OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
| Index Voltaire  | Table du Siècle de Louis XV | Commande CDROM |
PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV (Suite)

CHAPITRE XXI.
RÉVOLUTION DE GÊNES.

Il se faisait alors dans Gênes un changement aussi important qu’imprévu. 

(30 novembre 1746) Les Autrichiens usaient avec rigueur du droit de la victoire; les Génois, ayant épuisé leurs ressources, et donné tout l’argent de leur banque de Saint-George pour payer seize millions, demandèrent grâce pour les huit autres; mais on leur signifia, de la part de l’impératrice-reine, que non seulement il les fallait donner, mais qu’il fallait payer encore environ autant pour l’entretien de neuf régiments répandus dans les faubourgs de Saint-Pierre-des-Arènes, de Bisagno, et dans les villages circonvoisins. A la publication de ces ordres, le désespoir saisit tous les habitants: leur commerce était ruiné, leur crédit perdu, leur banque épuisée, les magnifiques maisons de campagne qui embellissaient les dehors de Gênes, pillées, les habitants traités en esclaves par le soldat; ils n’avaient plus à perdre que la vie, et il n’y avait point de Génois qui ne parût enfin résolu à la sacrifier plutôt que de souffrir plus longtemps un traitement si honteux et si rude. 

Gênes, captive, comptait encore parmi ses disgrâces la perte du royaume de Corse, si longtemps soulevé contre elle, et dont les mécontents seraient sans doute appuyés pour jamais par ses vainqueurs. 

La Corse, qui s’était plainte d’être opprimée par Gênes, comme Gênes l’était par les Autrichiens, jouissait, dans ce chaos de révolutions, de l’infortune de ses maîtres. Ce surcroît d’afflictions n’était que pour le sénat: en perdant la Corse, il ne perdait qu’un fantôme d’autorité; mais le reste des Génois était en proie aux afflictions réelles qu’entraîne la misère. Quelques sénateurs fomentaient sourdement et avec habileté les résolutions désespérées que les habitants semblaient disposés à prendre; ils avaient besoin de la plus grande circonspection, car il était vraisemblable qu’un soulèvement téméraire et mal soutenu ne produirait que la destruction du sénat et de la ville. Les émissaires des sénateurs se contentaient de dire aux plus accrédités du peuple: « Jusqu’à quand attendrez-vous que les Autrichiens viennent vous égorger entre les bras de vos femmes et de vos enfants, pour vous arracher le peu de nourriture qui vous reste? Leurs troupes sont dispersées hors de l’enceinte de vos murs; il n’y a dans la ville que ceux qui veillent à la garde de vos portes; vous êtes ici plus de trente mille hommes capables d’un coup de main: ne vaut-il pas mieux mourir que d’être les spectateurs des ruines de votre patrie? » Mille discours pareils animaient le peuple; mais il n’osait encore remuer, et personne n’osait arborer l’étendard de la liberté. 

Les Autrichiens tiraient de l’arsenal de Gênes des canons et des mortiers pour l’expédition de Provence, et ils faisaient servir les habitants à ce travail. Le peuple murmurait, mais il obéissait. (5 décembre 1746) Un capitaine autrichien ayant rudement frappé un habitant qui ne s’empressait pas assez, ce moment fut un signal auquel le peuple s’assembla, s’émut, et s’arma de tout ce qu’il put trouver: pierres, bâtons, épées, fusils, instruments de toute espèce. Ce peuple, qui n’avait pas eu seulement la pensée de défendre sa ville quand les ennemis en étaient encore éloignés, la défendit quand ils en étaient les maîtres. Le marquis de Botta(1), qui était à Saint-Pierre-des-Arènes, crut que cette émeute du peuple se ralentirait d’elle-même, et que la crainte reprendrait bientôt la place de cette fureur passagère. Le lendemain il se contenta de renforcer les gardes des portes, et d’envoyer quelques détachements dans les rues. Le peuple, attroupé en plus grand nombre que la veille, courait au palais du doge demander les armes qui sont dans ce palais; le doge ne répondit rien; les domestiques indiquèrent un autre magasin: on y court, on l’enfonce, on s’arme; une centaine d’officiers se distribuent dans la place; on se barricade dans les rues, et l’ordre qu’on tâche de mettre autant qu’on le peut dans ce bouleversement subit et furieux n’en ralentit point l’ardeur. 

Il semble que dans cette journée et dans les suivantes la consternation qui avait si longtemps atterré l’esprit des Génois eût passé dans les Allemands; ils ne tentèrent pas de combattre le peuple avec des troupes régulières; ils laissèrent les soulevés(2) se rendre maîtres de la porte Saint-Thomas et de la porte Saint-Michel. Le sénat, qui ne savait encore si le peuple soutiendrait ce qu’il avait si bien commencé, envoya une députation au général autrichien dans Saint-Pierre-des-Arènes. Le marquis de Botta négocia lorsqu’il fallait combattre: il dit aux sénateurs qu’ils armassent les troupes génoises laissées désarmées dans la ville, et qu’ils les joignissent aux Autrichiens pour tomber sur les rebelles au signal qu’il ferait; mais on ne devait pas s’attendre que le sénat de Gênes se joignît aux oppresseurs de la patrie pour accabler ses défenseurs et pour achever sa perte. 

(9 décembre 1746) Les Allemands, comptant sur les intelligences qu’ils avaient dans la ville, s’avancèrent à la porte de Bisagno par le faubourg qui porte ce nom; mais ils y furent reçus par des salves de canon et de mousqueterie. Le peuple de Gênes composait alors une armée: on battait la caisse dans la ville au nom du peuple, et on ordonnait, sous peine de la vie, à tous les citoyens de sortir en armes hors de leurs maisons, et de se ranger sous les drapeaux de leurs quartiers. Les Allemands furent attaqués à la fois dans le faubourg de Bisagno et dans celui de Saint-Pierre-des-Arènes; le tocsin sonnait en même temps dans tous les villages des vallées; les paysans s’assemblèrent au nombre de vingt mille. Un prince Doria, à la tête du peuple, attaqua le marquis de Botta dans Saint-Pierre-des-Arènes; le général et ses neuf régiments se retirèrent en désordre; ils laissèrent quatre mille prisonniers et près de mille morts, tous leurs magasins; tous leurs équipages, et allèrent au poste de la Bocchetta, poursuivis sans cesse par de simples paysans, et forcés enfin d’abandonner ce poste et de fuir jusqu’à Gavi. 

C’est ainsi que les Autrichiens perdirent Gênes pour avoir trop méprisé et accablé le peuple, et pour avoir eu la simplicité de croire que le sénat se joindrait à eux contre les habitants qui secouraient le sénat même. L’Europe vit avec surprise qu’un peuple faible, nourri loin des armes, et que ni son enceinte de rochers, ni les rois de France, d’Espagne, de Naples, n’avaient pu sauver du joug des Autrichiens, l’eût brisé sans aucun secours, et eût chassé ses vainqueurs. 

Il y eut dans ces tumultes beaucoup de brigandages; le peuple pilla plusieurs maisons appartenantes aux sénateurs soupçonnés de favoriser les Autrichiens; mais ce qui fut le plus étonnant dans cette révolution, c’est que ce même peuple, qui avait quatre mille de ses vainqueurs dans ses prisons, ne tourna point ses forces contre ses maîtres. Il avait des chefs; mais ils étaient indiqués par le sénat, et parmi eux il ne s’en trouva point d’assez considérables pour usurper longtemps l’autorité. Le peuple choisit trente-six citoyens pour le gouverner; mais il y ajouta quatre sénateurs: 

Grimaldi, Scaglia, Lomellini, Fornari; et ces quatre nobles rendaient secrètement compte au sénat, qui paraissait ne se mêler plus du gouvernement; mais il gouvernait en effet: il faisait désavouer à Vienne la révolution qu’il fomentait à Gênes, et dont il redoutait la plus terrible vengeance. Son ministre dans cette cour déclara que la noblesse génoise n’avait aucune part à ce changement qu’on appelait révolte. Le conseil de Vienne, agissant encore en maître et croyant être bientôt en état de reprendre Gênes, lui signifia que le sénat eût à faire payer incessamment les huit millions restants de la somme à laquelle on l’avait condamné, à en donner trente pour les dommages causés à ses troupes, à rendre tous les prisonniers, à faire justice des séditieux. Ces lois, qu’un maître irrité aurait pu donner à des sujets rebelles et impuissants, ne firent qu’affermir les Génois dans la résolution de se défendre, et dans l’espérance de repousser de leur territoire ceux qu’ils avaient chassés de la capitale. Quatre mille Autrichiens, dans les prisons de Gênes, étaient encore des otages qui les rassuraient. 

Cependant les Autrichiens, aidés des Piémontais, en sortant de Provence, menaçaient Gênes de rentrer dans ses murs. Un des généraux autrichiens(3) avait déjà renforcé ses troupes de soldats albanais, accoutumés à combattre au milieu des rochers. Ce sont les anciens Épirotes, qui passent encore pour être aussi bons guerriers que leurs ancêtres. Il eut ces Épirotes par le moyen de son oncle, ce fameux Schulenbourg, qui, après avoir résisté au roi de Suède Charles XII(4), avait défendu Corfou contre l’empire ottoman. Les Autrichiens repassèrent donc la Bocchetta; ils resserraient Gênes d’assez près; la campagne à droite et à gauche était livrée à la fureur des troupes irrégulières, au saccagement et à la dévastation. Gênes était consternée, et cette consternation même y produisait des intelligences avec ses oppresseurs: pour comble de malheur, il y avait alors une grande division entre le sénat et le peuple. La ville avait des vivres, mais plus d’argent; et il fallait dépenser dix-huit mille florins par jour pour entretenir les milices qui combattaient dans la campagne, ou qui gardaient la ville. La république n’avait ni aucunes troupes régulières aguerries, ni aucun officier expérimenté. Nul secours n’y pouvait arriver que par mer, et encore au hasard d’être pris par une flotte anglaise conduite par l’amiral Medley, qui dominait sur les côtes. 

Le roi de France fit d’abord tenir au sénat un million par un petit vaisseau qui échappa aux Anglais. Les galères de Toulon et de Marseille partent chargées d’environ six mille hommes. On relâcha en Corse et à Monaco à cause d’une tempête, et surtout de la flotte anglaise. Cette flotte prit six bâtiments qui portaient environ mille soldats. Mais enfin le reste entra dans Gênes au nombre d’environ quatre mille cinq cents Français, qui firent renaître l’espérance. 

Bientôt après, le duc de Boufflers arrive et vient commander les troupes qui défendent Gênes, et dont le nombre augmente de jour en jour. (Le dernier avril 1747) Il fallut que ce général passât dans une barque, et trompât la flotte de l’amiral Medley. 

Le duc de Boufflers se trouvait à la tête d’environ huit mille hommes de troupes régulières, dans une ville bloquée, qui s’attendait à être bientôt assiégée; il y avait peu d’ordre, peu de provisions, point de poudre; les chefs du peuple étaient peu soumis au sénat. Les Autrichiens conservaient toujours quelques intelligences. Le duc de Boufflers eut d’abord autant d’embarras avec ceux qu’il venait défendre qu’avec ceux qu’il venait combattre. Il mit l’ordre partout; des provisions de toute espèce abordèrent en sûreté, moyennant une rétribution qu’on donnait en secret à des capitaines de vaisseaux anglais: tant l’intérêt particulier sert toujours à faire ou à réparer les malheurs publics. Les Autrichiens avaient quelques moines dans leur parti; on leur opposa les mêmes armes avec plus de force; ou engagea les confesseurs à refuser l’absolution à quiconque balançait entre la patrie et les ennemis. Un ermite se mit à la tête des milices qu’il encourageait par son enthousiasme en leur parlant, et par son exemple en combattant. Il fut tué dans un de ces petits combats qui se donnaient tous les jours, et mourut en exhortant les Génois à se défendre. Les dames génoises mirent en gage leurs pierreries chez des juifs pour subvenir aux frais des ouvrages nécessaires. 

Mais le plus puissant de ces encouragements fut la valeur des troupes françaises, que le duc de Boufflers employait souvent à attaquer les ennemis dans leurs postes au delà de la double enceinte de Gênes. On réussit dans presque tous ces petits combats, dont le détail attirait alors l’attention, et qui se perdent ensuite parmi des événements innombrables. 

La cour de Vienne ordonna enfin qu’on levât le blocus. Le duc de Boufflers ne jouit point de ce bonheur et de cette gloire; il mourut de la petite vérole le jour même que les ennemis se retiraient (27 juin l747(5)). Il était fils du maréchal de Boufflers, ce général si estimé sous Louis XIV, homme vertueux, bon citoyen, et le duc avait les qualités de son père. 

Gênes n’était pas alors pressée, mais elle était toujours très menacée par les Piémontais, maîtres de tous les environs, par la flotte anglaise, qui bouchait ses ports, par les Autrichiens, qui revenaient des Alpes fondre sur elle. Il fallait que le maréchal de Belle-Isle descendît en Italie, et c’est ce qui était d’une extrême difficulté. 

Gênes devait à la fin être accablée, le royaume de Naples exposé, toute espérance ôtée à don Philippe de s’établir en Italie. Le duc de Modène en ce cas paraissait sans ressource. Louis XV ne se rebuta pas. 

(27 septembre 1747) Il envoya à Gênes le duc de Richelieu, de nouvelles troupes, de l’argent. Le duc de Richelieu arrive dans un petit bâtiment malgré la flotte anglaise; ses troupes passent à la faveur de la même manoeuvre. La cour de Madrid seconde ces efforts, elle fait passer à Gênes environ trois mille hommes(6); elle promet deux cent cinquante mille livres par mois aux Génois, mais le roi de France les donne; le duc de Richelieu repousse les ennemis dans plusieurs combats, fait fortifier tous les postes, met les côtes en sûreté. Mais la cour d’Angleterre s’épuisait pour faire tomber Gênes, comme celle de France pour la défendre. Le ministère anglais donne cent cinquante mille livres sterling à l’impératrice-reine, et autant au roi de Sardaigne, pour entreprendre le siège de Gênes. Les Anglais perdirent leurs avances. Le maréchal de Belle-Isle, après avoir pris le comté de Nice, tenait les Autrichiens et les Piémontais en alarmes. S’ils faisaient le siège de Gênes, il tombait sur eux. Ainsi, étant encore arrêté par eux, il les arrêtait. 

CHAPITRE XXII.

COMBAT D’EXILES FUNESTE AUX FRANÇAIS.

Pour pénétrer en Italie malgré les armées d’Autriche et de Piémont, quel chemin fallait-il prendre? Le général espagnol La Mina voulait qu’on tirât à Final par ce chemin de la côte du Ponant où l’on ne peut aller qu’un à un(7); mais il n’avait ni canons ni provisions: transporter l’artillerie française, garder une communication de près de quarante marches par une route aussi serrée qu’escarpée, où tout doit être porté à dos de mulet; être exposé sans cesse au canon des vaisseaux anglais; de telles difficultés paraissaient insurmontables. On proposait la route de Démont et de Coni; mais assiéger Coni était une entreprise dont tout le danger était connu. On se détermina pour la route du col d’Exiles, à près de vingt-cinq lieues de Nice, et on résolut d’emporter cette place. 

Cette entreprise n’était pas moins hasardeuse, mais on ne pouvait choisir qu’entre des périls. Le comte de Belle-Isle saisit avidement cette occasion de se signaler(8); il avait autant d’audace pour exécuter un projet que de dextérité pour le conduire: homme infatigable dans le travail du cabinet et dans celui de la campagne. Il part donc, et prend son chemin en retournant vers le Dauphiné, et s’enfonçant ensuite vers le col de l’Assiette, sur le chemin d’Exiles; c’est là que vingt et un bataillons piémontais l’attendaient derrière des retranchements de pierre et de bois, hauts de dix-huit pieds sur treize pieds de profondeur, et garnis d’artillerie. 

Pour emporter ces retranchements le comte de Belle-Isle avait vingt-huit bataillons et sept canons de campagne, qu’on ne put guère placer d’une manière avantageuse. On s’enhardissait à cette entreprise par le souvenir des journées de Montalban et de Château-Dauphin; qui semblaient justifier tant d’audace. Il n’y a jamais d’attaques entièrement semblables, et il est plus difficile encore et plus meurtrier d’attaquer des palissades qu’il faut arracher avec les mains sous un feu plongeant et continu que de gravir et de combattre sur des rochers; enfin ce qu’on doit compter pour beaucoup, les Piémontais étaient très aguerris, et l’on ne pouvait mépriser des troupes que le roi de Sardaigne avait commandées. (19 juillet 1747) L’action dura deux heures, c’est-à-dire que les Piémontais tuèrent deux heures de suite sans peine et sans danger tous les Français qu’ils choisirent. M. d’Arnaud, maréchal de camp, qui menait une division, fut blessé à mort des premiers avec M. de Grille, major général de l’armée. 

Parmi tant d’actions sanglantes qui signalèrent cette guerre de tous côtés, ce combat fut un de ceux où l’on eut le plus à déplorer la perte prématurée d’une jeunesse florissante, inutilement sacrifiée. Le comte de Goas, colonel de Bourbonnais, y périt. Le marquis de Donge, colonel de Soissonnais, y reçut une blessure dont il mourut six jours après. Le marquis de Brienne, colonel d’Artois, ayant eu un bras emporté, retourna aux palissades en disant: « Il m’en reste un autre pour le service du roi; » et il fut frappé à mort. On compta trois mille six cent quatre-vingt-quinze morts, et mille six cent six blessés: fatalité contraire à l’événement de toutes les autres batailles, où les blessés sont toujours le plus grand nombre. Celui des officiers qui périrent fut très grand presque tous ceux du régiment de Bourbonnais furent blessés ou moururent, et les Piémontais ne perdirent pas cent hommes. 

Belle-Isle, désespéré, arrachait les palissades, et, blessé aux deux mains, il tirait des bois encore avec les dents, quand enfin il reçut le coup mortel. Il avait dit souvent qu’il ne fallait pas qu’un général survécût à sa défaite, et il ne prouva que trop que ce sentiment était dans son coeur. Les blessés furent menés à Briançon, où l’on ne s’était pas attendu au désastre de cette journée. M. d’Audiffret, lieutenant du roi, vendit sa vaisselle d’argent pour secourir les malades; sa femme, prête d’accoucher, prit elle-même le soin des hôpitaux, pansa de ses mains les blessés, et mourut en s’acquittant de ce pieux office: exemple aussi triste que noble, et qui mérite d’être consacré dans l’histoire(9).

CHAPITRE XXIII.

LE ROI DE FRANCE, MAÎTRE DE LA FLANDRE ET VICTORIEUX, PROPOSE EN VAIN LA PAIX. PRISE DU BRABANT HOLLANDAIS. LES CONJONCTURES FONT UN STATHOUDER.

Dans ce fracas d’événements, tantôt malheureux, tantôt favorables, le roi, victorieux en Flandre, était le seul souverain qui voulût la paix. Toujours en droit d’attaquer le territoire des Hollandais, et toujours le menaçant, il crut les amener à son grand dessein d’une pacification générale en leur proposant un congrès dans une de leurs villes; on choisit Bréda. Le marquis de Puisieux y alla des premiers en qualité de plénipotentiaire. Les Hollandais envoyèrent à Bréda M. de Vassenaer, sans avoir aucune vue déterminée. La cour d’Angleterre, qui ne penchait pas à la paix, ne put paraître publiquement la refuser. Le comte de Sandwich, petit-fils par sa mère du fameux Wilmot, comte de Rochester, fut le plénipotentiaire anglais(10). Mais tandis que les puissances auxiliaires de l’impératrice-reine avaient des ministres à ce congrès inutile, cette princesse n’y en eut aucun(11).

Les Hollandais devaient plus que toute autre puissance presser l’heureux effet de ces apparences pacifiques. Un peuple tout commerçant, qui n’était plus guerrier, qui n’avait ni bons généraux ni bons soldats, et dont les meilleures troupes étaient prisonnières en France au nombre de plus de trente-cinq mille hommes, semblait n’avoir d’autre intérêt que de ne pas attirer sur son terrain l’orage qu’il avait vu fondre sur la Flandre. La Hollande n’était plus même une puissance maritime; ses amirautés ne pouvaient pas alors mettre en mer vingt vaisseaux de guerre. Les régents sentaient tous que si la guerre entamait leurs provinces, ils seraient forcés de se donner un stathouder, et par conséquent un maître. Les magistrats d’Utrecht, de Dordrecht, de La Brille, avaient toujours insisté pour la neutralité; quelques membres de la république étaient ouvertement de cet avis. En un mot, il est certain que si les États-Généraux avaient pris la ferme résolution de pacifier l’Europe, ils en seraient venus à bout; ils auraient joint cette gloire à celle d’avoir fait autrefois d’un si petit pays un État puissant et libre, et cette gloire a été longtemps dans leurs mains; mais le parti anglais et le préjugé général prévalurent. Je ne crois pas qu’il y ait un peuple qui revienne plus difficilement de ses anciennes impressions que la nation hollandaise. L’irruption de Louis XIV et l’année 1672 étaient encore dans leurs coeurs; et j’ose dire que je me suis aperçu plus d’une fois que leur esprit, frappé de la hauteur ambitieuse de Louis XIV, ne pouvait concevoir la modération de Louis XV: ils ne la crurent jamais sincère. On regardait toutes ses démarches pacifiques et tous ses ménagements, tantôt comme des preuves de faiblesse, tantôt comme des pièges.

Le roi, qui ne pouvait les persuader, fut forcé de conquérir une partie de leur pays pendant la tenue d’un congrès inutile: il fit entrer ses troupes dans la Flandre hollandaise; c’est un démembrement des domaines de cette même Autriche dont ils prenaient la défense: il commence une lieue au-dessous de Gand, et s’étend à droite et à gauche, d’un côté à Middelbourg sur la mer, de l’autre jusqu’au dessous d’Anvers sur l’Escaut. Il est garni de petites places d’un difficile accès, et qui auraient pu se défendre. Le roi, avant de prendre cette province, poussa encore les ménagements jusqu’à déclarer aux États-Généraux qu’il ne regarderait ces places que comme un dépôt qu’il s’engageait à restituer sitôt que les Hollandais cesseraient de fomenter la guerre en accordant des passages et des secours d’hommes et d’argent à ses ennemis(12).

On ne sentit point cette indulgence; on ne vit que l’irruption, et la marche des troupes françaises fit un stathouder. Il arriva précisément ce que l’abbé de Laville, dans le temps qu’il faisait les fonctions d’envoyé en Hollande, avait dit à plusieurs seigneurs des états qui refusaient toute conciliation, et qui voulaient changer la forme du gouvernement: « Ce ne sera pas vous, ce sera nous qui vous donnerons un maître(13). » 

Tout le peuple, au bruit de l’invasion, demanda pour stathouder le prince d’Orange; la ville de Tervère, dont il était seigneur, commença, et le nomma (25 avril 1747); toutes les villes de la Zélande suivirent; Rotterdam, Delft, le proclamèrent; il n’eût pas été sûr pour les régents de s’opposer à la multitude: ce n’était partout qu’un avis unanime. Tout le peuple de la Haye entoura le palais où s’assemblent les députés de la province de Hollande et de Vestfrise, la plus puissante des sept, qui seule paye la moitié des charges de tout l’État, et dont le pensionnaire est regardé comme le plus considérable personnage de la république. Il fallut dans l’instant, pour apaiser le peuple, arborer le drapeau d’orange au palais et à l’hôtel de ville; et deux jours après le prince fut élu (1er mai(14)). Le diplôme porta « qu’en considération des tristes circonstances où l’on était on nommait stathouder, capitaine, et amiral général, Guillaume-Charles-Henri Frison, prince d’Orange, de la branche de Nassau-Diest », qu’on prononce Dist. Il fut bientôt reconnu par toutes les villes, et reçu en cette qualité à l’assemblée des États-Généraux. Les termes dans lesquels la province de Hollande avait conçu son élection montraient trop que les magistrats l’avaient nommé malgré eux. On sait assez que tout prince veut être absolu, et que toute république est ingrate. Les Provinces-Unies, qui devaient à la maison de Nassau la plus grande puissance où jamais un petit État soit parvenu, purent rarement établir ce juste milieu entre ce qu’ils devaient au sang de leurs libérateurs et ce qu’ils devaient à leur liberté. 

Louis XIV, en 1672, et Louis XV, en 1747, ont créé deux stathouders par la terreur; et le peuple hollandais a rétabli deux fois ce stathoudérat que la magistrature voulait détruire. 

Les régents avaient laissé, autant qu’ils l’avaienl pu, le prince Henri Frison d’Orange dans l’éloignement des affaires, et même quand la province de Gueldre le choisit pour son stathouder en 1722, quoique cette place ne fût qu’un titre honorable, quoiqu’il ne disposât d’aucun emploi, quoiqu’il ne pût ni changer seulement une garnison, ni donner l’ordre, les états de Hollande écrivirent fortement à ceux de Gueldre pour les détourner d’une résolution qu’ils appelaient funeste. Un moment leur ôta ce pouvoir, dont ils avaient joui pendant près de cinquante années. 

Le nouveau stathouder commença par laisser d’abord la populace piller et démolir les maisons des receveurs, tous parents et créatures des bourgmestres; et quand on eut attaqué ainsi les magistrats par le peuple, on contint le peuple par les soldats. 

Le prince, tranquille dans ces mouvements, se fit donner la même autorité qu’avait eue le roi Guillaume, et assura mieux encore sa puissance à sa famille. Non seulement le stathoudérat devint l’héritage de ses enfants mâles, mais de ses filles et de leur postérité: car, quelque temps après, on passa en loi qu’au défaut de la race masculine une fille serait stathouder et capitaine général, pourvu qu’elle fît exercer ces charges par son mari; et en cas de minorité, la veuve d’un stathouder doit avoir le titre de gouvernante, et nommer un prince pour faire les fonctions du stathoudérat. 

Par cette révolution, les Provinces-Unies devinrent une espèce de monarchie mixte, moins restreinte à beaucoup d’égards que celles d’Angleterre, de Suède, et de Pologne. Ainsi il n’arriva rien dans toute cette guerre de ce qu’on avait d’abord imaginé, et tout le contraire de ce que les nations avaient attendu arriva; mais l’entreprise, les succès et les malheurs du prince Charles-Édouard en Angleterre, furent peut-être le plus singulier de ces événements qui étonnèrent l’Europe. 

CHAPITRE XXIV.

ENTREPRISE, VICTOIRES, DÉFAITE, MALHEURS DÉPLORABLE DU PRINCE CHARLES-ÉDOUARD STUART.

Le prince Charles-Édouard était fils de celui qu’on appelait le prétendant, ou le chevalier de Saint-George. On sait assez que son grand-père avait été détrôné par les Anglais, son bisaïeul condamné à mourir sur un échafaud par ses propres sujets, sa quadrisaïeule livrée au même supplice par le parlement d’Angleterre. Ce dernier rejeton(15) de tant de rois et de tant d’infortunés consumait sa jeunesse auprès de son père retiré à Rome. Il avait marqué plus d’une fois le désir d’exposer sa vie pour remonter au trône de ses pères. On l’avait appelé en France dès l’an 1742, et on avait tenté en vain de le faire débarquer en Angleterre(16). Il attendait dans parts quelque occasion favorable, pendant que la France s’épuisait d’hommes et d’argent en Allemagne, en Flandre, et en Italie. Les vicissitudes de cette guerre universelle ne permettaient plus qu’on pensât à lui; il était sacrifié aux malheurs publics. 

Ce prince, s’entretenant un jour avec le cardinal de Tencin, qui avait acheté sa nomination au cardinalat de l’ex-roi son père, Tencin lui dit:« Que ne tentez-vous de passer sur un vaisseau vers le nord de l’Écosse? Votre seule présence pourra vous former un parti et une armée; alors il faudra bien que la France vous donne des secours. » 

Ce conseil hardi, conforme au courage de Charles-Édouard, le détermina. Il ne fit confidence de son dessein qu’à sept officiers, les uns Irlandais, les autres Écossais, qui voulurent courir sa fortune. L’un d’eux s’adresse à un négociant de Nantes nommé Walsh, d’une famille noble d’Irlande, attachée à la maison Stuart. Ce négociant avait une frégate de dix-huit canons sur laquelle le prince s’embarqua le 12 juin 1745, n’ayant, pour une expédition dans laquelle il s’agissait de la couronne de la Grande-Bretagne, que sept officiers, environ dix-huit cents sabres, douze cents fusils, et quarante-huit mille francs. La frégate était escortée d’un vaisseau de roi de soixante-quatre canons, nommé l’Élisabeth, qu’un armateur de Dunkerque avait armé en course. C’était alors l’usage que le ministère de la marine prêtât des vaisseaux de guerre aux armateurs et aux négociants qui payaient une somme au roi, et qui entretenaient l’équipage à leurs dépens pendant le temps de la course. Le ministre de la marine et le roi de France lui-même ignoraient à quoi ce vaisseau devait servir(17).

Le 20 juin, l’Élisabeth et la frégate, voguant de conserve, rencontrèrent trois vaisseaux de guerre anglais qui escortaient une flotte marchande. Le plus fort de ces vaisseaux, qui était de soixante et dix canons, se sépara du convoi pour aller combattre l’Élisabeth, et, par un bonheur qui semblait présager des succès au prince Édouard, sa frégate ne fut point attaquée. L’Élisabeth et le vaisseau anglais engagèrent un combat violent(18), long, et inutile. La frégate qui portait le petit-fils de Jacques II échappait, et faisait force de voiles vers l’Écosse(19).

Le prince aborda d’abord dans une petite île presque déserte au delà de l’Irlande, vers le cinquante-huitième degré. Il cingle au continent de l’Écosse. (Juin 1745) Il débarque dans un petit canton appelé le Moidart; quelques habitants, auxquels il se déclara, se jetèrent à ses genoux: « Mais que pouvons-nous faire? lui dirent-ils; nous n’avons point d’armes, nous sommes dans la pauvreté, nous ne vivons que de pain d’avoine, et nous cultivons une terre ingrate. – Je cultiverai cette terre avec vous, répondit le prince, je mangerai de ce pain, je partagerai votre pauvreté, et je vous apporte des armes. » 

On peut juger si de tels sentiments et de tels discours attendrirent ces habitants. Il fut joint par quelques chefs des tribus de l’Écosse(20). Ceux du nom de Macdonald, de Lokil, les Camerons, les Frasers, vinrent le trouver. 

Ces tribus d’Écosse, qui sont nommées clans dans la langue écossaise, habitent un pays hérissé de montagnes et de forêts dans l’étendue de plus de deux cents milles. Les trente-trois îles des Orcades, et les trente du Shetland, sont habitées par les mêmes peuples qui vivent sous les mêmes lois. L’ancien habit romain militaire s’est conservé chez eux seuls(21), comme on l’a dit au sujet du régiment des montagnards écossais qui combattit à la bataille de Fontenoy. On peut croire que la rigueur du climat et la pauvreté extrême les endurcissent aux plus grandes fatigues; ils dorment sur la terre, ils souffrent la disette; ils font de longues marches au milieu des neiges et des glaces. Chaque clan était soumis à son laird, c’est-à-dire son seigneur, qui avait sur eux le droit de juridiction, droit qu’aucun seigneur ne possède en Angleterre; et ils sont d’ordinaire du parti que ce laird à embrassé. 

Cette ancienne anarchie qu’on nomme le droit féodal subsistait dans cette partie de la Grande-Bretagne, stérile, pauvre, abandonnée à elle-même. Les habitants, sans industrie, sans aucune occupation qui leur assurât une vie douce, étaient toujours prêts à se précipiter dans les entreprises qui les flattaient de l’espérance de quelque butin. Il n’en était pas ainsi de l’Irlande, pays plus fertile, mieux gouverné par la cour de Londres, et dans lequel on avait encouragé la culture des terres et les manufactures. Les Irlandais commençaient à être plus attachés à leur repos et à leurs possessions qu’à la maison des Stuarts. Voilà pourquoi l’Irlande resta tranquille, et que l’Écosse fut en mouvement. 

Depuis la réunion du royaume d’Écosse à celui de l’Angleterre sous la reine Anne, plusieurs Écossais qui n’étaient pas nommés membres du parlement de Londres, et qui n’étaient pas attachés à la cour par des pensions, étaient secrètement dévoués à la maison des Stuarts; et en général les habitants des parties septentrionales, plutôt subjugués qu’unis, supportaient impatiemment cette réunion qu’ils regardaient comme un esclavage. 

Les clans des seigneurs attachés à la cour, comme des ducs d’Argyle, d’Athol, de Queensbury, et d’autres, demeurèrent fidèles au gouvernement; il en faut pourtant excepter un grand nombre qui furent saisis de l’enthousiasme de leurs compatriotes, et entraînés bientôt dans le parti d’un prince qui tirait son origine de leur pays, et qui excitait leur admiration et leur zèle. 

Les sept hommes que le prince avait menés avec lui étaient le marquis de Tullibardine, frère du duc d’Athol, un Macdonald, Thomas Sheridan, Sullivan, désigné maréchal des logis de l’armée qu’on n’avait pas, Kelly Irlandais, et Strikland Anglais(22).

On n’avait pas encore rassemblé trois cents hommes autour de sa personne qu’on fit un étendard royal d’un morceau de taffetas apporté par Sullivan(23). à chaque moment la troupe grossissait; et le prince n’avait pas encore passé le bourg de Fenning(24) qu’il se vit à la tête de quinze cents combattants qu’il arma de fusils et de sabres dont il était pourvu. 

Il renvoya en France la frégate sur laquelle il était venu, et informa les rois de France et d’Espagne de son débarquement. Ces deux monarques lui écrivirent et le traitèrent de frère: non qu’ils le reconnussent solennellement pour héritier des couronnes de la Grande-Bretagne, mais ils ne pouvaient, en lui écrivant, refuser ce titre à sa naissance et à son courage; ils lui envoyèrent à diverses reprises quelques secours d’argent, de munitions et d’armes. Il fallait que ces secours se dérobassent aux vaisseaux anglais qui croisaient à l’orient et à l’occident de l’Écosse. Quelques-uns étaient pris, d’autres arrivaient, et servaient à encourager le parti qui se fortifiait de jour en jour. Jamais le temps d’une révolution ne parut plus favorable. Le roi George alors était hors du royaume. Il n’y avait pas six mille hommes de troupes réglées dans l’Angleterre. Quelques compagnies du régiment de Sainclair marchèrent d’abord des environs d’Édimbourg contre la petite troupe d’un prince: elles furent entièrement défaites. Trente montagnards prirent quatre-vingts Anglais prisonniers avec leurs officiers et leurs bagages. 

Ce premier succès augmentait le courage et l’espérance, et attirait de tous côtés de nouveaux soldats. On marchait sans relâche. Le prince Édouard, toujours à pied à la tête de ses montagnards, vêtu comme eux, se nourrissant comme eux, traverse le pays de Badenoch, le pays d’Athol, le Perthshire, s’empare de Perth, ville considérable dans l’Écosse. (15 septembre 1745) Ce fut là qu’il fut proclamé solennellement régent d’Angleterre, de France, d’Écosse, et d’Irlande, pour son père Jacques III. Ce titre de régent de France que s’arrogeait un prince à peine maître d’une petite ville d’Écosse, et qui ne pouvait se soutenir que par les secours du roi de France, était une suite de l’usage étonnant qui a prévalu que les rois d’Angleterre prennent le titre de rois de France; usage qui devrait être aboli, et qui ne l’est pas parce que les hommes ne songent jamais à réformer les abus que quand ils deviennent importants et dangereux. 

Le duc de Perth, le lord George Murray, arrivèrent alors à Perth, et firent serment au prince. Ils amenèrent de nouvelles troupes; une compagnie entière d’un régiment écossais au service de la cour déserta pour se ranger sous ses drapeaux. Il prend Dunde, Drummond, Newbourg. On tint un conseil de guerre les avis se partageaient sur la marche. Le prince dit qu’il fallait aller droit à Édimbourg, la capitale de l’Écosse. Mais comment espérer de prendre Édimbourg avec si peu de monde et point de canon? Il avait des partisans dans la ville, mais tous les citoyens n’étaient pas pour lui. « Il faut me montrer, dit-il, pour les faire déclarer tous. » Et sans perdre de temps il marche à la capitale (19 septembre), il arrive; il s’empare de la porte. L’alarme est dans la ville; les uns veulent reconnaître l’héritier de leurs anciens rois, les autres tiennent pour le gouvernement. On craint le pillage; les citoyens les plus riches transportent leurs effets dans le château; le gouverneur Guest s’y retire avec quatre cents soldats de garnison. Les magistrats se rendent à la porte dont Charles-Édouard était maître. Le prévôt d’Édimbourg, nommé Stuart, qu’on soupçonna d’être d’intelligence avec lui, paraît en sa présence, et demande d’un air éperdu ce qu’il faut faire. « Tomber à ses genoux, lui répondit un habitant, et le reconnaître. » Il fut aussitôt proclamé dans la capitale(25).

Cependant on mettait dans Londres sa tête à prix. Les seigneurs de la régence, pendant l’absence du roi George firent proclamer qu’on donnerait trente mille livres sterling à celui qui le livrerait. Cette proscription était une suite de l’acte du parlement fait la dix-septième année du règne du roi, et d’autres actes du même parlement. La reine Anne elle-même avait été forcée de proscrire son propre frère, à qui, dans les derniers temps, elle aurait voulu laisser sa couronne si elle n’avait consulté que ses sentiments. Elle avait mis sa tête à quatre mille livres, et le parlement la mit à quatre-vingt mille. 

Si une telle proscription est une maxime d’État, c’en est une bien difficile à concilier avec ces principes de modération que toutes les cours font gloire d’étaler. Le prince Charles-Édouard pouvait faire une proclamation pareille; mais il crut fortifier sa cause, et la rendre plus respectable, en opposant, quelques mois après, à ces proclamations sanguinaires, des manifestes dans lesquels il défendait à ses adhérents d’attenter à la personne du roi régnant et d’aucun prince de la maison d’Hanovre. 

D’ailleurs il ne songea qu’à profiter de cette première ardeur de sa faction qu’il ne fallait pas laisser ralentir. à peine était-il maître de la ville d’Édimbourg qu’il apprit qu’il pouvait donner une bataille, et il se hâta de la donner. Il sut que le général Cope s’avançait contre lui avec des troupes réglées, qu’on assemblait les milices, qu’on formait des régiments en Angleterre, qu’on en faisait revenir de Flandre, qu’enfin il n’y avait pas un moment à perdre. Il sort d’Édimbourg sans y laisser un seul soldat, et marche avec environ trois mille montagnards vers les Anglais, qui étaient au nombre de plus de quatre mille: ils avaient deux régiments de dragons. La cavalerie du prince n’était composée que de quelques chevaux de bagage. Il ne se donna ni le temps ni la peine de faire venir ses canons de campagne. Il savait qu’il y en avait six dans l’armée ennemie; mais rien ne l’arrêta. Il atteignit les ennemis à sept milles d’Édimbourg, à Preston-Pans. A peine est-il arrivé qu’il range son armée en bataille. Le duc de Perth et le lord George Murray commandaient l’un la gauche et l’autre la droite de l’armée, c’est-à-dire chacun environ sept ou huit cents hommes. Charles-Édouard était si rempli de l’idée qu’il devait vaincre qu’avant de charger les ennemis il remarqua un défilé par où ils pouvaient se retirer, et il le fit occuper par cinq cents montagnards. Il engagea donc le combat suivi d’environ deux mille cinq cents hommes seulement, ne pouvant avoir ni seconde ligne ni corps de réserve. Il tire son épée, et jetant le fourreau loin de lui: « Mes amis, dit-il, je ne la remettrai dans le fourreau que quand vous serez libres et heureux. » Il était arrivé sur le champ de bataille presque aussitôt que l’ennemi: il ne lui donna pas le temps de faire des décharges d’artillerie. Toute sa troupe marche rapidement aux Anglais sans garder de rang, ayant des cornemuses pour trompettes; ils tirent à vingt pas; ils jettent aussitôt leurs fusils, mettent d’une main leurs boucliers sur leur tête, et, se précipitant entre les hommes et les chevaux, ils tuent les chevaux à coups de poignards, et attaquent les hommes le sabre à la main (2 octobre 1745). Tout ce qui est nouveau et inattendu saisit toujours. Cette nouvelle manière de combattre effraya les Anglais: la force du corps, qui n’est aujourd’hui d’aucun avantage dans les autres batailles, était beaucoup dans celle-ci. Les Anglais plièrent de tous côtés sans résistance; on en tua huit cents; le reste fuyait par l’endroit que le prince avait remarqué, et ce fut là même qu’on en fit quatorze cents prisonniers. Tout tomba au pouvoir du vainqueur; il se fit une cavalerie avec les chevaux des dragons ennemis. Le général Cope fut obligé de fuir, lui quinzième(26). La nation murmura contre lui: on l’accusa devant une cour martiale de n’avoir pas pris assez de mesures; mais il fut justifié, et il demeura constant que les véritables raisons qui avaient décidé de la bataille étaient la présence d’un prince qui inspirait à son parti une confiance audacieuse, et surtout cette manière nouvelle d’attaquer qui étonna les Anglais. C’est un avantage qui réussit presque toujours les premières fois, et que peut-être ceux qui commandent les armées ne songent pas assez à se procurer. 

Le prince Édouard, dans cette journée, ne perdit pas soixante hommes. Il ne fut embarrassé dans sa victoire que de ses prisonniers: leur nombre était presque égal à celui des vainqueurs. Il n’avait point de places fortes; ainsi, ne pouvant garder ses prisonniers, il les renvoya sur leur parole, après les avoir fait jurer de ne point porter les armes contre lui d’une année. Il garda seulement les blessés pour en avoir soin. Cette magnanimité devait lui faire de nouveaux partisans. 

Peu de jours après cette victoire, un vaisseau français et un espagnol abordèrent heureusement sur les côtes, et y apportèrent de l’argent et de nouvelles espérances: il y avait, sur ces vaisseaux, des officiers irlandais qui, ayant servi en France et en Espagne, étaient capables de discipliner ses troupes. Le vaisseau français lui amena, le 1l octobre, au port de Montrose, un envoyé(27) secret du roi de France, qui débarqua de l’argent et des armes. Le prince, retourné dans Édimbourg, vit bientôt après augmenter son armée jusqu’à près de six mille hommes(28). L’ordre s’introduisait dans ses troupes et dans ses affaires. Il avait une cour, des officiers, des secrétaires d’État. On lui fournissait de l’argent de plus de trente milles à la ronde. Nul ennemi ne paraissait; mais il lui fallait le château d’Édimbourg, seule place véritablement forte qui puisse servir dans le besoin de magasin et de retraite, et tenir en respect la capitale. Le château d’Édimbourg est bâti sur un roc escarpé; il a un large fossé taillé dans le roc, et des murailles de douze pieds d’épaisseur. La place, quoique irrégulière, exige un siège régulier, et surtout du gros canon. Le prince n’en avait point. Il se vit obligé de permettre à la ville de faire avec le commandant Guest un accord par lequel la ville fournirait des vivres au château, et le château ne tirerait point sur elle. 

Ce contre-temps ne parut pas déranger ses affaires. La cour de Londres le craignait beaucoup, puisqu’elle cherchait à le rendre odieux dans l’esprit des peuples: elle lui reprochait d’être né catholique romain, et de venir bouleverser la religion et les lois du pays. Il ne cessait de protester qu’il respecterait la religion et les lois, et que les anglicans et les presbytériens n’auraient pas plus à craindre de lui, quoique né catholique, que du roi George né luthérien. On ne voyait dans sa cour aucun prêtre(29): il n’exigeait pas même que dans les paroisses on le nommât dans les prières, et il se contentait qu’on priât en général pour le roi et la famille royale sans désigner personne. 

Le roi d’Angleterre était revenu en hâte, le 11 septembre, pour s’opposer aux progrès de la révolution; la perte de la bataille de Preston-Pans l’alarma au point qu’il ne se crut pas assez fort pour résister avec les milices anglaises. Plusieurs seigneurs levaient des régiments de milices à leurs dépens en sa faveur, et le parti whig surtout, qui est le dominant en Angleterre, prenait à coeur la conservation du gouvernement qu’il avait établi, et de la famille qu’il avait mise sur le trône; mais si le prince Édouard recevait de nouveaux secours et avait de nouveaux succès, ces milices mêmes pouvaient se tourner contre le roi George. Il exigea d’abord un nouveau serment des milices de la ville de Londres; ce serment de fidélité portait ces propres mots: « J’abhorre, je déteste, je rejette comme un sentiment impie cette damnable doctrine, que des princes excommuniés par le pape peuvent être déposés et assassinés par leurs sujets ou quelque autre que ce soit, etc. » Mais il ne s’agissait ni d’excommunication ni du pape dans cette affaire, et quant à l’assassinat, on ne pouvait guère en craindre d’autres que celui qui avait été solennellement proposé au prix de trente mille livres sterling. (14 septembre) On ordonna, selon l’usage pratiqué dans les temps de troubles depuis Guillaume III, à tous les prêtres catholiques de sortir de Londres et de son territoire. Mais ce n’étaient pas les prêtres catholiques qui étaient dangereux. Ceux de cette religion ne composaient qu’une petite partie du peuple d’Angleterre. C’était la valeur du prince Édouard qui était réellement à redouter; c’était l’intrépidité d’une armée victorieuse animée par des succès inespérés. Le roi George se crut obligé de faire revenir six mille hommes des troupes de Flandre, et d’en demander encore six mille aux Hollandais, suivant les traités faits avec la république. 

Les États-Généraux lui envoyèrent précisément les mêmes troupes qui, par la capitulation de Tournai et de Dendermonde, ne devaient servir de dix-huit mois(30). Elles avaient promis de ne faire aucun service, « pas même dans les places les plus éloignées des frontières », et les États justifiaient cette infraction en disant que l’Angleterre n’était point place frontière. Elles devaient mettre bas les armes devant les troupes de France, mais on alléguait que ce n’était pas contre des Français qu’elles allaient combattre; elles ne devaient passer à aucun service étranger, et on répondait qu’en effet elles n’étaient point dans un service étranger puisqu’elles étaient aux ordres et à la solde des États-Généraux. 

C’est par de telles distinctions qu’on éludait la capitulation qui semblait la plus précise, mais dans laquelle on n’avait pas spécifié un cas que personne n’avait prévu. 

Quoiqu’il se passât alors d’autres grands événements, je suivrai celui de la révolution d’Angleterre, et l’ordre des matières sera préféré à l’ordre des temps, qui n’en souffrira pas. Rien ne prouve mieux les alarmes que l’excès des précautions. Je ne puis m’empêcher de parler ici d’un artifice dont on se servit pour rendre la personne de Charles-Édouard odieuse dans Londres. On fit imprimer un journal imaginaire dans lequel on comparait les événements rapportés dans les gazettes, sous le gouvernement du roi George, à ceux qu’on supposait sous la domination d’un prince catholique. 

A présent, disait-on, nos gazettes nous apprennent, tantôt qu’on à porté à la Banque les trésors enlevés aux vaisseaux français et espagnols, tantôt que nous avons rasé Porto-Bello, tantôt que nous avons pris Louisbourg, et que nous sommes maîtres du commerce. Voici ce que nos gazettes diront sous la domination du prétendant: Aujourd’hui, il a été proclamé dans les marchés de Londres, par des montagnards et par des moines. Plusieurs maisons ont été brûlées, et plusieurs citoyens massacrés. 
 

« Le 4, la maison du Sud et la maison des Indes ont été changées en couvents. 
« Le 20, ou a mis en prison six membres du parlement. 
« Le 26, on a cédé trois ports d’Angleterre aux Français. 
« Le 28, la loi habeas corpus a été abolie, et on à passé un nouvel acte pour brûler les hérétiques. 
« Le 29, le P. Poignardini, jésuite italien, a été nommé garde du sceau privé. »

Cependant on suspendait en effet, le 28 octobre, la loi habeas corpus. C’est une loi regardée comme fondamentale en Angleterre, et comme le boulevard de la liberté de la nation. Par cette loi, le roi ne peut faire emprisonner aucun citoyen sans qu’il soit interrogé dans les vingt-quatre heures, et relâché sous caution jusqu’à ce que son procès lui soit fait; et s’il a été arrêté injustement, le secrétaire d’État doit être condamné à lui payer chèrement chaque heure. 

Le roi n’a pas le droit de faire arrêter un membre du parlement, sons quelque prétexte que ce puisse être, sans le consentement de la chambre. Le parlement, dans les temps de rébellion, suspend toujours ces lois par un acte particulier pour un certain temps, et donne pouvoir au roi de s’assurer, pendant ce temps seulement, des personnes suspectes. Il n’y eut aucun membre des deux chambres qui donnât sur lui la moindre prise. Quelques-uns cependant étaient soupçonnés par la voix publique d’être jacobites; et il y avait des citoyens dans Londres qui étaient sourdement de ce parti; mais aucun ne voulait hasarder sa fortune et sa vie sur des espérances incertaines. La défiance et l’inquiétude tenaient en suspens tous les esprits; on craignait de se parler. C’est un crime en ce pays de boire à la santé d’un prince proscrit qui dispute la couronne, comme autrefois à Rome c’en était un, sous un empereur régnant, d’avoir chez soi la statue de son compétiteur. On buvait à Londres à la santé du roi et du prince, ce qui pouvait aussi bien signifier le roi Jacques et son fils le prince Charle-Édouard que le roi George et son fils aîné le prince de Galles(31). Les partisans secrets de la révolution se contentaient de faire imprimer des écrits tellement mesurés que le parti pouvait aisément les entendre sans que le gouvernement pût les condamner. On en distribua beaucoup de cette espèce; un entre autres par lequel on avertissait « qu’il y avait un jeune homme de grande espérance qui était prêt de faire une fortune considérable; qu’en peu de temps il s’était fait plus de vingt mille livres de rente, mais qu’il avait besoin d’amis pour s’établir à Londres ». La liberté d’imprimer est un des privilèges dont les Anglais sont le plus jaloux. La loi ne permet pas d’attrouper le peuple et de le haranguer; mais elle permet de parler par écrit à la nation entière. Le gouvernement fit visiter toutes les imprimeries; mais, n’ayant le droit d’en faire fermer aucune sans un délit constaté, il les laissa subsister toutes. 

La fermentation commença à se manifester dans Londres quand on apprit que le prince Édouard s’était avancé jusqu’à Carlisle, et qu’il s’était rendu maître de la ville (26 novembre 1745(32)); que ses forces augmentaient, et qu’enfin il était à Derby (4 décembre), dans l’Angleterre même, à trente lieues de Londres alors il eut pour la première fois des Anglais nationaux dans ses troupes. Trois cents hommes du comté de Lancastre prirent parti dans son régiment de Manchester. La renommée, qui grossit tout, faisait son armée forte de trente mille hommes. On disait que tout le comté de Lancastre s’était déclaré. Les boutiques et la Banque furent fermées un jour à Londres(33).

CHAPITRE XXV.

SUITE DES AVENTURES DU PRINCE CHARLES-ÉDOUARD. SA DÉFAITE, SES MALHEURS ET

CEUX DE SON PARTI.

Depuis le jour que le prince Édouard aborda en Écosse ses partisans sollicitaient des secours de France; les sollicitations redoublaient avec les progrès. Quelques Irlandais qui servaient dans les troupes françaises s’imaginèrent qu’une descente en Angleterre, vers Plymouth, serait praticable. Le trajet est court de Calais ou de Boulogne vers les côtes. Ils ne voulaient point une flotte de vaisseaux de guerre, dont l’équipement eût consumé trop de temps, et dont l’appareil seul eût averti les escadres anglaises de s’opposer au débarquement. Ils prétendaient qu’on pourrait débarquer huit ou dix mille hommes et du canon pendant la nuit; qu’il ne fallait que des vaisseaux marchands et quelques corsaires pour une telle tentative; et ils assuraient que, dès qu’on serait débarqué, une partie de l’Angleterre se joindrait à l’armée de France, qui bientôt pourrait se réunir auprès de Londres avec les troupes du prince. Ils faisaient envisager enfin une révolution prompte et entière. Ils demandèrent pour chef de cette entreprise le duc de Richelieu, qui, par le service rendu dans la journée de Fontenoy et par la réputation qu’il avait en Europe, était plus capable qu’un autre de conduire avec vivacité cette affaire hardie et délicate. Ils pressèrent tant qu’on leur accorda enfin ce qu’ils demandaient. Lally, qui depuis fut lieutenant général, et qui a péri d’une mort si tragique, était l’âme de l’entreprise. L’écrivain de cette histoire, qui travailla longtemps avec lui, peut assurer qu’il n’a jamais vu d’homme plus zélé, et qu’il ne manqua à l’entreprise que la possibilité. On ne pouvait se mettre en mer vis-à-vis des escadres anglaises, et cette tentative fut regardée à Londres comme absurde. 

On ne put faire passer au prince que quelques petits secours d’hommes et d’argent, par la mer Germanique et par l’est de l’Écosse. Le lord Drummond, frère du duc de Perth, officier au service de France, arriva heureusement avec quelques piquets de trois compagnies du régiment royal-écossais. Dès qu’il fut débarqué à Montrose, il fit publier(34) qu’il venait par ordre du roi de France secourir le prince de Galles, régent d’Écosse, son allié, et faire la guerre au roi d’Angleterre, électeur d’Hanovre. Alors les troupes hollandaises, qui par leur capitulation ne pouvaient servir contre le roi de France, furent obligées de se conformer à cette loi de la guerre, si longtemps éludée. On les fit repasser en Hollande, tandis que la cour de Londres faisait revenir six mille Hessois à leur place. Ce besoin de troupes étrangères était un aveu du danger que l’on courait. Le prétendant faisait répandre dans le nord et dans l’occident de l’Angleterre de nouveaux manifestes par lesquels il invitait la nation à se joindre à lui. Il déclarait qu’il traiterait les prisonniers de guerre comme on traiterait les siens, et il renouvelait expressément à ses partisans la défense d’attenter à la personne du roi régnant et à celle des princes de sa maison. Ces proclamations, qui paraissaient si généreuses dans un prince dont on avait mis la tête à prix, eurent une destinée que les maximes d’État peuvent seules justifier: elles furent brûlées par la main du bourreau. 

Il était plus important et plus nécessaire de s’opposer à ses progrès que de faire brûler ses manifestes. Les milices anglaises reprirent Édimbourg. Ces milices, répandues dans le comté de, Lancastre, lui coupent les vivres; il faut qu’il retourne sur ses pas(35). Son armée était tantôt forte, tantôt faible, parce qu’il n’avait pas de quoi la retenir continuellement sous le drapeau par un payement exact. Cependant il lui restait encore environ huit mille hommes. A peine le prince fut-il informé que les ennemis étaient à six milles de lui, près des marais de Falkirk, qu’il courut les attaquer, quoiqu’ils fussent près d’une fois plus forts que lui. On se battit de la même manière et avec la même impétuosité qu’au combat de Preston-Pans. (28 janvier 1746(36)) Ses Écossais, secondés encore d’un violent orage qui donnait au visage des Anglais, les mirent d’abord en désordre; niais, bientôt après, ils furent rompus eux-mêmes par leur propre impétuosité. Six piquets de troupes françaises les couvrirent, soutinrent le combat, et leur donnèrent le temps de se rallier. Le prince Édouard disait toujours que s’il avait eu seulement trois mille hommes de troupes réglées il se serait rendu maître de toute l’Angleterre. 

Les dragons anglais commencèrent la fuite, et toute l’armée anglaise suivit, sans que les généraux et les officiers pussent arrêter les soldats. Ils regagnèrent leur camp à l’entrée de la nuit. Ce camp était retranché, et presque entouré de marais. 

Le prince, demeuré maître du champ de bataille, prit à l’instant le parti d’aller les attaquer dans leur camp, malgré l’orage, qui redoublait avec violence. Les montagnards perdirent quelque temps à chercher dans l’obscurité leurs fusils, qu’ils avaient jetés dans l’action, suivant leur coutume. Le prince se met donc en marche avec eux pour livrer un second combat; il pénètre jusqu’au camp ennemi, l’épée à la main la terreur s’y répandit, et les troupes anglaises, deux fois battues en un jour, quoique avec peu de perte, s’enfuirent à Édimbourg. Ils n’eurent pas six cents hommes de tués dans cette journée, mais ils laissèrent leurs tentes et leurs équipages au pouvoir du vainqueur. Ces victoires faisaient beaucoup pour la gloire du prince, mais peu encore pour ses intérêts. Le duc de Cumberland marchait en Écosse; il arriva à Édimbourg le 10 février. Le prince Édouard fut obligé de lever le siège du château de Stirling. L’hiver était rude; les subsistances manquaient. Sa plus grande ressource était dans quelques partis qui erraient tantôt vers Inverness, et tantôt vers Aberdeen, pour recueillir le peu de troupes et d’argent qu’on hasardait de lui faire passer de France. La plupart de ces vaisseaux étaient observés et pris par les Anglais. Trois compagnies du régiment de Fitz-James abordèrent heureusement. Lorsque quelque petit vaisseau abordait, il était reçu avec des acclamations de joie; les femmes couraient au-devant; elles menaient par la bride les chevaux des officiers. On faisait valoir les moindres secours comme des renforts considérables(37); mais l’armée du prince Édouard n’en était pas moins pressée par le duc de Cumberland. Elle était retirée dans Inverness, et tout le pays n’était pas pour lui. Le duc de Cumberland passe enfin la rivière de Spey (23 avril 1746(38)), et marche vers Inverness; il fallut en venir à une bataille décisive. 

Le prince avait à peu près le même nombre de troupes qu’à la journée de Falkirk. Le duc de Cumberland avait quinze bataillons et neuf escadrons, avec un corps de montagnards. L’avantage du nombre était toujours nécessairement du côté des Anglais; ils avaient de la cavalerie et une artillerie bien servie, ce qui leur donnait encore une très grande supériorité. Enfin ils étaient accoutumés à la manière de combattre des montagnards, qui ne les étonnait plus. Ils avaient à réparer aux yeux du duc de Cumberland la honte de leurs défaites passées. Les deux armées furent en présence le 27 avril 1746, à deux heures après midi, dans un lieu nommé Culloden. Les montagnards ne firent point leur attaque ordinaire, qui était si redoutable(39). La bataille fut entièrement perdue; et le prince, légèrement blessé, fut entraîné dans la fuite la plus précipitée. Les lieux, les temps, font l’importance de l’action. On a vu dans cette guerre, en Allemagne, en Italie, et en Flandre, des batailles de près de cent mille hommes, qui n’ont pas eu de grandes suites; mais à Culloden, une action entre onze mille hommes d’un côté, et sept à huit mille de l’autre, décida du sort de trois royaumes. Il n’y eut pas dans ce combat neuf cents hommes de tués parmi les rebelles, car c’est ainsi que leur malheur les a fait nommer en Écosse même. On ne leur fit que trois cent vingt prisonniers. Tout s’enfuit du côté d’Inverness, et y fut poursuivi par les vainqueurs. Le prince, accompagné d’une centaine d’officiers, fut obligé de se jeter dans une rivière, à trois milles d’Inverness, et de la passer à la nage. Quand il eut gagné l’autre bord, il vit de loin les flammes au milieu desquelles périssaient cinq ou six cents montagnards, dans une grange à laquelle le vainqueur avait mis le feu, et il entendit leurs cris. 

Il y avait plusieurs femmes dans son armée: une entre autres, nommée Mme de Seford, qui avait combattu à la tête des troupes de montagnards qu’elle avait amenées; elle échappa à la poursuite; quatre autres furent prises. Tous les officiers français furent faits prisonniers de guerre, et celui qui faisait la fonction de ministre de France auprès du prince Édouard se rendit prisonnier dans Inverness. Les Anglais n’eurent que cinquante hommes de tués et deux cent cinquante-neuf de blessés dans cet affaire décisive(40).

Le duc de Cumberland fit distribuer cinq mille livres sterling (environ cent quinze mille livres de France) aux soldats: c’était un argent qu’il avait reçu du maire de Londres; il avait été fourni par quelques citoyens, qui ne l’avaient donné qu’à cette condition. Cette singularité prouvait encore que le parti le plus riche devait être victorieux. On ne donna pas un moment de relâche aux vaincus; on les poursuivit partout. Les simples soldats se retiraient aisément dans leurs montagnes et dans leurs déserts. Les officiers se sauvaient avec plus de peine: les uns étaient trahis et livrés; les autres se rendaient eux-mêmes, dans l’espérance du pardon. Le prince Édouard, Sullivan, Sheridan, et quelques-uns de ses adhérents, se retirèrent d’abord dans les ruines du fort Auguste, dont il fallut bientôt sorti(41). A mesure qu’il s’éloignait, il voyait diminuer le nombre de ses amis. La division se mettait parmi eux, et ils se reprochaient l’un à l’autre leurs malheurs; ils s’aigrissaient dans leurs contestations sur les partis qu’il fallait prendre; plusieurs se retirèrent: il ne lui resta que Sheridan et Sullivan, qui l’avaient suivi quand il partit de France. 

Il marcha avec eux cinq jours et cinq nuits, sans presque prendre un moment de repos, et manquant souvent de nourriture. Ses ennemis le suivaient à la piste. Tous les environs étaient remplis de soldats qui le cherchaient, et le prix mis à sa tête redoublait leur diligence(42). Les horreurs du sort qu’il éprouvait étaient en tout semblables à celles où fut réduit son grand-oncle Charles II, après la bataille de Worcester(43), aussi funeste que celle de Culloden. Il n’y a pas d’exemple sur la terre d’une suite de calamités aussi singulières et aussi horribles que celles qui avaient affligé toute sa maison. Il était né dans l’exil, et il n’en était sorti que pour tramer après des victoires ses partisans sur l’échafaud, et pour errer dans des montagnes. Son père, chassé au berceau du palais des rois et de sa patrie, dont il avait été reconnu l’héritier légitime, avait fait comme lui des tentatives qui n’avaient abouti qu’au supplice de ses partisans. Tout ce long amas d’infortunes uniques se présentait sans cesse au coeur du prince, et il ne perdait pas l’espérance. Il marchait à pied, sans appareil à sa blessure, sans aucun secours, à travers ses ennemis; il arriva enfin dans un petit port nommé Arizaig, à l’occident septentrional de l’Écosse. 

La fortune sembla vouloir alors le consoler. Deux armateurs de Nantes faisaient voile vers cet endroit, et lui apportaient de l’argent, des hommes et des vivres; mais, avant qu’ils abordassent, les recherches continuelles qu’on faisait de sa personne l’obligèrent de partir du seul endroit où il pouvait alors trouver sa sûreté; et à peine furent-ils à quelques milles de ce port qu’il apprit que ces deux vaisseaux avaient abordé, et qu’ils s’en étaient retournés. Ce contre-temps aggravait encore son infortune. Il fallait toujours fuir et se cacher. Onel(44), un de ses partisans irlandais au service d’Espagne, qui le joignit dans ces cruelles conjonctures, lui dit qu’il pouvait trouver une retraite assurée dans une petite île voisine, nommée Stornay, la dernière qui est au nord-ouest de l’Écosse. Ils s’embarquèrent dans un bateau de pécheur: ils arrivent dans cet asile; mais à peine sont-ils sur le rivage qu’ils apprennent qu’un détachement de l’armée du duc de Cumberland est dans l’île(45). Le prince et ses amis furent obligés de passer la nuit dans un marais pour se dérober à une poursuite si opiniâtre. Ils hasardèrent au point du jour de rentrer dans leur petite barque, et de se remettre en mer sans provisions et sans savoir quelle route tenir. à peine eurent-ils vogué deux milles qu’ils furent entourés de vaisseaux ennemis. 

Il n’y avait plus de salut qu’en échouant entre des rochers sur le rivage d’une petite île déserte et presque inabordable. Ce qui, en d’autres temps, eût été regardé comme une des plus cruelles infortunes, fut pour eux leur unique ressource. Ils cachèrent leur barque derrière un rocher, et attendirent dans ce désert que les vaisseaux anglais fussent éloignés, ou que la mort vînt finir tant de désastres. Il ne restait au prince, à ses amis, et aux matelots, qu’un peu d’eau-de-vie pour soutenir leur vie malheureuse. On trouva par hasard quelques poissons secs, que des pêcheurs, poussés par la tempête, avaient laissés sur le rivage. On rama d’île en île, quand les vaisseaux ennemis ne parurent plus. Le prince aborde dans cette même île de West(46) où il était venu prendre terre lorsqu’il arriva de France. Il y trouve un peu de secours et de repos; mais cette légère consolation ne dura guère. Des milices du duc de Cumberland arrivèrent au bout de trois jours dans ce nouvel asile. La mort ou la captivité paraissait inévitable. 

Le prince, avec ses deux compagnons, se cacha trois jours et trois nuits dans une caverne. Il fut encore trop heureux de se rembarquer et de fuir dans une autre île déserte, où il resta huit jours avec quelques provisions d’eau-de-vie, de pain d’orge, et de poisson salé. On ne pouvait sortir de ce désert et regagner l’Écosse qu’en risquant de tomber entre les mains des Anglais, qui bordaient le rivage; mais il fallait ou périr par la faim ou prendre ce parti. 

Ils se remettent donc en mer, et ils abordent pendant la nuit. Ils erraient sur le rivage, n’ayant pour habits que des lambeaux déchirés de vêtements à l’usage des montagnards. Ils rencontrèrent au point du jour une demoiselle à cheval, suivie d’un jeune domestique. Ils hasardèrent de lui parler(47). Cette demoiselle était de la maison de Macdonald, attachée aux Stuarts. Le prince, qui l’avait vue dans le temps de ses succès, la reconnut et s’en fit reconnaître. Elle se jeta à ses pieds: le prince, ses amis, et elle, fondaient en larmes, et les pleurs que Mlle de Macdonald versait dans cette entrevue, si singulière et si touchante, redoublaient par le danger où elle voyait le prince. On ne pouvait faire un pas sans risquer d’être pris. Elle conseilla au prince de se cacher dans une caverne qu’elle lui indiqua, au pied d’une montagne, près de la cabane d’un montagnard connu d’elle et affidé, et elle promit de venir le prendre dans cette retraite, ou de lui envoyer quelque personne sûre qui se chargerait de le conduire. 

Le prince s’enfonça donc encore dans une caverne avec ses fidèles compagnons. Le paysan montagnard leur fournit un peu de farine d’orge détrempée dans de l’eau; mais ils perdirent toute espérance lorsque, ayant passé deux jours dans ce lieu affreux, personne ne vint à leur secours. Tous les environs étaient garnis de milices. Il ne restait plus de vivres à ces fugitifs. Une maladie cruelle affaiblissait le prince: son corps était couvert de boutons ulcérés. Cet état, ce qu’il avait souffert, et tout ce qu’il avait à craindre, mettaient le comble à cet excès des plus horribles misères que la nature humaine puisse éprouver; mais il n’était pas au bout. 

Mlle de Macdonald envoie enfin un exprès dans la caverne, et cet exprès leur apprend que la retraite dans le continent est impossible; qu’il faut fuir encore dans une petite île nommée Benbecula, et s’y réfugier dans la maison d’un pauvre gentilhomme qu’on leur indique; que Mlle de Macdonald s’y trouvera, et que là on verra les arrangements qu’on pourra prendre pour leur sûreté. La même barque qui les avait portés au continent les transporte donc dans cette île. Ils marchent vers la maison de ce gentilhomme. Mlle de Macdonald s’embarque à quelques milles de là pour les aller trouver; mais ils sont à peine arrivés dans l’île qu’ils apprennent que le gentilhomme chez lequel ils comptaient trouver un asile avait été enlevé la nuit avec toute sa famille. Le prince et ses amis se cachent encore dans des marais. Onel enfin va à la découverte. Il rencontra Mlle de Macdonald dans une chaumière: elle lui dit qu’elle pouvait sauver le prince en lui donnant des habits de servante qu’elle avait apportés avec elle; mais qu’elle ne pouvait sauver que lui, qu’une seule personne de plus serait suspecte. Ces deux hommes n’hésitèrent pas à préférer son salut au leur. Ils se séparèrent en pleurant. Charles-Édouard prit des habits de servante, et suivit, sous le nom de Betty, Mlle de Macdonald. Les dangers ne cessèrent pas malgré ce déguisement. Cette demoiselle et le prince, déguisé, se réfugièrent d’abord dans l’île de Skye, à l’occident de l’Écosse. 

Ils étaient dans la maison d’un gentilhomme, lorsque cette maison est tout à coup investie par les milices ennemies. Le prince ouvre lui-même la porte aux soldats. Il eut le bonheur de n’être pas reconnu; mais bientôt après on sut dans l’île qu’il était dans ce château. Alors il fallut se séparer de Mlle de Macdonald, et s’abandonner seul à sa destinée. Il marcha dix milles suivi d’un simple batelier. Enfin, pressé de la faim et prêt à succomber, il se hasarda d’entrer dans une maison dont il savait bien que le maître n’était pas de son parti. «  Le fils de votre roi, lui dit-il, vient vous demander du pain et un habit. Je sais que vous êtes mon ennemi; mais je vous crois assez de vertu pour ne pas abuser de ma confiance et de mon malheur. Prenez les misérables vêtements qui me couvrent, gardez-les; vous pourrez me les apporter un jour dans le palais des rois de la Grande-Bretagne. » Le gentilhomme auquel il s’adressait fut touché comme il devait l’être. Il s’empressa de le secourir, autant que la pauvreté de ce pays peut le permettre, et lui garda le secret. 

De cette île il regagna encore l’Écosse, et se rendit dans la tribu de Morar, qui lui était affectionnée; il erra ensuite dans le Lochaber, dans le Badenoch. Ce fut là qu’il apprit qu’on avait arrêté Mlle de Macdonald, sa bienfaitrice, et presque tous ceux qui l’avaient reçu. Il vit la liste de tous ses partisans condamnés par coutumace. C’est ce qu’on appelle en Angleterre un acte d’attainder. Il était toujours en danger lui-même, et les seules nouvelles qui lui venaient étaient celles de la prison de ses serviteurs dont on préparait la mort. 

Le bruit se répandit alors en France que ce prince était au pouvoir de ses ennemis. Ses agents de Versailles, effrayés, supplièrent le roi de permettre qu’au moins on fît écrire en sa faveur. Il y avait en France plusieurs prisonniers de guerre anglais, et les partisans du prétendant s’imaginèrent que cette considération pourrait retenir la vengeance de la cour d’Angleterre, et prévenir l’effusion du sang qu’on s’attendait à voir verser sur les échafauds. Le marquis d’Argenson, alors ministre des affaires étrangères et frère du secrétaire de la guerre, s’adressa à l’ambassadeur des Provinces-Unies, M. Van Hoey, comme à un médiateur. Ces deux ministres se ressemblaient en un point qui les rendait différents de presque tous les hommes d’État: c’est qu’ils mettaient toujours de la franchise et de l’humanité où les autres n’emploient guère que la politique. 

L’ambassadeur Van Hoey écrivit donc une longue lettre au duc de Newcastle, secrétaire d’État d’Angleterre. « Puissiez-vous, lui disait-il, bannir cet art pernicieux que la discorde a enfanté pour exciter les hommes à se détruire mutuellement! Misérables politiques qui substituent la vengeance, la haine, la méfiance, l’avidité, aux préceptes divins de la gloire des rois et du salut des peuples! » 

Cette exhortation semblait être, pour la substance et pour les expressions, d’un autre temps que le nôtre: on la qualifia d’homélie; elle choqua le roi d’Angleterre au lieu de l’adoucir. Il fit porter ses plaintes aux États-Généraux de ce que leur ambassadeur avait osé lui envoyer des remontrances d’un roi ennemi sur la conduite qu’il avait à tenir envers des sujets rebelles. Le duc de Newcastle écrivit que c’était un procédé inouï. Les États-Généraux réprimandèrent vivement leur ambassadeur, et lui ordonnèrent de faire excuse au duc de Newcastle, et de réparer sa faute. L’ambassadeur, convaincu qu’il n’en avait point fait, obéit, et écrivit que « s’il avait manqué, c’était un malheur inséparable de la condition humaine ». Il pouvait avoir manqué aux lois de la politique, mais non à celles de l’humanité. Le ministère anglais et les États-Généraux devaient savoir combien le roi de France était en droit d’intercéder pour les Écossais: ils devaient savoir que quand Louis XIII eut pris la Rochelle, secourue en vain par les armées navales du roi d’Angleterre Jacques Ier(48), ce roi envoya le chevalier Montaigu au roi de France pour le prier de faire grâce aux Rochellois rebelles, et Louis XIII eut égard à cette prière. Le ministère anglais n’eut pas la même clémence. 

Il commença par tâcher de rendre le prince Charles-Édouard méprisable aux yeux du peuple, parce qu’il avait été terrible. On fit porter publiquement dans Édimbourg les drapeaux pris à la journée de Culloden; le bourreau portait celui du prince; les autres étaient entre les mains des ramoneurs de cheminée, et le bourreau les brûla tous dans la place publique. Cette farce était le prélude des tragédies sanglantes qui suivirent. 

On commença, le 10 auguste 1746, par exécuter dix-sept officiers. Le plus considérable était le colonel du régiment de Manchester, nommé Townley: il fut traîné avec huit officiers sur la claie au lieu du supplice dans la plaine du Kennington près de Londres, et, après qu’on les eut pendus, on leur arracha le coeur dont on leur battit les joues, et on mit leurs membres en quartiers. Ce supplice est un reste d’une ancienne barbarie. On arrachait le coeur autrefois aux criminels condamnés, quand ils respiraient encore. On ne fait aujourd’hui cette exécution que quand ils sont étranglés. Leur mort est moins cruelle, et l’appareil sanguinaire qu’on y ajoute sert à effrayer la multitude. Il n’y eut aucun d’eux qui ne protestât, avant de mourir, qu’il périssait pour une juste cause, et qui n’excitât le peuple à combattre pour elle. Deux jours après, trois pairs écossais furent condamnés à perdre la tête. 

On sait qu’en Angleterre les lois ne considèrent comme nobles que les lords, c’est-à-dire les pairs. Ils sont jugés, pour crime de haute trahison, d’une autre manière que le reste de la nation. Ou choisit, pour présider à leur jugement, un pair à qui on donne le titre de grand steward du royaume. Ce nom répond à peu près à celui de grand sénéchal. Les pairs de la Grande-Bretagne reçoivent alors ses ordres. Il les convoque dans la grande salle de Westminster par des lettres scellées de son sceau, et écrites en latin. Il faut qu’il ait au moins douze pairs avec lui pour prononcer l’arrêt. Les séances se tiennent avec le plus grand appareil: il s’assied sous un dais; le clerc de la couronne délivre sa commission à un roi d’armes, qui la lui présente à genoux; six massiers l’accompagnent toujours, et sont aux portières de son carrosse quand il se rend à la salle et quand il en sort, et il a cent guinées par jour pendant l’instruction du procès. Quand les pairs accusés sont amenés devant lui et devant les pairs, leurs juges, un sergent d’armes crie trois fois: Oyez, en ancienne langue française. Un huissier porte devant l’accusé une hache dont le tranchant est tourné vers le grand steward, et quand l’arrêt de mort est prononcé on tourne alors la hache vers le coupable. 

(12 auguste 1746) Ce fut avec ces cérémonies lugubres qu’on amena à Westminster les trois lords Balmerino, Kilmarnock, Cromarty. Le chancelier faisait les fonctions de steward: ils furent tous trois convaincus d’avoir porté les armes pour le prétendant, et condamnés à être pendus et écartelés selon la loi. Le grand steward, qui leur prononça l’arrêt, leur annonça en même temps que le roi, en vertu de la prérogative de sa couronne, changeait ce supplice en celui de perdre la tête. L’épouse du lord Cromarty, qui avait huit enfants et qui était enceinte du neuvième, alla avec sa famille se jeter aux pieds du roi, et obtint la grâce de son mari. 

(29 auguste) Les deux autres furent exécutés. Kilmarnock, monté sur l’échafaud, sembla témoigner du repentir. Balmerino y porta une intrépidité inébranlable. Il voulut mourir dans le même habit uniforme sous lequel il avait combattu. Le gouverneur de la tour ayant crié selon l’usage: Vive le roi George! Balmerino répondit hautement: Vive le roi Jacques et son digne fils! Il brava la mort comme il avait bravé ses juges. 

On voyait presque tous les jours des exécutions; on remplissait les prisons d’accusés. Un secrétaire du prince Édouard, nommé Murray, racheta sa vie en découvrant au gouvernement des secrets qui firent connaître au roi le danger qu’il avait couru(49). Il fit voir qu’il y avait en effet dans Londres et dans les provinces un parti caché, et que ce parti avait fourni d’assez grandes sommes d’argent. Mais, soit que ces aveux ne fussent pas assez circonstanciés, soit plutôt que le gouvernement craignît d’irriter la nation par des recherches odieuses, on se contenta de poursuivre ceux qui avaient une part évidente à la rébellion. Dix furent exécutés à York, dix à Carlisle, quarante-sept à Londres: au mois de novembre on fit tirer au sort des soldats et des bas officiers, dont le vingtième subit la mort et le reste fut transporté dans les colonies. On fit mourir encore au même mois soixante et dix personnes à Penrith, à Brumpton, et à York, dix à Carlisle, neuf à Londres. Un prêtre anglican, qui avait eu l’imprudence de demander au prince Édouard l’évêché de Carlisle tandis que ce prince était en possession de cette ville, y fut mené à la potence en habits pontificaux; il harangua fortement le peuple en faveur de la famille du roi Jacques, et il pria Dieu pour tous ceux qui périssaient comme lui dans cette querelle. 

Celui dont le sort parut le plus à plaindre fut le lord Derwentwater. Son frère aîné avait en la tête tranchée à Londres, en 1715, pour avoir combattu dans la même cause; ce fut lui qui voulut que son fils, encore enfant, montât sur l’échafaud, et qui lui dit: « Soyez couvert de mon sang, et apprenez à mourir pour vos rois. » Son frère puîné, qui, s’étant échappé alors, alla servir en France, avait été enveloppé dans la condamnation de son frère aîné. Il repassa en Angleterre dès qu’il sut qu’il pouvait être utile au prince Édouard; mais le vaisseau sur lequel il s’était embarqué avec son fils et plusieurs officiers, des armes et de l’argent, fut pris par les Anglais. Il subit la même mort que son frère, et avec la même fermeté, en disant que le roi de France aurait soin de son fils. Ce jeune gentilhomme, qui n’était point né sujet du roi d’Angleterre, fut relâché et revint en France, où le roi exécuta en effet ce que son père s’était promis, en lui donnant une pension, à lui et à sa soeur. 

Le dernier pair qui mourut par la main du bourreau fut le lord Lovat, âgé de quatre-vingts ans(50); c’était lui qui avait été le premier moteur de l’entreprise. Il en avait jeté les fondements dès l’année 1740; les principaux mécontents s’étaient assemblés secrètement chez lui; il devait faire soulever les clans en 1743, lorsque le prince Charles-Édouard s’embarqua. Il employa, autant qu’il le put, les subterfuges des lois à défendre un reste de vie qu’il perdit enfin sur l’échafaud; mais il mourut avec autant de grandeur d’âme qu’il avait mis dans sa conduite de finesse et d’art(51); il prononça tout haut ce vers d’Horace avant de recevoir le coup: 
 

Dulce et decorum est pro patria mori. 
Od.II, lib. III.

Ce qu’il y eut de plus étrange, et ce qu’on ne peut guère voir qu’en Angleterre, c’est qu’un jeune étudiant d’Oxford, nommé Painter, dévoué au parti jacobite et enivré de ce fanatisme qui produit tant de choses extraordinaires dans les imaginations ardentes, demanda à mourir à la place du vieillard condamné. Il fit les plus pressantes instances, qu’on n’eut garde d’écouter. Ce jeune homme ne connaissait point Lovat; mais il savait qu’il avait été le chef de la conspiration, et le regardait comme un homme respectable et nécessaire. 

Le gouvernement joignit aux vengeances du passé des précautions pour l’avenir; il établit un corps de milices toujours subsistant vers les frontières d’Écosse. On dépouilla tous les seigneurs écossais de leurs droits de juridiction qui leur attachaient leurs tribus, et les chefs qui étaient demeurés fidèles furent indemnisés par des pensions et par d’autres avantages. 

Dans les inquiétudes où l’on était en France sur la destinée du prince Édouard, on avait fait partir dès le mois de juin deux petites frégates qui abordèrent heureusement sur la côte occidentale d’Écosse, où ce prince était descendu quand il commença cette entreprise malheureuse. On le chercha inutilement dans ce pays et dans plusieurs îles voisines de la côte du Lochaber. Enfin, le 29 septembre, le prince arriva par des chemins détournés, et au travers de mille périls nouveaux, au lieu où il était attendu. Ce qui est étrange, et ce qui prouve bien que tous les coeurs étaient à lui, c’est que les Anglais ne furent avertis ni du débarquement, ni du séjour, ni du départ de ces deux vaisseaux. Ils ramenèrent le prince jusqu’à la vue de Brest; mais ils trouvèrent vis-à-vis le port une escadre anglaise. On retourna alors en haute mer, et on revint ensuite vers les côtes de Bretagne, du côté de Morlaix. Une autre flotte anglaise s’y trouve encore; on hasarda de passer à travers les vaisseaux ennemis; et enfin le prince, après tant de malheurs et de dangers, arriva, le 10 octobre 1746, au port de Saint-Pol-de-Léon, avec quelques-uns de ses partisans échappés comme lui à la recherche des vainqueurs. Voilà où aboutit une aventure qui eût réussi dans les temps de la chevalerie, mais qui ne pouvait avoir de succès dans un temps où la discipline militaire, l’artillerie, et surtout l’argent, décident de tout à la longue. 

Pendant que le prince Édouard avait erré dans les montagnes et dans les îles d’Écosse, et que les échafauds étaient dressés de tous côtés pour ses partisans, son vainqueur, le duc de Cumberland, avait été reçu à Londres en triomphe; le parlement lui assigna vingt-cinq mille pièces de rente, c’est-à-dire environ cinq cent cinquante mille livres, monnaie de France, outre ce qu’il avait déjà. La nation anglaise fait elle-même ce que font ailleurs les souverains. 

Le prince Édouard ne fut pas alors au terme de ses calamités, car, étant réfugié en France et se voyant obligé à la fin d’en sortir pour satisfaire les Anglais, qui l’exigèrent dans le traité de paix, son courage, aigri par tant de secousses, ne voulut pas plier sous la nécessité. Il résista aux remontrances, aux prières, aux ordres, prétendant qu’on devait lui tenir la parole de ne le pas abandonner. On se crut obligé de se saisir de sa personne(52). Il fut arrêté, garrotté, mis en prison, conduit hors de France; ce fut là le dernier coup dont la destinée accabla une génération de rois pendant trois cents années. 

Charles-Édouard, depuis ce temps, se cacha au reste de la terre. Que les hommes privés, qui se plaignent de leurs petites infortunes, jettent les yeux sur ce prince et sur ses ancêtres(53).

CHAPITRE XXVI.

LE ROI DE FRANCE, N’AYANT PU PARVENIR A LA PAIX QU’IL PROPOSE, GAGNE LA BATAILLE DE LAUFELT. ON PREND D’ASSAUT BERG-OP-ZOOM. LES RUSSES MARCHENT ENFIN AU SECOUES DES ALLIÉS.

Lorsque cette fatale scène tendait à sa catastrophe en Angleterre, Louis XV achevait ses conquêtes. Malheureux alors partout où il n’était pas, victorieux partout où il était avec le maréchal de Saxe, il proposait toujours une pacification nécessaire à tous les partis qui n’avaient plus de prétexte pour se détruire. L’intérêt du nouveau stathouder ne paraissait pas de continuer la guerre dans les commencements d’une autorité qu’il fallait affermir, et qui n’était encore soutenue d’aucun subside réglé; mais l’animosité contre la cour de France allait si loin, les anciennes défiances étaient si invétérées, qu’un député des états, en présentant le stathouder aux États-Généraux, le jour de l’installation, avait dit dans son discours que « la république avait besoin d’un chef contre un voisin ambitieux et perfide qui se jouait de la foi des traités ». Paroles étranges pendant qu’on traitait encore, et dont Louis XV ne se vengea qu’en n’abusant pas de ses victoires: ce qui doit paraître encore plus surprenant. 

Cette aigreur violente était entretenue dans tous les esprits par la cour de Vienne, toujours indignée qu’on eût voulu dépouiller Marie-Thérèse de l’héritage de ses pères, malgré la foi des traités: on s’en repentait, mais les alliés n’étaient pas satisfaits d’un repentir. La cour de Londres, pendant les conférences de Bréda, remuait l’Europe pour faire de nouveaux ennemis à Louis XV. 

Enfin le ministère de George II fit paraître dans le fond du Nord un secours formidable. L’impératrice des Russes, Élisabeth Pétrowna, fille du czar Pierre, fit marcher cinquante mille(54) hommes en Livonie, et promit d’équiper cinquante galères. Cet armement devait se porter partout où voudrait le roi d’Angleterre, moyennant cent mille livres sterling seulement. Il en coûtait quatre fois autant pour les dix-huit mille Hanovriens qui servaient dans l’armée anglaise. Ce traité, entamé longtemps auparavant, ne put être conclu que le mois de juin 1747 

Il n’y a point d’exemple d’un si grand secours venu de si loin, et rien ne prouvait mieux que le czar Pierre le Grand, en changeant tout dans ses vastes États, avait préparé de grands changements dans l’Europe. Mais pendant qu’on soulevait ainsi les extrémités de la terre, le roi de France avançait ses conquêtes: la Flandre hollandaise fut prise aussi rapidement que les autres places l’avaient été(55); le grand objet du maréchal de Saxe était toujours de prendre Mastricht. Ce n’est pas une de ces places qu’on puisse prendre aisément après des victoires, comme presque toutes les villes d’Italie. Après la prise de Mastricht on allait à Nimègue; et il était probable qu’alors les Hollandais auraient demandé la paix avant qu’un Russe eût pu paraître pour les secourir; mais on ne pouvait assiéger Mastricht qu’en donnant une grande bataille, et en la gagnant complètement. 

Le roi était à la tête de son armée, et les alliés étaient campés entre lui et la ville. Le duc de Cumberland les commandait encore. Le maréchal Battiani conduisait les Autrichiens; le prince de Valdeck, les Hollandais. 

(2 juillet 1747) Le roi voulut la bataille, le maréchal de Saxe la prépara; l’événement fut le même qu’à la journée de Liège. Les Français furent vainqueurs, et les alliés ne furent pas mis dans une déroute assez complète pour que le grand objet du siège de Mastricht pût être rempli(56). Ils se retirèrent sous cette ville après avoir été vaincus, et laissèrent à Louis XV, avec la gloire d’une seconde victoire, l’entière liberté de toutes ses opérations dans le Brabant hollandais. Les Anglais furent encore dans cette bataille ceux qui firent la plus brave résistance. Le maréchal de Saxe chargea lui-même à la tête de quelques brigades. Les Français perdirent le comte de Bavière, frère naturel de l’empereur Charles VII; le marquis de Froulai, maréchal de camp, jeune homme qui donnait les plus grandes espérances; le colonel Dillon, nom célèbre dans les troupes irlandaises; le brigadier d’Erlach, excellent officier; le marquis d’Autichamp, le comte d’Aubeterre, frère de celui qui avait été tué au siège de Bruxelles: le nombre des morts fut considérable. Le marquis de Bonac(57), fils d’un homme qui s’était acquis une grande réputation dans ses ambassades, y perdit une jambe; le jeune marquis de Ségur(58) eut un bras emporté: il avait été longtemps sur le point de mourir des blessures qu’il avait reçues auparavant, et à peine était-il guéri que ce nouveau coup le mit encore en danger de mort. Le roi dit au comte de Ségur son père: « Votre fils méritait d’être invulnérable. » La perte fut à peu près égale des deux côtés. Cinq à six mille hommes tués ou blessés de part et d’autre signalèrent cette journée. Le roi de France la rendit célèbre par le discours qu’il tint au général Ligonier(59), qu’on lui amena prisonnier: « Ne vaudrait-il pas mieux, lui dit-il, songer sérieusement à la paix que de faire périr tant de braves gens? » 

Cet officier général des troupes anglaises était né son sujet(60); il le fit manger à sa table; et des Écossais, officiers au service de France, avaient péri par le dernier supplice en Angleterre, dans l’infortune du prince Charles-Édouard. 

En vain à chaque victoire, à chaque conquête, Louis XV offrait toujours la paix; il ne fut jamais écouté. Les alliés comptaient sur le secours des Russes, sur des succès en Italie, sur le changement de gouvernement en Hollande, qui devait enfanter des armées; sur les cercles de l’empire, sur la supériorité des flottes anglaises, qui menaçaient toujours les possessions de la France en Amérique et en Asie. 

Il fallait à Louis XV un fruit de la victoire; on mit le siège devant Berg-op-Zoom, place réputée imprenable, moins par l’art de Cohorn, qui l’avait fortifiée, que par un bras de mer formé par l’Escaut derrière la ville. Outre ses défenses, outre une nombreuse garnison, il y avait des lignes auprès des fortifications; et dans ces lignes un corps de troupes qui pouvait à tout moment secourir la place. 

De tous les sièges qu’on a jamais faits celui-ci peut-être a été le plus difficile. On en chargea le comte de Lowendal, qui avait déjà pris une partie du Brabant hollandais. Ce général, né en Danemark, avait servi l’empire de Russie. Il s’était signalé aux assauts d’Oczakol, quand les Russes forcèrent les janissaires dans cette ville. Il parlait presque toutes les langues de l’Europe, connaissait toutes les cours, leur génie, celui des peuples, leur manière de combattre; et il avait enfin donné la préférence à la France, où l’amitié du maréchal de Saxe le fit recevoir en qualité de lieutenant général. 

Les alliés et les Français, les assiégés, et les assiégeants même, crurent que l’entreprise échouerait. Lowendal fut presque le seul qui compta sur le succès. Tout fut mis en oeuvre par les alliés: garnison renforcée, secours de provisions de toute espèce par l’Escaut, artillerie bien servie, sorties des assiégés, attaques faites par un corps considérable qui protégeait les lignes auprès de la place, mines qu’on fit jouer en plusieurs endroits. Les maladies des assiégeants, campés dans un terrain malsain, secondaient encore la résistance de la ville. Ces maladies contagieuses mirent plus de vingt mille hommes hors d’état de servir; mais ils furent aisément remplacés. (17 septembre 1747) Enfin, après trois semaines de tranchée ouverte, le comte de Lowendal fit voir qu’il y avait des occasions où il faut s’élever au-dessus des règles de l’art. Les brèches n’étaient pas encore praticables. Il y avait trois ouvrages faiblement endommagés, le ravelin d’Édem et deux bastions, dont l’un s’appelait la Pucelle, et l’autre Cohorn. Le général résolut de donner l’assaut à la fois à ces trois endroits, et d’emporter la ville. 

Les Français en bataille rangée trouvent des égaux, et quelquefois des maîtres dans la discipline militaire; ils n’en ont point dans ces coups de main et dans ces entreprises rapides où l’impétuosité, l’agilité, l’ardeur, renversent en un moment les obstacles. Les troupes commandées en silence, tout étant prêt, au milieu de la nuit, les assiégés se croyant en sûreté, on descend dans le fossé; on court aux trois brèches; douze grenadiers seulement se rendent maîtres du fort d’Édem, tuent ce qui veut se défendre, font mettre bas les armes au reste épouvanté. Les bastions la Pucelle et Cohorn sont assaillis et emportés avec la même vivacité; les troupes montent en foule. On emporte tout, on pousse aux remparts; on s’y forme; on entre dans la ville, la baïonnette au bout du fusil: le marquis de Lugeac se saisit de la porte du port; le commandant de la forteresse de ce port se rend à lui à discrétion; tous les autres forts se rendent de même. Le vieux baron de Cromstrom, qui commandait dans la ville, s’enfuit vers les lignes; le prince de Hesse-Philipstadt veut faire quelque résistance dans les rues avec deux régiments, l’un écossais, l’autre suisse; ils sont taillés en pièces; le reste de la garnison fuit vers ces lignes qui devaient la protéger; ils y portent l’épouvante; tout fuit: les armes, les provisions, le bagage, tout est abandonné; la ville est en pillage au soldat vainqueur. On s’y saisit, au nom du roi, de dix-sept grandes barques chargées dans le port de munitions de toute espèce, et de rafraîchissements que les villes de Hollande envoyaient aux assiégés. Il y avait sur les coffres, en gros caractères: A l’invincible garnison de Berg-op-Zoorn. Le roi, en apprenant cette nouvelle, fit le comte de Lowendal maréchal de France. La surprise fut grande à Londres, la consternation extrême dans les Provinces-Unies. L’armée des alliés fut découragée. 

Malgré tant de succès, il était encore très difficile de faire la conquête de Mastricht. On réserva cette entreprise pour l’année suivante 1748. La paix est dans Mastricht, disait le maréchal de Saxe. 

La campagne fut ouverte par les préparatifs de ce siège important. Il fallait faire la même chose à peu près que lorsqu’on avait assiégé Namur: s’ouvrir et s’assurer tous les passages, forcer une armée entière à se retirer, et la mettre dans l’impuissance d’agir. Ce fut la plus savante manoeuvre de toute cette guerre. On ne pouvait venir à bout de cette entreprise sans donner le change aux ennemis. Il était à la fois nécessaire de les tromper et de laisser ignorer son secret à ses propres troupes. Les marches devaient être tellement combinées que chaque marche abusât l’ennemi, et que toutes réussissent à point nommé. MM. de Crémilles et de Beauteville, qui connaissaient un projet formé l’année précédente pour surprendre quelques quartiers, proposèrent au maréchal de Saxe de s’en servir pour l’envahissement de Mastricht. A peine avaient-ils commencé de lui en tracer le plan que le maréchal le saisit, et l’acheva. 

(5 avril 1748) On fait croire d’abord aux ennemis qu’on en veut à Bréda. Le maréchal va lui-même conduire un grand convoi à Berg-op-Zoom, à la tête de vingt-cinq mille hommes, et semble tourner le dos à Mastricht. Une autre division marche en même temps à Tirlemont, sur le chemin de Liège; une autre est à Tongres, une autre menace Luxembourg, et toutes enfin marchent vers Mastricht, à droite et à gauche de la Meuse. 

Les alliés, séparés en plusieurs corps, ne voient le dessein du maréchal que quand il n’est plus temps de s’y opposer. (13 avril) La ville se trouve investie des deux côtés de la rivière; nul secours n’y peut plus entrer(61). Les ennemis, au nombre de près de quatre-vingt mille hommes, sont à Mazeick, à Ruremonde. Le duc de Cumberland ne peut plus qu’être témoin de la prise de Mastricht. 

Pour arrêter cette supériorité constante des Français, les Autrichiens, les Anglais, et les Hollandais, attendaient trente-cinq mille Russes, au lieu de cinquante mille sur lesquels ils avaient d’abord compté. Ce secours venu de si loin arrivait enfin. Les Russes étaient déjà dans la Franconie. C’étaient des hommes infatigables, formés à la plus grande discipline. Ils couchaient en plein champ, couverts d’un simple manteau, et souvent sur la neige. La plus sauvage nourriture leur suffisait. Il n’y avait pas quatre malades alors par régiment dans leur armée. Ce qui pouvait encore rendre ce secours plus important, c’est que les Russes ne désertent jamais. Leur religion, différente de toutes les communions latines, leur langue, qui n’a aucun rapport avec les autres, leur aversion pour les étrangers, rendent inconnue parmi eux la désertion, qui est si fréquente ailleurs. Enfin c’était cette même nation qui avait vaincu les Turcs et les Suédois; mais les soldats russes, devenus si bons, manquaient alors d’officiers. Les nationaux savaient obéir, mais leurs capitaines ne savaient pas commander; et ils n’avaient plus ni un Munich, ni un Lascy, ni un Keith, ni un Lowendal à leur tête. 

Tandis que le maréchal de Saxe assiégeait Mastricht, les alliés mettaient toute l’Europe en mouvement. On allait recommencer vivement la guerre en Italie, et les Anglais avaient attaqué les possessions de la France en Amérique et en Asie. Il faut voir les grandes choses qu’ils faisaient alors avec peu de moyens dans l’ancien et le nouveau monde. 

CHAPITRE XXVII.

VOYAGE DE L’AMIRAL ANSON AUTOUR DU GLOBE.

La(62) France ni l’Espagne ne peuvent être en guerre avec l’Angleterre que cette secousse donnée à l’Europe ne se fasse sentir aux extrémités du monde. Si l’industrie et l’audace de nos nations modernes ont un avantage sur le reste de la terre et sur toute l’antiquité, c’est par nos expéditions maritimes. On n’est pas assez étonné peut-être de voir sortir des ports de quelques petites provinces, inconnues autrefois aux anciennes nations civilisées, des flottes dont un seul vaisseau eût détruit tous les navires des anciens Grecs et des Romains. D’un côté, ces flottes vont au delà du Gange se livrer des combats à la vue des plus puissants empires, spectateurs tranquilles d’un art et d’une fureur qui n’ont point encore passé jusqu’à eux; de l’autre, elles vont au delà de l’Amérique se disputer des esclaves dans un nouveau monde. 

Rarement le succès est-il proportionné à ces entreprises, non seulement parce qu’on ne peut prévoir tous les obstacles, mais parce qu’on n’emploie presque jamais d’assez grands moyens. 

L’expédition de l’amiral Anson est une preuve de ce que peut un homme intelligent et ferme, malgré la faiblesse des préparatifs et la grandeur des dangers. 

On se souvient que quand l’Angleterre déclara la guerre à l’Espagne, en 1739, le ministère de Londres envoya l’amiral Vernon vers le Mexique, qu’il y détruisit Porto-Bello, et qu’il manqua Carthagène. On destinait dans le même temps George Anson à faire une irruption dans le Pérou par la mer du Sud, afin de ruiner, si on pouvait, ou du moins d’affaiblir par les deux extrémités le vaste empire que l’Espagne a conquis dans cette partie du monde. On fit Anson commodore, c’est-à-dire chef d’escadre; on lui donna cinq vaisseaux, une espèce de petite frégate de huit canons, portant environ cent hommes, et deux navires chargés de provisions et de marchandises; ces deux navires étaient destinés à faire le commerce à la faveur de cette entreprise, car c’est le propre des Anglais de mêler le négoce à la guerre. L’escadre portait quatorze cents hommes d’équipage, parmi lesquels il y avait de vieux invalides et deux cents jeunes gens de recrue: c’était trop peu de forces, et on les fit encore partir trop tard. Cet armement ne fut en haute mer qu’à la fin de septembre 1740(63). Il prend sa route par l’île de Madère, qui appartient au Portugal. Il s’avance aux îles du cap Vert, et range les côtes du Brésil. Ou se reposa dans une petite île nommée Sainte-Catherine, couverte en tout temps de verdure et de fruits, à vingt-sept degrés de latitude australe; et après avoir ensuite côtoyé le pays froid et inculte des Patagons, sur lequel on a débité tant de fables, le commodore entra, sur la fin de février 1741, dans le détroit de Le Maire, ce qui fait plus de cent degrés de latitude franchis en moins de cinq mois(64). La petite chaloupe de huit canons, nommée le Trial (l’Épreuve), fut le premier navire de cette espèce qui osa doubler le cap Horn. Elle s’empara depuis, dans la mer du Sud, d’un bâtiment espagnol de six cents tonneaux, dont l’équipage ne pouvait comprendre comment il avait été pris par une barque venue d’Angleterre dans l’océan Pacifique. 

Cependant, en doublant le cap Horn, après avoir passé le détroit de Le Maire, des tempêtes extraordinaires battent les vaisseaux d’Anson, et les dispersent. Un scorbut d’une nature affreuse fait périr la moitié de l’équipage; le seul vaisseau du commodore aborde dans l’île déserte de Juan Fernandez, dans la mer du Sud, en remontant vers le tropique du Capricorne. 

Un lecteur raisonnable, qui voit avec quelque horreur ces soins prodigieux que prennent les hommes pour se rendre malheureux, eux et leurs semblables, apprendra peut-être avec satisfaction que George Anson, trouvant dans cette île déserte le climat le plus doux et le terrain le plus fertile, y sema des légumes et des fruits dont il avait apporté les semences et les noyaux, et qui bientôt couvrirent l’île entière(65). Des Espagnols qui y relâchèrent quelques années après, ayant été faits depuis prisonniers en Angleterre, jugèrent qu’il n’y avait qu’Anson qui eût pu réparer, par cette attention généreuse, le mal que fait la guerre, et ils le remercièrent comme leur bienfaiteur. 

On trouva sur la côte beaucoup de lions de mer, dont les mâles se battent entre eux pour les femelles; et on fut étonné d’y voir dans les plaines des chèvres qui avaient les oreilles coupées, et qui par là servirent de preuve aux aventures d’un Anglais nommé Selkirk, qui(66), abandonné dans cette île, y avait vécu seul plusieurs années. Qu’il soit permis d’adoucir par ces petites circonstances la tristesse d’une histoire qui n’est qu’un récit de meurtres et de calamités. Une observation plus intéressante fut celle de la variation de la boussole, qu’on trouva conforme au système de Halley. L’aiguille aimantée suivait exactement la route que ce grand astronome lui avait tracée. Il donna des lois à la matière magnétique, comme Newton en donna à toute la nature(67). Et cette petite escadre, qui n’allait franchir des mers inconnues que dans l’espérance du pillage, servait la philosophie sans le savoir. 

Anson, qui montait un vaisseau de soixante canons, ayant été rejoint par un autre vaisseau de guerre et par cette chaloupe nommée l’Épreuve, fit, en croisant vers cette île de Fernandez, plusieurs prises assez considérables. Mais bientôt après, s’étant avancé jusque vers la ligne équinoxiale, il osa attaquer la ville de Payta sur cette même côte de l’Amérique. Il ne se servit ni de ses vaisseaux de guerre, ni de tout ce qui lui restait d’hommes pour tenter ce coup hardi. Cinquante soldats dans une chaloupe à rames firent l’expédition: ils abordent pendant la nuit; cette surprise subite, la confusion et le désordre que l’obscurité redouble, multiplient et augmentent le danger. Le gouverneur, la garnison, les habitants, fuient de tous côtés. Le gouverneur va dans les terres rassembler trois cents hommes de cavalerie et la milice des environs. Les cinquante Anglais cependant font transporter paisiblement, pendant trois jours, les trésors qu’ils trouvent dans la douane et dans les maisons. Des esclaves nègres qui n’avaient pas fui, espèce d’animaux appartenants au premier qui s’en saisit, aident à enlever les richesses de leurs anciens maîtres. Les vaisseaux de guerre abordent. Le gouverneur n’eut ni la hardiesse de redescendre dans la ville et d’y combattre, ni la prudence de traiter avec les vainqueurs pour le rachat de la ville et des effets qui restaient encore. (Novembre 1741) Anson fit réduire Payta en cendres, et partit, ayant dépouillé aussi aisément les Espagnols que ceux-ci avaient autrefois dépouillé les Américains. La perte pour l’Espagne fut de plus de quinze cent mille piastres, le gain pour les Anglais d’environ cent quatre-vingt mille, ce qui, joint aux prises précédentes, enrichissait déjà l’escadre. Le grand nombre enlevé par le scorbut laissait encore une plus grande part aux survivants. Cette petite escadre remonta ensuite vis-à-vis Panama sur la côte où l’on pêche les perles, et s’avança devant Acapulco, au revers du Mexique. Le gouvernement de Madrid ne savait pas alors le danger qu’il courait de perdre cette grande partie du monde. 

Si l’amiral Vernon, qui avait assiégé Carthagène, sur la mer opposée, eût réussi, il pouvait donner la main au commodore Anson. L’isthme de Panama était pris à droite et à gauche par les Anglais, et le centre de la domination espagnole perdu. Le ministère de Madrid, averti longtemps auparavant, avait pris des précautions qu’un malheur presque sans exemple rendait inutiles. Il prévint l’escadre d’Anson par une flotte plus nombreuse, plus forte d’hommes et d’artillerie, sous le commandement de don Joseph Pizarro. Les mêmes tempêtes qui avaient assailli les Anglais dispersèrent les Espagnols avant qu’ils pussent atteindre le détroit de Le Maire. Non seulement le scorbut, qui fit périr la moitié des Anglais, attaqua les Espagnols avec la même furie, mais des provisions qu’on attendait de Buenos-Ayres n’étant point venues, la faim se joignit au scorbut. Deux vaisseaux espagnols, qui ne portaient que des mourants, furent fracassés sur les côtes; deux autres échouèrent. Le commandant fut obligé de laisser son vaisseau amiral à Buenos-Ayres; il n’y avait plus assez de mains pour le gouverner, et ce vaisseau ne put être réparé qu’au bout de trois années, de sorte que le commandant de cette flotte retourna en Espagne en 1746, avec moins de cent hommes, qui restaient de deux mille sept cents dont sa flotte était montée événement funeste, qui sert à faire voir que la guerre sur mer est plus dangereuse que sur terre, puisque, sans combattre, on y essuie presque toujours les dangers et les extrémités les plus horribles. 

Les malheurs de Pizarro laissèrent Anson en pleine liberté dans la mer du Sud; mais les pertes qu’Anson avait faites de son côté le mettaient hors d’état de faire de grandes entreprises sur les terres, et surtout depuis qu’il eut appris, par les prisonniers, les mauvais succès du siège de Carthagène, et que le Mexique était rassuré. 

Anson réduisit donc ses entreprises et ses grandes espérances à se saisir d’un galion immense, que le Mexique envoie tous les ans dans les mers de la Chine, à l’île de Manille, capitale des Philippines, ainsi nommées parce qu’elles furent découvertes sous le règne de Philippe Il. 

Ce galion, chargé d’argent, ne serait point parti si on avait vu les Anglais sur les côtes, et il ne devait mettre à la voile que longtemps après leur départ. Le commodore va donc traverser l’océan Pacifique, et tous les climats opposés à l’Afrique, entre notre tropique et l’équateur. L’avarice, devenue honorable par la fatigue et le danger, lui fait parcourir le globe avec deux vaisseaux de guerre. 

Le scorbut poursuit encore l’équipage sur ces mers, et l’un des deux vaisseaux faisant eau de tous côtés, on est obligé de l’abandonner et de le brûler au milieu de la mer, de peur que ses débris ne soient portés dans quelques îles des Espagnols, et ne leur deviennent utiles. Ce qui restait de matelots et de soldats sur ce vaisseau passe dans celui d’Anson, et le commodore n’a plus de son escadre que son seul vaisseau, nommé le Centurion, monté de soixante canons, suivi de deux espèces de chaloupes. Le Centurion, échappé seul à tant de dangers, mais délabré lui-même, et ne portant que des malades, relâche pour son bonheur dans une des îles Mariannes, qu’on nomme Tinian, alors presque entièrement déserte, peuplée naguère de trente mille âmes, mais dont la plupart des habitants avaient péri par une maladie épidémique, et dont le reste avait été transporté dans une autre île par les Espagnols. 

Le séjour de Tinian sauva l’équipage. Cette île, plus fertile que celle de Fernandez, offrait de tous côtés, en bois, en eau pure, en animaux domestiques, en fruits, en légumes, tout ce qui peut servir à la nourriture, aux commodités de la vie, et au radoub d’un vaisseau. Ce qu’on trouva de plus singulier est un arbre dont le fruit, d’un goût agréable, peut remplacer le pain; trésor réel, qui, transplanté, s’il se pouvait, dans nos climats, serait bien préférable à ces richesses de convention qu’on va ravir, parmi tant de périls, au bout de la terre. De cette lie, il range celle de Formose, et cingle vers la Chine à Macao, à l’entrée de la rivière de Canton, pour radouber le seul vaisseau qui lui reste. 

Macao appartient depuis cent cinquante ans aux Portugais. L’empereur de la Chine leur permit de bâtir une ville dans cette petite île, qui n’est qu’un rocher, mais qui leur était nécessaire pour leur commerce. Les Chinois n’ont jamais violé depuis ce temps les privilèges accordés aux Portugais. Cette fidélité devait, ce me semble, désarmer l’auteur anglais qui a donné au public l’Histoire de l’expédition de l’amiral Anson. Cet historien, d’ailleurs judicieux, instructif, et bon citoyen, ne parle des Chinois que comme d’un peuple méprisable, sans foi et sans industrie. Quant à leur industrie, elle n’est en rien de la nature de la nôtre; quant à leurs moeurs, je crois qu’il faut plutôt juger d’une puissante nation par ceux qui sont à la tête que par la populace des extrémités d’une province. Il me paraît que la foi des traités, gardée par le gouvernement pendant un siècle et demi, fait plus d’honneur aux Chinois qu’ils ne reçoivent de honte de l’avidité et de la fourberie d’un vil peuple d’une côte de ce vaste empire. Faut-il insulter la nation la plus ancienne et la plus policée de la terre parce que quelques malheureux ont voulu dérober à des Anglais, par des larcins et par des gains illicites, la vingt-millième partie tout au plus de ce que les Anglais allaient voler par force aux Espagnols dans la mer de la Chine? Il n’y a pas longtemps que les voyageurs éprouvaient des vexations beaucoup plus grandes dans plus d’un pays de l’Europe. Qu’aurait dit un Chinois si, ayant fait naufrage sur les côtes de l’Angleterre, il avait vu les habitants courir en foule s’emparer avidement à ses yeux de tous ses effets naufragés? 

Le commodore ayant mis son vaisseau en très bon état à Macao, par le secours des Chinois, et ayant reçu sur son bord quelques matelots indiens et quelques Hollandais qui lui parurent des hommes de service, il remet à la voile, feignant d’aller à Batavia, le disant même à son équipage, mais n’ayant en effet d’autre objet que de retourner vers les Philippines, à la poursuite de ce galion qu’il présumait être alors dans ces parages. Dès qu’il est en pleine mer, il fait part de son projet à tout son monde. L’idée d’une si riche prise les remplit de joie et d’espérance, et redoubla leur courage. 

Enfin, le 9 juin 1743, on découvre ce vaisseau, qu’on poursuivait depuis si longtemps d’un bout de l’hémisphère à l’autre. Il avançait vers Manille, monté de soixante-quatre canons, dont vingt-huit n’étaient que de quatre livres de balle à cartouche. Cinq cent cinquante hommes de combat composaient l’équipage. Le trésor qu’il portait n’était que d’environ quinze cent mille piastres en argent, avec de la cochenille(68), parce que tout le trésor, qui est d’ordinaire le double, ayant été partagé, la moitié avait été portée sur un autre galion. 

Le commodore n’avait sur son vaisseau le Centurion que deux cent quarante hommes. Le capitaine du galion, ayant aperçu l’ennemi, aima mieux hasarder le trésor que perdre sa gloire en fuyant devant un Anglais, et fit force de voiles hardiment pour le venir combattre. 

La fureur de ravir des richesses, plus forte que le devoir de les conserver pour son roi, l’expérience des Anglais, et les manoeuvres savantes du commodore, lui donnèrent la victoire. Il n’eut que deux hommes tués dans le combat: le galion perdit soixante et sept hommes tués sur les ponts, et il eut quatre-vingt-quatre blessés. Il lui restait encore plus de monde qu’au commodore; cependant il se rendit. Le vainqueur retourna à Canton avec cette riche prise. Il y soutint l’honneur de sa nation en refusant de payer à l’empereur de la Chine les impôts que doivent tous les navires étrangers. Il prétendait qu’un vaisseau de guerre n’en devait pas: sa conduite en imposa. Le gouverneur de Canton lui donna une audience, à laquelle il fut conduit à travers deux haies de soldats, au nombre de dix mille; après quoi il retourna dans sa patrie par les îles de la Sonde et par le cap de Bonne-Espérance. Ayant ainsi fait le tour du monde en victorieux, il aborda en Angleterre le 14 juin 1744, après un voyage de trois ans et demi. 

Il fit porter à Londres en triomphe, sur trente-deux chariots, au son des tambours et des trompettes, et aux acclamations de la multitude; les richesses qu’il avait conquises. Ses prises se montaient, en argent et en or, à dix millions, monnaie de France, qui furent le prix du commodore, de ses officiers, des matelots et des soldats, sans que le roi entrât en partage du fruit de leurs fatigues et de leur valeur. Ces richesses, circulant bientôt dans la nation, contribuèrent à lui faire supporter les frais immenses de la guerre. 

De simples corsaires firent des prises encore plus considérables. Le capitaine Talbot prit avec son seul vaisseau deux navires français, qu’il crut d’abord venir de la Martinique, et ne porter que des marchandises communes; mais ces deux bâtiments malouins avaient été frétés par les Espagnols avant que la guerre eût été déclarée entre la France et l’Angleterre; ils croyaient revenir en sûreté. Un Espagnol qui avait été gouverneur du Pérou était sur l’un de ces vaisseaux; et tous les deux rapportaient des trésors en or, en argent, en diamants, et en marchandises précieuses. Cette prise était estimée vingt-six millions de livres. L’équipage du corsaire fut si étonné de ce qu’il voyait qu’il ne daigna pas prendre les bijoux que chaque passager espagnol portait sur soi. Il n’y en avait presque aucun qui n’eût une épée d’or et un diamant au doigt; on leur laissa tout, et quand Talbot eut amené ses prises au port de Kingsale, en Irlande, il fit présent de vingt guinées à chacun des matelots et des domestiques espagnols. Le butin fut partagé entre deux vaisseaux corsaires, dont l’un, qui était compagnon de Talbot, avait poursuivi en vain un autre vaisseau nommé l’Espérance, le plus riche des trois. Chaque matelot de ces deux corsaires eut huit cent cinquante guinées pour sa part; les deux capitaines eurent chacun trois mille cinq cents guinées. Le reste fut partagé entre les associés, après avoir été porté en triomphe, de Bristol à Londres, sur quarante-trois chariots. La plus grande partie de cet argent fut prêtée au roi même, qui en fit une rente aux propriétaires. Cette seule prise valait au delà d’une année du revenu de la Flandre entière. On peut juger si de telles aventures encourageaient les Anglais à aller en course, et relevaient les espérances d’une partie de la nation, qui envisageait dans les calamités publiques des avantages si prodigieux. 

CHAPITRE XXVIII.

LOUISBOURG. COMBATS DE MER: PRISES IMMENSES QUE FONT LES ANGLAIS.

Une autre entreprise, commencée plus tard que celle de l’amiral Anson, montre bien de quoi est capable une nation commerçante à la fois et guerrière. Je veux parler du siège de Louisbourg; ce ne fut point une opération du cabinet des ministres de Londres, ce fut le fruit de la hardiesse des marchands de la Nouvelle-Angleterre. Cette colonie, l’une des plus florissantes de la nation anglaise, est éloignée d’environ quatre-vingts lieues de l’île de Louisbourg ou du cap Breton, île alors importante pour les Français, située vers l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, la clef de leurs possessions dans le nord de l’Amérique. Ce territoire avait été confirmé à la France par la paix d’Utrecht. La pêche de la morue, qui se fait dans ces parages, était l’objet d’un commerce utile qui employait par an plus de cinq cents petits vaisseaux de Bayonne, de Saint-Jean-de-Luz, du Havre-de-Grâce, et d’autres villes; on en rapportait au moins trois mille tonneaux d’huile, nécessaires pour les manufactures de toute espèce. C’était une école de matelots; et ce commerce, joint à celui de la morue, faisait travailler dix mille hommes et circuler dix millions. 

Un négociant nommé Vaugan propose à ses concitoyens de la Nouvelle-Angleterre de lever des troupes pour assiéger Louisbourg. On reçoit cette idée avec acclamation. On fait une loterie, dont le produit soudoie une petite armée de quatre mille hommes. On les arme, on les approvisionne, on leur fournit des vaisseaux de transport: tout cela aux dépens des habitants. Ils nomment un général; mais il leur fallait l’agrément de la cour de Londres; il leur fallait surtout des vaisseaux de guerre. Il n’y eut de perdu que le temps de demander. La cour envoie l’amiral Warren avec quatre vaisseaux protéger cette entreprise de tout un peuple. 

Louisbourg est une place qui pouvait se défendre, et rendre tous ces efforts inutiles si on avait eu assez de munitions(69); mais c’est le sort de la plupart des établissements éloignés qu’on leur envoie rarement d’assez bonne heure ce qui leur est nécessaire. A la première nouvelle des préparatifs contre la colonie, le ministre de la marine de France(70) fait partir un vaisseau de soixante-quatre canons, chargé de tout ce qui manquait à Louisbourg. Le vaisseau arrive pour être pris à l’entrée du port par les Anglais. Le commandant de la place, après une vigoureuse défense de cinquante jours, fut obligé de se rendre. Les Anglais lui firent les conditions: ce fut d’emmener eux-mêmes en France la garnison et tous les habitants, au nombre de deux mille. On fut étonné à Brest de recevoir, quelques mois après, une colonie entière de Français, que des vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage. 

La prise de Louisbourg fut encore fatale à la compagnie française des Indes;. elle avait pris à ferme le commerce des pelleteries du Canada, et ses vaisseaux, au retour des Grandes-Indes, venaient souvent mouiller à Louisbourg. Deux gros vaisseaux de la compagnie y abordent immédiatement après sa prise, et se livrent eux-mêmes. Ce ne fut pas tout; une fatalité non moins singulière enrichit encore les nouveaux possesseurs du cap Breton. Un gros bâtiment espagnol, nommé l’Espérance, qui avait échappé à des armateurs, croyait trouver sa sûreté dans le port de Louisbourg, comme les autres; il y trouva sa perte comme eux. La charge de ces trois navires, qui vinrent ainsi se rendre eux-mêmes du fond de l’Asie et de l’Amérique, allait à vingt-cinq millions de livres. Si dès longtemps on a appelé la guerre un jeu de hasard, les Anglais, en une année, gagnèrent à ce jeu environ trois millions de livres sterling. Non seulement les vainqueurs comptaient garder à jamais Louisbourg, mais ils firent des préparatifs pour s’emparer de toute la Nouvelle-France. 

Il semble que les Anglais dussent faire de plus grandes entreprises maritimes. Ils avaient alors six vaisseaux de cent pièces de canon, treize de quatre-vingt-dix, quinze de quatre-vingts, vingt-six de soixante-dix, trente-trois de soixante. Il y en avait trente-sept de cinquante à cinquante-quatre canons; et au-dessous de cette forme, depuis les frégates de quarante canons jusqu’aux moindres, on en comptait jusqu’à cent quinze. Ils avaient encore quatorze galiotes à bombes et dix brûlots. C’était en tout deux cent soixante-trois(71) vaisseaux de guerre, indépendamment des corsaires et des vaisseaux de transport. Cette marine avait le fonds de quarante mille matelots. Jamais aucune nation n’a eu de pareilles forces. Tous ces vaisseaux ne pouvaient être armés à la fois; il s’en fallait beaucoup: le nombre des soldats était trop disproportionné; mais enfin, en 1746 et 1747, les Anglais avaient à la fois une flotte dans les mers d’Écosse et d’Irlande, une à Spithead, une aux Indes orientales, une vers la Jamaïque, une à Antigoa, et il