janvier 1761). Le conseil de Pondichéry somma le comte de Lally de capituler. Il assembla un conseil de guerre. Les officiers de ce conseil conclurent à se rendre prisonniers de guerre suivant les cartels établis; mais le général Coote voulut avoir la ville à discrétion. Les Français avaient démoli Saint-David: les Anglais étaient en droit de faire un désert de Pondichéry. Le comte de Lally eut beau réclamer le cartel de vive voix et par écrit, on périssait de faim dans la ville (16 janvier): elle fut livrée aux vainqueurs, qui bientôt après rasèrent les fortifications, les murailles, les magasins, tous les principaux logements. Dans le temps même que les Anglais entraient dans la ville, les vaincus s’accablaient réciproquement de reproches et d’injures. Les habitants voulurent tuer leur général. Le commandant anglais fut obligé de lui donner une garde. On le transporta malade sur un palanquin. Il avait deux pistolets dans les mains, et il en menaçait les séditieux. Ces furieux, respectant la garde anglaise, coururent à un commissaire des guerres, intendant de l’armée, ancien officier, chevalier de Saint-Louis(37). Il met l’épée à la main: un des plus échauffés s’avance à lui, en est blessé, et le tue. Tel fut le sort déplorable de Pondichéry, dont les habitants se firent plus de mal qu’ils n’en reçurent des vainqueurs. On transporta le général et plus de deux mille prisonniers en Angleterre. Dans ce long et pénible voyage, ils s’accusaient encore les uns les autres de leurs communs malheurs. A peine arrivés à Londres, ils écrivirent contre Lally et contre le très petit nombre de ceux qui lui avaient été attachés. Lally et les siens écrivaient contre le conseil, les officiers, et les habitants. Il était si persuadé qu’ils étaient tous répréhensibles et que lui seul avait raison qu’il vint à Fontainebleau, tout prisonnier qu’il était encore des Anglais, et qu’il offrit de se rendre à la Bastille. (Novembre 1762) On le prit au mot. Dès qu’il fut enfermé, la foule de ses ennemis, que la compassion devait diminuer, augmenta. Il fut quinze mois en prison sans qu’on l’interrogeât. En 1764 il mourut à Paris un jésuite, nommé Lavaur(38), longtemps employé dans ces missions des Indes où l’on s’occupe des affaires profanes sous le prétexte des spirituelles, et où l’on a souvent gagné plus d’argent que d’âmes: ce jésuite demandait au ministère une pension de quatre cents livres pour aller faire son salut dans le Périgord, sa patrie, et l’on trouva dans sa cassette environ onze cent mille livres d’effets, soit en billets, soit en or ou en diamants. C’est ce qu’on avait vu depuis peu à Naples à la mort du fameux jésuite Peppe, qu’on fut prêt de canoniser. On ne canonisa point Lavaur; mais on séquestra ses trésors. Il y avait dans cette cassette un long mémoire détaillé contre Lally(39), dans lequel il était accusé de péculat et de lèse-majesté. Les écrits des jésuites avaient alors aussi peu de crédit que leurs personnes proscrites dans toute la France; mais ce mémoire parut tellement circonstancié, et les ennemis de Lally le firent tant valoir, qu’il servit de témoignage contre lui. L’accusé fut d’abord traduit au Châtelet, et bientôt au parlement. Le procès fut instruit pendant deux années. De trahison, il n’y en avait point, puisque s’il eût été d’intelligence avec les Anglais, s’il leur eût vendu Pondichéry, il serait resté parmi eux. Les Anglais d’ailleurs ne sont pas absurdes, et c’eût été l’être que d’acheter une place affamée qu’ils étaient sûrs de prendre, étant maîtres de la terre et de la mer. De péculat, il n’y en avait pas davantage, puisqu’il ne fut jamais chargé ni de l’argent du roi ni de celui de la compagnie; mais des duretés, des abus de pouvoir, des oppressions, les juges en virent beaucoup dans les dépositions unanimes de ses ennemis. Toujours fermement persuadé qu’il n’avait été que rigoureux et non coupable, il poussa son imprudence jusqu’à insulter dans ses Mémoires juridiques des officiers qui avaient l’approbation générale. Il voulut les déshonorer, eux et tout le conseil de Pondichéry. Plus il s’obstinait à vouloir se laver à leurs dépens, plus il se noircissait. Ils avaient tous de nombreux amis, et il n’en avait point. Le cri public sert quelquefois de preuve, ou du moins fortifie les preuves. (6 mai 1766) Les juges ne purent prononcer que suivant les allégations. Ils condamnèrent le lieutenant général Lally « à être décapité comme dûment atteint d’avoir trahi les intérêts du roi, de l’État, et de la compagnie des Indes, d’abus d’autorité, vexations, et exactions ». Il est nécessaire de remarquer que ces mots trahi les intérêts du roi ne signifient pas ce qu’on appelle en Angleterre haute trahison, et parmi nous lèse-majesté. Trahir les intérêts ne signifie dans notre langue que mal conduire, oublier les intérêts de quelqu’un, nuire à ses intérêts, et non pas être perfide et traître. Quand on lui lut son arrêt, sa surprise et son indignation furent si violentes qu’ayant par hasard dans la main un compas, dont il s’était servi dans sa prison pour faire des cartes de la côte de Coromandel, il voulut s’en percer le coeur. On l’arrêta. Il s’emporta contre ses juges avec plus de fureur encore qu’il n’en avait étalé contre ses ennemis. C’est peut-être une nouvelle preuve de la forte persuasion où il fut toujours qu’il méritait des récompenses plutôt que des châtiments. Ceux qui connaissent le coeur humain savent que d’ordinaire les coupables se rendent justice eux-mêmes au fond de leur âme, qu’ils n’éclatent point contre leurs juges, qu’ils restent dans une confusion morne. Il n’y a pas un seul exemple d’un condamné avouant ses fautes qui ait chargé ses juges d’injures et d’opprobres. Je ne prétends pas que ce soit une preuve que Lally fût entièrement innocent; mais c’est une preuve qu’il croyait l’être. On lui mit dans la bouche un bâillon qui débordait sur les lèvres. C’est ainsi qu’il fut conduit à la Grève dans un tombereau(40). Les hommes sont si légers que ce spectacle hideux attira plus de compassion que son supplice. L’arrêt confisqua ses biens, en prélevant une somme de cent mille écus pour les pauvres de Pondichéry. On m’a écrit que cette somme ne put se trouver. Je n’assure point ce que j’ignore(41). Si quelque chose peut nous convaincre de cette fatalité qui entraîne tous les événements dans ce chaos des affaires politiques du monde, c’est de voir un Irlandais chassé de sa patrie avec la famille de son roi, commandant à six mille lieues des troupes françaises dans une guerre de marchands, sur des rivages inconnus aux Alexandre, aux Gengis, et aux Tamerlan, mourant du dernier supplice sur le bord de la Seine pour avoir été pris par des Anglais dans l’ancien golfe du Gange(42). Cette catastrophe, qui m a semblé digne d’être transmise à la postérité dans toutes ses circonstances, ne m’a pas permis de détailler tous les malheurs que les Français éprouvèrent dans l’Inde et dans l’Amérique. En voici un triste résumé. (Mars 1757) La première perte des Français dans l’Inde fut celle de Chandernagor, poste important dont la compagnie française était en possession, vers les embouchures du Gange. C’était de là qu’elle tirait ses plus belles marchandises. Depuis la prise de la ville et du fort de Chandernagor, les Anglais ne cessèrent de ruiner le commerce des Français dans l’Inde. Le gouvernement de l’empereur était si faible et si mauvais qu’il ne pouvait empêcher les marchands d’Europe de faire des ligues et des guerres dans ses propres États. Les Anglais eurent même la hardiesse de venir attaquer Surate, une des plus belles villes de l’Inde, et la plus marchande, appartenante à l’empereur. (Mars 1758) Ils la prirent, ils la pillèrent, ils y détruisirent les comptoirs de France, et en remportèrent des richesses immenses, sans que la cour, aussi imbécile que pompeuse, du Grand Mogol, parût se ressentir de cet outrage, qui eût fait exterminer dans l’Inde tous les Anglais sous l’empire d’un Aurengzeb. Enfin il n’est resté aux Français, dans cette partie du monde, que le regret d’avoir dépensé, pendant plus de quarante ans, des sommes immenses pour entretenir une compagnie qui n’a jamais fait le moindre profit, qui n’a jamais rien payé aux actionnaires et à ses créanciers du profit de son négoce; qui, dans son administration indienne, n’a subsisté que d’un secret brigandage, et qui n’a été soutenue que par une partie de la ferme du tabac, que le roi lui accordait exemple mémorable et peut-être inutile du peu d’intelligence que la nation française a eu jusqu’ici du grand et ruineux commerce de l’Inde. (Mai 1757) Tandis que les flottes et les armées anglaises ont ainsi ruiné les Français en Asie, ils les ont aussi chassés de l’Afrique. Les Français étaient maîtres du fleuve du Sénégal, qui est une branche du Niger; ils y avaient des forts; ils y faisaient un grand commerce de dents d’éléphants, de poudre d’or, de gomme arabique, d’ambre gris, et surtout de ces nègres que tantôt leurs princes vendent comme des animaux, et qui tantôt vendent leurs propres enfants ou se vendent eux-mêmes pour aller servir des Européans en Amérique. Les Anglais ont pris tous les forts bâtis par les Français dans ces contrées, et plus de trois millions tournois en marchandises précieuses. Le dernier établissement que les Français avaient dans ces parages de l’Afrique était l’île de Gorée; elle s’est rendue à discrétion (29 décembre 1758), et il ne leur est rien resté alors dans l’Afrique. Ils ont fait de bien plus grandes pertes en Amérique. Sans entrer ici dans le détail de cent petits combats et de la perte de tous les forts l’un après l’autre, il suffit de dire que les Anglais ont pris (26 juillet 1758) Louisbourg pour la seconde fois, aussi mal fortifiée, aussi mal approvisionnée que la première. Enfin, tandis que les Anglais entraient dans Surate, à l’embouchure du fleuve Indus (2 mars 1759), ils prenaient Québec et tout le Canada, au fond de l’Amérique septentrionale; les troupes qui ont hasardé un combat pour sauver Québec (18 septembre) ont été battues et presque détruites, malgré les efforts du général Montcalm, tué dans cette journée(43), et très regretté en France. On a perdu ainsi en un seul jour quinze cents lieues de pays. Ces quinze cents lieues, dont les trois quarts sont des déserts glacés, n’étaient pas peut-être une perte réelle. Le Canada coûtait beaucoup, et rapportait très peu. Si la dixième partie de l’argent englouti dans cette colonie avait été employée à défricher nos terres incultes en France, on aurait fait un gain considérable; mais on avait voulu soutenir le Canada, et on a perdu cent années de peine avec tout l’argent prodigué sans retour(44). Pour comble de malheur, on accusait des plus horribles brigandages presque tous ceux qui étaient employés au nom du roi dans cette malheureuse colonie. Ils ont été jugés au Châtelet de Paris, tandis que le parlement informait contre Lally. Celui-ci, après avoir cent fois exposé sa vie, l’a perdue par la main d’un bourreau, tandis que les concussionnaires du Canada n’ont été condamnés qu’à des restitutions et des amendes, tant il est de différence entre les affaires qui semblent les mêmes(45). Dans le temps que les Anglais attaquaient ainsi les Français dans le continent de l’Amérique, ils se sont tournés du côté des îles. La Guadeloupe, petite mais florissante, où se fabriquait le meilleur sucre, est tombée entre leurs mains sans coup férir. Enfin ils ont pris la Martinique, qui était la meilleure et la plus riche colonie qu’eût la France. Ce royaume n’a pu essuyer de si grands désastres sans perdre encore tous les vaisseaux qu’il envoyait pour les prévenir; à peine une flotte était-elle en mer qu’elle était ou prise ou détruite; on construisait, on armait des vaisseaux à la hâte: c’était travailler pour l’Angleterre, dont ils devenaient bientôt la proie. Quand on a voulu se venger de tant de pertes, et faire une descente en Irlande, il en a coûté des sommes immenses pour cette entreprise infructueuse; et, dès que la flotte destinée pour cette descente est sortie de Brest, elle a été dispersée en partie, ou prise, ou perdue dans la vase d’une rivière nommée la Villaine, sur laquelle elle a cherché en vain un refuge. Enfin les Anglais ont pris Belle-Isle, à la vue des côtes de la France, qui ne pouvait la secourir. Le seul duc d’Aiguillon vengea les côtes de France de tant d’affronts et de tant de perles. Une flotte anglaise avait fait encore une descente à Saint-Cast, près de Saint-Malo; tout le pays était exposé. Le duc d’Aiguillon, qui commandait dans le pays, marche sur-le-champ à la tête de la noblesse bretonne, de quelques bataillons et des milices qu’il rencontre en chemin (1er septembre 1758). Il force les Anglais de se rembarquer(46); une partie de leur arrière-garde est tuée, l’autre faite prisonnière de guerre; mais les Français ont été malheureux partout ailleurs. Au reste, quel a été le prix de ce service du duc d’Aiguillon, et de son sang versé en Italie? une persécution publique et acharnée, presque semblable à celle de Lally, qui prouve que ceux-là seuls ont raison qui se dérobent à la cour et au public(47). Jamais les Anglais n’ont eu tant de supériorité sur mer; mais ils en eurent sur les Français dans tous les temps. Ils avaient détruit la marine de la France dans la guerre de 1741; ils avaient anéanti celle de Louis XIV dans la guerre de la succession d’Espagne; ils étaient les maîtres des mers du temps de Louis XIII, de Henri IV, et encore plus dans les temps infortunés de la Ligue. Le roi d’Angleterre Henri VIII eut le même avantage sur François Ier. Si vous remontez aux temps antérieurs, vous trouverez que les flottes de Charles VI et de Philippe de Valois ne tiennent pas contre celles des rois d’Angleterre Henri V et Édouard III. Quelle est la raison de cette supériorité continuelle? n’est-ce pas que les Anglais ont un besoin essentiel de la mer, dont les Français peuvent à toute force se passer, et que les nations réussissent toujours, comme on l’a déjà dit(48), dans les choses qui leur sont absolument nécessaires? N’est-ce pas aussi parce que la capitale d’Angleterre est un port de mer, et que Paris ne connaît que les bateaux de la Seine? Serait-ce enfin que le climat et le sol anglais produisent des hommes d’un corps plus vigoureux et d’un esprit plus constant que celui de France, comme il produit de meilleurs chevaux et de meilleurs chiens de chasse? Mais, depuis Bayonne jusqu’aux côtes de Picardie et de Flandre, la France a des hommes d’un travail infatigable, et la Normandie seule a subjugué autrefois l’Angleterre. Les affaires étaient dans cet état déplorable sur terre et sur mer, lorsqu’un homme(49) d’un génie actif et hardi, mais sage, ayant d’aussi grandes vues que le maréchal de Belle-Isle, avec plus d’esprit, sentit que la France seule pouvait à peine suffire à réparer des pertes si énormes. Il a su engager l’Espagne à soutenir la querelle; il a fait une cause commune de toutes les branches de la maison de Bourbon(50). Ainsi l’Espagne et l’Autriche ont été jointes avec la France par le même intérêt. Le Portugal était en effet une province de l’Angleterre, dont elle tirait cinquante millions par an; il a fallu la frapper par cet endroit, et c’est ce qui a déterminé don Carlos, roi d’Espagne par la mort de son frère Ferdinand, à entrer dans le Portugal. Cette manoeuvre est peut-être le plus grand trait de politique dont l’histoire moderne fasse mention: elle a encore été inutile. Les Anglais ont résisté à l’Espagne, et ont sauvé le Portugal. Autrefois l’Espagne seule était redoutée de toute l’Europe, sous Philippe II, et maintenant, réunie avec la France, elle ne peut rien contre les Anglais. Le comte de La Lippe-Schombourg, l’un des seigneurs de Vestphalie, est envoyé par le roi d’Angleterre au secours du Portugal; il n’avait jamais commandé en chef(51); il avait peu de troupes. Cependant, dès qu’il est arrivé, il gagne la supériorité sur les Espagnols et les Français réunis; il repousse tous leurs efforts; il met le Portugal en sûreté. Dans le même temps une flotte d’Angleterre faisait payer cher aux Espagnols leur déclaration tardive en faveur de la France. (13 auguste 1762) La Havane, bâtie sur la côte septentrionale de Cuba, la plus grande île de l’Amérique, à l’entrée du golfe du Mexique, est le rendez-vous de ce nouveau monde. Le port, aussi immense que sûr, peut contenir mille vaisseaux. Il est défendu par trois forts dont part un feu croisé qui rend l’abord impossible aux ennemis. Le comte d’Albemarle et l’amiral Pocock viennent attaquer l’île; mais ils se gardent bien de tenter les approches du port; ils descendent sur une plage éloignée, qu’on croyait inabordable. (13 auguste 1762) Ils assiègent par terre le fort le plus considérable, ils le prennent, et forcent la ville, les forts, et toute l’île, à se rendre avec douze vaisseaux de guerre qui étaient dans le port, et vingt-sept navires chargés de trésors. On trouva dans la ville vingt-quatre de nos millions en argent comptant. Tout fut partagé entre les vainqueurs, qui mirent à part la seizième partie du butin pour les pauvres. Les vaisseaux de guerre furent pour le roi; les vaisseaux marchands, pour l’amiral et pour tous les officiers de la flotte: tout ce butin montait à plus de quatre-vingts millions. On a remarqué que, dans cette guerre et dans la précédente, l’Espagne avait perdu plus qu’elle ne retire de l’Amérique en vingt années. Les Anglais, non contents de leur avoir pris la Havane dans la mer du Mexique, et l’île de Cuba, coururent leur prendre dans la mer des Indes les îles Philippines, qui sont à peu près les antipodes de Cuba. Ces îles Philippines ne sont guère moins grandes que l’Angleterre, l’Écosse, et l’Irlande, et seraient plus riches si elles étaient bien administrées, une de ces îles ayant des mines d’or, et leurs côtes produisant des perles. Le grand vaisseau d’Acapulco, chargé de la valeur de trois millions de piastres, arrivait dans Manille, la capitale. (31 octobre 1762) On prit Manille, les îles, et le vaisseau surtout, malgré les assurances données par un jésuite de la part de sainte Potamienne, patronne de la ville, que Manille ne serait jamais prise. Ainsi la guerre, qui appauvrit les autres nations, enrichissait une partie de la nation anglaise, tandis que l’autre gémissait sous le poids des impôts les plus rigoureux, aussi bien que tous les peuples engagés dans cette guerre(52). La France alors était plus malheureuse. Toutes les ressources étaient épuisées; presque tous les citoyens, à l’exemple du roi, avaient porté leur vaisselle à la Monnaie. Les principales villes et quelques communautés fournissaient des vaisseaux de guerre à leurs frais; mais ces vaisseaux n’étaient pas construits encore, et, quand même ils l’auraient été, on n’avait pas assez d’hommes de mer exercés. Les malheurs passés en faisaient craindre de nouveaux. La capitale, qui n’est jamais exposée au fléau de la guerre, jetait plus de cris que les provinces souffrantes; plus de secours, plus d’argent, plus de crédit. Ceux qu’on choisissait pour régir les finances étaient renvoyés après quelques mois d’administration. Les autres refusaient cet emploi, dans lequel on ne pouvait alors que faire du mal(53). (10 février 1763) Dans cette triste situation, qui décourageait tous les ordres de l’État, le duc de Praslin, ministre alors des affaires étrangères, fut assez habile et assez heureux pour conclure la paix, dont le duc de Choiseul, ministre de la guerre, avait entamé les négociations. Le roi de France échangea Minorque, qu’il rendit au roi d’Espagne, contre Belle-Isle, que l’Angleterre lui remit; mais l’on perdit, et probablement pour jamais, tout le Canada avec ce Louisbourg qui avait coûté tant d’argent et de soins pour être si souvent la proie des Anglais. Toutes les terres sur la gauche du grand fleuve Mississipi leur furent cédées. L’Espagne, pour arrondir leurs conquêtes, leur donna encore la Floride. Ainsi, du vingt-cinquième degré jusque sous le pôle, presque tout leur appartint. Ils partagèrent l’hémisphère américain avec les Espagnols. Ceux-ci ont les terres qui produisent les richesses de convention, ceux-là ont les richesses réelles, qui s’achètent avec l’or et l‘argent, toutes les denrées nécessaires, tout ce qui sert aux manufactures. Les côtes anglaises, dans l’espace de six cents lieues, sont traversées par des fleuves navigables qui leur portent leurs marchandises jusqu’à quarante et cinquante lieues dans leurs terres. Les peuples d’Allemagne se sont empressés d’aller peupler ces pays, où ils trouvent une liberté dont ils ne jouissaient point dans leur patrie. Ils sont devenus Anglais, et si toutes ces colonies demeuraient unies à leur métropole, il n’est pas douteux que cet établissement ne fasse un jour la plus formidable puissance(54). La guerre avait commencé pour deux ou trois chétives habitations, et ils y ont gagné deux mille lieues de terrain. Les petites îles de Saint-Vincent, les Grenades, Tabago, la Dominique, leur furent encore acquises; et c’est par le moyen de ces îles, ainsi que par la Jamaïque, qu’ils font un commerce immense avec les Espagnols, commerce sévèrement prohibé, et toujours exercé parce qu’il est favorable aux deux nations et que la loi de la nécessité est toujours la première. La France ne put obtenir qu’avec beaucoup de difficulté le droit de pêche vers Terre-Neuve, et une petite île inculte nommée Miquelon pour y faire sécher la morue, sans pouvoir y faire le moindre établissement: triste droit, sujet à de fréquentes avanies. La France, à laquelle on rendit Pondichéry et quelques comptoirs, fut exclue dans l’Inde de ses établissements sur le Gange; elle céda ses possessions sur le Sénégal en Afrique, mais on lui remit Gorée. On fut encore obligé de démolir toutes les fortifications de Dunkerque du côté de la mer. L’État perdit, dans le cours de cette funeste guerre, la plus florissante jeunesse, plus de la moitié de l’argent comptant qui circulait dans le royaume, sa marine, son commerce, son crédit. On a cru qu’il eût été très aisé de prévenir tant de malheurs en s’accommodant avec les Anglais pour un petit terrain litigieux vers le Canada; mais quelques ambitieux, pour se faire valoir et se rendre nécessaires, précipitèrent la France dans cette guerre fatale. Il en avait été de même en 1741. L’amour-propre de deux ou trois personnes suffit pour désoler toute l’Europe(55). La France avait un si pressant besoin de cette paix qu’elle regarda ceux qui la conclurent comme les bienfaiteurs de la patrie. Les dettes dont l’État demeurait surchargé étaient plus grandes encore que celles de Louis XIV. La dépense seule de l’extraordinaire des guerres avait été, en une année, de quatre cents millions qu’on juge par là du reste. La France aurait beaucoup perdu quand même elle eût été victorieuse. Les suites de cette paix si déshonorante et si nécessaire furent plus funestes que la paix même. Les colons du Canada aimèrent mieux vivre sous les lois de la Grande-Bretagne que de venir en France; et quelque temps après, quand Louis XV eut cédé à la couronne d’Espagne la Nouvelle-Orléans et tout le pays qui s’étend sur la rive droite du Mississipi, il arriva, pour comble de douleur et d’humiliation, que les officiers du roi d’Espagne condamnèrent à être pendus les officiers du roi de France qui ne se soumirent à eux qu’avec répugnance. Le procureur général, son gendre, d’anciens capitaines chevaliers de Saint-Louis, des négociants, des avocats, ayant fait quelques représentations sur les formalités qu’il convenait d’observer, le commandant envoyé d’Espagne les invita à dîner; on leur fit leur procès au sortir de table, on les condamna à la corde, et par grâce on les arquebusa ce qui est, dit-on, plus honorable. Le commandant qui fit cette étrange exécution était ce même O-reilly, Irlandais au service d’Espagne, qui fit battre depuis l’armée espagnole par les Algériens. Cette défaite a été publique en Europe et en Afrique, et l’indigne mort des officiers du roi de France dans la Nouvelle-Orléans est encore ignorée. CHAPITRE XXXVI(56). GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE LA FRANCE. QUERELLES ET AVENTURE DEPUIS 1750 JUSQU’A 1762. Longtemps avant cette guerre funeste, et pendant son cours, l’intérieur de la France fut troublé par cette autre guerre si ancienne et si interminable entre la juridiction séculière et la discipline ecclésiastique; leurs bornes n’ayant jamais été bien marquées, comme elles le sont aujourd’hui en Angleterre, dans tant d’autres pays, et surtout en Russie, il en résultera toujours des dissensions dangereuses, tant que les droits de la monarchie et ceux des différents corps de l’État seront contestés. Il se trouva vers l’an 1750 un ministre des finances assez hardi pour faire ordonner que le clergé et les religieux donneraient un état de leurs biens afin que le roi pût voir, par ce qu’ils possédaient, ce qu’ils devaient à l’État. Jamais proposition ne fut plus juste, mais les conséquences en parurent sacrilèges(57). Un vieil évêque de Marseille(58) a écrivit au contrôleur général: « Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu ou au roi; vous savez lequel des deux aurait la préférence. » Cette lettre d’un évêque affaibli par l’âge, et incapable d’écrire, était d’un jésuite nommé Lemaire, qui le dirigeait, lui et sa maison. Ce jésuite était un fanatique de bonne foi, espèce d’hommes toujours dangereuse. Le ministère fut obligé d’abandonner une entreprise qu’il n’eût pas fallu hasarder si on ne pouvait la soutenir(59). Quelques membres du clergé imaginèrent alors d’occuper le gouvernement par une diversion embarrassante, et de le mettre en alarme sur le spirituel pour faire respecter le temporel. Ils savaient que la fameuse bulle Unigenitus(60) était en exécration aux peuples. On résolut d’exiger des mourants des billets de confession: il fallait que ces billets fussent signés par des prêtres adhérents à la bulle, sans quoi point d’extrême-onction, point de viatique: on refusait sans pitié ces deux consolations aux appelants et à ceux qui se confessaient à des appelants. Un archevêque de Paris entra surtout dans cette manoeuvre, plus par zèle de théologien que par esprit de cabale. Alors toutes les familles furent alarmées, le schisme fut annoncé: plusieurs de ceux qu’on appelle jansénistes commençaient à dire hautement que si on rendait les sacrements si difficiles, on saurait bientôt s’en passer, à l’exemple de tant de nations. Ces minuties bourgeoises occupèrent plus les Parisiens que tous les grands intérêts de l’Europe. C’étaient des insectes sortis du cadavre du molinisme et du jansénisme, qui, en bourdonnant dans la ville, piquaient tous les citoyens. On ne se souvenait plus ni de Metz, ni de Fontenoy, ni des victoires, ni des disgrâces, ni de tout ce qui avait ébranlé l’Europe. Il y avait dans Paris cinquante mille énergumènes qui ne savent pas en quel pays coulent le Danube et l’Elbe, et qui croyaient l’univers bouleversé pour des billets de confession: tel est le peuple. Un curé de Saint-Étienne du Mont(61), petite paroisse de Paris, ayant refusé les sacrements à un conseiller du Châtelet, le parlement mit en prison le curé. Le roi, voyant cette petite guerre civile excitée entre les parlements et les évêques, défendit à ses cours de judicature de se mêler des affaires concernant les sacrements, et en réserva la connaissance à son conseil privé. Les parlements se plaignirent qu’on leur ôtât ainsi l’exercice de la police générale du royaume, et le clergé souffrit impatiemment que l’autorité royale voulût pacifier les querelles de religion. Les animosités s’aigrirent de tous côtés. Une place de supérieure dans l’hôpital des filles acheva d’allumer la discorde. L’archevêque voulut seul nommer à cette place; le parlement de Paris s’y opposa, et le roi ayant jugé en faveur du prélat, le parlement cessa de faire ses fonctions et de rendre la justice: il fallut que le roi envoyât par ses mousquetaires, à chaque membre de ce tribunal, des lettres de cachet portant ordre de reprendre leurs fonctions, sous peine de désobéissance. Les chambres siégèrent donc comme de coutume; mais quand il fallut plaider, il ne se trouva point d’avocats. Ce temps ressemblait en quelque manière au temps de la Fronde; mais, dépouillé des horreurs de la guerre civile, il ne se montrait que sous une forme susceptible de ridicule. Ce ridicule était pourtant embarrassant. Le roi résolut d’éteindre par sa modération ce feu qui faisait craindre un incendie: il exhorta le clergé à ne point user de rigueurs dangereuses; le parlement reprit ses fonctions. (Février 1752) Mais, bientôt après, les billets de confession reparurent; de nouveaux refus de sacrements irritèrent tout Paris. Le même curé de Saint-Étienne, trouvé coupable d’une seconde prévarication, fut mandé par le parlement, qui lui défendit, à lui et à tous les curés, de donner un pareil scandale sous peine de la saisie du temporel. Le même arrêt invita l’archevêque à faire cesser lui-même le scandale. Ce terme d’invitation paraissait entrer dans les vues de la modération du roi. L’archevêque, ne voulant pas même que la justice séculière eût le droit de lui faire une invitation, alla se plaindre à Versailles. Il était soutenu par un ancien évêque de Mirepoix, nommé Boyer, chargé du ministère de présenter au roi les sujets pour des bénéfices. Cet homme, autrefois théatin, puis évêque, et devenu ministre au département des bénéfices, était d’un esprit fort borné, mais zélé pour les immunités de l’Église; il regardait la bulle comme un article de foi, et, ayant tout le crédit attaché à sa place, il persuada que le parlement touchait à l’encensoir. L’arrêt du parlement fut cassé; ce corps fit des remontrances fortes et pathétiques. Le roi lui ordonna de s’en tenir à lui rendre compte de toutes les dénonciations qu’on ferait sur ces matières, se réservant à lui-même le droit de punir les prêtres dont le zèle scandaleux pourrait faire naître des semences de schisme. Il défendit, par un arrêt de son conseil d’État, que ses sujets se donnassent les uns aux autres les noms de novateurs, de jansénistes, et de semi-pélagiens: c’était ordonner à des fous d’être sages. Les curés de Paris, excités par l’archevêque, présentèrent une requête au roi en faveur des billets de confession. Sur-le-champ le parlement décréta la curé de Saint-Jean-en-Grève, qui avait formé la requête. Le roi cassa encore cette procédure de justice; le parlement cessa encore ses fonctions; il continua à faire des remontrances, et le roi persista à exhorter les deux partis à la paix. Ses soins furent inutiles. Une lettre de l’évêque de Marseille, dénoncée au parlement, fut brûlée par la main du bourreau; un écrit de l’évêque d’Amiens, condamné. Le clergé étant assemblé pour lors à Paris, comme il s’assemble tous les cinq ans pour payer au roi ses subsides, résolut de lui aller porter ses plaintes en habits pontificaux; mais le roi ne voulut point de cette cérémonie extraordinaire. (Auguste 1752) D’un autre côté le parlement condamna un porte-dieu à l’amende, à demander pardon à genoux, et à être admonesté; et un vicaire de paroisse, au bannissement. Le roi cassa encore cet arrêt. Les affaires de cette espèce se multiplièrent. Le roi recommanda toujours la paix, sans que les ecclésiastiques cessassent de refuser les sacrements, et sans que le parlement cessât de procéder contre eux. Enfin le roi permit aux parlements de juger des sacrements, en cas qu’il y eût un procès à leur sujet; mais il leur défendit de chercher à juger lorsqu’il n’y aurait pas de parties plaignantes. (Novembre) Le parlement reprit une seconde fois ses fonctions, et les plaideurs, qu’on avait négligés pour ces affaires, eurent la liberté de se ruiner à l’ordinaire. (Décembre) Le feu couvait toujours sous la cendre. L’archevêque avait ordonné de refuser le sacrement à deux pauvres vieilles religieuses de Sainte-Agathe, qui, ayant entendu dire autrefois à leur directeur que la bulle Unigenitus est un ouvrage diabolique, craignaient d’être damnées si elles recevaient cette bulle en mourant; elles craignaient d’être damnées aussi en manquant d’extrême-onction. Le parlement envoya son greffier à l’archevêque pour le prier de ne pas refuser à ces deux filles les secours ordinaires, et le prélat ayant répondu selon sa coutume qu’il ne devait compte qu’à Dieu seul, son temporel fut saisi; les princes du sang et les pairs furent invités à venir prendre séance au parlement. La querelle alors pouvait devenir sérieuse; on commença à craindre les temps de la Fronde et de la Ligue. Le roi défendit aux princes et aux pairs d’aller opiner dans le parlement de Paris sur des affaires dont il attribuait la connaissance à son conseil privé. (Janvier 1753) L’archevêque de Paris eut même le crédit d’obtenir un arrêt du conseil pour dissoudre la petite communauté de Sainte-Agathe, où les filles avaient si mauvaise opinion de la bulle Unigenitus. Tout Paris murmura. Ces petits troubles s’étendirent dans plus d’une ville du royaume. Les mêmes scandales, les mêmes refus de sacrements partageaient la ville d’Orléans; le parlement rendait les mêmes arrêts pour Orléans que pour Paris: le schisme allait se former. Un curé de Rosainvilliers(62), diocèse d’Amiens, s’avisa de dire un jour à son prône « que ceux qui étaient jansénistes eussent à sortir de l’église, et qu’il serait le premier à tremper ses mains dans leur sang ». Il eut l’audace de désigner quelques-uns de ses paroissiens à qui les plus fervents constitutionnaires jetèrent des pierres pendant la procession, sans que les lapidés et les lapidants eussent la moindre connaissance de ce que c’est que la bulle et le jansénisme. Une telle violence pouvait être punie de mort. Le parlement de Paris, dans le ressort duquel est Amiens, se contenta de bannir à perpétuité ce prêtre factieux et sanguinaire, et le roi approuva cet arrêt, qui ne portait pas sur un délit purement spirituel, mais sur le crime d’un séditieux perturbateur du repos public. Dans ces troubles, Louis XV était comme un père occupé de séparer ses enfants qui se battent(63). Il défendait les coups et les injures; il réprimandait les uns, il exhortait les autres; il ordonnait le silence, en défendant aux parlements de juger du spirituel, recommandant aux évêques la circonspection, regardant la bulle comme une loi de l’Église, mais ne voulant point qu’on parlât de cette loi dangereuse. Ses soins paternels pouvaient peu de chose sur des esprits aigris et alarmés. Les parlements prétendaient qu’on ne pouvait séparer le spirituel du civil, puisque les querelles spirituelles entraînaient nécessairement après elles des querelles d’État. (Mars) Le parlement assigna l’évêque d’Orléans à comparaître pour des sacrements. Il fit brûler par le bourreau tous les écrits dans lesquels on lui contestait sa juridiction, excepté les déclarations du roi. Il envoya des conseillers faire enregistrer ses arrêts en Sorbonne malgré les ordres du roi. On voyait tous les jours le bourreau occupé à brûler des mandements d’évêques, et les recors de la justice faisant communier les malades la baïonnette au bout du fusil. Le parlement, dans toutes ses démarches, ne consultait que ses lois et le maintien de son autorité. Le roi voyait au-delà, il considérait les convenances qui demandent souvent que les lois plient. Enfin, pour la troisième fois, le parlement cessa de rendre la justice aux citoyens, pour ne s’occuper que des refus de sacrements qui troublaient la France entière. Le roi lui envoya, aussi pour la troisième fois, des lettres de jussion, qui lui ordonnaient de remplir ses devoirs et de ne plus faire souffrir ses sujets plaideurs de ces querelles étrangères, les procès des particuliers n’ayant aucun rapport à la bulle Unigenitus. (Mai 1753) Le parlement(64) répondit qu’il violerait son serment s’il reconnaissait les lettres patentes du roi, et qu’il ne pouvait obtempérer (vieux mot tiré du latin, qui signifie obéir). Alors le roi se crut obligé d’exiler tous les membres des enquêtes, les uns à Bourges, les autres à Poitiers, quelques-uns en Auvergne, et d’en faire enfermer quatre qui avaient parlé avec le plus de force. On épargna la grand’chambre; mais elle crut qu’il y allait de son honneur de n’être point épargnée. Elle persista à ne point rendre la justice au peuple, et à procéder contre les réfractaires. Le roi l’envoya à Pontoise, bourg à six lieues de Paris, où le duc d’Orléans l’avait déjà envoyée pendant sa régence. L’Europe s’étonnait qu’on fît tant de bruit en France pour si peu de chose, et les Français passaient pour une nation frivole qui, faute de bonnes lois reconnues, mettait tout en feu pour une dispute méprisée partout ailleurs. Quand on a vu cinq cent mille hommes en armes pour l’élection d’un empereur, l’Europe, l’Inde et l’Amérique, désolées, et qu’on retombe ensuite dans cette petite guerre de plume, on croit entendre le bruit d’une pluie après les éclats du tonnerre. Mais on devait se souvenir que l’Allemagne, la Suède, la Hollande, la Suisse, avaient autrefois éprouvé des secousses bien plus violentes pour des inepties; que l’inquisition d’Espagne était pire que des troubles civils, et que chaque nation a ses folies et ses malheurs. (Juillet 1753) Le parlement de Normandie imita celui de Paris sur les sacrements. Il ajourna l’évêque d’Évreux, il cessa aussi de rendre la justice. Le roi envoya un officier de ses gardes biffer les registres de ce parlement, qui fut à la fin plus docile que celui de Paris. La justice distributive interrompue dans la capitale eut été un grand bonheur si les hommes étaient sages et justes; mais comme ils ne sont ni l’un ni l’autre, et qu’il faut plaider, le roi commit des membres de son conseil d’État pour vider les procès en dernier ressort. (Novembre) On voulut faire enregistrer l’érection de cette chambre au Châtelet, comme s’il était nécessaire qu’une justice inférieure donnât l’authenticité à l’autorité royale. L’usage de ces enregistrements avait eu presque toujours ses inconvénients; mais ce défaut de formalité en aurait eu peut-être de plus grands encore. Le Châtelet refusa l’enregistrement; on l’y força par des lettres de jussion. La chambre royale s’assembla, mais les avocats ne voulurent point plaider; on se moqua dans Paris de la chambre royale; elle en rit elle-même: tout se tourna en plaisanterie, selon le génie de la nation, qui rit toujours le lendemain de ce qui l’a consternée ou animée la veille. Les ecclésiastiques riaient aussi, mais de la joie de leur triomphe. (Juillet 1754) Boyer, ancien évêque de Mirepoix, qui avait été le premier auteur de tous ces troubles sans le savoir, étant tombé en enfance par son grand âge et par la constitution de ses organes, tout parut tendre à la conciliation. Les ministres négocièrent avec le parlement de Paris. Ce corps fut rappelé, et revint, à la satisfaction de toute la ville et au bruit de la populace qui criait: Vive le parlement! (Auguste) Son retour fut un triomphe. Le roi, qui était aussi fatigué de l’inflexibilité des ecclésiastiques que de celle des parlements, ordonna le silence et la paix, et permit aux juges séculiers de procéder contre ceux qui troubleraient l’un ou l’autre. (Septembre) Le schisme éclatait de temps en temps à Paris et dans les provinces; et, malgré les mesures que le roi avait prises pour empêcher les refus de sacrements, plusieurs évêques cherchaient à se faire un mérite de ces refus auprès de la cour de Rome. Un évêque de Nantes, ayant donné dans sa ville cet exemple de rigueur ou de scandale, fut condamné par le simple présidial de Nantes à payer six mille francs d’amende, et les paya sans que le roi le trouvât mauvais: tant il était las de ces disputes. De pareilles scènes arrivaient dans tout le royaume, et, en attristant quelques intéressés, amusaient la multitude oisive. Il y avait à Orléans un vieux chanoine janséniste qui se mourait, et à qui ses confrères refusaient la communion. (Octobre) Le parlement de Paris les condamna à douze mille livres d’amende, et ordonna que le malade serait communié. Le lieutenant criminel, en conséquence, arrangea tout pour cette cérémonie comme pour une exécution; les chanoines firent tant que leur confrère mourut sans sacrements, et ils l’enterrèrent le plus mesquinement qu’ils purent. Rien n’était devenu plus commun dans le royaume que de communier par arrêt du parlement. Le roi, qui avait exilé ses juges séculiers pour n’avoir pas obtempéré à ses ordres, voulut tenir la balance égale, et exiler aussi ceux du clergé qui s’obstineraient au schisme. Il commença par l’archevêque de Paris. (Décembre 1754) Il fut relégué à sa maison de Conflans, à trois quarts de lieue de la ville exil doux, qui ressemblait plus à un avertissement paternel qu’à une punition. Les évêques d’Orléans et de Troyes furent pareillement exilés à leurs maisons de plaisance, avec la même douceur. L’archevêque de Paris, étant aussi inflexible dans sa maison de Conflans que dans sa demeure épiscopale, fut relégué plus loin. Le parlement, pouvant alors agir en liberté, réprimait la Sorbonne, qui, ayant autrefois regardé la bulle avec horreur, la regardait maintenant comme une règle de foi. Elle menaçait de cesser ses leçons, et le parlement, qui avait lui-même cessé ses fonctions plus importantes, ordonnait à la faculté de continuer les siennes: il soutenait les libertés de l’Église gallicane, et le roi l’approuvait; mais quand il allait trop loin, le roi l’arrêtait; et en confirmant la partie des arrêts qui tendait au bien public, il cassait celle qui lui paraissait trop peu mesurée. Ce monarque se voyait toujours entre deux grandes factions animées, comme les empereurs romains entre les bleus et les verts il était occupé de la guerre maritime que l’Angleterre commençait à lui faire; celle de terre paraissait inévitable: ce n’était guère le temps de parler d’une bulle(65). Il lui fallait encore apaiser les contestations du grand conseil et de ses parlements: car presque rien n’étant déterminé en France par des lois précises, les bornes, les privilèges de chaque corps étant incertains, le clergé ayant toujours voulu étendre sa juridiction, les chambres des comptes ayant disputé aux parlements beaucoup de prérogatives, les pairs ayant souvent plaidé pour les leurs contre le parlement de Paris, il n’était pas étonnant que le grand conseil eut avec lui quelques querelles. Ce grand conseil était originairement le conseil des rois, et les accompagnait dans tous leurs voyages. Tout changea peu à peu dans l’administration publique, et le grand conseil changea aussi. Il ne fut plus qu’une cour de judicature sous Charles VIII. Il décide des évocations, de la compétence des juges, de tous les procès concernant tous les bénéfices du royaume, excepté de la régale; il a droit de juger ses propres officiers. (Janvier, février, et mars 1756) Un conseiller de cette cour fut appelé au Châtelet pour ses dettes. Le grand conseil revendiqua la cause, et cassa la sentence du Châtelet. Aussitôt le parlement s’émeut, casse l’arrêt du grand conseil, et le roi casse l’arrêt du parlement. Nouvelles remontrances, nouvelles querelles; tous les parlements s’élèvent contre le grand conseil, et le public se partage. Le parlement de Paris convoque encore les pairs pour cette dispute de corps, et le roi défend encore aux pairs cette association: l’affaire enfin reste indécise comme tant d’autres. Cependant le roi avait des occupations plus importantes. Il fallait soutenir contre les Anglais, sur terre et sur mer, une guerre onéreuse; il faisait en même temps cette mémorable fondation de l’École militaire, le plus beau monument de son règne, que l’impératrice Marie-Thérèse a imité depuis. Il fallait des secours de finance, et le parlement se rendait difficile sur l’enregistrement des édits qui ordonnaient la perception des deux vingtièmes. On a été depuis obligé d’en payer trois, parce que, lorsqu’on a la guerre, il faut que les citoyens combattent, ou qu’ils payent ceux qui combattent: il n’y a pas de milieu. (2 auguste 1756) Le roi tint un lit de justice à Versailles, où il convoqua les princes et les pairs avec le parlement de Paris; il y fit enregistrer ses édits(66); mais le parlement, de retour à Paris, protesta contre cet enregistrement. Il prétendait que non seulement il n’avait pas eu la liberté nécessaire de l’examen, mais que cet édit demandait des modifications qui ne blessassent ni les intérêts du roi(67), ni ceux de l’État, qui étaient les mêmes et qu’il avait fait serment de maintenir; et il disait que son devoir n’était pas de plaire, mais de servir: ainsi le zèle combattait l’obéissance. Les épines du schisme se mêlaient à l’importante affaire des impôts. Un conseiller du parlement, malade à sa campagne, dans le diocèse de Meaux, demanda les sacrements; un curé les lui refusa comme à un ennemi de l’Église, et le laissa mourir sans cette cérémonie: on procéda contre le curé, qui prit la fuite. L’archevêque d’Aix avait fait un nouveau formulaire sur la bulle, et le parlement d’Aix l’avait condamné à donner dix mille livres aux pauvres; il fut obligé de faire cette aumône, et il en fut pour son formulaire et pour son argent (septembre). L’évêque de Troyes avait troublé son diocèse, le roi l’envoya prisonnier chez les moines en Alsace. L’archevêque de Paris, à qui l’on avait permis de revenir à Conflans, déclara excommuniés ceux qui liraient les arrêts et les remontrances des parlements sur la bulle et sur les billets de confession. Louis XV, que tant d’animosités embarrassaient, poussa la circonspection jusqu’à demander l’avis du pape Lambertini, Benoît XIV, homme aussi modéré que lui, aimé de la chrétienté pour la douceur et la gaieté de son caractère, et qui est aujourd’hui regretté de plus en plus. Il ne se mêla jamais d’aucune affaire que pour recommander la paix. C’était son secrétaire des brefs, le cardinal Passionei, qui faisait tout. Ce cardinal, le seul alors dans le sacré collège qui fût homme de lettres, était un génie assez élevé pour mépriser les disputes dont il s’agissait. Il haïssait les jésuites qui avaient fabriqué la bulle; il ne pouvait se taire sur la fausse démarche qu’on avait faite à Rome de condamner dans cette bulle des maximes vertueuses, d’une vérité éternelle, qui appartiennent à tous les temps et à toutes les nations; celle-ci, par exemple: « La crainte d’une excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir. » Cette maxime est dans toute la terre la sauvegarde de la vertu. Tous les anciens, tous les modernes, ont dit que le devoir doit l’emporter sur la crainte du supplice même. Mais quelque étrange que parut la bulle en plus d’un point, ni le cardinal Passionei ni le pape ne pouvaient rétracter une constitution regardée comme une loi de l’Église. Benoît XIV envoya au roi une lettre circulaire pour tous les évêques de France, dans laquelle il regardait, à la vérité, cette bulle comme une loi universelle à laquelle on ne peut résister « sans se mettre en danger de perdre son salut éternel »; mais enfin il décidait que, « pour éviter le scandale, il faut que le prêtre avertisse les mourants soupçonnés de jansénisme qu’ils seront damnés, et les communier à leurs risques et périls ». Le même pape, dans sa lettre particulière au roi, lui recommandait les droits de l’épiscopat. Quand on consulte un pape, quel qu’il soit, on doit bien s’attendre qu’il écrira comme un pape doit écrire. Mais Benoît XIV, en rendant ce qu’il devait à sa place, donnait aussi tout ce qu’il pouvait à la paix, à la bienséance, à l’autorité du monarque. On imprima le bref du pape adressé aux évêques. (9 décembre 1756) Le parlement eut le courage ou la témérité de le condamner et de le supprimer par un arrêt. Cette démarche choqua d’autant plus le roi que c’était lui-même qui avait envoyé aux évêques ce bref condamné par son parlement.. Il n’était point question dans ce bref des libertés de l’Église gallicane et des droits. de la monarchie, que le parlement a soutenus et vengés dans tous les temps. La cour vit dans la censure du parlement plus de mauvaise humeur que de modération. Le conseil croyait avoir un autre sujet de réprouver la conduite du parlement de Paris; plusieurs autres cours supérieures, qui portent le nom de parlement, s’intitulaient Classes du parlement du royaume; c’est un titre que le chancelier de L’Hospital leur avait donné: il ne signifiait que l’union des parlements dans l’intelligence et le maintien des lois; les parlements ne prétendaient pas moins que représenter l’État entier, divisé en différentes compagnies, qui toutes, faisant un seul corps, constitueraient les états généraux perpétuels du royaume. Cette idée eût été grande; mais elle eut été trop grande, et l’autorité royale en était irritée(68). Ces considérations, jointes aux difficultés qu’on faisait sur l’enregistrement des impôts, déterminèrent le roi à venir réformer le parlement de Paris dans un lit de justice. Quelque secret que le ministère eût gardé, il perça dans le public. Le roi fut reçu dans Paris avec un morne silence(69). Le peuple ne voit dans un parlement que l’ennemi des impôts; il n’examine jamais si ces impôts sont nécessaires; il ne fait pas même réflexion qu’il vend sa peine et ses denrées plus cher à proportion des taxes, et que le fardeau tombe sur les riches. Ceux-ci se plaignent eux-mêmes, et encouragent les murmures de la populace(70). Les Anglais dans cette guerre ont été plus chargés que les Français; mais, en Angleterre, la nation se taxe elle-même, elle sait sur quoi les emprunts seront remboursés. La France est taxée, et ne sait jamais sur quoi seront assignés les fonds destinés au payement des emprunts. Il n’y a point en Angleterre de particuliers qui traitent avec l’État des impôts publics, et qui s’enrichissent aux dépens de la nation; c’est le contraire en France. Les parlements de France ont toujours fait des remontrances aux rois contre ces abus; mais il y a des temps où ces remontrances, et surtout les difficultés d’enregistrer, sont plus dangereuses que ces impôts mêmes, parce que la guerre exige des secours présents, et que l’abus de ces secours ne peut être corrigé qu’avec le temps. Le roi vint au parlement faire lire un édit par lequel il supprimait deux chambres de ce corps et plusieurs officiers(71). Il ordonna qu’on respectât la bulle Unigenitus, défendit que les juges séculiers prescrivissent l’administration des sacrements, en leur permettant seulement de juger des abus et des délits commis dans cette administration, enjoignant aux évêques de prescrire à tous les curés la modération et la discrétion, et voulant que toutes les querelles passées fussent ensevelies dans l’oubli (13 décembre 1756). Il ordonna que nul conseiller n’aurait voix délibérative avant l’âge de vingt-cinq ans, et que personne ne pourrait opiner dans l’assemblée des chambres qu’après avoir servi dix années. Il fit enfin les plus expresses « inhibitions d’interrompre, sous quelque prétexte que ce pût être, le service ordinaire ». Le chancelier alla aux avis pour la forme; le parlement garda un profond silence; le roi dit qu’il voulait être obéi, et « qu’il punirait quiconque oserait s’écarter de son devoir ». Le lendemain quinze conseillers de la grand’chambre remirent leur démission sur le bureau. Cent quatre-vingts membres du parlement(72) se démirent bientôt de leurs charges. Les murmures furent grands dans toute la ville. Parmi tant d’agitations qui troublaient tous les esprits au milieu d’une guerre funeste, dans le prodigieux dérangement des finances, qui rendait cette guerre plus dangereuse et qui irritait l’animosité des mécontents; enfin parmi les épines des divisions semées de tous côtés entre les magistrats et le clergé, dans le bruit de toutes ces clameurs, il était très difficile de faire le bien, et il ne s’agissait presque plus que d’empêcher qu’on ne fît beaucoup de mal. ATTENTAT CONTRE LA PERSONNE DU ROI(73). (1757) Ces émotions du peuple furent bientôt ensevelies dans une consternation générale par l’accident le plus imprévu et le plus effroyable. Le roi fut assassiné, le 5 janvier, dans la cour de Versailles, en présence de son fils, au milieu de ses gardes et des grands officiers de sa couronne. Voici comment cet étrange événement arriva. Un misérable de la lie du peuple, nommé Robert-François Damiens, né(74) dans un village auprès d’Arras, avait été longtemps domestique à Paris dans plusieurs maisons: c’était un homme dont l’humeur sombre et ardente avait toujours ressemblé à la démence. Les murmures généraux qu’il avait entendus dans les places publiques, dans la grand’salle du palais, et ailleurs, allumèrent son imagination. Il alla à Versailles, comme un homme égaré; et, dans les agitations que lui donnait son dessein inconcevable, il demanda à se faire saigner dans son auberge. Le physique a une si grande influence sur les idées des hommes(75) à qu’il protesta depuis, dans ses interrogatoires, que s’il avait été saigné comme il le demandait il n’aurait pas commis son crime ». Son dessein était le plus inouï qui fût jamais tombé dans la tête d’un monstre de cette espèce; il ne prétendait pas tuer le roi, comme en effet il le soutint depuis, et comme malheureusement il l’aurait pu; mais il voulait le blesser: c’est ce qu’il déclara dans son procès criminel devant le parlement. « Je n’ai point eu intention de tuer le roi; je l’aurais tué si j’avais voulu, je ne l’ai fait que pour que Dieu pût toucher le roi, et le porter à remettre toutes choses en place, et la tranquillité dans ses États; et il n’y a que l’archevêque de Paris seul qui est cause de tous ces troubles. » (Interrogatoire du 18 janvier, art. 144, page 132, du procès de Damiens, in-4°.) Cette idée avait tellement échauffé sa tête que, dans un autre interrogatoire, il dit: « J’ai nommé des conseillers au parlement, parce que j’en ai servi un, et parce que presque tous sont furieux de la conduite de M. l’archevêque. » (Interrogatoire du 6 mars, page 289.) En un mot, le fanatisme avait troublé l’esprit de ce malheureux au point que, dans les interrogatoires qu’il subit à Versailles, on trouve ces propres paroles: « Interrogé quels motifs l’avaient porté à attenter à la personne du roi, a dit que c’est à cause de la religion. » (Page 45.) Tous les assassinats des princes chrétiens ont eu cette cause. Le roi de Portugal n’avait été assassiné qu’en vertu de la décision de trois jésuites(76). On sait assez que les rois de France Henri III et Henri IV ne périrent que par des mains fanatiques; mais il y avait cette différence que Henri III et Henri IV furent tués parce qu’ils paraissaient ennemis du pape, et que Louis XV fut assassiné parce qu’il semblait vouloir complaire au pape. L’assassin s’était muni d’un couteau à ressort, qui d’un côté portait une longue lame pointue, et de l’autre un canif à tailler les plumes, d’environ quatre pouces de longueur. Il attendait le moment où le roi devait monter en carrosse pour aller à Trianon. il était près de six heures; le jour ne luisait plus; le froid était excessif; presque tous les courtisans portaient de ces manteaux qu’on nomme par corruption redingotes. L’assassin, ainsi vêtu, pénètre vers la garde, heurte en passant le dauphin, se fait place à travers la garniture des gardes du corps et des cent-suisses, aborde le roi, le frappe de son canif à la cinquième côte, remet son couteau dans sa poche, et reste le chapeau sur la tête. Le roi se sent blessé, se retourne, et à l’aspect de cet inconnu qui était couvert et dont les yeux étaient égarés, il dit: « C’est cet homme qui m’a frappé; qu’on l’arrête, et qu’on ne lui fasse pas de mal(77). » Tandis que tout le monde était saisi d’effroi et d’horreur, qu’on portait le roi dans son lit, qu’on cherchait les chirurgiens, qu’on ignorait si la blessure était mortelle, si le couteau était empoisonné, le parricide répéta plusieurs fois: « Qu’on prenne garde à monseigneur le dauphin, qu’il ne sorte pas de la journée. » A ces paroles l’alarme universelle redouble: on ne doute pas qu’il n’y ait une conspiration contre la famille royale; chacun se figure les plus grands périls, les plus grands crimes et les plus médités. Heureusement la blessure du roi était légère; mais le trouble public était considérable, et les craintes, les défiances, les intrigues, se multipliaient à la cour. Le grand prévôt de l’hôtel, à qui appartenait la connaissance du crime commis dans le palais du roi, s’empara d’abord du parricide et commença les procédures, comme il s’était pratiqué à Saint-Cloud dans l’assassinat de Henri III. Un exempt des gardes de la prévôté ayant obtenu un peu de confiance, ou apparente ou vraie, dans l’esprit aliéné de ce misérable, l’engagea à oser dicter de sa prison une lettre au roi même(78). Damiens écrire au roi! un assassin écrire à celui qu’il avait assassiné! Sa lettre est insensée, et conforme à l’abjection de son état, mais elle découvre l’origine de sa fureur: on y voit que les plaintes du public contre l’archevêque avaient dérangé le cerveau du criminel, et l’avaient excité à son attentat. Il paraissait, par les noms des membres du parlement cités dans sa lettre, qu’il les connaissait, ayant servi un de leurs confrères; mais il eût été absurde de supposer qu’ils lui eussent expliqué leurs sentiments; encore moins qu’ils lui eussent jamais dit ou fait dire un mot qui pût l’encourager au crime. Aussi le roi ne fit aucune difficulté de remettre le jugement du coupable à ceux de la grand’chambre qui n’avaient pas donné leur démission. Il voulut même que les princes et les pairs rendissent, par leur présence, le procès plus solennel et plus authentique dans tous ses points aux yeux d’un public aussi défiant que curieux exagérateur, qui voit toujours, dans ces aventures effrayantes, au delà de la vérité. Jamais en effet la vérité n’a paru dans un jour plus clair. Il est évident que cet insensé n’avait aucun complice: il déclara toujours qu’il n’avait point voulu tuer le roi, mais qu’il avait formé le dessein de le blesser depuis l’exil du parlement. (Interrogatoire au parlement, pages 132 et 135.) D’abord, dans son premier interrogatoire, il dit que « la religion seule l’a déterminé à cet attentat ». (Page 131.) Il avoue qu’il n’a « dit du mal que des molinistes et de ceux qui refusent les sacrements, que ces gens-là croient apparemment deux dieux ». (Page 145.) Il s’écria, à la question, « qu’il avait cru faire une oeuvre méritoire pour le ciel; c’est ce que j’entendais dire à tous ces prêtres dans le palais ». Il persista constamment à dire que c’était l’archevêque de Paris, les refus de sacrements, les disgrâces du parlement, qui l’avaient porté à ce parricide; il le déclara encore à ses confesseurs. Ce malheureux n’était donc qu’un insensé fanatique, moins abominable à la vérité que Ravaillac et Jean Châtel, mais plus fou, et n’ayant pas plus de complices que ces deux énergumènes. Les seuls complices, pour l’ordinaire, de ces monstres sont des fanatiques dont les cervelles échauffées allument, sans le savoir, un feu qui va embraser des esprits faibles, insensés, et atroces. Quelques mots dits au hasard suffisent à cet embrasement. Damiens agit dans la même illusion que Ravaillac, et mourut dans les mêmes supplices(79) (28 mars). Quel est donc l’effet du fanatisme, et le destin des rois! Henri III et Henri IV sont assassinés parce qu’ils ont soutenu leurs droits contre les prêtres. Louis XV est assassiné parce qu’on lui reproche de n’avoir pas assez sévi contre un prêtre. Voilà trois rois sur lesquels se sont portées des mains parricides, dans un pays renommé pour aimer ses souverains. Le père, la femme, la fille de Damiens, quoique innocents, furent bannis du royaume, avec défense d’y revenir sous peine d’être pendus. Tous ses parents furent obligés, par le même arrêt, de quitter leur nom de Damiens, devenu exécrable(80). Cet événement fit rentrer en eux-mêmes pour quelque temps ceux qui, par leurs malheureuses querelles ecclésiastiques, avaient été la cause d’un si grand crime. On voyait trop évidemment ce que produisent l’esprit dogmatique et les fureurs de religion. Personne n’avait imaginé qu’une bulle et des billets de confession pussent avoir des suites si horribles; mais c’est ainsi que les démences et les fureurs des hommes sont liées ensemble. L’esprit des Poltrot et des Jacques Clément, qu’on avait cru anéanti, subsiste donc encore dans les âmes féroces et ignorantes! La raison pénètre en vain chez les principaux citoyens le peuple est toujours porté au fanatisme, et peut-être n’y a-t-il d’autre remède à cette contagion que d’éclairer enfin le peuple même; mais on l’entretient quelquefois dans des superstitions, et on voit ensuite avec étonnement ce que ces superstitions produisent. Cependant seize conseillers qui avaient donné leur démission étaient envoyés en exil, et l’un d’eux(81), qui était clerc, et qui fut depuis conseiller d’honneur, célèbre pour son patriotisme et pour son éloquence, fonda une messe à perpétuité pour remercier Dieu d’avoir conservé la vie du roi qui l’exilait. On confina aussi plusieurs officiers du parlement de Besançon dans différentes villes pour avoir refusé l’enregistrement d’un second vingtième, et pour avoir donné un décret contre l’intendant de la province. Le roi, malgré l’attentat commis sur sa personne, malgré une guerre ruineuse, s’occupait toujours du soin d’étouffer les querelles des parlements et du clergé, essayant de contenir chaque état dans ses bornes, exilant encore l’archevêque de Paris pour avoir contrevenu à ses lois dans la simple élection de la supérieure d’un couvent; rappelant ensuite ce prélat, et rendant toujours par la modération la fermeté plus respectable. Enfin les affaires même du parlement de Paris s’accommodèrent; les membres de ce corps qui avaient donné leur démission reprirent leurs charges et leurs fonctions tout a paru tranquille au dedans jusqu’à ce que le faux zèle et l’esprit de parti fassent naître de nouveaux troubles(82). ASSASSINAT DU ROI DE PORTUGAL. JÉSUITES CHASSÉS DU PORTUGAL, ET ENSUITE DE LA FRANCE. Un ordre religieux ne devrait pas faire partie de l’histoire. Aucun historien de l’antiquité n’est entré dans le détail des établissements des prêtres de Cybèle ou de Junon. C’est un des malheurs de notre police européene que les moines, destinés par leur institut à être ignorés, aient fait autant de bruit que les princes, soit par leurs immenses richesses, soit par les troubles qu’ils ont excités depuis leur fondation. Les jésuites étaient, comme on sait, les souverains véritables du Paraguai, en reconnaissant le roi d’Espagne. La cour d’Es-pagne avait cédé, par un traité d’échange, quelques districts de ces contrées au roi de Portugal Joseph II(83), de la maison de Bragance. On accusa les jésuites de s’y être opposés, et d’avoir fait révolter les peuplades qui devaient passer sous la domination portugaise. Ce grief, joint à beaucoup d’autres, fit chasser les jésuites de la cour de Lisbonne. Quelque temps après, la famille Tavora, et surtout le duc d’Aveiro, oncle de la jeune comtesse Ataïde d’Atouguia; le vieux marquis et la marquise de Tavora, père et mère de la jeune comtesse; enfin le comte Ataïde, son époux, et un des frères de cette comtesse infortunée, croyant avoir reçu du roi un outrage irréparable, ils résolurent de s’en venger. La vengeance s’accorde très bien avec la superstition. Ceux qui méditent un grand attentat cherchent parmi nous des casuistes et des confesseurs qui les encouragent. La famille, qui pensait être outragée, s’adressa à trois jésuites, Malagrida, Alexandre, et Mathos. Ces casuistes décidèrent que ce n’était pas seulement un péché qu’ils appellent véniel, de tuer le roi(84). Il est bon de savoir, pour l’intelligence de cette décision, que les casuistes distinguent entre les péchés qui mènent en enfer et les péchés qui conduisent en purgatoire pour quelque temps; entre les péchés que l’absolution d’un prêtre remet moyennant quelques prières ou quelques aumônes, et les péchés qui sont remis sans aucune satisfaction. Les premiers sont mortels, les seconds sont veniels. La confession auriculaire causa un parricide en Portugal, ainsi qu’elle en avait produit dans d’autres pays. Ce qui a été introduit pour expier les crimes en a fait commettre. Telle est, comme on l’a déjà vu(85) souvent dans cette histoire, la déplorable condition humaine. (3 septembre i758) Les conjurés, munis de leurs pardons pour l’antre monde, attendirent le roi, qui revenait à Lisbonne d’une petite maison de campagne, seul, sans domestiques, et la nuit; ils tirèrent sur son carrosse, et blessèrent dangereusement le monarque. Tous les complices, excepté un domestique, furent arrêtés. Les uns périrent par la roue, les autres furent décapités. La jeune comtesse Ataïde, dont le mari fut exécuté, alla par ordre du roi pleurer dans un couvent tant d’horribles malheurs, dont elle passait pour être la cause. Les seuls jésuites qui avaient conseillé et autorisé l’assassinat du roi, par le moyen de la confession, moyen aussi dangereux que sacré, échappèrent alors au supplice. Le Portugal, n’ayant pas encore reçu dans ce temps-là les lumières qui éclairent tant d’États en Europe, était plus soumis au pape qu’un autre. Il n’était pas permis au roi de faire condamner à la mort, par ses juges, un moine parricide; il fallait avoir le consentement de Rome. Les autres peuples étaient dans le XVIIIe siècle; mais les Portugais semblaient être dans le XIIe. La postérité aura peine à croire que le roi de Portugal fit solliciter à Rome, pendant plus d’un an, la permission de faire juger chez lui des jésuites ses sujets, et ne put l’obtenir. La cour de Lisbonne et celle de Rome furent longtemps dans une querelle ouverte; on alla même jusqu’à se flatter que le Portugal secouerait un joug que l’Angleterre, son alliée et sa protectrice, avait foulé aux pieds depuis si longtemps; mais le ministère portugais avait trop d’ennemis pour oser entreprendre ce que Londres avait exécuté: il montra à la fois une grande fermeté et une extrême condescendance. Les jésuites les plus coupables étaient en prison à Lisbonne; le roi les y laissa, et prit le parti d’envoyer à Rome tous les jésuites de ses États. On les déclara bannis pour jamais du royaume; mais on n’osait livrer à la mort trois jésuites accusés et convaincus de parricide. Le roi fut réduit à l’expédient de livrer du moins Malagrida à l’inquisition, comme suspect d’avoir autrefois avancé quelques propositions téméraires qui sentaient l’hérésie. Les dominicains, qui étaient juges du saint-office et assistants du grand-inquisiteur, n’ont jamais aimé les jésuites: ils servirent le roi mieux que n’avait fait Rome. Ces moines déterrèrent un petit livre de la Vie héroïque de sainte Anne, mère de Marie, dictée au révérend père Malagrida par sainte Anne elle-même. Elle lui avait déclaré que l’immaculée conception lui appartenait comme à sa fille, qu’elle avait parlé et pleuré dans le ventre de sa mère, et qu’elle avait fait pleurer les chérubins. Tous les écrits de Malagrida étaient aussi sages; de plus, il avait fait des prédictions et des miracles: et celui d’éprouver, à l’âge de soixante et quinze ans, des pollutions dans sa prison, n’était pas un des moindres. (21 septembre 1761) Tout, cela lui fut reproché dans son procès; et voilà pourquoi il fut condamné au feu, sans qu’on l’interrogeât seulement sur l’assassinat du roi parce que ce n’est qu’une faute contre un séculier, et que le reste est un crime contre Dieu. Ainsi l’excès du ridicule et de l’absurdité fut joint à l’excès d’horreur. Le coupable ne fut mis en jugement que comme un prophète, et ne fut brûlé que pour avoir été fou, et non pas pour avoir été parricide. Tandis qu’on chassait les jésuites du Portugal, cette aventure réveillait la haine qu’on leur portait en France, où ils ont toujours été puissants et détestés. Il arriva qu’un profès de leur ordre, nommé La Valette(86), qui était le chef des missions à la Martinique, et le plus fort commerçant des îles, fit une banqueroute de plus de trois millions. Les intéressés se pourvurent au parlement de Paris. On crut découvrir alors que le général jésuite, résidant à Rome, gouvernait despotiquement les biens de la société. Le parlement de Paris condamna ce général et tous les frères jésuites solidairement à payer la banqueroute de La Valette. Ce procès, qui indigna la France contre les jésuites, conduisit à examiner cet institut singulier qui rendait ainsi un général italien maître absolu des personnes et des fortunes d’une société de Français. On fut surpris de voir que jamais l’ordre des jésuites n’avait été formellement reçu en France par la plupart des parlements du royaume; on déterra leurs constitutions, et tous les parlements les trouvèrent incompatibles avec les lois. Ils rappelèrent alors toutes les anciennes plaintes faites contre cet ordre, et plus de cinquante volumes de leurs décisions théologiques contre la sûreté de la vie des rois. Les jésuites ne se défendirent qu’en disant que les jacobins et saint Thomas en avaient écrit autant. Ils ne prouvaient par cette réponse autre chose, sinon que les jacobins étaient condamnables comme eux. A l’égard de Thomas d’Aquin, il est canonisé; mais il y a, dans sa Somme ultramontaine, des décisions que les parlements de France feraient brûler le jour de sa fête si on voulait s’en servir pour troubler l’État. Comme il dit, en divers endroits, que l’Église a le droit de déposer un prince infidèle à l’Église, il permet en ce cas le parricide. On peut, avec de telles maximes, gagner le paradis et la corde. Le roi daigna se mêler de l’affaire des jésuites, et pacifier encore cette querelle comme les autres. Il voulut, par un édit, réformer paternellement les jésuites en France; mais on prétend que le pape Clément XIII ayant dit qu’il fallait ou qu’ils restassent comme ils étaient, ou qu’ils n’existassent pas, cette réponse du pape est ce qui les a perdus. On leur reprochait encore des assemblées secrètes. Le roi les abandonna alors aux parlements de son royaume, qui tous, l’un après l’autre, leur ont ôté leurs collèges et leurs biens(87). Les parlements ne les ont condamnés que sur quelques règles de leur institut que le roi pouvait réformer, sur des maximes horribles, il est vrai, mais méprisées, publiées pour la plupart par des jésuites étrangers, et désavouées formellement depuis peu par les jésuites français. Il y a toujours dans les grandes affaires un prétexte qu’on met en avant, et une cause véritable qu’on dissimule. Le prétexte de la punition des jésuites était le danger prétendu de leurs mauvais livres, que personne ne lit; la cause était le crédit dont ils avaient longtemps abusé. Il leur est arrivé, dans un siècle de lumière et de modération, ce qui arriva aux templiers dans un siècle d’ignorance et de barbarie: l’orgueil perdit les uns et les autres mais les jésuites ont été traités dans leur disgrâce avec douceur, et les templiers le furent avec cruauté. Enfin le roi, par un édit solennel, en 1761(88), abolit dans ses États cet ordre qui avait toujours eu des personnages estimables, mais plus de brouillons, et qui fut pendant deux cents ans un sujet de discorde. Ce n’est ni Sanchez, ni Lessius, ni Escobar, ni des absurdités de casuistes, qui ont perdu les jésuites; c’est Le Tellier, c’est la bulle qui les a exterminés dans presque toute la France. La charrue que le jésuite Le Tellier avait fait passer sur les ruines de Port-Royal a produit, au bout de soixante ans, les fruits qu’ils recueillent aujourd’hui; la persécution que cet homme violent et fourbe avait excitée contre des hommes entêtés a rendu les jésuites exécrables à la France: exemple mémorable, mais qui ne corrigera aucun confesseur des rois, quand il sera ce que sont presque tous les hommes à la cour, ambitieux et intrigant, et qu’il dirigera un prince peu instruit, affaibli par la vieillesse(89). L’ordre des jésuites fut ensuite chassé de tous les États du roi d’Espagne en Europe, en Asie, en Amérique, chassé des Deux-Siciles, chassé de Parme et de Malte: preuve évidente qu’ils n’étaient pas aussi grands politiques qu’on le croyait. Jamais les moines n’ont été puissants que par l’aveuglement des autres hommes, et les yeux ont commencé à s’ouvrir dans ce siècle. Ce qu’il y eut d’assez étrange dans leur désastre presque universel, c’est qu’ils furent proscrits dans le Portugal pour avoir dégénéré de leur institut, et en France pour s’y être trop conformés. C’est qu’en Portugal on n’osait pas encore examiner un institut consacré par les papes, et on l’osait en France. Il en résulte qu’un ordre religieux parvenu à se faire haïr de tant de nations est coupable de cette haine. Cet ordre fut exterminé dans presque tous les pays qui avaient été les théâtres de sa puissance, en Espagne, aux Philippines, au Pérou, au Mexique, au Paraguai, en Portugal, au Brésil, en France, dans les Deux-Siciles, dans le duché de Parme, à Malte; mais il fut conservé (du moins pour quelque temps) en Hongrie, en Pologne, dans le tiers de l’Allemagne, en Flandre, et même à Venise, où il n’avait aucun crédit et dont il avait été autrefois chassé. Il parait raisonnable et juste que des souverains mécontents d’un ordre religieux s’en défassent, et que les puissances qui en sont satisfaites le conservent dans leurs États. (1773) Enfin cette société a été abolie, après bien des négociations, par le pontife de Rome Ganganelli successeur du pape Rezzonico. Tous les princes catholiques de l’Europe ont chassé les jésuites, et le roi de Prusse, prince protestant, les a conservés, au grand étonnement des nations. C’est que ce monarque ne voyait en eux que des hommes capables d’élever chez lui la jeunesse, et d’enseigner les belles-lettres peu cultivées dans ses États, excepté par lui-même. Il les croyait utiles, et ne les craignait pas; il regardait du même oeil les calvinistes, les luthériens, les papistes; ceux qu’on appelle les ministres de l’Évangile, et ceux qu’on appelait les pères de la Société de Jésus, les dédaignant tous également, établissant la tolérance universelle comme le premier des dogmes, plus occupé de son armée que de ses collèges; sachant très bien qu’avec des soldats il contiendrait tous les théologiens, et se souciant fort peu que ce fût un jésuite ou un prédicant qui fît connaître Cicéron et Virgile à la jeunesse. CHAPITRE XXXIX(90). DE LA BULLE DU PAPE REZZONICO, CLÉMENT XIII, ET DE SES SUITES. L’infant duc de Parme, don Ferdinand de Bourbon, ayant suivi l’exemple de tous les princes de sa maison en chassant les jésuites, fit dans ses États plusieurs règlements utiles qui réprimaient les abus monastiques; et son ministre, très estimé dans l’Europe(91), eut surtout la prudence de prévenir les prétentions de la cour de Rome, qui croyait être en droit de juger toutes les affaires contentieuses de Parme, Plaisance, et Guastalle, et de conférer tous les bénéfices. Ces prétentions étaient tirées premièrement de saint Pierre, qu’on prétend avoir été évêque de Rome; secondement, de la comtesse Mathilde, qui avait donné Parme et Plaisance au pape Grégoire VII, avec plusieurs autres beaux domaines; mais il n’a jamais été prouvé que saint Pierre ait été à Rome; et il est prouvé qu’il ne donna aucun bénéfice dans Parme, Plaisance et Guastalle, et qu’il n’y jugea aucun procès. Quant à la comtesse Mathilde, soeur de l’empereur Henri III, et tante de cet empereur Henri IV que les papes rendirent si malheureux, cette donation a toujours été regardée comme nulle par tous les jurisconsultes impériaux, n’étant pas permis de disposer d’aucun fief de l’empire sans le consentement du suzerain. On était même encore si persuadé, du temps de Charles-Quint, de l’invalidité des droits pontificaux que cet empereur s’empara de Plaisance lorsque le bâtard du pape Paul III, à qui son père avait donné cette ville, y fut assassiné pour ses débauches et pour ses violences. Charles-Quint garda même Plaisance jusqu’à sa mort. Les empereurs réclamèrent toujours depuis la mouvance de arme et de Plaisance, et enfin elle leur fut solennellement accordée au congrès de Cambrai et à celui de Soissons. Dès que le pape Clément XIII sut que le duc de Parme, don Ferdinand, voulait régner comme les autres souverains, il assembla une congrégation de cardinaux, qui ne manqua pas de regarder la sage administration du duc de Parme et de ses ministres comme un sacrilège. Le pape signa dans Sainte-Marie-Majeure, le 30 janvier 1768, un bref pontifical dans lequel il commence par dire que Parme et Plaisance lui appartiennent, in ducatu nostro; et que, le duc de Parme étant laïque et non pas prêtre, tout ce que fait son conseil est illégitime. Il excommunie tous ceux qui ont eu part aux édits du duc de Parme, sans exception; il défend de leur donner l’absolution, en quelque cas que ce puisse être. Ce décret, scellé de l’anneau du pêcheur, fut affiché aux basiliques de Saint-Jean de Latran, de Saint-Pierre, et au champ de Flore. Un tel bref paraissait du xiie siècle plutôt que de celui où nous vivons. Le pape, et les cardinaux qui l’entraînèrent dans ce piège, ne savaient pas combien les esprits s’étaient éclairés dans l’Europe. Le malheur de la cour de Rome était de juger du présent par le passé. Il y a des temps où un prêtre peut détrôner un souverain avec des préjugés; il y en a d’autres où il faut déguiser sa faiblesse par la condescendance. Jamais pontife ne fit une plus lourde faute. Il insultait, dans la personne du duc de Parme, le roi d’Espagne don Carlos son oncle, Louis XV son grand-père, chef de la maison de Bourbon, et le roi des Deux-Siciles, son cousin germain. Les papes n’avaient excommunié aucun souverain depuis l’an 1630, et c’était justement un duc de Parme, ancêtre maternel du duc régnant. Il ne s’était agi que d’argent dans cette affaire. Le pape avait pris les duchés de Castro et de Ronciglione, appartenants à Odoard Farnèse, duc de Parme. En 1588, un ancêtre plus important de ce prince, le grand Henri IV, roi de France, avait été excommunié par Sixte-Quint. Ce pâtre de la Marche d’Ancône, devenu pape, avait osé l’appeler génération bâtarde et détestable de la maison de Bourbon. Telle fut longtemps la démence superstitieuse et hardie de la cour de Rome qu’un prêtre de ce pays déclara, de la part de Dieu, le descendant de tant de rois incapable d’hériter, non seulement du royaume de saint Louis, mais même d’un seul arpent de terre. Cet excès d’insolence absurde n’avait point été puni comme il devait l’être. Les querelles de religion et la politique ambitieuse de Philippe II soutenaient alors l’audace du Vatican; mais il vient un temps où l’on réprime enfin ce qu’on a été forcé de tolérer, et où le faible est châtié des anciennes entreprises du fort qui n’existe plus. Clément XIII fut bientôt puni de son peu de connaissance des affaires du monde. Le parlement de Paris commença par condamner son bref d’excommunication; mais le conseil du roi employa des armes plus réelles: l’ordre fut donné de se saisir d’Avignon et de tout le comtat Venaissin. Les concessions faites autrefois par les rois de France, de ce comtat au siège de Rome, sont enveloppées de ce nuage d’incertitudes qui couvre une grande partie de l’histoire. D’ailleurs l’aliénation d’un domaine de la couronne a toujours été réputée contraire aux lois du royaume par tous les parlements, et particulièrement par celui de Provence, dans le ressort duquel sont Avignon et le comtat. Louis XIV était rentré deux fois dans ce domaine, l’une du temps du pape Alexandre VII, l’autre pour mortifier Innocent XI, qui s’était déclaré son ennemi et ayant saisi ces terres comme domaines de la couronne, il les avait rendues deux fois sans faire aucune déclaration qui pût préjudicier au droit qu’il avait de les reprendre. Il faut savoir que lorsque les rois de France reprennent le comtat, c’est en vertu d’un arrêt du parlement de Provence. Le ministère de France jugea qu’il fallait faire valoir le dernier arrêt de ce parlement, qui réunit, en 1688, Avignon et le comtat à la couronne. Cet arrêt n’avait point été spécialement révoqué; ainsi il fut mis en exécution comme subsistant dans toute sa force Le comte de Rochechouart se présenta de la part du roi, le 11 juin 1768, devant Avignon, suivi de quelques troupes; il alla droit au vice-légat, qui gouvernait au nom du pape, et lui dit, selon l’ancien protocole usité sous Louis XIV: « Monsieur, le roi m’ordonne de remettre Avignon en sa main, et vous êtes prié de vous retirer. » Le premier président d’Aix, un second président, et huit conseillers, firent publier l’arrêt de réunion. Dans le même temps toutes les cloches sonnèrent, le peuple lit des feux de joie; on commença dès ce jour à insérer dans tous les actes publics: « Régnant souverain prince Louis par la grâce de Dieu, XV du nom, roi de France et de Navarre, comte de Provence, de la ville d’Avignon, et du comtat Venaissin. » Le roi de Naples, de son côté, vengeait sa maison et tous les souverains catholiques en s’emparant de la ville de Bénévent et de celle de Ponte-Corvo, et en déclarant que « ces deux villes et leur territoire dépendent de la couronne de Naples, et qu’ils y seront réunis à perpétuité ». On commença aussi de se saisir de Castro et de Ronciglione; mais on se contenta de menacer, et dans le temps même que la cour de Naples prenait Bénévent, qui appartient aux papes depuis environ sept cent trente années, elle lui payait le tribut de vassal, qui consiste en sept mille écus pendus au cou d’une haquenée. On n’osa pas s’affranchir de cette servitude; les hommes font rarement tout ce qu’ils peuvent: elle était encore moins ancienne de dix années que les droits du pape sur Bénévent. Cet hommage, lui n’était d’ailleurs, et qui ne pouvait être qu’une simple cérémonie de piété, n’est point une véritable mouvance féodale. Il fut établi par le préjugé, et il peut aisément être aboli par la raison. Le ministre du roi de Naples, le marquis Tannucci, l’homme le mieux instruit de cette jurisprudence épineuse, ne crut pas que le temps fût encore venu de secouer un joug honteux aux têtes couronnées, mais imposé par la religion. Si on ne dépouillait pas encore les papes de tous les droits qu’ils avaient usurpés, du moins on sapait par les fondements l’édifice sur lequel la plupart de ces droits sont appuyés; on proscrivait partout la fameuse bulle In coena Domini, qu’on a fulminée tous les ans à Rome sans discontinuation depuis Paul III. Un cardinal-diacre la lit à la porte de Saint-Pierre, le jour qu’on appelle du jeudi-saint, et le pape jette un flambeau allumé dans la place publique pour marquer au peuple chrétien que Dieu brûlera ainsi dans l’enfer quiconque violera les lois portées par la bulle In coena Domini(92). C’est dans cette bulle, n°14, qu’on excommunie d’une excommunication majeure: « Les chanceliers, conseillers ordinaires ou extraordinaires de quelques rois et princes que ce puisse être, les présidents des chancelleries, conseils, parlements, comme aussi les procureurs généraux qui évoquent à eux les causes ecclésiastiques, ou qui empêchent l’exécution des lettres apostoliques, même quand ce serait sous le prétexte d’empêcher quelque violence. » Par le même article le pape se réserve à lui seul « d’absoudre lesdits chanceliers, conseillers, procureurs généraux, et autres excommuniés, lesquels ne pourront être absous qu’après qu’ils auront publiquement révoqué leurs arrêts, et les auront arrachés des registres ». Cette bulle avait été déjà fulminée par le violent Jules II, mais ou n’avait point encore fait une loi de la publier tous les ans. Ce fut Paul III qui institua cet usage, et qui la fit imprimer dans le Bullaire avec des additions aggravantes. Il est étrange que Charles-Quint, qui avait saccagé Rome et tenu un pape en prison, laissât subsister une cérémonie absurde et méprisée à la vérité, mais injurieuse à la majesté de l’empire et à tous les rois. L’insulte faite à l’infant duc de Parme réveilla l’Europe catholique après plus de deux cents ans d’assoupissement. Le ministère autrichien, à l’exemple du parlement de Paris, flétrit et supprima la bulle dans tous ses États. Le ministère de Naples en fit autant. Tous les conseils des princes ouvrirent les yeux; enfin, après avoir chassé les jésuites de tant d’États, on vit partout de quelle importance il est de diminuer cette prodigieuse multitude de moines qui sont, dans toutes les sociétés catholiques, les soldats du pape payés aux dépens des peuples. La sage république de Venise se signala surtout par des lois qui mettent un frein à la multitude des moines et à leur rapacité. Voilà ce que le pape Rezzonico attira à la cour de Rome pour avoir écouté de mauvais conseils, et pour n’avoir pas fait réflexion que nous sommes au xviiie siècle. Ce pape, plus vertueux qu’éclairé, mourut bientôt après: on attribua sa mort au chagrin, quoique rarement ce soit la maladie des vieillards. Le ministre qu’on appelle en France des affaires étrangères, et qu’on nommait sous Louis XIV ministre des étrangers, secondé du cardinal de Bernis, eut le crédit à Rome de faire nommer un pape dont on espéra plus de circonspection. Le cardinal de Bernis joignait à l’habileté dont les Italiens se piquent une érudition littéraire, un goût et un génie dont le sacré-collège ne se pique plus guère, et qu’on n’avait retrouvé que dans le feu cardinal Passionei. Ce fut lui qui fit le pape Clément XIV, et qui forma son conseil. Ce pape(93), qui avait été franciscain, s’appelait Ganganelli, comme nous l’avons déjà dit; il était réputé très sage et très circonspect, au-dessus des préjugés monastiques, et capable de soutenir par sa sagesse le colosse du pontificat, qui semblait menacé de sa chute. C’est lui qui a enfin aboli la Société de Jésus par sa bulle de l’année 1773. Il acheva par là de convaincre toutes les nations qu’il est aussi aisé de détruire les moines que de les instituer; et il fit espérer qu’on pourrait un jour diminuer dans l’Europe cette foule d’hommes inutiles aux autres et à eux-mêmes, qui font voeu de vivre aux dépens de ceux qui travaillent, et qui, ayant été autrefois très dangereux, ne passent aujourd’hui que pour ridicules dans l’esprit de la plupart des pères de famille. Lorsque le pape Ganganelli eut cassé la Société de Jésus, et qu’il eut promis de ne plus fulminer chaque année la bulle In coena Domini, on lui rendit Avignon et Bénévent avec Ponte-Corvo. Sa prudence guérit le mal que son prédécesseur avait fait à Rome. CHAPITRE XL(94). Ces petits démêlés avec la cour de Rome ne coûtaient que de l’encre et du papier; mais il fallut de l’or et du sang pour soumettre l’île de Corse au pouvoir du roi de France. Il est à propos de donner quelque idée de cette île. Il faut bien que le terrain n’en soit pas aussi ingrat, ni la possession aussi inutile qu’on le disait, puisque tous ses voisins en ont toujours recherché la domination. Les Carthaginois s’en étaient emparés avant leurs guerres contre les Romains. Cornelius Scipion en fit la conquête dès la première guerre punique; les Romains en demeurèrent longtemps les maîtres; ils y bâtirent plusieurs villes. Les Goths l’enlevèrent aux Romains. Les Arabes la conquirent ensuite sur les Goths. Quelques seigneurs de la nouvelle Rome en chassèrent les Sarrasins du temps du pape Pascal II. Les papes commencèrent dès lors à prétendre qu’il n’appartenait qu’à eux de donner des royaumes en qualité de vicaires de Jésus-Christ, dont le royaume n’était pourtant pas de ce monde. On croit communément que Grégoire VII fut le premier qui établit la chimère d’une monarchie sainte et universelle. On ne songe pas qu’Éginhard lui-même, le secrétaire de Charlemagne, dit que le pape Étienne déposa le roi des Francs Chilpéric, et donna le royaume des Francs au maire du palais Pépin, père de Charlemagne. Pascal II donna la Corse à un de ces conquérants, nommé Bianco, et s’en réserva l’hommage. L’île resta peuplée d’anciens Carthaginois, d’Arabes, et de naturels du pays. Les Pisans et les Génois s’en disputèrent ensuite la possession. Le pape Urbain II la donna aux Pisans par une bulle dont l’original est encore, dit-on, à Florence. Les Génois, malgré la bulle, s’établirent dans une partie de l’île au XIIe siècle. Un Alfonse, roi d’Aragon, en chassa pendant quelque temps les Génois, qui l’en chassèrent à leur tour en 1354. Les Corses alors se firent de leur plein gré sujets de Gênes, parce qu’ils étaient très pauvres, et qu’elle était très riche. Dans le cours de toutes ces révolutions, les villes bâties par les anciens Romains tombèrent en ruine, et les peuples furent plongés dans la barbarie et dans la misère. C’est le portrait de presque toutes les nations chrétiennes depuis l’invasion des barbares, excepté Constantinople, et des villes d’Italie, comme Rome, Venise, Florence, Milan, et très peu d’autres, qui conservèrent la police et les arts bannis partout ailleurs. C’était plutôt aux Corses à conquérir Pise et Gênes qu’à Gênes et à Pise de subjuguer les Corses, car ces insulaires étaient plus robustes et plus braves que leurs dominateurs; ils n’avaient rien à perdre; une république de guerriers pauvres et féroces devait vaincre aisément des marchands de Ligurie, par la même raison que les Huns, les Goths, les Hérules, les Vandales, qui n’avaient que du fer, avaient subjugué les nations qui possédaient l’or. Mais les Corses, ayant toujours été désunis et sans discipline, partagés en factions mortellement ennemies, furent toujours subjugués par leur faute. Ce fut une triste condition pour les habitants d’un pays qui porte le titre de royaume d’être sujets d’une république qui ne savait pas elle-même si elle était libre: car non seulement le protocole de l’empire a toujours regardé Gênes comme sa sujette; mais, lorsque Gênes se donna au roi de France Charles VI; lorsque, ayant massacré les Français, elle se donna, en 1409, à un simple marquis de Montferrat, et ensuite à un duc de Milan lorsqu’elle se soumit à Charles VII et à Charles VIII; lorsqu’elle fut au nombre des sujets de Louis XII, et même de sujets punis pour leur désobéissance, il se trouvait que les Corses étaient sujets de sujets non moins humiliés qu’eux-mêmes: ce qui est, après la condition d’esclave, la plus humiliante qu’on puisse imaginer. Lorsque les Génois furent véritablement libres, en 1553(95), grâce à la mauvaise conduite de François Ier et au généreux courage de François Doria, l’homme qui, dans l’Europe moderne, a le plus illustré le nom de citoyen, alors les Corses furent plus esclaves que jamais; le poids de leurs chaînes étant devenu insupportable, leur malheur ranima leur courage. La famille d’Ornano, qui depuis se réfugia et brilla en France, voulut faire en Corse ce que les Doria avaient fait à Gênes, rendre la liberté à leur patrie, et cette famille d’Ornano était digne d’un si noble projet; elle n’y réussit pas: le plus grand courage et les meilleures mesures ont besoin de la fortune. Le roi de France Henri II, qui secourait déjà les Corses(96), pour les subjuguer peut-être, fut tué dans un tournoi. Les d’Ornano, n’ayant plus l’appui dangereux de la cour de France, en implorèrent un plus dangereux encore, celui des Ottomans. Mais la Porte dédaigna de se mêler des querelles de deux petits peuples qui se disputaient des rochers sur les côtes d’Italie. Les Corses restèrent asservis aux Génois; plus ces insulaires avaient voulu secouer leur joug, plus Gênes l’appesantit. Les Corses furent longtemps gouvernés par une loi qui ressemblait à la loi veimique ou vestphalienne de Charlemagne, loi par laquelle le commissaire délégué dans l’île condamnait à mort ou aux galères, sur une information secrète, sans interroger l’accusé, sans mettre la moindre formalité dans son jugement. La sentence était conçue en ces termes dans un registre secret: « Étant informé en ma conscience que tels et tels sont coupables, je les condamne à mort. » Il n’y avait pas plus de formalité dans l’exécution que dans la sentence. Il est inconcevable que Charlemagne ait imaginé une telle procédure qui a duré cinq cents ans en Vestphalie, et qui ensuite a été imitée chez les Corses. Ces insulaires s’assassinaient continuellement les uns les autres, et leur juge faisait ensuite assassiner les survivants sur l’information de sa conscience: c’est des deux côtés le dernier degré de la barbarie. Les Corses avaient besoin d’être policés, et on les écrasait; il fallait les adoucir, et on les rendait encore plus farouches. Une haine atroce et indestructible s’invétéra entre eux et leurs maîtres, et fut une seconde nature. Il y eut douze soulèvements que les Corses appelèrent efforts de liberté, et les Génois crimes de haute trahison. Depuis l’année 1725 ce ne furent que séditions, châtiments, soulèvements, déprédations, meurtres de citoyens corses assassinés par leurs concitoyens. Croirait-on bien que, dans une requête envoyée au roi de France par les chefs corses en 1738(97), il est dit qu’il y eut vingt-six mille assassinats sous le gouvernement des seize derniers commissaires génois, et dix-sept cents depuis deux années? Les plaignants ajoutaient que les commissaires de Gênes connivaient à ces crimes pour ramasser plus de confiscations et d’amendes. L’accusation semblait exagérée, mais il en résultait que le gouvernement était mauvais, et les peuples plus mauvais encore. La Corse coûtait au sénat de Gênes beaucoup plus de trésors et d’embarras qu’elle ne valait; il pouvait dire des Corses ce que Louis XI dit de Gênes quand elle voulut se donner à lui: il la donna au diable. Dès l’année 1729, la guerre était ouverte comme entre deux nations rivales et irréconciliables. Gênes implora le secours de Charles VI, en qualité de seigneur suzerain qui doit protéger ses vassaux: à cette raison elle joignit de l’argent, et l’empereur envoya des troupes. Un prince de la maison de Virtemberg, brave guerrier et homme généreux, fit mettre les armes bas aux Corses; il ménagea un accommodement entre eux et les Génois en 1732; mais ce ne fut qu’une trêve bientôt rompue par l’animosité des deux partis. Les Corses commençaient à avoir des chefs très intelligents, tels qu’il s’en forme toujours dans les guerres civiles, un Giafferi, un Hyacinthe Paoli, un Rivalora, et surtout un chanoine nommé Orticone, qui eut quelque temps la principale influence; mais ces chefs ne pouvaient encore changer en un gouvernement régulier l’anarchie tumultueuse qui désolait et dépeuplait cette île. Les Corses, chez qui l’assassinat était alors plus commun qu’il ne l’avait été au XVe siècle dans le continent de l’Italie, étaient aussi dévots que les autres Italiens, et plusieurs prêtres parmi eux assassinaient en disant leur chapelet. Les chefs convoquèrent, en 1735, une assemblée générale, dans laquelle on donna la Corse à la vierge Marie(98), qui ne parut pas accepter cette couronne. On brûla les lois génoises, et on décerna peine de mort contre quiconque proposerait de traiter avec Gênes. Hyacinthe Paoli et Giafferi furent déclarés généraux. A peine les Corses se furent-ils mis en république sous les ordres de la Vierge, qu’un aventurier de la basse Allemagne vint se faire roi de Corse sans la consulter: c’était un pauvre baron de Vestphalie, nommé Théodore de Neuhoff, frère d’une dame établie en France à la cour de la duchesse d’Orléans. Cet homme, ayant voyagé en Espagne et ayant eu quelque intelligence avec un envoyé de Tunis, passa lui-même en Afrique, persuada le bey qu’il pourrait lui soumettre la Corse si le bey voulait lui donner seulement un vaisseau de dix canons, quatre mille fusils, mille sequins, et quelques provisions. La régence de Tunis fut assez simple pour les donner. Il arriva à Livourne sur un bâtiment qui portait un faux pavillon anglais, vendit le vaisseau, et écrivit aux chefs des Corses que, si on voulait le choisir lui-même pour roi, il promettait de chasser les Génois de l’île avec le secours des principales puissances de l’Europe, dont il était sûr. Il faut qu’il y ait des temps où la tête tourne à la plupart des hommes. Sa proposition fut acceptée(99). Le baron Théodore aborda, le 15 mars 1736, au port d’Aléria, vêtu à la turque, et coiffé d’un turban. Il débuta par dire qu’il arrivait avec des trésors immenses, et pour preuve il répandit parmi le peuple une cinquantaine de sequins en monnaie de billon. Ses fusils, sa poudre, qu’il distribua, furent les preuves de sa puissance. Il donna des souliers de bon cuir, magnificence ignorée en Corse. Il aposta des courriers qui venaient de Livourne sur des barques, et qui lui apportaient de prétendus paquets des puissances d’Europe et d’Afrique. On le prit pour un des plus grands princes de la terre: il fut élu roi; on frappa quelques monnaies de cuivre à son coin; il eut une cour et des secrétaires d’État. Ce qui accrut principalement sa réputation et son pouvoir, c’est que le sénat génois mit sa tête à prix. Mais au bout de huit mois, les principaux Corses ayant reconnu le personnage, et le peu d’argent qu’il avait étant épuisé, il partit pour aller, disait-il, chercher les plus puissants secours. Réfugié dans Amsterdam, un de ses créanciers le fit mettre en prison. Cette disgrâce ne le rebuta point; il fit de nouvelles dupes du fond de sa prison même. Il ressemblait en cela à un marquis Dammi(100) de Conventiglio, qui, dans le même temps, parcourait toutes les cours, faisant de l’or pour les princes et les seigneurs qui en avaient besoin, et se faisait mettre en prison dans toutes les capitales de l’Europe. Cependant les Génois sollicitèrent, en 1737, les bons offices de la France. Le cardinal de Fleury, qui avait pacifié les troubles de Genève, voulut aussi être l’arbitre de la paix entre Gênes et la Corse. Il fit partir le comte de Boissieux, neveu du maréchal de Villars, avec quelques troupes et des articles de pacification. Ce fut alors que les mécontents envoyèrent au roi cette supplique dont ou a déjà parlé, dans laquelle ils se plaignaient de dix-sept cents assassinats commis en deux ans dans leur île: ce qui n’était pas une apologie de leur parti. Cette requête était d’ailleurs recommandable par une éloquence agreste qui l’emporte sur l’art oratoire, et par des sentiments de liberté si peu connus dans les cours: « Si vos ordres souverains, disaient-ils, nous obligent de nous soumettre à Gênes, allons, buvons à la santé du roi très chrétien ce calice amer, et mourons. » On dressa à Versailles, au nom de l’empereur et du roi, un plan qui fut signé du ministre du roi et du prince de Lichtenstein, ambassadeur de l’empereur. Les conventions en paraissaient équitables. On abolissait surtout ce droit que les commissaires de la république génoise s’étaient arrogé de condamner à la potence ou aux galères sur le simple témoignage de leur conscience; mais on désarmait, par un article, tous les habitants de la Corse. Ils ne voulurent point du tout être désarmés, et résolurent de mourir plutôt que de boire à la santé du roi très chrétien. Le roi Théodore leur promettait toujours, de sa prison d’Amsterdam, qu’il viendrait les délivrer bientôt du joug de Gênes et de l’arbitrage de la France. En effet il trouva le secret de tromper des Juifs et des négociants étrangers établis dans Amsterdam, comme il avait trompé Tunis et la Corse; il les engagea non seulement à payer ses dettes, mais à charger un vaisseau d’armes, de poudre, de munitions de guerre et de bouche, avec beaucoup de marchandises, leur persuadant qu’ils feraient seuls tout le commerce de la Corse, et leur faisant envisager des profits immenses. L’intérêt leur ôtait la raison, mais Théodore n’était pas moins fou qu’eux: il s’imaginait qu’en débarquant en Corse des armes, et paraissant avec quelque argent, toute l’île se rangerait incontinent sous ses drapeaux, malgré les Français et les Génois. Il ne put aborder: il se sauva à Livourne, et ses créanciers de Hollande furent ruinés. Il se réfugia bientôt en Angleterre; il fut mis en prison pour ses dettes à Londres, comme il l’avait été à Amsterdam. Il y resta jusqu’au commencement de l’année 1756. M. Walpole eut la générosité de faire pour lui une souscription moyennant laquelle il apaisa les créanciers, et délivra de prison ce prétendu monarque, qui mourut très misérable le 2 décembre de la même année. On grava sur son tombeau que « la fortune lui avait donné un royaume et refusé du pain ». Dans le temps que ce Théodore avait fait sa seconde tentative pour régner sur les Corses, et qu’il avait essayé en vain d’aborder dans l’île, les insulaires firent bien voir qu’ils n’avaient pas besoin de lui pour se défendre. Ils avaient promis à Boissieux de lui apporter leurs armes; ils les apportèrent en effet le 12 décembre 1738, mais ce fut pour surprendre un poste de quatre cents Français qui ne put résister. Boissieux vint à leur secours: il fut repoussé et reconduit à coups de fusil jusque dans Bastia. Les Corses appelèrent cette journée les Vêpres corsiques, quoique ce ne fût qu’une faible imitation des vêpres siciliennes. Quelque temps après partit une flotte chargée de nouveaux bataillons, que le cardinal de Fleury envoyait pour pacifier la Corse par la voie des armes. La flotte fut dispersée par une horrible tempête: deux vaisseaux furent brisés sur la côte; quatre cents soldats, avec leurs officiers échappés au naufrage, tombèrent entre les mains de ceux qu’ils venaient assujettir, et furent dépouillés tout nus. Le chagrin que ressentit Boissieux de tant de disgrâces hâta sa mort, dont sa faible complexion le menaçait depuis longtemps. On n’a guère fait d’expédition plus malheureuse. Enfin on fit partir le marquis de Maillebois, officier d’une grande réputation, et qui fut bientôt après maréchal de France. Celui-ci, accoutumé aux expéditions promptes, dompta les Corses en trois semaines dans l’année 1739. Déjà l’on commençait à mettre dans l’île une police qu’on n’y avait point encore vue, lorsque la fatale guerre de 1741 désola la moitié de l’Europe. Le cardinal de Fleury, qui l’entreprit malgré lui, et dont le caractère était de croire soutenir de grandes choses par de petits moyens, mit de l’économie dans cette guerre importante. Il retira toutes les troupes qui étaient en Corse. Gênes, loin de pouvoir subjuguer l’île, fut elle-même accablée par les Autrichiens, réduite à une espèce d’esclavage, et plus malheureuse que la Corse parce qu’elle tombait de plus haut. Tandis que l’Europe était désolée pour la succession des États de la maison d’Autriche, et pour tant d’intérêts divers qui se mêlèrent à l’intérêt principal, les Corses s’affermirent dans l’amour de la liberté, et dans la haine pour leurs anciens maîtres. Gênes possédait toujours Bastia, la capitale de l’île, et quelques autres places; les Corses avaient tout le reste: ils jouirent de leur liberté ou plutôt de leur licence, sous le commandement de Giafferi, élu par eux général, homme célèbre par une valeur intrépide, et même par des vertus de citoyen. Il fut assassiné en 1753. On ne manqua pas d’en accuser le sénat de Gênes, qui n’avait peut-être nulle part à ce meurtre(101). La discorde alors divisait tous les Corses. Les inimitiés entre les familles se terminaient toujours par des assassinats; maison se réunissait contre les Génois, et les haines particulières cédaient à la haine générale. Les Corses avaient plus que jamais besoin d’un chef qui sût diriger leur fureur, et la faire servir au bien public. Le vieux Hyacinthe Paoli, qui les avait commandés autrefois, et qui était alors retiré à Naples, leur envoya son fils Pascal Paoli en 1755. Dès qu’il parut, il fut reconnu pour commandant général de toute l’île, quoiqu’il n’eût que vingt-neuf ans. Il ne prétendit pas le titre de roi comme Théodore, mais il le fut en effet à plusieurs égards, en se mettant à la tête d’un gouvernement démocratique. Quelque chose qu’on ait dit de lui, il n’est pas possible que ce chef n’eût de grandes qualités. Établir un gouvernement régulier chez un peuple qui n’en voulait point, réunir sous les mêmes lois des hommes divisés et indisciplinés, former à la fois des troupes réglées, et instituer une espèce d’université qui pouvait adoucir les moeurs, établir des tribunaux de justice, mettre un frein à la fureur des assassinats et des meurtres, policer la barbarie, se faire aimer en se faisant obéir, tout cela n’était pas assurément d’un homme ordinaire. Il ne put en faire assez, ni pour rendre la Corse libre, ni pour y régner pleinement; mais il en fit assez pour acquérir de la gloire. Deux puissances très différentes l’une de l’autre entrèrent dans les démêlés de Gênes et de la Corse. L’une était la cour de Rome, et l’autre celle de France. Les papes avaient prétendu autrefois la souveraineté de l’île, et on ne l’oubliait pas à Rome. Les évêques corses ayant pris le parti du sénat génois, et trois de ces évêques ayant quitté leur patrie, le pape y envoya un visiteur général qui alarma beaucoup le sénat de Gênes. Quelques sénateurs craignirent que Rome ne profitât de ces troubles pour faire revivre ses anciennes prétentions sur un pays que Gênes ne pouvait plus conserver; cette crainte était aussi vaine que les efforts des Génois pour subjuguer les Corses. Le pape qui envoyait ce visiteur était ce même Rezzonico, qui depuis éclata si indiscrètement contre le duc de Parme: ce n’était pas un homme à conquérir des royaumes; le sénat de Gênes ordonna qu’on empêchât le visiteur d’aborder en Corse. Il n’y arriva pas moins au printemps de 1760. Le général Paoli le harangua pour s’en faire un protecteur: il fit brûler, sous la potence, le décret du sénat; mais il resta toujours le maître. Le visiteur ne put que donner des bénédictions, et faire des règlements ecclésiastiques pour des prêtres qui n’en avaient que le nom, et qui allaient quelquefois, au sortir de la messe, assassiner leurs camarades. Le ministère de France, plus agissant et plus puissant que celui de Rome, fut prié d’assister encore Gênes de ses bons offices. Enfin la cour de France envoya sept bataillons en Corse dans l’année 1764, mais non pas pour agir hostilement. Ces troupes n’étaient chargées que de garder les places dont les Génois étaient encore en possession. Elles vinrent comme médiatrices. Il fut dit qu’elles y resteraient quatre ans, et en partie aux dépens du sénat pour quelques fournitures. Le sénat espérait que, la France s’étant chargée de garder ses places, il pourrait avec ses propres troupes suffire à regagner le reste de l’île; il se trompa: Paoli avait discipliné des soldats, en redoublant dans le peuple l’amour de la liberté. Il avait un frère qui passait pour un brave, et qui battit souvent les mercenaires de Gênes. Cette république perdit pendant quatre ans ses troupes et son argent, tandis que Paoli augmentait chaque jour ses forces et sa réputation. L’Europe le regardait comme le législateur et le vengeur de sa patrie. Les quatre années du séjour des Français en Corse étant expirées, le sénat de Gênes connut enfin qu’il se consumait vainement dans une entreprise ruineuse, et qu’il lui était impossible de subjuguer les Corses. Alors il céda tous ses droits sur la Corse à la couronne de France; le traité fut signé, au mois de juillet 1768, à Compiègne. Par ce traité, le royaume de Corse n’était pas absolument donné au roi de France, mais il était censé lui appartenir, avec la faculté réservée à la république de rentrer dans cette souveraineté en remboursant au roi les frais immenses qu’il avait faits en faveur de la république. C’était en effet céder à jamais la Corse, car il n’était pas probable que les Génois fussent en état de racheter ce royaume; et il était encore moins probable que, l’ayant racheté, ils pussent le conserver contre toute une nation qui avait fait serment de mourir plutôt que de vivre sons le joug de Gênes. Ainsi donc, en cédant la vaine et fatale souveraineté d’un pays qui lui était à charge, Gênes faisait en effet un bon marché, et le roi de France en faisait un meilleur puisqu’il était assez puissant pour se faire obéir dans la Corse, pour la policer, pour la peupler, pour l’enrichir, en y faisant fleurir l’agriculture et le commerce. De plus, il pouvait venir un temps où la possession de la Corse serait un grand avantage dans les intérêts qu’on aurait à démêler en Italie. Il restait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes; mais c’est une question qu’on n’examinera jamais dans aucun traité. Ou commença par négocier avec le général Paoli. Il avait à faire au ministre de la politique et de la guerre(102); il savait que le coeur de ce ministre était au-dessus de sa naissance, que c’était l’homme le plus généreux de l’Europe, qu’il se conduisait avec une noblesse héroïque dans tous ses intérêts particuliers, et qu’il agirait avec la même grandeur d’âme dans les intérêts du roi son maître. Paoli pouvait s’attendre à des honneurs et à des récompenses, mais il était chargé du dépôt de la liberté de sa patrie. Il avait devant les yeux le jugement des nations: quel que fût son dessein, il ne voulait pas vendre la sienne; et quand il l’aurait voulu, il ne l’aurait pas pu. Les Corses étaient saisis d’un trop violent enthousiasme pour la liberté, et lui-même avait redoublé en eux cette passion si naturelle, devenue à la fois un devoir sacré et une espèce de fureur. S’il avait tenté seulement de la modérer, il aurait risqué sa vie et sa gloire. Cette gloire n’était pas chez lui celle de combattre: il était plus législateur que guerrier; son courage était dans l’esprit; il dirigeait toutes les opérations militaires. Enfin il eut l’honneur de résister à un roi de France près d’une année. Aucune puissance étrangère ne le secourut. Quelques Anglais seulement, amoureux de cette liberté dont il était le défenseur et dont il allait être la victime, lui envoyèrent de l’argent et des armes car les Corses étaient mal armés; ils n’avaient point de fusils à baïonnette; même quand on leur eu fit tenir de Londres, la plupart des Corses ne purent s’en servir; ils préférèrent leurs mousquetons ordinaires et leurs couteaux; leur arme principale était leur courage. Ce courage fut si grand que dans un des combats, vers une rivière nommée le Golo, ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de charger derrière eux avant de faire une retraite nécessaire; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour raffermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions que chez des peuples libres. Malgré tant de valeur ils furent vaincus. Le comte de Vaux, secondé du marquis de Marboeuf, soumit l’île en moins de temps que le maréchal de Maillebois ne l’avait domptée(103). Le duc de Choiseul, qui dirigea toute cette entreprise, eut la gloire de donner au roi son maître une province qui peut aisément, si elle est bien cultivée, nourrir deux cent mille hommes, fournir de braves soldats, et faire un jour un commerce utile. On peut observer que si la France s’accrut, sous Louis XIV, de l’Alsace, de la Franche-Comté, et d’une partie de la Flandre, elle fut augmentée, sous Louis XV, de la Lorraine et de la Corse(104). Ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que, par les soins du même ministre, les possessions de la France en Amérique acquirent un degré de force et de prospérité qui vaut de nouvelles acquisitions. Ces avantages furent dus au choix que l’on fit du comte d’Ennery pour administrer successivement toutes nos colonies. Il se trouvait officier général très jeune, à la paix de 1762, et n’était connu alors que par ses talents pour la guerre. Le duc de Choiseul démêla en lui l’homme d’État. En effet le comte d’Ennery, pendant six années de gouvernement, ne cessa de montrer toutes les lumières et les vertus qui peuvent faire chérir et respecter l’autorité. « Tout le monde le craint, et il n’a encore fait de mal à personne », écrivait-on de la Martinique. Partout il fit régner la justice, et il inspira l’amour de la gloire; partout il animait le commerce et l’industrie. Il parvint à entretenir la concorde entre tous les États, ce qui est une chose bien rare. Il adoucit le triste sort des esclaves. Il fit défricher l’île de Sainte-Lucie, et par là il créa une colonie nouvelle. Dans d’autres parties, en creusant des canaux il épura l’air, féconda la terre, fit naître de nouvelles richesses et en même temps il pourvoyait à la sûreté et à l’embellissement de nos possessions. Quelque temps après avoir été rappelé en France par le mauvais état de sa santé, il se dévoua à de nouveaux sacrifices, plutôt sollicités qu’exigés par un jeune monarque qui lui écrivit de sa propre main: « Votre réputation seule me servira beaucoup à Saint-Domingue. » Le comte d’Ennery avait mérité une confiance si honorable en rendant au roi un des plus importants services, celui de fixer, avec les Espagnols, les limites des deux nations. Cet administrateur, qui faisait tant d’honneur à la France, ne put résister aux funestes influences de ce climat brûlant. Sa perte fut une calamité publique pour toutes nos colonies, qui s’empressèrent de lui élever des monuments, et qui ne prononcent son nom qu’avec attendrissement et avec admiration. Les Anglais, dont il avait acquis l’estime, et qui l’avaient souvent pris pour arbitre entre nos colonies et les leurs, avaient consacré le nom du comte d’Ennery par le plus juste et le plus flatteur de tous les éloges: « Cet homme ne fera ni ne souffrira jamais d’injustice. » La récompense que reçut le duc de Choiseul pour tant de choses si grandes et si utiles qu’il avait faites paraîtrait bien étrange si on ne connaissait les cours. Une femme(105) le fit exiler(106), lui et son cousin le duc de Praslin, après les services qu’ils avaient rendus à l’État, et après que le duc de Choiseul eut conclu le mariage du dauphin, petit-fils de Louis XV, depuis roi de France, avec la fille de l’impératrice Marie-Thérèse. C’était un grand exemple des vicissitudes de la fortune, que ce ministre eut réussi à ce mariage peu d’années après que le maréchal de Belle-Isle eut armé une grande partie de l’Europe pour détrôner cette même impératrice et qu’il n’eut réussi qu’à se faire prendre prisonnier. C’était une autre vicissitude, mais non pas surprenante, que le duc de Choiseul fût exilé. Nous avons déjà vu que Louis XV avait le malheur de trop regarder ses serviteurs comme des instruments qu’il pouvait briser à son gré. L’exil est une punition, et il n’y a que la loi qui doive punir. C’est surtout un très grand malheur pour un souverain de punir des hommes dont les fautes ne sont pas connues, dont les services le sont, et qui ont pour eux la voix publique, que n’ont pas toujours leurs maîtres. CHAPITRE XLI(107). DE L’EXIL DU PARLEMENT DE PARIS, ETC., ET DE LA MORT DE LOUIS XV. Si les exils du duc de Choiseul, du duc de Praslin, du cardinal de Bernis, du comte d’Argenson, du garde des sceaux Machault, du comte de Maurepas, du duc de La Rochefoucauld, du duc de Châtillon, et de tant d’autres citoyens, n’avaient eu aucune cause légale, celui du parlement de Paris et d’un grand nombre d’autres magistrats parut au moins en avoir une. Qui aurait dit que ce corps antique, qui venait de détruire en France l’ordre des jésuites, éprouverait, bientôt après, non seulement un exil rigoureux, mais serait détruit lui-même? C’est une grande leçon aux hommes, si jamais les leçons peuvent servir. Nous avons vu(108) que, sous Louis XIV, le parlement ne fut point exilé après la guerre de la Fronde. Nous avons vu(109) que les troubles de la Fronde n’avaient commencé que par les oppositions de cette compagnie à une très mauvaise administration des finances, et que ces oppositions, d’abord légitimes dans leur principe, se tournèrent bientôt en une révolte ouverte et en une guerre civile. Nous avons vu que, sous Louis XV, il n’y eut ni guerre ni révolte; mais qu’une administration des finances plus malheureuse encore, jointe au ridicule de la bulle Unigenitus, occasionnèrent les résistances opiniâtres du parlement aux ordres du roi. On sait qu’il fut cassé le 13 avril 1771. Après quoi cette cour des pairs a été rétablie par le roi Louis XVI, avec quelques modifications nécessaires. Un autre exemple de la fatalité qui gouverne le monde fut la mort de Louis XV. Il n’avait point profité de l’exemple de ceux qui avaient prévenu le danger mortel de la petite vérole en se la donnant(110), et surtout du premier prince du sang, le duc d’Orléans, qui avait eu le courage de faire inoculer ses enfants. Cette méthode était très combattue en France, où la nation, toujours asservie à d’anciens préjugés, est presque toujours la dernière à recevoir les vérités et les usages utiles qui lui viennent des autres pays. Sur la fin d’avril 1774, ce roi, allant à la chasse, rencontre le convoi d’une personne qu’on portait en terre; la curiosité naturelle qu’il avait pour les choses lugubres le fait approcher du cercueil; il demande qui on va enterrer: on lui dit que c’est une jeune fille morte de la petite vérole. Dès ce moment il est frappé à mort sans s’en apercevoir. Deux jours après, son chirurgien-dentiste, en examinant ses gencives, y trouve un caractère qui annonce une maladie dangereuse; il en avertit un homme attaché au roi; sa remarque est négligée; la petite vérole la plus funeste se déclare. Plusieurs de ses officiers sont attaqués de la même maladie, soit en le soignant, soit en s’approchant de son lit, et en meurent. Trois princesses, ses filles, que leur tendresse et leur courage retiennent auprès de lui, reçoivent les germes du poison qui dévore leur père, et éprouvent bientôt le même mal et le même danger, dont heureusement elles réchappèrent. Louis XV meurt la nuit du 10 de mai. On couvre son corps de chaux, et on l’emporte, sans aucune cérémonie, à Saint-Denis, auprès du caveau de ses pères. L’histoire n’omettra point que le roi, son petit-fils, le comte de Provence et le comte d’Artois, frères de Louis XVI, tous trois dans une grande jeunesse, apprirent aux Français, en se faisant inoculer, qu’il faut braver le danger pour éviter la mort. La nation fut touchée et instruite. Tout ce que Louis XVI fit depuis, jusqu’à la fin de 1774, le rendit encore plus cher à toute la France. CHAPITRE XLII(111). Les esprits s’éclairèrent dans le siècle de Louis XIV et dans le suivant, plus que dans tous les siècles précédents. On a vu combien les arts et les lettres s’étaient perfectionnés. La nation ouvrit les yeux sur les lois, ce qui n’était point encore arrivé. Louis XIV avait signalé son règne par un code qui manquait à la France; mais ce code regardait plutôt l’uniformité de la procédure que le fond des lois, qui devait être commun à toutes les provinces, uniforme, invariable, et n’avoir rien d’arbitraire. La jurisprudence criminelle parut surtout tenir encore un peu de l’ancienne barbarie. Elle fut dirigée plutôt pour trouver des coupables que pour sauver des innocents. C’est une gloire éternelle pour le président de Lamoignon, de s’être souvent opposé, dans la rédaction de l’ordonnance, à la cruauté des procédures; mais sa voix, qui était celle de l’humanité, fut étouffée par la voix de Pussort et des autres commissaires, qui fut celle de la rigueur. Les hommes les plus instruits, dans nos derniers temps, ont senti le besoin d’adoucir nos lois, comme on a enfin adouci nos moeurs. Il faut avouer que dans ces moeurs il y eut autant de férocité que de légèreté et d’ignorance dans les esprits, jusqu’aux beaux jours de Louis XIV. Pour se convaincre de cette triste vérité, il ne faut que jeter les yeux sur le supplice d’Augustin de Thou et du maréchal de Marillac, sur l’assassinat du maréchal d’Ancre, sur sa veuve, condamnée aux flammes, sur plus de vingt assassinats, ou médités, ou entrepris contre Henri IV, et sur le meurtre de ce bon roi. Les temps précédents sont encore plus funestes; vous remontez de l’horreur des guerres civiles et de la Saint-Barthélemy aux calamités du siècle de François Ier; et de là jusqu’à Clovis, tout est sauvage. Les autres peuples n’ont pas été plus humains; mais il n’y a guère eu de nation plus diffamée par les assassinats et les grands crimes que la française. On racheta longtemps ces crimes à prix d’argent; et ensuite les lois furent aussi atroces que les moeurs. Ce qui en fit la dureté, c’est que la manière de procéder fut presque entièrement tirée de la jurisprudence ecclésiastique. On en peut juger par le procès criminel des templiers, qui, à la honte de la patrie, de la raison, et de l’équité, ne fut instruit que par des prêtres nommés par un pape. Les hommes ayant été si longtemps gouvernés en bêtes farouches par des bêtes farouches, excepté peut-être quelques années sous saint Louis, sous Louis XII, et sous Henri IV, plus les esprits se sont civilisés, et plus ils ont frémi de la barbarie, dont il subsiste encore tant de restes. La torture, qu’aucun citoyen ni de la Grèce ni de Rome ne subit jamais, a paru aux jurisconsultes compatissants et sensés un supplice pire que la mort, qui ne doit être réservé que pour les Châtel et les Ravaillac(112), dont tout un royaume est intéressé à découvrir les complices. Elle a été abolie en Angleterre et dans une partie de l’Allemagne; elle est depuis peu proscrite dans un empire de deux mille lieues(113): et s’il n’y a pas de plus grands crimes dans ces pays que parmi nous, c’est une preuve que la torture est aussi condamnable que les délits qu’on croit prévenir par elle, et qu’on ne prévient pas(114). On s’est élevé aussi contre la confiscation. On a vu qu’il n’est pas juste de punir les enfants des fautes de leurs pères. C’est(115) une maxime reçue au barreau: Qui confisque le corps confisque les biens; maxime en vigueur dans les pays où la coutume tient lieu de loi. Ainsi, par exemple, on y fait mourir de faim les enfants de ceux qui ont terminé volontairement leurs jours, comme les enfants des meurtriers. Ainsi une famille entière est punie, dans tous les cas, pour la faute d’un seul homme. Ainsi lorsqu’un père de famille aura été condamné aux galères perpétuelles par une sentence arbitraire(116), soit pour avoir donné retraite chez soi à un prédicant, soit pour avoir écouté son sermon dans quelque caverne ou dans quelque désert, la femme et les enfants sont réduits à mendier leur pain. Cette jurisprudence, qui consiste à ravir la nourriture aux orphelins, et à donner à un homme le bien d’autrui, fut inconnue dans tout le temps de la république romaine. Sylla l’introduisit dans ses proscriptions. Il faut avouer qu’une rapine inventée par Sylla n’était pas un exemple à suivre. Aussi cette loi, qui semblait n’être dictée que par l’inhumanité et l’avarice, ne fut suivie ni par César, ni par le bon empereur Trajan, ni par les Antonins, dont toutes les nations prononcent encore le nom avec respect et avec amour. Enfin, sous Justinien, la confiscation n’eut lieu que pour le crime de lèse-majesté. Il semble que, dans les temps de l’anarchie féodale, les princes et les seigneurs des terres étant très peu riches, cherchassent à augmenter leur trésor par les condamnations de leurs sujets, et qu’on voulut leur faire un revenu du crime. Les lois, chez eux, étant arbitraires, et la jurisprudence romaine ignorée, les coutumes, ou bizarres, ou cruelles, prévalurent. Mais aujourd’hui que la puissance des souverains est fondée sur des richesses immenses et assurées, leur trésor n’a pas besoin de s’enfler des faibles débris d’une famille malheureuse. Ils sont abandonnés, pour l’ordinaire, au premier qui les demande. Mais est-ce à un citoyen à s’engraisser des restes du sang d’un autre citoyen? La confiscation n’est point admise dans les pays où le droit romain est établi, excepté le ressort du parlement de Toulouse. Elle ne l’est point dans quelques pays coutumiers, comme le Bourbonnais, le Berry, le Maine, le Poitou, la Bretagne, où du moins elle respecte les immeubles. Elle était établie autrefois à Calais, et les Anglais l’abolirent lorsqu’ils en furent les maîtres. Il est étrange que les habitants de la capitale vivent sous une loi plus rigoureuse que ceux des petites villes: tant il est vrai que la jurisprudence a été souvent établie au hasard, sans régularité, sans uniformité, comme on bâtit des chaumières dans un village. Qui croirait que, l’an 1673, dans le plus beau siècle de la France, l’avocat général Omer Talon ait parlé ainsi en plein parlement, au sujet d’une demoiselle de Canillac(117)? « Au chapitre XIII du Deutéronome, Dieu dit: Si tu te rencontres dans une ville et dans un lieu où règne l’idolâtrie, mets tout au fil de l’épée, sans exception d’âge, de sexe, ni de condition. Rassemble dans les places publiques toutes les dépouilles de la ville, brûle-la tout entière avec ses dépouilles, et qu’il ne reste qu’un monceau de cendres de ce lieu d’abomination. En un mot, fais-en un sacrifice au Seigneur, et qu’il ne demeure rien en tes mains des biens de cet anathème. « Ainsi, dans le crime de lèse-majesté, le roi était maître des biens, et les enfants en étaient privés. Le procès ayant été fait à Naboth, quia maledixerat regi, le roi Achab se mit en possession de son héritage. David, étant averti que Miphibozeth s’était engagé dans la rébellion, donna tous ses biens à Siba, qui lui en apporta la nouvelle: Tua sint omnia quae fuerunt Miphibozeth. » Il s’agit de savoir qui héritera des biens de Mlle de Canillac, biens autrefois confisqués sur son père, abandonnés par le roi à un garde du trésor royal, et donnés ensuite par le garde du trésor royal à la testatrice. Et c’est sur ce procès d’une fille d’Auvergne qu’un avocat général s’en rapporte à Achab, roi d’une partie de la Palestine, qui confisqua la vigne de Naboth après avoir assassiné le propriétaire par le poignard de la justice: action abominable qui est passée en proverbe pour inspirer aux hommes l’horreur de l’usurpation. Assurément la vigne de Naboth n’avait aucun rapport avec l’héritage de Mlle de Canillac. Le meurtre et la confiscation des biens de Miphibozeth, petit-fils du roitelet juif Saül, et fils de Jonathas, ami et protecteur de David, n’ont pas une plus grande affinité avec le testament de cette demoiselle. C’est avec cette pédanterie, avec cette démence de citations étrangères au sujet, avec cette ignorance des principes de la nature humaine, avec ces préjugés mal conçus et mal appliqués, que la jurisprudence a été traitée par des hommes qui ont eu de la réputation dans leur sphère. On laisse aux lecteurs à se dire ce qu’il est superflu qu’on leur dise. (118)Si un jour les lois humaines adoucissent en France quelques usages trop rigoureux, sans pourtant donner des facilités au crime, il est à croire qu’on réformera aussi la procédure dans les articles où les rédacteurs ont paru se livrer à un zèle trop sévère. L’ordonnance criminelle ne devrait-elle pas être aussi favorable à l’innocent que terrible au coupable? En Angleterre, un simple emprisonnement fait mal à propos est réparé par le ministre qui l’a ordonné; mais en France, l’innocent qui a été plongé dans les cachots, qui a été appliqué à la torture, n’a nulle consolation à espérer, nul dommage à répéter contre personne, quand c’est le ministère public qui l’a poursuivi; il reste flétri pour jamais dans la société. L’innocent flétri! et pourquoi? parce que ses os ont été brisés! il ne devrait exciter que la pitié et le respect. La recherche des crimes exige des rigueurs: c’est une guerre que la justice humaine fait à la méchanceté; mais il y a de la générosité et de la compassion jusque dans la guerre. Le brave est compatissant; faudrait-il que l’homme de loi fût barbare? Comparons seulement ici en quelques points la procédure criminelle des Romains avec la française. Chez les Romains, les témoins étaient entendus publiquement en présence de l’accusé, qui pouvait leur répondre, les interroger lui-même, ou leur mettre en tête un avocat. Cette procédure était noble et franche: elle respirait la magnanimité romaine. Chez nous, tout se fait secrètement. Un seul juge, avec son greffier, entend chaque témoin l’un après l’autre. Cette pratique, établie par François Ier, fut autorisée par les commissaires qui rédigèrent l’ordonnance de Louis XIV en 1670. Une méprise seule en fut la cause. On s’était imaginé, en lisant le code De Testibus, que ces mots(119) testes intrare judicii secretum signifiaient que les témoins étaient interrogés en secret. Mais secretum signifie ici le cabinet du juge. Intrare secretum, pour dire parler secrètement, ne serait pas latin. Ce fut un solécisme qui fit cette partie de notre jurisprudence. Quelques jurisconsultes, à la vérité, ont assuré que le contumax ne devait pas être condamné si le crime n’était pas clairement prouvé; mais d’autres jurisconsultes, moins éclairés, et peut-être plus suivis, ont eu une opinion contraire; ils ont osé dire que la fuite de l’accusé était une preuve du crime; que le mépris qu’il marquait pour la justice, en refusant de comparaître, méritait le même châtiment que s’il était convaincu. Ainsi, suivant la secte des jurisconsultes que le juge aura embrassée, l’innocent sera absous ou condamné. Il y a bien plus: un juge subalterne fait souvent dire ce qu’il veut à un homme de campagne; il le fait déposer suivant les idées qu’il a lui-même conçues; il lui dicte ses réponses sans s’en apercevoir. J’en ai vu plus d’un exemple. Si, à la confrontation, le témoin se dédit, il est puni, et il est forcé d’être calomniateur, de peur d’être traité comme parjure. Et on a vu des innocents condamnés parce que des témoins imbéciles et timides n’avaient pas su d’abord s’expliquer, et ensuite n’avaient pas osé se rétracter. La jurisprudence criminelle de France tend des pièges continuels aux accusés. Il semble que Pussort et le chancelier Boucherat aient été les ennemis des hommes. (120)C’est d’ailleurs un grand abus dans la jurisprudence française que l’on prenne souvent pour loi les rêveries et les erreurs, quelquefois cruelles, d’écrivains sans mission, qui ont donné leurs sentiments pour des lois. La vie des hommes semble trop abandonnée au caprice. Quand de trente juges il y en a dix dont la voix n’est point pour la mort, faudra-t-il que les vingt autres l’emportent? Il est clair que le crime n’est point avéré, ou qu’il ne mérite pas le dernier supplice; si un tiers d’hommes sensés réclame contre cette sévérité. Quelques voix de plus ne doivent point suffire pour faire mourir cruellement un citoyen. En général, il faut avouer qu’on a tué trop souvent nos compatriotes avec le glaive de la justice. Quand elle condamne un innocent, c’est un assassinat juridique, et le plus horrible de tous. Quand elle punit de mort une faute qui n’attire chez d’autres nations que des châtiments plus légers, elle est cruelle et n’est pas politique. Un bon gouvernement doit rendre les supplices utiles. Il est sage de faire travailler les criminels au bien public; leur mort ne produit aucun avantage qu’aux bourreaux. (121)Sous le règne de Louis XIV on a fait deux ordonnances qui sont uniformes dans tout le royaume. Dans la première, qui a pour objet la procédure civile, il est défendu aux juges de condamner en matière civile sur défaut, quand la demande n’est pas prouvée; mais dans la seconde, qui règle la procédure criminelle, il n’est point dit que faute de preuves l’accusé sera renvoyé. Chose étrange! la loi dit qu’un homme à qui on demande quelque argent ne sera condamné par défaut qu’au cas que la dette soit avérée; mais s’il est question de la vie, c’est une controverse au barreau pour savoir si l’accusé sera condamné sans avoir été convaincu. On prononce presque toujours son arrêt; on regarde son absence comme un crime. On saisit ses biens; on le flétrit. La loi semble avoir fait plus de cas de l’argent que de la vie: elle permet qu’un concussionnaire, un banqueroutier frauduleux, ait recours au ministère d’un avocat, et très souvent un homme d’honneur est privé de ce secours! S’il peut se trouver une seule occasion où un innocent serait justifié par le ministère d’un avocat, n’est-il pas clair que la loi qui l’en prive est injuste? (122)Le premier président de Lamoignon disait contre cette loi que « l’avocat ou conseil qu’on avait accoutumé de donner aux accusés n’est point un privilège accordé par les ordonnances ni par les lois; c’est une liberté acquise par le droit naturel, qui est plus ancien que toutes les lois humaines. La nature enseigne à tout homme qu’il doit avoir recours aux lumières des autres quand il n’en a pas assez pour se conduire, et emprunter du secours quand il ne se sent pas assez fort pour se défendre. Nos ordonnances ont retranché aux accusés tant d’avantages qu’il est bien juste de leur conserver ce qui leur reste, et principalement l’avocat qui en fait la partie la plus essentielle. Que si l’on veut comparer notre procédure à celle des Romains et des autres nations, on trouvera qu’il n’y en a point de si rigoureuse que celle qu’on observe en France, particulièrement depuis l’ordonnance de 1539(123). » Cette procédure est bien plus rigoureuse depuis l’ordonnance de 1670. Elle eût été plus douce si le plus grand nombre des commissaires eût pensé comme M. de Lamoignon. Plus on fut autrefois ignorant et absurde, plus on devint intolérant et barbare. L’absurdité a fait condamner aux flammes la maréchale d’Ancre; elle a dicté cent arrêts pareils. C’est l’absurdité qui a été la première cause de la Saint-Barthélemy. Quand la raison est pervertie, l’homme devient nécessairement brute, la société n’est plus qu’un mélange de bêtes qui se dévorent tour à tour, et de singes qui jugent des loups et des renards. Voulez-vous changer ces bêtes en hommes, commencez par souffrir qu’ils soient raisonnables. L’anarchie féodale ne subsiste plus, et plusieurs de ses lois subsistent encore ce qui met dans la législation française une confusion intolérable. (124)Jugera-t-on toujours différemment la même cause en province et dans la capitale? Faut-il que le même homme ait raison en Bretagne et tort en Languedoc? Que dis-je? il y a autant de jurisprudences que de villes. Et dans le même parlement, la maxime d’une chambre n’est pas celle de la chambre voisine(125). On s’attache aux lois romaines dans les pays de droit écrit, et dans les provinces régies par la coutume, lorsque cette coutume n’a rien décidé. Mais ces lois romaines sont au nombre de quarante mille; et sur ces quarante mille lois il y a mille gros commentaires qui se contredisent. Outre ces quarante mille lois, dont on cite toujours quelqu’une au hasard, nous avons cinq cent quarante coutumes différentes, en comptant les petites villes et même quelques bourgs, qui dérogent aux usages de la juridiction principale; de sorte qu’un homme qui court la poste, en France, change de lois plus souvent qu’il ne change de chevaux, comme on l’a déjà dit(126), et qu’un avocat qui sera très savant dans sa ville ne sera qu’un ignorant dans la ville voisine. (127)Quelle prodigieuse contrariété entre les lois du même royaume! A Paris, un homme qui a été domicilié dans la ville pendant un an et un jour est réputé bourgeois. En Franche-Comté, un homme libre qui a demeuré un an et un jour dans une maison mainmortable devient esclave; ses collatéraux n’hériteraient pas de ce qu’il aurait acquis ailleurs, et ses propres enfants sont réduits à la mendicité s’ils ont passé un an loin de la maison où le père est mort. La province est nommée franche; mais quelle franchise! Ce qui est plus déplorable, c’est qu’en Franche-Comté, en Bourgogne, dans le Nivernais, dans l’Auvergne, et dans quelques autres provinces, les chanoines, les moines, ont des mainmortables, des esclaves. On a vu cent fois des officiers décorés de l’ordre militaire de Saint-Louis, et chargés de blessures, mourir serfs mainmortables d’un moine aussi insolent qu’inutile au monde. Ce mot de mainmortable vient, dit-on, de ce qu’autrefois, lorsqu’un de ces serfs décédait sans laisser d’effets mobiliers que son seigneur pût s’approprier, on apportait au seigneur la main droite du mort, digne origine de cette domination(128). Il y eut plus d’un édit pour abolir cette coutume, qui déshonore l’humanité; mais les magistrats qui possédaient des terres avec cette prérogative éludèrent des lois qui n’étaient faites que pour l’utilité publique; et l’Église, qui a des serfs, s’opposa encore plus que la magistrature à ces lois sages. Les états généraux de 1615 prièrent vainement Louis XIII de renouveler les édits éludés de ses prédécesseurs, et de les faire exécuter. Le président de Lamoignon dressa un projet pour détruire cet usage, et pour dédommager les seigneurs; ce projet fut négligé(129). De nos jours, le roi de Sardaigne a détruit cette servitude en Savoie; elle reste établie en France parce que les maux des provinces ne sont pas sentis dans la capitale. Tout ce qui est loin de nos yeux ne nous touche jamais assez. (130)Quand on veut poser les limites entre l’autorité civile et les usages ecclésiastiques, quelles disputes interminables! Où sont ces limites? Qui conciliera les éternelles contradictions du fisc et de la jurisprudence? Enfin pourquoi, dans les causes criminelles, les arrêts ne sont-ils jamais motivés? Y a-t-il quelque honte à rendre raison de son jugement? Pourquoi ceux qui jugent au nom du souverain ne présentent-ils pas au souverain leurs arrêts de mort avant qu’on les exécute? De quelque côté qu’on jette les yeux on trouve la contrariété, la dureté, l’incertitude, l’arbitraire. Enfin la vénalité de la magistrature est un opprobre dont la France seule, dans l’univers entier, est couverte, et dont elle a toujours souhaité d’être lavée. On a toujours regretté, depuis François Ier, les temps où le simple jurisconsulte, blanchi dans l’étude des lois, parvenait, par son seul mérite, à rendre la justice qu’il avait défendue par ses veilles, par sa voix et par son crédit. Cicéron, Hortensius, et le premier Marc-Antoine, n’achetèrent point une charge de sénateur. En vain l’abbé de Bourzeys, dans son livre d’erreurs intitulé Testament politique du cardinal de Richelieu, a-t-il prétendu justifier la vente des dignités de la robe; en vain d’autres auteurs, plus courtisans que citoyens, et plus inspirés par l’intérêt personnel que par l’amour de la patrie, ont-ils suivi les traces de l’abbé de Bourzeys; une preuve que cette vente est un abus, c’est qu’elle ne fut produite que par un autre abus, par la dissipation des finances de l’État. C’est une simonie beaucoup plus funeste que la vente des bénéfices de l’Église car si un ecclésiastique isolé achète un bénéfice simple, il n’en résulte ni bien ni mal pour la patrie dans laquelle il n’a nulle juridiction, il n’est comptable à personne; mais la magistrature a l’honneur, la fortune et la vie des hommes entre ses mains. Nous cherchons(131) dans ce siècle à tout perfectionner, cherchons donc à perfectionner les lois. CHAPITRE XLIII(132). Un ordre entier de religieux aboli par la puissance séculière, la discipline de quelques autres ordres monastiques réformée par cette puissance, les divisions même entre toute la magistrature et l’autorité épiscopale, ont fait voir combien de préjugés se sont dissipés, combien la science du gouvernement s’est étendue, et à quel point les esprits se sont éclairés. Les semences de cette science utile furent jetées dans le dernier siècle; elles ont germé de tous côtés dans celui-ci jusqu’au fond des provinces, avec la véritable éloquence qu’on ne connaissait guère qu’à Paris, et qui tout d’un coup a fleuri dans plusieurs villes: témoin les discours(133) sortis ou du parquet ou de l’assemblée des chambres de quelques parlements, discours qui sont des chefs-d’oeuvre de l’art de penser et de s’exprimer, du moins à beaucoup d’égards. Du temps des d’Aguesseau, les seuls modèles étaient dans la capitale, et encore très rares. Une raison supérieure s’est fait entendre dans nos derniers jours, du pied des Pyrénées au nord de la France. La philosophie, en rendant l’esprit plus juste, et en bannissant le ridicule d’une parure recherchée, a rendu plus d’une province l’émule de la capitale. En général le barreau a quelquefois mieux connu cette jurisprudence universelle, puisée dans la nature, qui s’élève au-dessus de toutes les lois de convention, ou de simple autorité, lois souvent dictées par les caprices ou par des besoins d’argent: ressources dangereuses plus que lois utiles, qui se combattent sans cesse, et qui forment plutôt un chaos qu’un corps de législation, ainsi que nous l’avons dit. Les académies ont rendu service en accoutumant les jeunes gens à la lecture, et en excitant par des prix leur génie avec leur émulation. La saine physique a éclairé les arts nécessaires, et ces arts ont commencé déjà à fermer les plaies de l’État, causées par deux guerres funestes. Les étoffes se sont manufacturées à moins de frais par les soins d’un des plus célèbres mécaniciens(134). Un académicien encore plus utile(135),par les objets qu’il embrasse, a perfectionné beaucoup l’agriculture, et un ministre éclairé(136) a rendu enfin les blés exportables, commerce nécessaire défendu trop longtemps, et qui doit être contenu peut-être autant qu’encouragé. Un autre académicien(137) a donné le moyen le plus avantageux de fournir à toutes les maisons de Paris l’eau qui leur manque: projet qui ne peut être rejeté que par la pauvreté, ou par la négligence, ou par l’avarice. Un médecin(138) a trouvé enfin le secret longtemps cherché de rendre l’eau de la mer potable: il ne s’agit plus que de rendre cette expérience assez facile pour qu’on en puisse profiter en tout temps sans trop de frais. Si quelque invention peut suppléer à la connaissance qui nous est refusée des longitudes sur la mer, c’est celle du plus habile horloger de France(139), qui dispute cette invention à l’Angleterre. Mais il faut attendre que le temps mette son sceau à toutes ces découvertes. Il n’en est pas d’une invention qui peut avoir son utilité et ses inconvénients, d’une découverte qui peut être contestée, d’une opinion qui peut être combattue, comme de ces grands monuments des beaux-arts en poésie, en éloquence, en musique, en architecture, en sculpture, en peinture, qui forcent tout d’un coup le suffrage de toutes les nations, et qui s’assurent ceux de la postérité par un éclat que rien ne peut obscurcir. Nous avons déjà parlé du célèbre dépôt des connaissances humaines, qui a paru sous le titre de Dictionnaire encyclopédique(140). C’est une gloire éternelle pour la nation que des officiers de guerre sur terre et sur mer, d’anciens magistrats, des médecins qui connaissent la nature, de vrais doctes quoique docteurs, des hommes de lettres, dont le goût a épuré les connaissances, des géomètres, des physiciens, aient tous concouru à ce travail aussi utile que pénible, sans aucune vue d’intérêt, sans même rechercher la gloire, puisque plusieurs cachaient leurs noms; enfin sans être ensemble d’intelligence, et par conséquent exempts de l’esprit de parti. Mais ce qui est encore plus honorable pour la patrie, c’est que, dans ce recueil immense, le bon l’emporte sur le mauvais: ce qui n’était pas encore arrivé. Les persécutions qu’il a essuyées ne sont pas si honorables pour la France. Ce même malheureux esprit de formes, mêlé d’orgueil, d’envie et d’ignorance, qui fit proscrire l’imprimerie du temps de Louis XI, les spectacles sous le grand Henri IV, les commencements de là saine philosophie sous Louis XIII, enfin l’émétique et l’inoculation; ce même esprit, dis-je, ennemi de tout ce qui instruit et de tout ce qui s’élève, porta des coups presque mortels à cette mémorable entreprise; il est parvenu même à la rendre moins bonne qu’elle n’aurait été, en lui mettant des entraves, dont il ne faut jamais enchaîner la raison car on ne doit réprimer que la témérité, et non la sage hardiesse, sans laquelle l’esprit humain ne peut faire aucun progrès. Il est certain que la connaissance de la nature, l’esprit de doute sur les fables anciennes honorées du nom d’histoires, la saine métaphysique dégagée des impertinences de l’école, sont les fruits de ce siècle, et que la raison s’est perfectionnée(141). Il est vrai que toutes les tentatives n’ont pas été heureuses. Des voyages au bout du monde pour constater une vérité que Newton avait démontrée dans son cabinet ont laissé des doutes sur l’exactitude des mesures. L’entreprise du fer brut forgé, ou converti en acier, celle de faire éclore des animaux à la manière de l’Égypte dans des climats trop différents de l’Égypte, beaucoup d’autres efforts pareils, ont pu faire perdre un temps précieux, et ruiner même quelques familles. Mais nous avons dû à ces mêmes entreprises des lumières utiles sur la nature du fer et sur le développement des germes contenus dans les oeufs. Des systèmes trop hasardés ont défiguré des travaux qui auraient été très utiles. On s’est fondé sur des expériences trompeuses pour faire revivre cette ancienne erreur que des animaux pouvaient naître sans germe. De là sont sorties des imaginations plus chimériques que ces animaux. Les uns ont poussé l’abus de la découverte de Newton sur l’attraction jusqu’à dire que les enfants se forment par attraction dans le ventre de leurs mères. Les autres ont inventé des molécules organiques. On s’est emporté dans ces vaines idées jusqu’à prétendre que les montagnes ont été formées par la mer: ce qui est aussi vrai que de dire que la mer a été formée par les montagnes. Qui croirait que des géomètres(142) ont été assez extravagants pour imaginer qu’en exaltant son âme on pouvait voir l’avenir comme le présent? Plus d’un philosophe(143), comme on l’a déjà dit ailleurs(144), a voulu, à l’exemple de Descartes, se mettre à la place de Dieu, et créer comme lui un monde avec la parole; mais bientôt toutes ces folies de la philosophie sont réprouvées des sages, et même ces édifices fantastiques, détruits par la raison, laissent dans leurs ruines des matériaux dont la raison même fait usage. Une extravagance pareille a infecté la morale. Il s’est trouvé des esprits assez aveugles pour saper tous les fondements de la société en croyant la réformer. On a été assez fou pour soutenir que le lien et le mien(145) sont des crimes, et qu’on ne doit point jouir de son travail; que non seulement tous les hommes sont égaux, mais qu’ils ont perverti l’ordre de la nature en se rassemblant; que l’homme est né pour être isolé comme une bête farouche; que les castors, les abeilles, et les fourmis, dérangent les lois éternelles en vivant en république. Ces impertinences, dignes de l’hôpital des fous, ont été quelque temps à la mode, comme des singes qu’on fait danser dans les foires. Elles ont été poussées jusqu’à ce point incroyable de démence qu’un je ne sais quel charlatan sauvage a osé dire, dans un projet d’éducation(146), « qu’un roi ne doit pas balancer à donner en mariage à son fils la fille du bourreau, si les goûts, les humeurs, et les caractères, se conviennent ». La théologie n’a pas été à couvert de ces excès des ouvrages dont la nature est d’être édifiants sont devenus des libelles diffamatoires qui ont même éprouvé la sévérité des parlements(147), et qui devaient aussi être condamnés par toutes les académies, tant ils sont mal écrits. Plus d’un abus semblable a infecté la littérature; une foule d’écrivains s’est égarée dans un style recherché, violent, inintelligible, ou dans la négligence totale de la grammaire. On est parvenu jusqu’à rendre Tacite ridicule(148). On a beaucoup écrit dans ce siècle; on avait du génie dans l’autre. La langue fut portée, sous Louis XIV, au plus haut point de perfection dans tous les genres, non pas en employant des termes nouveaux, inutiles, mais en se servant avec art de tous les mots nécessaires qui étaient en usage. Il est à craindre aujourd’hui que cette belle langue ne dégénère par cette malheureuse facilité d’écrire que le siècle passé a donnée aux siècles suivants: car les modèles produisent une foule d’imitateurs, et ces imitateurs cherchent toujours à mettre en paroles ce qui leur manque en génie. Ils défigurent le langage, ne pouvant l’embellir. La France surtout s’était distinguée, dans le beau siècle de Louis XIV, par la perfection singulière à laquelle Racine éleva le théâtre, et par le charme de la parole, qu’il porta à un degré d’élégance et de pureté inconnu jusqu’à lui. Cependant on applaudit après lui à des pièces écrites aussi barbarement(149) que ridiculement construites. C’est contre cette décadence que l’Académie française lutte continuellement; elle préserve le bon goût d’une ruine totale, en n’accordant du moins des prix qu’à ce qui est écrit avec quelque pureté, et en réprouvant tout ce qui pèche par le style. Il est vrai que les beaux-arts, qui donnèrent tant de supériorité à la France sur les autres nations, sont bien dégénérés; et la France serait aujourd’hui sans gloire dans ce genre, sans un petit nombre d’ouvrages de génie, tels que le poème des quatre Saisons(150), et le quinzième chapitre de Bélisaire(151), s’il est permis de mettre la prose à côté de la plus élégante poésie. Mais enfin la littérature, quoique souvent corrompue, occupe presque toute la jeunesse bien élevée: elle se répand dans les conditions qui l’ignoraient. C’est à elle qu’on doit l’éloignement des débauches grossières, et la conservation d’un reste de la politesse introduite dans la nation par Louis XIV et par sa mère. Cette littérature, utile dans toutes les conditions de la vie, console même des calamités publiques en arrêtant sur des objets agréables l’esprit, qui serait trop accablé de la contemplation des misères humaines. FIN DU PRECIS DU SIÈCLE
DE LOUIS XV
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