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| Index Voltaire | Table du Siècle de Louis XV | Commande CDROM | PRÉCIS DU SIÈCLE DE LOUIS XV Nous avons donné avec quelque étendue une idée du siècle de Louis XIV, siècle des grands hommes, des beaux-arts et de la politesse: il fut marqué, il est vrai, comme tous les autres, par des calamités publiques et particulières, inséparables de la nature humaine; mais tout ce qui peut consoler les hommes dans la misère de leur condition faible et périssable semble avoir été prodigué dans ce siècle. Il faut voir maintenant ce qui suivit ce règne, orageux dans son commencement, brillant du plus grand éclat pendant cinquante années, mêlé ensuite de grandes adversités et de quelque bonheur, et finissant dans une tristesse assez sombre, après avoir commencé dans des factions turbulentes. Louis XV était un enfant orphelin. (Septembre 1715) Il eut été trop long, trop difficile et trop dangereux, d’assembler les états généraux pour régler les prétentions à la régence. Le parlement de Paris l’avait déjà donnée à deux reines(1): il la donna au duc d’Orléans. Il avait cassé le testament de Louis XIII: il cassa celui de Louis XIV(2). Philippe, duc d’Orléans, petit-fils de France, fut déclaré maître absolu par ce même parlement qu’il envoya bientôt après en exil(3). (1715) Pour mieux sentir par quelle fatalité aveugle les affaires de ce monde sont gouvernées, il faut remarquer que l’empire Ottoman, qui avait pu attaquer l’empire d’Allemagne pendant la longue guerre de 1701, attendit la conclusion totale de la paix générale pour faire la guerre contre les chrétiens. Les Turcs s’emparèrent aisément, en 1715, du Péloponèse, que le célèbre Morosini, surnommé le Péloponésiaque, avait pris sur eux vers la fin du xviie siècle, et qui était resté aux Vénitiens par la paix de Carlovitz. L’empereur, garant de cette paix, fut obligé de se déclarer contre les Turcs. Le prince Eugène, qui les avait déjà battus autrefois à Zenta, passa le Danube, et livra bataille près de Pétervaradin, au grand-vizir Ali, favori du sultan Achmet III, et remporta la victoire la plus signalée (le 5 auguste 1716). Quoique les détails n’entrent point dans un plan général, on ne peut s’empêcher de rapporter ici l’action d’un Français célèbre par ses aventures singulières. Un comte de Bonneval, qui avait quitté le service de France sur quelques mécontentements du ministère, major général alors sous le prince Eugène, se trouva dans cette bataille entouré d’un corps nombreux de janissaires; il n’avait auprès de lui que deux cents soldats de son régiment; il résista une heure entière, et, ayant été abattu d’un coup de lance, dix soldats qui lui restaient le portèrent à l’armée victorieuse. Ce même homme, proscrit en France, vint ensuite se marier publiquement à Paris; et, quelques années après, il alla prendre le turban à Constantinople, où il est mort bacha. Le grand-vizir Ali fut blessé à mort dans la bataille. Les moeurs turques n’étaient pas encore adoucies; ce vizir, avant d’expirer, fit massacrer un général de l’empereur qui était son prisonnier(4). (1717) L’année d’après, le prince Eugène assiégea Belgrade, dans laquelle il y avait près de quinze mille hommes de garnison: il se vit lui-même assiégé par une armée innombrable de Turcs, qui avançaient contre son camp, et qui l’environnèrent de tranchées; il était précisément dans la situation où se trouva César en assiégeant Alexie(5); il s’en tira comme lui: il battit les ennemis et prit la ville; toute son armée devait périr; mais la discipline militaire triompha de la force et du nombre. (1718) Ce prince mit le comble à sa gloire par la paix de Passarovitz, qui donna Belgrade et Témesvar à l’empereur; mais les Vénitiens, pour qui on avait fait la guerre, furent abandonnés et perdirent la Grèce sans retour. La face des affaires ne changeait pas moins entre les princes chrétiens. L’intelligence et l’union de la France et de l’Espagne, qu’on avait tant redoutée, et qui avait alarmé tant d’États, fut rompue dès que Louis XIV eut les yeux fermés. Le duc d’Orléans, régent de France, quoique irréprochable sur les soins de la conservation de son pupille, se conduisit comme s’il eût dû lui succéder. Il s’unit étroitement avec l’Angleterre, réputée l’ennemie naturelle de la France, et rompit ouvertement avec la branche de Bourbon qui régnait à Madrid; et Philippe V, qui avait renoncé à la couronne de France par la paix, excita, ou plutôt prêta son nom pour exciter des séditions en France, qui devaient lui donner la régence d’un pays où il ne pouvait régner. Ainsi, après la mort de Louis XIV, toutes les vues, toutes les négociations, toute la politique, changèrent dans sa famille et chez tous les princes. Le cardinal Albéroni, premier ministre d’Espagne, se mit en tête de bouleverser l’Europe, et fut sur le point d’en venir à bout. Il avait en peu d’années rétabli les finances et les forces de la monarchie espagnole; il forma le projet d’y réunir la Sardaigne, qui était alors à l’empereur, et la Sicile, dont les ducs de Savoie étaient en possession depuis la paix d’Utrecht. Il allait changer la constitution de l’Angleterre pour l’empêcher de s’opposer à ses desseins; et, dans la même vue, il était prêt d’exciter en France une guerre civile. Il négociait à la fois avec la Porte-Ottomane, avec le czar Pierre le Grand, et avec Charles XII. Il était prêt d’engager les Turcs à renouveler la guerre contre l’empereur; et Charles XII, réuni avec le czar, devait mener lui-même le prétendant en Angleterre, et le rétablir sur le trône de ses pères. Le cardinal, en même temps, soulevait la Bretagne en France, et déjà il faisait filer secrètement dans le royaume quelques troupes déguisées en faux-sauniers, conduites par un nommé Colineri, qui devait se joindre aux révoltés. La conspiration de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac, et de tant d’autres, était prête d’éclater; le dessein était d’enlever, si l’on pouvait, le duc d’Orléans, de lui ôter la régence, et de la donner au roi d’Espagne Philippe V(6). Ainsi le cardinal Albéroni, autrefois curé de village auprès de Parme, allait être à la fois premier ministre d’Espagne et de France, et donnait à l’Europe entière une face nouvelle. La fortune fit évanouir tous ces vastes projets; une simple courtisane découvrit à Paris la conspiration, qui devint inutile dès qu’elle fut connue. Cette affaire mérite un détail qui fera voir comment les plus faibles ressorts font souvent les grandes destinées(7). Le prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne à Paris, conduisait toute cette intrigue. Il avait avec lui le jeune abbé de Port-Carrero, qui faisait son apprentissage de politique et de plaisir. Une femme publique, nommée Fillon, auparavant fille de joie du plus bas étage, devenue une entremetteuse distinguée, fournissait des filles à ce jeune homme. Elle avait longtemps servi l’abbé Dubois, alors secrétaire d’État pour les affaires étrangères, depuis cardinal et premier ministre. Il employa la Fillon dans son nouveau département. Celle-ci fit agir une fille fort adroite, qui vola des papiers importants(8) avec quelques billets de banque dans les poches de l’abbé Carrero, au moment de ces distractions où personne ne pense à ses poches. Les billets de banque lui demeurèrent, les lettres furent portées au duc d’Orléans; elles donnèrent assez de lumières pour faire connaître la conspiration, mais non assez pour en découvrir tout le plan. L’abbé Porto-Carrero, ayant vu ses papiers disparaître et ne retrouvant plus la fille, partit sur-le-champ pour l’Espagne: on courut après lui; on l’arrêta près de Poitiers. Le plan de la conspiration fut trouvé dans sa valise avec les lettres du prince de Cellamare. Il s’agissait de faire révolter une partie du royaume et d’exciter une guerre civile; et, ce qui est très remarquable, l’ambassadeur, qui ne parle que de mettre le feu aux poudres, et de faire jouer les mines, parle aussi de la miséricorde divine; et à qui en parlait-il? au cardinal Albéroni, homme aussi pénétré de la miséricorde divine que le cardinal Dubois son émule. Albéroni, dans le même temps qu’il voulait bouleverser la France, voulait mettre le prétendant, fils du roi Jacques, sur le trône d’Angleterre par les mains de Charles XII. Ce héros imprudent fut tué en Norvège(9), et Albéroni ne fut point découragé. Une partie des projets de ce cardinal commençait déjà à s’effectuer, tant il avait préparé de ressorts. La flotte qu’il avait armée descendit en Sardaigne dès l’année 1717, et la réduisit en peu de jours sous l’obéissance de l’Espagne; bientôt après elle s’empara de presque toute la Sicile en 1718. Mais Albéroni n’ayant pu réussir ni à empêcher les Turcs de consommer leur paix avec l’empereur Charles VI, ni à susciter des guerres civiles en France et en Angleterre, vit à la fois l’empereur, le régent de France, et le roi George Ier, réunis contre lui. Le régent de France fit la guerre à l’Espagne de concert avec les Anglais, de sorte que la première guerre entreprise sous Louis XV fut contre son oncle, que Louis XIV avait établi au prix de tant de sang; c’était en effet une guerre civile(10), que le jeune roi de France fit sans le savoir. Le roi d’Espagne avait eu soin de faire peindre les trois fleurs de lis sur tous les drapeaux de son armée. Le même maréchal de Berwick, qui lui avait gagné des batailles pour affermir son trône, commandait l’armée française. Le duc de Liria, son fils, était officier général dans l’armée espagnole (1719). Le père exhorta le fils, par une lettre pathétique, à bien faire son devoir contre lui-même. L’abbé Dubois, depuis cardinal, enfant de la fortune comme Albéroni, et aussi singulier que lui par son caractère, dirigea toute cette entreprise. Lamotte-Houdard, de l’Académie française, composa le manifeste, qui ne fut signé de personne. Une flotte anglaise battit celle d’Espagne auprès de Messine; et alors, tous les projets du cardinal d’Albéroni étant déconcertés, ce ministre, regardé six mois auparavant comme le plus grand homme d’État, ne passa plus alors que pour un téméraire et un brouillon. Le duc d’Orléans ne voulut donner la paix à Philippe V qu’à condition qu’il renverrait son ministre: il fut livré par le roi d’Espagne aux troupes françaises(11), qui le conduisirent sur les frontières d’Italie(12). Ce même homme étant depuis légat à Bologne, et ne pouvant plus entreprendre de bouleverser des royaumes, occupa son loisir à tenter de détruire la république de Saint-Marin. (1720) Cependant il résulta de tous ses grands desseins qu’on s’accorda à donner la Sicile à l’empereur Charles VI, et la Sardaigne aux ducs de Savoie, qui l’ont toujours possédée depuis ce temps, et qui prennent le titre de rois de Sardaigne; mais la maison d’Autriche a perdu depuis la Sicile. Ces événements publics sont assez connus; mais ce qui ne l’est pas, et qui est très vrai, c’est que, quand le régent voulut mettre pour condition de la paix qu’il marierait sa fille, Mlle de Montpensier, au prince des Asturies, don Louis, et qu’on donnerait l’infante d’Espagne(13) au roi de France, il ne put y parvenir qu’en gagnant le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe V. Ce jésuite détermina le roi d’Espagne à ce double mariage; mais ce fut à condition que le duc d’Orléans, qui s’était déclaré contre les jésuites, en deviendrait le protecteur, et qu’il ferait enregistrer la constitution. Il le promit, et tint parole. Ce sont là souvent les secrets ressorts des grands changements dans l’État et dans l’Église. L’abbé Dubois, désigné archevêque de Cambrai, conduisit seul cette affaire, et ce fut ce qui lui valut le cardinalat. Il fit enregistrer la bulle purement et simplement, comme on l’a déjà dit(14), par le grand conseil, ou plutôt malgré le grand conseil, par les princes du sang, les ducs et pairs, les maréchaux de France, les conseillers d’État et les maîtres des requêtes, et surtout par le chancelier d’Aguesseau lui-même, qui avait été si longtemps contraire à cette acceptation. D’Aguesseau, par cette faiblesse, se déshonorait aux yeux des citoyens, mais non pas des politiques. L’abbé Dubois obtint même une rétractation du cardinal de Noailles. Le régent de France, dans cette intrigue, se trouva lié quelque temps par les mêmes intérêts avec le jésuite Daubenton. Philippe V commençait à être attaqué d’une mélancolie qui, jointe à sa dévotion, le portait à renoncer aux embarras du trône, et à le résigner à son fils aîné don Louis; projet qu’en effet il exécuta depuis en I724(15). Il confia ce secret à Daubenton. Ce jésuite trembla de perdre tout son crédit quand son pénitent ne serait plus le maître, et d’être réduit à le suivre dans une solitude. Il révéla au duc d’Orléans la confession de Philippe V, ne doutant pas que ce prince ne fît tout son possible pour empêcher le roi d’Espagne d’abdiquer. Le régent avait des vues contraires: il eût été content que son gendre fût roi, et qu’un jésuite qui avait tant gêné son goût dans l’affaire de la constitution ne fût plus en état de lui prescrire des conditions. Il envoya la lettre de Daubenton au roi d’Espagne. Ce monarque montra froidement la lettre à son confesseur, qui tomba évanoui, et mourut peu de temps après(16). Ce qui étonna le plus toutes les cours de l’Europe, ce fut de voir quelque temps après, en 1724 et 1725, Philippe V et Charles VI, autrefois si acharnés l’un contre l’autre, maintenant étroitement unis, et les affaires sorties de leur route naturelle au point que le ministère de Madrid gouverna une année entière la cour de Vienne. Cette cour, qui n’avait jamais eu d’autre intention que de fermer à la maison française d’Espagne tout accès dans l’Italie, se laissa entraîner loin de ses propres sentiments jusqu’à recevoir un fils de Philippe V et d’Élisabeth de Parme, sa seconde femme, dans cette même Italie dont on voulait exclure tout Français et tout Espagnol. L’empereur donna à ce fils puîné de son concurrent l’investiture de Parme et de Plaisance, et du grand-duché de Toscane: quoique la succession de ces États ne fût point ouverte, don Carlos y fut introduit avec six mille Espagnols, et il n’en coûta à l’Espagne que deux cent mille pistoles données à Vienne. Cette faute du conseil de l’empereur ne fut pas au rang des fautes heureuses; elle lui coûta plus cher dans la suite. Tout était étrange dans cet accord: c’étaient deux maisons ennemies qui s’unissaient sans se fier l’une à l’autre; c’étaient les Anglais qui, ayant tout fait pour détrôner Philippe V, et lui ayant arraché Minorque et Gibraltar, étaient les médiateurs de ce traité; c’était un Hollandais, Ripperda, devenu duc et tout-puissant en Espagne, qui le signait, qui fut disgracié après l’avoir signé, et qui alla mourir ensuite dans le royaume de Maroc, où il tenta d’établir une religion nouvelle. Cependant en France la régence du duc d’Orléans, que ses ennemis secrets et le bouleversement général des finances devaient rendre la plus orageuse des régences, avait été la plus paisible et la plus fortunée. L’habitude que les Français avaient prise d’obéir sous Louis XIV fit la sûreté du régent et la tranquillité publique. La conspiration dirigée de loin par le cardinal Albéroni, et mal tramée en France, fut dissipée aussitôt que formée. Le parlement, qui, dans la minorité de Louis XIV, avait fait la guerre civile pour douze charges de maîtres des requêtes, et qui avait cassé les testaments de Louis XIII et de Louis XIV avec moins de formalités que celui d’un particulier, eut à peine la liberté de faire des remontrances lorsqu’on eut augmenté la valeur numéraire des espèces trois fois au delà du prix ordinaire. Sa marche à pied de la grand’chambre au Louvre ne lui attira que les railleries du peuple. L’édit le plus injuste qu’on ait jamais rendu, celui de défendre à tous les habitants d’un royaume d’avoir chez soi plus de cinq cents francs d’argent comptant, n’excita pas le moindre mouvement. La disette entière des espèces dans le public; tout un peuple en foule se pressant pour aller recevoir à un bureau quelque monnaie nécessaire à la vie, en échange d’un papier décrié dont la France était inondée; plusieurs citoyens écrasés dans cette foule, et leurs cadavres portés par le peuple au Palais-Royal, ne produisirent pas une apparence de sédition. Enfin ce fameux système de Lass, qui semblait devoir ruiner la régence et l’État, soutint en effet l’un et l’autre par des conséquences que personne n’avait prévues. La cupidité qu’il réveilla dans toutes les conditions, depuis le plus bas peuple jusqu’aux magistrats, aux évêques et aux princes, détourna tous les esprits de toute attention au bien public, et de toute vue politique et ambitieuse, en les remplissant de la crainte de perdre et de l’avidité de gagner. C’était un jeu nouveau et prodigieux, où tous les citoyens pariaient les uns contre les autres. Des joueurs acharnés ne quittent point leurs cartes pour troubler le gouvernement. Il arriva, par un prestige dont les ressorts ne purent être visibles qu’aux yeux les plus exercés et les plus fins, qu’un système tout chimérique enfanta un commerce réel et fit renaître la compagnie des Indes(17), établie autrefois par le célèbre Colbert et ruinée par les guerres. Enfin, s’il y eut beaucoup de fortunes particulières détruites, la nation devint bientôt plus commerçante et plus riche. Ce système éclaira les esprits, comme les guerres civiles aiguisent les courages. Ce fut une maladie épidémique qui se répandit de France en Hollande et en Angleterre; elle mérite l’attention de la postérité, car ce n’était point l’intérêt politique de deux ou trois princes qui bouleversait des nations. Les peuples se précipitèrent d’eux-mêmes dans cette folie, qui enrichit quelques familles, et qui en réduisit tant d’autres à la mendicité. Voici quelle fut l’origine de cette démence, précédée et suivie de tant d’autres folies. Un Écossais nommé Jean Law, que nous nommons Jean Lass(18), qui n’avait d’autre métier que d’être grand joueur et grand calculateur, obligé de fuir de la Grande-Bretagne pour un meurtre(19), avait dès longtemps rédigé le plan d’une compagnie qui payerait en billets les dettes d’un État, et qui se rembourserait par les profits. Ce système était très compliqué; mais, réduit à ses justes bornes, il pouvait être très utile(20). C’était une imitation de la Banque d’Angleterre et de sa compagnie des Indes. Il proposa cet établissement au duc de Savoie, depuis premier roi de Sardaigne, Victor-Amédée, qui répondit qu’il n’était pas assez puissant pour se ruiner. Il le vint proposer au contrôleur général Desmarets; mais c’était dans le temps d’une guerre malheureuse, où toute confiance était perdue, et la base de ce système était la confiance(21). Enfin, il trouva tout favorable sous la régence du duc d’Orléans: deux milliards de dettes à éteindre, une paix qui laissait du loisir au gouvernement, un prince et un peuple amoureux des nouveautés. Il établit d’abord une banque en son propre nom, en 1716. Elle devint bientôt un bureau général des recettes du royaume. On y joignit une compagnie du Mississipi, compagnie dont on faisait espérer de grands avantages. Le public, séduit par l’appât du gain, s’empressa d’acheter avec fureur les actions de cette compagnie et de cette banque réunies. Les richesses, auparavant resserrées par la défiance, circulèrent avec profusion. Les billets doublaient, quadruplaient ces richesses. La France fut très riche en effet par le crédit. Toutes les professions connurent le luxe, et il passa chez les voisins de la France, qui eurent part à ce commerce. La banque fut déclarée Banque du roi en 1718. Elle se chargea du commerce du Sénégal. Elle acquit le privilège de l’ancienne compagnie des Indes, fondée par le célèbre Colbert, tombée depuis en décadence, et qui avait abandonné son commerce aux négociants de Saint-Malo. Enfin elle se chargea des fermes générales du royaume. Tout fut donc entre les mains de l’Écossais Lass, et toutes les finances du royaume dépendirent d’une compagnie de commerce. Cette compagnie paraissant établie sur de si vastes fondements, ses actions augmentèrent vingt fois au delà de leur première valeur. Le duc d’Orléans fit sans doute une grande faute d’abandonner le public à lui-même. Il était aisé au gouvernement de mettre un frein à cette frénésie; mais l’avidité des courtisans et l’espérance de profiter de ce désordre empêchèrent de l’arrêter. Les variations fréquentes dans le prix de ces effets produisirent à des hommes inconnus des biens immenses: plusieurs, en moins de six mois, devinrent beaucoup plus riches que beaucoup de princes. Lass, séduit lui-même par son système, et ivre de l’ivresse publique et de la sienne, avait fabriqué tant de billets que la valeur chimérique des actions valait, en 1719, quatre-vingts fois tout l’argent qui pouvait circuler dans le royaume. Le gouvernement remboursa en papiers tous les rentiers de l’État. Le régent ne pouvait plus gouverner une machine si immense, si compliquée, et dont le mouvement rapide l’entraînait malgré lui. Les anciens financiers et les gros banquiers réunis épuisèrent la Banque royale, en tirant sur elle des sommes considérables. Chacun chercha à convertir ses billets en espèces; mais la disproportion était énorme. Le crédit tomba tout d’un coup: le régent voulut le ranimer par des arrêts qui l’anéantirent. On ne vit plus que du papier; une misère réelle commençait à succéder à tant de richesses fictives. Ce fut alors qu’on donna la place de contrôleur général des finances à Lass, précisément dans le temps qu’il était impossible qu’il la remplît; c’était en 1720, époque de la subversion de toutes les fortunes des particuliers et des finances du royaume. On le vit, en peu de temps, d’Écossais devenir Français par la naturalisation(22); de protestant, catholique; d’aventurier, seigneur des plus belles terres; et de banquier, ministre d’État. Je l’ai vu arriver dans les salles du Palais-Royal, suivi de ducs et pairs, de maréchaux de France et d’évêques. Le désordre était au comble. Le parlement de Paris s’opposa(23) autant qu’il le put à ces innovations, et il fut exilé à Pontoise. Enfin, dans la même année, Lass, chargé de l’exécration publique, fut obligé de fuir du pays qu’il avait voulu enrichir, et qu’il avait bouleversé. Il partit dans une chaise de poste que lui prêta le duc de Bourbon-Condé, n’emportant avec lui que deux mille louis, presque le seul reste de son opulence passagère. Les libelles de ce temps-là accusent le régent de s’être emparé de tout l’argent du royaume pour les vues de son ambition, et il est certain qu’il est mort endetté de sept millions exigibles. On accusait Lass d’avoir fait passer pour son profit les espèces de la France dans les pays étrangers. Il a vécu quelque temps à Londres des libéralités du marquis de Lassey, et est mort â Venise, en 1729, dans un état à peine au-dessus de l’indigence. J’ai vu sa veuve à Bruxelles, aussi humiliée qu’elle avait été fière et triomphante à Paris. De telles révolutions ne sont pas les objets les moins utiles de l’histoires(24). Pendant ce temps la peste désolait la Provence. On avait la guerre avec l’Espagne. La Bretagne était prête à se soulever. Il s’était formé des conspirations contre le régent, et cependant il vint à bout presque sans peine de tout ce qu’il voulut au dehors et au dedans. Le royaume était dans une confusion qui faisait tout craindre, et cependant ce fut le règne des plaisirs et du luxe. Il fallut, après la ruine du système de Lass, réformer l’État; on fit un recensement de toutes les fortunes des citoyens, ce qui était une entreprise non moins extraordinaire que le système: ce fut l’opération de finance et de justice la plus grande et la plus difficile qu’on ait jamais faite chez aucun peuple. On la commença vers la fin de 1721. Elle fut imaginée, rédigée et conduite par quatre frères(25) qui jusque-là n’avaient point eu de part principale aux affaires publiques, et qui, par leur génie et par leurs travaux, méritèrent qu’on leur confiât la fortune de l’État. Ils établirent assez de bureaux de maîtres des requêtes et d’autres juges; ils formèrent un ordre assez sûr et assez net pour que le chaos fût débrouillé; cinq cent onze mille et neuf citoyens, la plupart pères de famille, portèrent leur fortune en papier à ce tribunal. Toutes ces dettes innombrables furent liquidées à près de seize cent trente et un millions numéraires effectifs en argent, dont l’État fut chargé. C’est ainsi que finit ce jeu prodigieux de la fortune, qu’un étranger inconnu avait fait jouer à toute une nation(26). Après la destruction de ce vaste édifice de Lass, si hardiment conçu, et qui écrasa son architecte, il resta pourtant de ses débris une compagnie des Indes, qu’on crut quelque temps à Paris la rivale de celle de Londres et d’Amsterdam(27). La fureur du jeu des actions, qui avait saisi les Français,
anima aussi les Hollandais et les Anglais. Ceux qui avaient observé
en France les ressorts par lesquels tant de particuliers avaient élevé
des fortunes si rapides et si immenses sur la crédulité et
sur la misère publiques portèrent dans Amsterdam, dans Rotterdam,
dans Londres, le même artifice et la même folie. On parle encore
avec étonnement de ces temps de démence et de ce fléau
politique; mais qu’il est peu considérable, en comparaison des guerres
civiles et de celles de religion qui ont si longtemps ensanglanté
l’Europe, et des guerres de peuple à peuple, ou plutôt de
prince à prince, qui dévastent tant de contrées! Il
se trouva dans Londres et dans Rotterdam des charlatans qui firent des
dupes. On créa des compagnies et des commerces imaginaires. Amsterdam
fut bientôt désabusé. Rotterdam fut ruiné pour
quelque temps. Londres fut bouleversé pendant l’année 1720.
Il résulta de cette manie, en France et en Angleterre, un nombre
prodigieux de banqueroutes, de fraudes, de vols publics et particuliers,
et toute la dépravation de moeurs que produit une cupidité
effrénée.
DE L’ABBÉ DUBOIS, ARCHEVÊQUE DE CAMBRAI, CARDINAL-PREMIER MINISTRE. Il(28) ne faut pas passer sous silence le ministère du cardinal Dubois. C’était le fils d’un apothicaire de Brive-la-Gaillarde, dans le fond du Limousin. Il avait commencé par être instituteur du duc d’Orléans, et ensuite, en servant son élève dans ses plaisirs, il en acquit la confiance: un peu d’esprit, beaucoup de débauche, de la souplesse, et surtout le goût de son maître pour la singularité, firent sa prodigieuse fortune; si ce cardinal premier ministre avait été un homme grave, cette fortune aurait excité l’indignation, mais elle ne fut qu’un ridicule. Le duc d’Orléans se jouait de son premier ministre, et ressemblait à ce pape(29) qui fit son porte-singe cardinal. Tout se tournait en gaieté et en plaisanterie dans la régence du duc d’Orléans: c’était le même esprit que du temps de la Fronde, à la guerre civile près; ce caractère de la nation, le régent l’avait fait renaître après la sévère tristesse des dernières années de Louis XIV. Le cardinal Dubois, archevêque de Cambrai, mourut d’un ulcère dans l’urètre, suite de ses débauches. Il trouva un expédient pour n’être pas fatigué dans ses derniers moments par les pratiques de la religion catholique, dont jamais ministre ne fit moins de cas que lui. Il prétexta qu’il y avait pour les cardinaux un cérémonial particulier, et qu’un cardinal ne recevait pas l’extrême-onction et le viatique comme un autre homme. Le curé de Versailles alla aux informations, et pendant ce temps Dubois mourut, le 10 auguste 1723. Nous rîmes de sa mort comme de son ministère: tel était le goût des Français, accoutumés à rire de tout(30). Le duc d’Orléans prit alors le titre de premier ministre parce que, le roi étant majeur, il n’y avait plus de régence; mais il suivit bientôt son cardinal. C’était un prince à qui on ne pouvait reprocher que son goût ardent pour les plaisirs et pour les nouveautés(31). De toute la race de Henri IV, Philippe d’Orléans fut celui qui lui ressembla le plus; il en avait la valeur, la bonté, l’indulgence, la gaieté, la facilité, la franchise, avec un esprit plus cultivé. Sa physionomie, incomparablement plus gracieuse, était cependant celle de Henri IV. Il se plaisait quelquefois à mettre une fraise, et alors c’était Henri IV embelli. Il avait alors un singulier projet, dont sa mort subite sauva la France. C’était de rappeler Lass, réfugié et oublié dans Venise, et de faire revivre son système, dont il comptait rectifier les abus, et augmenter les avantages. Rien ne put jamais le détacher de l’idée d’une banque générale chargée de payer toutes les dettes de l’État. L’exemple de Venise, de la Hollande, de l’Angleterre, lui faisait illusion. Son secrétaire Melon, esprit systématique, très éclairé mais chimérique, lui avait inspiré ce dessein et l’y confirmait de jour en jour. Il oubliait la différence établie par la nature entre le génie des Français et des peuples qu’on voulait imiter; combien de temps il faut pour faire réussir de tels établissements; que la nation était alors plus révoltée contre le système de Lass qu’elle n’en avait été d’abord enivrée; et que Lass, revenant une seconde fois bouleverser la France avec des billets, trouverait des ennemis plus en garde, plus acharnés, et plus puissants, qu’il n’en avait eu à combattre dans ses premiers prestiges(32). La contemplation continuelle de cette grande entreprise qui séduisait le duc d’Orléans, et celle des orages qu’il allait exciter, allumèrent son sang. Les plaisirs de la table et de l’amour dérangèrent sa santé davantage. Il fut averti par une légère attaque d’apoplexie qu’il négligea, et qui lui en attira une seconde, le 2 décembre 1723, à Versailles. Il mourut au montent qu’il en fut frappé. Son fils, le duc de Chartres, d’un caractère faible et bizarre, plus fait pour une cellule à Sainte-Geneviève, où il a fini ses jours, que pour gouverner un État(33), ne demanda pas la place de son père. Le duc de Bourbon, arrière-petit-fils du grand Condé, la demanda sur-le-champ au jeune roi majeur. Le roi était avec Fleury, ancien évêque de Fréjus, son précepteur. Il consulta par un regard ce vieillard ambitieux et circonspect, qui n’osa pas s’opposer par un signe de tête à la demande du prince. La patente de premier ministre était déjà dressée par le secrétaire d’État La Vrillière, et le duc de Bourbon fut le maître du royaume en deux minutes. Le sort des princes de Condé a toujours été d’être opprimés par des prêtres. Le premier prince de Condé, Louis, oncle de Henri IV, fut toute sa vie persécuté par les prêtres de Rome et de la France, et assassiné sur le champ de bataille immédiatement après la perte de la journée de Jarnac. Le second, Henri, cousin germain de Henri IV, plus poursuivi encore par les prêtres de la Ligue, empoisonné dans Saint-Jean-d’Angély. Le troisième, Henri II, mis en prison sous le gouvernement du Florentin Concini, et depuis toujours tourmenté par le cardinal de Richelieu, quoiqu’il eût marié son fils à la nièce de ce cardinal. Le quatrième, qui est le grand Condé, enfermé à Vincennes(34) et au Havre, poursuivi hors du royaume par le cardinal Mazarin. Enfin celui dont nous parlons, et que nous appelons Monsieur le Duc, supplanté, chassé de la cour, et exilé par Fleury, évêque de Fréjus, qui fut cardinal bientôt après. Voici comment se fit cette révolution qui étonna la France, et qui n’était après tout qu’un changement de ministre, ordinaire dans toutes les cours. Monsieur le Duc abandonna d’abord tout le département de l’Église, et le soin de poursuivre les calvinistes et les jansénistes, à l’évêque de Fréjus, se réservant l’administration de tout le reste. Ce partage produisit quelques difficultés entre eux. Le prince était gouverné par un des frères Pâris, nommé Duverney, qui avait eu la principale part à l’ouvrage inouï de la liquidation des biens de tous les citoyens, après le renversement des chimères de Lass. Une autre personne gouvernait plus gaiement le prince ministre; c’était la fille du traitant Pléneuf, mariée au marquis de Prie, jeune femme brillante, légère, d’un esprit vif et agréable. Pour Fleury, âgé alors de soixante et treize ans, il n’était gouverné par personne, et il avait sur le roi, son élève, un ascendant suprême, fruit de l’autorité d’un précepteur sur son disciple, et de l’habitude. Pâris-Duverney, étroitement lié avec cette marquise de Prie, résolut avec elle de mettre le roi entièrement dans la dépendance du prince, et de chasser le précepteur. Nous avons déjà vu que le duc d’Orléans, régent de France, pour finir sa guerre contre le roi d’Espagne Philippe V, avait marié l’infante, fille de ce monarque et de la princesse de Parme, âgée alors de cinq ans et demi, au roi de France qui en avait quinze. Il fallait attendre environ dix ans au moins la naissance incertaine d’un dauphin. Mme de Prie et Duverney prirent ce prétexte pour renvoyer l’infante à son père, et pour faire un véritable mariage du roi de France avec une soeur du duc de Bourbon, très belle et très capable de donner des enfants, élevée à Fontevrault sous le nom de princesse de Vermandois(35). On commença par renvoyer la femme de cinq ans avant de s’assurer d’une plus mûre. On la fit partir pour l’Espagne, sans pressentir son père et sa mère, sans adoucir la dureté d’une telle démarche par la plus légère excuse. On chargea seulement l’abbé de Livry-sanguin, fils d’un premier maître d’hôtel du roi, ministre alors en Portugal, de passer en Espagne pour en instruire le roi et la reine, pendant que leur enfant était en chemin, reconduite à petites journées. Cet oubli de toute bienséance n’était l’effet d’aucune querelle entre les cours de France et d’Espagne. Il semblait qu’une telle démarche ne pouvait être imputée qu’au caractère de Duverney, qui, ayant été garçon cabaretier dans son enfance, chez sa mère en Dauphiné, soldat aux gardes dans sa jeunesse, et plongé depuis dans la finance, retint toute sa vie un peu de la dureté de ces trois professions. La marquise de Prie ne songea jamais aux conséquences, et Monsieur le Duc n’était pas politique. L’infante(36) qui fut ainsi reconduite fut depuis reine en Portugal. Elle donna à Joseph Ier(37) les enfants qu’on ne voulut pas qu’elle donnât à Louis XV, et n’en fut pas plus heureuse. Quelques mois après son renvoi, Mme de Prie courut en poste à Fontevrault essayer si la princesse de Vermandois lui convenait, et si on pouvait s’assurer de gouverner le roi de France par elle. La princesse, encore plus fière que la marquise n’était légère et inconsidérée, la reçut avec une hauteur dédaigneuse et lui fit sentir qu’elle était indignée que son frère lui dépêchât une telle ambassadrice. Cette seule entrevue la priva de la couronne. On la laissa faire la fière dans son couvent elle mourut abbesse de Beaumont-les-Tours trois ans après(38). Il y avait dans Paris une Mme Texier, maîtresse d’un ancien militaire nommé Vauchon, veuve d’un caissier qui avait appartenu à Pléneuf, père de Mme de Prie. Elle était retenue pour toujours dans son lit par une maladie affreuse qui lui avait rongé la moitié du visage. Vauchon lui parla de Stanislas Leczinski, fait roi de Pologne par Charles XII, dépossédé par Pierre le Grand, et réfugié à Veissembourg, frontière de l’Alsace, y vivant d’une pension modique que le ministère de France lui payait très mal. Il avait une fille élevée dès son berceau dans le malheur, dans la modestie, et dans les vertus qui rendaient ses infortunes plus intéressantes. La dame Texier pria la marquise de la venir voir; elle lui parla de cette princesse, pour laquelle on avait proposé des partis un peu au-dessous d’un roi de France(39). Mme de Prie partit deux jours après pour Veissembourg, vit cette infortunée princesse polonaise, trouva qu’on ne lui en avait pas assez dit, et la fit reine. Dans le conseil privé qu’on assembla pour décider de cette alliance, l’évêque de Fréjus dit simplement qu’il ne s’était jamais mêlé de mariage. Il laissa conclure l’affaire sans la recommander, et sans s’y opposer. La nouvelle reine fut aussi reconnaissante envers Monsieur le Duc que le roi et la reine d’Espagne furent indignés du renvoi, ou plutôt de l’expulsion de l’infante. Quelque temps après, les murmures de Versailles et de Paris ayant éclaté, la défiance entre Monsieur le Duc et le précepteur étant augmentée, la cour ayant formé deux partis, les esprits commençant à s’aigrir, l’évêque déclare enfin au prince ministre que le seul moyen d’en prévenir les suites était de renvoyer de la cour Mme de Prie, qui était dame du palais de la reine. La marquise, de son côté, résolut, selon les règles de la guerre de cour, de faire partir le précepteur. Une des mortifications du premier ministre était que lorsqu’il travaillait avec le roi aux affaires d’État, Fleury y assistait toujours, et que lorsque Fleury faisait signer au roi des ordres pour l’Église, le prince n’y était point admis. On engagea un jour le roi à venir tenir son petit conseil sur des objets de peu d’importance dans la chambre de la reine, et quand l’évêque de Fréjus voulut entrer, la porte lui fut fermée. Fleury, incertain si le roi n’était pas du complot, prit incontinent le parti de se retirer au village d’Issy, entre Paris et Versailles, dans une petite maison de campagne appartenante à un séminaire: c’était là son refuge quand il était mécontent ou qu’il feignait de l’être. Le parti du premier ministre paraît triompher pendant quelques heures, mais ce fut une seconde journée des dupes, semblable à cette journée si connue dans laquelle le cardinal de Richelieu, chassé par Marie de Médicis et par ses autres ennemis, les chassa tous à son tour. Le jeune Louis XV, accoutumé à son précepteur, aimait en lui un vieillard qui, n’ayant rien demandé jusque-là pour sa famille inconnue à la cour, n’avait d’autre intérêt que celui de son pupille. Fleury lui plaisait par la douceur de son caractère, par les agréments de son esprit naturel et facile. Il n’y avait pas jusqu’à sa physionomie douce et imposante, et jusqu’au son de sa voix, qui n’eût subjugué le roi. Monsieur le Duc, ayant reçu de la nature des qualités contraires, inspirait au roi une secrète répugnance. Le monarque, qui n’avait jamais marqué de volonté; qui avait vu avec indifférence son gouverneur, le maréchal de Villeroi, exilé par le duc d’Orléans, régent; qui, ayant reçu pour femme une enfant de six ans sans en être surpris, l’avait vue partir comme un oiseau qu’on change de cage; qui avait épousé la fille de Stanislas Leczinski sans faire attention à elle ni à son père; ce prince enfin à qui tout paraissait égal, fut réellement affligé de la retraite de l’évêque de Fréjus. Il le redemanda vivement, non pas comme un enfant qui se dépite quand on change sa nourrice, mais comme un souverain qui commence à sentir qu’il est le maître. Il fit des reproches à la reine, qui ne répondit qu’avec des larmes. Monsieur le Duc fut obligé d’écrire lui-même à l’évêque, et de le prier au nom du roi de revenir. Ce petit démêlé domestique fut incontinent le sujet de tous les discours chez tous les courtisans, chez tout ce qui habitait Versailles. Je remarquai qu’il fit plus d’impression sur les esprits que n’en firent depuis toutes les nouvelles d’une guerre funeste à la France et à l’Europe. On s’agitait, on s’interrogeait, on parlait avec égarement et avec défiance. Les uns désiraient une grande révolution, les autres la craignaient: tout était en alarmes. Il y avait ce jour-là spectacle à la cour: on jouait Britannicus. Le roi et la reine arrivèrent une heure plus tard qu’à l’ordinaire. Tout le monde s’aperçut que la reine avait pleuré; et je me souviens que lorsque Narcisse prononça ce vers(40), Que tardez-vous, seigneur, à la répudier, presque toute la salle tourna les yeux sur la reine pour l’observer avec une curiosité plus indiscrète que maligne. Le lendemain Fleury revint. Il affecta de ne se point plaindre; et sans paraître demander ni satisfaction ni vengeance, il se contenta d’abord d’être en secret le maître des affaires. Enfin, le 11 juin 1726, le roi ayant invité Monsieur le Duc à venir coucher à la maison de plaisance de Rambouillet, et étant parti, disait-il, pour l’attendre, le duc de Charost, capitaine des gardes, vint arrêter ce prince dans son appartement; il le mit entre les mains d’un exempt, qui le conduisit à Chantilly, séjour de ses pères et son exil. La dissimulation de l’évêque dans cette exécution n’était pas extraordinaire, celle du roi parut l’être; mais le précepteur avait inspiré à son élève une partie de son caractère; et d’ailleurs on avait dit depuis si longtemps: Qui ne sait dissimuler ne sait pas régner(41), que ce proverbe royal, inventé pour les grandes occasions, était toujours appliqué aux petites. Pâris-Duverney, dès ce moment, ne fut plus le maître de l’État. Le roi déclara dans un conseil extraordinaire que c’était lui qui devait l’être, et que tous les ministres iraient travailler chez l’évêque de Fréjus, c’est-à-dire que Fleury allait régner; les frères Pâris furent exilés, et bientôt Duverney fut mis à la Bastille. C’est ce même Duverney que nous avons vu depuis jouir d’une assez grande fortune, et de beaucoup de considération. Il fut l’inventeur et le vrai fondateur de l’École militaire(42). Pour Mme de Prie, elle fut envoyée au fond de la Normandie, où elle mourut bientôt dans les convulsions du désespoir(43). Il manquait à Fleury d’être cardinal. C’est une qualité étrangère à l’Église et à l’État, que tout ecclésiastique romain, à portée de l’obtenir, poursuit avec fureur, que les papes font longtemps espérer pour avoir des créatures, et que les rois honorent chez eux par une ancienne coutume qui tient lieu de raison et même de politique. Monsieur le Duc avait secrètement empêché par le cardinal de Polignac, ambassadeur à Rome, et par l’abbé de Rothelin, qu’on n’envoyât cette barrette tant désirée: elle arriva bientôt; Fleury la reçut avec la même simplicité apparente qu’il avait reçu la place de premier ministre, et qu’il dirigea toutes les actions de sa vie, sans jamais laisser entrevoir sur son visage ni les sourcils de la fierté ni les grimaces de l’hypocrisie. S’il y a jamais eu quelqu’un d’heureux sur la terre, c’était sans doute le cardinal de Fleury. On le regarda comme un homme des plus aimables, et de la société la plus délicieuse jusqu’à l’âge de soixante et treize ans; et lorsqu’à cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, il eut pris en main le gouvernement, il fut regardé comme un des plus sages. Depuis 1726 jusqu’à 1742 tout lui prospéra. Il conserva jusqu’à près de quatre-vingt-dix ans(44) une tête saine, libre, et capable d’affaires. Quand on songe que de mille contemporains il y en a très rarement un seul qui parvienne à cet âge, on est obligé d’avouer que le cardinal de Fleury eut une destinée unique. Si sa grandeur fut singulière, en ce que, ayant commencé si tard, elle dura si longtemps sans aucun nuage, sa modération et la douceur de ses moeurs ne le furent pas moins. On sait quelles étaient les richesses et la magnificence du cardinal d’Amboise, qui aspirait à la tiare, et l’hypocrisie arrogante de Ximénès, qui levait des armées à ses dépens, et qui, vêtu en moine, disait qu’avec son cordon il conduisait les grands d’Espagne; on connaît le faste royal de Richelieu; les richesses prodigieuses accumulées par Mazarin. Il restait au cardinal de Fleury la distinction de la modestie; il fut simple et économe en tout, sans jamais se démentir. L’élévation manquait à son caractère. Ce défaut tenait à des vertus qui sont la douceur, l’égalité, l’amour de l’ordre et de la paix il prouva que les esprits doux et conciliants sont faits pour gouverner les autres. Il s’était démis le plus tôt qu’il avait pu de son évêché de Fréjus, après l’avoir libéré de dettes par son économie, et y avoir fait beaucoup de bien par son esprit de conciliation: c’étaient là les deux parties dominantes de son caractère. La raison qu’il allégua à ses diocésains était l’état de sa santé, qui le mettait désormais dans l’impuissance de veiller à son troupeau; mais heureusement il n’avait jamais été malade. Cet évêché de Fréjus, loin de la cour, dans un pays peu agréable, lui avait toujours déplu. Il disait que, dès qu’il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage; et il signa dans une lettre de plaisanterie au cardinal Quirini: Fleury, évêque de Fréjus par l’indignation divine. Il se démit vers le commencement de 1715. Le maréchal de Villeroi, après beaucoup de sollicitations, obtint de Louis XIV qu’il nommât l’évêque de Fréjus précepteur par son codicille. Cependant voici comme le nouveau précepteur s’en explique dans une lettre au cardinal Quirini: « J’ai regretté plus d’une fois la solitude de Fréjus. En arrivant, j’ai appris que le roi était à l’extrémité, et qu’il m’avait fait l’honneur de me nommer précepteur de son petit-fils; s’il avait été en état de m’entendre, je l’aurais supplié de me décharger d’un fardeau qui me fait trembler; mais après sa mort, on n’a pas voulu m’écouter: j’en ai été malade, et je ne me console point de la perte de ma liberté. » Il s’en consola en jetant sourdement les fondements de sa grandeur(45), ne cherchant point à se faire valoir, ne se plaignant de personne, ne s’attirant jamais de refus, n’entrant dans aucune intrigue; mais il s’instruisait en secret de l’administration intérieure du royaume, et de la politique étrangère. Il fit désirer à la France, par la circonspection de sa conduite, par la séduction aimable de son esprit, qu’on le vît à la tête des affaires. Ce fut le second précepteur qui gouverna la France: il ne prit point le titre de premier ministre, et se contenta d’être absolu. Son administration fut moins contestée et moins enviée que celle de Richelieu et de Mazarin, dans les temps les plus heureux de leurs ministères. Sa place ne changea rien dans ses moeurs. On fut étonné que le premier ministre fût le plus aimable et le plus désintéressé des courtisans. Le bien de l’État s’accorda longtemps avec sa modération. On avait besoin de cette paix qu’il aimait; et tous les ministres étrangers crurent qu’elle ne serait jamais rompue pendant sa vie(46). Il haïssait tout système parce que son esprit était heureusement borné, ne comprenant absolument rien à une affaire de finances, exigeant seulement des sous-ministres la plus sévère économie; incapable d’être commis d’un bureau, incapable de gouverner l’État(47). Il laissa tranquillement la France réparer ses pertes, et s’enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, traitant l’État comme un corps puissant et robuste qui se rétablit de lui-même. Les affaires politiques rentrèrent insensiblement dans leur ordre naturel. Heureusement pour l’Europe le premier ministre d’Angleterre, Robert Walpole, était d’un caractère aussi pacifique; et ces deux hommes continuèrent à maintenir presque toute l’Europe dans ce repos qu’elle goûta depuis la paix d’Utrecht jusqu’en 1733, repos qui n’avait été troublé qu’une fois par les guerres passagères de 1718 et de 1726. Ce fut un temps heureux pour toutes les nations qui, cultivant à l’envi le commerce et les arts, oublièrent toutes leurs calamités passées. En ces temps-là se formaient deux puissances dont l’Europe n’avait point entendu parler avant ce siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre le Grand avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consistait avant lui que dans des déserts immenses et dans un peuple sans lois, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout temps ont été les Tartares. Il était si étranger à la France, et si peu connu, que, lorsqu’en 1668 Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l’ambassade des Siamois. Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, et à donner des lois au Nord après avoir abattu la Suède. La seconde puissance, établie à force d’art et sur des fondements moins vastes, était la Prusse. Ses forces se préparaient et ne se déployaient pas encore. La maison d’Autriche était restée à peu près dans l’état où la paix d’Utrecht l’avait mise. L’Angleterre conservait sa puissance sur mer, et la Hollande perdait insensiblement la sienne. Ce petit État, puissant par le peu d’industrie des autres nations, tombait en décadence parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce dont il avait été le maître. La Suède languissait; le Danemark était florissant; l’Espagne et le Portugal subsistaient par l’Amérique; l’Italie, toujours faible, était divisée en autant d’États qu’au commencement du siècle, si on excepte Mantoue, devenue patrimoine autrichien. La Savoie donna alors un grand spectacle au monde et une grande leçon aux souverains. Le roi de Sardaigne, duc de Savoie, ce Victor-Amédée, tantôt allié, tantôt ennemi de la France et de l’Autriche, et dont l’incertitude avait passé pour politique, lassé des affaires et de lui-même, abdiqua par un caprice, en 1730, à l’âge de soixante-quatre ans, la couronne qu’il avait portée le premier de sa famille, et se repentit par un autre caprice un an après. La société de sa maîtresse, devenue sa femme, la dévotion, et le repos, ne purent satisfaire une âme occupée pendant cinquante ans des affaires de l’Europe. Il fit voir quelle est la faiblesse humaine, et combien il est difficile de remplir son coeur sur le trône et hors du trône. Quatre souverains, dans ce siècle, renoncèrent à la couronne: Christine, Casimir, Philippe V, et Victor-Amédée. Philippe V ne reprit le gouvernement que malgré lui; Casimir n’y pensa jamais; Christine en fut tentée quelque temps par un dégoût qu’elle eut à Rome; Amédée seul voulut remonter par la force sur le trône que sou inquiétude lui avait fait quitter. La suite de cette tentative est connue. Son fils, Charles-Emmanuel, aurait acquis une gloire au-dessus des couronnes, en remettant à son père celle qu’il tenait de lui, si ce père seul l’eût redemandée, et si la conjoncture des temps l’eût permis; mais c’était, dit-on, une maîtresse ambitieuse qui voulait régner, et tout le conseil a prétendu être(48) forcé d’en prévenir les suites funestes, et de faire arrêter celui qui avait été son souverain. Il mourut depuis en prison, en 1732. Il est très faux que la cour de France voulut envoyer vingt mille hommes pour défendre le père contre le fils, comme on l’a dit dans des Mémoires de ce temps-là. Ni l’abdication de ce roi, ni sa tentative pour reprendre le sceptre, ni sa prison, ni sa mort, ne causèrent le moindre mouvement chez les nations voisines. Ce fut un terrible événement qui n’eut aucune suite(49). Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il est triste pour les princes chrétiens que Mahomet Second ait rendu la couronne au sultan Amurat son père, qui avait abdiqué, et qu’un duc de Savoie ait laissé mourir son père dans un cachot au lieu de lui rendre sa couronne(50). Tout était paisible depuis la Russie jusqu’à l’Espagne, lorsque la mort d’Auguste II(51), roi de Pologne, électeur de Saxe, replongea l’Europe dans les dissensions et dans les malheurs dont elle est si rarement exempte. STANISLAS LECZINSKI, DEUX FOIS ROI DE POLOGNE, ET DEUX FOIS DÉPOSSÉDÉ. GUERRE DE 1734. LA LORRAINE RÉUNIE A LA FRANCE. Le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, déjà nommé roi de Pologne en 1704, fut élu roi en 1733, de la manière la plus légitime et la plus solennelle. Mais l’empereur Charles VI fit procéder à une autre élection, appuyée par ses armes et par celles de la Russie. Le fils du dernier roi de Pologne, électeur de Saxe, qui avait épousé une nièce de Charles VI, l’emporta sur son concurrent. Ainsi la maison d’Autriche, qui n’avait pas eu le pouvoir de se conserver l’Espagne et les Indes occidentales, et qui en dernier lieu n’avait pu même établir une compagnie de commerce à Ostende, eut le crédit d’ôter la couronne de Pologne au beau-père de Louis XV. La France vit renouveler ce qui était arrivé au prince de Conti, qui, solennellement élu, mais n’ayant ni argent ni troupes, et plus recommandé que soutenu, perdit le royaume où il avait été appelé. Le roi Stanislas alla à Dantzick soutenir son élection. Le grand nombre qui l’avait choisi céda bientôt au petit nombre qui lui était contraire. Ce pays, où le peuple est esclave, où la noblesse vend ses suffrages, où il n’y a jamais dans le trésor public de quoi entretenir les armées, où les lois sont sans vigueur, où la liberté ne produit que des divisions; ce pays, dis-je, se vantait en vain d’une noblesse belliqueuse qui peut monter à cheval au nombre de cent mille hommes. Dix mille Russes firent d’abord disparaître tout ce qui était assemblé en faveur de Stanislas. La nation polonaise, qui, un siècle auparavant, regardait les Russes avec mépris, était alors intimidée et conduite par eux. L’empire de Russie était devenu formidable depuis que Pierre le Grand l’avait formé. Dix mille esclaves russes disciplinés dispersèrent toute la noblesse de Pologne, et le roi Stanislas, renfermé dans la ville de Dantzick, y fut bientôt assiégé par une armée de Russes. L’empereur d’Allemagne, uni avec la Russie, était sûr du succès. Il eût fallu, pour tenir la balance égale, que la France eût envoyé par mer une nombreuse armée; mais l’Angleterre n’aurait pas vu ces préparatifs immenses sans se déclarer. Le cardinal de Fleury, qui ménageait l’Angleterre, ne voulut ni avoir la honte d’abandonner entièrement le roi Stanislas, ni hasarder de grandes forces pour le secourir. Il fit partir une escadre avec quinze cents hommes, commandée par un brigadier. Cet officier ne crut pas que sa commission fût sérieuse; il jugea, quand il fut près de Dantzick, qu’il sacrifierait sans fruit ses soldats, et il alla relâcher en Danemark. Le comte de Plélo, ambassadeur de France auprès du roi de Danemark, vit avec indignation cette retraite, qui lui paraissait humiliante. C’était un jeune homme qui joignait à l’étude des belles-lettres et de la philosophie des sentiments héroïques dignes d’une meilleure fortune. Il résolut de soutenir Dantzick contre une armée avec cette petite troupe, ou d’y périr. il écrivit avant de s’embarquer une lettre à l’un des secrétaires d’État, laquelle finissait par ces mots: « Je suis sûr que je n’en reviendrai pas; je vous recommande ma femme et mes enfants. » Il arriva à la rade de Dantzick, débarqua, et attaqua l’armée russe; il y périt percé de coups, comme il l’avait prévu. Sa lettre arriva avec la nouvelle de sa mort. Dantzick fut pris; l’ambassadeur de France auprès de la Pologne, qui était dans cette place, fut prisonnier de guerre, malgré les privilèges de son caractère. Le roi Stanislas vit sa tête mise à prix par le général des Russes, le comte de Munich, dans la ville de Dantzick, dans un pays libre, dans sa propre patrie, au milieu de la nation qui l’avait élu suivant toutes les lois. Il fut obligé de se déguiser en matelot, et n’échappa qu’à travers les plus grands dangers. Remarquons ici que ce comte maréchal de Munich, qui le poursuivait si cruellement, fut quelque temps après relégué en Sibérie, où(52) il vécut vingt ans dans une effroyable misère, pour reparaître ensuite avec éclat dans Pétersbourg, les derniers jours de sa turbulente vie. Telle est la vicissitude des grandeurs. A l’égard des quinze cents Français qu’on avait si imprudemment envoyés contre une armée entière de Russes, ils firent une capitulation honorable; mais un navire de Russie ayant été pris dans ce temps-là même par un vaisseau du roi de France, les quinze cents hommes furent retenus et transportés auprès de Pétersbourg: ils pouvaient s’attendre à être inhumainement traités dans un pays qu’on avait regardé comme barbare au commencement du siècle. L’impératrice Anne régnait alors; elle traita les officiers comme des ambassadeurs, et fit donner aux soldats des rafraîchissements et des habits. Cette générosité inouïe jusqu’alors était en même temps l’effet du prodigieux changement que le czar Pierre avait fait dans la cour de Russie, et une espèce de vengeance noble que cette cour voulait prendre des idées désavantageuses sous lesquelles l’ancien préjugé des nations l’envisageait encore. Le ministère de France eût entièrement perdu cette réputation nécessaire au maintien de sa grandeur si elle(53) n’eût tiré vengeance de l’outrage qu’on lui avait fait en Pologne; mais cette vengeance n’était rien, si elle n’était pas utile. L’éloignement des lieux ne permettait pas qu’on se portât sur les Russes(54), et la politique voulait que la vengeance tombât sur l’empereur. On l’exécuta efficacement en Allemagne et en Italie. La France s’unit avec l’Espagne et la Sardaigne. Ces trois puissances avaient leurs intérêts divers, qui tous concouraient au même but d’affaiblir l’Autriche. Les ducs de Savoie avaient depuis longtemps accru petit à petit leurs États, tantôt en donnant des secours aux empereurs, tantôt en se déclarant contre eux. Le roi Charles-Emmanuel espérait le Milanais; et il lui fut promis par les ministres de Versailles et de Madrid. Le roi d’Espagne Philippe V, ou plutôt la reine Élisabeth de Parme, son épouse, espérait pour ses enfants de plus grands établissements que Parme et Plaisance. (55)Fleury n’envisageait alors pour la France que la propre gloire de son ministère, fondée sur un succès vraisemblable. Il entrevoyait seulement qu’à la faveur de ce succès il pourrait tirer quelques avantages solides à la paix prochaine. Car c’est l’usage de toutes les puissances chrétiennes, depuis plus de deux cents ans, de se faire des guerres passagères qui les ruinent pour obtenir ensuite quelque dédommagement par un traité que quelques subalternes arrangent au hasard. Personne ne prévoyait alors que la Lorraine dût être le fruit de cette guerre: on est presque toujours mené par les événements, et rarement on les dirige. Jamais négociation ne fut plus promptement terminée que celle qui unissait ces trois monarques. L’Angleterre et la Hollande, accoutumées depuis longtemps à se déclarer pour l’Autriche contre la France, l’abandonnèrent en cette occasion. Ce fut le fruit de cette réputation d’équité et de modération que la cour de France avait acquise. L’idée de ses vues pacifiques et dépouillées d’ambition enchaînait encore ses ennemis naturels, lors même qu’elle faisait la guerre; et rien ne fit plus d’honneur au ministère que d’être parvenu à faire comprendre à ces puissances que la France pouvait faire la guerre à l’empereur sans alarmer la liberté de l’Europe. Tous les potentats regardèrent donc tranquillement ses succès rapides. Une armée de Français fut maîtresse de la campagne sur le Rhin, et les troupes de France, d’Espagne, et de Savoie, jointes ensemble, furent les maîtresses de l’Italie. (1734) Le maréchal de Villars, déclaré généralissime des armées française, espagnole, et piémontaise, finit sa glorieuse carrière à quatre-vingt-deux ans, après avoir pris Milan. Le maréchal de Coigny, son successeur, gagna deux batailles(56), tandis que le duc de Montemar, général des Espagnols, remporta une victoire dans le royaume de Naples, à Bitonto, dont il eut le surnom. C’est une récompense que la cour d’Espagne donne souvent, à l’exemple des anciens Romains. Don Carlos, qui avait été reconnu prince héréditaire de Toscane, fut bientôt roi de Naples et de Sicile. Ainsi l’empereur Charles VI perdit presque toute l’Italie pour avoir donné un roi à la Pologne, et un fils du roi d’Espagne eut en deux campagnes ces deux Siciles, prises et reprises tant de fois auparavant, et l’objet continuel de l’attention de la maison d’Autriche pendant plus de deux siècles. Cette guerre d’Italie est la seule qui se soit terminée avec un succès solide pour les Français depuis Charlemagne. La raison en est qu’ils avaient pour eux le gardien des Alpes, devenu le plus puissant prince de ces contrées; qu’ils étaient secondés des meilleures troupes d’Espagne, et que les armées furent toujours dans l’abondance. L’empereur fut alors trop heureux de recevoir des conditions de paix que lui offrait la France victorieuse. Le cardinal de Fleury, ministre de France, qui avait eu la sagesse d’empêcher l’Angleterre et la Hollande de prendre part à cette guerre, eut aussi celle de la terminer heureusement sans leur intervention. Par cette paix, don Carlos fut reconnu roi de Naples et de Sicile. L’Europe était déjà accoutumée à voir donner et changer des États. On assigna à François, duc de Lorraine, gendre de l’empereur Charles VI, l’héritage des Médicis qu’on avait auparavant accordé à don Carlos; et le dernier grand-duc de Toscane(57), près de sa fin, demandait « si on ne lui donnerait pas un troisième héritier, et quel enfant l’empire et la France voulaient lui faire ». Ce n’est pas que le grand-duché de Toscane se regardât comme un fief de l’empire; mais l’empereur le regardait comme tel, aussi bien que Parme et Plaisance, revendiqués toujours par le saint-siège, et dont le dernier duc de Parme avait fait hommage au pape: tant les droits changent selon les temps! Par cette paix, ces duchés de Parme et de Plaisance, que les droits du sang donnaient à don Carlos, fils de Philippe V et d’une princesse de Parme, furent cédés à l’empereur Charles VI en propriété. Le roi de Sardaigne, duc de Savoie, qui avait compté sur le Milanais, auquel sa maison, toujours agrandie par degrés, avait depuis longtemps des prétentions, n’en obtint qu’une petite partie, comme le Novarrois, le Tortonois, les fiefs des Langhes. Il tirait ses droits sur le Milanais d’une fille de Philippe II, roi d’Espagne, dont il descendait. La France avait aussi ses anciennes prétentions, par Louis XII, héritier naturel de ce duché. Philippe V avait les siennes, par les inféodations renouvelées à quatre rois d’Espagne ses prédécesseurs; mais toutes ces prétentions cédèrent à la convenance et au bien public. L’empereur garda le Milanais; ce n’est pas un fief dont il doive toujours donner l’investiture: c’était originairement le royaume de Lombardie annexé à l’empire, devenu ensuite un fief sous les Viscontis et sous les Sforces, et aujourd’hui c’est un État appartenant à l’empereur; État démembré à la vérité, mais qui, avec la Toscane et Mantoue, rend la maison impériale très puissante en Italie. Par ce traité, le roi Stanislas renonçait au royaume qu’il avait eu deux fois, et qu’on n’avait pu lui conserver; il gardait le titre de roi; il lui fallait un autre dédommagement, et ce dédommagement fut pour la France encore plus que pour lui. Le cardinal de Fleury se contenta d’abord du Barrois, que le duc de Lorraine devait donner au roi Stanislas, avec la réversion à la couronne de France; et la Lorraine ne devait être cédée que lorsque son duc serait en pleine possession de la Toscane. C’était faire dépendre cette cession de la Lorraine de beaucoup de hasards. C’était peu profiter des plus grands succès et des conjonctures les plus favorables. Le garde des sceaux Chauvelin encouragea le cardinal de Fleury à se servir de ses avantages: il demanda la Lorraine aux mêmes conditions que le Barrois, et il l’obtint(58). Il n’en coûta que quelque argent comptant, et une pension de trois millions cinq cent mille livres faite au duc François jusqu’à ce que la Toscane lui fût échue. Ainsi la Lorraine fut réunie à la couronne irrévocablement: réunion tant de fois inutilement tentée. Par là un roi polonais fut transplanté en Lorraine: cette province eut pour la dernière fois un souverain résidant chez elle, et il la rendit heureuse. La maison régnante des princes lorrains devint souveraine de la Toscane. Le second fils du roi d’Espagne fut transféré à Naples. On aurait pu renouveler la médaille de Trajan: REGNA ASSIGNATA, les trônes donnés. Tout resta paisible entre les princes chrétiens, si on en excepte les querelles naissantes de l’Espagne et de l’Angleterre pour le commerce de l’Amérique. La cour de France continua d’être regardée comme l’arbitre de l’Europe. L’empereur faisait la guerre aux Turcs sans consulter l’empire; cette guerre fut malheureuse: Louis XV le tira de ce précipice par sa médiation, et M. de Villeneuve, son ambassadeur a la Porte-Ottomane, alla en Hongrie conclure en 1739, avec le grand-vizir, la paix dont l’empereur avait besoin. Presque dans le même temps le nom seul de Louis XV(59) pacifiait l’État de Gênes, menacé d’une guerre civile; il soumit et adoucit pour un temps les Corses, qui avaient secoué le joug de Gênes. Le même ministère étendait ses soins sur Genève, et apaisait une guerre civile élevée dans ses murs. Il interposait surtout ses bons offices entre l’Espagne et l’Angleterre, qui commençaient à se faire sur mer une guerre plus ruineuse que les droits qu’elles se disputaient n’étaient avantageux. On avait vu le même gouvernement, en 1735, employer sa médiation entre l’Espagne et le Portugal: aucun voisin n’avait à se plaindre de la France, et toutes les nations la regardaient comme leur médiatrice et leur mère commune. Cette gloire et cette félicité ne furent pas de longue durée. MORT DE L’EMPEREUR CHARLES VI. LA SUCCESSION DE LA MAISON D’AUTRICHE DISPUTÉE PAR QUATRE PUISSANCES. LA REINE DE HONGRIE RECONNUE DANS TOUS LES ÉTATS DE SON PÈRE. LA SILÉSIE PRISE PAR LE ROI DE PRUSSE. L’empereur Charles VI mourut au mois d’octobre(60) 1740, à l’âge de cinquante-cinq ans. Si la mort du roi de Pologne Auguste II avait causé de grands mouvements, celle de Charles VI, dernier prince de la maison d’Autriche, devait entraîner bien d’autres révolutions. L’héritage de cette maison sembla surtout devoir être déchiré; il s’agissait de la Hongrie et de la Bohême, royaumes longtemps électifs, que les princes autrichiens avaient rendus héréditaires; de la Souabe autrichienne, appelée Autriche antérieure; de la haute et basse Autriche, conquises au xiiie siècle; de la Stirie, de la Carinthie, de la Carniole, de la Flandre, du Burgau, des quatre villes forestières, du Brisgaw, du Frioul, du Tyrol, du Milanais, du Mantouan, du duché de Parme; à l’égard de Naples et de Sicile, ces deux royaumes étaient entre les mains de don Carlos, fils du roi d’Espagne Philippe V. Marie-Thérèse, fille aînée de Charles VI, se fondait sur le droit naturel qui l’appelait à l’héritage de son père, sur une pragmatique solennelle qui confirmait ce droit, et sur la garantie de presque toutes les puissances. Charles-Albert, électeur de Bavière, demandait la succession en vertu d’un testament de l’empereur Ferdinand Ier, frère de Charles(61)-Quint. Auguste III(62), roi de Pologne, électeur de Saxe, alléguait des droits plus récents, ceux de sa femme même, fille aînée de l’empereur Joseph Ier, frère aîné de Charles VI. Le roi d’Espagne étendait ses prétentions sur tous les États de la maison d’Autriche, en remontant à la femme de Philippe II, fille de l’empereur Maximilien II. Philippe V descendait de cette princesse par les femmes. Louis XV aurait pu prétendre à cette succession à d’aussi justes titres que personne, puisqu’il descendait en droite ligne de la branche aînée masculine d’Autriche par la femme de Louis XIII, et par celle de Louis XIV; mais il lui convenait plus d’être arbitre et protecteur que concurrent: car il pouvait alors décider de cette succession et de l’empire, de concert avec la moitié de l’Europe; mais s’il y eût prétendu, il aurait eu l’Europe à combattre. Cette cause de tant de têtes couronnées fut plaidée dans tout le monde chrétien par des Mémoires publics; tous les princes, tous les particuliers, y prenaient intérêt. On s’attendait à une guerre universelle; mais ce qui confondit la politique humaine, c’est que l’orage commença d’un côté où personne n’avait tourné les yeux. Un nouveau royaume s’était élevé au commencement de ce siècle: l’empereur Léopold, usant du droit que se sont toujours attribué les empereurs d’Allemagne de créer des rois, avait érigé, en 1701, la Prusse ducale en royaume, en faveur de l’électeur de Brandebourg Frédéric-Guillaume(63). La Prusse n’était encore qu’un vaste désert; mais Frédéric-Guillaume II(64), son second roi, qui avait une politique différente de celle des princes de son temps, dépensa près de vingt-cinq millions de notre monnaie à faire défricher ces terres, à bâtir des villages, et à les peupler: il y fit venir des familles de Souabe et de Franconie; il y attira plus de seize mille émigrants de Saltzbourg, leur fournissant à tous de quoi s’établir et de quoi travailler. En se formant ainsi un nouvel État, il créait, par une économie singulière, une puissance d’une autre espèce: il mettait tous les mois environ quarante mille écus d’Allemagne en réserve, tantôt plus, tantôt moins; ce qui lui composa un trésor immense en vingt-huit années de règne. Ce qu’il ne mettait pas dans ses coffres lui servait à former une armée d’environ soixante et dix mille hommes choisis, qu’il disciplina lui-même d’une manière nouvelle, sans néanmoins s’en servir; mais son fils Frédéric III fit usage de tout ce que le père avait préparé. Il prévit la confusion générale, et ne perdit pas un moment pour en profiter. Il prétendait en Silésie quatre duchés. Ses aïeux avaient renoncé à toutes leurs prétentions par des transactions réitérées, parce qu’ils étaient faibles il se trouva puissant, et il les réclama. Déjà la France, l’Espagne, la Bavière, la Saxe, se remuaient pour faire un empereur. La Bavière pressait la France de lui procurer au moins un partage de la succession autrichienne. L’électeur réclamait tous ces héritages par ses écrits; mais il n’osait les demander tout entiers par ses ministres. Cependant Marie-Thérèse, épouse du grand-duc de Toscane François de Lorraine, se mit d’abord en possession de tous les domaines qu’avait laissés son père; elle reçut les hommages des états d’Autriche à Vienne, le 7 novembre 1740. Les provinces d’Italie, la Bohême, lui firent leurs serments par leurs députés; elle gagna surtout l’esprit des Hongrois en se soumettant à prêter l’ancien serment du roi André II, fait l’an 1222: « Si moi ou quelques-uns de mes successeurs, en quelque temps que ce soit, veut enfreindre vos privilèges, qu’il vous soit permis, en vertu de cette promesse, à vous et à vos descendants, de vous défendre, sans pouvoir être traités de rebelles. » Plus les aïeux de l’archiduchesse-reine avaient montré d’éloignement pour l’exécution de tels engagements, plus aussi la démarche prudente dont je viens de parler rendit cette princesse extrêmement chère aux Hongrois. Ce peuple, qui avait toujours voulu secouer le joug de la maison d’Autriche, embrassa celui de Marie-Thérèse; et après deux cents ans de séditions, de haines et de guerres civiles, il passa tout d’un coup à l’adoration. La reine ne fut couronnée à Presbourg que quelques mois après, le 24 juin 1741. Elle n’en fut pas moins souveraine; elle l’était déjà de tous les coeurs par une affabilité populaire que ses ancêtres avaient rarement exercée; elle bannit cette étiquette et cette morgue qui peuvent rendre le trône odieux sans le rendre plus respectable. L’archiduchesse sa tante, gouvernante des Pays-Bas, n’avait jamais mangé avec personne. Marie-Thérèse admettait à sa table toutes les dames et tous les officiers de distinction: les députés des états lui parlaient librement; jamais elle ne refusa d’audience, et jamais on n’en sortit mécontent d’elle. Son premier soin fut d’assurer au grand-duc de Toscane, son époux, le partage de toutes ses couronnes, sous le nom de corégent, sans perdre en rien sa souveraineté et sans enfreindre la pragmatique sanction; elle se flattait, dans ces premiers moments, que les dignités dont elle ornait ce prince lui préparaient la couronne impériale; mais cette princesse n’avait point d’argent, et ses troupes, très diminuées, étaient dispersées dans ses vastes États. Le roi de Prusse lui fit proposer alors qu’elle lui cédât la basse Silésie, et lui offrit son crédit, ses secours, ses armes, avec cinq millions de nos livres, pour lui garantir tout le reste, et donner l’empire à son époux. Des ministres habiles prévirent que, si la reine de Hongrie refusait de telles offres, l’Allemagne serait bientôt bouleversée; mais le sang de tant d’empereurs, qui coulait dans les veines de cette princesse, ne lui laissa pas seulement l’idée de démembrer son patrimoine; elle était impuissante et intrépide. Le roi de Prusse voyant qu’en effet cette puissance n’était alors qu’un grand nom, et que l’état où était l’Europe lui donnerait infailliblement des alliés, marcha en Silésie au milieu du mois de décembre 1740. On voulut mettre sur ses drapeaux cette devise: Pro Deo et patria; il raya pro Deo, disant qu’il ne fallait point ainsi mêler le nom de Dieu dans les querelles des hommes, et qu’il s’agissait d’une province et non de religion. Il fit porter devant son régiment des gardes l’aigle romaine déployée en relief au haut d’un bâton doré: cette nouveauté lui imposait la nécessité d’être invincible. Il harangua son armée pour ressembler en tout aux anciens Romains. Entrant ensuite en Silésie, il s’empara de presque toute cette province, dont on lui avait refusé une partie mais rien n’était encore décidé. Le général Neuperg vint avec environ vingt-quatre mille Autrichiens au secours de cette province déjà envahie; il mit le roi de Prusse dans la nécessité de donner bataille à Molvitz, près de la rivière de Neiss(65). On vit alors ce que valait l’infanterie prussienne la cavalerie du roi, moins forte de près de moitié que l’autrichienne, fut entièrement rompue; la première ligne de son infanterie fut prise en flanc, on crut la bataille perdue; tout le bagage du roi fut pillé, et ce prince, en danger d’être pris, fut entraîné loin du champ de bataille par tous ceux qui l’environnaient; la seconde ligne de l’infanterie rétablit tout, par cette discipline inébranlable à laquelle les soldats prussiens sont accoutumés, par ce feu continuel qu’ils font, en tirant cinq coups au moins par minute, et chargeant leurs fusils avec leurs baguettes de fer en un moment. La bataille fut gagnée, et cet événement devint le signal d’un embrasement universel. LE ROI DE FRANCE S’UNIT AUX ROIS DE PRUSSE ET DE POLOGNE POUR FAIRE ÉLIRE EMPEREUR L’ÉLECTEUR DE BAVIÈRE, CHARLES-ALBERT. CE PRINCE EST DÉCLARÉ LIEUTENANT GÉNÉRAL DU ROI DE FRANCE. SON ÉLECTION, SES SUCCÈS ET SES PERTES RAPIDES. L’Europe crut que le roi de Prusse était déjà d’accord avec la France quand il prit la Silésie; on se trompait: c’est ce qui arrive presque toujours lorsqu’on raisonne d’après ce qui n’est que vraisemblable. Le roi de Prusse hasardait beaucoup, comme il l’avoua lui-même; mais il prévit que la France ne manquerait pas une si belle occasion de le seconder. L’intérêt de la France semblait être alors de favoriser contre l’Autriche, son ancien allié, l’électeur de Bavière, dont le père(66) avait tout perdu autrefois pour elle après la bataille d’Hochstedt. Ce même électeur de Bavière, Charles-Albert, avait été retenu prisonnier dans son enfance par les Autrichiens, qui lui avaient ravi jusqu’à son nom de Bavière. La France trouvait son avantage à le venger; il paraissait aisé de lui procurer à la fois l’empire et une partie de la succession autrichienne; par là on enlevait à la nouvelle maison d’Autriche-Lorraine cette supériorité que l’ancienne avait affectée sur tous les autres potentats de l’Europe; on anéantissait cette vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens; on faisait plus que Henri IV et le cardinal de Richelieu n’avaient pu espérer. Frédéric III(67), en partant pour la Silésie(68), entrevit le premier cette révolution, dont aucun fondement n’était encore jeté: il est si vrai qu’il n’avait pris aucune mesure avec le cardinal de Fleury que le marquis de Beauvau, envoyé par le roi de France à Berlin pour complimenter le nouveau monarque, ne sut, quand il vit les premiers mouvements des troupes de Prusse, si elles étaient destinées contre la France ou contre l’Autriche. Le roi Frédéric lui dit en partant: « Je vais, je crois, jouer votre jeu: si les as me viennent, nous partagerons(69). » Ce fut là le seul commencement de la négociation encore éloignée. Le ministère de France hésita longtemps. Le cardinal de Fleury, âgé de quatre-vingt-cinq ans(70), ne voulait commettre ni sa réputation, ni sa vieillesse, ni la France, à une guerre nouvelle. La pragmatique sanction, signée et authentiquement garantie, le retenait. Le comte, depuis maréchal duc de Belle-Isle, et son frère, petit-fils du fameux Fouquet, sans avoir ni l’un ni l’autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l’esprit du cardinal de Fleury, firent résoudre cette entreprise. Le maréchal de Belle-Isle, sans avoir fait de grandes choses, avait une grande réputation. Il n’avait été ni ministre ni général, et passait pour l’homme le plus capable de conduire un État et une armée; mais une santé très faible détruisait souvent en lui le fruit de tant de talents. Toujours en action, toujours plein de projets, son corps pliait sous les efforts de son âme; on aimait en lui la politesse d’un courtisan aimable et la franchise apparente d’un soldat. Il persuadait sans s’exprimer avec éloquence, parce qu’il paraissait toujours persuadé. Son frère, le chevalier de Belle-Isle, avait la même ambition, les mêmes vues, mais encore plus approfondies, parce qu’une santé plus robuste lui permettait un travail plus infatigable. Son air plus sombre était moins engageant, mais il subjuguait lorsque son frère insinuait. Son éloquence ressemblait à son courage; on y sentait, sous un air froid et profondément occupé, quelque chose de violent; il était capable de tout imaginer, de tout arranger, et de tout faire. Ces deux hommes, étroitement unis, plus encore par la conformité des idées que par le sang, entreprirent donc de changer la face de l’Europe(71). Tout sembla d’abord favorable. Le maréchal de Belle-Isle fut envoyé à Francfort, au camp du roi de Prusse, et à Dresde, pour concerter ces vastes projets que le concours de tant de princes semblait rendre infaillibles. Il fut d’accord de tout avec le roi de Prusse et le roi de Pologne, électeur de Saxe. Il négociait dans toute l’Allemagne; il était l’âme du parti qui devait procurer l’empire et des couronnes héréditaires à un prince qui pouvait peu par lui-même. La France donnait à la fois, à l’électeur de Bavière, de l’argent, des alliés, des suffrages, et des armées. (31 juillet 17l41) Le roi, en lui envoyant l’armée qu’il lui avait promise, créa, par lettres patentes(72), son lieutenant général celui qu’il allait faire empereur d’Allemagne(73). L’électeur de Bavière, fort de tant de secours, entra facilement dans l’Autriche tandis que la reine Marie-Thérèse résistait à peine au roi de Prusse. Il se rend d’abord maître de Passau, ville impériale qui appartient à son évêque, et qui sépare la haute Autriche de la Bavière. Il arrive à Lintz, capitale de cette haute Autriche. (15 auguste) Des partis poussent jusqu’à trois lieues de Vienne: l’alarme s’y répand; on s’y prépare à la hâte à soutenir un siège; on détruit un faubourg presque tout entier, et un palais qui touchait aux fortifications; on ne voit sur le Danube que des bateaux chargés d’effets précieux qu’on cherche à mettre en sûreté. L’électeur de Bavière fit même faire une sommation au comte de Kevenhuller, gouverneur de Vienne. L’Angleterre et la Hollande étaient alors loin de tenir cette balance qu’elles avaient longtemps prétendu avoir dans leurs mains; les États-Généraux restaient dans le silence à la vue d’une armée du maréchal de Maillebois, qui était en Vestphalie; et cette même armée en imposait au roi d’Angleterre, qui craignait pour ses États de Hanovre, où il était pour lors. Il avait levé vingt-cinq mille hommes pour secourir Marie-Thérèse; mais il fut obligé de l’abandonner à la tête de cette armée levée pour elle, et de signer un traité de neutralité. Il n’y avait alors aucune puissance, ni dans l’empire, ni hors de l’empire, qui soutînt cette pragmatique sanction que tant d’États avaient garantie. Vienne, mal fortifiée par le côté menacé, pouvait à peine résister; ceux qui connaissaient le mieux l’Allemagne et les affaires publiques croyaient voir, avec la prise de Vienne, le chemin fermé aux Hongrois, tout le reste ouvert aux armées victorieuses, toutes les prétentions réglées, et la paix rendue à l’empire et à l’Europe. (11 septembre 1741) Plus la ruine de Marie-Tliérèse paraissait inévitable, plus elle eut de courage; elle était sortie de Vienne, et elle s’était jetée entre les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses aïeux. Ayant assemblé les quatre ordres de l’État à Presbourg, elle y parut tenant entre ses bras son fils aîné, presque encore au berceau; et, leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s’exprimait bien, elle leur dit à peu près ces propres paroles: « Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, je n’ai de ressources que dans votre fidélité, dans votre courage, et dans ma constance; je mets en vos mains la fille et le fils de vos rois, qui attendent de vous leur salut. » Tous les palatins attendris et animés tirèrent leurs sabres en s’écriant: « Moriamur pro rege nostro Maria-Theresia, mourons pour notre roi Marie-Thérèse. » Ils donnent toujours le titre de roi à leur reine(74). Jamais princesse en effet n’avait mieux mérité ce titre. Ils versaient des larmes en faisant serment de la défendre: elle seule retint les siennes; mais quand elle fut retirée avec ses filles d’honneur, elle laissa couler en abondance les pleurs que sa fermeté avait retenus. Elle était enceinte alors, et il n’y avait pas longtemps qu’elle avait écrit à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère: « J’ignore encore s’il me restera une ville pour y faire mes couches. » Dans cet état, elle excitait le zèle de ses Hongrois; elle ranimait en sa faveur l’Angleterre et la Hollande, qui lui donnaient des secours d’argent; elle agissait dans l’empire; elle négociait avec le roi de Sardaigne, et ses provinces lui fournissaient des soldats. Toute la nation anglaise s’anima en sa faveur. Ce peuple n’est pas de ceux qui attendent l’opinion de leur maître pour en avoir une. Des particuliers proposèrent de faire un don gratuit à cette princesse. La duchesse de Marlborough, veuve de celui qui avait combattu pour Charles VI, assembla les principales dames de Londres; elles s’engagèrent à fournir cent mille livres sterling, et la duchesse en déposa quarante mille. La reine de Hongrie eut la grandeur d’âme de ne pas recevoir cet argent qu’on avait la générosité de lui offrir; elle ne voulut que celui qu’elle attendait de la nation assemblée en parlement. On croyait que les armées de France et de Bavière, victorieuses, allaient assiéger Vienne. Il faut toujours faire ce que l’ennemi craint. C’était un de ces coups décisifs, une de ces occasions que la fortune présente une fois, et qu’on ne retrouve plus. L’électeur de Bavière avait osé concevoir l’espérance de prendre Vienne; mais il ne s’était point préparé à ce siège; il n’avait ni gros canons ni munitions. Le cardinal de Fleury n’avait point porté ses vues jusqu’à lui donner cette capitale: les partis mitoyens lui plaisaient; il aurait voulu diviser les dépouilles avant de les avoir, et il ne prétendait pas que l’empereur qu’il faisait eût toute la succession. L’armée de France, aux ordres de l’électeur de Bavière, marcha donc vers Prague, aidée de vingt mille Saxons, au mois de novembre 1741. Le comte Maurice de Saxe, frère naturel du roi de Pologne, attaqua la ville. Ce général, qui avait la force du corps singulière du roi son père, avec la douceur de son esprit et la même valeur, possédait de plus grands talents pour la guerre. Sa réputation l’avait fait élire d’une commune voix duc de Courlande le 28 juin 1726; mais la Russie, qui donnait des lois au Nord, lui avait enlevé ce que le suffrage de tout un peuple lui avait accordé: il s’en consolait dans le service des Français et dans les agréments de la société de cette nation, qui ne le connaissait pas encore assez. Il fallait ou prendre Prague en peu de jours, ou abandonner l’entreprise. On manquait de vivres, on était dans une saison avancée; cette grande ville, quoique mal fortifiée, pouvait aisément soutenir les premières attaques. Le général Ogilvy, Irlandais de naissance, qui commandait dans la place, avait trois mille hommes de garnison, et le grand-duc marchait au secours avec une armée de trente mille hommes; il était déjà arrivé à cinq lieues de Prague le 25 novembre; mais la nuit même les Français et les Saxons donnèrent l’assaut. Ils firent deux attaques avec un grand fracas d’artillerie, qui attira toute la garnison de leur côté: pendant ce temps le comte de Saxe, en silence, fait préparer une seule échelle vers les remparts de la ville neuve, à un endroit très éloigné de l’attaque. M. de Chevert, alors lieutenant-colonel du régiment de Beauce, monte le premier. Le fils aîné du maréchal de Broglie le suit: on arrive au rempart, on ne trouve à quelques pas qu’une sentinelle; on monte en foule, et on se rend maître de la ville; toute la garnison met bas les armes. Ogilvy se rend prisonnier de guerre avec ses trois mille hommes(75). Le comte de Saxe préserva la ville du pillage, et ce qu’il y eut d’étrange, c’est que les conquérants et le peuple conquis furent pêle-mêle ensemble pendant trois jours: Français, Saxons, Bavarois, Bohémiens, étaient confondus, ne pouvant se reconnaître, sans qu’il y eût une goutte de sang répandu. L’électeur de Bavière, qui venait d’arriver au camp, rendit compte au roi de ce succès, comme un général qui écrit à celui dont il commande les armées: il fit son entrée dans la capitale de la Bohême le jour même de sa prise, et s’y fit couronner au mois de décembre. Cependant le grand-duc, qui n’avait pu sauver cette capitale, et qui ne pouvait subsister dans les environs, se retira au sud-est de la province, et laissa à son frère, le prince Charles de Lorraine, le commandement de son armée. Dans le même temps le roi de Prusse se rendait maître de la Moravie(76), province située entre la Bohême et la Silésie; ainsi Marie-Thérèse semblait accablée de tous côtés. Déjà son compétiteur avait été couronné archiduc d’Autriche à Lintz: il venait de prendre la couronne de Bohême à Prague, et de là il alla à Francfort recevoir celle d’empereur sous le nom de Charles VII. Le maréchal de Belle-Isle, qui l’avait suivi de Prague à Francfort, semblait être plutôt un des premiers électeurs qu’un ambassadeur de France. Il avait ménagé toutes les voix, et dirigé toutes les négociations: il recevait les honneurs dus au représentant d’un roi qui donnait la couronne impériale. L’électeur de Mayence, qui préside à l’élection, lui donnait la main dans son palais, et l’ambassadeur ne donnait la main chez lui qu’aux seuls électeurs, et prenait le pas sur tous les autres princes. Ses pleins pouvoirs furent remis en langue française: la chancellerie allemande, jusque-là, avait toujours exigé que de telles pièces fussent présentées en latin, comme étant la langue d’un gouvernement qui prend le titre d’empire romain. Charle-Albert fut élu le 4 janvier 1742, de la manière la plus tranquille et la plus solennelle: on l’aurait cru au comble de la gloire et du bonheur; mais la fortune changea, et il devint un des plus infortunés princes de la terre par son élévation même. DÉSASTRES RAPIDES QUI SUIVENT LES SUCCÈS DE L’EMPEREUR CHARLES-ALBERT DE BAVIÈRE. On commençait à sentir la faute qu’on avait faite de n’avoir pas assez de cavalerie. Le maréchal de Belle-Isle était malade à Francfort, et voulait à la fois conduire des négociations et commander de loin une armée. La mésintelligence se glissait entre les puissances alliées; les Saxons se plaignaient beaucoup des Prussiens, et ceux-ci des Français, qui à leur tour les accusaient. Marie-Thérèse était soutenue de sa fermeté, de l’argent de l’Angleterre, de celui de la Hollande et de Venise, d’emprunts en Flandre; mais surtout de l’ardeur désespérée de ses troupes rassemblées enfin de toutes parts. L’armée française, sous des chefs peu accrédités, se détruisait par les fatigues, la maladie et la désertion; les recrues venaient difficilement. Il n’en était pas comme des armées de Gustave-Adolphe, qui, ayant commencé ses campagnes en Allemagne avec moins de dix mille hommes, se trouvait à la tête de trente mille, augmentant ses troupes dans le pays même à mesure qu’il y faisait des progrès. Chaque jour affaiblissait les Français vainqueurs, et fortifiait les Autrichiens. Le prince Charles de Lorraine, frère du grand-duc, était dans le milieu de la Bohême avec trente-cinq mille hommes: tous les habitants étaient pour lui; il commençait à faire avec succès une guerre défensive, en tenant continuellement son ennemi en alarmes, en coupant ses convois, en le harcelant sans relâche de tous les côtés par des nuées de houssards, de croates, de pandours et de talpaches. Les pandours sont des Sclavons qui habitent le bord de la Drave et de la Save: ils ont un habit long; ils portent plusieurs pistolets à la ceinture, un sabre et un poignard. Les talpaches sont une infanterie hongroise armée d’un fusil, de deux pistolets et d’un sabre. Les croates, appelés en France cravates, sont des miliciens de Croatie. Les houssards sont des cavaliers hongrois, montés sur de petits chevaux légers et infatigables: ils désolent des troupes dispersées en trop de postes et peu pourvues de cavalerie. Les troupes de France et de Bavière étaient partout dans ce cas. L’empereur Charles VII avait voulu conserver avec peu de monde une vaste étendue de terrain, qu’on ne croyait pas la reine de Hongrie en état de reprendre; mais tout fut repris, et la guerre fut enfin reportée du Danube au Rhin. Le cardinal de Fleury, voyant tant d’espérances trompées, tant de désastres qui succédaient à de si heureux commencements, écrivit au général de Koenigseck une lettre qu’il lui fit rendre par le maréchal de Belle-Isle même: il s’excusait, dans cette lettre, de la guerre entreprise, et il avouait qu’il avait été entraîné au-delà de ses mesures. (11 juillet 1742) « Bien des gens savent, dit-il, combien j’ai été opposé aux résolutions que nous avons prises, et que j’ai été en quelque façon forcé d’y consentir. Votre Excellence est trop instruite de tout ce qui se passe pour ne pas deviner celui qui mit tout en oeuvre pour déterminer le roi à entrer dans une ligue qui était si contraire à mon goût et à mes principes. » Pour toute réponse, la reine de Hongrie fit imprimer la lettre du cardinal de Fleury. Il est aisé de voir quels mauvais effets cette lettre devait produire en premier lieu, elle rejetait évidemment tout le reproche de la guerre sur le général chargé de négocier avec le comte de Koenigseck, et ce n’était pas rendre la négociation facile que de rendre sa personne odieuse; en second lieu, elle avouait de la faiblesse dans le ministère, et c’eût été bien mal connaître les hommes que de ne pas prévoir qu’on abuserait de cette faiblesse, que les alliés de la France se refroidiraient, et que ses ennemis s’enhardiraient. Le cardinal, voyant la lettre imprimée, en écrivit une seconde dans laquelle il se plaint au général autrichien de ce qu’on a publié sa première lettre, et lui dit « qu’il ne lui écrira plus désormais ce qu’il pense ». Cette seconde lettre lui fit encore plus de tort que la première. Il les fit désavouer toutes deux dans quelques papiers publics; et ce désaveu, qui ne trompa personne, mit le comble à ses fausses démarches que les esprits les moins critiques excusèrent dans un homme de quatre-vingt-sept ans(77), fatigué des mauvais succès. Enfin l’empereur bavarois fit proposer à Londres des projets de paix, et surtout des sécularisations d’évêchés en faveur d’Hanovre. Le ministère anglais ne croyait pas avoir besoin de l’empereur pour les obtenir. On insulta à ses offres en les rendant publiques, et l’empereur fut réduit à désavouer ses offres de paix comme le cardinal de Fleury avait désavoué la guerre. La querelle s’échauffa plus que jamais. La France d’un côté, l’Angleterre de l’autre, parties principales en effet sous le nom d’auxiliaires, s’efforcèrent de tenir la balance à main armée. La maison de Bourbon fut obligée, pour la seconde fois, de tenir tête à presque toute l’Europe. Le cardinal de Fleury, trop âgé pour soutenir un si pesant fardeau, prodigua à regret les trésors de la France dans cette guerre entreprise malgré lui, et ne vit que des malheurs causés par des fautes. Il n’avait jamais cru avoir besoin d’une marine: ce qui restait à la France de forces maritimes fut absolument détruit par les Anglais, et les provinces de France furent exposées. L’empereur que la France avait fait fut chassé trois fois de ses propres États. Les armées françaises furent détruites en Bavière et en Bohême sans qu’il se donnât une seule grande bataille; et le désastre fut au point qu’une retraite dont on avait besoin, et qui paraissait impraticable, fut regardée comme un bonheur signalé. (Décembre 1742) Le maréchal de Belle-Isle sauva le reste de l’armée française assiégée dans Prague(78), et ramena environ treize mille hommes de Prague à Égra par une route détournée de trente-huit lieues, au milieu des glaces, et à la vue des ennemis(79). Enfin la guerre fut reportée du fond de l’Autriche au Rhin. (29 janvier 1743) Le cardinal de Fleury mourut au village d’Issy, au milieu de tous ces désastres, et laissa les affaires de la guerre, de la marine, de la finance et de la politique, dans une crise qui altéra la gloire de son ministère, et non la tranquillité de son âme. Louis XV prit dès lors la résolution de gouverner par lui-même(80), et de se mettre à la tête d’une armée. Il se trouvait dans la même situation où fut son bisaïeul dans une guerre nommée, comme celle-ci, la guerre de la succession. Il avait à soutenir la France et l’Espagne contre les mêmes ennemis, c’est-à-dire contre l’Autriche, l’Angleterre, la Hollande, et la Savoie. Pour se faire une idée juste de l’embarras qu’éprouvait le roi, des périls où l’on était exposé, et des ressources qu’il eut, il faut voir comment l’Angleterre donnait le mouvement à toutes ces secousses de l’Europe. CONDUITE DE L’ANGLETERRE, DE L’ESPAGNE, DU ROI DE SARDAIGNE, DES PUISSANCES D’ITALIE. BATAILLE DE TOULON(81). On sait qu’après l’heureux temps de la paix d’Utrecht, les Anglais, qui jouissaient de Minorque et de Gibraltar en Espagne, avaient encore obtenu de la cour de Madrid des privilèges que les Français ses défenseurs n’avaient pas. Les commerçants anglais allaient vendre aux colonies espagnoles les nègres qu’ils achetaient en Afrique pour être esclaves dans le nouveau monde. Des hommes, vendus par d’autres hommes moyennant trente-trois piastres par tête qu’on payait au gouvernement espagnol, étaient un objet de gain considérable: car la compagnie anglaise, en fournissant quatre mille huit cents nègres, avait obtenu encore de vendre les huits cents sans payer de droits; mais le plus grand avantage des Anglais, à l’exclusion des autres nations, était la permission dont cette compagnie jouit, dès 1716, d’envoyer un vaisseau à Porto-Bello. Ce vaisseau, qui d’abord ne devait être que de cinq cents tonneaux, fut, en 1717, de huit cent cinquante par convention, mais en effet de mille par abus: ce qui faisait deux millions pesant de marchandises. Ces mille tonneaux étaient encore le moindre objet de ce commerce de la compagnie anglaise; une patache qui suivait toujours le vaisseau, sous prétexte de lui porter des vivres, allait et venait continuellement; elle se chargeait dans les colonies anglaises des effets qu’elle apportait à ce vaisseau, lequel ne se désemplissant jamais, par cette manoeuvre, tenait lieu d’une flotte entière. Souvent même d’autres navires venaient remplir le vaisseau de permission, et leurs barques allaient encore sur les côtes de l’Amérique porter des marchandises dont les peuples avaient besoin, mais qui faisaient tort au gouvernement espagnol, et même à toutes les nations intéressées au commerce qui se fait des ports d’Espagne au golfe du Mexique. Les gouverneurs espagnols traitèrent avec rigueur les marchands anglais, et la rigueur se pousse toujours trop loin. Un patron de vaisseau, nommé Jenkins, vint, en 1739, se présenter à la chambre des communes. C’était un homme franc et simple, qui n’avait point fait de commerce illicite, mais dont le vaisseau avait été rencontré par un garde-côte espagnol dans un parage de l’Amérique où les Espagnols ne voulaient pas souffrir de navires anglais. Le capitaine espagnol avait saisi le vaisseau de Jenkins, mis l’équipage aux fers, fendu le nez et coupé les oreilles au patron. En cet état Jenkins se présenta au parlement: il raconta son aventure avec la naïveté de sa profession et de son caractère. « Messieurs, dit-il, quand on m’eut ainsi mutilé, on me menaça de la mort; je l’attendis; je recommandai mon âme à Dieu, et ma vengeance à ma patrie. » Ces paroles, prononcées naturellement, excitèrent un cri de pitié et d’indignation dans l’assemblée. Le peuple de Londres criait à la porte du parlement: La mer libre ou la guerre! On n’a peut-être jamais parlé avec plus de véritable éloquence qu’on parla sur ce sujet dans le parlement d’Angleterre, et je ne sais si les harangues méditées qu’on prononça autrefois dans Athènes et dans Rome, en des occasions à peu près semblables, l’emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, du lord Carteret, du ministre Robert Walpole, du comte de Chesterfield, de M. Pultney, depuis comte de Bath. Ces discours, qui sont l’effet naturel du gouvernement et de l’esprit anglais, étonnent quelquefois les étrangers, comme les productions d’un pays qui sont à vil prix sur leur terrain sont recherchées précieusement ailleurs. Mais il faut lire avec précaution toutes ces harangues où l’esprit de parti domine. Le véritable état de la nation y est presque toujours déguisé. Le parti du ministère y peint le gouvernement florissant; la faction contraire assure que tout est en décadence: l’exagération règne partout. « Où est le temps, s’écriait alors un membre du parlement, où est le temps où un ministre de la guerre disait qu’il ne fallait pas qu’on osât tirer un coup de canon en Europe sans la permission de l’Angleterre? » Enfin le cri de la nation détermina le parlement et le roi. On déclara la guerre à l’Espagne dans les formes à la fin de l’année 1739. La mer fut d’abord le théâtre de cette guerre, dans laquelle les corsaires des deux nations, pourvus de lettres patentes, allaient en Europe et en Amérique attaquer tous les vaisseaux marchands, et ruiner réciproquement le commerce pour lequel ils combattaient. On en vint bientôt à des hostilités plus grandes. (Mars 1740) L’amiral Vernon pénétra dans le golfe du Mexique, y attaqua et prit la ville de Porto-Bello(82), l’entrepôt des trésors du nouveau monde, la rasa et en fit un chemin ouvert par lequel les Anglais purent exercer à main armée le commerce autrefois clandestin qui avait été le sujet de la rupture. Cette expédition fut regardée par les Anglais comme un des plus grands services rendus à la nation. L’amiral fut remercié par les deux chambres du parlement: elles lui écrivirent ainsi qu’elles en avaient usé avec le duc de Marlborough après la journée d’Hochstedt. Depuis ce temps, les actions de leur compagnie du Sud augmentèrent, malgré les dépenses immenses de la nation. Les Anglais espérèrent alors de conquérir l’Amérique espagnole. Ils crurent que rien ne résisterait à l’amiral Vernon; et lorsque, quelque temps après, cet amiral alla mettre le siège devant Carthagène, ils se hâtèrent d’en célébrer la prise: de sorte que, dans le temps même que Vernon en levait le siège, ils firent frapper une médaille où l’on voyait le port et les environs de Carthagène avec cette légende: Il a pris Carthagène; le revers représentait l’amiral Vernon, et on y lisait ces mots: Au vengeur de sa patrie. Il y a beaucoup d’exemples de ces médailles prématurées qui tromperaient la postérité si l’histoire, plus fidèle et plus exacte, ne prévenait pas de telles erreurs. La France, qui n’avait qu’une marine faible, ne se déclarait pas alors ouvertement; mais le ministère de France secourait les Espagnols autant qu’il était en son pouvoir. On était en ces termes entre les Espagnols et les Anglais, quand la mort de l’empereur Charles VI mit le trouble dans l’Europe. On a vu ce que produisit en Allemagne la querelle de l’Autriche et de la Bavière. L’Italie fut aussi bientôt désolée pour cette succession autrichienne. Le Milanais était réclamé par la maison d’Espagne. Parme et Plaisance devaient revenir par le droit de naissance à un des fils de la reine née princesse de Parme. Si Philippe V avait voulu avoir le Milanais pour lui, il eût trop alarmé l’Italie. Si l’on eût destiné Parme et Plaisance à don Carlos, déjà maître de Naples et de Sicile, trop d’États réunis sous un même souverain eussent encore alarmé les esprits. Don Philippe, puîné de don Carlos, fut le premier auquel on destina le Milanais et le Parmesan. La reine de Hongrie, maîtresse du Milanais, faisait ses efforts pour s’y maintenir. Le roi de Sardaigne, duc de Savoie, revendiquait ses droits sur cette province; il craignait de la voir dans les mains de la maison de Lorraine entée sur la maison d’Autriche, qui, possédant à la fois le Milanais et la Toscane, pourrait un jour lui ravir les terres qu’on lui avait cédées par les traités de 1737 et 1738; mais il craignait encore davantage de se voir pressé par la France et par un prince de la maison de Bourbon, tandis qu’il voyait un autre prince de cette maison maître de Naples et de Sicile. Il se résolut, dès le commencement de 1742, à s’unir avec la reine de Hongrie sans s’accorder dans le fond avec elle. Ils se réunissaient seulement contre le péril présent; ils ne se faisaient point d’autres avantages: le roi de Sardaigne se réservait même de prendre, quand il voudrait, d’autres mesures. C’était un traité de deux ennemis qui ne songeaient qu’à se défendre d’un troisième. La cour d’Espagne envoyait l’infant don Philippe attaquer le duc roi de Sardaigne, qui n’avait voulu de lui ni pour ami ni pour voisin. Le cardinal de Fleury avait laissé passer don Philippe et une partie de son armée par la France, mais il n’avait pas voulu lui donner de troupes. On fait beaucoup dans un temps, on craint de faire même peu dans un autre. La raison de cette conduite était qu’on se flattait encore de regagner le roi de Sardaigne, qui laissait toujours des espérances. On ne voulait pas d’ailleurs alors de guerre directe avec les Anglais, qui l’auraient infailliblement déclarée. Les révolutions des affaires de terre, qui commençaient alors en Allemagne, ne permettaient pas de braver partout les puissances maritimes. Les Anglais s’opposaient ouvertement à l’établissement de don Philippe en Italie, sous prétexte de maintenir l’équilibre de l’Europe. Cette balance, bien ou mal entendue, était devenue la passion du peuple anglais; mais un intérêt plus couvert était le but du ministère de Londres. Il voulait forcer l’Espagne à partager le commerce du nouveau monde: il eût, à ce prix, aidé don Philippe à passer en Italie, ainsi qu’il avait aidé don Carlos en 1731. Mais la cour d’Espagne ne voulait point enrichir ses ennemis à ses dépens, et comptait établir don Philippe dans ses États. Dès le mois de novembre et de décembre 1741, la cour d’Espagne avait envoyé par mer plusieurs corps de troupes en Italie, sous la conduite du duc de Montemar, célèbre par la victoire de Bitonto et ensuite par sa disgrâce. Ces troupes avaient débarqué successivement sur les côtes de la Toscane et dans les ports qu’on appelle l’État degli presidi, appartenant à la couronne des Deux-Siciles. Il fallait passer sur les terres de la Toscane. Le grand-duc, mari de la reine de Hongrie, fut obligé de leur accorder le passage, et de déclarer son pays neutre. Le duc de Modène, marié à la fille du duc d’Orléans, régent de France, se déclara neutre aussi. Le pape Benoît XIV, sur les terres de qui l’armée espagnole devait passer dans ces conjonctures, ainsi que celle des Autrichiens, embrassa la même neutralité à meilleur titre que personne, en qualité de père commun des princes et des peuples, tandis que ses enfants vivaient à discrétion sur son territoire. De nouvelles troupes espagnoles arrivèrent par la voie de Gênes. Cette république se dit encore neutre, et les laissa passer. Vers ce temps-là même, le roi de Naples embrassait la neutralité, quoiqu’il s’agît de la cause de son père et de son frère; mais de tous ces potentats neutres en apparence, aucun ne l’était en effet. A l’égard de la neutralité du roi de Naples, voici quelle en fut la suite. On fut étonné, le 18 auguste, de voir paraître à la vue du port de Naples une escadre anglaise composée de six vaisseaux de soixante canons, de six frégates, et de deux galiotes à bombes. Le capitaine Martin, depuis amiral, qui commandait cette escadre, envoya à terre un officier avec une lettre au premier ministre, qui portait en substance qu’il fallait que le roi rappelât ses troupes de l’armée espagnole, ou que l’on allait dans l’instant bombarder la ville. On tint quelques conférences; le capitaine anglais dit enfin, en mettant sa montre sur le tillac, qu’il ne donnait qu’une heure pour se déterminer. Le port était mal pourvu d’artillerie; on n’avait point pris les précautions nécessaires contre une insulte qu’on n’attendait pas. On vit alors que l’ancienne maxime: Qui est maître de la mer l’est de la terre, est souvent vraie. On fut obligé de promettre tout ce que le commandant anglais voulait, et même il fallut le tenir jusqu’à ce qu’on eût le temps de pourvoir à la défense du port et du royaume. Les Anglais eux-mêmes sentaient bien que le roi de Naples ne pouvait pas plus garder en Italie cette neutralité forcée que le roi d’Angleterre n’avait gardé la sienne en Allemagne. (Décembre 1743) L’armée espagnole, commandée par le duc de Montemar, venue en Italie pour soumettre la Lombardie, se retirait alors vers les frontières du royaume de Naples, toujours pressée par les Autrichiens. Alors le roi de Sardaigne retourna dans le Piémont et dans son duché de Savoie, où les vicissitudes de la guerre demandaient sa présence. L’infant don Philippe avait en vain tenté de débarquer à Gênes avec de nouvelles troupes. Les escadres d’Angleterre l’en avaient empêché; mais il avait pénétré par terre dans le duché de Savoie, et s’en était rendu maître. C’est un pays presque ouvert du côté du Dauphiné. Il est stérile et pauvre. Ses souverains en retiraient alors à peine quinze cent mille livres de revenu. Charles-Emmanuel, roi de Sardaigne et duc de Savoie, l’abandonna pour aller défendre le Piémont, pays plus important. On voit par cet exposé que tout était en alarmes, et que toutes les provinces éprouvaient des revers du fond de la Silésie au fond de l’Italie. L’Autriche n’était alors en guerre ouverte qu’avec la Bavière, et cependant on désolait l’Italie. Les peuples du Milanais, du Mantouan, de Parme, de Modène, de Guastalla, regardaient avec une tristesse impuissante toutes ces irruptions et toutes ces secousses, accoutumés depuis longtemps à être le prix du vainqueur, sans oser seulement donner leur exclusion et leur suffrage. La cour d’Espagne fit demander aux Suisses le passage par leur territoire, pour porter de nouvelles troupes en Italie; elle fut refusée. La Suisse vend des soldats à tous les princes, et défend son pays contre eux. Le gouvernement y est pacifique, et les peuples guerriers. Une telle neutralité fut respectée. Venise, de son côté, leva vingt mille hommes pour donner du poids a la sienne. Il y avait dans Toulon une flotte de seize vaisseaux espagnols; destinée d’abord pour transporter don Philippe en Italie; mais il avait passé par terre, comme on a vu. Elle devait apporter des provisions à ses troupes, et ne le pouvait, retenue continuellement dans le port par une flotte anglaise qui dominait dans la Méditerranée, et insultait toutes les côtes de l’Italie et de la Provence. Les canonniers espagnols n’étaient pas experts dans leur art: on les exerça dans le port de Toulon pendant quatre mois, en les faisant tirer au blanc, et en excitant leur émulation et leur industrie par des prix proposés. (22 février 1744) Quand ils se furent rendus habiles, on fit sortir de la rade de Toulon l’escadre espagnole, commandée par don Joseph Navarro. Elle n’était que de douze vaisseaux, les Espagnols n’ayant pas assez de matelots et de canonniers pour en manoeuvrer seize. Elle fut jointe aussitôt par quatorze vaisseaux français, quatre frégates, et trois brûlots, sous les ordres de M. de Court, qui, à l’âge de quatre-vingts ans, avait toute la vigueur de corps et d’esprit qu’un tel commandement exige. Il y avait quarante années qu’il s’était trouvé au combat naval de Malaga, où il avait servi en qualité de capitaine sur le vaisseau amiral, et depuis ce temps il ne s’était donné de bataille sur mer, en aucune partie du monde, que celle de Messine, en 1718. L’amiral anglais Matthews se présenta devant les deux escadres combinées de France et d’Espagne. La flotte de Matthews était de quarante-cinq vaisseaux, de cinq frégates, et de quatre brûlots: avec cet avantage du nombre, il sut aussi se donner d’abord celui du vent; manoeuvre dont dépend souvent la victoire dans les combats de mer, comme elle dépend sur la terre d’un poste avantageux. Ce sont les Anglais qui, les premiers, ont rangé leurs forces navales en bataille, dans l’ordre où l’on combat aujourd’hui, et c’est d’eux que les autres nations ont pris l’usage de partager leurs flottes en avant-garde, arrière-garde, et corps de bataille. On combattit donc à la bataille de Toulon dans cet ordre. Les deux flottes furent également endommagées et également dispersées. Cette journée navale de Toulon fut donc indécise, comme tant d’autres batailles navales(83) dans lesquelles le fruit d’un grand appareil et d’une longue action est de tuer du monde de part et d’autre, et de démâter des vaisseaux. Chacun se plaignit; les Espagnols crurent n’avoir pas été assez secourus; les Français accusèrent les Espagnols de peu de reconnaissance. Ces deux nations, quoique alliées, n’étaient point toujours unies. L’antipathie ancienne se réveillait quelquefois entre les peuples, quoique l’intelligence fût entre leurs rois. Au reste, le véritable avantage de cette bataille fut pour la France et l’Espagne: la mer Méditerranée fut libre au moins pendant quelque temps, et les provisions dont avait besoin don Philippe purent aisément lui arriver des côtes de Provence; mais, ni les flottes françaises, ni les escadres d’Espagne, ne purent s’opposer à l’amiral Matthews quand il revint dans ces parages. Ces deux nations, obligées d’entretenir continuellement de nombreuses armées de terre, n’avaient pas ce fonds inépuisable de marine qui fait la ressource de la puissance anglaise. (15 mars(84) 1774) Louis XV, au milieu de tous ces efforts, déclara la guerre au roi George II, (26 avril) et bientôt à la reine de Hongrie(85), qui la lui déclarèrent aussi dans les formes. Ce ne fut, de part et d’autre, qu’une cérémonie de plus; ni l’Espagne ni Naples ne déclarèrent la guerre, mais ils la firent. Don Philippe, à la tête de vingt mille Espagnols dont le marquis de La Mina était le général, et le prince de Conti(86), suivi de vingt mille Français, inspirèrent tous deux à leurs troupes cet esprit de confiance et de courage opiniâtre dont on avait besoin pour pénétrer dans le Piémont, où un bataillon peut, à chaque pas, arrêter une armée entière, où il faut à tout moment combattre entre des rochers, des précipices et des torrents, et où la difficulté des convois n’est pas un des moindres obstacles. Le prince de Conti, qui avait servi en qualité de lieutenant général dans la guerre malheureuse de Bavière, avait de l’expérience dans sa jeunesse. Le premier d’avril 1744, l’infant don Philippe et lui passèrent le Var, rivière qui tombe des Alpes, et qui se jette dans la mer de Gênes au-dessous de Nice. Tout le comté de Nice se rendit; mais pour avancer il fallait attaquer les retranchements élevés près de Villefranche, et après eux on trouvait ceux de la forteresse de Montalban, au milieu des rochers qui forment une longue suite de remparts presque inaccessibles. On ne pouvait marcher que par des gorges étroites, et par des abîmes sur lesquels plongeait l’artillerie ennemie, et il fallait, sous ce feu, gravir de rochers en rochers. On trouvait encore jusque dans les Alpes des Anglais à combattre. L’amiral Matthews, après avoir radoubé ses vaisseaux, était venu reprendre l’empire de la mer. Il avait débarqué lui-même à Villefranche. Ses soldats étaient avec les Piémontais, et ses canonniers servaient l’artillerie. Malgré ces périls, le prince de Conti se présente au pas de Villefranche, rempart du Piémont, haut de près de deux cents toises, que le roi de Sardaigne croyait hors d’atteinte, et qui fut couvert de Français et d’Espagnols. L’amiral anglais et ses matelots furent sur le point d’être faits prisonniers. (19 juillet 1744) On avança, on pénétra enfin jusqu’à la vallée de Château-Dauphin. Le comte de Campo-Santo suivait le prince de Conti à la tête des Espagnols, par une autre gorge. Le comte de Campo-Santo portait ce nom et ce titre depuis la bataille de Campo-Santo, où il avait fait des actions étonnantes; ce nom était sa récompense, comme on avait donné le nom de Bitonto au duc de Montemar, après la bataille de Bitonto. Il n’y a guère de plus beau titre que celui d’une bataille qu’on a gagnée. Le bailli de Givry escalade en plein jour un roc sur lequel deux mille Piémontais sont retranchés. Ce brave Chevert, qui avait monté le premier sur les remparts de Prague, monte à ce roc un des premiers; et cette entreprise était plus meurtrière que celle de Prague. On n’avait point de canon: les Piémontais foudroyaient les assaillants avec le leur. Le roi de Sardaigne, placé lui-même derrière ces retranchements, animait ses troupes. Le bailli de Givry était blessé dès le commencement de l’action; et le marquis de Villemur, instruit qu’un passage non moins important venait d’être heureusement forcé par les Français, envoyait ordonner la retraite. Givry la fait battre; mais les officiers et les soldats, trop animés, ne l’écoutent point. Le lieutenant-colonel de Poitou saute dans les premiers retranchements; les grenadiers s’élancent les uns sur les autres; et, ce qui est à peine croyable, ils passent par les embrasures même du canon ennemi, dans l’instant que les pièces, ayant tiré, reculaient par leur mouvement ordinaire; on y perdit près de deux mille hommes, mais il n’échappa aucun Piémontais. Le roi de Sardaigne, au désespoir, voulait se jeter lui-même au milieu des attaquants, et on eut beaucoup de peine à le retenir: il en coûta la vie au bailli de Givry; le colonel Salis, le marquis de La Carte, y furent tués; le duc d’Agénois, et beaucoup d’autres, blessés. Mais il en avait coûté encore moins qu’on ne devait s’attendre dans un tel terrain. Le comte de Campo-Santo, qui ne put arriver à ce défilé étroit et escarpé où ce furieux combat s’était donné, écrivit au marquis de La Mina, général de l’armée espagnole sous don Philippe: « Il se présentera quelques occasions où nous ferons aussi bien que les Français; car il n’est pas possible de faire mieux. » Je rapporte toujours les lettres des généraux, lorsque j’y trouve des particularités intéressantes; ainsi je transcrirai encore ce que le prince de Conti écrivit au roi touchant cette journée: « C’est une des plus brillantes et des plus vives actions qui se soient jamais passées; les troupes y ont montré une valeur au-dessus de l’humanité. La brigade de Poitou, ayant M. d’Agénois à sa tête, s’est couverte de gloire. « La bravoure et la présence d’esprit de M. de Chevert ont principalement décidé l’avantage. Je vous recommande M. de Solémy et le chevalier de Modène. La Carte a été tué; Votre Majesté, qui connaît le prix de l’amitié, sent combien j’en suis touché. » Ces expressions d’un prince à un roi sont des leçons de vertu pour le reste des hommes, et l’histoire doit les conserver. Pendant qu’on prenait Château-Dauphin, il fallait emporter ce qu’on appelait les barricades; c’était un passage de trois toises entre deux montagnes qui s’élèvent jusqu’aux nues. Le roi de Sardaigne avait fai |