OEUVRES COMPLÈTES DE VOLTAIRE
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PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV (Suite)

CHAPITRE XI.
PREMIÈRE CAMPAGNE DE LOUIS XV EN FLANDRE; SES SUCCÈS. IL QUITTE LA FLANDRE POUR ALLER AU SECOURS DE L’ALSACE MENACÉE, PENDANT QUE LE PRINCE DE CONTI CONTINUE A S’OUVRIR LE PASSAGE DES ALPES. NOUVELLES LIGUES. LE ROI DE PRUSSE PREND ENCORE LES ARMES.

Ce fut dans ces circonstances dangereuses, dans ce choc de tant d’États, dans ce mélange et ce chaos de guerre et de politique, que Louis XV commença sa première campagne (1744). On gardait à peine les frontières du côté de l’Allemagne. La reine de Hongrie s’était fait prêter serment de fidélité par les habitants de la Bavière et du haut Palatinat. Elle fit présenter dans Francfort même, où Charles VII était retiré, un Mémoire où l’élection de cet empereur était qualifiée nulle de toute nullité. Il était obligé enfin de se déclarer neutre tandis qu’on le dépouillait. On lui proposait de se démettre, et de résigner l’empire à François de Lorraine, grand-duc de Toscane, époux de Marie-Thérèse. 

Le prince Charles de Lorraine, frère du grand-duc, commençait à s’établir dans une île du Rhin auprès du vieux Brisach. Des partis hongrois pénétraient jusque par delà de la Sarre, et entamaient les frontières de la Lorraine. Ce fameux partisan Mentzel faisait répandre dans l’Alsace, dans les Trois Évêchés, dans la Franche-Comté, des manifestes par lesquels il invitait les peuples, au nom de la reine de Hongrie, à retourner sous l’obéissance de la maison d’Autriche: il menaçait les habitants qui prendraient les armes de les faire pendre, « après les avoir forcés de se couper eux-mêmes le nez et les oreilles ». Cette insolence, digne d’un soldat d’Attila, n’était que méprisable; mais elle était la preuve des succès. Les armées autrichiennes menaçaient Naples, tandis que les armées françaises et espagnoles n’étaient encore que dans les Alpes. Les Anglais, victorieux sur terre, dominaient sur les mers; les Hollandais allaient se déclarer, et promettaient de se joindre en Flandre aux Autrichiens et aux Anglais. Tout était contraire. Le roi de Prusse, satisfait de s’être emparé de la Silésie, avait fait sa paix particulière avec la reine de Hongrie. 

Louis XV soutint tout ce grand fardeau. Non seulement il assura les frontières sur les bords du Rhin et de la Moselle par des corps d’armée, mais il prépara une descente en Angleterre même. Il fit venir de Rome le jeune prince Charles-Édouard, fils aîné du prétendant, et petit-fils de l’infortuné roi Jacques II. (9 janvier 1744) Une flotte de vingt et un vaisseaux, chargée de vingt-quatre mille hommes de débarquement, le porta dans le canal d’Angleterre. Ce prince vit pour la première fois le rivage de sa patrie; mais une tempête, et surtout les vaisseaux anglais, rendirent cette entreprise infructueuse. 

Ce fut dans ce temps-là que le roi partit pour la Flandre. Il avait une armée florissante que le comte d’Argenson, secrétaire d’État de la guerre, avait pourvue de tout ce qui pouvait faciliter la guerre de campagne et de siège. 

Louis XV arrive en Flandre. A son approche les Hollandais, qui avaient promis de se joindre aux troupes de la reine de Hongrie et aux Anglais, commencent à craindre. Ils n’osent remplir leur promesse: ils envoient des députés au roi au lieu de troupes contre lui. Le roi prend Courtrai (le 18 mai 1744) et Menin (le 5 juin) en présence des députés. 

Le lendemain même de la prise de Menin, il investit Ypres (6 juin 1644). C’était le prince de Clermont, abbé de Saint-Germain des Prés, qui commandait les principales attaques au siège d’Ypres. On n’avait point vu en France, depuis les cardinaux de La Valette et de Sourdis, d’homme qui réunît la profession des armes et celle de l’Église. Le prince de Clermont avait eu cette permission du pape Clément XII, qui avait jugé que l’état ecclésiastique devait être subordonné à celui de la guerre dans l’arrière-petit-fils du grand Condé. On insulta le chemin couvert du front de la basse ville, quoique cette entreprise parût prématurée et hasardée; le marquis de Beauvau, maréchal de camp, qui marchait à la tête des grenadiers de Bourbonnais et de Royal-Comtois, y reçut une blessure mortelle qui lui causa les douleurs les plus vives. Il mourut dans des tourments intolérables, regretté des officiers et des soldats comme capable de commander un jour les armées, et de tout Paris comme un homme de probité et d’esprit. Il dit aux soldats qui le portaient: « Mes amis, laissez-moi mourir, et allez combattre. » 

Ypres capitula bientôt (25 juin); nul moment n’était perdu. Tandis qu’on entrait dans Ypres, le duc de Boufflers prenait la Kenoque (29 juin); et pendant que le roi allait, après ces expéditions, visiter les places frontières, le prince de Clermont faisait le siège de Furnes, qui arbora le drapeau blanc (11 juillet) au bout de cinq jours de tranchée ouverte. Les généraux anglais et autrichiens qui commandaient vers Bruxelles regardaient ces progrès, et ne pouvaient les arrêter. Un corps que commandait le maréchal de Saxe, que le roi leur opposait, était si bien posté et couvrait les sièges si à propos que les succès étaient assurés. Les alliés n’avaient point de plan de campagne fixe et arrêté. Les opérations de l’armée française étaient concertées. Le maréchal de Saxe, posté à Courtrai, arrêtait tous les efforts des ennemis, et facilitait toutes les opérations. Une artillerie nombreuse qu’on tirait aisément de Douai, un régiment d’artillerie de près de cinq mille hommes, plein d’officiers capables de conduire des sièges, et composé de soldats qui sont pour la plupart des artistes habiles, enfin le corps des ingénieurs, étaient des avantages que ne peuvent avoir des nations réunies à la hâte pour faire ensemble la guerre quelques années. De pareils établissements ne peuvent être que le fruit du temps et d’une attention suivie dans une monarchie puissante. La guerre de siège devait nécessairement donner la supériorité à la France. 

Au milieu de ces progrès, la nouvelle vient que les Autrichiens ont passé le Rhin du côté de Spire, à la vue des Français et des Bavarois, que l’Alsace est entamée, que les frontières de la Lorraine sont exposées (29 et 30 juin 1744). On ne pouvait d’abord le croire, mais rien n’était plus certain. Le prince Charles, en menaçant plusieurs endroits, et faisant à la fois plus d’une tentative, avait enfin réussi du côté où était posté le comte de Seckendorff, qui commandait les Bavarois, les Palatins et les Hessois, alliés payés par la France. 

L’armée autrichienne, au nombre d’environ soixante mille hommes, entre en Alsace sans résistance. Le prince Charles s’empare en une heure de Lauterbourg, poste peu fortifié, mais de la plus grande importance. Il fait avancer le général Nadasti jusqu’à Veissenbourg, ville ouverte, dont la garnison est forcée de se rendre prisonnière de guerre. Il met un corps de dix mille hommes dans la ville et dans les lignes qui la bordent. Le maréchal de Coigny, qui commandait dans ces quartiers, général hardi, sage, et modeste, célèbre par deux victoires en Italie, dans la guerre de 1738(1), vit que sa communication avec la France était coupée, que le pays Messin, la Lorraine, allaient être en proie aux Autrichiens et aux Hongrois: il n’y avait d’autre ressource que de passer sur le corps de l’ennemi pour rentrer en Alsace et couvrir le pays. Il marche aussitôt avec la plus grande partie de son armée à Veissenbourg, dans le temps que les ennemis venaient de s’en emparer (15 juillet 1744). Il les attaque dans la ville et dans les lignes; les Autrichiens se défendent avec courage. On se battait dans les places et dans les rues; elles étaient couvertes de morts. La résistance dura six heures entières. Les Bavarois, qui avaient mal gardé le Rhin, réparèrent leur négligence par leur valeur. Ils étaient surtout encouragés par le comte de Mortagne, alors lieutenant général de l’empereur, qui reçut dix coups de fusil dans ses habits. Le marquis de Montal menait les Français. 

Celui qui rendit les plus grands services dans cette journée, et qui sauva en effet l’Alsace, fut le marquis de Clermont-Tonnerre. Il était à la tête de la brigade Montmorin; tout plia devant lui. C’est le même qui, l’année suivante, commanda une aile de l’armée à la bataille de Fontenoy, et qui contribua plus que personne à la victoire. On l’a vu depuis doyen des maréchaux de France(2). Son fils fut l’héritier de sa valeur et de ses vertus. 

On reprit enfin Veissenbourg et les lignes; mais on fut bientôt obligé, par l’arrivée de toute l’armée autrichienne, de se retirer vers Haguenau, qu’on fut même forcé d’abandonner. Des partis ennemis, qui allèrent à quelques lieues au delà de la Sarre, portèrent l’épouvante jusqu’à Lunéville, dont le roi Stanislas Leczinski fut obligé de partir avec sa cour. 

A la nouvelle de ces revers que le roi apprit à Dunkerque, il ne balança pas sur le parti qu’il devait prendre: il se résolut à interrompre le cours de ses conquêtes en Flandre, à laisser le maréchal de Saxe, avec environ quarante mille hommes, conserver ce qu’il avait pris, et à courir lui-même au secours de l’Alsace. 

Il fait d’abord prendre les devants au maréchal de Noailles. Il envoie le duc d’Harcourt avec quelques troupes garder les gorges de Phalzbourg. Il se prépare à marcher à la tête de vingt-six bataillons et trente-trois escadrons. Ce parti, que prenait le roi dès sa première campagne, transporta les coeurs des Français, et rassura les provinces alarmées par le passage du Rhin, et surtout par les malheureuses campagnes précédentes en Allemagne. 

Le roi prit sa route par Saint-Quentin, La Fère, Laon, Reims, faisant marcher ses troupes, dont il assigna le rendez-vous à Metz. Il augmenta, pendant cette marche, la paye et la nourriture du soldat, et cette attention redoubla encore l’affection de ses sujets. Il arriva dans Metz le 5(3) auguste, et le 7 on apprit un événement qui changeait toute la face des affaires, qui forçait le prince Charles à sortir de l’Alsace, qui rétablissait l’empereur, et mettait la reine de Hongrie dans le plus grand danger où elle eût été encore. 

Il semblait que cette princesse n’eût alors rien à craindre du roi de Prusse après la paix de Breslau, et surtout après une alliance défensive conclue la même année que la paix de Breslau entre lui et le roi d’Angleterre; mais il était visible que la reine de Hongrie, l’Angleterre, la Sardaigne, la Saxe, et la Hollande, s’étant unies contre l’empereur par un traité fait à Vorms, les puissances du Nord, et surtout la Russie, étant vivement sollicitées, les progrès de la reine de Hongrie augmentant en Allemagne, tout était à craindre tôt ou tard pour le roi de Prusse: il avait enfin pris le parti de rentrer dans ses engagements avec la France (27 mai 1744). Le traité avait été signé secrètement le 5 avril, et on avait fait depuis à Francfort une alliance étroite entre le roi de France, l’empereur, le roi de Prusse, l’électeur palatin, et le roi de Suède en qualité de landgrave de Hesse. Ainsi l’union de Francfort était un contre-poids aux projets de l’union de Vorms. Une moitié de l’Europe était ainsi animée contre l’autre, et des deux côtés on épuisait toutes les ressources de la politique et de la guerre. 

Le maréchal Schmettau vint de la part du roi de Prusse annoncer au roi que son nouvel allié marchait à Prague avec quatre-vingt mille hommes, et qu’il en faisait avancer vingt-deux mille en Moravie. Cette puissante diversion en Allemagne, les conquêtes du roi en Flandre, sa marche en Alsace, dissipaient toutes les alarmes, lorsqu’on en éprouva une d’une autre espèce, qui fit trembler et gémir toute la France. 

CHAPITRE XII.

LE ROI DE FRANCE EST A L’EXTRÉMITÉ. DÈS QU’IL EST GUÉRI IL MARCHE EN ALLEMAGNE; IL VA ASSIÉGER FRIBOURG, TANDIS QUE L’ARMÉE AUTRICHIENNE, QUI AVAIT PÉNÈTRE EN ALSACE, VA DÉLIVRER LA BOHÊME, ET QUE LE PRINCE DE CONTI GAGNE UNE BATAILLE EN ITALIE.

Le jour qu’on chantait dans Metz un Te Deum pour la prise de Château-Dauphin, le roi ressentit des mouvements de fièvre; c’était le 8 d’auguste (l741)(4). La maladie augmenta; elle prit le caractère d’une fièvre qu’on appelle putride ou maligne, et dès la nuit du 14 il était à l’extrémité. Son tempérament était robuste et fortifié par l’exercice; mais les meilleures constitutions sont celles qui succombent le plus souvent à ces maladies, par cela même qu’elles ont la force d’en soutenir les premières atteintes, et d’accumuler, pendant plusieurs jours, les principes d’un mal auquel elles résistent dans les commencements. Cet événement porta la crainte et la désolation de ville en ville; les peuples accouraient de tous les environs de Metz; les chemins étaient remplis d’hommes de tous états et de tout âge, qui, par leurs différents rapports, augmentaient leur commune inquiétude. 

Le danger du roi se répand dans Paris au milieu de la nuit: on se lève, tout le monde court en tumulte sans savoir où l’on va. Les églises s’ouvrent en pleine nuit: on ne connaît plus le temps ni du sommeil, ni de la veille, ni du repas. Paris était hors de lui-même; toutes les maisons des hommes en place étaient assiégées d’une foule continuelle: on s’assemblait dans tous les carrefours. Le peuple s’écriait: « S’il meurt, c’est pour avoir marché à notre secours. » Tout le monde s’abordait, s’interrogeait dans les églises sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le prêtre, qui prononçait la prière pour la santé du roi, interrompit le chant par ses pleurs, et le peuple lui répondit par des sanglots et par des cris. Le courrier qui apporta, le 19, à Paris la nouvelle de sa convalescence fut embrassé et presque étouffé par le peuple: on baisait son cheval; on le menait en triomphe. Toutes les rues retentissaient d’un cri de joie: « Le roi est guéri! » Quand on rendit compte à ce monarque des transports inouïs de joie qui avaient succédé à ceux de la désolation, il en fut attendri jusqu’aux larmes, et, en se soulevant par un mouvement de sensibilité qui lui rendait des forces: « Ah! s’écria-t-il, qu’il est doux d’être aimé ainsi! et qu’ai-je fait pour le mériter(5)? » 

Tel est le peuple de France, sensible jusqu’à l’enthousiasme, et capable de tous les excès dans ses affections comme dans ses murmures. 

L’archiduchesse, épouse du prince de Lorraine, mourut à Bruxelles, vers ce même temps, d’une manière douloureuse. Elle était chérie des Brabançons, et méritait de l’être; mais ces peuples n’ont pas l’âme passionnée des Français. 

Les courtisans ne sont pas comme le peuple. Le péril de Louis XV fit naître parmi eux plus d’intrigues et de cabales qu’on n’en vit autrefois quand Louis XIV fut sur le point de mourir à Calais: son petit-fils en éprouva les effets dans Metz. Les moments de crise où il parut expirant furent ceux qu’on choisit pour l’accabler par les démarches les plus indiscrètes, qu’on disait inspirées par des motifs religieux, mais que la raison réprouvait, et que l’humanité condamnait. Il échappa à la mort et à ces pièges. 

Dès qu’il eut repris ses sens, il s’occupa, au milieu de son danger, de celui où le prince Charles avait jeté la France par son passage du Rhin. Il n’avait marché que dans le dessein de combattre ce prince; mais ayant envoyé le maréchal de Noailles à sa place, il dit au comte d’Argenson: « Écrivez de ma part au maréchal de Noailles que pendant qu’on portait Louis XIII au tombeau le prince de Condé gagna une bataille(6). » Cependant on put à peine entamer l’arrière-garde du prince Charles, qui se retirait en bon ordre. Ce prince, qui avait passé le Rhin malgré l’armée de France, le repassa presque sans perte vis-à-vis une armée supérieure. Le roi de Prusse se plaignit qu’on eût ainsi laissé échapper un ennemi qui allait venir à lui(7). C’était encore une occasion heureuse manquée. La maladie du roi de France, quelque retardement dans la marche de ses troupes, un terrain marécageux et difficile par où il fallait aller au prince Charles, les précautions qu’il avait prises, ses ponts assurés, tout lui facilita cette retraite; il ne perdit pas même un magasin. 

Ayant donc repassé le Rhin avec cinquante mille hommes complets, il marche vers le Danube et l’Elbe avec une diligence incroyable; et après avoir pénétré en France, aux portes de Strasbourg, il allait délivrer la Bohême une seconde fois. (15 septembre 1744) Mais le roi de Prusse s’avançait vers Prague; il l’investit le 4 septembre, et ce qui parut étrange, c’est que le général Ogilvy, qui la défendait avec quinze mille hommes, se rendit, dix jours après, prisonnier de guerre, lui et sa garnison. C’était le même gouverneur qui, en 1741, avait rendu la ville en moins de temps, quand les Français l’escaladèrent. 

Une armée de quinze mille hommes prisonnière de guerre, la capitale de la Bohême prise, le reste du royaume soumis peu de jours après, la Moravie envahie en même temps, l’armée de France rentrant enfin en Allemagne, les succès en Italie, firent espérer qu’enfin la grande querelle de l’Europe allait être décidée en faveur de l’empereur Charles VII. Louis XV, dans une convalescence encore faible, résout le siège de Fribourg au mois de septembre, et y marche. Il va passer le Rhin à son tour. Et ce qui fortifia encore ses espérances, c’est qu’en arrivant à Strasbourg il y reçut la nouvelle d’une victoire remportée par le prince de Conti. 

CHAPITRE XIII.

BATAILLE DE CONI. CONDUITE DU ROI DE FRANCE. LE ROI DE NAPLES SURPRIS PRÈS DE ROME.

Pour descendre dans le Milanais, il fallait prendre la ville de Coni. L’infant don Philippe et le prince de Conti l’assiégeaient. Le roi de Sardaigne les attaqua dans leurs lignes avec une armée supérieure. Rien n’était mieux concerté que l’entreprise de ce monarque. C’était une de ces occasions où il était de la politique de donner bataille. S’il était vainqueur, les Français avaient peu de ressources, et la retraite était très difficile; s’il était vaincu, la ville n’était pas moins en état de résister dans cette saison avancée, et il avait des retraites sûres. Sa disposition passa pour une des plus savantes qu’on eût jamais vues; cependant il fut vaincu. Les Français et les Espagnols combattirent comme des alliés qui se secourent, et comme des rivaux qui veulent chacun donner l’exemple. Le roi de Sardaigne perdit près de cinq mille hommes et le champ de bataille. Les Espagnols ne perdirent que neuf cents hommes, et les Français eurent mille deux cents hommes tués ou blessés. Le prince de Conti, qui était général et soldat, eut sa cuirasse percée de deux coups, et deux chevaux tués sous lui: il n’en parla point dans sa lettre au roi; mais il s’étendait sur les blessures de MM. de La Force, de Senneterre, de Chauvelin, sur les services signalés de M. de Courten, sur ceux de MM. de Choiseul, du Chaila, de Beaupréau, sur tous ceux qui l’avaient secondé, et demandait pour eux des récompenses. Cette histoire ne serait qu’une liste continuelle si on pouvait citer toutes les belles actions qui, devenues simples et ordinaires, se perdent continuellement dans la foule. 

Mais cette nouvelle victoire fut encore au nombre de celles qui causent des pertes sans produire d’avantages réels aux vainqueurs. On à donné plus de cent vingt batailles en Europe depuis 1600; et, de tous ces combats, il n’y en à pas eu dix de décisifs. C’est du sang inutilement répandu pour des intérêts qui changent tous les jours. Cette victoire donna d’abord la plus grande confiance, qui se changea bientôt en tristesse. La rigueur de la saison, la fonte des neiges, le débordement de la Sture et des torrents, furent plus utiles au roi de Sardaigne que la victoire de Coni ne le fut à l’infant et au prince de Conti. Ils furent obligés de lever le siège et de repasser les monts avec une armée affaiblie. C’est presque toujours le sort de ceux qui combattent vers les Alpes, et qui n’ont pas pour eux le maître du Piémont, de perdre leur armée, même par des victoires. 

Le roi de France, dans cette saison pluvieuse, était devant Fribourg. On fut obligé de détourner la rivière de Treisam, et de lui ouvrir un canal de deux mille six cents toises; mais à peine ce travail fut-il achevé qu’une digue se rompit, et on recommença. On travaillait sous le feu des châteaux de Fribourg; il fallait saigner à la fois deux bras de la rivière; les ponts construits sur le canal nouveau furent dérangés par les eaux: on les rétablit dans une nuit, et, le lendemain, on marcha au chemin couvert sur un terrain miné, et vis-à-vis d’une artillerie et d’une mousqueterie continuelles. Cinq cents grenadiers furent couchés par terre, tués ou blessés; deux compagnies entières périrent par l’effet des mines du chemin couvert, et, le lendemain, on acheva d’en chasser les ennemis, malgré les bombes, les pierriers, et les grenades, dont ils faisaient un usage continuel et terrible. Il y avait seize ingénieurs à ces deux attaques, et tous les seize y furent blessés. Une pierre atteignit le prince de Soubise, et lui cassa le bras. Dès que le roi le sut, il alla le voir: il y retourna plusieurs fois; il voyait mettre l’appareil a ses blessures. Cette sensibilité encourageait toutes ses troupes. Les soldats redoublaient d’ardeur en suivant le duc de Chartres, aujourd’hui duc d’Orléans, premier prince du sang, à la tranchée et aux attaques. 

Le général Damnitz, gouverneur de Fribourg, n’arbora le drapeau blanc que le 6 novembre, après deux mois de tranchée ouverte. Le siège des châteaux ne dura que sept jours. Le roi était maître du Brisgaw. Il dominait dans la Souabe. Le prince de Clermont, de son côté, s’était avancé jusqu’à Constance. L’empereur était retourné enfin dans Munich. 

Les affaires prenaient en Italie un tour favorable, quoique avec lenteur. Le roi de Naples poursuivait les Autrichiens, conduits par le prince de Lobkovitz(8) sur le territoire de Rome. On devait tout attendre en Bohême de la diversion du roi de Prusse; mais, par un de ces revers si fréquents dans cette guerre, le prince Charles de Lorraine chassait alors les Prussiens de la Bohême, comme il en avait fait retirer les Français, en 1742 et en 1743, et les prussiens faisaient les mêmes fautes et les mêmes retraites qu’ils avaient reprochées aux armées françaises; (19 novembre 1744) ils abandonnaient successivement tous les postes qui assurent Prague; enfin ils furent obligés d’abandonner Prague même (27 novembre). 

Le prince Charles, qui avait passé le Rhin à la vue de l’armée de France, passa l’Elbe la même année à la vue du roi de Prusse: il le suivit jusqu’en Silésie. Ses partis allèrent aux portes de Breslau; on doutait enfin si la reine Marie-Thérèse, qui paraissait perdue au mois de juin, ne reprendrait pas jusqu’à la Silésie au mois de décembre de la même année, et on craignait que l’empereur, qui venait de rentrer dans sa capitale désolée, ne fût obligé d’en sortir encore. 

Tout était révolution en Allemagne, tout y était intrigue. Les rois de France et d’Angleterre achetaient tour à tour des partisans dans l’empire. Le roi de Pologne, Auguste, électeur de Saxe, se donna aux Anglais pour cent cinquante mille pièces par an. Si on s’étonnait que, dans ces circonstances, un roi de Pologne, électeur, fût obligé de recevoir cet argent, on était encore plus surpris que l’Angleterre fût en état de le donner, lorsqu’il lui en coûtait cinq cent mille guinées cette année pour la reine de Hongrie, deux cent mille pour le roi de Sardaigne, et qu’elle donnait encore des subsides à l’électeur de Mayence; elle soudoyait jusqu’à l’électeur de Cologne, frère de l’empereur, qui recevait vingt-deux mille pièces de la cour de Londres pour permettre que les ennemis de son frère levassent contre lui des troupes dans ses évêchés de Cologne, de Munster et d’Osnabruch, d’Hildesheim, de Paderborn, et de ses abbayes; il avait accumulé sur sa tête tous ces biens ecclésiastiques, selon l’usage d’Allemagne et non suivant les règles de l’Église. Se vendre aux Anglais n’était pas glorieux; mais il crut toujours qu’un empereur créé par la France, en Allemagne, ne se soutiendrait pas, et il sacrifia les intérêts de son frère aux siens propres. 

Marie-Thérèse avait en Flandre une armée formidable, composée d’Allemands, d’Anglais, et enfin de Hollandais, qui se déclarèrent après tant d’indécisions. 

La Flandre française était défendue par le maréchal de Saxe, plus faible de vingt mille hommes que les alliés. Ce général mit en oeuvre ces ressources de la guerre auxquelles ni la fortune, ni même la valeur du soldat ne peuvent avoir part. Camper et décamper à propos, couvrir son pays, faire subsister son armée aux dépens des ennemis, aller sur leur terrain lorsqu’ils s’avancent vers le pays qu’on défend, et les forcer à revenir sur leurs pas, rendre par l’habileté la force inutile: c’est ce qui est regardé comme un des chefs-d’oeuvre de l’art militaire, et c’est ce que fit le maréchal de Saxe, depuis le commencement d’auguste jusqu’au mois de novembre. 

La querelle de la succession autrichienne était tous les jours plus vive, la destinée de l’empereur plus incertaine, les intérêts plus compliqués, les succès toujours balancés. 

Ce qui est très vrai, c’est que cette guerre enrichissait en secret l’Allemagne en la dévastant. L’argent de la France et de l’Angleterre, répandu avec profusion, demeurait entre les mains des Allemands, et, au fond, le résultat était de rendre ce vaste pays plus opulent, et par conséquent un jour plus puissant si jamais il pouvait être réuni sous un seul chef. 

Il n’en est pas ainsi de l’Italie, qui d’ailleurs ne peut faire de longtemps un corps formidable comme l’Allemagne. La France n’avait envoyé dans les Alpes que quarante-deux bataillons et trente-trois escadrons qui, attendu l’incomplet ordinaire des troupes, ne composaient pas un corps de plus de vingt-six mille hommes. L’armée de l’infant était à peu près de cette force au commencement de la campagne; et toutes deux, loin d’enrichir un pays étranger, tiraient presque toutes leurs subsistances des provinces de France. à l’égard des terres du pape sur lesquelles le prince de Lobkovitz, général d’une armée de Marie-Thérèse, était pour lors avec le fonds de trente mille hommes, ces terres étaient plutôt dévastées qu’enrichies. Cette partie de l’Italie devenait une scène sanglante dans ce vaste théâtre de la guerre qui se faisait du Danube au Tibre. 

Les armées de Marie-Thérèse avaient été sur le point de conquérir le royaume de Naples vers le mois de mars, d’avril, et de mai 1744. 

Rome voyait, depuis le mois de juillet, les armées napolitaine et autrichienne combattre sur son territoire. Le roi de Naples, le duc de Modène, étaient dans Velletri, autrefois capitale des Volsques, et aujourd’hui la demeure des doyens du sacré collège. Le roi des Deux-Siciles y occupait le palais Ginetti, qui passe pour un ouvrage de magnificence et de goût. Le prince de Lobkovitz fit sur Velletri la même entreprise que le prince Eugène avait faite sur Crémone en 1702; car l’histoire n’est qu’une suite des mêmes événements renouvelés et variés. Six mille Autrichiens étaient entrés dans Velletri au milieu de la nuit. La grand’garde était égorgée; on tuait ce qui se défendait; on faisait prisonnier ce qui ne se défendait pas. L’alarme et la consternation étaient partout. Le roi de Naples, le duc de Modène, allaient être pris. Le marquis de L’Hospital, ambassadeur de France à Naples, qui avait accompagné le roi, s’éveille au bruit (la nuit du 10 au 11 d’auguste), court au roi, et le sauve. à peine le marquis de L’Hospital était-il sorti de sa maison pour aller au roi qu’elle est remplie d’ennemis, pillée, et saccagée. Le roi, suivi du duc de Modène et de l’ambassadeur, va se mettre à la tête de ses troupes hors de la ville. Les Autrichiens se répandent dans les maisons. Le général Novati entre dans celle du duc de Modène. 

Tandis que ceux qui pillaient les maisons jouissaient avec sécurité de la victoire, il arrivait la même chose qu’à Crémone. Les gardes wallonnes, un régiment irlandais, des Suisses, repoussaient les Autrichiens, jonchaient les rues de morts, et reprenaient la ville. Peu de jours après, le prince de Lobkovitz est obligé de se retirer vers Rome. (2 novembre 1744) Le roi de Naples le poursuit; le premier était vers une porte de la ville, le second vers l’autre; ils passent tous deux le Tibre, et le peuple romain, du haut des remparts, avait le spectacle des deux armées. Le roi, sous le nom du comte de Pouzzoles, fut reçu dans Rome. Ses gardes avaient l’épée à la main dans les rues, tandis que leur maître baisait les pieds du pape(9); et les deux armées continuèrent la guerre sur le territoire de Rome, qui remerciait le ciel de ne voir le ravage que dans ses campagnes. 

On voit au reste que d’abord l’Italie était le grand point de vue de la cour d’Espagne, que l’Allemagne était l’objet le plus délicat de la conduite de la cour de France, et que des deux côtés le succès était encore très incertain. 

CHAPITRE XIV.

PRISE DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE. L’EMPEREUR CHARLES VII MEURT, MAIS LA GUERRE N’EN EST QUE PLUS VIVE.

Le roi de France, immédiatement après la prise de Fribourg, retourna à Paris, où il fut reçu comme le vengeur de sa patrie et comme un père qu’on avait craint de perdre. Il resta trois jours dans Paris pour se faire voir aux habitants, qui ne voulaient que ce prix de leur zèle. 

Le roi, comptant toujours maintenir l’empereur, avait envoyé à Munich, à Cassel, et en Silésie, le maréchal de Belle-Isle, chargé de ses pleins pouvoirs et de ceux de l’empereur. Ce général venait de Munich, résidence impériale, avec le comte son frère: ils avaient été à Cassel, et suivaient leur route sans défiance dans des pays où le roi de Prusse à partout des bureaux de poste qui, par les conventions établies entre les princes d’Allemagne, sont toujours regardés comme neutres et inviolables. (13 novembre 1744) Le maréchal et son frère, en prenant des chevaux à un de ces bureaux, dans un bourg appelé Elbingrode, appartenant à l’électeur d’Hanovre, furent arrêtés par le bailli hanovrien, maltraités, et bientôt après transférés en Angleterre. Le duc de Belle-Isle était prince de l’empire, et par cette qualité cet arrêt pouvait être regardé comme une violation des privilèges du collège des princes. En d’autres temps un empereur aurait vengé cet attentat; mais Charles VII régnait dans un temps où l’on pouvait tout oser contre lui, et où il ne pouvait que se plaindre. Le ministère de France réclama à la fois tous les privilèges des ambassadeurs et les droits de la guerre. Si le maréchal de Belle-Isle était regardé comme prince de l’empire et ministre du roi de France allant à la cour impériale et à celle de Prusse, ces deux cours n’étant point en guerre avec le Hanovre, il paraît certain que sa personne était inviolable. S’il était regardé comme maréchal de France et général, le roi de France offrait de payer sa rançon et celle de son frère, selon le cartel établi à Francfort, le 18 juin 1743, entre la France et l’Angleterre. La rançon d’un maréchal de France était de cinquante mille livres, celle d’un lieutenant général de quinze mille. Le ministre de George II éluda ces instances pressantes par une défaite inouïe: il déclara qu’il regardait MM. de Belle-Isle comme prisonniers d’État. On les traita avec les attentions les plus distinguées, suivant les maximes de la plupart des cours européanes, qui adoucissent ce que la politique à d’injuste, et ce que la guerre à de cruel, par tout ce que l’humanité à de dehors séduisants. 

L’empereur Charles VII, si peu respecté dans l’empire, et n’y ayant d’autre appui que le roi de Prusse, qui alors était poursuivi par le prince Charles, craignant que la reine de Hongrie ne le forçât encore de sortir de Munich sa capitale, se voyant toujours le jouet de la fortune, accablé de maladies que les chagrins redoublaient, succomba enfin, et mourut à Munich, à l’âge de quarante-sept ans et demi (20 janvier 1745), en laissant cette leçon au monde que le plus haut degré de la grandeur humaine peut être le comble de la calamité. Il n’avait été malheureux que depuis qu’il avait été empereur. La nature, dès lors, lui avait fait plus de mal encore que la fortune. Une complication de maladies douloureuses rendit plus violents les chagrins de l’âme par les souffrances du corps, et le conduisit au tombeau. Il avait la goutte et la pierre: on trouva ses poumons, son foie et son estomac gangrenés, des pierres dans ses reins, un polype dans son coeur; on jugea qu’il n’avait pu dès longtemps être un moment sans souffrir. Peu de princes ont eu de meilleures qualités. Elles ne servirent qu’à son malheur, et ce malheur vint d’avoir pris un fardeau qu’il ne pouvait soutenir. 

Le corps de cet infortuné prince fut exposé, vêtu à l’ancienne mode espagnole: étiquette établie par Charles-Quint, quoique, depuis lui, aucun empereur n’ait été Espagnol, et que Charles VII n’eût rien de commun avec cette nation. Il fut enseveli avec les cérémonies de l’empire; et dans cet appareil de la vanité et de la misère humaine, on porta le globe du monde devant celui qui, pendant la courte durée de son empire, n’avait pas même possédé une petite et malheureuse province; on lui donna même dans quelques rescrits le titre d’invincible, titre attaché par l’usage à la dignité d’empereur, et qui ne faisait que mieux sentir les malheurs de celui qui l’avait possédée. 

On crut que, la cause de la guerre ne subsistant plus, le calme pouvait être rendu à l’Europe. On ne pouvait offrir l’empire au fils de Charles VII, âgé de dix-sept ans(10). On se flattait en Allemagne que la reine de Hongrie rechercherait la paix comme un moyen sûr de placer enfin son mari, le grand-duc, sur le trône impérial; mais elle voulut et ce trône et la guerre. Le ministère anglais, qui donnait la loi à ses alliés puisqu’il donnait l’argent, et qui payait à la fois la reine de Hongrie, le roi de Pologne et le roi de Sardaigne, crut qu’il y avait à perdre avec la France par un traité, et à gagner par les armes. 

Cette guerre générale se continua parce qu’elle était commencée. L’objet n’en était pas le même que dans son principe: c’était une de ces maladies qui, à la longue, changent de caractère. La Flandre, qui avait été respectée avant 1744, était devenue le principal théâtre, et l’Allemagne fut plutôt pour la France un objet de politique que d’opérations militaires. Le ministère de France, qui voulait toujours faire un empereur, jeta les yeux sur ce même Auguste II(11), roi de Pologne, électeur de Saxe, qui était à la solde des Anglais; mais la France n’était guère en état de faire de telles offres. Le trône de l’empire n’était que dangereux pour quiconque n’a pas l’Autriche et la Hongrie. La cour de France fut refusée: l’électeur de Saxe n’osa ni accepter cet honneur, ni se détacher des Anglais, ni déplaire à la reine. Il fut le second électeur de Saxe qui refusa d’être empereur. 

Il ne resta à la France d’autre parti que d’attendre du sort des armes la décision de tant d’intérêts divers qui avaient changé tant de fois, et qui dans tous leurs changements avaient tenu l’Europe en alarmes. 

Le nouvel électeur de Bavière, Maximilien-Joseph, était le troisième de père en fils que la France soutenait. Elle avait fait rétablir l’aïeul dans ses États; elle avait fait donner l’empire au père, et le roi fit un nouvel effort pour secourir encore le jeune prince. Six mille Hessois à sa solde, trois mille Palatins et treize bataillons d’Allemands, qui sont depuis longtemps dans les corps des troupes de France, s’étaient déjà joints aux troupes bavaroises toujours soudoyées par le roi. 

Pour que tant de secours fussent efficaces, il fallait que les Bavarois se secourussent eux-mêmes; mais leur destinée était de succomber sous les Autrichiens: ils défendirent si malheureusement l’entrée de leur pays que, dès le commencement d’avril, le nouvel électeur de Bavière fut obligé de sortir de cette même capitale que son père avait été forcé de quitter tant de fois. (22 avril 1744) Les malheurs de sa maison le forcèrent enfin d’avoir recours à Marie-Thérèse elle-même, de renoncer à l’alliance de la France, et de recevoir l’argent des Anglais comme les autres. 

Le roi, abandonné de ceux pour qui seuls il avait commencé la guerre, fut obligé de la continuer sans avoir d’autre objet que de la faire cesser; situation triste qui expose les peuples, et qui ne leur promet nul dédommagement. 

Le parti qu’on prit fut de se défendre en Italie et en Allemagne, et d’agir toujours offensivement en Flandre: c’était l’ancien théâtre de la guerre, et il n’y a pas un seul champ dans cette province qui n’ait été arrosé de sang. Une armée vers le Mein empêchait les Autrichiens de se porter contre le roi de Prusse, alors allié de la France, avec des forces trop supérieures. Le maréchal de Maillebois était parti de l’Allemagne pour l’Italie, et le prince de Conti fut chargé de la guerre vers le Mein, qui devenait d’une espèce toute contraire à celle qu’il avait faite dans les Alpes. 

Le roi voulut aller lui-même achever en Flandre les conquêtes qu’il avait interrompues l’année précédente. Il venait de marier le dauphin avec la seconde infante d’Espagne, au mois de février (1745); et ce jeune prince, qui n’avait pas seize ans accomplis, se prépara à partir au commencement de mai avec son père. 

CHAPITRE XV.

SIÈGE DE TOURNAI. BATAILLE DE FONTENOY.

Le maréchal de Saxe était déjà en Flandre, à la tête de l’armée, composée de cent six bataillons complets et de cent soixante et douze escadrons. Déjà Tournai, cette ancienne capitale de la domination française, était investi. C’était la plus forte place de la barrière. La ville et la citadelle étaient encore un des chef-d’oeuvre du maréchal de Vauban, car il n’y avait guère de place en Flandre dont Louis XIV n’eût fait construire les fortifications. 

Dès que les États-Généraux des Sept-Provinces apprirent que Tournai était en danger, ils mandèrent qu’il fallait hasarder une bataille pour secourir la ville. Ces républicains, malgré leur circonspection, furent alors les premiers à prendre des résolutions hardies. Au 5 mai (1745) les alliés avancèrent à Cambron, à sept lieues de Tournai. Le roi partit le 6 de Paris, avec le dauphin; les aides de camp du roi, les menins du dauphin, les accompagnaient. 

La principale force de l’armée ennemie consistait en vingt bataillons et vingt-six escadrons anglais, sous le jeune duc de Cumberland, qui avait gagné avec le roi son père la bataille de Dettingen; cinq bataillons et seize escadrons hanovriens étaient joints aux Anglais. Le prince de Valdeck, à peu près de l’âge du duc de Cumberland, impatient de se signaler, était à la tête de quarante escadrons hollandais et de vingt-six bataillons. Les Autrichiens n’avaient dans cette armée que huit escadrons. On faisait la guerre pour eux dans la Flandre, qui à été si longtemps défendue par les armes et par l’argent de l’Angleterre et de la Hollande; mais à la tête de ce petit nombre d’Autrichiens était le vieux général Koenigseck, qui avait commandé contre les Turcs en Hongrie, et contre les Français en Italie et en Allemagne. Ses conseils devaient aider l’ardeur du duc de Cumberland et du prince de Valdeck. On comptait dans leur armée au delà de cinquante-cinq mille combattants. Le roi laissa devant Tournai environ dix-huit mille hommes, qui étaient postés en échelle jusqu’au champ de bataille; six mille pour garder les ponts sur l’Escaut et les communications. 

L’armée était sous les ordres d’un général en qui on avait la plus juste confiance. Le comte de Saxe avait déjà mérité sa grande réputation par de savantes retraites en Allemagne et par sa campagne de 1744; il joignait une théorie profonde à la pratique. La vigilance, le secret, l’art de savoir différer à propos un projet, et celui de l’exécuter rapidement, le coup d’oeil, les ressources, la prévoyance, étaient ses talents, de l’aveu de tous les officiers; mais alors ce général, consumé d’une maladie de langueur, était presque mourant(12). Il était parti de Paris très malade pour l’armée. L’auteur de cette histoire l’ayant même rencontré avant son départ, et n’ayant pu s’empêcher de lui demander comment il pourrait faire dans cet état de faiblesse, le maréchal lui répondit: « Il ne s’agit pas de vivre, mais de partir(13). » 

(1745) Le roi, étant arrivé le 6 mai à Douai, se rendit le lendemain à Pont-à-Chin près de l’Escaut, à portée des tranchées de Tournai. De là il alla reconnaître le terrain qui devait servir de champ de bataille. Toute l’armée, en voyant le roi et le dauphin, fit entendre des acclamations de joie. Les alliés passèrent le 10 et la nuit du 11 à faire leurs dernières dispositions. Jamais le roi ne marqua plus de gaieté que la veille du combat. La conversation roula sur les batailles où les rois s’étaient trouvés en personne. Le roi dit que, depuis la bataille de Poitiers, aucun roi de France n’avait combattu avec son fils, et qu’aucun, depuis saint Louis, n’avait gagné de victoire signalée contre les Anglais qu’il espérait être le premier. Il fut éveillé le premier le jour de l’action; il éveilla lui-même à quatre heures le comte d’Argenson, ministre de la guerre, qui, dans l’instant, envoya demander au maréchal de Saxe ses derniers ordres. On trouva le maréchal dans une voiture d’osier qui lui servait de lit, et dans laquelle il se faisait traîner quand ses forces, épuisées, ne lui permettaient plus d’être à cheval. Le roi et son fils avaient déjà passé un pont sur l’Escaut à Calonne; ils allèrent prendre leur poste par delà la Justice de Notre-Dame-aux-Bois, à mille toises de ce pont, et précisément à l’entrée du champ de bataille. 

La suite du roi et du dauphin, qui composait une troupe nombreuse, était suivie d’une foule de personnes de toute espèce qu’attirait cette journée, et dont quelques-uns même étaient montés sur des arbres pour voir le spectacle d’une bataille(14).

En jetant les yeux sur les cartes, qui sont fort communes, on voit d’un coup d’oeil la disposition des deux armées. On remarque Anthoin assez près de l’Escaut, à la droite de l’armée française, à neuf cents toises de ce pont de Calonne, par où le roi et le dauphin s’étaient avancés; le village de Fontenoy par delà Anthoin, presque sur la même ligne; un espace étroit de quatre cent cinquante toises de large entre Fontenoy et un petit bois qu’on appelle le bois de Barri. Ce bois, ces villages, étaient garnis de canons comme un camp retranché. Le maréchal de Saxe avait établi des redoutes entre Anthoin et Fontenoy; d’autres redoutes aux extrémités du bois de Barri fortifiaient cette enceinte. Le champ de bataille n’avait pas plus de cinq cents toises de longueur depuis l’endroit où était le roi, auprès de Fontenoy, jusqu’à ce bois de Barri, et n’avait guère plus de neuf cents toises de large; de sorte que l’on allait combattre en champ clos, comme à Dettingen, mais dans une journée plus mémorable. 

Le général de l’armée française avait pourvu à la victoire et à la défaite(15). Le pont de Calonne, muni de canons, fortifié de retranchements, et défendu par quelques bataillons, devait servir de retraite au roi et au dauphin en cas de malheur. Le reste de l’armée aurait défilé alors par d’autres ponts sur le bas Escaut par delà Tournai. 

On prit toutes les mesures qui se prêtaient un secours mutuel sans qu’elles pussent se traverser. L’armée de France semblait inabordable, car le feu croisé qui partait des redoutes du bois de Barri et du village de Fontenoy défendait toute approche. Outre ces précautions, on avait encore placé six canons de seize livres de balle au deçà de l’Escaut pour foudroyer les troupes qui attaqueraient le village d’Anthoin. 

On commençait à se canonner de part et d’autre à six heures du matin. Le maréchal de Noailles était alors auprès de Fontenoy, et rendait compte au maréchal de Saxe d’un ouvrage qu’il avait fait à l’entrée de la nuit pour joindre le village de Fontenoi à la première des trois redoutes entre Fontenoy et Anthoin: il lui servit de premier aide de camp, sacrifiant la jalousie du commandement au bien de l’État, et s’oubliant soi-même pour un général étranger et moins ancien. Le maréchal de Saxe sentait tout le prix de cette magnanimité, et jamais on ne vit une union si grande entre deux hommes que la faiblesse ordinaire du coeur humain pouvait éloigner l’un de l’autre. 

Le maréchal de Noailles embrassait le duc de Grammont son neveu, et ils se séparaient, l’un pour retourner auprès du roi, l’autre pour aller à son poste, lorsqu’un boulet de canon vint frapper le duc de Grammont à mort: il fut la première victime de cette journée. 

Les Anglais attaquèrent trois fois Fontenoy, et les Hollandais se présentèrent à deux reprises devant Anthoin. à leur seconde attaque, on vit un escadron hollandais emporté presque tout entier par le canon d’Anthoin: il n’en resta que quinze hommes, et les Hollandais ne se présentèrent plus dès ce moment. 

Alors le duc de Cumberland prit une résolution qui pouvait lui assurer le succès de cette journée. Il ordonna à un major général, nommé Ingolsby, d’entrer dans le bois de Barri, de pénétrer jusqu’à la redoute de ce bois vis-à-vis Fontenoy, et de l’emporter. Ingolsby marche avec les meilleures troupes pour exécuter cet ordre: il trouve dans le bois de Barri un bataillon du régiment d’un partisan: c’était ce qu’on appelait les Grassins, du nom de celui qui les avait formés. Ces soldats étaient en avant dans le bois, par delà la redoute, couchés par terre. Ingolsby crut que c’était un corps considérable: il retourne auprès du duc de Cumberland, et demande du canon. Le temps se perdait. Le prince était au désespoir d’une désobéissance qui dérangeait toutes ses mesures, et qu’il fit ensuite punir à Londres par un conseil de guerre qu’on appelle cour martiale.

Il se détermina sur-le-champ à passer entre cette redoute et Fontenoy. Le terrain était escarpé, il fallait franchir un ravin profond; il fallait essuyer tout le feu de Fontenoy et de la redoute. L’entreprise était audacieuse; mais il était réduit alors ou à ne point combattre, ou à tenter ce passage. 

Les Anglais et les Hanovriens s’avancent avec lui sans presque déranger leurs rangs, traînant leurs canons à bras par les sentiers: il les forme sur trois lignes assez pressées, et de quatre de hauteur chacune, avançant entre les batteries de canon qui les foudroyaient dans un terrain d’environ quatre cents toises de large. Des rangs entiers tombaient morts à droite et à gauche; ils étaient remplacés aussitôt, et les canons qu’ils amenaient à bras vis-à-vis Fontenoy et devant les redoutes répondaient à l’artillerie française. En cet état ils marchaient fièrement, précédés de six pièces d’artillerie, et en ayant encore six autres au milieu de leurs lignes. 

Vis-à-vis d’eux se trouvèrent quatre bataillons des gardes françaises, ayant deux bataillons de gardes suisses à leur gauche, le régiment de Courten à leur droite, ensuite celui d’Aubeterre, et plus loin le régiment du roi qui bordait Fontenoy le long d’un chemin creux. 

Le terrain s’élevait à l’endroit où étaient les gardes françaises jusqu’à celui où les Anglais se formaient. 

Les officiers des gardes françaises se dirent alors les uns aux autres « Il faut aller prendre le canon des Anglais. » Ils y montèrent rapidement avec leurs grenadiers, mais ils furent bien étonnés de trouver une armée devant eux. L’artillerie et la mousqueterie en couchèrent par terre près de soixante, et le reste fut obligé de revenir dans ses rangs. 

Cependant les Anglais avançaient, et cette ligne d’infanterie, composée des gardes françaises et suisses, et de Courten, ayant encore sur leur droite Aubeterre et un bataillon du régiment du roi, s’approchait de l’ennemi. On était à cinquante pas de distance. Un régiment des gardes anglaises, celui de Campbell, et le royal-écossais, étaient les premiers: M. de Campbell était leur lieutenant général; le comte d’Albemarle, leur général major, et M. de Churchill, petit-fils naturel du grand duc de Marlborough, leur brigadier. Les officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux. Le comte de Chabanes, le duc de Biron, qui s’étaient avancés, et tous les officiers des gardes françaises leur rendirent le salut. Milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, cria: « Messieurs des gardes françaises, tirez. » 

Le comte d’Anteroche, alors lieutenant des grenadiers et depuis capitaine, leur dit à voix haute: « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes(16). » Les Anglais firent un feu roulant, c’est-à-dire qu’ils tiraient par divisions, de sorte que le front d’un bataillon sur quatre hommes de hauteur ayant tiré, un autre bataillon faisait sa décharge, et ensuite un troisième, tandis que les premiers rechargeaient. La ligne d’infanterie française ne tira point ainsi: elle était seule sur quatre de hauteur, les rangs assez éloignés, et n’étant soutenue par aucune autre troupe d’infanterie. Dix-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule charge. MM. de Clisson, de Langey, de Peyre, y perdirent la vie; quatre-vingt-quinze soldats demeurèrent sur la place; deux cent quatre-vingt-cinq y reçurent des blessures; onze officiers suisses tombèrent blessés, ainsi que deux cent neuf de leurs soldats, parmi lesquels soixante-quatre furent tués. Le colonel de Courten, son lieutenant-colonel, quatre officiers, soixante et quinze soldats, tombèrent morts: quatorze officiers et deux cents soldats furent blessés dangereusement. Le premier rang ainsi emporté, les trois autres regardèrent derrière eux, et ne voyant qu’une cavalerie à plus de trois cents toises, ils se dispersèrent. Le duc de Grammont, leur colonel et premier lieutenant général, qui aurait pu les faire soutenir, était tué. M. de Lutteaux(17), second lieutenant général, n’arriva que dans leur déroute. Les Anglais avançaient à pas lents, comme faisant l’exercice. On voyait les majors appuyer leurs cannes sur les fusils des soldats pour les faire tirer bas et droit. Ils débordèrent Fontenoy et la redoute. Ce corps, qui auparavant était en trois divisions, se pressant par la nature du terrain, devint une colonne longue et épaisse, presque inébranlable par sa masse, et plus encore par son courage; elle s’avança vers le régiment d’Aubeterre. M. de Lutteaux, premier lieutenant général de l’armée, à la nouvelle de ce danger, accourut de Fontenoy où il venait d’être blessé dangereusement. Son aide de camp le suppliait de commencer par faire mettre le premier appareil a sa blessure: « Le service du roi, lui répondit M. de Lutteaux, m’est plus cher que ma vie. » Il s’avançait avec le duc de Biron à la tête du régiment d’Aubeterre que conduisait son colonel de ce nom. Lutteaux reçoit en arrivant deux coups mortels. Le duc de Biron à un cheval tué sous lui. Le régiment d’Aubeterre perd beaucoup de soldats et d’officiers. Le duc de Biron arrête alors avec le régiment du roi, qu’il commandait, la marche de la colonne par son flanc gauche. Un bataillon des gardes anglaises se détache, avance quelques pas à lui, fait une décharge très meurtrière, et revient au petit pas se replacer à la tête de la colonne, qui avance toujours lentement sans jamais se déranger, repoussant tous les régiments qui viennent l’un après l’autre se présenter devant elle. 

Ce corps gagnait du terrain, toujours serré, toujours ferme. Le maréchal de Saxe, qui voyait de sang-froid combien l’affaire était périlleuse, fit dire au roi, par le marquis de Meuse, qu’il le conjurait de repasser le pont avec le dauphin, qu’il ferait ce qu’il pourrait pour remédier au désordre. « Oh! je suis bien sûr qu’il fera ce qu’il faudra, répondit le roi, mais je resterai où je suis. » 

Il y avait de l’étonnement et de la confusion dans l’armée depuis le moment de la déroute des gardes françaises et suisses. Le maréchal de Saxe veut que la cavalerie fonde sur la colonne anglaise. Le comte d’Estrées y court. Mais les efforts de cette cavalerie étaient peu de chose contre une masse d’infanterie si réunie, si disciplinée, et si intrépide, dont le feu, toujours roulant et toujours soutenu, écartait nécessairement de petits corps séparés. On sait d’ailleurs que la cavalerie ne peut guère entamer seule une infanterie serrée; le maréchal de Saxe était au milieu de ce feu: sa maladie ne lui laissait pas la force de porter une cuirasse; il portait une espèce de bouclier de plusieurs doubles de taffetas piqué, qui reposait sur l’arçon de sa selle. Il jeta son bouclier, et courut faire avancer la seconde ligne de cavalerie contre la colonne. 

Tout l’état-major était en mouvement. M. de Vaudreuil, major général de l’armée, allait de la droite à la gauche. M. de Puységur, MM. de Saint-Sauveur, de Saint-George, de Mezière, aides-maréchaux des logis, sont tous blessés. Le comte de Longaunai, aide-major général, est tué. Ce fut dans ces attaques que le chevalier d’Aché, lieutenant général, eut le pied fracassé. Il vint ensuite rendre compte au roi, et lui parla longtemps sans donner le moindre signe des douleurs qu’il ressentait, jusqu’à ce qu’enfin il tomba évanoui. 

Plus la colonne anglaise avançait, plus elle devenait profonde et en état de réparer les pertes continuelles que lui causaient tant d’attaques réitérées. Elle marchait toujours serrée au travers des morts et des blessés des deux partis, et paraissait former un seul corps d’environ quatorze mille hommes. 

Un très grand nombre de cavaliers furent poussés en désordre jusqu’à l’endroit où était le roi avec son fils. Ces deux princes(18) furent séparés par la foule des fuyards qui se précipitaient entre eux. Pendant ce désordre, les brigades des gardes du corps qui étaient en réserve s’avancèrent d’elles-mêmes aux ennemis. Les chevaliers de Suzy et de Saumery y furent blessés à mort. Quatre escadrons de la gendarmerie arrivaient presque en ce moment de Douai, et, malgré la fatigue d’une marche de sept lieues, ils coururent aux ennemis. Tous ces corps furent reçus comme les autres, avec cette même intrépidité et ce même feu roulant. Le jeune comte de Chévrier, guidon, fut tué. C’était le jour même qu’il avait été reçu à sa troupe. Le chevalier de Monaco, fils du duc de Valentinois, y eut la jambe percée. M. du Guesclin reçut une blessure dangereuse. Les carabiniers donnèrent; ils eurent six officiers renversés morts, et vingt et un de blessés. 

Le maréchal de Saxe, dans le dernier épuisement, était toujours à cheval, se promenant au pas au milieu du feu. Il passa sous le front de la colonne anglaise pour voir tout de ses yeux, auprès du bois de Barri, vers la gauche. On y faisait les mêmes manoeuvres qu’à la droite. On tâchait en vain d’ébranler cette colonne. Les régiments se présentaient les uns après les autres, et la masse anglaise, faisant face de tous côtés, plaçant à propos son canon, et tirant toujours par division, nourrissait ce feu continu quand elle était attaquée; et, après l’attaque, elle restait immobile et ne tirait plus. Quelques régiments d’infanterie vinrent encore affronter cette colonne par les ordres seuls de leurs commandants. Le maréchal de Saxe en vit un dont les rangs entiers tombaient, et qui ne se dérangeait pas. On lui dit que c’était le régiment des vaisseaux, que commandait M. de Guerchy. « Comment se peut-il faire, s’écria-t-il, que de telles troupes ne soient pas victorieuses. » 

Hainaut ne souffrait pas moins; il avait pour colonel le fils du prince de Craon, gouverneur de Toscane. Le père servait le grand-duc; les enfants servaient le roi de France. Ce jeune homme, d’une très grande espérance, fut tué à la tête de sa troupe; son lieutenant-colonel blessé à mort auprès de lui. Le régiment de Normandie avança; il eut autant d’officiers et de soldats hors de combat que celui de Hainaut: il était mené par son lieutenant-colonel, M. de Solency, dont le roi loua la bravoure sur le champ de bataille, et qu’il récompensa ensuite en le faisant brigadier. Des bataillons irlandais coururent au flanc de cette colonne; le colonel Dillon tombe mort: ainsi aucun corps, aucune attaque, n’avaient pu entamer la colonne, parce que rien ne s’était fait de concert et à la fois. 

Le maréchal de Saxe repasse par le front de la colonne, qui s’était déjà avancée plus de trois cents pas au-delà de la redoute d’Eu et de Fontenoy. Il va voir si Fontenoy tenait encore: on n’y avait plus de boulets; on ne répondait à ceux des ennemis qu’avec de la poudre. 

M. Dubrocard, lieutenant général d’artillerie, et plusieurs officiers d’artillerie étaient tués. Le maréchal pria alors le duc d’Harcourt, qu’il rencontra, d’aller conjurer le roi de s’éloigner, et il envoya ordre au comte de La Mark, qui gardait Anthoin, d’en sortir avec le régiment de Piémont: la bataille parut perdue sans ressource. On ramenait de tous côtés les canons de campagne; on était prêt de faire partir celui du village de Fontenoy, quoique les boulets fussent arrivés. L’intention du maréchal de Saxe était de faire, si l’on pouvait, un dernier effort mieux dirigé et plus plein contre la colonne anglaise. Cette masse d’infanterie avait été endommagée, quoique sa profondeur parût toujours égale; elle-même était étonnée de se trouver au milieu des Français sans avoir de cavalerie; la colonne était immobile et semblait ne recevoir plus d’ordre, mais elle gardait une contenance fière, et paraissait être maîtresse du champ de bataille. Si les Hollandais avaient passé entre les redoutes qui étaient vers Fontenoy et Anthoin, s’ils étaient venus donner la main aux Anglais, il n’y avait plus de ressource, plus de retraite même, ni pour l’armée française, ni probablement pour le roi et son fils. Le succès d’une dernière attaque était incertain. Le maréchal de Saxe, qui voyait la victoire ou l’entière défaite dépendre de cette dernière attaque, songeait à préparer une retraite sûre; il envoya un second ordre au comte de La Mark d’évacuer Anthoin, et de venir vers le pont de Calonne pour favoriser cette retraite en cas d’un dernier malheur. Il fait signifier un troisième ordre au comte, depuis duc, de Lorges, en le rendant responsable de l’exécution; le comte de Lorges obéit à regret. On désespérait alors du succès de la journée(19).

Un conseil assez tumultueux se tenait auprès du roi: on le pressait, de la part du général et au nom de la France, de ne pas s’exposer davantage. 

Le duc de Richelieu, lieutenant général, et qui servait en qualité d’aide de camp du roi, arriva en ce moment. Il venait de reconnaître la colonne près de Fontenoy. Ayant ainsi couru de tous côtés sans être blessé, il se présente hors d’haleine, l’épée à la main, et couvert de poussière. « Quelle nouvelle apportez-vous? lui dit le maréchal de Noailles; quel est votre avis? – Ma nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée si on le veut(20); et mon avis est qu’on fasse avancer dans l’instant quatre canons contre le front de la colonne; pendant que cette artillerie l’ébranlera, la maison du roi et les autres troupes l’entoureront; il faut tomber sur elle comme des fourrageurs. » Le roi se rendit le premier à cette idée. 

Vingt personnes se détachent. Le duc de Péquigny, appelé depuis le duc de Chaulnes(21), va faire pointer ces quatre pièces; on les place vis-à-vis la colonne anglaise. Le duc de Richelieu court à bride abattue au nom du roi faire marcher sa maison; il annonce cette nouvelle à M. de Montesson, qui la commandait. Le prince de Soubise rassemble ses gendarmes, le duc de Chaulnes ses chevau-légers, tout se forme et marche; quatre escadrons de la gendarmerie avancent à la droite de la maison du roi; les grenadiers à cheval sont à la tête, sous M. de Grille, leur capitaine; les mousquetaires, commandés par M. de Jumilhac, se précipitent. 

Dans ce même moment important, le comte d’Eu et le duc de Biron, à la droite, voyaient avec douleur les troupes d’Anthoin quitter leur poste, selon l’ordre positif du maréchal de Saxe. « Je prends sur moi la désobéissance, leur dit le duc de Biron; je suis sûr que le roi l’approuvera dans un instant où tout va changer de face; je réponds que M. le maréchal de Saxe le trouvera bon. » Le maréchal, qui arrivait dans cet endroit, informé de la résolution du roi et de la bonne volonté des troupes, n’eut pas de peine à se rendre; il changea de sentiment lorsqu’il en fallait changer, et fit rentrer le régiment de Piémont dans Anthoin; il se porta rapidement, malgré sa faiblesse, de la droite à la gauche, vers la brigade des Irlandais, recommandant à toutes les troupes qu’il rencontrait en chemin de ne plus faire de fausses charges, et d’agir de concert. 

Le duc de Biron, le comte d’Estrées, le marquis de Croissy, le comte de Lowendal, lieutenants généraux, dirigent cette attaque nouvelle. Cinq escadrons de Penthièvre suivent M. de Croissy et ses enfants. Les régiments de Chabrillant, de Brancas, de Brionne, Aubeterre, Courten, accoururent, guidés par leurs colonels; le régiment de Normandie, des carabiniers, entrent dans les premiers rangs de la colonne, et vengent leurs camarades tués dans leur première charge. Les Irlandais les secondent. La colonne était attaquée à la fois de front et par les deux flancs. 

En sept ou huit minutes, tout ce corps formidable est ouvert de tous côtés; le général Posomby, le frère du comte d’Albemarle, cinq colonels, cinq capitaines aux gardes, un nombre prodigieux d’officiers étaient renversés morts. Les Anglais se rallièrent, mais ils cédèrent; ils quittèrent le champ de bataille sans tumulte, sans confusion, et furent vaincus avec honneur. 

Le roi de France allait de régiment en régiment; les cris de victoire et de vive le roi, les chapeaux en l’air, les étendards et les drapeaux percés de balles, les félicitations réciproques des officiers, qui s’embrassaient, formaient un spectacle dont tout le monde jouissait avec une joie tumultueuse. Le roi était tranquille, témoignant sa satisfaction et sa reconnaissance à tous les officiers généraux, et à tous les commandants des corps; il ordonna qu’on eût soin des blessés, et qu’on traitât les ennemis comme ses propres sujets. 

Le maréchal de Saxe, au milieu de ce triomphe, se fit porter vers le roi; il retrouva un reste de force pour embrasser ses genoux, et pour lui dire ces propres paroles: « Sire, j’ai assez vécu; je ne souhaitais de vivre aujourd’hui que pour voir Votre Majesté victorieuse. Vous voyez, ajouta-t’il ensuite, à quoi tiennent les batailles. » Le roi le releva, et l’embrassa tendrement. 

Il dit au duc de Richelieu: « Je n’oublierai jamais le service important que vous m’avez rendu; » il parla de même au duc de Biron. Le maréchal de Saxe dit au roi: « Sire, il faut que j’avoue que je me reproche une faute. J’aurais dû mettre une redoute de plus entre les bois de Barri et de Fontenoy; mais je n’ai pas cru qu’il y eût des généraux assez hardis pour hasarder de passer en cet endroit. » 

Les alliés avaient perdu neuf mille hommes, parmi lesquels il y avait environ deux mille prisonniers. Ils n’en firent presque aucun sur les Français. 

Par le compte exactement rendu au major général de l’infanterie française, il ne se trouva que seize cent quatre-vingt-un soldats ou sergents d’infanterie tués sur la place, et trois mille deux cent quatre-vingt-deux blessés. Parmi les officiers, cinquante-trois seulement étaient morts sur le champ de bataille, trois cent vingt-trois étaient en danger de mort par leurs blessures. La cavalerie perdit environ dix-huit cents hommes. 

Jamais, depuis qu’on fait la guerre, on n’avait pourvu avec plus de soin à soulager les maux attachés à ce fléau. Il y avait des hôpitaux préparés dans toutes les villes voisines, et surtout à Lille; les églises mêmes étaient employées à cet usage digne d’elles; non seulement aucun secours, mais encore aucune commodité ne manqua, ni aux Français, ni à leurs prisonniers blessés. Le zèle même des citoyens alla trop loin; on ne cessait d’apporter de tous côtés, aux malades, des aliments délicats; et les médecins des hôpitaux furent obligés de mettre un frein à cet excès dangereux de bonne volonté. Enfin les hôpitaux étaient si bien servis que presque tous les officiers aimaient mieux y être traités que chez des particuliers; et c’est ce qu’on n’avait point encore vu. 

On est entré dans les détails sur cette seule bataille de Fontenoy. Son importance, le danger du roi et du dauphin, l’exigeaient. Cette action décida du sort de la guerre, prépara la conquête des Pays-Bas, et servit de contre-poids à tous les événements malheureux. Ce qui rend encore cette bataille à jamais mémorable, c’est qu’elle fut gagnée lorsque le général, affaibli et presque expirant, ne pouvait plus agir. Le maréchal de Saxe avait fait la disposition, et les officiers français remportèrent la victoire(22).

CHAPITRE XVI.

SUITE DE LA JOURNÉE DE FONTENOY.

Ce qui est aussi remarquable que cette victoire, c’est que le premier soin du roi de France fut de faire écrire le jour même à l’abbé de Laville, son ministre à la Haye, qu’il ne demandait, pour prix de ses conquêtes, que la pacification de l’Europe, et qu’il était prêt d’envoyer des plénipotentiaires à un congrès. Les États-Généraux, surpris, ne crurent pas l’offre sincère: ce qui dut surprendre davantage, c’est que cette offre fut éludée par la reine de Hongrie et par les Anglais. Cette reine, qui faisait à la fois la guerre en Silésie contre le roi de Prusse, en Italie contre les Français, les Espagnols et les Napolitains, vers le Mein contre l’armée française, semblait devoir demander elle-même une paix dont elle avait besoin; mais la cour d’Angleterre, qui dirigeait tout, ne voulait point cette paix: la vengeance et les préjugés mènent les cours comme les particuliers. 

Cependant le roi envoya un aide-major de l’armée, nommé M. de Latour, officier très éclairé, porter au roi de Prusse la nouvelle de la Victoire; Cet officier rencontra le roi de Prusse au fond de la basse Silésie, du côté de Ratibor, dans une gorge de montagnes, près d’un village nommé Friedberg. (4 juin 1745) C’est là qu’il vit ce monarque remporter une victoire signalée contre les Autrichiens. Il manda à son allié, le roi de France: « J’ai acquitté à Friedberg la lettre de change que vous avez tirée sur moi à Fontenoy. » 

Le roi de France, de son côté, avait tous les avantages que la victoire de Fontenoy devait donner. Déjà la ville et la citadelle de Tournai s’étaient rendues peu de jours après la bataille(23); le maréchal de Saxe avait secrètement concerté avec le roi la prise de Gand, capitale de la Flandre autrichienne, ville plus grande que peuplée, mais riche et florissante par les débris de son ancienne splendeur. 

Une des opérations de campagne qui fit le plus d’honneur au marquis de Louvois, dans la guerre de 1689(24), avait été le siège de Gand: il s’était déterminé à ce siège parce que c’était le magasin des ennemis. Louis XV avait précisément la même raison pour s’en rendre maître. On fit, selon l’usage, tous les mouvements qui devaient tromper l’armée ennemie, retirée vers Bruxelles on prit tellement ses mesures que le marquis du Chaila d’un côté, le comte de Lowendal de l’autre, devaient se trouver devant Gand à la même heure. La garnison n’était alors que de six cents hommes; les habitants étaient ennemis de la France, quoique de tout temps peu contents de la domination autrichienne, mais très différents de ce qu’ils étaient autrefois quand eux-mêmes ils composaient une armée. Ces deux marches secrètes se faisaient selon les ordres du général, lorsque cette entreprise fut prête d’échouer par un de ces événements si communs à la guerre. 

Les Anglais, quoique vaincus à Fontenoy, n’avaient été ni dispersés, ni découragés. Ils virent des environs de Bruxelles, où ils étaient postés, le péril évident dont Gand était menacé; ils firent marcher enfin un corps de six mille hommes pour défendre cette ville. Ce corps avançait à Gand sur la chaussée d’Alost, précisément dans le temps que M. du Chaila était environ à une lieue de lui sur la même chaussée, marchant avec trois brigades de cavalerie, deux d’infanterie, composées de Normandie, Crillon et Laval, vingt pièces de canon et des pontons: l’artillerie était déjà en avant, et au delà de cette artillerie était M. de Grassin avec une partie de sa troupe légère qu’il avait levée; il était nuit; et tout était tranquille, quand les six mille Anglais arrivent et attaquent les Grassins, qui n’ont que le temps de se jeter dans une ferme, près de l’abbaye de la Mesle, dont cette journée à pris le nom. Les Anglais apprennent que les Français sont sur la chaussée, loin de leur artillerie, qui est en avant, gardée seulement par cinquante hommes; ils y courent, et s’en emparent (9 juillet 1745). Tout était perdu. Le marquis de Crillon, qui était déjà arrivé à trois cents pas, voit les Anglais maîtres du canon, qu’ils tournaient contre lui, et qui allaient y mettre le feu; il prend sa résolution dans l’instant, sans se troubler; il ne perd pas un moment; il court avec son régiment aux ennemis par un côté: le jeune marquis de Laval s’avance avec un autre bataillon; on reprend le canon; on fait ferme. Tandis que les marquis de Crillon et de Laval arrêtaient ainsi les Anglais, une seule compagnie de Normandie, qui s’était trouvée près de l’abbaye, se défendait contre eux. 

Deux bataillons de Normandie arrivent en hâte. Le jeune comte de Périgord les commandait; il était fils du marquis de Talleyrand, d’une maison qui à été souveraine, mort malheureusement devant Tournai, et venait d’obtenir à dix-sept ans ce régiment de Normandie qu’avait eu son père; il s’avança le premier à la tête d’une compagnie de grenadiers. Le bataillon anglais, attaqué par lui, jette bas les armes. 

MM. du Chaila et de Souvré paraissent bientôt avec la cavalerie sur cette chaussée. Les Anglais sont arrêtés de tous côtés; ils se défendirent encore. Le marquis de Graville y fut blessé; mais enfin ils furent mis dans une entière déroute. 

M. Blondel d’Azincourt, capitaine de Normandie, avec quarante hommes seulement, fait prisonnier le lieutenant-colonel du régiment de Rich, huit capitaines, deux cent quatre-vingts soldats qui jetèrent leurs armes, et qui se rendirent à lui. Rien ne fut égal à leur surprise quand ils virent qu’ils s’étaient rendus à quarante Français. M. d’Azincourt conduisit ses prisonniers à M. de Graville, tenant la pointe de son épée sur la poitrine du lieutenant-colonel anglais, et le menaçant de le tuer si ses gens faisaient la moindre résistance. 

Un autre capitaine de Normandie, nommé M. de Montalembert, prend cent cinquante Anglais avec cinquante soldats de son régiment. M. de Saint-Sauveur, capitaine au régiment du cavalerie, avec un pareil nombre, mit en fuite, sur la fin de l’action, trois escadrons ennemis; enfin, le succès étrange de ce combat est peut-être ce qui fit le plus d’honneur aux Français dans cette campagne, et qui mit le plus de consternation chez leurs ennemis. Ce qui caractérise encore cette journée, c’est que tout y fut fait par la présence d’esprit et par la valeur des officiers français, ainsi que la bataille de Fontenoy fut gagnée. 

On arriva devant Gand au moment désigné par le maréchal de Saxe (11 juillet): on entre dans la ville, les armes à la main, sans la piller; on fait prisonnier la garnison de la citadelle (15 juillet). 

Un des grands avantages de la prise de cette ville fut un magasin immense de provisions de guerre et de bouche, de fourrages, d’armes, d’habits, que les alliés avaient en dépôt dans Gand: c’était un faible dédommagement des frais de la guerre, presque aussi malheureuse ailleurs qu’elle était glorieuse sous les yeux du roi. 

Tandis qu’on prenait la citadelle de Gand on investissait Oudenarde, et, le même jour que M. de Lowendal ouvrait la tranchée devant Oudenarde, le marquis de Souvré prenait Bruges. Oudenarde se rendit après trois jours de tranchée (29 juillet). 

A peine le roi de France était-il maître d’une ville qu’il en faisait assiéger deux à la fois. Le duc d’Harcourt prenait Dendermonde en deux jours de tranchée ouverte, malgré le jeu des écluses, et au milieu des inondations, et le comte de Lowendal faisait le siège d’Ostende. 

Ce siège d’Ostende était réputé le plus difficile. On se souvenait qu’elle avait tenu trois ans et trois mois au commencement du siècle passé(25). Par la comparaison du plan des fortifications de cette place avec celles qu’elle avait quand elle fut prise par Spinola, il paraît que c’était Spinola qui devait la prendre en quinze jours, et que c’était M. de Lowendal qui devait s’y arrêter trois années. Elle était bien mieux fortifiée; M. de Chanclos, lieutenant général des armées d’Autriche, la défendait avec une garnison de quatre mille hommes, dont la moitié était composée d’Anglais; mais la terreur et le découragement étaient au point que le gouverneur capitula (3 septembre) dès que le marquis d’Hérouville, homme digne d’être à la tête des ingénieurs et citoyen aussi utile que bon officier, eut pris le chemin couvert du côté des dunes. 

(25 auguste) Une flotte d’Angleterre, qui avait apporté du secours à la ville, et qui canonnait les assiégeants, ne vint là que pour être témoin de la prise. Cette perte consterna le gouvernement d’Angleterre et celui des Provinces-Unies; il ne resta plus que Nieuport à prendre pour être maître de tout le comté de la Flandre proprement dite, et le roi en ordonna le siège. 

Dans ces conjonctures, le ministère de Londres fit réflexion qu’on avait en France plus de prisonniers anglais qu’il n’y avait de prisonniers français en Angleterre. La détention du maréchal de Belle-Isle et de son frère avait suspendu tout cartel. On avait pris les deux généraux contre le droit des gens, on les renvoya sans rançon. Il n’y avait pas moyen en effet d’exiger une rançon d’eux après les avoir déclarés prisonniers d’État, et il était de l’intérêt de l’Angleterre de rétablir le cartel. 

Cependant le roi partit pour Paris, où il arriva le 7 septembre 1745. On ne pouvait ajouter à la réception qu’on lui avait faite l’année précédente. Ce furent les mêmes fêtes; mais on avait de plus à célébrer la victoire de Fontenoy, celle de Mesle, et la conquête du comté de Flandre. 

CHAPITRE XVII.

AFFAIRES D’ALLEMAGNE. FRANÇOIS DE LORRAINE, GRAND-DUC DE TOSCANE, ÉLU EMPEREUR. ARMÉES AUTRICHIENNES ET SAXONNES BATTUES PAR FRÉDÉRIC III, ROI DE PRUSSE. PRISE DE DRESDE.

Les prospérités de Louis XV s’accrurent toujours dans les Pays-Bas: la supériorité de ses armées, la facilité du service en tout genre, la dispersion et le découragement des alliés, leur peu de concert, et surtout la capacité du maréchal de Saxe, qui, ayant recouvré sa santé, agissait avec plus d’activité que jamais, tout cela formait une suite non interrompue de succès qui n’a d’autre exemple(26) que les conquêtes de Louis XIV; tout était favorable en Italie pour don Philippe. Une révolution étonnante en Angleterre menaçait déjà le trône du roi George II, comme on le verra dans la suite; mais la reine de Hongrie jouissait d’une autre gloire et d’un autre avantage, qui ne coûtait point de sang, et qui remplit la première et la plus chère de ses vues: elle n’avait jamais perdu l’espérance du trône impérial pour son mari, du vivant même de l’empereur Charles VII(27); et après la mort de cet empereur, elle s’en crut assurée, malgré le roi de Prusse qui lui faisait la guerre, malgré l’électeur palatin qui lui refusait sa voix, et malgré une armée française qui n’était pas loin de Francfort, et qui pouvait empêcher l’élection: c’était cette même armée commandée d’abord par le maréchal de Maillebois, et qui passa, au commencement de mai 1745, sous les ordres du prince de Conti. Mais on en avait tiré vingt mille hommes pour l’armée de Fontenoy. Le prince ne put empêcher la jonction de toutes les troupes que la reine de Hongrie avait dans cette partie de l’Allemagne, et qui vinrent couvrir Francfort, où l’élection se fit comme en pleine paix. 

Ainsi la France manqua le grand objet de la guerre, qui était d’ôter le trône impérial à la maison d’Autriche(28). L’élection se fit le 13 septembre 1745. Le roi de Prusse fit protester de nullité par ses ambassadeurs; l’électeur palatin, dont l’armée autrichienne avait ravagé les terres, protesta de même les ambassadeurs électoraux de ces deux princes se retirèrent de Francfort; mais l’élection ne fut pas moins faite dans les formes: car il est dit dans la bulle d’or que « si des électeurs ou leurs ambassadeurs se retirent du lieu de l’élection avant que le roi des Romains, futur empereur, soit élu, ils seront privés cette fois de leur droit de suffrage, comme étant censés l’avoir abandonné(29) ». 

La reine de Hongrie, désormais impératrice, vint à Francfort jouir de son triomphe et du couronnement de son époux. Elle vit, du haut d’un balcon, la cérémonie de l’entrée; elle fut la première à crier vivat, et tout le peuple lui répondit par des acclamations de joie et de tendresse. (4 octobre) Ce fut le plus beau jour de sa vie. Elle alla voir ensuite son armée, rangée en bataille auprès de Heidelberg, au nombre de soixante mille hommes. L’empereur, son époux, la reçut, l’épée à la main, à la tête de l’armée. Elle passa entre les lignes, saluant tout le monde, dîna sous une tente, et fit distribuer un, florin d’empire(30) à chaque soldat. 

C’était la destinée de cette princesse et des affaires qui troublaient son règne que les événements heureux fussent balancés de tous les côtés par des disgrâces. L’empereur Charles VII avait perdu la Bavière pendant qu’on le couronnait empereur, et la reine de Hongrie perdait une bataille pendant qu’elle préparait le couronnement de son époux François Ier. (1er octobre) Le roi de Prusse était encore vainqueur près de la source de l’Elbe à Sore. 

Il y à des temps où une nation conserve constamment sa supériorité. C’est ce qu’on avait vu dans les Suédois, sous Charles XII; dans les Anglais, sous le duc de Marlborough: c’est ce qu’on voyait dans les Français en Flandre, sous Louis XV et sous le maréchal de Saxe, et dans les Prussiens sous Frédéric III(31).

L’impératrice perdait donc la Flandre, et avait beaucoup à craindre du roi de Prusse en Allemagne, pendant qu’elle faisait monter son mari sur le trône de son père. 

Dans ce temps-là même, lorsque le roi de France, vainqueur dans les Pay-Bas et dans l’Italie, proposait toujours la paix, le roi de Prusse, victorieux de son côté, demandait aussi à l’impératrice de Russie, Élisabeth, sa médiation. On n’avait point encore vu de vainqueurs faire tant d’avances, et on pourrait s’en étonner; mais aujourd’hui il est dangereux d’être trop conquérant. Toutes les puissances de l’Europe prennent les armes tôt ou tard, quand il y en à une qui remue: on ne voit que ligues et contre-ligues soutenues de nombreuses armées. C’est beaucoup de pouvoir garder par la conjoncture des temps une province acquise. 

Au milieu de ces grands embarras, on reçut l’offre inouïe d’une médiation à laquelle on ne s’attendait pas; c’était celle du Grand Seigneur. Son premier vizir écrivit à toutes les cours chrétiennes qui étaient en guerre, les exhortant à faire cesser l’effusion du sang humain, et leur offrant la médiation de son maître(32).

Une telle offre n’eut aucune suite; mais elle devait servir au moins à faire rentrer en elles-mêmes tant de puissances chrétiennes qui, ayant commencé la guerre par intérêt, la continuaient par obstination, et ne la finirent que par nécessité. Au reste, cette médiation du sultan des Turcs était le prix de la paix que le roi de France avait ménagée entre l’empereur d’Allemagne Charles VI et la Porte-Ottomane en 1739. 

Le roi de Prusse s’y prit autrement pour avoir la paix et pour garder la Silésie. (15 décembre 1745) Ses troupes battent complètement les Autrichiens et les Saxons aux portes de Dresde(33); ce fut le vieux prince d’Anhalt qui remporta cette victoire décisive. 

Il avait fait la guerre cinquante ans. Il était entré le premier dans les lignes des Français au siège de Turin en 1706; on le regardait comme le premier officier de l’Europe pour conduire l’infanterie. Cette grande journée fut la dernière qui mit le comble à sa gloire militaire, la seule qu’il eût jamais connue. Il ne savait que combattre. 

Le roi de Prusse, habile en plus d’un genre, enferma de tous côtés la ville de Dresde. Il y entre suivi de dix bataillons et de dix escadrons, désarme trois régiments de milice qui composaient la garnison, se rend au palais, où il va voir les deux princes et les trois princesses, enfants du roi de Pologne, qui y étaient demeurés: il les embrassa, il eut pour eux les attentions qu’on devait attendre de l’homme le plus poli de son siècle. Il fit ouvrir toutes les boutiques qu’on avait fermées, donna à dîner à tous les ministres étrangers, fit jouer un opéra italien: on ne s’aperçut pas que la ville était au pouvoir du vainqueur, et la prise de Dresde ne fut signalée que par les fêtes qu’il y donna. 

Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est qu’étant entré dans Dresde le 18, il y fit la paix le 25 avec l’Autriche et la Saxe, et laissa tout le fardeau au roi de France(34).

Marie-Thérèse renonça encore malgré elle à la Silésie par cette seconde paix, et Frédéric ne lui fit d’autre avantage que de reconnaître François Ier empereur. L’électeur palatin, comme partie contractante dans le traité, le reconnut de même; et il n’en coûta au roi de Pologne, électeur de Saxe, qu’un million d’écus d’Allemagne, qu’il fallut donner au vainqueur avec les intérêts jusqu’au jour du payement. 

(28 décembre 1745) Le roi de Prusse retourna dans Berlin jouir paisiblement du fruit de sa victoire: il fut reçu sous des arcs de triomphe; le peuple jetait sur ses pas des branches de sapin, faute de mieux, en criant: Vive Frédéric le Grand! Ce prince, heureux dans ses guerres et dans ses traités, ne s’appliqua plus qu’à faire fleurir les lois et les arts dans ses États; et il passa tout d’un coup du tumulte de la guerre à une vie retirée et philosophique; il s’adonna à la poésie, à l’éloquence, à l’histoire: tout cela était également dans son caractère. C’est en quoi il était beaucoup plus singulier que Charles XII. Il ne le regardait pas comme un grand homme, parce que Charles n’était que héros. On n’est entré ici dans aucun détail des victoires du roi de Prusse; il les à écrites lui-même. C’était à César à faire ses commentaires. 

Le roi de France, privé une seconde fois de cet important secours, n’en continua pas moins ses conquêtes. L’objet de la guerre était alors, du côté de la maison de France, de forcer la reine de Hongrie, par ses pertes en Flandre, à céder ce qu’elle disputait en Italie, et de contraindre les États-Généraux à rentrer au moins dans l’indifférence dont ils étaient sortis. 

L’objet de la reine de Hongrie était de se dédommager sur la France de ce que le roi de Prusse lui avait ravi: ce projet, reconnu depuis impraticable par la cour d’Angleterre, était alors approuvé et embrassé par elle. Car il y a des temps où tout le monde s’aveugle. L’empire donné à François Ier fit espérer que les cercles se détermineraient à prendre les armes contre la France; et il n’est rien que la cour de Vienne ne fit pour les y engager. 

L’empire resta neutre constamment, comme toute l’Italie l’avait été dans le commencement de ce chaos de guerre; mais les coeurs des Allemands étaient tous à Marie-Thérèse. 

CHAPITRE XVIII.

SUITE DE LA CONQUÊTE DES PAYS-BAS AUTRICHIENS. BATAILLE DE LIÈGE, OU DE RAUCOUX.

Le roi de France, étant parti pour Paris après la prise d’Ostende, apprit en chemin que Nieuport s’était rendu, et que la garnison était prisonnière de guerre (5 septembre 1745). Bientôt après le comte de Clermont-Gallerande avait pris la ville d’Ath (8 octobre). Le maréchal de Saxe investit Bruxelles au commencement de l’hiver (29 janvier 1746). Cette ville est, comme on sait, la capitale du Brabant et le séjour des gouverneurs des Pays-Bas autrichiens. Le comte de Kaunitz, alors premier ministre, commandant à la place du prince Charles, gouverneur général du pays, était dans la ville. Le comte de Lannoi, lieutenant général des armées, en était le gouverneur particulier; le général Van der Duin, de la part des Hollandais, y commandait dix-huit bataillons et sept escadrons: il n’y avait de troupes autrichiennes que cent cinquante dragons et autant de houssards. L’impératrice-reine s’était reposée sur les Hollandais et sur les Anglais du soin de défendre son pays, et ils portaient toujours en Flandre tout le poids de cette guerre. Le feld-maréchal Los-Rios, deux princes de Ligne, l’un général d’infanterie, l’autre de cavalerie; le général Chanclos, qui avait rendu Ostende; cinq lieutenants généraux autrichiens, avec une foule de noblesse, se trouvaient dans cette ville assiégée, où la reine de Hongrie avait en effet beaucoup plus d’officiers que de soldats. 

Les débris de l’armée ennemie étaient vers Malines, sous le prince de Valdeck, et ne pouvaient s’opposer au siège. Le maréchal de Saxe avait fait subitement marcher son armée sur quatre colonnes par quatre chemins différents. On ne perdit à ce siège d’homme distingué que le chevalier d’Aubeterre, colonel du régiment des vaisseaux. La garnison, avec tous les officiers généraux, fut faite prisonnière (21 février). On pouvait prendre le premier ministre, et on en avait plus de droit que les Hanovriens n’en avaient eu de saisir le maréchal de Belle-Isle; on pouvait prendre aussi le résident des États-Généraux; mais non seulement on laissa en pleine liberté le comte de Kaunitz et le ministre hollandais, on eut encore un soin particulier de leurs effets et de leur suite; on leur fournit des escortes; on renvoya au prince Charles les domestiques et les équipages qu’il avait dans la ville; on fit déposer dans les magasins toutes les armes des soldats, pour être rendues lorsqu’ils pourraient être échangés. 

Le roi, qui avait tant d’avantages sur les Hollandais, et qui tenait alors plus de trente mille hommes de leurs troupes prisonniers de guerre, ménageait toujours cette république. Les États-Généraux se trouvaient dans une grande perplexité; l’orage approchait d’eux; ils sentaient leur faiblesse. La magistrature désirait la paix; mais le parti anglais, qui prenait déjà toutes ses mesures pour donner un stathouder à la nation, et qui était secondé par le peuple, criait toujours qu’il fallait la guerre. Les états, ainsi divisés, se conduisaient sans principes, et leur conduite annonçait leur trouble. 

Cet esprit de trouble et de division redoubla dans les Provinces-Unies quand on y apprit qu’à l’ouverture de la campagne le roi marchait en personne à Anvers, ayant à ses ordres cent vingt bataillons et cent quatre-vingt-dix escadrons. Autrefois, quand la république de Hollande s’établit par les armes, elle détruisit toute la grandeur d’Anvers, la ville la plus commerçante de l’Europe; elle lui interdit la navigation de l’Escaut, et depuis elle continua d’aggraver sa chute, surtout depuis que les États-Généraux étaient devenus alliés de la maison d’Autriche. Ni l’empereur Léopold, ni Charles VI, ni sa fille l’impératrice-reine, n’eurent jamais sur l’Escaut d’autres vaisseaux qu’une patache pour les droits d’entrée et de sortie. Mais, quoique les États-Généraux eussent humilié Anvers à ce point, et que les commerçants de cette ville en gémissent, la Hollande la regardait comme un des remparts de son pays. (15 mars 1746) Ce rempart fut bientôt emporté(35).

(10 juillet) Le prince de Conti eut sous ses ordres un corps d’armée séparé, avec lequel il investit Mons, la capitale du Hainaut autrichien: douze bataillons qui la défendaient augmentèrent le nombre des prisonniers de guerre. La moitié de cette garnison était hollandaise. Jamais l’Autriche ne perdit tant de places, et la Hollande tant de soldats. Saint-Guilain eut le même sort (24 juillet). Charleroi suivit de près. (2 auguste) On prend d’assaut la ville basse après deux jours seulement de tranchée ouverte. Le marquis, depuis maréchal, de La Fare entra dans Charleroi aux mêmes conditions qu’on avait pris toutes les villes qui avaient voulu résister: c’est-à-dire que la garnison fut prisonnière. Le grand projet était d’aller à Mastricht, d’où l’on domine aisément dans les Provinces-Unies; mais pour ne laisser rien derrière soi, il fallait assiéger la ville importante de Namur. Le prince Charles, qui commandait alors l’armée, fit en vain ce qu’il put pour prévenir ce siège. Au confluent de la Sambre et de la Meuse est située Namur, dont la citadelle s’élève sur un roc escarpé; et douze autres forts, bâtis sur la cime des rochers voisins, semblent rendre Namur inaccessible aux attaques: c’est une des places de la barrière. Le prince de Gavre en était gouverneur pour l’impératrice-reine; mais les Hollandais, qui gardaient la ville, ne lui rendaient ni obéissance ni honneurs. Les environs de cette ville sont célèbres par les campements et par les marches du maréchal de Luxembourg, du maréchal de Boufflers, et du roi Guillaume, et ne le sont pas moins par les manoeuvres du maréchal de Saxe. Il força le prince Charles à s’éloigner, et à le laisser assiéger Namur en liberté. 

(5 septembre) Le prince de Clermont fut chargé du siège de Namur. C’était en effet douze places qu’il fallait prendre. On attaqua plusieurs forts à la fois; ils furent tous emportés. M. de Brulart, aide-major général, plaçant les travailleurs après les grenadiers dans un ouvrage qu’on avait pris, leur promit double paye s’ils avançaient le travail: ils en firent plus qu’on ne leur demandait, et refusèrent la double paye. 

Je ne puis entrer dans le détail des actions singulières qui se passèrent à ce siège et à tous les autres. Il y a peu d’événements à la guerre où des officiers et de simples soldats ne fassent de ces prodiges de valeur qui étonnent ceux qui en sont témoins, et qui ensuite restent pour jamais dans l’oubli. Si un général, un prince, un monarque eut fait une de ces actions, elle serait consacrée à la postérité; mais la multitude de ces faits militaires se nuit à elle-même, et en tout genre il n’y a que les choses principales qui restent dans la mémoire des hommes. 

Cependant comment passer sous silence le fort Ballard, pris en plein jour par quatre officiers seulement, M. de Launai, aide-major; M. d’Amère, capitaine dans Champagne; M. le chevalier de Fautras, alors officier d’artillerie; et M. de Clamouze, jeune Portugais du même régiment, qui, sautant seul dans les retranchements, fit mettre bas les armes à toute la garnison? 

(19 septembre 1746) La tranchée avait été ouverte le 10 septembre devant Namur, et la ville capitula le 19. La garnison fut obligée de se retirer dans la citadelle et dans quelques autres châteaux, par la capitulation; et au bout de onze jours elle en fit une nouvelle par laquelle elle fut toute prisonnière de guerre. Elle consistait en douze bataillons, dont dix étaient hollandais. 

Après la prise de Namur, il restait à dissiper ou à battre l’armée des alliés. Elle campait alors en deçà de la Meuse, ayant Mastricht à sa droite et Liège à sa gauche. On s’observa, on escarmoucha quelques jours; le Jar séparait les deux armées. Le maréchal de Saxe avait dessein de livrer bataille; il marcha aux ennemis le 11 octobre, à la pointe du jour, sur dix colonnes. On voyait du faubourg de Liège, comme d’un amphithéâtre, les deux armées: celle des Français, de cent vingt mille combattants; l’alliée, de quatre-vingt mille. Les ennemis s’étendaient le long de la Meuse, de Liège avisé, derrière cinq villages retranchés. On attaque aujourd’hui une armée comme une place avec du canon(36). Les alliés avaient à craindre qu’après avoir été forcés dans ces villages, ils ne pussent passer la rivière. Ils risquaient d’être entièrement détruits, et le maréchal de Saxe l’espérait. 

Le seul officier général que la France perdit en cette journée fut le marquis de Fénelon(37), neveu de l’immortel archevêque de Cambrai. Il avait été élevé par lui, et en avait toute la vertu, avec un caractère tout différent. Vingt années employées dans l’ambassade de Hollande n’avaient point éteint un feu et un emportement de valeur qui lui coûta la vie. Blessé au pied depuis quarante ans, et pouvant à peine marcher, il alla sur les retranchements ennemis à cheval. Il cherchait la mort, et il la trouva. Son extrême dévotion augmentait encore son intrépidité: il pensait que l’action la plus agréable à Dieu était de mourir pour son roi. Il faut avouer qu’une armée composée d’hommes qui penseraient ainsi serait invincible. Les Français eurent peu de personnes de marque blessées dans cette journée. Le fils du comte de Ségur(38) eut la poitrine traversée d’une balle, qu’on lui arracha par l’épine du dos, et il échappa à une opération plus cruelle que la blessure même. Le marquis de Lugeac reçut un coup de feu qui lui fracassa la mâchoire, entama la langue, lui perça les deux joues. Le marquis de Laval, qui s’était distingué à Mesle, le prince de Monaco, le marquis de Vaubecourt, le comte de Balleroi, furent blessés dangereusement. 

Cette bataille ne fut que du sang inutilement répandu, et une calamité de plus pour tous les partis. Aucun ne gagna ni ne perdit de terrain. Chacun prit ses quartiers. L’armée battue avança même jusqu’à Tongres; l’armée victorieuse s’étendit de Louvain dans ses conquêtes, et alla jouir du repos auquel la saison, d’ordinaire, force les hommes dans ces pays, en attendant que le printemps ramène les cruautés et les malheurs que l’hiver a suspendus. 

CHAPITRE XIX.

SUCCÈS DE L’INFANT DON PHILIPPE ET DU MARÉCHAL DE MAILLEBOIS,

SUIVIS DES PLUS GRANDS DÉSASTRES.

Il n’en était pas ainsi dans l’Italie et vers les Alpes. Il s’y passait alors une scène extraordinaire. Les plus tristes revers avaient succédé aux prospérités les plus rapides. La maison de France perdait en Italie plus qu’elle ne gagnait en Flandre, et les pertes semblaient même plus irréparables que les succès de Flandre ne paraissaient utiles. Car alors le véritable objet de la guerre était l’établissement de don Philippe. Si ou était vaincu en Italie, il n’y avait plus de ressources pour cet établissement, et on avait beau être vainqueur en Flandre, on sentait bien que tôt ou tard il faudrait rendre les conquêtes, et qu’elles n’étaient que comme un gage, une sûreté passagère qui indemnisait des pertes qu’on faisait ailleurs. Les cercles d’Allemagne ne prenaient part à rien, les bords du Rhin étaient tranquilles c’était en effet l’Espagne qui était devenue enfin la partie principale dans la guerre. On ne combattait presque plus sur terre et sur mer que pour elle. La cour d’Espagne n’avait jamais perdu de vue Parme, Plaisance, et le Milanais. De tant d’États disputés à l’héritière de la maison d’Autriche, il ne restait plus que ces provinces d’Italie sur lesquelles on pût faire valoir des droits. 

Depuis la fondation de la monarchie, cette guerre est la seule dans laquelle la France ait été simplement auxiliaire; elle le fut dans la cause de l’empereur Charles VII jusqu’à la mort de ce prince, et dans celle de l’infant don Philippe jusqu’à la paix. Au commencement de la campagne de 1745, en Italie, les apparences furent aussi favorables à la maison de France qu’elles l’avaient été en Autriche, en 1741. Les chemins étaient ouverts aux armées espagnole et française par la voie de Gênes. Cette république, forcée par la reine de Hongrie et par le roi de Sardaigne à se déclarer contre eux, avait enfin fait son traité définitif: elle devait fournir environ dix-huit mille hommes. L’Espagne lui donnait trente mille piastres par mois, et cent mille une fois payées pour le train d’artillerie, que Gênes fournissait à l’armée espagnole: car, dans cette guerre si longue et si variée, les États puissants et riches soudoyèrent toujours les autres. L’armée de don Philippe, qui descendait des Alpes avec la française, jointe au corps des Génois, était réputée de quatre-vingt mille hommes. Celle du comte de Gages, qui avait poursuivi les Allemands aux environs de Rome, s’avançait, forte d’environ trente mille combattants, en comptant l’armée napolitaine. C’était au temps même que le roi de Prusse, vers la Saxe, et le prince de Conti, vers le Rhin, empêchaient que les forces autrichiennes ne pussent secourir l’Italie. (28 juin 1745) Les Génois même eurent tant de confiance qu’ils déclarèrent la guerre dans les formes au roi de Sardaigne. Le projet était que l’armée espagnole et la napolitaine viendraient joindre l’armée française et espagnole dans le Milanais. 

Au mois de mars 1745, le duc de Modène et le comte de Gages, à la tête de l’armée d’Espagne et de Naples, avaient poursuivi les Autrichiens des environs de Rome à Rimini, de Rimini à Césène, à Imola, à Forli, à Bologne, et enfin jusque dans Modène. 

Le maréchal de Maillebois, élève du célèbre Villars, déclaré capitaine général de l’armée de don Philippe, arriva bientôt par Vintimille et Oneille, et descendit vers le Montferrat, sur la fin du mois de juin, à la tète des Espagnols et des Français. 

De la petite principauté d’Oneille on descend dans le marquisat de Final, qui est à l’extrémité du territoire de Gênes, et de là on entre dans le Montferrat mantouan, pays encore hérissé de rochers qui sont une suite des Alpes; après avoir marché dans des vallées, entre ces rochers, on trouve le terrain fertile d’Alexandrie; et, pour aller droit à Milan, on va d’Alexandrie à Tortone. à quelques milles de là vous passez le Pô; ensuite se présente Pavie, sur le Tésin; et de Pavie, il n’y a qu’une journée à la grande ville de Milan, qui n’est point fortifiée, et qui envoie toujours ses clefs à quiconque à passé le Tésin, mais qui à un château très fort et capable de résister longtemps. 

Pour s’emparer de ce pays, il ne faut que marcher en force. Pour le garder, il faut veiller à droite et à gauche sur une vaste étendue de terrain, être maître du cours du Pô, depuis Casal jusqu’à Crémone, et garder l’Oglio, rivière qui tombe des Alpes du Tyrol, ou bien avoir au moins Lodi, Crème, et Pizzighitone, pour fermer le chemin aux Allemands, qui peuvent arriver du Trentin par ce côté. Il faut enfin, surtout, avoir la communication libre, par les derrières, avec la rivière de Gênes, c’est-à-dire avec ce chemin étroit qui conduit le long de la mer, depuis Antibes, par Monaco, Vintimille, afin d’avoir une retraite en cas de malheur. Tous les postes de ce pays sont connus et marqués par autant de combats que le territoire de Flandre. 

Cette campagne d’Italie, qui eut des suites si malheureuses, commença par une des plus belles manoeuvres qu’on ait jamais exécutées (17 octobre 1745), et qui suffirait pour donner une gloire durable si les grandes actions n’étaient pas aujourd’hui ensevelies dans la multitude innombrable de combats, et surtout si cet événement heureux n’avait pas été suivi de désastres. 

Le roi de Sardaigne, à la tête de vingt-cinq mille soldats, et le comte de Schulenbourg(39), avec un nombre presque égal d’Autrichiens, étaient retranchés dans une anse que forme le Tanaro, vers son embouchure dans le Pô, entre Valence et Alexandrie. 

Le maréchal de Maillebois, qui commandait l’armée française, et le comte de Gages, général des Espagnols, ne pouvaient forcer le roi de Sardaigne et le chasser de son poste tant qu’il serait soutenu par les troupes impériales. Un fils du maréchal, jeune encore, imagine de les séparer; et, pour y parvenir, il fallait tromper les Autrichiens. Il fait son plan, il combine tous les hasards calculés sur la distance des lieux. Si on envoie un gros détachement sur le chemin de Milan, Schulenbourg ne voudra pas laisser prendre cette ville: il marchera à son secours, il dégarnira le roi de Sardaigne, sur-le-champ le gros détachement reviendra joindre l’armée avant que les Autrichiens soient revenus, on n’aura à combattre que la moitié des troupes ennemies, cette brusque attaque les déconcertera. Tout arriva comme le jeune comte de Maillebois l’avait prévu et arrangé. Les armées française et espagnole traversent le Tanaro, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Le maréchal de Maillebois surprend l’infanterie du roi de Sardaigne dans son camp, et la met en fuite. Le général Gages, à la tête de la cavalerie espagnole, attaque la cavalerie piémontaise, la disperse, et la poursuit jusque sous le canon de Valence. Le roi de Sardaigne est obligé de reculer jusqu’à Casal, dans le Piémont. On se rendit maître alors de tout le cours du Pô. C’était dans le temps même que le roi de France conquérait la Flandre; que le roi de Prusse, son allié, fortifiait sa cause par de nouveaux succès: tout était favorable alors dans tant de différentes scènes du théâtre de la guerre. Les Français, avec les Espagnols, se trouvaient en Italie, sur la fin de l’an 1745, maîtres du Montferrat, de l’Alexandrie, du Tortonois, du pays derrière Gênes, qu’on nomme les fiefs impériaux de la Loméline, du Pavesan, du Lodesan, de Milan, de presque tout le Milanais, de Parme et de Plaisance. Tous ces succès s’étaient suivis rapidement, comme ceux du roi de France dans les Pays-Bas, et du prince Édouard dans l’Écosse, tandis que le roi de Prusse, de son côté, battait, au fond de l’Allemagne, les troupes autrichiennes; mais il arriva en Italie précisément la même chose qu’on avait vue en Bohême, au commencement de cette guerre. Les apparences les plus heureuses couvraient les plus grandes calamités. 

Le sort du roi de Prusse était, en faisant la guerre, de nuire beaucoup à la maison d’Autriche, et, en faisant la paix, de nuire tout autant à la maison de France. Sa paix de Breslau avait fait perdre la Bohême. Sa paix de Dresde fit perdre l’Italie. 

A peine l’impératrice-reine fut-elle délivrée pour la seconde fois de cet ennemi qu’elle fit passer de nouvelles troupes en Italie par le Tyrol et le Trentin, pendant l’hiver de 1746. L’infant don Philippe possédait Milan; mais il n’avait pas le château. Sa mère, la reine d’Espagne, lui ordonnait absolument de l’attaquer. Le maréchal de Maillebois écrivit, au mois de décembre 1745: « Je prédis une destruction totale, si on s’obstine à rester dans le Milanais. » Le conseil d’Espagne s’y obstina, et tout fut perdu(40).

Les troupes de l’impératrice-reine, d’un côté, les Piémontaises, de l’autre, gagnèrent du terrain partout. Des places perdues, des échecs redoublés, diminuèrent l’armée française et espagnole, et enfin la fatale journée de Plaisance la réduisit à sortir avec peine de l’Italie, dans un état déplorable. 

Le prince de Lichtenstein commandait l’armée de l’impératrice-reine. Il était encore à la fleur de son âge: on l’avait vu ambassadeur du père de l’impératrice à la cour de France, dans une plus grande jeunesse, et il y avait acquis l’estime générale. (16 Juin 1746) Il la mérita encore davantage le jour de la bataille de Plaisance, par sa conduite et par son courage: car, se trouvant dans le même état de maladie et de langueur où l’on avait vu le maréchal de Saxe à la bataille de Fontenoy, il surmonta comme lui l’excès de son mal pour accourir à cette bataille, et il la gagna d’une manière aussi complète. Ce fut la plus longue et une des plus sanglantes de toute la guerre. Le maréchal de Maillebois n’était point d’avis d’attaquer l’armée impériale; mais le comte de Gages lui montra des ordres précis de la cour de Madrid(41). Le général français attaqua trois heures avant le jour, et fut longtemps vainqueur à son aile droite, qu’il commandait; mais l’aile gauche de cette armée ayant été enveloppée par un nombre supérieur d’Autrichiens, le général d’Harembure blessé et pris, et le maréchal de Maillebois n’ayant pu le secourir assez tôt, cette aile gauche fut entièrement défaite, et on fut obligé, après neuf heures de combat, de se retirer sous Plaisance. 

Si l’on combattait de près, comme autrefois, une mêlée de neuf heures, de bataillon contre bataillon, d’escadron contre escadron, et d’homme contre homme, détruirait des armées entières, et l’Europe serait dépeuplée par le nombre prodigieux de combats qu’on a livrés de nos jours; mais, dans ces batailles, comme je l’ai déjà remarqué, on ne se mêle presque jamais. Le fusil et le canon sont moins meurtriers que ne l’étaient autrefois la pique et l’épée. On est très longtemps même sans tirer, et dans le terrain coupé d’Italie on tire entre des haies; on consume du temps à s’emparer d’une cassine, à pointer son canon, à se former et à se reformer: ainsi neuf heures de combat ne sont pas neuf heures de destruction. 

La perte des Espagnols, des Français, et de quelques régiments napolitains, fut cependant de plus de huit mille hommes tués ou blessés, et on leur fit quatre mille prisonniers. Enfin l’armée du roi de Sardaigne arriva, et alors le danger redoubla: toute l’armée des trois couronnes de France, d’Espagne, et de Naples, courait risque d’être prisonnière. 

(12 juillet 1746) Dans ces tristes conjonctures, l’infant don Philippe reçut une nouvelle qui devait, selon toutes les apparences, mettre le comble à tant d’infortunes: c’était la mort de Philippe V, roi d’Espagne, son père. Ce monarque, après avoir autrefois essuyé beaucoup de revers, et s’être vu deux fois obligé d’abandonner sa capitale, avait régné paisiblement en Espagne; et s’il n’avait pu rendre à cette monarchie la splendeur où elle fut sous Philippe II, il l’avait mise du moins dans un état plus florissant qu’elle n’avait été sous Philippe IV et sous Charles II. Il n’y avait que la dure nécessité de voir toujours Gibraltar, Minorque, et le commerce de l’Amérique espagnole, entre les mains des Anglais, qui eût continuellement traversé le bonheur de son administration. La conquête d’Oran sur les Maures, en 1732, la couronne de Naples et Sicile enlevée aux Autrichiens, et affermie sur la tête de son fils don Carlos, avaient signalé son règne, et il se flattait avec apparence, quelque temps avant sa mort, de voir le Milanais, Parme et Plaisance, soumis à l’infant don Philippe, son autre fils de son second mariage avec la princesse de Parme. 

Précipité comme les autres princes dans ces grands mouvements qui agitent presque toute l’Europe, il avait senti, plus que personne, le néant de la grandeur, et la douloureuse nécessité de sacrifier tant de milliers d’hommes à des intérêts qui changent tous les jours. Dégoûté du trône, il l’avait abdiqué pour son premier fils don Louis, et l’avait repris après la mort de ce prince; toujours prêt à le quitter, et n’ayant éprouvé, par sa complexion mélancolique, que l’amertume attachée à la condition humaine, même dans la puissance absolue. 

La nouvelle de sa mort, arrivée à l’armée après sa défaite, augmenta l’embarras où l’on était. On ne savait pas encore si Ferdinand VI, successeur de Philippe V, ferait pour un frère d’un second mariage ce que Philippe V avait fait pour un fils. Ce qui restait de cette florissante armée des trois couronnes courait risque, plus que jamais, d’être enfermé sans ressource: elle était entre le Pô, le Lambro, le Tidone, et la Trébie. Se battre en rase campagne, ou dans un poste, contre une armée supérieure, est très ordinaire; sauver des troupes vaincues et enfermées est très rare: c’est l’effort de l’art militaire. 

Le comte de Maillebois, fils du maréchal, osa proposer de se retirer en combattant; il se chargea de l’entreprise, la dirigea sous les yeux de son père, et en vint à bout. L’armée des trois couronnes passa tout entière, en un jour et une nuit, sur trois ponts, avec quatre mille mulets chargés, et mille chariots de vivres, et se forma le long du Tidone. Les mesures étaient si bien prises que le roi de Sardaigne et les Autrichiens ne purent l’attaquer que quand elle put se défendre. Les Français et les Espagnols soutinrent une bataille longue et opiniâtre, pendant laquelle ils ne furent point entamés. 

Cette journée, plus estimée des juges de l’art qu’éclatante aux yeux du vulgaire, fut comptée pour une journée heureuse parce que l’on remplit l’objet proposé: cet objet était triste, c’était de se retirer par Tortone, et de laisser au pouvoir de l’ennemi Plaisance et tout le pays. En effet, le lendemain de cette étrange bataille Plaisance se rendit, et plus de trois mille malades y furent faits prisonniers de guerre. 

De toute cette grande armée qui devait subjuguer l’Italie il ne resta enfin que seize mille hommes effectifs à Tortone. La même chose était arrivée du temps de Louis XIV, après la journée de Turin. François Ier, Louis XII, Charles VIII, avaient essuyé les mêmes disgrâces. Grandes leçons toujours inutiles. 

(17 auguste 1746) Ou se retira bientôt à Gavi, vers les confins des Génois. L’infant et le duc de Modène allèrent dans Gênes; mais, au lieu de la rassurer, ils en augmentèrent les alarmes. Gênes était bloquée par les escadres anglaises. Il n’y avait pas de quoi nourrir le peu de cavalerie qui restait encore. Quarante mille Autrichiens et vingt mille Piémontais approchaient; si l’on restait dans Gênes, on pouvait la défendre; mais on abandonnait le comté de Nice, la Savoie, la Provence. Un nouveau général espagnol, le marquis de La Mina(42), était envoyé pour sauver les débris de l’armée. Les Génois le suppliaient de les défendre(43); mais ils ne purent rien obtenir(44).

Gênes n’est pas une ville qui doive, comme Milan, porter ses clefs à quiconque approche d’elle avec une armée: outre son enceinte, elle en a une seconde de plus de deux lieues d’étendue, formée sur une chaîne de rochers. Par delà cette double enceinte l’Apennin lui sert partout de fortification. Le poste de la Bocchetta, par où les ennemis s’avançaient, avait toujours été réputé imprenable. Cependant les troupes qui gardaient ce poste ne firent aucune résistance, et allèrent se rejoindre aux débris de l’armée française et espagnole, qui se retiraient par Vintimille. La consternation des Génois ne leur permit pas de tenter seulement de se défendre. Ils avaient une grosse artillerie, l’ennemi n’avait point de canon de siège; mais ils n’attendirent pas que ce canon arrivât, et la terreur les précipita dans toutes les extrémités qu’ils craignaient. Le sénat envoya précipitamment quatre sénateurs dans les défilés des montagnes, où campaient les Autrichiens, pour recevoir du général Brown et du marquis de Botta Adorno, Milanais, lieutenant général de l’impératrice-reine, les lois qu’ils voudraient bien donner. Ils se soumirent à remettre leur ville dans vingt-quatre heures (le 7 septembre), à rendre prisonniers leurs soldats, les Français et les Espagnols, à livrer tous les effets qui pourraient appartenir à des sujets de France, d’Espagne, et de Naples. On stipula que quatre sénateurs se rendraient en otage à Milan; qu’on payerait sur-le-champ cinquante mille gènovines, qui font environ quatre cent mille livres de France, en attendant les taxes qu’il plairait au vainqueur d’imposer. 

On se souvenait que Louis XIV avait exigé autrefois que le doge de Gênes vint lui faire des excuses à Versailles avec quatre sénateurs. On en ajouta deux pour l’impératrice-reine; mais elle mit sa gloire à refuser ce que Louis XIV avait exigé. Elle crut qu’il y avait peu d’honneur à humilier les faibles, et ne songea qu’à tirer de Gênes de fortes contributions, dont elle avait plus de besoin que du vain honneur de voir le doge de la petite république de Gênes avec six Génois aux pieds du trône impérial. 

Gênes fut taxée à vingt-quatre millions de livres: c’était la ruiner entièrement. Cette république ne s’était pas attendue, quand la guerre commença pour la succession de la maison d’Autriche, qu’elle en serait la victime; mais dès qu’on arme dans l’Europe, il n’y a point de petit État qui ne doive trembler. 

La puissance autrichienne, accablée en Flandre mais victorieuse dans les Alpes, n’était plus embarrassée que du choix des conquêtes qu’elle pouvait faire vers l’Italie. Il paraissait également aisé d’entrer dans Naples ou dans la Provence. Il lui eût été plus facile de garder Naples. Le conseil autrichien crut qu’après avoir pris Toulon et Marseille il réduirait les deux Siciles facilement, et que les Français ne pourraient plus repasser les Alpes. 

(1746) Le 28 octobre, le maréchal de Maillebois était sur le Var, qui sépare la France du Piémont. Il n’avait pas onze mille hommes. Le marquis de La Mina n’en ramenait pas neuf mille. Le général espagnol se sépara alors des Français, tourna vers la Savoie par le Dauphiné: car les Espagnols étaient toujours maîtres de ce duché, et ils voulaient le conserver en abandonnant le reste. 

Les vainqueurs passèrent le Var au nombre de près de quarante mille hommes. Les débris de l’armée française se retiraient dans la Provence, manquant de tout, la moitié des officiers à pied; point d’approvisionnements, point d’outils pour rompre les ponts, peu de vivres. Le clergé, les notables, les peuples, couraient au-devant des détachements autrichiens pour leur offrir des contributions, et être préservés du pillage. 

Tel était l’effet des révolutions d’Italie pendant que les armées françaises conquéraient les Pays-Bas, et que le prince Charles-Édouard, dont nous parlerons, avait pris et perdu l’Écosse. 

CHAPITRE XX.

LES AUTRICHIENS ET LES PIÉMONTAIS ENTRENT EN PROVENCE; LES ANGLAIS, EN BRETAGNE.

L’incendie qui avait commencé vers le Danube, et presque aux portes de Vienne, et qui d’abord avait semblé ne devoir durer que peu de mois, était parvenu après six ans sur les côtes de France. Presque toute la Provence était en proie aux Autrichiens. D’un côté, leurs partis désolaient le Dauphiné; de l’autre, ils passaient au delà de la Durance. Vence et Grasse furent abandonnées au pillage; les Anglais faisaient des descentes dans la Bretagne(45), et leurs escadres allaient devant Toulon et Marseille aider leurs alliés à prendre ces deux villes, tandis que d’autres escadres attaquaient les possessions françaises en Asie et en Amérique. 

Il fallait sauver la Provence; le maréchal de Belle-Isle y fut envoyé, mais d’abord sans argent et sans armée. C’était à lui à réparer les maux d’une guerre universelle que lui seul avait allumée. Il ne vit que de la désolation; des miliciens effrayés, des débris de régiments sans discipline, qui s’arrachaient le foin et la paille; les mulets des vivres mouraient faute de nourriture; les ennemis avaient tout rançonné et tout dévoré, du Var à la rivière d’Argens et à la Durance. L’infant don Philippe et le duc de Modène étaient dans la ville d’Aix en Provence, où ils attendaient les efforts que feraient la France et l’Espagne pour sortir de cette situation cruelle. 

Les ressources étaient encore éloignées, les dangers et les besoins pressaient: le maréchal eut beaucoup de peine à emprunter en son nom cinquante mille écus pour subvenir aux plus pressants besoins. Il fut obligé de faire les fonctions d’intendant et de munitionnaire. Ensuite, à mesure que le gouvernement lui envoyait quelques bataillons et quelques escadrons, il prenait des postes par lesquels il arrêtait les Autrichiens et les Piémontais. Il couvrit Castellane, Draguignan, et Brignoles, dont l’ennemi allait se rendre maître. 

Enfin, au commencement de janvier 1747, se trouvant fort de soixante bataillons et de vingt-deux escadrons, et secondé du marquis de La Mina, qui lui fournit quatre à cinq mille Espagnols, il se vit en état de pousser de poste en poste les ennemis hors de la Provence. Ils étaient encore plus embarrassés que lui, car ils manquaient de subsistances. Ce point essentiel est ce qui rend la plupart des invasions infructueuses. Ils avaient d’abord tiré toutes leurs provisions de Gênes; mais la révolution inouïe qui se faisait pour lors dans Gênes, et dont il n’y a point d’exemple dans l’histoire, les priva d’un secours nécessaire et les força de retourner en Italie.